I.e départ
Oinlierl. demeuré seul et se sachant hien véril;ihlonipnl abandonné du nionde entier, excepté de ses euneuus, et convaincu qu il ne devait rien attendre que de hii-niènie, se sentit pourtant plus calme. Il n'y avait pins d'incertiludo, el parlant plus de combats en lui. Il prépara donc avec beaucoup de présence d'esprit tout ce qui lui était nécessaire pour son voyage, il rassembla ce qu'il avait de bijoux pour suppléer à l'argent qui lui manquait. Les seigneurs qui habiiaient leurs terres à cette époque avaient rarement besoin de nuinéraire ; la plupart des redevances se payaient en nature. Au reste, Ombert n'était pas si étranger aux coutumes des villes, qu'il ne ttji trouver quand il le Taudrait de serviables usuriers prêts à échanger mie bourse de llorins contre quelques arpents de terre de Uochn-l^orbou ; ce qui l'embarrassait davanlai;e, c'était de n'avoir point d'écuyer et de laisser sou chàleau à l'abandon 11 se dit que le hasard y pourvoirait, et ayant achevé tousses préparatifs il songea à prendre quelque repos. La fatigue de tant d'émotions lui procura un sommeil encore agité de rêves pénibles.
Au point du jour, le baron descendit dans la cour et entra dans ses écuries, où les hommes d'armes qui la veille encore étaient à son service n'avaient laissé qu'une seule des montures du baron.
— Tes beaux jours sont passés, ma pauvre Gibhy, dit Ombert en caressant sa jument favorite ; nous allons avoir bien du mal tous deux ; mais que le ciel me maudisse si je n'ai pas plus soin de toi que de moi !
— Oh 1 oh! raessire, le malheur vous a déjà rendu plus affable : c'est bien, el mon suffrage doit vous faire plaisir.
A ces mois, prononcés inopinément par une voix dont le timbre ironique lui était déjà connu, le Ijaron se retourna surpris et se trouva en face de l'étrange mendiant, de Jehan le Uéchiii, dont les haillons étaient rendus encore plus bizarres par la quantité de paille qui y était restée atiachôe. Le mendiant avait évidemment passé la nuit dans l'écurie, où il s'était arrangé de son mieux.
— C'est encore toi! dil Ombert; comment te trouves-tu ici?
— D'abord parce que la porte était ouverte, ensuite parce que je n'ai pas voulu manquer à vous faire mes adieux. Je n'abandonne pas mes amis, moi!
— Drôle, je ne suis pas d'humeurà souffrir les insolences, et j<' n'ai be:^oiii de f>ersoune pour te châtier.
— Ne vous mettez pas en émoi ; je sais que vos actions sont meilleures que vos paroles.
— Enfin que me veux-tu?
— Je vous veux du bien, comme vous le verrez, cl je vous en ai déjà fait, car vous me devez la conservation de celte jument, que vos diables d'écorcheurs voulaient emmener, et que, sur mes représentations éloquentes. Bertram, le chel de ces honnêtes gens, a consenti à vous lai:>er. Maintenant vous allez à Pais: j'y serai en même temps que vous Je vous al promis ma pretection, je tiendrai ma :jrome>s<; ; et ne vous mettez pas en peine de me chercher, je vous
rouverai bien, moi.
— Tu es donc le diable I
— Je n'ai l'air en ce moment que d'un pauvre diable en effet ; mais, si le pruveibe a tort de diii; que l'habit ne fait pas le moine, il aurait raison de dire que les haillons ne font pa^ le mendiant Je commencerai par vous donner quelques bons conseils, messiie. N'atteudez jamais qu'il sorte d'une lobe autre chose que peilidics el tra-
hisons, que la robe soit noire, blanche ou armoriée, qu'elle recouvre un moine puant, un juge crasseux ou une blanche dame.
Omberl iressaillil à ces dernières paroles, car le mendiant l'avait touché au vif, tout en ayant l'air de jeter ses sentences ,à l'aventure.
— Je suis bien fou, dit le baron, d'écouter ainsi les divagations; je for:iis mieux de songer à me mettre eu route.
11 alla chercher les harnais, amena Gibby dans la cour et se mit à l'équiper. Le Uéchin le suivit.
— Faites, dit-il, je vous approuve, jamais de délais; faites ce que vous avez à f:iire, cela ne m emiiêchera pas de vous parler, ni vous de m'écouier. Il ne faul déd;iigner personne ni comme ennemi ni comme ami... Vous avez déjà éprouvé la moitié fâcheuse de celte vérité. Tâchez de ne pns prendre l'autre moitié à rebours. Or donc, pour procéder méthodiquement, savez-vous ce dont il faut se pourvoir pour voyager en siireté quand on ne peut pas, comme moi, être un glorieux tnendianl? Trois choses sont nécessaires : nu bon cheval, c'est le meilleur serviteur, le vôtre me semble parfailemeul solide ; une bonne épée, c'est le meilleur ami, la vôtre est, je crois, des mieux trempées ; enfin, une bonne bourse, c'est le meilleur domaine ; mais je ne crois pas la vôtre bien garnie, toul l'or de ce pays a passé l'eau. Heureusement, votre ami le Réchin est 15 pour vous aider de sa bourse royale.
Ce disant, le mendiant tira de sa besace une bourse ronde et pesante el la lendit à Omberi, qui la prit cl l'ouvrit sur-le-champ, ne sachant si ce singulier personnage ne cherchait point à s'amuser de lui, mais la bourse était réellemenl remplie de beaux et bons ducats d'or reluisant.
— J'approuve celle disposition, reprit le Réchin, ne vous fiez jamais à rien nia personne qu'après mûr examen. Ecoutez les paroles, mais ne croyez que les actes.
— J'accepte, reprit le bon baron, bien que je ne te connaisse pas ; il est clair que si tu me prèles, c'est que tu crois pouvoir le faire eu loiiie sûreté. Combien y a-t-il.'
— Mille ducats.
— Eh bien ! tu as ma parole pour gage et j'y joins mon chàieaii.
— Je ne prête point sur des gages aussi aventurés que votre c!i;itiau; je n'accepte que votre parole. Maintenant, voici trois préceptes qui vous seront miles: en partant, Délaissez rien derrière vous; ainsi, brûlez votre château, répudiez votre femme et maudissez vos enfants ; en marchant, ne regardez que voire but, et jamais ni à droiie ni à gauche, et quand vous serez arrivé, sachez attendre l'occasion et ne la laissez point échapper. J'ai dit : au revoir.
En achevant ces mots, prononcés de ce ton demi-bienveillant, demi-ironique, qui laisse celui auquel il s'adresse dans la cruelle perplexilé de ne savoir s'il doit remercier ou se mettre en colère, Jehan le Réchin adressa au sire de la Roche-Corbon un signe de main familier et protecteur, et sortit du château.
Omberl, qui, durant ce colloque, dont il n'avait pas perdu un mot, av:iit achevé de harnacher sou cheval, suivit le mendiant d'un regard incertain el étonne, et après l'avoir vu disparaître, demeura un instant pensif cl immobile. Cet homme était une énigme qui eût embarrassé des esprits plus subtils que n'était celui du baron. Ses paroles à sens couvert qui, sous une apparence de généralité, reiilèrinaienl assurément des allusions à des choses exisiautes, ou même à des choses qui n'étaient point encore accomplies, ses allures mystérieuses, le contraste de ses grossiers vêlements délabrés avec sa faculté à s'exprimer el avec la possession de sommes aussi considérables, tout cela devait naturellement donner matière à des réllexioiis. D'ailleurs, p;ir deux fois, en laisaiit allusion à la légèreté de^ femmes, il avait fait bouillonner le sang jaloux d'Ombert. Mais celui-ci avait ;itiriliué au hasard celte désagréable coïncidence, el n'étant pas homme à se heurler longtemps contre ce qu'il ne pouvait comprendre, il se dit qnapres tout il n'avait pris aucun engagement avec le mendiant, el qu'ainsi sa condition était peu impori;mte à connaiire. (ju'il soit ce qu'il voudra, s'écria-l-il, son or est de bon aloi et ses conseils me semblent sages. Je suis résolu à les suivre.
Il fit sortir son cheval du chàleau. el ayant amassé dn bois sous la porte, il alluma ce bûcher; bientôt le feu se communiqua an pont. Ombert demeura patiemment sur le bord du fossé jusqu'à ce que les flammes eussent dévoré les madriers du pout-levis, qui craqua et s'abima, tandis que les chaines de fer retombaient contre la muraille. Gibhy, elfrayée par la flamme, par la fumée el par le bruit, piétinait et lirait sur sa bride.
— Au moins, dit le sire, il en coûtera quelque chose à ceux qui voudront meilre le pied dans le manoir de mes ancêtres.
Il leva la lète el contempla d'un niil moine ces hanlpsot formid.ibles tours ces \asles murailles, ce château orgiii'iili'iix, jadis si rempli, si animé, si retentissant, niainlenant vide et muet ; puis, ah.ii.ssant sa léle, il p:i!coiirnl du regard la vai-te éleiidue ilc ses domiiiiics el des fiefs qui en relevaient, pos.sessions établies par une successiun
L'EXCOMMUNIÉ
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immoiiioriiile cl (|iu: ilus moines lui ilispuiaient aiijoiird liui! Il compara la (.Taiidciir de ses pères à sa propre misère ; il songea à ce qu'ils élaiciil, à ce que lui-même élail la veille, et, se voyanl ainsi seul, aliaiKli.niié, réilnil à accepter les servic-s d'un mi>erable boliumini, il lui liiilé de se précipiter du haut de ce nxlier dont d portait W ii.ini. Mais cet accès de désespoir ne dura qu'une seconde, et, faut il le dire.' ce fut la nensée de Catherine qui vml ranimer dmbcTt. Il l'aimait tant, et il la coiniaissail si Ijoniie, si douce, si angeliquc, qu au fond de lame il e^pér.iit toujours eu èlre un peu aimé.
— A coup Mlr, pensait-il, elle n'aime personne autre! Rappelant diuic son courage, il s'élança sur son cheval, et, carcs-
Kanl le cou de l'animal, il desccnilil dans la plaine.
Le baron se dirigea par le même chemin qu'il avait pris la veille, pour aller donii'T l'assaut à l'abbaye; mais combien S(m équipage et son maintien étaient dilTérents ' 11 avait espéré passer devant Marnionliers sans rencdiiirer personne: niais son entrevue avec le l!ccliin et le bris du pout-levis avaient pris quelque temps, et le soleil moulait déjà à l'horizon. 11 était dit qu'Omberl boirait sou humiliation jusqu'à la lie.
La journée s'annonçait magnifique comme colle qui l'avait précédée. Lue vapeur rosée et diaphane flollait comme une gaze h'gere an-dessus du large lit du lleuve ; le vent du malin balançait les cimes des peupliers, dont l'ondire s allongeait sur les eaux, et d'Iiarmunieux munnures s'échappaieiil de l'herbe ondulante des prés, .laiiiaisla nature ne s'était rcviilléc plus l'r.iiche, p'usparruiiiée, plusrianle, plus joyeuse. Les oi<eaux chanlaient, la rosée sciiitillaii, les (leurs s'epano'uissaienl, l'herbe frémissait, cl ce speclacle enchanteur resserrait encore le cccur d'Umbcrl, qui malgré mut ce fpi il avait souffert, aimait ce beau pays qu'il lui falLiii quitter et qu il espérait à peine revoir.
Il fut arraché à cette amére rêverie par un bruit de chevaux et par des cris de chasse 11 leva la lèle et vit venir à lui une troupe de chasseurs en lirillanl et nombreux équipage. ,Si contrarié que pûlêtre le baron d'une telle rencontre, sa lierlé reni|)êcha de le faire paraître, et il continua à s'avancer le front haut, et sans presser ni ralentir le pas de son cheval; car il s'était aperçu que rallenlion des chasseurs se portait vers lui. C'étaient des personnages de distinction, comme il était facile de le voir aux plumes cl aux joyaux qui ornaient leurs chaperons de velours, ainsi qu à la magnilicenee des livrées, Ombert reconnut encore les armoiries de France, dont l'aspect l'avait déjà ctomié lors de sa décoiditure. Il pensa donc qu'il se trouvait (le nouveau en présence de cet arrogant chevalier auquel il avait failli fairi! mordre la poussière et qui avait cependanl témoigne au ^ire de Roche-Corbou un -.ingulier dédain. Ce dédain ne pouvait provenir que de la haute position de l'inconnu, et nullement de sa supériorité dans les armes. Ombert se perdait dans ses réflexions. Toutes ces circonstances mystérieuses qui accoiiipagiiaient sa ruine en redoubl ienl le poids. Il se sentait attaqué par des ennemis invisibles et ne savait où diriger sa défense.
Les chiens qui avaient suivi Ombert s'étaient précipités en avant à la vue de la cavalcade et l'avaient saluée par de redoutables aboiements; mais, chassés à coups de pierres et de (oiiels par les piqiiem-s, ils élaient revenus en hurlant vers leur maiire, qui, irrité de ce trailcmcnt, poussa son cheval en avant et s'apprêtait à gourmander ces insolents valets. Toni à coup des cris s'élevèrent coutie lui : — L'exconimnuié! l'excomninnié! et des menaces s'y joiguirent bientôt. Les effets auraient suivi, assurément, car Ombert n'était pas liomme à reculer devant le danger: mais un des seigneurs, celui à (pii tout le monde marcpiail de la dclérence, s'avança à son tour, et, frappant de son fouet ceux de ses gens qui se trouvèrent près de lui, il obtint à l'instant un silence complet.
— Ou'e't-ceà dire, eoipiins! s'écria-l-il, à quoi vons arrêtez-vous? II s'agii de chasse à celle heure et non d'excommunication ; c'est "ux hérons qu il faut courir sus à présent.
Quoique Ombert se trouv.it, selon toute apparence, sauvé d'un imminent danger par l'interveniion de ce seigneur, il y avait dans les paroles que celui-ci avail prononcées tant de hauteur que l'excommuiiié en fut encore plus blessé que des vociféraiimis des valets; aussi ne lit-il aucun remeriimenl et passa-t-il d'un air de bravade devant toute la chasse; mais il eut la morlilicalion de voir que personne ne sopgr;(ii à s'olTenser de lexpression qu'il affectait. L'altcnlioii du coniie Adhémar, que l'on a déjà reconnu, s'était portée tout emièi e sur un maguin pie chien-loup qui suivait le baron de la Hoche-i;orbou. C'élaii, de fait, un des plus précieux animaux que l'on pût voir pour la taille, l'éli'gance des formes, la force et l'mleHigence.
— Vois donc Savy, quel admirable chien ! quelle poitrine! qiie'le croupe! quel feu dans les yeux! Son poil est aussi noir que doitélie celui (lu iliable !
— Ou que sont les yeux de voire Calherine '?
— Tu I laspliéraes, malheureux ! Cerhien me fait envie.
— Voulez-vous que je le demande au maître?
— Tu es fou, Savy; demander l'aumône à un malheureux qui n'a plus rien ! D'ailleurs, tu risquerais de le faire exconunuiiier.
Les di'ux seigneurs se regardèrent en riant, et Savoisy, faisant retourner son cheval, rejoignit au galop le sire de Roche-Coiboii, qui se trouvait déji à une poriée d arbalète.
— Holà, messire, cria-t-il, je veux vous parler!
— A moi? L'abbé lléliasvous l'a-l-il permis?
— Il me remettra ce péché.
— Or çà que me voulez-vous, messire?
— Vous demander ce beau chien, qui de longtemps ne pourra vous servir. Ce serait dommage de laisser s'engourdir un si vaillant animal bien taillé pour la chasse.
Ombert regarda un instant le jeune étourdi.
— Vous êtes jeune, messire, lui dit-il, mais vos paroles me semblent plus jeunes encore que votre barbe. Ce ne sera jamais la boulé de votre cœur qui vous entraînera dans le danger, mais bien la légèreté de votre esprit. Ce n'est point assez d'être pervers, il faul être prudent. Nous nous retrouverons peut-être.
Cela dit, il tourna son cheval, et Savoisy, un peu confus, revint vers les chasseurs, qui l'accueillirent avec des rires de moquerie.
— C'est un rusire, dit il au comte Adhémar, et à ta place je ne serais pas si lier de l'avoir emporté sur lui.
— Pourquoi es- tu donc si déconcerté de ce qu'il peut l'avoir dit?
— Bah! c'est que je n'ai pas l'habilude d'échouer dans ceque ja lente. Après tout, tu avoueras que c'était une entreprise plus has;irdeuse que la tienne.
— Savoisy, tu es malade : je t'avais averti qu'il était périlleux de parler à un excommunié. Mais j'espère que la chasse va te remettre. En avant! J'ai besoin aussi de distraction. Jusqu'à ce soir, c'est bien long.
Cependant Omberl poursuivait son chemin, et il n'était pas encore arrivé à la hauleur de Saint-Symphorien qu'il eut à essuyer une nouvelle rcneoiiiie dont le résultat tut bien différent de ce qu'on pourrait imaginer, saeh nt que le baron de la Roche-Corbon s'y trouva en présence de Bertrani l'Ecorcheur.
— Je me rendais à votre château, messire, dit le soudard en accostant effroniémeiit le maître qu'il avail trahi la veille.
— Et qu'y allais-tu faire, lâche et misérable traître?
— J'allais vous nfirir mes services.
— Beriram, rends grâce à mon mépris, qui seul te garantit du châtiment que mérite ton insolence; mais crois-moi, passe ton chemin et ne provoque pas davantage ma colère.
— Par tous les diables de l'enfer! je vous jure, monseigneur, que je suis loin de songer à plaisanter. Ecoutez-moi une rainuie seulement. Je ne suis pas un homme d'armes, moi, je suis un écorcheur, je ne me bals pas pour la gloire, mais pour le profit; je ne fais point de serments, je fais des marchés. Ainsi, hier, je vou-, ai quitté, mais je ne vous ai point trahi. M'avicz-vous soldé d'avance? non; en boiuie justice, j'élais donc libre? D ailleurs, j'ai manqué être pendu pour votre service. Ce genre de mort m'a loujuiirs déplu, et mon dévouement pour vous en avait été considérablement refroidi. D autre part, ce gros moine que vous m'aviez ordonné do pendre, ce que j'ai eu tort, j en conviens, de ne pas exécuter, m'avait promis une paye double si je voulais m'enrôler au service de l'abbaye. Le choix ne pouvait pas être douteux. Ce matin donc je suis allé me présenier au monastère, croyant être reçu à bras ouverts; mais on m'a \V\t répondre qu'on n'avait nul besoin de moi. Ainsi j'ai été joué paf' le moine, (jui n'avait d'autre but que de m'amadouer, afin que je ne le pendisse pas. Au reste, la cour de l'abbaye éiait pleine d hommes d'armes. La ville en est remplie aussi. Ils arrivent de fiuienne, et l'on assure que le frère du roi est dans les environs. J'ai eu quchpie envie de prendre du service dans les bandes royales; mais ce service ne me convient pas, et j'ai mieux aimé revenir à vous.
— Et tu as pu croire que je voudrais te reprendre?
— Pourquoi non "> Ne suis-je pas un brave soldat?
— Fideie surtout.
— Oh I sovez tranquille, j'ai reçu avant-hier une bonne leçon. Je pendrais un évêqtie désormais, si vous me l'ordonniez. Croyez-moi, acceptez mes services, vous n'aurez pas à vous repentir. \'ous allci. avoir une rude partie à jouer, et deux épées valent mieux qu'une, outre que je suis honnne de conseil.
Ombert restait stupéfait de l'audace de cet homme.
