‹ Œuvres de jeunesse, illustrées. DessinsChapitre 10 sur 92 · CONCLUSUM · texte numérisé non relu

CONCLUSUM

Il se trouve des leclcnrs exigeants qui veulent à toute forée connaître le sorl des personnages d'un roman qui a eu le bonheur de les intéresser. Si noire ouvrage est du nombre de ces élus (ce dont nous n'avons pas l'inlenliou de nous flatter), c'est un devoir pour nous d'indiquer sommairement ce que devinrent nos héros.

Le seigneur de la Roche-Corlxm méiamorphosa une' partie de l'or apporlé par le sire de la Bourdaisière, en marbre, en bois, en prairies et en pré, c'est-;i-dire qu'il acheta dans les environs d'Agrigenle et non loin des ruines de Syracuse un magnifique domaine qu'un seigneur sicilien était obligé de vendre pour complaire à ses créanciers juifs et maures. V.c château, d'architecture hjinbarde et byzantine, ne valait certainemeul pas, aux yeux des seigneurs de Roche-Corbon et de la Bourdaisière, les manoirs qu'ils avaient laissés en Touraine (car le soleil de la patrie prèle à toutes choses un charme qu'on ne reiieooire nulle part) ; mais, ù tout |U'cndre el à tout pondérer, une seule des tourelles du château de Minulolo valait les sept donjons, les (piatorze clochers elles soixante poternes gothiques des glorieuses loiirs de la liourdaisière et de Roche-Corbon.

I.c nouveau domaine d'Omhen était borné au nord par les admirables ruines du temple de Segeste, au sud par les colonnes éparscs du temple de Casim' el de Vénus génitrice. Du haut des galeries cl des terrasses ipii régnaient autour de leur château, Oniherl pouvait eoiilemi)ler celte joyeuse mer de Sicile, dont les Ilots transparents semblent n'être faits que pour réfléchir les grappes dorjjps de ses vignobles, les chapeaux de (leurs de ses nauioiiiers, les éleudarts paeiliqucs de ses splendides galères.

Lame active du jeime gentillimnnce français se trouvait ainsi partagée entre les magui'.ieenccs d'une gloire antique et les félicités d'nn bonheur prissent.

Sa belle r.aihcriue lui donna, dans cette nouvelle patrie, des preuves d'un amour chaste el ardent : le voisinage du Kmple de Vénus génitrice lui purla bnnlicur, elle rendit Omitert onze fois pi re dans un espace de huit aimées. Celte liomhieusc po-tciilc ne diminua pas loiuileiue de l.i famille. Comme Jehan le lléthin l'avail prédit, Omberl hil accueilli a\ee empressement :'i la cour de Païenne, ses services furent aeccpli s : on coiilia à sa vaillance et à ses lumières dos affaires de hauli- iin|)orlance, et le succès ([u'il y obtint lui valut de nobles récompenses et une gr.uule popularilc.

(Jiiaiil au sire de la Bourdaisière, il s'accoutuma paifiitLir.enl an climat de Sicile, et on le trouva un jour méditant comme Areliinièdj entre deux ampbori's, l'ime pleine de vin de Cal;d)re, l'autre pleine de vin de Sieih- Ses méditations étaient si prurundes que la mort vint, comme autrefois le soldat romain, cl qu'elle le frappa sans qu'il s'en aperçût.

Il ne paraît pas qu'Oinberl se soit l'ail affranchir de l'cxcommunicatioa lancée contre lui par les moines de Marmoutiers. Crpcndant il est prouvé par des pièces aiilhenliques qu'il se rendit plusieurs fois à Rome pour différents motifs, cl ipic les divers papes qui se suivirent le irailèrenl avec une grande faveur. 11 reçut peut-être, dans une de ces conférences papales, une absolution générale in urliculo mortis.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en 1G74, lors de l'expédition du duc de Vivonne en Sicile, la noblesse sicilienne comptait encore an nombre de ses gentilshommes les plus braves et les plus distingués le comte Roeca Corboni. Or, sans encourir le blaiiie des étymologisles et des philologues, on peut penser avec quelque raison que ce comte Roeca Corboni n'était autre que le deseendant du baron excommunié.

Omberl n'entendit plus parler de Jehan le Réchin. Les troubles survenus en Bohême par l'hérésie de Jean lluss, vurslilS, et qui dégénérèrent en guerre cruelle et acharnée, employèrent probablement les loisirs d(; l'ancien monarque de la Gorge aux Loups.

Quant à Zéa, un moine du (hirmel, qui parut en Sicile vers <o'20, prétendit l'avoir vu brûler en grande cérémonie devant la cathédrale de Cologne. Cette brune el courageuse fille, maltraitée par l'amour, résolut d'amortir les ennuis de son cœur, el Thalestris, iconoclaste, se mil à la lêle d'uiitt troupe qui ravagea les palais, les châteaux, les égli.-es. et (|ui dcitriiisit en troi^ ans, dans vingt contrées, plus de ihefi d'oeuvre que la main des hommes n'avait pu en former en quatorze siècles.

Zéa fut prise et paya de sa vit; la nouvelle édition qu'elle venait de donner de l.i folie d'Erostratc et de Léon l'isaurien.

Elle chanta en montant sur le bûcher, el prononça en souriant le nom d'Ombcilet de Catherine, noms que les speclateurs qui entouraient l'échalaud prirent pour des noms du démons el de génies malfaisants.

La bande de Zéa se dispersa, mais sans se dissoudre. Elle existe encore aujourd'hui : on appelle, comme dans le quinzième siècle, U collection des hommes qui en font partie, la Bande noire.

SI? 01 L.'tixr.oMKo:ut.

Le roclier de Gr.immonl — I.e général. — La jeune fillo. — Seraient.

Il est de ces nuits dont U fpcciacle est iiTiposntit, e dont la contomplatiiin nous plonge dans une rêverie pleine de rharme. J'ose dire qu'il est peo de personnes qui n'aient ressenti dans làine ce vague ossianique produit par laspeci uoc- Inrne de l'immensilé des cicnx.

Cette espace de songe de l'âme prend la teinte du caractère de celui qui réprouve, et cause alors, soit du plaisir, soit de la peine, soit encore une sorte de sentiment qui participe de ces deux extrêmes, sans être Ion on l'autre.

Jamais on ne rencontrera, je crois, un site plus propre à faire naître les effets de cette méditation , que le charmant paysage que l'on découvre du haut de la montagne de Grammont, et une Duil autant en harmonie avec de pareilles idées que celle du 15 juin.lSI . En effet, des r.u.igesdo figures bizarres formaient de magiques et mobiles eonstruc- <93

La vieillard. — Page 5

tions aériennes qui, poussées par un vent rapide, laissaient au firmament des espaces sans voile; la lune jetait une lueur pâle et souvent éclipsée qui ne <olo- •ait que les e:?lrémités et les feurlles extérieures des arires, sans pénétrer les sombres mas»es de feuillage qui se dnssaient dans la campagne comme de noirs fhnlônics.

Il avait plu pendant la luatiiiée, et le sol auinlli éfouf fait le bruit des pas; le vent ne hould.iil que pai r.ifales, et sa vidleiice ne se déployait tniit entière que d.ins la liante région des nuages : la nuit était donc calme et inajesiueuâe.

An milieu de ces circonstances, on apercevait les plaines riantes de la Touraine et les vertes prairies qui, du cftlé du Cher, précèdent la capitale de cette province.