— Au fait, pensa-t-il, celui qui a le Itéchiii pour conseiller peut bien prendre Beriram l'Ecorcheur pour éciiyer. S'il n'est pas fi(|ele, il est franc au mtiins. Il pourra bien se tourner contre moi, mais non me frapper par derrière.
D'ailleurs le baron n'avait pas le choix. Il devait se rappeler qu'il
L'EXCOMMUNIE
était un excomiiuiiiié, un ninndit, et il dovait pcm-étre lic la reconnaissance à Berirani pour n'avoir pas craint ilc l'approcher.
— Çà. lui dit-il, l'excommunication ne t'effraye pas?
— Nullement, monseigneur; je l'ai trop souvent méritée, pour la craindre.
— Bien, et (\w. l'avait promis ce moine?
— Trois marcs.
— Je t'en donne cinq, dont voici la moitié.
— Cinq marcs! par le diable! vous êtes un généreux sciiîniur! Vous pouvez être reriaiii que je vous suivrai jusqu'au boni du monde: je ne trouverai jamais une pareille paye. el. de plu?-, je n'aurai qu'un seul maître, ce qui compensera l'ennui de n'avoir point de subalternes iL'é-
corebeur se plaça derrière le baron redevenu son maître, et celui-ci continua sarouie. Quand il fut arrivé au sommet delà colliuequi domine la ville de Toui-s, du côic du nord, il s'arrêta de nouveau . son regard parcourut la vallée et se fixa vers le
f>oint où se trouvait e château de la Bourdaisière. Onibcrt adressa dans son cœur une dernière invocation à Catherine, un dernier adieu au cliileau de ses pères, un coup d'ivil de menace à l'abbaye de Marmouliers , puis il se retourna brusquement et descendit au trot la colline.
Le CJinp des bobèmcs. \ V,.
Au second jour de marche. Omberi avait retrouvé toute SUD énergie : la diversité des objets, les nouvelles r~>liliqucs qu'il recuedlait sur son passage, les riants a>pecis de la route, l'éclat d'un beau soleil, et surtout les joyeux propos de son écuyer, avaient presque effacé l'impression de ses récents outrages. Hein de con-
Ùance dans l'évidence de ses droits et dans l'équiié du monarque, auprès de qui il allait les faire valoir, ne snupvounani rien des intrigues obscures ei ries mvstères scamlaleux qui voilaient le trône aux sujets, il avait fini par se faire ilhisiou sur sa >ituation réelle et par se croire l'atcusaleur de ces moines qui le forçaient à comparaiire en accusé devant le prince.
Je verrai ce Jeune duc d'Orléans dont on dit tant de bien et tant de mal, pensait-il. je lui parlerai en gentilhomme; il verra en moi une victime de ce clergé qu'il doit connaître, qu'il doit haïr; car il aime les femmes et il a dû trouver plus d'une fois les sacrements sur son passage. C'est un prince de noble race, il se souviendra des services de mes aïeux, dont le sang s'est mêlé sur plus d'un ch^mp de bataille à celui des princes de sa raai^ou, et il ne souffrira pas que le tiaroD de Rocht-Gorbon soit réduit à se meure à la solde d'un écor-
clieur. Apres avoir ainsi réglé son avenir, comme il n'aimait pas quo les affaires traînassent en longueur, le jeune baron prit enfin ses espérances pour une certitude, et oublia presque le but de son voyage, qu'il ne cessa point cependant de poursuivre activement. Le souvenir de Catherine ne l'av.iil pas abandonné, car l'amour lui tenait au cœur bien plus fortenienl que la haine, el, surtout à l'heure où le jour commençait à baisser, il se rappelait avec un charme plein d'amertume la belle châtelaine de llocbe-Corbon, dont les tendres soins lui manquaient à chaque nuitée.
■ Mais en arrivant à l'hôtellerie la fatigue de la route, la nécessité de prendre soin des chevaux, le repas loMj;temps attendu, l'entretien des voyageurs dai") 'a grande salle connnuuc, les rixes qne le
vin élevait et finissait par assoupir, tout contribuait à chasser les noires pensées et les doux souvenirs, et le baron ne tardait pas à s'endormir gardé par son (idèle ï'iint, tandis que Bertrara, plus éveillé que sua maître, après avoir longtemps cbeichd l'ivresse an fond des pois , trouvait le sommeil sous la table.
Le lendemain au point du jour tout était prêt, les chevaux sellés et bridés. Ombert n'avait plus qu'à payer la dépense, ce qu'il •'.lisait toujours sans iiKireliaiider, el à boire le coup de l'étrier que l'hôtesse lui présentait quand il étaiten selle. Pour Bertrain, il ne buvait jamais le matin, c'était du moins sa prétention, et quand il lui arrivait de trinquer après minuit, ce qu'il faisait souveutjusqu'à trois ou quaire heures , il s'imaginait seulement prolonger la soirée. Le baron, dont les goûts s'éloignaient de la vie tranquille que le hasard lui avait faite jusqu'alors et quel'amonravaitpu seul lui faire supporter, jouissait singulièrement, sans se l'avouer, de sa liberté et des hasards de son voyage. Muni d'argent pour plus de jours qu'il ne lui était jamais arrivô d'en prévoir, monté sur un cheval de race qui faisait l'admiration de tous les cavalieri qui passaient sur la route, suivi d'un écuyer toujours prêt à jouei de la dague, il appelait les dangers d'une mauvaise rencontre en homme qui a besoin d'éprouver un coin-agc que l'instinct seul lui révèle. 11 pensait, chemin faisant, aux romanesques aventures des anciens chevaliers errants, à ces récits fabuleux dont sa noble mère l'avait bercé, et que répétait encore tout \m siècle assez ignorant pour les croire, trop corrompu pour tenter de les réaliser.
Ombert, qui, élevé dans la retraite, n'avait connu ni les plaisirs des grandes villes ni les hasards de la guerre, el qui se r.ippelait avec enivrement le seul tournoi où il eût combattu et les applaudissements que la foule des dames de Touis avaient donnes à sa force et à sa hardiesse, avait assez de loi pour croire aux enchantements des légendes et des fabliaux, el assez de courage pour les bra-
Omberi
L'EXCOMMUNIÉ
ver. Mais, comme rien de ce qu'il voyait ne lui eii annonçait l'approclie, il se lioniail à désiror (jiiclqne rixe modeste dans laquelle il [lût inellre sa bonne armure à lepieuve et sa dague au service de qiirlqne noble Cause, dùl-elle se |ircsenter sous la.^pecl d'une j<'une et belle damoiselle on dame, or|ilieline ou veuve... en tout bien el lont luinneur, s'entend, et toujours comme dans les romans de la chevalerie.
Mais le sort, qui semblait prendre à lâche de contrecarrer le jeune baron en tout point, ne lui olli-.iit que des rencontres désespérément placides et riantes. Tantôt c'élail ini bon gros curé de campagne suivi d'un inaigie e( jaune saciivlain, qui lui sonhaituient un bon Voyage el le poursuivaient de béni'diclions impurlnncs; tantôt une noce de village qui, la viole en tète. lui jetait en passant des bouquets et de joyeux vivats. Puis venaient des joupleurs efl'roniés qui cliaroucbaienl Gib> by de leurs gambades, et qui répondaient par de folles giiniaccsou par des gc'tesobicènes aux nialcdicii iMsdeBer- Iram et à l'aumône du bar(jn. Partout où passait celui-ci, sa bonne mine, l'aisance de ses manières. sonluibilnd<' du cheval qui révélait un gentilhonnne, et siU'Lout son air de résolution, lui attiraient des œillades des jeunes lilles el les hommages suballcrues.
Il traversa ainsi Bloi,, Orléans et une partie du tiatinais, sans la plus petite avenlure, et il se vit bientôt si près de i'aris. que les soucis de l'afriire dont tout son avenir dél'cndait connnencercnl à remplacer les rêves indécis auxquels il séiaitlaissé beiccr par les loisirs de la rouie. 11 approchait de Fonlanicbleau, dont il avait pris la direction alin de traversei' une forêt sur laquelle circulaient les bruits les plus étranges, et uussi alin d'éviter la route que devait suivre le duc d Orléans qui arrivait de la Uuieuue, el dont les courriers avaient mis toutes les auberges
en récpiisition. tonlainebleau n'était alors qu'un bourg misérable près duquel s'élevait un château que la cour n'avait pas visité depuis lougiemps. et qui ne réveillait alors aucun des souvenirs élégants, amoureux, poétiques, splendides, qu'elle doit au règne de François I". La journée s'était passée conmie les précédentes, le plus paisiblement du monde, le soleil se couchait derrière un rideau treniblanl de bouleaux dont les feuilles toujours vacillantes disiuitaient un reste de vie à la brise du soir.
MaLS une agitation extraordinaire animait toute celle roule, qu'Ombert s'était attendu à trouver solitaire, el qoi l'était m eflel pour la plupart du temps. Des courriers se succédaient rapideinenl el se croisaient en échangeant des messages; plusieurs lourdes voitures chargées avaient passe dans la journée, et un peloton d'hommes d'armes à cheval venait de traverser la roule au grand galop. Le si-
lence s'était cependani rétabli dans la partie de la forêt que parcourait Oinberi, le vent mcmi? s'était calmé, et le soleil venait de disparaître derrière une colline bleue qui fermait l'horizon Les écureuils sautaient de branche en branche ; de grands cerfs se nion- Iraii-nl tout à coup au détour des halliers, s'ariètaient éloniiés, puis bondissaient et di-paraissaient sons les clairs taillis i\r milè/cs.
L'ardent Ilint s'élançait à leur poursuite; mais sur un siflliincnt de son maître il s'arrêtait brusquenienl. revenait sans nnirnnnir, et, pour employer son activité contenue, sautait follemein an devant de Gibby. (pii, habituée à ces jeux, posait avec précaution ses pieds à terre pour ne point blesser son joyeux cimpagnon. Tout à coup le bruit de plusieurs chevaux se fit entendre, le b;iron ralentit le pas et
fut bientôt rejoint par une cavalcade qui fixa toute son alteniion. Deux femmes masquées qui paraissaient jeunes à leur tournure cl à la manière fringante cl leste dont elles tenaient leurs chevaux en bride, étaienl escortées de quatre cavaliers dont deux les précédaient, tandis que les deux autres les suivaient de fort près.
— En vérité, disait l'une d'elles, messieurs les archers, il n'était besoin de n3us faire violence pour nous mener où vous nous conduisez; il vous eillsnfli d'expliquer le but de ce voyage, et de iHius nommer le prince aurjuel nous sommes destinées. Nous savons qnenionseignenrne voyage point sans s'assurer des relais de femmes, comme des relais de chevaux; et nous trouvons dt; fort bon goùl celle façon de mener l'ainonr en poste. En vérité , pour ma part, je suis vraiment flattée d'avoir mon jour dans les plaisirs de nionseignenr ; nous avon, entendu parler du luxe de ses écuries el du pris qu'il paye un bon cheval, et nous ne pouvonspenserqu'il La c-rvalcado. ^"^'^ "'oins libéral et
nioinsmagnifiqueen amour. Nos craintes et notre résistance étaient fondées seulement sur l'apparence qu'il y avait pour nous d'être seulement dévolues aux brutalités de goiijais tels que vous. Ceci parait vous offenser, messieurs; bornez-vous à me laisser soupçonner votre dépit, et prenez garde de l'exprimer par quelque inconvenance, de peur que je ne vous fasse pendre ce soir en vous accusant auprès de monseigneur d'avoir voulu essayer ses montures.
— Sommes nous loin encore, murmura timidement la seconde voyageuse, qui paraissait soulfrir du ton dégagé de sa compagne.
— A une heure de marche environ, répondit l'un des quatre archers.
— Ah ! tant mieux, s'écria brusquement la première ani.izone, je trouverai ce soir ma litière avec plaisir, car je commence à être lasse.
Oiubett, qu'un tel dicours et les mœurs étranges qu'il révélait
L'EXCOMMUiME.
avAioiit plongé dans un éloiinenionl profond, crut distinguer dans If ton nmer de l'uno des deux voyageuses el dans l'ahatlonienl de la seoonde une secrète invocation contre une violence partie de si liant lien, qu'il eût pu élre téméraire d'y résister ouvertement II résolut snr-le-ihainp de répondre à cet appel, dtll-il lui en cuiller la »ie. et il inédilail déjà son attaque (piand w\ nouvel incident suspendit l'éxecution de ce hai'di projet. L'n cavalier qui faisait partie (le la tronpc qn'Ûniberl se proposail d'attaquer, mais qui se tenait en arrière, de sorte que le barun ne l'avait pas remarqué d'abord, venait de reconnaître dans Bertram lui ancien camarade avec qui il avait i'i'orJu' autrefois. Après les premiers eomplimcnls, la conversation s'était ét.ddie sur uu pied de conliauce el d'aïuitié, el Oniberl la surprit à l'instant où le cavalier inconmi la menait ainsi qu'il va suivre.
— Oui. di$;iit-il en s'interrompanl fréquemiuent pour maudire et gonrmander un personnage invisible, oui, mon vieux camarade, il était écrit que nous tinirions mal tons deux. (Satan ! te ticndras-lu en ripc>> ) Te voil-'i, m'as-iu dit. an service d'un excommunie; mol j'ai l.iii mieux, je me suis mis aux gages de Satan en personne. Allons dmc ' (El Onibcrt entendit résonner le gantelet de fer de l'hoièinie d amies sur un corps qui rendit un son étouffé.) Cli;:qne jour, e'c>t linéique nouvelle fantai^ie de l'enfer qui nous met tous aux champs. Voilai maintenant qu'en voyage il lui laul chaque soir à souper plusieurs convives en jup()n, et l'on nous envoie à l'avance pour lui préparer ses relais; mais le pis csl qu'il est fort difficile ; il a chassé ces jonrs dernier leux de ses gens, l'un pour lui avoir amené une tille de joie, l'autre pou avoir fait reparaître à son souper une petite lilonde qu'on lui avait déjà servie un mois anparavanl. Cette blonde était une dame de Nemours qui était devenue amoureuse du prince, de sorte que Gauthier n'y a rien perdu ; il avait été grassement payé et il est entré au service du mari de la dame; quant à l'autre...
Cn son aigu, strident, el qui ressemblait plus à un sifilement qu'à un cri. fil tressaillir loul à coup le baron, qui ne tourna poini la tète, car sa curiosité était vivement excitée par un récit qu'il amail craint d'interrompre , el il lirûlail d'entendre enfin projioncer le nom du prince dont il entendait raconter de si étranges choses.
— Te tairas-tu, serpent? s'écria l'écorcheur. Autre >il'flement prolongé.
— fju'y a-t-il? voyons, tu t'enmiios, patience ! nous voici bicntât arrivés.
l'n grcgn?ment sourd fut la seule réponse qu'obtint l'archer, qui ri prit son discours interrompu.
— l'a matin nous perdions tous la tête; voilà qu'au lieu de coucher à Elampes il se décide à passer par Fonlaineldeau. Nous n'avions rien de prêl, car muis conqiti(Uis sur les camarades qui étaient de service aujourd'hui. Retourner à Etampes eût pris trop de lemps. Nous >ou)mes allés à la mar:Hide, et pour ma pan je n'avais rien trouvé, cl je rentrais à vide, quand je rencontre sur la lisière du bois une enfant de quinz<: ans au plus, jaune connue un coing, avec des yeux de jais, el que je soupçonne d'être née eu Egypte il y a plus de cent cinquante ans, mais qui ne parait pas son a^c, comme on dit. Elle était chargé d un sac plus gros que tout son corps, et qu'elle irainaii à grand'peine. Le sac était plein de poules, de pigeons, de canards, de lapins et autres volatiles qu'elle avait sans doute enlevés dans les villages cnvirmmanls, suivant la mode de Bohême, et qu'elle portait à son clapier nu au sabbat, car nous sommes au samedi, si je ne me trompe. J'ai nus la main sur la sorcière, que j'ai enfermée dans son poulailler ambulant, el j'ai attaché le s:ic, comme une botte de foin, à rari;on de ma selle; mais la petit'- fée me donne du fd à retordre, et j'aurai bien de la peine... Holà ! mignonne, soyons calme '....
En ce moment Oinbert tourna la tête et remarqua pour la première fuis le sac dont parlait l'homme d'armes.
— Pour le coup, ajouta celui-ci, monseigneur ne se plaindra pas que toutes les femmes se ressemblent. En voici une...
Il poursuivait sur ce ton quand Omhert, s'apercevant que la jeune CUe passait la tête par un trou qu'elle avail pratiqué au sac avec ses dents et qu'elle s'efforçait d'élargir, résolu' de commencer par elle l'ueiivre de délivrance qu'il médil^iit. Il tira sa dagne qui était fort bien affilée, et, s'avançaai vers I homme d'armes étonné, il trancha d'un seul coup la corde du sac qui tomba aux pieds du cheval. L'archer avait à peine eu le lemps de se mettre sur la défe(i-ive, que la pré:endue sorcière avait disparu dans le bois sans oul)lier d'emporter le sac, qui contenait sans doute encore que'ques victimes de sa maraude. L'écorcheur recula de quelques pas el demantla avec rc-pecl au baron le motif d'une intervention si l^^u^que et si inatteudue ; les autres cavaliers accourus au bruit s'étaient rangés prés de l'ur compagnon. A leurs questions précipilées Omberl répondit qu'il euleid lit que les deux dames enlevées fussent sur-le champ remises cn lib. né, et qu'il ^e chargeait de la responsabilité de cet acte au|.rcsdc m .n-f igneiT d'Orléans, qu'il croyait incapable d'avoir autorise «le scmi^ialilcs violei.ces.
— Prene/. garde à ce que vous faites, mcssire, dit avec modération le pins âgé tie la troupe, vous n'avez pas affaire ici à do simples archers seulement, el c'est nn genlilhonune de monseigneur qui vous engage en ce moment à abandonner une entreprise peu réfléchie et dans laquelle vous ue sauriez avoir l'avantage contre cinq hommes bien armés.
— Il n'y a ici qu'un geniilhomme, interrompit brusquement Ombert, et il n'atira pas grand'iieine à faire tourner hriile à cinq rufi<'ns
comme vous, qiii abusent du nom d'un noblt^prinee pour opprimer les sujets de Sa Majesté. A moi, Bertra en aide à la bonne cause!
-am! ici Flint! et que Dieu soit
11 avait à peine achevé ces mots, que Flint, s'élançanl à l'apel de son maître, lit cabrer le cheval du prétendu gentilhomme, qui tomba engagé sous sa monture et tenta en vain de se relever pour prendre part au comb.a. Les quatre archers se rénnirent alors pour iittaquer Omhert qui se défendait vailiannuenl, soutenu par Bertram ; Flint, qui harcelait sans cesse les chevaux, mit le desordre dans la troupe ennemie, el fut d'un grand secours à son maître qui n'eut qu'un seul adversaire à combattre à la fois. Le b.xron luil ainsi deux des archers hors de combat, et vint en aide à son écnyer au moment où Bertram faisait mordre la poussière à celui des deux enneiuis qui le pressait le plus vivement. Quant à l'ancien ami de Bertram, il ne put se résoudre à combattre sérieusement un vitaux Cumar;ide, et après avoir échangé avec lui, pour riionnenr, quelques passes, il prit le galop vers Fontainebleau sans retourner la tèle. l)mb(Tt mit alors pied à terre, et s'avança courtoisement vers les deux dames, dont la plus avisée hii adressa ce peu de mots :
— Messire, vous êtes une fine lame et un brave gcntilhonmie, vous nous voyez émerveillées de la passe d'armes dont vous nous avez donné le divertissement. Daignez nous faire connaître maintenant notre libérateur...
Le baron se nomma et balbutia quelques compliments avec modestie. La dame lui répondit alors : — Recevez nos remercîmenis, et comptez, monseigneur, que ce soir à souper nous divertirons fort le duc d'Orléans en lui racontant les prouesses du baron de Koclin- Corbon. En achevant ces mots, elle tourna bridi' et s'élança à la suite de l'écorcheur sur la roule de Fontainebleau. La seconde hésita un instant, tira un de ses gants roses et parfumés, l'offrit d'une main iremblanlc à Omhert, puis piqua des deux el rejoignit sa folle compagne qui riait encore aux éclats.
La confusion du baron fut grande; il jeta un coup d'œil sur ce champ de bataille qu'il venait d'ensanglanter, ordonna à Bertram d'aider le seul des hommes d'armes qui ne fill point blessé à se dégager de dessous son cheval, puis il partit au irot après avoir serré sous son corselet le gant que la plus humaine des deux dames venait de lui donner. La nuit était venue, sombre el froide comme une nuit d'oetobre. Bertram, qui comprenait la mésaventure du baron, n'osait point lui adresser la parole; on n'entendait d'auire bruit que les pas des chevaux, et Oinbert, dans ce silence solennel, méditait les dernières paroles de Jehan le Réchin :
— N'attendez jamais qu'il sorte d'une robe autre chose que perfidie et noire trahison.
Et, malgré lui, chaque fois que le sinistre adage retentissait à son oreille, la robe armoriée de f^aliierine passait el repassait devant ses yeux. La perversité native de la femme venait de lui apparaître tout entière dans la mvstinealion dont il avail élé l'objet, il pensait au pre tige du rang d'un prince tel que le duc d'Orléans, à la situation malheureuse d un pauvre baron dépossédé, excommunié, banni, et il se félicitait presque de n'avoir pas été suivi par sa Catherine, dont la beauté aurail pu attirer l'attention du prince ou de ses limiers. Il cheminait ainsi depuis une demi-heure environ, quand, arrivé à une étoile oii huit roules se croisaient uniformes el sombres, il s'arrêla uu instant pour s'orienter; luais il ne put parvenir à le faire, el il avait pris le parti d'attendre le passage de quelque voyageur pour recevoir une indication inéeise, ({uand un jeune gars, enveloppé d'une blouse de toile prise qui icjuihait jusqu'à ses talons, et le visage oniliragé d'un chapeau de paille à larges bords, se dressa devant lui sur la roule où il paraissait avoir dormi. Bertram l'interrogea, et reiifanl, qu'on distinguait à peine à la lueur des étoiles, répondit en baillant et en se frollanl les yeux, qu'il allait lui-même à Fontainebleau, et qu'il servirait volontiers de guide aux voyageurs. Quand, à force de répéter ce peu de mots que sa voix enrouée et sim accent bizarre rendaient presque inintelligibles, il fut parvenu à se faire comprendre, il s'élança d'un bond sur la troupe de liibtiy, et pieiianl aux mains du baron élonué les guides du noble animal qui |iiaffail et biiinissail avec une singulière expression de terreur, il enferma Omhert entre les rênes. Passant ahirs ses deux jambes autour de celles du baron, il força celui-ci de donner de l'éperon à sa monture, qui s'élança en soufflant par un étroit sentier dont l'accès était caché sons des brousvailles que Gibby franchit en bondissant. Flint s'élança en hurlant sur les traces de son maître, et Rerlrain mit son cheval au galop sans rien cemprendrc à la scène dont il était aclcur, mais
I/EXr.OMMU.NlG.
rësolu dn n'iihandoniier en aucune circonstance, par crainte du diiiger, nn maître qu'il aurait liahi par intérêt sans le moindre tcrn{iiile.
Ombert, inuccesnible à la crainlc, examina rapidement sa position, et, persuadé qu'il avait nffaiie à un être surnaturel, résolut d'abord de nu lui point opposer une résistance vaine <;l par con>é(|U(nt sans dignité; mais, au bout d'un juslaiit, le sourfle pur et calme de mui
étrange conipaj,' i. qui appuyait sur lui sa l^le et sombi.iil séné
endormi sur son épaule, lui rendit quelque conliance dans les moyens humaiifs. et il commença par reprendre les guides de son cheval, que l'enfant lui abandonna sans résistance. Il voulut d'aboid en user pour ralentir le galop; mais il comprit bientôt qu'à défaut des éperons dont il était rcdeveim maître, un agent qui lui écliappait aiguillounail la pauvre béie. A eu moment il surtait du fourré (|u'il avait traversé avec tant de rapidité, et la lune qui se levait blanchissait une vaste clairière qui s'élevait au nord en amphithéâtre, et que bornaient de toutes parts de noirs rideaux de pins. Omhcrt touina la tète et fut frapppé de la noblesse et de la régularité du profil de son guide, (pii, se levant debout sur la croupe du cheval et s'appuyaut d une main familière sur l'épaule du baron, désigna à celui-ci, vers le centre de la plaine, nue masse coupée d'ombres et de clairs d'où s'élevaient plusieurs colonnes de fumée.
Ombert comprit que le village de Fontainebleau lui était désigné et que son jeune conipasnon lui avait fait prendre un chemin de traverse. Dès lors tout s'expliqua pour lui, et il rougit d'avoir vu dans des circonstances si vulgaires une intervention surnaturelle ; puis le sexe de sou guide était devenu pour lui un problème, et il ne pouvait se défendre d'une émotion indéfinissable en sentant sur son coeur une main dont la souplesse nerveuse tenait à la fois de la femme et du jeune garçon ; cette main lui semblait brûlante, et la chaleur qu'ille avait communiquée à la source du sang mâle des la lîoche- Corbon se répandait subtilement dans tout sou corps. 11 ôla son cafque pour étancher la moiteur de son front, mais une étoffe moelleuse l'avait doucement caressé avant qu'il eût pu dégager des rênes sa main gauche alourdie. Il voulut parler, mais uu vague embarras le retint. Immobile, oppressé, il subissait les soins caressants de cet être incunim à qui ses sens doimaient un nom que repoussaient les apparences, quant tout à coup celui-ci commença dans une langue étrangère, mais pleine de douceur, et avec l'accent d'un jeune homme nidjile, une chanson qui fit rougir Ombert des sensations involontaires qu'il venait d'éprouver. Stupéfait et confus, il accusait laveugle nature qui livre les sens de l'homme à de si étranges méprises, et il ne pouvait se pardonner d'avoir à son insu et dans uu rêve passager donné un rival à sa Catherine. Le jeune chanteur termina sa première stancc par un son de poitrine dont la gravité fit résonner l'armure du baron, qui voulut arracher de son corselet la main qui s'y était glissée ; mais tout à coup l'inexplicable créature qui se jouait de lui commença un second couplet dans lequel sa voix, s'élevanl d'une octave, parcourut avec agilité les tons les plus aigus de la voix féminine. Surpris, ému, charmé (dus encore de l'accent passionné de ce chant mystérieux que des difficultés musicales qui s'y trouvaient vaincues, Ombert pressait sur son cœur la main qu'il avait voulu repousser, quand un troisième couplet le replongea dans son incertitude et dans une coufusion de sentiments vraiment fatigante pour un homme simple et, pour ainsi dire, tout d'une pièce comme il était. Celte fois, la voix merveilleuse passait avec rapidité des sons les plus aigus aux plus graves, sans qu'aucune note intermédiaire adoucit la brusquerie de ces transitions abruptes; létrangelé de ces vocalisations, dont le secret est àù au Tyrol, et qui sont maintenant vulgaires, jointe au charme qu'elles recevaient d'un talent musical que la passion élevait, en cet instant, jusqu'au génie, ébraida les nerfs du baron, un voile s'étendit sur ses yeux; suffoqué par les battements précipités de son cœur, il abandonna les guides de son cheval (\\n reprit iumiédiatemeni le galop, et il se laissa tomber dans les bras de sou guide. Cependant, les sons bizarres qui avaient causé son trouble se succéd.iient avec ime rapidité croissante, mais leur expression devenait d'instant en instant plus ironique et plus amère, semblable aux éclats d'une ioie infernale. Ils berçaient le baron dans une lourde rêverie, dont la souffrance avait un charme Acre et poignant fait à la taille de sa large organisation; bientôt ils se confondirent avec une rumeur croissaule qu'Omberl ne chercha pas à s'expliquer. Si en ce moment ses yeux n'eussent pas été voilés par une des mains de son guide, il aurait pu voir que les rochers qu'il avait pris de loin pour un village cachaient l'entrée d'une gorge profonde dans laquelle il descendait rapidement. Mais, entraîné par son penchant pour l'aventure et par l'attrait du merveilleux, il s'abandonnait à l'inexplicable et capricieuse direction que le hasard lui avait imposée. Tout à coup Gibby s'arrêta, le baron ouvrit les yeux et fut frappé par l'éclat suliit d'une vive lumière, dans laquelle tourbillonnaient des formes étranges, en qui il crut voir les sombres hôtes du Sabbat. (Juaut son jjremier éblouissement fut passé, Ombert se vit avec étonnement entouré de figures hâves et grotesques, les unes sinistres et les autres bouffomies; toutes le contemplaient avidement et dans une singulière
immobilité qui contrastait avec l'agilité prodigieuse de plii'irurs mains qui s'occupaient à déboucler ses cuissards et toutes les pièces de son armure, autant pour s'en emparer sans doute que pour le mettre hors d'état d'opposer de la résistance à une plus complète spoliation. Le baron se mit alors en devoir d'arrêter cette habile manœuvre, mais il ne trouva point son épée, qu'il vit briller à quelques pas entre les mains d'un nain qui en taisait parade; sou pnignard lui avait été également dérobé. Réduit aux armes naturelles (pi'ou u'avail pu lui enlevi r, il voulut a«séner sur la tête du plushirdi de ces larrons un coup (pie son gantelet aurait pu rendre redoutable, mais sou mouvement fit tourner la selle dont les sangles avaient été coupées, et il tomba lourdement sur la bruyère, qui amortit nu peu la vinleiice du choc. Lu un instant il fut réduit à une immobilité cimipleie par la cohue des assaillants qui s'emparèrent de chacun de ses nit;uibri!s, et il se croyait sans doute à sa dernière heure, quand une voix bien connue, tonnant à ses oreilles avec l'accent d'une autorité souveraine, dissipa en uu instant la foule qui l'entonrait.
— Mon hôte, lève-toi, et sois le bienvenu !
A ces mots, prononcés en langue française et qui succédaient à une éneigiipie apostro|)hc qu'il n'avait pu comprendre, Ombert se dressa rapidiiiuiit sur ses pieds et se trouva en face de Jehan le Itéchin. Son étonnement fut moins grand de rencontrer cet litJimiie en un tel lieu et eu pareille compagnie, que de voir le changement qui s'était opéré dans la personne et dans le costume du mendiant. L ironique humilité de sou maintien avait fait place à une dignité réelle : sa taille s'était miraculeusement redri'ssée, et il ne paraissait pas avoir plus de quarante ans ; uu costume pompeux et bizarre relevait sa bonne mine; ses yeux étincelaient dans l'ombre qu'un turban de soie écarlate projetait sur sou visage basané, et une majesté sauvage resplendissait dans tous ses traits. Le baron dissimula sa surprise comme il convenait à un homme de son rang, et son regard seul exprima à son libérateur une reconnaissance qui ne changea rieu au ton de supériorité qu'il crut devoir prendre avec lui, ainsi qu'il aurait l'ait avant celte aventure. Le liéchiii ne se méprit point sur le rôle qu'il avait à jouer en cette rencontre. Il se muntra moins familier qu'au château du baron, et il commença par faire, rendre à celui-ci ses armes, pendant qu'il ordonnait qu'on fit reposer son cheval. Bertram, qui aurait suivi son nouveau maître en enter, arriva sur ces entrefaites, précédé par Flint qui bondissait de joie, et le Réchiu ordonna que l'on prit soin de l'un et de l'autre, sans oublier la mouture du i'écorcheur. Puis le baron ayant consenti à parcourir les domaines du mendiant, celui-ci lui expliqua, chemin fai.saut, comment, averti par un espion de la troupe, que le baron de la Roche- Corbou venait d être amené au camp, il s'était empressé, lui, chef et roi absolu de la bande, de se rendre sur le lieu où ses gens commençaient leur honnête métier.
— La Bohème, dit-il en terminant, vous doit, monseigneur, une grande reconnaissance, et vous vous êtes fait parmi ses eufauts des amis qui ne vous manqueront pas an besoin ; notre puissance, pour être absconde et souterraine, n'eu est que plus active. Les rois ne l'ont pas toujours méconnue, et les personnages les plus élevés en dignité la prennent quelquefois à leurs gages.
— Un simple baron, répondit en souriant Ombert, ne saurait donc la dédaigner sans outrecuidance; aussi, mon hôte, je me mets sous celle haute protection, et peut-être ne tarderai-je pas à en avoir besoin, car je viens d'offeuser mortellement uu prince dont j'aurais dû peut-être me ménager l'appui.
— J'en connais un, repartit le lîéchin, qui saura mettre un frein à la ctdère du prince; voilà, monseigneur, celui dont l'appui pourra
vous être utile tant qu'il aura besoin de vous, ajouta-t-il avec un
rire amer. Bien que ces derniers mots eussent échappé au Réchiu comme un retour de sa pensée sur ses propres affaires, ils firent impression sur Ombert, qui s'en souvint plus d'une lois par la suite.
Cependant il examinait avec curiosité l'asile que la tribu nomade dont il était l'hôte pour une nuit avait su se créer dans celte gorge solitaire. Une tente circulaire et ouverte sur le milieu eu occupait le centre; cette lente était composée de lambeaux d'étoffes diverses de tissus et de couleurs ; un grand feu était allumé au milieu et paraissait n'avoir pour but que d'échauffer cette salle ouverte à tons les vents du ciel, et qui abritait les chevaux, les hommes et le bétail qui s'y trouvaient confondus sans aucun ordre apparent. Les cuisines étaient dressées en dehors de la lente et adossées pour la plupart aux rochers; des broches y tournaient, étalant l'espoir du souper qui paraissait devoir être prochain, et que contemplaient d'un œil avide des enfants en bas âge et des chiens adultes Ce lieu étail aussi le reiidezvons des animaux jongleurs qui servaient au besoin de gagne-pain à la troupe; uu ours tournait une broche d'un air bénin, et un singe, encore paré d'une toque empanachée, se brûlait les doigts en tirant de la braise des grillades qu'un enfant lui disputait avec avantage. Quant aux hommes et aux femmes de tout âge qui circulaient dans ce Caphariiaiim, Oiiibeit admirait l'extraordinaire expression d'intelligence et d'activité qui animait leurs traits souvent iriéguliers, mais
L'EXCOMMUNIÉ
rareinoiu désagréables. 11 lui sembla que la laiileur, dans celle race élrangcre au sol de la Fraiiee, n'avail poiiil ce caraclére de vulgarilé cl d'bebéiement qui esi pro|)re à la vieille nation gauloise, tandis que la beauté s"v rattachait à nn type plus liarmonieux cl plus sévère que celui dont la race frauque étalait encore à celte époque l'originaire Oi>lineliun. (Juand il eut parcouru tout l'espace occupé par les sujets do Jehan le Réehin. celui-ci termina de la sorte les détails qu'il avait donnés à sou hùle sur des moeurs si nouvelles pour lui :
— La Gorge aux Loups que vous venez de visiter, lui dit-il, est fortiliée contre les attaques du populaire et des archers de Sa Majesté iKir une terreur super>litieuse que nous avons su répandre à vingt lieues à la ronde : nous nous sommes en outre inéuagé autour de i'aris plus d'uu asile du niéjne genre, mais c'est ici que nous avons établi notre quartier général. A vrai dire, ce lieu, non plus que ceux où nous avons coutume de nous réunir, n'offre pas toutes les conditions d'élégance et de commodité qu'où irouve à la Roche-Corbon, mais aussi n'est-il pas dans le voisinage de l'abbaye de Mamiouiiers. Je ne vous ai raconté de nos mœurs et de nos usages que ce qui pourrait vous échapper dans le court séjour que vous ferez près de nous, car j'ai voulu vous ménager quelques surprises qui laisseront de profondes traces daus votre esprit juste cl sain, eu dépit d'une éducation oii la niture s'est vue toujours contrariée. Vous ne prendrez ui nos principes ni nos mœurs, car ils ne sauraient conviuir à un lionnne placé daus le mo;ide comme vous l'êtes, et dont les premières impressions ont été purement sociales. Mais plus d'une fois peut-être, quand la vie vous aura révélé ses secrets el quand ses chaînes comlueacerunt à vous peser, assis au foyer hospitalier du ch.'ileau de vos pères, vous pencherez la têie el vous songerez à la vie insouciante cl libre des bohémiens. Deux fois vous m'avez vu intervenir dans votre destinée avec une autorité qui a dil vous surprendre, plus d'une fois encore je vous apparaîtrai en des difficultés que, réduit à vos propres furces. vous ne sauriez surmonter, el que vous me verrez éluder sans effort. Souvent, sans doute, des actes que vous avez coutume de trouver coudanmables et que les apparences vous rendront udieuv, nous mettront mal dans votre esprit, et demain peut-être dans Ihonune qui vous parle vous ne verrez qu'un scélérat; pensez alors à la proteetioii dé>in!éressée et à l'inviolable reconnaiss:)nce de Jehan le Hécliin; souvenez-vous du regard qu'il vous adresse en ce moment, et ne prononcez pas daus une cause obscure; n'écoutez que voire cœur noble el généreux, une voix s'y élèvera toujours en laveur du inendianl que vous avez sauvé, du père que vous avez rendu à sa fauiille errante. Eu pchevant ces mots, Jehan conduisit le baron sous la lente où le souper était dressé sur des nattes qui servaient de sièges et où se roulaient déjà, pêle-mêle, hommes et femmes, enfants, vieillards, l'ours, les singes, le nain, les chiens savants, enfm tout ce peuple sauvage et grotesque que le Réchin appelait sa famille. Les pots lui^aienl de toutes paris au milieu des groupes sans nombre, la venaison fumait à la clarté des torches, et le foyer jetait vers le ciel une colonne de flamme pétillante et joyeuse; tout révélait le projet d'une orgie effrénée. Le baron se laissa désarmer pour être plus à l'aise ; puis, ayant chaussé des babouches éiincelantes de paillettes, il s'euveloppa dans un l.irge cafetan et s'étendit joyeusement près de sou b6ie sur la première natte qui se rencontra sous ses pieds.