Le feuillage sonore des peupliers dont la campagne est semée semblait se plaindre sous l'effori de la brise ; la chouette funèbre, la corax, faisaient entendre leurs cris lents et plainiifs. La lune argent.iit la vaste nappe d'eau du Cher; quelques étoiles scintdLiicnt çà et là au milieu des nuages et i travers une blanche vapeur; eidin la nature, plongée

LI' CENTE^Air.E.

iians le sonmuil. p.ir,.U-.,ii nV-fr. En ce moiii. a: u ■ (\iviMiiii i(Xil rutière de rariuée U'bsp.ijjni; revenait i Paris pmir y prendre les ordres du souverain.

Les troupes alteignaienl Tours, dont leur arrivi'o allait rompre le lilence.

Tes vieux soldats au teint linlé iiisrclinieni jour et rniit et travcr- 'iiMit lotir pairie en secoiumi la iHiu>>iero recueillie sur le sol in-

'inpié de lEspagno. On les oiiloiulait sifller leurs airs fnvoris; le 1 ri:it Tugitif de leurs pas rotcutis>aii au luin, et au loiu daas la cam- \a!;jie éiiiieielaieni les baiounettes de leurs fnsils.

Le général Ri-ringheld (Tullius). abandonnant sa division, s'était arrêté à laooinoui il > llranimont: et ce jeune ambitieux, revenu de •es rêves de fl>\rc\ contemplait la scène qui s'était offerte subiie- Éient à ses repards.

Afin de pouvoir se livrer en paix au charme qui l'avait saisi, le fénéral mil pied à terre, renvoya les deux aides de camp qui l'acciimragnaicnt. et, ne gardant que Jacques Biilpiel. snniomnié Laf luire, aucien garde consulaire, sou dumesliqne dévoué, il s'assit sur un tertre de gazon en cherchant un nouveau thème pour sa vie future, et eu pensant à tous les événements qui avaieni rempli sa vie passée. Il appuya sa lêie sur sa main droite, en posant son coude sur ses genoux, et "dans celte aitiiiide il arrêta ses regards sur le charmant village de ."^ainl-.Avertin, en les reportiut cependant quelquefois Ters les cieùx, comme s'il eût cherché des avis dans ce livre mystérieux.

le vieux sold.it s'était assis, et, la tête sur l'herbe, il paraissait ne P'^nser à rien autre chose, si ce n'est i dormir un moment, sans s' nquiéter du motif qu'avait eu le général pour s'arrêter, aumilieu lie la uuii, sur la inotitagnc de Gramniont.

Nous donnerons nue parfaite idée du caractère de ce brave homme, eu disant que les moindres désirs de son maitrc étaient pour lui ce qu'est un firman du Grand Seigneur pour un vrai croyant.

— .Mi ! Marianine, m'es-tu restée Tidèle? s'écria Béringheld après on moment de méditation.

Ces paroles s'échappèrent involontairement du cœur attristé du général, puis il retomba dans la rêverie profonde qui s'était emparée de lui.

flyaralt environ dix minutes que TuUins regardait la prairie, quand il aperçut une jeune fille, velue de blanc, s'avancer avec précaution à travers la campagne : tantôt elle marchait préeipitauinicut, laniôt elle ralcnlisbait sa course en se dirigeant toujours vers le bas de la montagne, sur le sommet de laquelle l!éri[ighrlij était assis.

En examinant avec attention loiis les mouvenii'uts de cette jeune fdic, le général crut d'abord (|ue la démence l'entraîiiait à celte promenade uocturne; mais, lorsqu'il vit une faible lumière éclairer le Cane du rocher, il changea d'opinion : sa curiosité fui piquée au dernier point, car la tournure et les manières de la jeune tille aunonçaieni qu'elle appartenait à une famille que l'on pouvait ranger daos ce qu'on appelle la haute classe.

Sa démarche, sa taille, éiaicnt gracieuses; elle avait garanti sa tête de la fraîcheur de la nuit par un châle posé avec grâce; sa ceinture, de couleur rouge, tranchait sur la blancheur de sa robe ; enlin cette course solitaire et nocturne, cette démarche inégale et la lumière qui colorait h- bas de la roche de Gramniont formaient un ensemble de circonsiances faites pour justifier la curiosité de Béringbeld et ce qui s'ensuivit.

n quitta sa place et se mita descendre la colline pour rejoindre la jeune enfant, qui se trouvait déjà sur le pont du Cher; son dessein «'tait de lui parler avant qu'elle u arrivât au bas du rocher.

.\ peine le général eut-il marché trois pas, qu'un rayon de la lune, donnant sur une espèce de bocagi: qui décore le penchant de la montigne, lui ût apercevoir une vapeur blanchâtre et fort mobile qu'il recoonol pour une épaisse fumée qui s'échappait du sein de ce rocher.

^'éallml■ill^, Ici sniii qu'elle prît, il lui fol înipoctihle de donner le change an général, qui se titniva bicnlût à jicn de dislancc du tertre où elle s'éiail réfugiée. Elle s'arrêta en s'apcrcevant qu'elle ne pouvait éviter l'étranger qui là poursuivait.

Béringheld. de son c6té, mil par je ne sais quel seriliment, garda sa posilicm et se mil à examiner de plus près la jeune inconnue.

U est de ces physionomies qui trahissent sur-le-champ les sentiments de l'âme par des signes certains, et que reconnaissent d'un coup d'œil ceux qui ont observé la nature.

Eu un moment le général devina le caractère de la jeune fille : ses yeux, grands, ronds et brillants, annonçaient par leur mobilité une âme facile â exalter ; son front large, ses lèvres assez épaisses, semblaient dire combien son coeur était grand, généreux et fier de celle llerlé qui n'exclut pas la confiance et la bonté.

Il ne faut pas croire, d'après cela, que celle jeune fille fût belle, mais clic avait ce qu'on appelle de la physionomie, un air distingué, et ce qui plut bien davantage à Béringheld, un air inspiré.

Tout ce qui dans le visage de l'homme révèle l'exaltation se trouvait si bii'ii rassemblé dans les traits de la jeune solitaire, que le général n'hésita pas à voir en elle une jeune fille guidée par une passiiiii violente.

Tout en elle annonçait la tristesse et la souffrance plutôt que la niilancolie. Au reste, il était facile de voir que cette douleur n'avait pas sa source dans une maladie physique inhérente au sujet, mais que cette noire préoccupation se basait sur des circonstances pour ainsi dire externes.

Le général n'eut pas plutôt fini son examen, qu'il s'avança vers lé tertre d'où riiiconnue, debout et attentive, regardait Béringheld avec un sentiment qui tenait de l'inquiétude, de la crainte et de la curiosité.

Ici je dois faire observer qce Tullius portait son chapeau de général de telle sorte, que la saillie de la corne faisait une ombre sur son visage.

Alors ce ne fut guère que lorsqu'il mit le pied sur le tertre de ga-

que la jeune lille put apercevoir la figure du général. Aussitôt

quelle l'eul envisagé, elle recula de quelques pas en laissant échap-

pir un mouvement de surprise que Béringheld prit pour de la

fiayeur.

— J'espère, mademoiselle, dit le général, que vous ne trouverez , yp-M étonnant que je nie sois empressé de venir vous offrir mon sel/cours, en vous voyant seule, à la nuit, aumilieu de ces prairies,

lovsqiie des militaires passent à chaque instant sur cette route. Si ma ôyéseiice vous importune, et si mon offre vous paraît une iiidiscréîioh, parlez... Je suis le général Béringheld; ce litre et peut-être ce h'otn vous persuaderont que vous n'avez rien à craindre de moi.