Tout en saiisfaisaut un appétit digne des premiers âges, le baron jetait les yeux autour de lui el paraissait préoccupé ; Jehan en fit la remarque, ei son malin sourire embarra-sa quelque peu le baron, qui s«ntait, sans se l'avouer peut-être, que sa curiosité n'était pas innocente ; il retint pendant quelque temps une question près de lui échapper; mais, peu hubiiué à cumbatire ses impressions, il demanda enfin à son bote, d'un ton qu'il s'efforça de rendre indifférent, si la fée ou le gnome qui lui avait servi de guide tarderait longtemps encore à sortir de terre ou à tomber des nuages. En achevant ces mots, il leva la tête vers le Réchin, mais il ne put entendre la réponse du chef ni voir l'expression sirdonique qui anijna en ce moment son visage de cuivre; car deux mains que ses sens reconnurent s'abaissèrent tout à coup sur ses yeux, cl nue voix toute
féminine murmura près de son oreille ce mot : — Devine ! Om-
bert devina sans doute, car il ne put parler. Quand il rouvrit les yeux, le Réchin avait disparu : à sa place, se tenait debout, dans un gracieux cinb.irras, une créature eu qui il reconnut la taille de la jeun.? 011e qu'il avait délivrée et le profil du jeune garçon qui lui avait >ervi de guide. Mais à celle heure toute incertitude était dissipée, le barou contemplait une femme. La bohémienne s'était parée de tout ce qu'elle avait de plus précieux et de plus rare. Ses longs cheveux éuieut ornés d'une multitude de pièces de monnaie de tous les leinps et de tous les pays, qui sonnaient autour de sa lêle ; des i)L-rles, des pierres précieuses, des grains d ambro et des fils de coiail brillaient au milieu de ses tresses noires; un gros saphir jetait de sombres feux au milieu de son front ; sa taille était serrée dans un corset de satin bleu broché d'argent ; une ample cl longue robe blanche de cachemire, étoffe alors inconnue en Europe, entourait ses hanches nerveuses, et, s'ouvrant à la pointe de sou corset, laissait voir des jambes fines el rondes serrées dans un caleçon de soie
blanche rayée de bleu; son cou, sa poitrine, ses épaules, ses bras et ses pieds étaient nus, cl sa peau brui;e paraissait ne recevoir aucune impresbiou de l'air frais de la nuit. Elle croisa les jambes, et s'assit i la façon des Orientaux, en rougissant de plaisir sous les regards dévorants que lui jetait Ombert ; elle parla el fit voir des dents noires et luisantes comme le jais, sa bouche exhalait le parfum du benjoin. Ombert ne s'étonnait de rien ; tels sont, pensait-il, les usages de la Bohême.
— Je m'appelle Zéa, lui dit la jeune fille ; je suis née il y a treize ans dans ce bois; ma mère est sous une yeuse de quatre ans ; j'ai mis un signe sur l'écorce. Une fille de Bohême ne connaît point son
fère, mais on trouve que je ressemble au chef, et je sens que je aime comme j'aimais ma mère. Toi, tu es Ombert. dans ta tribu on l'appelle baron : cela veut dire chef el fils de chef ; tu n'as qu'une seule femme, elle ne t'aime pas, el tu l'aimes parce qu'elle est blanche ; moi je t'aime, et tu ne m'aimes pas, parce que je suis noire. Telle est la vie ; ma mère m'a dit cela.
Eu prononçant ces derniers mots, Zéa jeta sur ses bras polis et sur son épaule dorée un regard qu'elle releva ensuite sur Ombert avec coquetterie ; mais elle avait réveillé un souvenir dont elle ignorait la puissance. Les yeux d'Oinberl s'étaient remplis de larmes, il les tenait baissés pour dissimuler sa faiblesse, et il portait lentement les morceaux à sa bouche, pendant que Zéa continuait son babil enfantin. Tout à coup il l'inlcrrompit.
— Zéa, lui dit-il, le Réchin, qui vous a parlé de Catherine, vous a-t-il dit pourquoi elle ne m'aime pas'.'...
— Non, répondit la bohémienne avec douceur, mais je l'ai deviné...
— Eh bien? dit Ombert avec tendresse en prenant sa main. Zéa rêva uu instant, et lui dit en le regardant :
— Le jour, tes yeux cherchent ses yeux, et la nuit, tes lèvres n'attendent pas les siennes... Près d'elle, tu soupires comme le ramier dans les bois, et tu gémis comme tout mortel dont le cœur est blessé... Quand son regard tombe sur toi, tu le sens ému jusque dans les entrailles, el le frémissement de ta voix décèle le trouble de ton cœur... Quand tu lui parles, lu t'arrêtes parfois tout à coup, et lu trembles de lui avoir déplu... Voilà pourquoi elle ne l'aime pas.
Ces mots étaient accompagnés d une pantomime si louchante, et la bohémienne, en les prononçant, se donnait si bien tous les torts qu'elle reprochait à Ombert, que celui-ci, vaincu par cet ingénieux témoignage d'une tendresse humble et soimiise, ne voulut pas lui rendre l'ingratitude dont la sienne avait été payée; il connaissait trop bien les tourments de l'amour dédaigné pour vouloir les causer lui-même, el, en cédant aux mouvements impétueux de sou cœur, il crut obéir aux inspirations de la seule pitié.
— Non, s'écria-t-il en attirant la bohémienne dans ses bras, je ne veux pas vous croire '.... Non, chère enfant, un noble c.pur ne peut êlre insensible à tant de passion. Laisse-moi croire que l'amour attire l'amour, et laisse-moi le le prouver.
En parlant ainsi il pressait Zéa sur son cœur; mais, avant que ses lèvres eussent pu effleurer celles de la bohémienne, celle-ci, glissant comme une couleuvre entre ses br.is, bondit au-dessus de sa tête. Etonné, il la chercha des yeux, el la vil à quelques pas de lui sur les genoux d'un jeune gars de sa tribu à qui elle prodiguait les plus tendres caresses.
Oitibert sentit au cœur un froid mortel, il serra convulsivement les poings, et prenant un llacon de vin qui se trouvait à sa portée, il le vida d'un trait en ai)pelant l'ivresse au secours de son pauvre cœur défaillant. En ce moment un léger bruit lui Ut tourner la tête, et daus les yeux perçants de Jehan le Réchin il lui la fatale sentence : — N'attendez jamais qu'il sorte d'une robe autre chose que perfidie et noire trahison I
Le baron, irrité de la supériorité que les circonstances donnaient si fréquemment sur lui à un homme d'un rang si inférieur au sien, traita le bohémien avec quelque hauteur. Jehan le laissa exhaler sa mauvaire humeur pendant quelques instants; enfin il prit la parole :
— Quand le malade s'emporte contre le médecin, dit-il en souriant, c'est un signe <iui; la guérison est proche; quand le voyageur commence à maltraiter son guide, c'est qu'il aperçoit de loin le clocher de la ville où il est attendu. Puisse bientôt mon h6tc, iniiié aux secrets de l'amour el à la science de la vie, oublier daus un profond repos les épreuves passagères auxquelles il devra la sagesse!
Oinbert ne comprit point le sens de ces paroles mystérieuses, mais il fut touché du ton affectueux (lui les accompagna ; il fit signe au bohémien de s'asseoir près de lui, et se livra avec abandon à la gaieté que les joyeux discours de son hôte lui rendirent bientôt, et qu'un vin généreux contribua à entretenir. Cependant l'orgie grondait autour de lui comme un orage; les cris rauqiies ou glapissants, les défis insensés, les joyeuses, chansons, les épaochements larmoyants, éclataient à son oreille au milieu d'une rumeur confuse , tous les sons étaient discordauts, toute forme était altérée ; déjà les
r;KXCO>îMllME.
ycui sortaient de leurs orbites, chaque bouche était contraciée ; les gestes ariucs, les postures obscéues se ( roisaieiit, se C()iifi)ii(]aient aux yeux il'Oniherl, daus un chaos que les fiiniécs du vin lui dérobaient par intervalles, et au milieu de ce tableau niouvaut que la clarté des torches n'éclairait qu'à regret surgissait d'instant eu instant une forme suave qui jet.iit autour d'elle une vive lumière ; mais cette visiou, fugirive (omme un éclair, laissait l'àme d'Ombirt dans une nuit profonde qui se dissipait lentement et qu'il eût voulu prolougcr.
Cependant ses yeux restaient ouverts, et ses sens recevaient de tous les objets extérieurs des perceptions confuses, ou incomplèies et faussées; le sentiment de la réalité s'altérait graduellement en lui, la vie se rapprochait du rêve et s'y brisait en s y réfléchissant, comme un rivage qu'un voit s'allonger en tremblant dans le miroir d'uue eau courante.
Tout à coup les groupes des buveurs s'ébranlent, se confondent. une force incomnie les emporte dans une rcndi; immense, comme un ven! d'orage fait tournoyer les feuilles sèches dans les l)ois. Ombcrt se lève et veut fuir, mais il cherche en vain une issue. Tani()t un énorme serpent aux écailles changeanies déroule amour de lui des anneaux éblouissants et (|ui se succi' ont sans (in, tan(ôt, penché sur un courant rapide, il voit passer les (lois et se sent gagné par le venige; mais voilà que des eaux sort une femme belle et nue, l'écume du lleuve étiucelle parmi ses noirs cheveux, et des gouttes brillantes ruissellent et sautent de son épauh; sur ses seins bruns; elle tend les bras, et souriant avec des dents d'ébcnc : — Viens, ditelle. Ombert s'élance, mais le courant l'entraîne loin des bords. Iloulé cuire deux foules dont l'une s'écroule sans cesse devant ses pas tandis que l'autre se rue avec fureur sur lui, Ombert rêve qu'il est bercé par le vaste océan dont la voix mugit à ses oreilles. 11 ne veut point lutter contre les flots dont il est le jouet, il s'abandonne à /eur caprice ; mais des profondeurs de l'abimc une voix monte jus- (pi'à lui, il tressaille, et ses yeux plongent sous les vagues. Là, parmi des formes sans nom, parmi ces créations insensées que la nature a rclcguées loin du soleil, la perfide Zéa livre sa bouche aux baisers d'un vieillard insolent (|n'()nibert a déjà rencontré sous les (lots dores de la Loire. Le méchant vieillard ni des menaces d'un rival déilaigné; Ombert, transporté de fureur, s'efforce en vain de parvenir jusqu'à lui, les Ilots mugissants le repoussent, remportent, relèvent jusqu'au ciel et le jeitent inanimé sur le rivage.
Quand Ombert reprit ses sens, il se trouva mollement étendu à quelques pas de la lente sur un lit de bruyère fraîche; les pâles rayons de la lune glissaient à travers les feuilles d'un bouleau et éciairaicnt une douce ligure qui se penchait sur lui et le ccmlemplait de l'air d'une mère inquiète, une bouche fraîche et souriante se posa d(Hicement sur la sienne.
— SiTre moi sur ion noble cœur, mon brave Ombert, lui dit Zéa. je suis à toi, je suis vaincue, ne crains plus de me voir échapper de tes bras!
l'ne f.ichcuse reconnaissance.
A la pointe du jour, Ombert fut réveillé par les hennissements de Gibby, qu'il aperçut à quelques pas, sellée et harnachée. Zéa tenait la jument par la bride. La bohémienne avait revêtu un coslume qui se composait d'un pourpoint court de velours bleu passé et d'un haut-dc-chausses de laine à raies rouges et noires, qui, fort éiroit le long des jambes, s'élargissait au-dessus de la taille, et dissimulait sons les bouffantes de soie ronge qui s'échappaient par des crevés le léger épanouissement des hanches de la jeune femme. Bertrnni avait attaché son cheval à un arbre, et il présentait au baron les diverses pièces de son arnnne, qui brillaient aux premiers rayons du soleil. Ombert eut quelque peine à reprendre ses sens; il jetait autour de lui des regards étonnés.
Le ^onlmcil du matin, après une nuit de b(mheur, est profond et dilTicile à secouer.
Quand le baron eut aperçu Zéa, qui souriait malignement et dont les yeux élincelaieutdans l'ombre d'un bieoquet de feuire gris orné de qu( Iques plumes de coq. il rougit et se hâta de revêtir son armuie, après quoi il monta à cheval. Zéa lui attacha ses éperons et
i sauta en croup'j derrière lui, après lui avoir indiqué la direction
qu'il devait pri'iid ■(! pour sortir de la CJors;e aux Loups. Flint aboyait
I et bondissait rollement devant (Jibby, et Bertram suivait silencieuse-
I ment son maître. .\u détour d'un hallier qui fcirinait l'entrée du ra-
I vin, Jehan le Réchin parut tout à coup aux regards du baron, (|ui
l'avait parfaite:nenl oublié, ou plutôt qui ne se l'était pas encore
rappelé.
Le bohémien avait repris les haillons sous lesquels Ombert l'avait vu pour la première fois. Il souhaita au voyageur une heureuse arrivée et lui indiqua un gîte qu'il lui conseilla de choisir de préférence à lout autre.
— Cetle hôtellerie, dit-il à Ombert, convient sous tous les rapports à un seigneur dont le rang est élevé et la situation un peu basse. Les bohémiens ne vous y inquiéteront jias, et pourtant ils auront l'œil sur vous et vous serviront, à voire insu, en amis humbles et (ideles... Ce conseil, poursuivit Jehan, est le seul qu'il me convienne de vous donner. Je connais la jeunesse et sais combien elle est rétive aux enseignements qui ne lui viennent point des événcmeuls. La nécessité vous jettera parmi les nôtres, vous y serez reçu en frère. Jusqu'à ce jour, que le hasard vous guide! 11 protège souvent les hommes qui vous ressemblent; mais il faut l'aider au besoin, car souvent l'audace est impuissante sans le conseil.
Ombert, habitué au langage mystérieux et solennel du bohémien, s()urit avec douceur à son hôie et lui dit adieu de la main ; puis il se dirigea, à travers la clairière, vers un fourré que la bohémienne lui indiqua.
Il fallait éviter la ville de Fontainebleau, où Ombert aurait pu faire une fâcheuse renconire : le duc d'Orléans devait partir de grand matin et suivre une route qui longeait, pour le plus souvent, la rive gauche de la Seine jusqu'à un village de celte rive où plusieurs bateaux l'attendaient pour le transporter à Paris avec les principaux personnages de sa suite 11 s'agissait donc pour Ombert de gagner, à travers la fiuêl, un point de cette même roule qui se liouvàt audessus de celui où le duc d'Orléans devait l'abandonner. Ombert confia de nouveau à la bohémienne les guides de son cheval, et s'abaudoiHia pour cette fois en toute conliance à sa petite amie, qui peuiêire méditait déjà (pielque trahison.
Chemin faisant, quand Ombert eut vaincu l'embarras juvénile qui le condamnait au silence, une conversaiion intime et fralernelle s'établit entre son guide et lui. Zéa lui raconta la vie chanceuse et libre des bohémiens; répondant toujours avec franchise et naïveté aux questions d'Ombert, elle lui exposa la rigoureuse et f.irouche logique sur laquelle est basée toute la morale de ces peuplades indisciplinées qui fondaient alors sur l'Occident comme ces nuées de sauterelles dont il est question dans les saintes Ecrilures; puis elle lui parla de ses jeunes années, de sa mère, une enfant coimne elle, de sa mère (ju'elle aimait si tendrement et qu'elle avait tuée. A ce mot, qui raisonna dans le babil enfantin de la jeune fdie comme le cri de la chouette au milieu de la chanson du rossignol, Ombert tourna la tête avec élonncment vers la bohéniienue.
— Quoi! s'écria-l-il, par mégardesans doute?
— Ilélas! non! dit en soupirant Zéa. Monseigneur, voici : la violette fleurit avant le lis, et les boulons d'or des prés avant les roses. A douze ans, ma mère avait une fdle qu'elle appelait Zéa ; à huit ans j'étais plus grande que ma mère, et nous étions bien enfants toutes deux. Un jour que nous cherchions des fraises dans ce bois, nous parvînmes en haut de la Roche qui pleure. A ce moment, votre roi Charles VI, qui pour lors n'était pas occupé et qui prenait le divertissement de la chasse, vint à passer avec sa suite. Tous les jeunes seigneurs qui formaient son escorte nous jetèrent en passant des paroles moqueuses et douces à la fois. L'un d'eux, qui marchait à la droite du roi, me sembla beau et brillant comme Aldéboran dans sa gloire ; il nous rrgi.rda avec des yeux élincelants. Le roi lui dit alors : — I^Ion fjère, voil.i deux ribaudes qui doivent être de votre goût... Celui à qui le roi disait : mon frère... rougit et baissa les yeux. Je ne sais ce qu'il répondit, mais il ralenlit le pas de son cheval, et quand il fut un peu en ar lière il détacha son écharpe, qui était toute brodée d'or, et il me la jela, car c'était à moi, j'en suis sûre; puis il partit au galop en criant : k l'hôtel ."^aint-Pol, belle mie!... Je m'élançai sur l'écharpe, qui était resiée suspendue aux branches d'un bouleau nain, et que ma mère, jalouse, s'efforçait déjà de saisir. Nous lutlàmes longtemps sur la pente glissante du rocher, mais je fus la plus forte; la pauvre Djerrid toinha et s'efforça de m entraîner dans sa cliuie. Je parvins à me retenir aux branches du boulean, et en deux bonds je fus auprès d'elle. Ilélas! il n'y avait plus de ressource, son front éiait horriblement ouvert; elle tourna les yeux vers moi et me sourit avec douceur; puis, me nmutrant du doigt l'écharpe. elle fit signe qu'elle la désirait; je courus la chi-rcber, elle conieinpla longtemps les signes qui s'y trouvaient brodés, puis elle me dit. en me montrant un petit écusson d'azur où lirillaient trois fleurs de lis d'or : — Zéa, c'est 1 écharpe d'un prince... Ce furent ses dernières paroles. Je l'avais appuyée coaire uii arbre, et, âge.
L'EXCOMMUXlfî.
noiiillée dt'vaul elle, je pleur;)i$ $nr<ioii coeur. Peiulani ce lemps. ma
fiuiviie mère in'avuii fait uu inriian lie I erharpe brodée, et ses doigts ajiistèi-out à mon visage jusqu'au moment où je pris son dernier soupir dans son dernier baiser. Je e^eu^ai moi même sa tunilie. et
i"y plautai une petite yeuse qne la dent des jenncs faons a épargnée, lais je ne suis point allée à l'Iiolel Sainl-Pol, ci j'ai pris en haine ce f.cre du roi que j'aurais aimé s il ne m'avait point eoûié ma pauvre mère.
— El voilà sans doute, interrompit Ombert, pourquoi vous opposiez bier nne si farouche résistance au pourvoyeur du prince'? Ce souvenir seul...
• — Ob! s'écria Zéa, que le ton piqué du baron rendit à sa folle paielé, ce n'était pas la seule raison pcMit-èlre; et vous oubliez qne je n'étais pas en toilette de cour; j'avais oublié mon écbarpc, et le prince m'ain-aii prise pour une riliaude, à me voir sortir de la poclie d'un de ses archers. Oh ! ce n'esi pas ainsi que je veux le revoir, car je l'aime et je le bais en même temps. Croiriez-vous qu'hier, en du rchant à lui échapper, je me reprochais une haine injuste et qui me privait du boidieur d'appartenir, i»e fût-ce qu'entre deux soleils, au plus noble prince de la terre.
Ombert se mordit la lèvre et garda le silence. Au bout do quelques minutes, Zéa poursuivit d'un ton rêveur et comme si elle eùi répondu à ses seules pensées :
— El pouriani, il laut qu'il périsse... Le sang veut du sang... Pauvre jeune seigneur! si noble et si beau!...
Oinberi enfonça ses éperons dans les flancs de l'innocente Gibby, qui piafl'a et lit entendre un hennissement dnilnurenx.
Zéa (laiLa de la main la viciime de ses étourderies et lui adressa qiiilqnes eneouragemenis d'un tuu plein de douceur.
.Après une assez longue pause, Ombert, qui ne pouvait dissimuler son dépit, s'écria enfin brusquement et en homme qui se soucie peu d'adoucir et de ménager une iransiiiou :
— El l'amour! l'amour, enfin! car vous m'avez parlé de tout ce malin, excepté tie l'amouri Vous avez sans doute sur ce sujet dos idées aussi étranges que ^ur la religion et sur ia morale. Qii'est-ce que l'amour en Buhènie?
— L'amour! répondit Zéa en étoulTanl à grand'peinc le rire qui commençait à la gagner; et elle répéta en sériant faiblemeMit Ombert .'iir sa poitrine et en pressant de ses genoux les genoux du baron : L'amnur... Elle semblait rêver et resserrait de pli'is en pins les liens magnétiques dont elle étreignait son amant. L'amour des lis pâles de Il 'l'iiuraine, dit elle enfin. C'est un souflle passager qui les courbe cl les relevé tour à tour, mais qui ne les brise jamais. L'amour des roses de Paris, c'est un parfum suave et fugitif que le veut emporte et di>perse.
— Fort bien! dil Ombert avec amertume, mais le parfum de la violette des bois n'csi-il jamais emporté par la brise? tous les buissons des chemins ne l'aceroehenl-ils pas au passage? et le bouton d'or des champs refuse -t-il les sucs amers de son calice à tous les p.ipilldiis de l'air? Mais laissons ce langage oblique où vous êtes plus habile que moi et oii je sens que je m'ejidjroiiille, il ne s'agit point ici d'équivoquer sur des images el de cacher de méchantes pensées sous un langage fleuri comme l'autel de saint Martin en la cathédrale de Tours. Rcpomlez moi, Zéa, el ne m'oiez pas le courage de vous gronder en me serrant ainsi sur votre cœur pfr(id(,', iloni la noirceur se déguise aussi sous ses fleurs. Qu'est-ce que 1 amour d'une bohémienne? parlez.
— L'amour d'une bohémienne, répondit gravement Zéa, c'est la reconnaissance du plaisir.
— Quoi! rien de plus?
— Rien de plus : mais n'est-ce pas assez?
— Pour vous peut-éire.
— Et pour vous, donc ? s'écria Zéa, dont l'accent devint tout à ■'up bref et impétueux, pour vous qui m» parlez, n'eir't-i.e jias déjà ii'op ? el ne th.i^serez-vons pas demain le souvenir imporimi de cet o nuit dont vous rougisst-z déjà peut-être.' Quand les charmes qm- j'ai nnirmurés hier autour de vous auront cessé d'agir comme un parfum qui s'évapore, quand mes bras qui vous ceigneni n'échaufferont plus voire sang, que vous restera-t-il de celte nuit heureuse, hors le remords et la laliL'uc du plaisir? car les nuits de Bohême, cher novice Il .>mour, ne sont pas des nuits de Touraine. Oh! je sais bien ce <|ui ni'aUeud, et l'espoir est un piège dont les appâts me sont connus. Oh I vous maimiez hier, hier j'étais votre Zéa, la châtelaine était ▼aiDCue, vous gtiiiissiez comme un enfant timide, vos regards demandaienl merci, vous étiez à la fois mon sire et mon vassal, vous étipz mon Ombert; et demain, si la bohémienne, escortée de l'ours et du nain, viini à mener ses jongleries sous un balcon chargé de belles dames et de nobles seigneurs, le sire de la Roche-Coibon détournera la tète en rougissant et entraînera sa bloiide chaiclaioe, dont Ici Veux bicus et languissants chercheront le comte Adhémar.
Ombert tressaillit vivement, mais il se contint, espérant que Zéa lui en apprendrait d.ivaiitage. Zéa, penchée sur le liane de Gihl)y, suivait sur le visage du baron l'effet de ses paroles; après une courte pause, elle pour>uivit :
— Voilà ce qu'ils nous offrent, et ils exigent en retour que notre pensée les adore et les suive de loin, connue on dil qu'ils adorent leur Dieu, et que jusqu'au lond)eau nos sens mômes leur soient fidèles. Nous autres filles d'Egypte, ncuis naissons trop près du soleil pour n'y pas voir plus clair dans les affaires de ce monde, et nous laissons cette religicm aux femmes d'Occident, qui en ont tant et de si diverses à la fois. L'amour d'une bohémienne, c'est im bmg souvenir et une tendre bieiiveillaure ; il ne se nourrit point de promesses et de serments, il n'a point inventé des mots creux et sonores pour parer les simples dons i\c la biunie nature ; il croit ipie le plaisir est saint, el il le prend pour Dieu : s'il n'en a point d'autres, du moins il sert bien celui-là...
Ombert, qui n'avait pas écouté ces derniers mots, interrompit la maligne prêcheuse.
— Zéa, lui dit-il, |)cnt-êlre avez-vous raison, et sans doute on a tort d'exiger en amour plus qu'on ne peut donner... vous m'avez promis votre bienveillance, la mienne vous suivra partout. Quant à la reconnaissance dont vous avez p;irlé, je sens que je vous en dois pins qu'à toute autre... c'est un aveu qu'il me plaît de vous faire. Mais vous m'avez rappelé vous-même des devoirs et des sentimenls que vous m'aviez fait oublier ; ne m'en veuillez donc pas si je vous interroge sur un sujet où vous paraissez avoir des lumières qui me sont refusées. Ce n'est pas au hasard que vous avez prononcé le nom du comte Adhémar, et j'ai compris lalluMon que vous avez faite •i son amour pour i;atberine. Cessez un jeu cruel et dites-moi toute la vérité : cet amour du comie est-il partagé''
— Je l'ignore, répondit Zéa, et peut-être l'ignore-l-clle aussi, mais je le saurai Qui lient rien comiirendre à vos sentimenls à tous? vous avez tout embrouillé avec de grands niots : peut-être l'aimet-elle comnie j'aime le duc d'Orléans.
— Mais ce comte Adhémar, qui est-il et d'où lui vient sa puissance mystérieuse?...
— Il ne tiendra qu'à vous de le savoir sur rheure. EeouK z...
Le baron prêta l'oreille et entendit un bruit confus de voix mêlé au pas de plusieurs chevaux.
La bohéinienne poursuivit :
— Monseigneur le duc d'Orléans va passer en compiignie du comte Adhémar: vous plaît-il de les voir tons deux? Bien des mystères vous seront alors explii|ués, mais celte rencontre ne sera peiit-êlre pas sans danger pour vous.
Comme Zéa l'avait prévu, le baron sourit avec dédain ; prenant aux mains de la bohémienne les guides de Cibby. il franchit rapidement la lisière d'une route que son guide lui avait fait longer à dessein depuis plus d'un quart d'heure, et il aperçut à trente pas lui cortège d'hommes armés. Afin de rencontrer m\ face les cavaliers qui composaient celle troupe, il adossa son cheval à la lisière, et fil signe à Bertrani, de qui il avait été rejoint, de prendre la même attitude, mais à quelques pas en arrière. Cependant le cortège approchait. Parmi quelques hommes armés de toutes pièces Ombert aperçut deux cavaliers vêtus de loiigU(!S robes couvertes de velours garni de fourrures II reconnut aussitôt Adhémar et l'écervelé Savoisy. Le premier était couvert d'un chaperon orné d'une longue lilnme blanche flottante, son écharpe élail de même couleur; ces deux seigneurs marchaient en tête de la troupe el s'enlretenaient familièrement. Les cavaliers qui formaient leur escorte se tenaient respectueusement écartés.
Savoisy sourit inipereeptiblemcut en apercevant le baron, mais le comte parut ne faire allciitinn qu'à la bohémienne. Il s'arrêta tout à coup, el se pencha vers Savoisy, à qui il adressa qm-lqucs mots à demi-voix. Cependant Ombert, qui n'avait plus rien à apprendre, mais qui ne pouvait se défendre de quelque embarras, se tourna vers Zea et lui dit à voix basse :
— Je vois bien le comte Adhémar, mais où est le duc d'Orléans ?
— Le duc d'Orléans, répondit Zéa, est celui des deux jeunes chefs qui va madresser la parole.
Comme elle achevait ces mots, Ombert s'aperçut que la bohémienne avait jeté autour de son cou une écharpe blanehe semée de fleurs de lis d'or.
Cependant le cavalier à la plume blanche adressant à la bohémienne un regard plein de dédain el de courroux •
— Quel est ce jeune gars, dil-il, qui promène ainsi à travers champs les fleurs de lis de France !
Zéa se laissa glisser de la croupe de Gibby, et meltant un genou en terre :
— tlunseigneur, dit-elle d'une voix qu'elle «'efforça di; rendre à la
LliXCOMMUNlË.
fois tremblante et màlc, ce don me vient d'une sœur à qui Votre Altesse...
— il sufTil, s'écria le prince évidemment radouci, je me souviens conruséniciii de celte iii>t(iire ; tu m'en rappelleras les détails à Paris, où je l'ordonne de me suivre!
En aclicv.int ce» mots, le prince désigna à la boliéniieime le cheval d'un de ses licimmcs d'armes. Ce cavalier se trouvait être précisément celui (prOmliiTt avait démonté la veille. Le baron, malgré la sourde colère qui s'élevait eu lui, uu put s'empêcher de sourire du hasard de celle rencontre.
Le geutilhonmie du prince fut vivement piqué de l'expression d'ironie qu'il vil passer sur le visage de sou vainqueur. Il s'ap|iriiclia du duc d'Orléans et lui pai la à voix basse eu désignant Ouibcrl ; mais sa dclaliun n'oblliil pour réponse qu'un regard dédaigneux du prince, qui lit prendre le trot à son cheval et s'éloigna rapidement, suivi de son escorte.
Omberl avait ce privilège désorganisations heureuses, qui consiste en une certaine aptitude à se laisser façoiuier par le sort. Ses fautes venaient de son inexpérience plutôt que du défaut de sens. Il devait se irumpiT souvent encore, mais non pas relomber dans les mêmes erreurs. Quelques heures de conversation l'avaient préparé à tout attendre de la bohémienne ; aussi ne fui-il que médiocrement surpris de cette nouvelle escapade. Il jugea sur-le-champ que la lugue subite de Zéa cachait quelque projet qui se liait aux manœuvres se- j crèles du Réchin. et un reste de conliaiice qui se trouva bien placé
fiar hasard lui fit ajouter fui au regard affeciueux que la bohémienne ui avait jcié en pariant.
.Mais un autre point l'occupait et l'inquiétait davantage. Il avait dans le duc d'Orléans un rival paré de toutes les séductions dont il se croyait lui-même dépourvu, et toul lui donnait à penser que Catherine aimait le prince et peut-être aussi le simple geniilhonime. Tous ses proiets se trouvaient renversés par l'identité du duc d'Orléans et du comlc Adhéniar. Il avait lienrlé dans son double rôle l'humnie enire les mains de (|ui il avait d'abord résolu de remetlre son sort, et si la conduite digne et mesurée du cumie lui donnait lieu d attendre beaucoup de lagénérosiié du prince, il se sentait luimême trop morielicment offensé par tous deux pour rien demander à l'un ou à l'autre. En même temps il commençail à voir clair dans ses affaires. L'aud.ice inouïe des moines de Marmoniiers s'expliquait par la puissance de leur protecteur, et le lien qui unissait le prince et l'abbaye cessait d être un mystère du jour où il devenait évident que les intérêts de l'un et de l'autre se servaient mutuellement.
Les moindres circonstances, qui avaient été pour lui autant de problèmes obscurs, recevaient de ce jour nouveau une solulion nalunlle. La tentative d'enlèvement dont Catherine avait failli être la viciiuie, peut-être résignée, ne coniribiia pas m''dioerement à le mettre sur la voie. Sous le capuchon du moine audacieux qu'il avait poiirMiivi il voyait passer le Lioul de la plume bl.iiulie du duc d'Orléans. Toutes ces idées assaillaient le baron pendant qu'il prenait un frugal repas dans une auberge isolée. Il admirait que le sang royal eût ftilli deux fois ruisseler sous sa dague, et il ne pouvait s'empêcher de frémir en songeant que lui-même avait trébuché deux fuis aux planches de l'échafaud.
Chaque découverie en ent.'ainait plusieurs autres ; sa mémoire excilée lui reudail les moindres détails de ce combat aux yeux bandés qu'il avait livré contre lant d'ennemis acharnés à sa perte; et, dans cette tempête d'hypothèses qui l'assaillaient comme des vagues. Ions les mystérieux avis de Jehan le Réchin lui apparaissaient comme autant de phares qui l'illuminaicni tout à coup. A ces lueurs soudaines il apercevait de toutes parts des récifs, des bas-fonds, des brisants, des écueils, mais il cherchait en vain le port.
En somme, quand il se remit en route, il avait compris que sa position ne s'étail pas aggravée par le fait, mais qu'elle s'était seii- Icmeut révélée ; et il saflligeait moins de la voir si fâcheuse, qu'il ne se réjouissait de la bien comprendre au moment où il allait travailler séi'ieusement à l'a-iiéliorer.
Toutefois, avani de livrer bataille, il résolut de passer ses troupes en revue et de jeter un coup d'oeil sur l'armée de ses adversaires : à cet effet, il appeia Bertram, qu'il chargea de ce déuiimbienu'iil. L'écuyer accepu respectueubement la nouvelle dignité oii I élevait son maille.
— Monseigneur, lui dit-il, la revue de vos troupes ne dcni.ind;!ia pas un bii'u long temps. L'élite se compose de Bertram I écorcheur cl du liilele Flint, que vous avez vu hier à l'œnvie. Cette petile année, qui en impose moins par le nombre que par sa bonne tenue et par sa valeur éprouvée, sera soutenue par un corps d au'iiliaiies dont vous avez pu admirer hier et ce matin encore le campement imprenable et ia merveilleuse di-cipliiie. Je veux parler des Egvpliens et bohèmes que comma.ide le joyem ribaud Jehan le Uéchin. "
Apres a"oir ainsi parlé, Bertram comni'jnça à faire défiler devant le baron l'élat-major de l'année ennemie.
Le pape et l'anti pape se présentèrent les premiers, montés sur deux h .qnenées blanches qui irottaienl paisihlemenl de front ; ils ét:dent suivis du sacre collège, qui se divisait en den\ files. Puis venait toul le haut clergé de l'Europe; au milieu de> évêques, qui marchaient les derniers, Bertram lit remarquer au baron l'évéque de Tours, dont la démarche n'était pas la moins martiale. Le» chefs d'ordre venaient ensuite; parmi eux l'abbé dum llélias, chape et mitre, se distinguait par sa bonne tenue. Ce dernier coriége, éblouissant et bigarré, ne mit pas moins d'une grande heure à parailiT devant le baron, (|ui lit bonne contenance, sauf qu'il bailla deux ou trois fois as>ez Iranclicnient à ce gros d'ennemis. Quand le chef d'ordre des capucins, qui venait le dernier, eut passé à son tour. Berirain prit la parole en ces termes :
— Nous avons jugé à propos, monseigneur, d'épargner à Votre Seigneurie le dénonibiemenl du nieuu de l'armée ennemie, en ce
3 ni touche à la partie ccclcsiastique. attendu que les diacres, sousiacres, curés, vicaires, chanoines, religieux de lous ordres, chantres, bedeaux, sonneurs, enfanis de choeur et antres qui composent ce menu, s'élèvent, pour la part de la seule Touraine. au nombre de seplante-sept mille et cinq cents, relevé fait en la dernière année, qui était mil quatre cent six, ce qui donne pour la présente année, attendu les progrès toujours croissants de noire sainte religion, l'appoint d'octanle mille. Ayant achevé celle période, Bertram souilla quelque peu et lit remarquer au baron une seconde troupe qui s'avançait eu bon ordre En tête chevauchait le roi Charles le sixième, armé de toutes |)ièces, couvert de la couronne de France, qui ne ressemblait pas mal à un bourrelet, et maintenu en selle par des lisières que tenaient, à droite le duc d Orléans, et à gauche le duc de Bourgogne. Ombert observa avec une secrète joie que les deux prince» se jeiaient en dessous des regards courroucés, et il tira de cette remarque un augure favorable à sou entreprise.
Après les gentilshommes de la maison du roi, qui se. composait de deux femmes jeunes et belles et de quelques marmitons laid» et cr.isseux, après les geniilshomme» lamiliers de messieurs les princes, qui étaient en grand nombre, tous blasonnés et bardés d'acier brillant relevé de damasquinnres d'or lin. et porleurs des insignes de leurs charges, s'avançaient les grands fendalaires, tous les grands noms de France, représentés par des hommes de fer larges et carrés et faisant plier sous leur poids leurs chevaux de bataille.
Tout ce que les journées d'Azincourt, de Poitiers et de Crécy avaient épargné de sang noble était là, car les erands fendalaires étaient suivis des seigneurs qui relevaient d'eux. Ônibert, qui ne relevait que de la couronne de France, versa des larmes de rage quand il vit sa place vide entre le vidame de Meulan et le baron de Montmorency; il jura de mourir ou de reconquérir son rang.
Cependant la unit, qui était descendue, empêcha le baron de jouir du splendide coup d'ceil qu'offraient les honinies d'armes, qui continuèrent pendant longtemps à déliler devant lui au commandemeni de Bertram, (|ui était dans son centre et qui ne se lassait pas de designer à son mailre les différents corps dont se coinposiil l'ai niée ennemie, et de lui expliquer le maniemenl des arme» dont chacun de ces corps était pourvu, comme aussi de lui donner les noms des chefs les plus considérables.
Tout à coup la lune se leva large et rouge, mais échancrée à sa base de pointes noires et aiguës que le baron reconnut, sur l'indication qui lui avait été donnée, pour la flèche nanquée de quatre clochetons qui »urnionlail l'église de Saint- Victor. Cette éi;lise élait la paroisse d'un village du même nom. C'était là qn Omberl avait résolu de [lasser la nuit, alin d'arriv 'r le lendemain de bonne heure à Paris, dont il n'ét;;it plu» éloigné que d'une lieue environ.
Près du |ioiit qui passait la Bièvre, Beriram trouva une hôtellerie où il fit pré;>arer des lits, et un repas auquel le baron ne lit point fêe
C'était la veille d'un grand jour.
IuSj>t.'i.lioii du cliauip rlc bjlaillc.
Le lendemain, au point du jour, le baron se mil en roule; il n'avait plus que pour une heure de chemin. Le sonmitil lui avait rendu toute son énergie et une partie de la confiance ingénue qui formait
L'EXCOMMUNIE
a base de son carnclère. Drux points lui meltaient l'esprit en repos. — Premièrement. p'ens;(il-il, j'ai raison, et. soeonilemeiil, Calhciine est ma'otenanl à l'abri des poursniles de ce (lanmé ilnc (l'Orlé;uis. L'iniérèt qu'il pouvait avoir à me trouver dans ntun loi t doit avoir cessé de l'aveugler; puisqu'il a abaniloniié sou entreprise contre lo plus elier de mes biens, nul donic (pi'il ne coniribue voloniieis aujourd'hui à me f.iire rendre les anires. (.In'il ne me porte pas une vive amitié, c'est ce qu'il est facile de coinpreudre; mais sa couiliiite prouve qu'il a de l'estime pour moi et (lu'il n'a pas oublié les bous coups dont je l'ai pratillé ainsi que qoel(iues-uns des liouuues de sa suiie. De par le diable, il ne voudra pas se priver d'un servilcur qui lui vaudra mieux, après tout, si l'Anglais revient en riance, que ce troupeau de moines puants qu'il a mis à mes trousses. .Mais nu point m'cmbarrasjt- encore ; il s'agit d'apprendre s'il a réussi ou non à meiilever le cœur de Catherine. Je saurai cela de Zéa. Dans le premier cas, entre lui cl moi c'est une guerre à mort ; dans le sccmid. j'irai, malgré les bévues que j'ai commises envers lui, me remettre à la garde desa générosité, car il me parait lioinme à sen; il' qu'une telle démarche esl d'un gcnlillioinmc qui a le cœur à sa place .
.Api es avoir ainsi résumé l'eNamen de sa po^iiion, Oiiiberl se r.iffermit sur sa selle en bomiiic qui se prépare à soûlenir le choc de l'ennemi , et , faisant prendre le trot à liibby. il se trouva eu quelques minutes sous les murs de Paris.