Au nom de Béringheld, la jeune fille se rapprocha du général, et, sans qu'elle proférât une parole, les yeux toujours fixés sur le visage du célèbre guerrier, elle s'inclina respectueusement; mais sa révérence portait le caractère d'étoiincmenl et d'indécision qui régnait sur sa figure; en se relevant, elle regarda encore avec l'attention de la stupeur les traits de Tullius.

Le génér.il, à l'aspect de l'attitude extatique de la jeune inconnue, fut convaincu celte fois qu'elle était en proie k une aliénation mentale. Il la regarda douloureusement et s'écria :

Pauvre malheureuse!... quoique je n'aie pas sujet de me louer de la cousiance et de la raison de ton sexe, je ne puis ra'empêchcr de le plaindre. Au moins Ion (iiat prouve que tu ne sentais pas iàiblement ei que tu aimais avec délire.

— Eh! général, qui vous porte à penser ainsi sur mon corn'ple?... L'éloniieinent dans le^iuel je suis n'a rien que de très-naturel, et je puis fjcilemeàt vous l'expliquer, sans manquera ce que j'ai promis. Je vais à un rendez-vous...

— Un lendcz-vous, mademoiselle?...

— l!n icikIcz-vous, général, répliqua la jeune fille d'un ton et

visas

. /ai

I / zun I y ûu'el

•He se dirigeait.

Béringheld avait une énergie, une force de désir, qui ne lui permciiaieni pas de modérer se» sentiments; son cœur était plein d'une cba:eur entraînante qu'il portail dans tout; aussi il se mit à courir, et il dc-f endit la montagne plutôt comme un loup qui s'élance sur sa froie que comTig un jeune nomme qui s'rnipres^e d'aller donner un iCDseil i l'imprudence ou proi 'gei la faiblesse.

La jeune fille l'aperçut, et, voyant briller les ornements de l'uniforme du génr-ral, elle conçut une crainte bien iialiirelle Croyant jionvoir derol» r =a manœuvre à l'oeil perçant de Biringheld, elle quitta la levée, s'avança plus lentement à travers les arbres des prai- ' ■'.'-> et ticha de se cacher avec .-niu derrière les troncs d«s ormes, •liiàs les redan3 de la levée ou sous bs b'ji:>. ou».

l'Mte circonstance le «orprii d'autant plus, que la saison où !'< :i^ / - »'" «".lez-vous, g.M>erai, répliqua la J';"ne ii lie a un ton et «tait alors exphquait mal la présence d'un fover à l'endroit où la jeune \i /•"■ accent qui sulfirent pour déconcerter Béringheld; un lendez- -'■-••' "^ • ■■ ^'^ v'iii-. (Iiinl je me faisgloirc; maislhommc que j atieiids vousressem-

"If - -

ell menl, que la vue de voire figure m'a plongée dans un profond étonnem. ut.

A iieine la jeune fdie eut-elle prononfé ces paroles, que la stupeur qui s'était emparée d'elle passa dans l'âme intrépide du général; il |i.ilit, il chancelle, cl â son tour il regarde l'inconnue avec des yeux égarés.

Il y eut un moment de silence pendant lequel l'étrangère examina le changement de visage du général, et ce fut elle qui parla la première

— l'nis-je demander à num leur comment il se fait que mes parole ; i 'iil interdit le général B; ringheld?

' "• général, en proie à uo'le ouvcnirv pénibles, s'écria :

LE CENTENAIRE

— Esl-cc un JL'uue lioinmc'.'...

— Général, je ne puis répondre à voire question.

— Si mes soupçons sonl fondés, inadenioistlic, voUs courez le» |iius grands dangers, et je ne sais par quels moyens vous les faire apercevoir.

— Monsieur, reprii-clle avec un léger sourire, je ne ris(|ue absoluiiioui rien; ce n'eal pas la première fois que je viens à ce rendezvous.

Le général fil le geste d'un homme qui se sent sonlagé d'un grand poids.

— Mon enfant, dit-il avec le ton d'un père, je séjournerai peutêlrc à Tours; nul doute que je vous reverrai dans la société. Vos iiiaiiières, voire ton, m'aïuionceut une jeune till(^ espoir d'une famille distinguée; pour votre lionutur, ;iccept('z mon brus... et re-

tournez à la ville : un secret presseutiuieul me dit une vous èles jnuei de celui que vous attendez, et... lût uu tard, il vous arriver.i ui.dbcur... Il est encore temps, venez...

La jeune fille laissa échapper uu mouvement de hauteur qui faisiiit voir que ce soupçcm la blessait.

— Ah! p;iid(innez-moi, mademoiselle, reprit Tullius; si vous ne m'inspiriez aucun intérêt, je ne vous tiendrais pas ce langage; et... pour peu que les motifs de ce rendez-vous soient fondés sur un sentiment profond, vous me voyez prêt à vous servir avec tout le zèle d'une ancienne amitié.

Comme il finissait ces paroles, onze heures sonnèrent à Saint- Gatien. Les sons apportés par le vent furent scrupuleusement comptés par l'inconmie.

— Général, dit-elle, je suis venue assez vite et j'ai le temps de vous expliquer par quelle circonstance une jeune lille de mon âçie, de ma tournure, de nir« naissance, se trouve, au milieu de la nuit, dans les prairies du Cher, attendant un bizarre signal, tandis que ma famille me croit plongée dans un SDmini'il paisible... Je me dois à moi-même d'éclaircir des soupçons ijni nr manqueraient pas de me reiidie demain la fable de la ville, car vous ne pourriez vous empê cher d'en parler.

tlle accompagna ces dernières paroles d'un sourire légèrement irOiiique, qui donna à sa physionomie une giàce piquante.

— Hélas I mademoiselle, je vous en conjure par tout ce que vous avez de plus cher, par votre mère, par vous-même, dites-moi si l'homme qui vous fait venir à cette heure dans uu lieu écarté est jeune ou vieux... s'il est vrai <|u'il me ressemble!... Je frémis, moi, i-oldat accoutumé à tout ce que la guerre a de périls et d horreurs, je frémis pour vous... Si c'étail lui!... pauvre enfant!...

— Général, dii-elle en prenant une attitude sévère et que la lumière pâle de la lune rendait propre à frapper l'imagination, général, ne me (|uesiiounez pas .. Il y a plus : lors(|ue j'aurai fini mon simple récit, li)r>que j'entendrai le signal, ne suivez point mes pas, ne me retenez point, jurez-le-moi.

— Je le jure, dit le général d'un ton grave.

— Sur l'honneur? reprit-elle avec l'air de la crainte.

— Sur l'honneur, répéta le général.

En ce motnint Bi ringlield regarda la colline; il vit la fumée plus noirâtre, plus abondante, former un nuage épais.

La jeune enfant se retourna ats^si de ce côté avec une visible aiixiété, en arrèlanl quelque lenq)S sa vue sur la lumière vacillante et faible qui s'échappait du bas de la montagne.

Elle et liériiiglield s'examinèrent après avoir regardé ensemble 1 ; rocher, et ils resteient un momLiit plongés dans des réllexious qui •jemblaient coïncider entre elles, à eu juger par re\pres:>iou de leuis risages.

Enfin la jeune fille dit encore au général

— Jurez-moi de ne point aller au Trou de Gramniûiil, c'est-à-dire à l'endroit où brille cette lumière; jurez-le-moi, général...

Cette demande fut accompagnée d'un air suppliant et d'une crainte qui dévoilaient combien la jeune fille avait peur d'être refusée.