Arrivé en vue de la porte Saint-Victur. qui était encore fermée, il prit un sentier qui loiipeait la meraille de Ch;ir- Ics V, passa sans s'airéier devant la porte Bordelle et gagna la porle Papale, dont la lierse venait de se lever; il traversa le pont levis au milieu des laitières cl dc-inarthands fruiliersquis'y pressaient eu foule et qui le regardaient avec ébahisscmeut, car son armure et son coriége avaient
un caractère de gothique thevaleiic depuis longtemps passé de mode.
Quelques timides quolibets s'élevèrent miime sur son pass.ige, el ne tardèrent pas, quand il fut à distance, de se changer eu un concert qui résonna dé>agréabliuient à ses oreilles.
Tout éiait leçon pour Omberl.
— Voilà, f eii-a-til. des manants ù qui le t lug en Impose moins qu'à nos pay-aiis de Tonraii.e. Ce peuple-là doit dire iliflii ile à iiicn( r, et tout (.'oit être différent en ce pays de ce que j'ai vu jiisqu ici. Il s'agit de se Idcn tenir sur ses g^irdes.
En devisant ainsi à part lui, Oiiibert s'enfonce dans un dédale de mes tortueuses et noires dont les maisons se groupent sur le versant de la montagne Sainte- Geneviève.
Cette partie de la ville offre aux yeux du baron un aspect qu'il ne
Il appela Bertram, qu'.-'i chargea '
.sait comment qualifier. Le mot pittoresque n'était pas inventé ni près de l'être.
Personne ne s'était encore imaginé que les maisons eussent pour principale desiinaiicui de fournir des effets à la peinture.
lit d'aillcnis Omberl, depuis qu'il s'est mis en voyage, semble avoir adopté pour principe le fameux nil mirarida sage. Tout ce qu'il voit n'est pas fait |iour l'engager à s'en départir, et puis le baron n'est pas un homme d'art. Habitué aux larges et hautes salles de son château, aux babiiations propres, commodes, spacieuses de la ville de Tours, il n'aime pas à voir le terrain ménagé comme l'étoffe d'un habit dont les rognures sont précieuses.
Il passe donc sans s'arrèler devant de sales et hideuses masures
qui s'appuient faniilièreinent sur de graeieiix éclilices.
Semblable à un homme affairé qui traverse rapidement une foule où se coudoient d'élégants geniilshommes et des manants déguenillés, il ne demeure à considérer ni les porches des nombreux colb'ges, ni les poriails îles églises plus rares, ui les ruines de la vieille enceinie de Philippe-Auguste, ni les pignons bourgeois, moussus , rapiécés, boursondés, ruisselants, hérissés de noires cheminées, percésdemansardes fleuries.
Tout cela cependant grotesque, barbare, vulgaire, dans quelques parties, délicat, orné, grave, splendide, joyeux , sulilime dans quelques autres , tout cela en masse est étdurdissaul; car l'Université, c'est nne ville qui a des lois, une langue, un art, des mœurs à part, et à elle seule une ville oij les a'chcrs de la prévôté et les sergents du guctnes'aventurent qu'à coulre-cœur, etd'oiiils ne sortent jamais sansy laisser quelque chose, ne fùl-ce qu'une oreille; une ville que le roi appelle ma fille ainée, fille quelque [leii irrévérencieuse et dissolue ; une ville oii il se donne plus de coups, où il s'échange plus d'idées en un jour que dans tout le royaume en un mois; une ville où nu baron exconiniiiiiié est plus en silrelé qu'eu aucun lieu du monde, et oii néannininsil ne s'avance qu'avec CTConspeetion, dans la craiiile de coniloyer nue franchise pointilleuse ou de marcher sur le pied d'un privilège ()iieielleiir. Du reste, une ville active et laborieuse, une ville qui se couche lard et se lève matin. Voyez, le soleil n'ii point encore p. ru, et le moiiliii de Sainie-Geiieviève commence à déinencr ses bras comme un hoiiimc qui se réveille. Le collège de Navarre a depuis longtemps les yeux ouverts, et il en a cent comme Argus. Un seul demeure encore fermé, c'est la feiièlrc du régent. Sainl-.larques-dii-llant-Pas bâille de toute la largeur de sou portail lotnaii ; son eloi lier roulle et va chanter; celui de Saint-Magloire lui a déjà donné le ton.
L'Abbaye dort profondément et aussi.' i monastère des Charlrcux;
'. dénombroinent. — paue ^9.
L'EXCOMMUINIË.
Le 'l'iir hnnal. nrdenl Cyclope, mi\re mi œil thassitux el ronge.
Viiil-i inps-ire MtliollJ H;iii(loyiT, iluctcur ri'gnii en dàrt'l, qui son (Iri cliiiiici- pru (Icrciil de Galliere U lluclic-Crdiippi' ; de s;i iiiansardt; oiivcrle, la LIaiiclie fdlf, à dcriii nue. d'une nciiii f;iil li (k-ue an c')i-ire à tiuvenx pris, et de l'auire envoie un baiser de sa lioiiclie rose à [iaslicn le (janclur, son amant, qui la guetlc au roio d une ru( lie. L'écolier s'aclirniinc en sifllant vers le logis de la rihaiide.
Maître Nitliolle le régent va baissant la lêle el rase le nmr de si près, qu'il n'y fait point ombre. Doin Lois Rigault, le chanoine, qui .sort on ne sait d'où, l'accoste, l'exaniiiie du haut en bas, et lui dit d'un ton grave :
— .Maiire Nicbolle, vous venez de mettre le pied dans la boue!
— Doin Lois, répond le docteur aprèsavoiriournéautour du prôlre, où avez-vous posé votre soutane hier au soir, qu'on la voie aujourd'hui si pleine de duvet?
Cependant Oniberl se dirige vers ia me des Mauvais- Garcj'ODS , que les passants lui indiquent coniplaiïamment.
Voici les Trois- Mores aux visages ronds, noirs et luisanis, aux yeux d'émail, aux lèvres rouges sang de bœuf.
L'iiôielier. debout sur le seuil de sa porte, aperçoit Ombert et se découvre respectueuseuunl ; il a reconnu I hôte qui lui est ainioui.é. Aussitôt il s'avance et tient la bride au baron, cpii met pied à terre, puis il indique à Beilrain une porte qui conduit aux écuries.
Les valets de l'auberge s'empressent d'olïrir leurs services à l'éeuyer.
Lcbaroii traverse une cour el un jardin an l'ond duquel un corps de logis séparé lui olfn- un apparteinent préparé à la hâte, avec moins de goût que de luxe. Onibert reconnaît une niyi-tcrieu>e proleitiou dans les soins dont il est Idbjet.
L'hôlelier, silencieux et grave, attend les ordres da baron, qui se fait
servir un léger repas, dont Beriram mansira la desserte dans une chambre voibuie, et dont Flint happe dé|.TÎ les meilleurs moiceanx. Pi:is un juifest mandé; il étale des vêleimnls élégants et splendides. Onibert choisit un costume grave et riche, qu'il paye sans marchander. Au juif oblique, humble, silencieux, discret, succède un barbier inévilahlemenl b.ivard et coi û.int.
Le baron, lorcé d'entendre l'histoire des longues querelles des barbiers et des chirurgiens, entre lesquels vient d'intervenir une ordonnance royale, se laisse malgré lui disti aire an récit de ces plaisants débats; bientôt il fait plus, il inlirroEe : alors le barliier ne tant pins, il met son auditeur au courant des alTaires du jour, il linloime du retour des ducs d'Orléans et de Bonigogne, de leur ré- CODCihatiou, dont personne n'est dupe ; <les amours scandaleuses de la reine et de son beau-li-èie; des différends survenus entre 1 Uui-
L'hûlellerie des Truis-Morcs.
versiie et la prévôté de Paris; de la vive sympathie qu'inspirent au bon peuple les malheurs du roi Charles le Bien-.Miné; de la haine qui prinr-nit le duc d'Orléans el tous ses partisans, et de la favon dont le duc di' lîouigogne a su se concilier la faveur publique. Onibert écoute avec inlérèl ces détails, pendant que sa barbe longue, noire el fournie, tombe sous les rasoirs du barbier, qui n'épargne (pie deux fines moustaches, et au bas du menton une touffe qui s'allonge en pointe. Déjà ses cheveux, coupés carrément sur le milieu du front, cachent ses deux oreilles sons deux nappes luisantes, ou, pour parler le langage du temps, sous deux abal-'cnls. Le baron choisit quelques parfumeries, et quand l'infaiigable discoureur passe des réponses aux questions, il se décide à le congédier; mais Beriram est obligé de
marcher sur les pieds du barbier jusqu'à ce que celui-ci soit arrivé jusqu'à la porte, que l'éeuyer referme brusquement.
Cependant Onibert a revêtu le costume élégant et simple qu'il vient de choisir. Beiiram, de sou côté, n'a pas perdu son temps; il a quitté sa vieille armure et pris des vêtements qui laissent sa profession douteuse; el Gihby, paré d'un caparaçon neuf cl d'une bride dorée, hennit fièrement dans la cour.
Le baron, qui se dispose à sortir de Bon apparleincnt , Voit s'avancer vers lui un jeune homme de bonne mine , svelle, bien fait, élégamment velu , et dont toute la personne l'intéresse au preniierabord,raais il rougit subitement en reconnaissant sa propre image réfléchie par un miroir d icier poli ; toutefois il lui reste de sa méprise une impression qui le dispose favorablement pour tout le jour.
A quoi passerat il son temps? il est déjà midi; ilcoiisieiL le reste de la JOUI née à méditer les opérations du lendemain el à parcourir la ville.
11 sort, et les regards des passants confirment la bonne opinion qu'il vient de prendre de luimême. Alors il s'abandonne au plaisir d'enfant de se voir élégamineut vèln et de servir île point de mire aux œillades des jeunes filles : il sait que l'enfant redeviendra homme au besoin. Elevé dans un château solitaire, sous les yeux d'un père grave et jaloux de son autorité, Ombert, qui n'a jamais connu sa inè e, a passé presque sans transitions du joug paternel sous le joug conjugal. Les gf-andcs passions sont, de leur nature, austères el mélancoliques : celle que Catherine lui inspira dès l'enfance, toujours assombrie de craintes et de défi.iiiee, a éioulfé en lui l'essor d'une jeunesse ardente et folle. Nul doute qu'élevé à la cour le Jeune sire de Roche-Coibon n'eilt donné dans quelques-uns des travers de la jeune noblesse du siècle, mais ce Icirrent si longtemps contenu ne jaillira plus désormais en inondations dangereuses: ptui-être arrostra-t-il quelquefois les prés environnants, peut-être franchira-l-il sur ([uelques points ses digues, niais
Ï/EXCÔMMUM.
où est le graiid iii.ii 'oi d'ailleurs la faute nVii cst-clle iiasà la volage cliàielaiiio? Ouo n'cstclle re>léi' i poriëe ilc relciiir lo (leiive liaîis son lii, ol d'eu détourner, au profil de sou propre clos, les irrigutlous hienraisantes.
Plus le barou pénèire au cœur de Paris, et plus les mille aceidoiiis d'une coufu<e angloméralion d'iiomincs conimonceiii à ridléri'sser. Sa préiiccupatiou cède à la div^'r^il^' piipiaulo dis objets el des seciies qui frappeul ses yeux.Bieiilôl, parvenu au bas delà rue Saint-Jaiques, il aperçoit la Seiiie et ses (|uais bordés de palais, dont quelques-uns l'emportent, il esi contraint de se l'avouera lui-nièine, sur le chàte.iu de la llod)e-(!orbou. Li population tout entière se présente à ses yeux sous un aspect riaut et favorable : seigneurs, bourgeois, marcbauds. écoliers, honunes d'armes, la grande dame el la pelile fdle, la lille folle el la prude bourgeoise, tout se montre eu liabiis de fèie, et les cloehes, qui sonnent à grande volée. ra|ipellcnl à Ombert que le saint jour du dimancbe u'a pas encore été l'été par lui.
Tonl eu passant le Pelii-Poul, il en appelle à Dieu lui-même de l'anailiéme prououcé par les hommes, ei bieut<M, arrêié sur le parvis de Notre-Dame, il admire avec recueillement la grande cathédrale, et se joint de cœur aux fidèles dont les chants'iui rappellent des temps plus heureux ; puis il s'approche de l'édilice et exannue avec intérêt les sculptures des trois portails.
Cependant l'ofiice venait dèire termine, et les trois portes vomissaient la foule bigarrée qui bieulôl enccunbra le parvis. Ombert, qui planait sur cette mer changeante de toute la hauteur de son destrier, apprit que la reine Isabeau allait sortir de l'église, accompagnée du duc d'Orléaus et suivie de ses dames ; il résolut de voir passer ce royal cortège, dont la tête ne tarda pas à se montrer. Une chaise roulante, la première qu'on eût vue eu France, attendait près du grand portail la reine, qui, tort avancée dans sa grossesse, ne pouvait plus monter à cheval. Cette grossesse était la sixième, je crois, tant était féconde l'occupalion du roi son époux.
Le duc d'Orléans marchait à droite de la chaise et s'entretenait avec la reine, de façon qu'Ombert ne vit point celle-ci, mais il vil le prince scdétouruiT parfois vers la foule, qui s'ouvrait, en murmurant, sur son passage, et jeter un regard Iroid el dédaigneux sur ce peuple dont la haine s'aigrissiit emore aux sarcasmes insolents el aux rires moqueurs des jeunes sfi^'oeurs de la suite du prince. Parmi ces derniers était Savoisy, plus frêle, plus brillant et |)lns fat que jamais; il parut ne point rcconnaîlie le baron, qu'il ret|arda d'un air distrait. Les dames de la reine venaient ensuite, mtuitées sur des liaquenées cl sur des mules richement caparaçonnées. 'Juelipies jeunes flis à longues plumes caracolaient autour d'elles. Une de ces daines parut à Ouibcri merveilleusenient belle; elle était blonde, un air de faiblesse et de nonchalance ajoutait au charme répandu sur toute sa personne. En apercevant le barou, elle rougit, el S(ui visage exprima une grande surprise, et ensuite quelque bjenvrlllaiire; puis elle lit signe à un page qui, sur quelques mots murmurés à son oreille, fendit 11 fojle el m.inda le biirou au nom de sa maîtresse. Ombert, étonné, le suivit; arrivé près de la dame, il s'informa, dans les termes les plus courtois, de ce qu'il pouvait faire pour lui être agréable, assurant qu'il était tout à son service, mais aussi qu'il ne se rap|ielait pas jamais l'avoir vue jusqu'alors.
Cependant la jeune dame rougissait, feisail un peu la moue et ne réponriait pas; tout sou petit corps, frôle el souple, s'agiiall fort gontimcni en signe d'impatience. Le baron, qui commençait à pi;idfe contenance, balbutiait quelques excuses el de nouvelles questions, quand, suivant la direction des regards de la bt.lle incnimne, qui tenait les yeux baissés, il aperçut qu'elle n'était gaulée ipi'à demi. Ce u'e>t pas tout : dans le gant ro>e et brodé iiirclle lui indiquait d'une in.iiu blanche cl unie il reconnul le frère jumeau de celui qu'il avait reçu dune dame nia-quée, gage d'une reconnaissance douteuse pour un service inopportun.
.\ celle vue, Ombert laissa échapper une légère exclamation, à laquelle la jeune fiinme répondit par un soui ire un peu contraint, I uis pIIi» adressa un regard timide au baron, et son visage se couvrit dune rougeur plus vive. Ombert di,sipa proinpleine[il lembarras de la jolie aventurière; il se répandit en complimeuls qui fuient gracieu- Bemeul accueillis, mais il se garda de hasarder une seule question.
La jeune dame remarqua avec ctoiineinent une si grande réserve.
— Nul douie, sire chevalier, dit-elle à Ombert, que votre curiosité ne sou quelque peu excitée par deux rencontres si diverses. Si la seule courtoisie, el non le mépris ou I indifférence, vous relient de m interroger, j'irai moi-même au-devant de vos questions ; mais un plus long eutrelien ne sérail pas ici sans danger pour tous deux. Ce soir je sui» de service auprès de madame la reine, mais dem.iin je pcjurrai vous recevo.r à l'hôtel Saini-Pol, où je suis losée, si toutefois TOUS ne eraignei poini irop (reulendre les dolentes conlidenecs de la plus grande peine d amour qui lui jinuais. Jai en outre beaucoup de choses a vous dire et un grjnd service à vous demander.
Ombert t'inclina respectucuseroeul.
— Au revoir, sire chevalier, poursuivit la dame; demain, ili l'heure du souper, s'il vous prend fauiaisie de rôder aux environs du logis de madame la reine, mon page vous rencoiilrera sans doute et vous conduira près de moi Hlais peut-être sercz-vous eflrayé ^ar les semblants d'un rendez-vous d'amour avec une dame si mal pourvue d'atlrails que je le suis...
En achevant ces mots, l'inconnue poussa un long soupir el laissa tomber sa tête sur siui sein; puis, comme elle s'était un peu écartée, elle piqua sa mule, qui prit le trol, el laissa le baron au milieu d'un couipliiiieul assez i;alaniuienl tourné.
Ombert la suivit des yeux en songeant, puis il se décida à re;;agncr le cortège cl à le prendre pour guide jusqu'à l'hôtel Saiiil-Pol, dont il ne connaissait que le nom. Il se tiouvail alors dans la riu^ de la Juiverie, qui n'était que la conlimialion de la rue Sainl-Jaiques et qui traversait la Ciié. Quand il eut passé le pool Noire-Hauie, il suivit le quai jusqu'au pont aux Changeurs, el péuélra dans la ville par la rue .Saint-Denis. Onclqnes ruelles le comlnisirent alors sur la place où s'élevait l'hôtel Saiut-Pol. 11 lit le tour de rimmense édifice ei se fu indiipier les principaux logis qui s'y Irouvaienl. Puis il s'enfonça dans des rues tortueuses qui (légorgeaieni la foule endimanchée sur les places fréquentes des édiiici's publics et des palais royaux et privés. Chemin faisant, il s'enqnérail du nom el di> la destination des biitiniciils ipii lui paraissaieul avoir i|ue!ipie iiii|iiirtauce, et les questions qu'il ailrissail aux pissants fii diiinaieni lieu d'admirer dans le peuple parisien celle e\i|iii--c urliaiiilè qui se change si fréquemment en une férocité aveugle. Dieiitôl il se Iriiiiva de imiiveau an bord de la Seine et a peu de distance de la tour de hois ipii fermait Paris an couchant. 11 suivit alors le quai jusqu'au |ionl aux Changeurs, qu'il traversa. La rue de la Barillerie le conduisii an pont Saint-Michel, au bout duquel s'ouvre encore la me de la Harpe. Ici Omliert reconnut son quartier au bruil que les éliidiauis coiiiiiiençaienl à mener par les rues. La nuit tombait, et à mesure que les églises se vidaient, les cabarets coinmeiiçaienl à s'emplir; quelques bourgeois attardés se balaient de regagner leurs foyers, et passaienl eu s'esquivanl au milieu des bandes d'écoliers et de filles qui traversaient la rue en chantant. Oniberl. qui se dirigeait vers les bailleurs de l'Universilé, s'étonnait du inoiivemenl qu'offrait cette partie de la ville. Plus il approchait de son logis, et plus les scènes dont la rue élait le tbéàlre devenaient foncées en vfolence el eu gaieté bruyante. Etourdi par ces rumeurs croissantes, il lui semblait gravir la spirale d'un cloelier doiii le bourdon est en pleine volée; bieulôl il put se croire sous le veut même du carillon. Il traversait la rue du Fouarre, où un grand nombre d'écoliers venait par habilu le, aux jours fériés, se délasser des jours ouvrables, afin de tirer de la rue cl du iieu de bourgeois et de docteurs qui Phabilaienl une vengeance hebdomadaire pour uù eiiniii i|M0!idien.
Enfin le baron arriva sain et sauf au logis des Trois-Mores, où il laissa sa inoiiiurc aux soins des valets d écurie, car Bertram était déjà hors d état de prendre soin de sa propre personne; puis, ayant changé de costume pour ne point être distingué de la populace au cœur de laquelle il voulait se plonger, il alla chercher son repas du soir dans une laverne obscure, afin de coiiiinuer ses études sur les mœurs parisiennes, qu'il lui importait de connaître.
Cet examen le divertit beaucoup. Il reconnul que les étudiants de Paris avaieni poussé l'orgie bien au delà des l'imites qu'elle avait jusqu'alors atteintes dans la Tonraine. Au milieu de ce pandxmuiiiuin, il aperçut dans la pénombre des tavernes plus d'un jaune visage qu'il avait déjà vu grimacer quelque p irl. Parnii les cris et les blasphèmes, il reconnul à l'éclat et au volume du son comme à l'énergie du langage, des voix qu'il avait entendu hurler et mau> gréer ailleurs.
Plus d'une l'ois jeté dans une rixe que lui suscitaient sa tournure de gentilhomme, sa mode^ie el sa snbriété, il vil ses adversaires engagés tout à coup dans une autre querelle et bieulôl èerasés on mis en fuite. Les auxiliaires que le hasard semblait lui envoyer au moment où sa vigueur élait près de céder au nombre paraissaient ne le point coniiaîire et se battre pour leur propre coinple.
En regagnant son lo.:is, il admirail ce hasard prolecteur, quand tout à coup la Corge aux Loups lui revint en niéuioire.
Quelques heures plus tard, Ombert, après un léger somme, pre< nail sou repris du matin en songeaiil à sa rencontre de la veille el à .son rendez-vous du jour, quand sa porte s'ouvrit brusquenienl : il leva les yeux et vil avec effroi se dresser sur le seuil le speeire du vieux sire de la Doiirdaisicie. Le bon seigneur éiait presque méconnaissable; son ventre tombait sur ses genoux cuiiime une outre vide.
Ombert stupéfait ne put que s'écrier : — Et Catherine?...
— Perdue! enlevée! je vais vous conter lonl cela; mais, au nom du ciel, mon gendre, prenez jiitié d'un hoiiimc à jeun depuis trentesix heures!
Le baron connaissait sou beau-père, il lui abandonna sou propre siège dovaiit un eliapua ciilamé, vida un flacon de vin de lieaunc
L'EXCOMMUNIE
dans un large hanap qu'il plaça à la droite du vieillard ; puis, ayant croisé ses bras sur sa poitrine, il coinnicuça à se promener de long en large dans la eliambn^ avec une faniuclie résignation.
(juand la première fougue du vieux baron fut apaisée, il commença nu récit qu'il iiilerroiiipit souvent pour étoiill'er les derniers cris d'un appétit plutôt las que rassasié, comme celui de Me^saliiie.
Ce récit, dégagé des inlerjections, des e\clainaliiins, des l]o(|iicls et des soupirs du bon seigneur, apprit i* Oinbi-rl que liallierine avait été enlevée dans le trajet de la lioeliellnrbon à la Dnnrdaisière. Le vieux seigneur, d'abord attaché à un arlire, puis délivré par des pavsans, avait mis à réquisition le cheval d'iwi de ses vassaux et suivi sans débrider la litière qui emportait sa fille. Il i-tait persuadé que Catherine avait été amenée à Paris, mais il avait perdu sa trace un peu avant Melun, où le prix de son cheval, fourbu et mourant, l'avait seul em[iéché de mourir de faim sur la route, car il s'était traîné à pied jusqu'à Paris, et ce trajet lui avait pris deux jours. Enfin, dit-il en terminant, épuisé de besoin et de lassitude, chassé comme un truand par Ions les hôteliers, qui flairaient ma bourse vide, j'arrive hier, sur la lin du jour, à la porte de l'hôtel Sainl-Pol, el je m'assieds sur nii banc de pierre, offrant au diable d'abord vous, mon gendre, pni> ma fille, et enfin ma part de l'autre vie, le tout pour une Iranehe de lard et un morceau de pain... Ici le vieux hobereau porta le hanap à ses lèvres et se mit à boire à petites gorgées.
Ombert bondit et s'écria :
— Eh bien! eh bien I eb bien!
La Bourdaisière poursuivit :
— El un morceau de pain; car la faim, mon gendre, est mauvaise conseillère; sur un banc de pierre, ai-je dit. Tout à coup je vois sortir de l'hôtel nue troupe de jeunes cavaliers éventés : je reconnais les deux seigneurs qui ont pré-idéà l'enlèvement de votre fenmie; je me jette au-devant du premier, je prends son cheval par la biidi\ je supplie, je menace, je jure qu'il me rendra ma fille ou qu'il me foulera aux pieds de son destrier.
— Qu'est-ce ceci? s'écrie-t-il en riant, voici le spectre qui a rendu fol le roi mon fière.
A ces mots, je reconnais le duc d'Orléans, qui, profitant de mon étonnement, dégage de mes mains la bride de son cheval et prend sur-le-champ le galop; un des gens de sa suite me renverse dans la boue, et j'aurais été foulé aux pieds des chevaux si un jeune page, sorti tout à coup du palais, n'était venu m'aider à me remettre sur mes jambes. J'allais le remercier de ses soins et lui demander s'il n'était point, par hasard, de la bouche du roi ou de quelqu'un des princes, quand il m'adressa ce peu de mots :
— Que cet accident, monseigneur, vous enseigne à user de pruflence : apprenez que votre fille est aujourd'hui eu sûreté et à l'abri des poursuites du prince. Quant à votre gendre, il est logé dans rUniveisité, à Ibôiellerie des Trois-Mores, oii la cuisine est excellente.
En terminant, il prononça un mol barbare qui devait me servir de passe et me donner accès auprès de vous, et en deux bonds il disparut. Je me dirigeai alors vers le quartier de l'Université, et j'arrivai enfin à l'hôtellerie des Ïiois-Mores, qui sentait comme baume. Il était six heures du soir: vous étiez rentré, puis ressorti ; l'heureux Bertrain était déjà hors d'état de me reconnaître; Flint, qui aurait pu constater mon identité, hurlait dans votre chambre, dont vous aviez emporté la clef, et j'avais oublié le mot de passe! l'hôtelier fut inflexible, il me ferma sa porte.
Désespéré, je descendis vers la Seine en roulant dans ma tête de sinistres projets ; mais je m'arrêtai sur la place du Peiit-Chàtelet : là, je rôdai autour des cuisines et aux portes des talmelliers et rôtisseurs, qui tous, en ce maudit pays, exigent qu'on les paye à l'avance, quand un tumulte éclata dans un cabaret : j'y entrai et m'assis devant le couvert d'un homme que j'avais vu sortir précipitamment el {)rendre sa course vers le pont Saint-Michel. J'ignorais que cet loinme venait d'assommer l'hôtelier; je fus arrêté à sa place par les cavaliers du guet, avant d'avoir mangé une bouchée, m m gendre ! Sous les verrous je nw rapp(dai le mot de passe, quelque chose comme allahkerim. Ce dernier coup faillit mètre fatal : je m'endormis en maugréant. Enfin, ce matin, la méprise des gens du guet a été reconnue : remis eu liberté, je me suis traîné jus(iu'ici comme j'ai pu; el une .seule chose m'étonne, c'est d'avoir repris si tôt l'habitude de boire el de manger que je croyais avoir perdue.
Depuis longtemps Ombert n'écoulait plus; debout, en face du vieux sire, la têie penchée sur la poitrine et les mains jointes sur sa braguette, il prenait patience, de l'air d'un homme qui, collé à sa vitre, attend pour sortir que la pluie ait cessé. Enfin, il s'écria :
— Pauvre vieillard! combien la douleur vous a changé et amaigri! .. combien de cruelles épreuves 1 et quand je peu'se qu'hier, liaus ce jeune homme qui vous sauva...
Ombert savait ipie s(m beau-père ne répondait jamais directement aux questions (pii lui étaient adressées, et il tarliait de mettrle vieillard sur la voie des éclaircissemenls, sans laisser (lercer son impatience et sa curiosité.
Le bon gentilhomme répondit d'abord à celle des exclamations qui l'avait le plus frappé.
— Amaigri... la douleur.,, oui! la douleur sans doute, mais aussi la diète, mon gendre.
— Assurément, mais je ne puis m'empêcher de frémir quand je songe que sans ce jeune page...
— A propos! s'écria la Bourdaisière, ce page!...
La mine avait été bien conduite, il ne s'agissait plus que d'y mettre le feu.
— Mais, au fait, ce page, comment se fait-il qu'il connaisse ainsi nos affaires et qu'il ait pu me donner votre adresse?
— Bah ! fit Ombert qui voulait avoir le signalement lUi page, vous aurez laissé parler tout haut votre douleur, et un niarmilon de ce logis aura surpris votre nom et le mien au passage; le jeune avait sans doute affaibli votre tète et troublé votre vue.
— Corbœuf! un marmiton!... Plût au ciel!
Pour le coup, le fort allait sauter. Le vieillard poursuivit :
— Je vous parle d'un page tout blasouné de France, d'un jeune garçon mince comme une guêpe et beau comme une fille. Sans lui...
— Là! là! s'écria le baron, ne nous écartons pas. Visions que tout cela; beau-père, gageons que vous n'avez pas distingué seulement si ce gars était brun ou blond.
— Sans lui, vous dis-je, j'étais mort; pour ce qui est du duc d'Orléans, c'est nu prince de royale tournure, etipii monte fort bien à cheval, de plus...
— Ah! oui, parlez-moi du duc d'Orléans, dit Ombert en grinçant des dents, el laissons ce jeune varlet. Vous disiez donc que le prince est bon éeuyer?
— Brun ou blond, brun ou blond, murmurait la Bourdaisière. Ombert osait à peine respirer.
— Blond comme le poil follet des griffes de Satan, avec des yeux bleus comme mon ceinturon quand il est bien luisant.
Le vieux seigneur était démonstratif comme mon oncle Tobie, et en parlant ainsi il frottait son baudrier.
Ombert regarda cette pièce du costume de son beau-père et se réjouit en la voyant noire comme du jais.
— Un marmiton ! poursuivait la Bourdaisière, un marmiton qui parle égyptiaque et phénician comme un clerc en magie.
L'explosion était complète, et l'ingénieur satisfait.
— En ce cas, dit Ombert qui avait reconnu Zéa dans les comparaisons élégantes du vieux seigneur, je n'y comprends absolument rien ; et, à dire vrai, tout cela me paraît mystérieux et inexplicable; à moins que. depuis que Jésns-Christ m'a renié pour sien, Mahom n'ait résolu de se mêler de mes affaires.
Le baron ne voulait pas instruire son beau-père des rapports qu'il avait eus avec les bohémiens: sur ce point il resta muet, mais il laissa parler sa haine contre le duc d'Orléans, qui était évidemment le ravisseur de Catherine, et il engagea le vieillard dans les projets de vengeance qu'il méditait. ]^ peu de mots prononcés par Zéa ne le rassurait que médiocrement. Il comprenait fort bien que (^alberine était hors du pouvoir du prince, mais n'avait-elle pas été entre ses mains un jour, une heure? celte pensée le torlnrait. Il brillait de voir la bohémienne et de l'interroger. Mais, quelle <pie fût la solution de ce grave problème, où son honneur, son amour, sa vie, étaient intéressés, il jurait au duc d'Orléans une haine éternelle, et se promettait, dans son duel avec un ennemi si puissant, de ne reculer devant aucun moyen qui pût assurer sa vengeance. La perte de ses biens el de son rang avaient cessé de l'occuper, et il eût échangé volontiers la certitude de ne les jamais recouvrer pour celle de frapper au cœur l'homme qui par deux fois avait porté les mains sur Catherine.
Cependant la Bourdaisière ne tarissait pas; Ombert saisissait dans les récits diffus du vieillard quelques détails intéressants, et laissait passer le reste, comme un vanneur secoue les fétus légers mêlés aux grains plus lourds, qui restent seuls dans le van.
L'EXCOMMUNIÉ
Le ilernier coup.
Quelques heures se passèrent ainsi, pendant lesquelles le baron reprit un peu de calme. 11 fit disposer un appartement pour son beau-père, qu'il laissa enire les mains du juif et du barbier, cbargés de rendre au vieillard le costume et l'air d'un geniilliomme; il chargea en oulre son liôlc, qui était un homme grave et sensé, de surveiller le barbier et de le mettre à la porte aussitôt qu'il aurait Gui sa besogne, puis il moula à cheval et se rendit chez un baigneur.
Tant de nouveaux sujets de préoccupation ne lui avaient point fait oublier l'heure du rendez-vous. Il s'était muni du gant rose qu'il devait rendre à la dame inconnue, et les soins qu'il prenait à sa toilette de corps annonçaient qu'à son insu peut-être une arrièrepensée quelque peu cavalière s'était barricadée dans un coin de son cervelet. Arrivé chez le baigneur, qui était logé à quelques pas de l'hôtel Saini-Pol, Onibert congédia Beriram, a qui il ordonna de rejoindre le sire de la Bourdaisière, puis il s'abandonna aux délices du bain.
Une lietire après, il sortit d'une mer de parfums et d'essences, éveillé, fringant, rose, et il commença à se promener autour de l'hôiil Saint-Pol.
I.,e vent s'engouffrait parfois dans son surtout de velours noir fourré de martre zibeline, recherche exquise pour le temps, et découvrait son justaucorps de damas couleur de pensée, broché de rinceaux d'or.
A le voir si bien paré et pourléché, comme on disait alors, l'oreille rose, la plume an vent connue une llamme, et la moustache bravement retroussée, nul ne se fût douté de la situation misérable et des sombres projets du baron. Le fait est qu'il avait mis ses soucis de ( Ole, et qu'il avait ajourné au lendemain toute affaire sélicuse.
Sa haine était de celles qu'on peut laisser dormir, parce qu'on sait quelles s'éveillent au besoin, et Ombcrt ne craignait pas de laisser refroidir son courage. Le jeune page de la veille ne tarda point ■à pariitre : il posa mystérieusement un doigt sur sa bouche cl fit signe à Omberi de le suivre. A chaque fois qu'une senliiielle ou un majordome s'cnqiiérail du nom et des qualités du baron, celui-ci laissait parler son guide et admirait la présence d'esi)rit et la sagacité précoce qui s'acquièrent au service des dames. Enfin, après avoir traversé de vastes cours et des jardins magnifiques, il arriva au pied d'un pciit escalier à vis, orné d'une balustrade découpée à jour. L'escalier s'enroulait fort gracieusement sur lui-même, et grimpait comme un pampre au long d'une grosse tour ronde et ventrue qui ressemblait à un tonneau. Le page montra du doigt à Omhert l'escalier, et entra lui-même dans la tour par une porte du rez-de-chaussce. Quand le baron eut franchi quelques marches, il s'arrêta tout .i coup; une vive contestation paraissait engagée à la porte que le page lui avait désignée.
— Je vous répète, monsieur de Savoisy, disait une suivante, que je vous connais fort bien et que vous ne ressemblez point au portrait qui m'a été fait par madame de la personne qu'elle aliend ce soir.
— Et moi je tous jure, damoiselle, répondait Savoisy, que c'est à moi que madame de Vie a donné rendez-vous. Pour première preuve de ce que j'avance, voici un bracelet fort précieux que je TOUS offre et vous prie de porter pour l'amour de moi ; pour seconde preuve, je vous prendrai un baiser entre le nez et le menton, et je crois que nous devons tomber d'accord.
— Point, monseigneur; gardez vos bijoux dont je n'ai que faire ; quant au baiser, vous ne l'aurez point de mon gré, et vous n'entri-n z point. Ce rendez-vous n'est pas ce que vous imaginez ; le ca- « aiier que mad:ime attend ce soir est un ami de son mari, et, de plus, il e;l porteur d'un gant de madame auquel je dois le reconnaître. Pouvez-vous me montrer ce gage?
— Cordicu I ma mie, s'écria le jeune comte, je suis bien bon de solliciter ici par prière ce que je puis obtenir par la force.'
En achevant ces mots, il s'efforçait d'entrer malgré la suivante, qui ré-i>iait sans appi'ler, quand Ombcrt jugea à propos d'inierveiiir. Il prit Savoisy par le bras, et, le tirant à part :
— llonseigneur, lui dit-il, vous plairait-il de me suivre à quelques pas d'ici ?
Savoisy, pensant qu'il s'agissait d'un duel, fit bonne contenance et descendit à la suite du baron. Mais son ctonnemcnt fut grand quand il vit celui- ci se diriger vers l'hôtel des Lions.
— Que me Tcut ce diable d'honiuie? peusait-il.
L'hôtel des Lions était une ménagerie qui devait son nom à la grande quantité de lions que les rois de France y faisaient nourrir. Quelques-uns de ces animaux étaient enfermés dans des cages de ' fer, d'autres erraient plus liliremcni dans des cours creusées dans le sol cl entourées d'un garde-fou.
Onibert, sous la conduite du page, avait traversé l'hôtel des Lions. et il avait remarqué un de ces monstres que sa vigueur et sa férocité avaient fait reléguer seul dans une des cours qui était la plus éloignée des gardiens. C'était là qu'il conduisait Savoisy
La lune était déjà levée et brillait dans le ciel encore rouge au couchant. Quand il fut parvenu auprès du garde-lou, Ombert jeta dans la cour une échelle qui se trouvait à sa portée, puis il posa son riche surtout sur le bord de la balustrade, et tirant de sa poitrine le gant rose de la dame de Vie, il le montra au jeune comte.
— Monseigneur, lui dit-il, vous avez entendu que le porteur de ce gage sera reçu chez madame de Vie. Il ne tiendra qu'à vous do le lui présenter dans un quart d'heure, mais il faut auparavant le mériter. Il vous souvient que dans votre enfance on vous conta qu'im puissant roi de ce royaume, bref de taille, mais grand de cœur, disputa un jour sa couronne à deux bêles farouehcs, afin de donner à ses courtisans une preuve de son courage. Aujourd'hui, mon jeune seigneur, nous autres, simples gentilshoninies, nous affrontons de tels périls comme d'autres courent la bague, pour un rien et par jeu, pour le gant rose d'une dame, tant les hommes ont grandi depuis le roi Pépin en prouesse et galanterie.
En achevant ces mots, Ombert jela dans la cour du lion le gant de la dame de Vie.
Il se fit un silence.
Savoisy pâlissait et cherchait peut-être une défaite : tout à coup il se souvint de ses ancêtres, et le sang de sou cœur jaillit à son visage; il jeta un regard au-dessous de lui, et vit le lion qui dormait ou feignait de dormir sur les débris de son repas du soir, à l'extrémité opposée de la cour.
— Soit, dit-il, et maintenant au plus agile!
En parlant ainsi, il sauta lestement dans ce champ de bataille creusé comme une fosse, et dont le pavé n'était pas à plus de vingt pieds au-dessous du sol. Ombert s'élança après lui, et enleva à la pointe de sa dague le gant que Savoisy était au moment de saisir.
Le lion ne fit pas un mouvement, et les deux chevaliers pouvaient remonter sans risque; mais Ombert ne se contenta pas d'un triomphe si facile ; il renversa l'échelle que Savoisy avait déjà dressée contre le mur, et après avoir fait tournoyer au-dessus de sa lêle sa dague, à laquelle était fixé le gant, il secoua son arme, l'air siffla, le gant alla frapper le mufle du lion.