— Je vous le promets, répondit le général. ,

La joie innocente qui se manifesta chez l'inconnue prouvait la candeur virginale de son àine. Elle s'assit en arrangeant son chàle sur le gazon, et, montrant du doigt au généjal une pierre qui lui servit de siège, elle attendit que quelques militaires fussent passés, ain.si qu'un médecin qui, revenant à cheval de quel(|ue si^ite pressée, s'était arrêté sur la route en cherchant à reconnaître les personnes qu'il apercevait vaguement.

Il parut retarder le général et la jeune fille avec étO"')emeQt, mus L....IIJ! aprèi il partit au grand galop.

Alors la jolie Tourangelle commença son rCclt à peu prc.< en ces termes.

Histoire de 1« juune lille. — Le manufacturier — Sa maladie. — Le vieillard — l'uiny s'ûcliappu.

« Il n'y a rien qui soit aussi peu naturel que ma course nucturue; or, vous devez juger s'il a fallu qu'un bien grand intérêt me la fit entreprendre, et surtout que je ne fusse pas maîtresse de me soustraire à cette nécessité.

« Mon père est un des plus riches fabricants de la ville ; il emploie beaucoup d'ouvriers, en sorte que son existence est précieuse à une foule de famill>>» qui ne vivent que par lui. Sou extrêmi: bienfaisance, sa bonté, lui ont concilié l'estime de toute la ville, lamour de beaucoup de personnes, et une grande popularité.

0 Je suis sa fille unique, il m'aime tcndremcnl: et moi, monsieur, je l'aime autant qu'uuc fille peut uimer... son père. »

A ces mots une larme s'échappa des yeux de la jeune fille et roula le long de ses joues.

« J'ai fait, reprit-elle, tout ce que j'ai pu pour répondre \\ ses soins; je me suis efforcée de lui procurer tontes les jouissances que donnent les perfections d un enfuit; j'ai eu le hoidieur d'acquérir des talents. Aussi tous les jours je remercie le ciel de ce tpi'il m'a créée musicienne, puisque les sons de ma voix apaisent les douleurs de mou père, i

La jeune fille ne put contenir ses pleurs.

« Ah ! monsieur, continua-t-elle, on n'a rien souffert lorsqu'on n'a pas eu le spectacle déchirant de la maladie mortelle d'uu père que l'on chérit. »

Elle lit une légère pause, et, après avo'ir essuyé ses beaux yeux noirs, elle reprit :

« Il y a trois ans que mon père, ayant besoin d'augmenter le nombre de ses ouvriers, fut obligé d';iller à Lyon pour en choisir : il ramena de cette ville un vieillard très expérimenté dans l'art de teindre la sole; ce fut au brillant des couleurs que cet ouvrier sut piéparer que mon père dut la célébiité de ses manufactures et sa réputation. Cet ouvrier mourut un an après; mon i)ère lui avait donné des soins tres-empressés, ainsi qu'U en agit avec tous ceu.x de ses ouvriers qui lonibeut malades.

« Depuis ce moment mon père est en proie à la plus cruelle nial.idie qui ait aifligé uu hounne vivant, si tant est qu'il existe. Je suis loin d'accuser personne, niaLs ce mal a commencé presque aussitôt (|ne mou père eut reçu le dernier soupir de sou ouvrier. i>

— Est-il bien mort? demanda fiéringheld. ' ■

— (( Oh! oui, monsieur, car les médecins ont ouvert son cada. vie... mais il semble que sou dernier souille ait légué la douleur à mon père.

« D'abord il ressentit uu affaiblissement total, qui ne lui pern.it pas de se montrer à ses ouvrier», et ce fut de son lit qu'il dirigea leur» travaux : c'est moi qui lui servi» d'interprète, et, lâchant d i::iiter sa bonté, je me suis attiré une bienveillance et u« amour qui n'étaient dus qu'à lui.

« A cette déljilité graduelle a succédé une douleur daùs lous les os de son corps; le siège de celte douleur mortelle est dans le c^.rveau; d'horribles élancemenis d 'ns celte partie de la tète donnent le signal et se répeleut dans toute la lîiacliiiie... t'Vn:, ie nKÙ..d''i bruit, uu léger soufde, redoubli.nt sa soui'.iaiic,;; il scii.ijic, li.l-il, qu'uiu force inconnue lui tire les yeu.v vers ri.,léi ieur de lu tète pur uu uiouvemeut lent et cruel et qui se niauil'e»ie quelquefois par de» convulsions visibles.

11 ne peut manger!... la iioiirriiiire fâ pli(^ liésèfé, Vc.'.u la plu.'

LE CF.NTENAIRK.

puro, surchargciU tellenioiit son estomac trop f.iililo, qu'il épiniive nue fatigue ImrrihK' : par momriils son pouls s'.incie, il tombe aKll'^ dans un état d'aïunie al:irmanl, et il semble près d'expirer. Uu nn.ige l'euvironue, et... il se plaint do no plus uk- voir.

« Lo linge le plus fin. le tissu le nhis délié, lui causent des soiiffr.niees inim.iginables : le satin sur lequi'l il repose n'est pas encore asvez uni. Les élaneein.nls de cette d;Hilour proFunde se coiiinmiiiqueiil à toutes sos fibres, e'esl-à dire qiie ses ebcveiiv, sa peau, ses cils, sont douloureux; que ses den:> ^einldeiil se déeomposer; que ;on palais brûlant s^- dessèche, des goiiites d'une sueur froide sorleiil péiiiblenieni de ses pores et silloniienl son front ; on dirait que la ni iriva le saisir, et il raceuse de Icnirtir... Souvent je l'entends, d.ms sou délire, aeeu:-er sa Faiiny; souvent il croit voir dos monstres Informes qui le tourmentent.

• n me montre alors ou plutôt me décrit de grandes ombres qui ('efiTrayeut et quiélaUMi. dit-il, toutes les couleurs de l'arc-eii-ciel ; ou bien ce sont des serpents avec des têies de fennne, des singes qui riiut cuniine doit rire Satan, cl au milieu de ce délire ses douleurs prennoni un caractère plus grave, ses membres se roidissent, tout son corps prend l'aspect d'un cadavre : ses yeux sont secs, fixes, ses cils hérissés... il écume, et cherche en vain à exprimer ses soiiffrauees par des plaintes que ses lèvres refusent d'articuler... Et, mon-iour. celui qui souffre tout cela est mon pèrel... Je ressens ses maux, je les vois, je ne puis les soulager. 0 mon père!... à quoi te sert ta fille?..

c A quoi.'... reprit Fauuy avec une espèce d<' délire, ue dis-tu pas que tes mois ont plus de saveur quand je le les présente? ne suis-je pas la seide qui sache essuyer ton front? mes mains ne sont-elles pas les seules dont tu puisses eudurer lo coni;ict?

• Daus ces crises, une douce musique le calme quelquefois. Ah! monsieur, avec quelle crainte mes doigts caressent légèrement les louches de mon piano! la pédale ne me parait jamais assez gourde; les compositeurs n'ont jamais de mi)rceaux assez vaporeux : je voudrais que les sous fussent aussi doux que je les imagine. Quand je chante, je tâche que ma voix soit caressante et velouiée, je m'étudie longtemps et d'avance avant de lui chanter une romance. Je voudrais que l'ou m'enseignât quelque chose qui pût plaire à mon père, qui pût cliarmcr son oreille et ses yeux sans lui causer aucune fatigue. heureuse quand, après avoir joué, lu ou chanté quelques morceaux, je Vois la paupière de mon père se fermer; quand, après un moment desanimeil. son œil rencontre l'œil humide de sa fille, et que, sa main cherchant la mienne, il la presse et me di! : — Fanny, merci, ma file... j'ai dormi.. »

Fauny, croyant tenir la main de son père et entendre sa voix plaintive, s'arrêta; son œil attendri fut inondé de pleurs qu'elle retint... inaii, quittant la main du gouéral, elle continua :

« Tous les médecins les \,Ui savauts de la Fr.aice cl de l'étranger ont élé appelés : tous sont venu,; leurs remèdes n'ont eu aucun effet, mon perc n'en a reçu aucun soulagement, et de jour en jour ses sutilfi-ances ont empiré.

« Elles sout parvenues au plus haut degré de douleur que l'homme |,ni>,-e cudnrer sans mourir; il lui faut sa résignation, sa vertu, la cou^cience de l'utilité dont il est à taut de malheureux qui le regardent cumme leur proviilence, cl il compte sans doute pour (|uel(jue cho=c lamuur de sa fille; sans tout cela il se donnerait sans doute' la mon... Souvent il eu a eu la pensée : alors, je lui représentais avec fo.ce tomes ces coiisidéralious, et... il se résignait.

« Depuis longienips j'ai le spectacle navrant de celte maladie, il est chaque jonrnouveau; chaque jour mon cœur saigne. Ilclns! mes main> n'ont pas encore «ne seule fois sans trembler présemé à mon pcre sa boisson i u ses metsquuud il peut manger!... Ah 1 si je pouvais parl;iger sa souffrance! si cruelle qu'elle soit, je sens que j'aurais la force et per-i-itf* lussi le courage de l'imiter dans son imble silence.

« Jamais souverain ne recevra des témoignages d'un amour aussi tendre : les ouvriers ont payé L:ne Fcnlinelle pour qu'aucune voiture ne passât autour de sa maison: i-?'il dans les mmufaclnres se fait :'i (i)rcc de bra;; c'est une calamité daits la fabrique lorsqu'un orage se déclare, et chacun est dans la peine en songeant qu'il est impossible d'empêcher que le bntii du tonnerre ne parvienne à loreille de mon père.

« 0.1 m'aiiend tous les niilins :ivec anxiété pour Savoir coiniiieni il a passé la nuit; il n'est p.is un ouvrier qui manque en sortant le ioir d'adresser une prière :i y<,he-Dume de bon-Secours, dont léglise je trouve en t^ct: de la mauufaciuro; enlin Ion a obiAo-i -lu cuié que es cloches ne sonnassent jamais, et le dima!:r:.h> ••> i„nt les ouïrlers qui vunl dans les maisons annoncer l'heure des cérémonies.

• Au-si, lursqne mon p<-ie nste deux heures sans souffrir, je cours le leur apprendre, et il eu est i|ui baisent ma robe de joie! Ils ont

pris sur leur salaire pour deslincr uno somme très-foric ;'i l'hoKinie qui guérira leur père... »

En disant cela, Fanny paraissait dominée par un sentiment hors nature; une espèce de fanatisme animait ses regards : ses yeux noirs, fixés sur la voille célesle, fironl croire au général qu'une main divine pouvait seule guérir le père de la jeune fille, cl que s'il mourait elle le suivrait dans la tomb.'.

En co mouioul, uu léger bruit se fil entendre, il partit du Trou de Grammonl, et Fanny tourna la lèlc avec une précipitation curieu-e vers celte colline ; elle la regarda avec alleniion, puis elle reprit ainsi :

» Vous voyez, général, que l'nmour filial est le seul qui m'inspire; si rien ne m'affligeait, j'ai la franchise d'avouer que je ne serais pas en cet instant vierge de eieur ; mais l'aspect de l'infortune de ce père bicn.aimé fait seul frémir toutes les cordes de mon cœur, et vous pouvez juger qu'il n'y a que l'intérêt de cet être chéri qui puisse me guider à celte heure dans ces prairies.

(I II y a environ quinze jours qu'un ouvrier nie prit ;i part et me dit qu il avait rencontré dans le pays mi être... (permeliez-moi, général, de me servir de ce terme pour le désigner; ce que j'ai pro mis, je dois l'exécuter : la vie de mon père et la cessation de ses maux y sont attachées; el, quand elles n'en dépendraient pas, reprit-clie, je serais tout aussi lidèle à mon sermenl)... un être, dis-je, auquel il avait vu faire jadis une cure irès-cxlraordiuaire, el que, quelque grave que parût la malailie de mon père, il répondait que, si cet honinio le voulait, mon père serait guéri.

« L'ouvrier nie conduisit dan.s cette avenue et me dit que nous ne tarderions pas à le voir passer. En effet, après .trois soirées pendant lesquollos je l'attendis en vain, je l'aperçusse promener lentement : alors, général, j'abordai cet auge, et mes prières l'ont attendri, li m'a promis la guérison de mon père, en ni'avouant que des circoiisiances malheureuses exigeaient qu'il se cachât... — J'ai promii tout ce qu'il a voulu !... »

La jeune fille prononça ces paroles avec un air de mystère qui faisait soupçonner qu'elle attacbail une grande importance à ce qu'elle taisait.

" Tous les soirs, continua-t elle, je viens chercher les sucs salutaires qui calment les (bmleurs de mon père : sans le voir, cet homme a tout deviné, et voici dix jours que toute souffrance a cessé graduellement, que les nuits n'ont plus que douze heures pour mon père, el qu'il les passe à dormir ; il commence à manger; son délire a disparu; mais j'en ai hériié. car je suis en proie à une folie de joie et de boulieur. Aujourd'hui, ce lui une fêle pour la moitié de la ville : mon père s'est levé, a revu ses ouvriers el ses manufactures... il a pleuré de joie en apeicevaui les métiers, et ù ce spectacle touchant chacun versait des larmes. Demain, général, mou père sera

hors de tout danger car, selon ce que m'a dit hier cet homme,

je fais aujourd'hui ma dernière course (Déringheld fréinii); en clfel, j'accours avec bonheur chercher le breuvage qui doit dissiper les derniers vestiges de celle cruelle maladie... (Cependant , ajoutal-elle, je doute encore de sa guéii^on, tant je voudrais êlrc sûre qu'il ne souffiiia plus. »

Fainiy se tut.

Llle regarda avec étonnemeiit le général, dont le visage exprimait 1.1 terreur et rabatteiueut; le récit de l.i jeune fille louait plongé dans une mediiaiion [irofonde, et ce ne fut qu'après un long silence qu'il s'écria :

— Et cet homme me ressemble?

— Je vous l'ai dit

— Ab! jeune fille, vous risqacz votre vie!.,. Si mes conjecture ne me trompent pa-, votre père est guéri... Je connais \>i vieillard!..

A ce mol, la jeune fille étonnée regarda le général avec curiosité. mais il continua :

— la; ;;■ ri imenl, vous allez à la mort!... Le général prononça eeo [j noies d i ; ton de cunvictiou qui aurait fait trembler toute an. !re (jue Fan.iy.

Au;siiôi on enteudil un bruit assez semblable à celui que produi; une cressercllc, et Fanny s'élança; mais Béringheld, plus prompt encore, la retint dans ses bras en s'écriant :

— Non, vous n'irez pas!...

— Général, dit la jeune Fanny avec le cri sublime du déscsp'-ir et de celte r;:ge féminine qui contracte et dénature les trails de la beauté ; général! vous manque/, à votre parole ! — Sa voix expira de fureur. — Monsieur, vous n'a.ez pas le droit de me relenir... Monscur, ',0115 clusez... vous .. 0 n^on [cic, dit-elle en rassciiilpl;iil les

LE CENTENAIRE

forces de sa voix cl on sanglotant, 6 mon père ! si tu niuni-$, u'actusi,' (iu<; liii!... Monsieur, je nie tuerai sur i.i place!... I;p ': 1

Certes il fallait de bien grandes et de bien fortes raison ;iiiur que UcriiiLilield violât son scrnienl.

La jennc l*an»y s'évanouit de colère. Tullius, effrayé, la déposa sur il- 5;azon et courut à la rivière chercher de l'eau pour la secoiu'ir; alors ii se fit mille reproches intérieurs sur sa conduite : en effet, si ses conjeeiures élaient fausses, il devenait très-coupable, c:ir il pouvait causer la mort du père de Fanny.

Néan l'.oins ses pressentiments avaient tant de force, ipiils contrebalançaient daus son esprit tout le tort et la vio'ence de sa coiuluiie. Il revint précipitamment en tenant à deux mains son chapeau rempli d'eau. Quel est son étonnenient! il trouve la |)lace vide! i'aniiy avait disparu, et quand il regarda vers le rocher il aperçut, à la faveur de la lune, le grand chàle rouge qui trahissait en voltigeant la course légère de la jeune fille. Uu frisson mortel parcourut le corps du général, la stupeur le lit rester innnubile; il contempla la fuite de Fanny, le chàle la lui montra sautant un fossé, puis un buisson la lui (Icroba; il la revit encore, elle disparut, revint et cidin elle entra (hi'.is le Tiou de Grannnont.

iiéiiiigheld, jugeant que de toutes manières il était iuulili; de la poursuivre, remonta sur la levée et s'en vint, à pas lents, chercher .son vieux Lagloire, qui probablement duiniait encore ^ur le haut du rocher. Tout en marchant, le général ne pouvait détacher su vue du Trou de Cramiuoiit.

— Si elle n'y périt pas ce soir, j'avertirai son père, car je n'ai pas de sermenls a tenir!... Au surplus, il est possible que je me trompe!...

Telles étaient les pensées du général, réduites à leur plus simple expression. Ouand il lui fut impossiide d'apercevoir la grotte, il se contenta de l'aspect de cette faible lumière qui colorait le bas de la roche.

Il approchait de cet endroit lorsque de sourds gémissements [lar vinrent à son oreille ; ces gémissements plaintifs, semblables à ceux d'im enfant, ou même à ceux d'un mourant qui périt violennuent, releniirent dans le cœur du général avec d'autant plus de force, que le silence de la nuit était plus profond, ses soupçons réels pour lui, et Fanny intéressante. Il resta glacé, l'œil fi\é sur cetle lueur qui des lors lui sembla errer et qui bieuiftt s'éteignit...

Uu mouvement m.Hbinal le portant à icgarder le haut de la montagne, ses yeux n'.iperçiireut plus le nuage de fumée. En ce moment uu dernier cri se prolongea faiblement, et bientôt rien n'interroini)it plus le silence de la nuit.

Le général resta stupéfait : il lui semblait qu'il était l'auteur de la mort de celle jeune fille ; il croyait toujours entendre ce dernier cri plaintif suivi d'un horrible silence.

— Général, s'écria le vieux Lagloire, que diable se passc-t-il dans ce trou?... jamais le dernier serrement ae main d'un camarade (pii descend la garde sur le champ de bataille ne in'a ému connue ce qui vient de me réveiller.

— Courons, Lagloire ! je veux m'en assurer !... dit Tullius.

Aussitôt le général et son soldat se précipitent à tr.ivers les buissous, les inégalités de la levée et les arbres du bocage ; ils redoublent d'ardeur pour arriver à I endroit où la lumière avait brillé ; néanmoins le général emploie mille précautions pour que sa marche cl celle de son soldat fassent le moins de bruit possible.

Lagloire a remarqué l'altéraiinn des traits de son général : il en conclut qu'il doit s'être passé quelque chose de bien exiraurdinaiie, pojr (jua l'impassible guerrier ait montré de rétonncmcti!.

L-il.id. — Ses traits. — Le socriiice. — La res-emlilaiicc — Doulc .Tfcji'jwl. — Histoire d'un ouvrier.

rjénuglièld ci son sOitiiiilMreni tiiintôt arrivés à l'endroit que l'on i(qitlle le Trou di' Graininout : ils s'en approchèrent doncenicut, et i.agioire, sur l'ordre de son général, s'accroupit derrière le tronc d un arbre : Tullius en fit autant. Ils prêtèrent une oreille attoniive

au moindre bruit, on attachant leurs retends sur la saillie du rocher' et, ainsi suspendus au-dessus de la grotte, ils ne tardèrent pas à ôlre témoins d'une scène que l'acteur principal ne ilestinait sans doute pas à des yeux mortels.

Du fond do celte retraite, un vieillard s'élanci', et Béringhcld fré' mit en croyant le rccoiinaître à la pale lueur de li lune.

Ce personn.nge extraordinaire ér.iit d'une taillis ;;igautesque; il n'avail de cheveux que sur le dt rrière de la lêU\ et leur blancheur jclfit un éclat singulier, car ils ressemblaient pliilol à des (ils iPar^'iMit qu'à cetle neige pure qui décore le froiii chauve des vieillards. Son dos, sans être voûté, amionçail une étounaiile caducité. Les proportions osseuses de ses inemhres n'éiaient pas en rapport avec sa grande taille, et cetle ossification paraissait n'être recouverie que par une carnalion légère, en comp.iraisoii de ce qu'elle devait ôhe pour des os d'une grosseur si énorme.

Quand il fut sorii, il fit quil(|urs p.is, se dies-a sur ses pieds, et se retourna pour examiner le hk lier sur U'(pirl il était possible qu'il eût eniendu du bruit; alors Bériugheldput :e convaincre de ce dont il voulait s'assurer, en achevant de reeonnaiire l'incMiunu. Quant à Lagloire, aussitôt qu'il aperçut le vieillard face à face, tout accoutumé ([u'il était à des spectacles insolites, il tressaillit d'épouvante.

Le front du grand vieillard semblait taillé dans le granit ; une imagination vive aurait cru y voir la mousse V( rie qui poii!,>e sur les marbres en ruine. Ce front sévère eût uiorvcillruscincut coiivtnu à une statue du Destin : il en eût paifailcmeut rendu l'iullexibilité.

Mais rien ne pourrait donner une idée des yeux de cel être extra- (riliiiaire; las sourcils, d'une couleur passée, paraissaient comme le fruii d'une végétation forcée, et la main du temps ipii s'ciforçait de les arracher était évidomuient coinbatlue par une force supérieure. Sous cetle bizarre foiêtde poils hérissés s'étendaient au loin, sous le front, deux cavités noires et profoniles du fond d'jsquelles un re.^te de limiièie, nu jet de flamme, animaient deux yeux noirs qui roulaient lentement dans de vastes orbites.

Les appendices de l'œil, c'est-à-dire la paupière, les cils, la prunelle, la cornée, le point lacrymal, élaient morts et icrnes ; \s pupille seule jetait un éclat vif et conceniré. Cette singularité de l'imlividu éioiMiait plus que tout le reste, car elle imprimait à l'àrne une sorte de frayeur involontaire.

Les joues du vieillard, ayant perdu toutes les eonlen s vitales, teniii'nt plutôt du cadavre que de l homme vivant, ce.iendant elles éiriieiu fermes quoique ridées outre uiesuie, et la gi( sseur des os maxillaires ne contribuait pas peu à cetle rudesse de la peau. Sa barbe, longue, blanche et clair-seniée, ne servait guè re à rendre l'inconnu vénérable; elle ajoutait au contraire, par sou désordre et sa bizarre disposition, au surnaturel de cetle tète.

Le vieillard avait un large nez dont les narines aplali es offraient nue ressemblance vague avec celles d'un taureau : enfin cette similitude piMivail êlre complétée par une bouche d'une grandeur démesurée, remarquable, non-seulemeul par la pose bi/,:irre des lèvres, mais encore par uue tache noire qui se trouvait précisément au milieu.

Cetle tache noire paraissait être l'effet d'une cautérisation, et l'on eût dit une soudure.

Les jambes massives de l'étianger annonçaient une force lnu^clIlaire telle que, lorsijn'il était debout, ou eût cru qu'aucune puissance ne serait assez vigoureuse pour l'ébranler sur ces deux soutiens iunnuab'cs.

Néauinoins cette carrure, cetle épaisseur, procédaient, je l'ai déjà dit, du système osseux.

Ce vieillard était maigre, son ventre n'oftrait aucune saillie ; d'après ses gestes, ou pouvait croire que le sang coulait lentement dois ses veines; aucune vivacité ne se faisait senlir dans cetle masse cadavéreuse; enfin il ofirail uue paifaitc image de ces cbéiies deux fuis sécidaircs dont le irone noueux est vide, (|ui dureront encore longtemps sans vivre, et qui semblent assister au spectacle du déviloppeiiii ni leiit mais actif des leunes arbres qui seront nnjour léinoins de la mort de ces rois des forêts.

L'ensemble du visage de ce vieillard présentait uue grande et belle mas.-.e. el les contours, la forme, l'ampleur, offraient une ressciiibl.mce frappanle avec la jtuue (igure du général Béringhcld; dans le monde, ou y eût reconnu un air de famille.

Quoi qu'il en soit, l'aspecl de ce vieillard imprimait a l'àme un ordre d'idées très-étranges : on aurait voulu ne point l'avoir vu, et cependant son aspect enchaînait le regard par une sorte de fascination maguétiijue. On se prenait à contempler cet lionime avs.i les scn linienis que développe en nous la vue d'un monument qui porte k» traces d'une haute antiquité, mais qui, solide sur sa J/ni e, promet encore des siècles de durée.

LE CFNTENAIRE.

Les poinlros et les st.idiaircs (jui lions ont i>rii(liiil le Tcmiis n'ont pn oflVir (le c> Itc diviuitù une iin:igo aussi parfaite que celle qu'ul'rnilce vieillard.

Son cosinine, Irès-siinplo, no se rapprochait d'aucune mode connne: mais, sans s'éloigner do riialiillenient d'alois d'une manière trop singnlicro. il ne paraissait t< iiir d'auonn temps. Il joia, on sortant du Trou de Craniniout. nu vasro manieun de eouleur carincliii', dont le lissu parai^^sait dune pramle liiiesso.

Aussitôt que le yrainl vieillard fui sorti de la grotte, qu'il eut j<>lé un rapide regard sur le boeape qui surmonte le roelier, il s'avança dans la prairie, il exainina le vivie de la eanipajino. Il ne revint qu'après s'èlre assuré dune solilnde i r- findo, car il nionla jusque 'iir la levée, ot il s'éloigna assez pmir voir si des piétons n'arrivaient p.\.; par la route de Bordeaux qui forme un eonde au-dessus du Tioii de Grammont... Kn.lu, apivs Ions ces préainliiiles oi après ces mcherches faites avec la soigneuse prudence dû la vieillesse, il s'en fonça de nouveau dans la groiic.

— Eh bien, général? demanda Lagloirc À Béringheld.

Le général, immobile et stupéfait, fil signe du doigt ù son soldai de ne pas parler. Le vieux sergent, iinitani le général, tâcha de loi dire, à forée de signes, que le vieillard lui ressemblait ; mais uu lé- Çer bruit interrompit Lagloire, qui regagna le tronc de son arbre, dont il s'était un peu écarté.

Le frémissement des feuilles et des broussailles causa un faiblii tressaillement à l'inconnu ; il rentra un nioment dans sa grotte comme pour y déposer ce qu'il tenait, et il en ressortit sur-lc-clianip, en levant son énorme lAic. Il arréla longtemps sa vue sur l'eiulroit où le froissement des feuilles indiquait la présence de quelque cire vivant. Alors le général et Lagloire se blottirent de leur mieux et tournèrent bien légèreineni, à mesure que le vieillard se plaça à divers endroits pour se convaincre que ce bruit n'était pas produit par des êtres humains.

Il s'avança comme pour gravir la roche, mais il s'arrêta, parut réfléchir, et, croyant peut-être, comme on peut le présumer d'après le mouvement qui lui écliappa. que des animaux causaient ce léger bruis>ement. il revint à la grotie et reparut bientôt en portant sur ses épaules un sac qui couleuait un fardeau d'un volume assez considérable, mais qu'il soulevait facilement et qu'il posa à terre sans bruit.

Le vieux soldat montra du doigt au général que le sac élail lié avec la ccininre de la jeune (ille ; liéringheld frissoiiua, et des larmes lui furent arrachées par rinforuinc de Fauny.

Le fardeau déposé, le vieillard disparut encore; il revint avec le cbàle de la jeune fille, le mit sur le sac, et tirant de son sein une substance blanchâtre, il la déposa sur le cachemire rouge : en un instaui, sans détonation, sans llainme, sans elfurt, le sac, la ceinture, le cbàle el tout ce que renfermait la toile furent anéantis de manière à ce qu'il n'en resta ni trace, ni odeur; seulement une légère fumée s'exhala dans les air». Le vieillard parut examiner avec aitcniion d'où venait le vent, pour se soustraire à la maligne iiiflneuce de celte fumée bleuâtre qu'il évita comme si elle était moilelle.

— J'aimerais mieux me trouver devant une balierie de canons de douze qu'ici ! murmura Lagloirc.

— Moi aussi... répondit Béringheld en essuyant ses larmes.

— E^i-ceque ce serait le corps de cette jeune fille?... demanda le vieux soldat.

— Silence, dit le général en mettant un doigt sur ses lèvres.

En effet le vieillard s'était retourné : il ramassa son manteau, s'en couvrit et s'élança dans l'avenue de Crammout. Ce qui surprit le plus Lagloirc, c'est que le gigantesque vieillard, avant de se diriger vers la levée, regarda l'endroit où il avait anéanti sim fardeau, et que des larmes s'échappèrent de ses yeux morts. Son attitude fut uu moment celle de la mélancolie et du regret, mais un geste inexplicable termina cette courte rêverie.

Béringheld, agité par une émotion dont la Tiolence tenait i des causes secrèies, faillit s'évanouir quand l'attention et la curiosité ne soutiiircui plus son courage.

Le vieux soldat, fori étonné de l'abattement dans lequel son maître iuit plongé, aida Tiillins à se ni. ver. et, le soutenant avec le soin fun père, il le (oodui-,it ju-qn'au commet de la colline ; là ils aper- ;nrent le grand vieill ird marcher d'un pas ferme vers la ville de Tours. Le péni.-ral le montra à son fidèle si rvileur par un geste qui exprimait éiiergiqiiemenl I horreur que ce vieillard lui inspirait.

— On lui soldera sou compte, général !...

Béringheld agita lentement la tête, comme pour exprimer qu'il en dootait, et que les roaius mortelles ne pouvaient rien sur le vieillard.

— La jeune fille e-i donc lourie?... demuiida I.agh'ircen n gantant

son général avec celle alliinde sombre el pensive qui est propre aux vieux mililairos, lorsqu'ils sont gravement affectés.

Tnllius contempla son soldat avec douleur : un instant de silence régna, e! Lagloire, seiilant ses yeux se mouiller, s'écria :

— Allons donc, général, jamais je n'ai pleuré, pas même lorsque j'ai vu tomber mon vieux Lenseigue ! Sortons d'ici

En ce moment le bruit de plusieurs voilures se lit entendre : Lagloire, apereevani des fourgons et la berline de Béringheld, courut donner l'ordie an soldat qui la conduisait d'arrêter ii la descente de la montagne; cl quand il revint il guida son maître abattu vers la levée.

Le général marcha lentement en regardant le vieillard qui s'avaQçait d'un pas lent dans la niajeslueusc avenue qui conduit aux Porlei de fer de la ville de Tours. Arrivé it l'endroit où il devait monter en voilure, il jeta les yenx sur le lerlre où Fanny lui avait raconté so*f liisioire; il y vit briller un objet dont il ne put se former aucuiiô idée : alors il s'élança vivement vers la prairie, el, lorsqu'il fut près du tertre, il reconnut le collier que portait la malheureuse jeune fille; il s'en saisit, puis, regardant une dernière fois le paysage des prairies du Cher, le Cher lui-même, la roche de Grammoul, la grotie, le bocage el le lerlie, il s'achemina tout pensif et regagna sa voiture : le cocher fouille les ardents coursiers, et la berline fend les airs, en résonnant sur le pavé. Bientôt la voilure rejoignit le vieillard, qui marchait si lentement qu'on ne s'apercevait pas qu'il changeât de pl.ice ; sa dém::relie était grave et droite, il semblait que le chemin de cet être bizarre fût tracé sur une ligne fatale dont il no pouvait s'écarter. Lorsque la berliuc fut derrière lui, il ne se dérangea pas, ne détourna même pas la lêie ; les roues effleurèrent légèrement son manteau sans qu'il parût s'en apercevoir.

Au moment où le général et son soldat passèrent à côlé de cet étranger, ils le regardèrent de nouveau et furent frappés d'une nouvelle singularité qu'ils n'avaient point encore remarquée et qui les plongea dans un grand étonneraent.

Lorsqu'ils avaient vu l'étranger sortir du Trou de Grammoul, le feu de ses yeux, bien que vif el mobile, s'éteignait par instants el semblait se ranimer avec peine : on eût dit la flamme mourante d'une lampe qui va s'éteindre; maintenant celle flamme lui parut vive, petillanie, perçante, et surlout d'une horrible mobilité. Le général et Lagloire se regardèrent l'un l'antre en silence, cl, lorsqu'ils furent à ciuquanic pas de l'endroit où ils avaient revu l'inconnu, Lagloire dit à son maître :

— Mais, général, ne serait-ce pas là Vesprit dont ma tante Lagradna et mon oncle Bulmel parlaient si souvent à Béringheld, ef qui a fait laut de train au village?

Le général, en proie à une agitation violente, ne répondit rien, car Lagloire se lut, et Béringheld tomba dans une rêverie que son vieux soldai respecta.

Ce fut au milieu de cette méditation, dans laquelle il resta longtemps absorbé, que le général arriva près de Tours, sans avoir proféré une parole.

Cette ville est fermée du côté du midi par deux belles portes de fer: ces portes remplacent le pont-levisqui jadis s'y trouvait, lorsque Tours élail fortifié. De larges fossés s'éiendcul de chaque côlé cio celle grille qui interrompt les remparts, et les pavillons de l'octroi rauiiicipa! oal succédé aux tours qui devaient y éire autrefois.

Lorsque le bruit de la voilure se fit entendre à cet endroit, deux hommes du peuple, grossièrement vêtus, s'avancèrent sur le chemin, de manière à ce que la voilure ne pût passer ouire. Les signes que ces deux hommes se faisaient, l'air extraordinaire de leurs ligures mystérieuses, inquiétèreiil Lagloire, qui, bien qu'il vit la barrière à quatre pas, n'en sauta pas moins à lerre ; et, menant sa main sur son sabre, retroussant sa moustache, il tourna autour d'eux comme s'il poussait une reconnaissance.

Le posiillon, à l'aspect de Lagloire frisant sa moustache, el de deux hommes qu'il toisait, rclini ses chevaux : eetie cessation d'un mouvement rapide tirant le général de sa rêverie, il mit la têle à la poriiere pour voir ce qui causait celle interruption.

Uu des hommes s'était saisi du mors des chevaux avani que le cocher les arrêtai; mais Lagloire, prenant cel inconnu par le collet de sa vesic, avait déjà énergiqucment procédé à son inlerrogatoire par un gros jnron.

— Sergent, dil le camarade de cet ouvrier, nous sommes de braves gens, ouvriers de la mannfaelure de M. Lamanel. Nous sommes inquiets d'une personne que vous devez avoii- vue, si vous venez de Grammoul, el nous voulions vous en demander des nouvelles.

A ce» pacifiques paroles, le sergent lâcha la vesie de l'ouvrier et dil .'

— Pe qui voulci-vous parler? car nous venons du haut de cette inoutagne.

LE CENTENAIRE

— Aveï-vous renconiré, répondit l'autre ouvrier, une jeune fille vêtue d'une robe de percale, à ceinture rouge ; elle portail sur sa lêlc un cliile eu forme de coilfure, et

— Oui, interrompit brusquement LagUiire.

A celte réponse, la figure inquiète de chaque ouvrier fut animée par une joie céleste, et ils se regardèrent comme pour se féliciter d'uuc heureuse nouvelle.

Le général, ayant entendn ce colloque, appela Lagloire. Ce dernier lit approcher les deux ouvriers de la portière oii était Béringheld : toutes les réponses de l'ouvrier convainquirent le général qu'il voyait en ce nioment le même ouvrier dont Fanny l'avait entretenu , celui qui découvrit à la jeune fille l'existence, le pouvoir et la présence du vieillard.

Alors Béringheld donna l'ordre de ranger sa voilure contre le parapet du rempart, a(in de laisser le passage libre, et il dit d'un ton sinistre qui glaça l'ouvrier :

— J'ai vu la jeune fille dont vous me parlez; je ne sais ce qui vient de lui arriver; elle m'a raconté le sujet de sa course nocturne. Mais vous qui l'avez entraînée à consulter le vieillard, d'où le connaissez-vous?... dites moi toutes les circonstances qui vous le firent Voir, ne me déguisez rien. Vous parlez au général Béringheld... Je vous jure, sur mon hoimenr, que, quand vous seriez coiip:\ble d'un crime, votre secret ne serait jamais divulgué par moi. Parlez; de mon côlé je vous dirai ce qu'est devenue la pauvre Fanny.

Malgré ces paroles, l'ouvrier hésita, regarda le général, la roule, son camarade et Lagloire, avec une inquiétude et une sorte de honte qui se manifestèrciil par une rougeur subite.

Ce silence, piquant la curiosité du général, il dit à l'ouvrier :

— Regardez-moi bien, et voyez combien je ressemble au vieillard- L'ouvrier frémit.

— J'ai eu, continua le général, de si étranges rapports avec cet inconnu, que les moindres détails qui le concernent m'intéressent vivement. Parlez donc, j'attends votre récit avec impatience.

Subjugué par le ton impératifet persuasif à la fois qui accompagnait «■■es simples paroles, louvrier ût éloigner son camarade. Lagloire ]esta, parce que le général répondit de sou silence et de sa (iilélité; .'ouvrier n'eut pas de peine à y croire, aussitôt qu'il eut jeté ini regard sur la figure toute romaiue de Jacques Bulmel, dit Lagloire.

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