Le monstre tressaillit comme s'il eût été piqué par une guêpe, puis il se dressa lentement, bâillant, détirant ses membres comme un chat, et feignant de ne point voir ses deux imprudents adversaires.
Enfin il fit entendre un rugissement sourd et commença à battre ses flancs de sa queue, mais sans faire mine d'avancer.
Cependant Savoisy avait tiré sa dague, et, voyant qu'il n'y avait aucun moyen d'esquiver le combat, car Ombert avait mis un pied sur l'échelle renversée et la tenait fixée au sol, il s'était rangé auprès du baron, mais à un pas en arrière.
Ombert, impatient, se tourna vers Savoisy et lui dit :
— Eli bien, monsieur de Savoisy, voici un lion d'humei;r fort débonnaire : irons-nous à lui ?
— Oh 1 non ! s'écria Savoisy, qui parlait de la gorge, il vaut mieux l'attendre, je crois.
— Je le voudrais ainsi, ditOmbert, mais il faut en finir... Etes-vous prêt, monsieur?... Et il tourna la tôle vers Savoisy.
M;iis la lutte s'élait trop longtemps prolongée, et le jeune courtisan éiait à bout de son courage; ses joues étaient marbrées de teintes violettes, ses lèvres piles se plissaient encore dédaigneusement, mais ses dénis claquaient et ses yeux se fermaient malgré lui.
Ombert cul remords de l'avoir réduit là, il le secoua par le bras, et l'encourageant d'un Ion à la fois sévère et bienveillant :
— Allons, monsieur, lui dit-il, pensez à Totrc père, qui dort couché dans les caveaux de Notre-Dame.
Savoisy fit encore un effort, il redressa la lêle et se remit un peu ; mais ses yeux, «pii se rouvraient, rencontrèrent le lion dont la eriiiiere se h( rissait cl dont les rugis>ements croissaient conune le bruit d'un orage qui s'approche. A celte vue, sa raison s'égara, et il perdit toute pudeur et tout empire sur jui-niciue. |1 s'échappa dc^
L'EXCOMMUNIÉ
mains d'Oiiiberl, qui lui lendail en vain l'ccliello cl l'eugageaii à remonter, et il se réfugia dans une excavation pratiquée dans la maçonnerie. Celte sorte de niche, où un appât attirail le lion quand le gardien voulait uettoyer la cour, pouvait être close par une grille qu'un ressort tenait en ce moment levée et qui se bjissait au besoin comme une lier>c poui enfermer le lion.
Savoisy, que la terreur rendait aveugle et sourd, s'était à peine blotti daiis cet asile, où il se croyait à labri de tout danger, que le lion p(>us>a un rugissement plus "perçant; une épaisse vapeur jaillit de ses naseaux.
Omberl s'élança el baissa la herse. Quand il lera les yeux, le moustrc avait repris sou attitude calme el fixait sur lui ses yeux fauves.
Tous deux se contemplèrent pendant un moment.
Cependant le lion semblait s'affaisser sur lui-même comme s'il eût voulu se coucher. Omberl, las de tant de délais, ramassa l'échelle qui se trouvait à ses pieds, la brandit au dessus de sa lèle, el la lança contre le noble anim.il. qui en reçut le choc sans sourciller, mais dont les yeux lancèreni un double éclair; tout à coup sa queue se roidit comme un ressort qui se détend, et eu deux bonds il se trouva aux pieds d'Ombert.
Le téméraire chevalier ne fil point un pas eu arrière, il enfonça sa dague dans la gueule ouverte du lion, qui brisa comme un verre celle arme de parade, et de la main gauche il piaula un poignard dans la nuque du mousire, la lame pénétra entre deux vertèbrej el trancha la moelle cpinicrc.
Tous deux roulèrent dans l'arène el furent couverts du sable que leur choc avait fait voler; mais Omberl seul se releva, il posa nu pied sur le corps du lion, qui râlait el bavait une écume sanglante, et retira avec un grand elfort son arme, qui était engagée dans la plaie ; puis ayant réparé le désordre de ses vêtements, il ramassa le gant de la dame de Vie et s'approcha de la grille derrière laquelle Savoisy se tenait accroupi dans une attitude de morne désespoir et de confusion.
— Monseigneur, lui dit Omberl, tous ferez mieux une autre fois; un bon genliUiounue peut sans honte reculer devant un adversaire aussi nouveau pour lui, et un gros d'.\nglais ne vous eût point vu lâcher pied, j'en réponds. Je pourrais me venger en vous laissant ici, mais à Dieu ne plaise que je couvre de honte un nom comme le vôtre. Sortez ! ma seule vengeance sera de vous laisser l'honneur d'une victoire moins difficile à remporter que vous ne, l'avez cru, el qui pourrait d'ailleurs me nuire auprès de messieurs les princes. Pour v:>ii.., qui vivez dans leur intimité, on vous pardonnera facilement la mon de ce brave lion. Si vous conscniez à me rendre ce service, je vous demanderai en outre votre d.igue en échange de la mienne qui est brisée.
Savoisy, versant des larmes de houle et de regret, se dépouilla de sa dague et attacha h son coté le fourreau vide du baron.
— Hélas! monseigneur, dit-il à Omberl, prenez tout ce qu'il vous plaira, je ne tiens plus à rien depuis que vous m'avez ravi l'honneur.
— Point, dit Oiubert, l'honneur ne vous est point ravi, et vous avez fait ici mieux que je n'attendais de votre éducation efféminée, et aussi de votre âge, qui est encore fort tendre. Cette leçon vous ser> ira; quittez nue arrogance qui ne vient point de vous, mais gardez toute votre fierté. Je répond.s à vous de vous-même; recevez-en ce gage.
' Et il lui tendit la main ; Savoisy recula d'un pas.
— Ah! monseigneur, s'écria-i-il, je suis deux fois vaincu; j'en veux croire la parole d'un homme tel que vous. Oui, vous me rendez l'estime de moi-même ; mais je ne croirai pas à la vôtre, et je u'accepterai point la main que vous m'olfrez si généreusement, à moins que vous ne consentiez à ra'imposer un châtiment.
— Lequel? dit Omberl étonné.
— Celui dont les vieux chevaliers, que vous égalez en valeur et en courtoisie, iniligeaient aux vaincus. Je veux, monseigneur, rendre un récit fidèle du haut fait dont vous m'avez rendu témoin à la dame que vous aimez le mieux.
— J'y consens, répondit Ombert en lui prenant la main, et je vous autorise à conter cette histoire à la baronne de Roche-Corbon, s'il vous arrive de la rencontrer par hasard.
Omberl appuya sur ces deux derniers mots en souriant sans amertmne, puis il sortit de la cour à l'aide de l'échelle, qu'il lira après lui el qu'il replaça au lieu où il l'avait trouvée.
Use dirigea ensuite vers l'escalier tournant, au pied duquel la sui- Tantede madame de Vie ratleudjildans une vive anxiété. Il montra le gant rose â la jeune damoiselle. et fut introduit d;ins ime salle richement ornée, où il était attendu par la dame de Vie, qui ignorait la scène qui venait d'avoir '
Diane de Vie n'avait point d'âge : il y avait des jours où l'on pouvait lui donner moins de dix-huil ans, el dos jours où ellti en avait trente ; son aplomb en certaines affaires égalait sa légèreté en d'autres. Elle avait l'esprit de l'intrigue, elle avait la persévérance, mais elle n'avait pas la patience, qui est le génie de l'intrigue.
Veuve d'un vieil époux qui avait consenti à payer les faveurs de la cour par un complet renoncement à celles de sa femme, Diane était retombée depuis peu de temps sous le jnug du seigneur de la Uoussaye, son père, vieux serviteur du roi Charles le Sage.
L'estimable hobereau, indigné des mœurs de la nouvelle cour, s'étaii depuis longtemps retiré dans ses terres, où Diane, élevée sous ses yeux, avait subi de loin l'influence des mœurs de son temps, sans doute en vertu de celle loi physique qui fait bouillonner périodiquement le vin dans les caves pendant la saison des vendanges.
Diane n'avait jamais connu la comtesse de la lloussaye, qui était morte en lui donnant le jour. Jamais vipère plus svelie, plus agile, plus frétillante, plus sifflante, plus diaprée, n'avait déchiré le ventre de sa mère.
A peine mariée, elle avait entraîné le sire de Vie à la cour, où les derniers jours du vieillard avaient été dorés de quelques dignités tardives dont l'éclat l'avait aveuglé sur les désordres de Diane.
Le seigneur de la Houssaye, tant que vécut son gendre, se contenta de gémir dans ses garennes, sises tout auprès de Nemours; mais à la mort du sire de Vie il ramena sa fille sous le toit paternel et lui infligea la plus active surveillance. Mais, comme on ne songe pas à tout, il fut permis à Diane d'entretenir une étroite liaison avec une de ses cousines, la dame de Sarnbrejeu, fenmie sans mœurs el sans tenue, qui était parvenue à fasciner le seigneur de la lloussaye son oncle au point que celui-ci lui confiait souvent Diane, qu'elle emmenait avec elle à Nemours.
Or les deux cousines ne pouvaient être en plus mauvaise compagnie que quand elles se trouvaient en lêie-àlêie. Un jour qu'elles prenaient ensemble le diverlissement d'une promenade à cheval qui avait pour but un double rendez-vous, il leur arriva d'êtie rencontrées p;ir les gens du duc d'Orléans, qui les enlevèrent comme on l'a vu dans un précédent chapitre.
Diane, pendant le temps qu'elle avait passé à la cour, avait tout mis en usage pour séduire le lieutenant général du royaume, non qu'elle éprouvât pour lui un goût plus vif que tous ceux qu'elle avait déjà satisfaits, mais afin d'arriver aux affaires à l'aide de la faveur du prince el de l'empire qu'elle espérait prendre sur lui. Mais, trop pressée de se donner, co;nme la plupart des femmes, car son cœur avait fini par être de l'enjeu, elle avaii écbnué devant l'inconstance du prince; comme tant d'autres elle avait en son jour.
Le duc d'Orléans élait doué d'un tact très-fin, et il avait en outre une grande expérience de l'amour sérieux, (pii n'éi.iii plus pour lui qu'une de ces langues mûries qu'on sait à fond, maiA qu'un ne parle pas.
Il avait deviné Dianfi, et de ce jour elle ne lui avait plus inspiré que du mépris et presque du dégoût.
Il avait donc constamment repoussé les avances de la jeune ambitieuse, et s'était toujours refusé à renouer avec elle, làchelé qu il commettait parfois eu faveur d'aulrcs femmes quand le caprice lui en venait.
Dans plusieurs occasions, mais surtout dans une circonstance récente, il avait prolondémenl humilié Diane en lui préférant à Fonlaibleau Berlhe de Sanibrejeu, qui était moins belle que sa cousine, mais qui avait pour elle l'attrait de la nouveauté et celui d'un genre d'esprit qui plaisait fort pendant une heure.
Après celle cruelle soirée, suivie d'une nuit solitaire, outrée et résolue à regagner le prince ou à se venger de ses dédains, Diane avait pris le parti de se rendre à Paris avec sa cousine, qui, oubliée comme un rêve par le duc d'Orléans, était partie le matin pour retourner à Nemours. Il n'en élait pas de même de la dame de Vie, artificieuse et pleine de grâces à la fois composées et naïves ; elle parvint à intéresser, par des demi - confidences et par d'adroites flatteries, Is.ibeau de Bavière, sa royale rivale, et elle avait reparu la veille aux yeux du prince, forte de la faveur do celle qui la devait le plus redouter et haïr.
Le duc d Orléans n'avait qu'un mol à dire pour faire tomber Diane du rang où elle étail montée ; mais ce mol, Diane de Vie savait que le duc "d'Orléans ne le dirait jamais à Isabeau de Bavière.
Après lout, ce n'était qu'un acheminement.
Ainsi placée, la dame de Vie avait tourné les yeux autour d'elle et avait rencontré pour la seconde fois ce baron de Roche-Corbon, dont la mine hautaine, le courage et la rare vigueur l'avaient d'abord intéressée. Elle avail appris de Berlhe de Sambrcjeu, qui tenait ces détails du prince, les outrages que le duc avait prodigués au baron, el elle s'était plu à voir dans le beau gentilhomme un vengeur, uu
L'EXCOMMUMl'.
ani;iiu. ei peiii-èiro aussi un mt>yoii do Iransaoïiou avec le prince, doiil elle espéi-.iit icnir un jour la vie enlre ses mains.
Car Diane n'avait point analysé I étal de son cœur à l'endroit du duc d'Orléans ; tant de sentiments oppost's y étaieni en lutte, qu'elle ne formait point de projets arrêtés.
Il s'agissait seulement pour elle de réunir des élémenls nui pussent servir à sa haine ou à son amour, à sa vengeance ou à sa fortune, el provisoirement à ses plaisirs.
Le baron lui offrait ions ces éléments à la fois.
Quand il sortit de chez elle, le confiant Onibeit n'avait plus un secret pour la dame de Vie. 11 avait conclu avec elle une alliance offensive ol défensive: elle avait affermi et dirigé ses projets, el il était bien convenu qu'il viendrait cliaiiue soir lui rendre coniplc de ses démarches.
— Enfin, disait-il en se frottant les mains et en s'enfonçant sous ses fi'Urrures. car l'air du malin était fr.iis ce jour-li, enfin j'ai une amie (t je sais par où cummencer !
Et il se dirigeait vers l'hôtel du duc de Bourgogne : cnmme il tournait l'angle du nuir, il se semit doucement touché à l'épaule.
Le page.
Avant d'aller plus loin, nous croyons nécessaire ou pliilôt convenai'le de jcler un coup d'œil en arrière el de faire une couric halle, p.>ur donner aux traînards le temps de nous rejoindre. D'ailleurs, les dernières fredaines du héros de celle histoire pourraient avoir indisposé le lecteur ou la lei trite contre lui; il est temps de rappeler les griefs dont il cherche à se consoler et à se venger en même temps, el qui >euls peuvent expliquer el peut-être excuser sa conduite quelque peu légère. Ueveuons donc à la chàlelaine de Roche-Corbon; et d'aburd, sans parler des entrevues secrètes que son illustre amant a su obtenir d'elle, et qui sont relatées en leur lieu et place , nous demanderons s'il est croyable qu'on ait pu la transporter à Paris tout à fait contre son aveu; que pendant un trajet de cent lieues elle n'ait pas une fois trouvé le moyen d'échapper à ses ravisseurs, et qu'en UD temps où une dame de Vie et une dame de Sanibrejeu trouvent un chevalier assez courtois pour les délivrer malgré elles, conmie ou l'a vu plus haut, une honnête femme ne rencontre pas dix champions tout prêts â je faire rompre les os pour lui rendre la liberté.
Son, et l'on est contraint d'admettre qu'avant de la quitter le ravisseur avait eu le temps d'obtenir son pardon, et qu'il ne rejoignit son cortège qu'après avoir fait de sa victime une complice.
S'il eu était de la sorte, on serait en ouli'e couduil à supposer que le resscnliment de Catherine n'aurait pas été bien profond, car il avait cédé à quelques mots échangés à la hàie.
Le comte Adhéniar, obligé d'escorter le duc d'Orléans, n'avait pu distraire que quelques heures des devoirs de sa charge, il avait fait ce coup à l'insu du prince, et même de la plupart de ses gens. C'était là du moins ce qu'il avait affirmé à Catherine, en lu suppliant de céder à la violence qu'il se voyait contraint de lui faire, 'et en lui jurant que des circonstances de la plus haute iinpurlauce le contraignaient d'abandonner aux soins des subalternes celle qu'il aurait voulu ne pas quitter d'un jour. Il ne devait plus la revoir qu'à Paris.
Parmi les circonstances auxquelles le comte avait fait allusion, il en était une qui eijt suffi a expliquer son absence dans un moment où il avait de» faveurs à demander el des pardons à obtenir.
La reine avait fait prévenir le duc d'Orléans qu'elle irait à sa rencontre, si sa sanlé le lui permettait. Ou ccmiprend que le prince, jaloux de faire à sa royale amie un accueil digne de son rang, devait tenir à la présence du comte Adliémar, dont le ton, l'esprii et louie la persoiHie agrc lient fort à madame Isabelle. Dune autre pari, le comte ne pouvait pas emmener Catherine avec lui et la rendre specbtricedes désordres du prince; n'eùi-elle pas élé reconnue el couséqui-mmeul compromise au milieu de tous ces soudards; puis elle eûi nécessairement attiré les regards du prince, el le comte était fort jahiux.
Bref, les choses étaient ce qu'elles devaient être : l'amant aimé
ii'a-t-il pas raison en tout ce qu'il fail? Calheiino, qui n'avait montre au conue que de rindignalion, connnença par trouver qu'il agissait fort cavalièrement avec elle; puis elle avait aperçu mille raisons (pii l'excusaient, sans s'avouer à elle-même la seule qui pûi l'absoudre.
Cependant il s'en fallait de beaucoup que ce nouvel amour eût chassé tous les souvenirs d'une affection plus sainte et plus ancienne. Les derniers malheurs du baron l'avait rendu intéressant. Catherine pensait à lui aussi souvent qu'à son amant, en qui Ombert n'avait pas trouvé, lors de sa chute, la délicatesse ella générosité qu'en pareille circonstance un rival aurait pu attendre de lui.
Ombert pouvait être nu mai i trompé, mais mm pas un mari ridicule ; on ne voyait en lui ni la présoniption, ni l'aveuglement, ni la frivolité, qui découragent l'inlérôt et qui prêtent à rire. D'ailleurs la violence bien connue de son caractère laissait toujours planer sur l'avenir de ses disgrâces conjugales la probabililé d'un dénoûmenl tragique. Aussi n"avail-il point cessé d'être pour Catherine un objet de respect el d'appréhension plutôt encore que de pilié.
Ce dernier senlimeni était rarement inspiré par Ombert; il y avait dans ce rude et solide baron une énergie vivace qui le rendait encore redouiable, alors qu'il semblait avoir lui-même tout à craindre, et les moines de Marmouliers, au fort de leur iriomphe, ne tenaient p.is leur ennemi pour abattu. On le savait parti pour Paris, où il pouvait trouver des ressources inattendues. On se rappelait l'air allier et faiouche donl il avait accueilli lesanaihènics de l'Eglise ella citation du roi; ces arrière-pensées empoisonnaient la joie el la paix monacales.
Le vieux dom Hélias lui-même, en respirant l'air frais du malin sur sa terrasse, fronçait légèrement les sourcils à chaque fois qu'il voyait à travers les brumes de la Loire la tour ennemie se dresser menaçante sur son vieux roc.
Il avait défendu qu'on rétablît le ponl-levis et qu'aucun des moines s'inlroduisil dans le châleau, que l'amour chez (juelques vassaux, et la crainte parmi le plus graud nombre, protégeaient contre toute tentative de spoliation.
Cependant le voyage de Catherine s'était poursuivi et terminé sans avenlures. Le chef de son escurie, homme de moyen âge el de manières qui sentaient plus le soudard que le geuiilhomme, n'avait jamais échangé avec elle que le peu de mots exigés par les soins d'un service attentif el respectueux, et les hommes d'armes qui prolégoaienl sa marche ne ravaiont jamais approchée.
Arrivée de nuit à Paris, el introduite avec mystère dans une maison de cliétive aiiparence, mais dont l'inlérieur était poinvu de toutes les recherches du luxe, Catherine avail retrouvé avec bonheur le service des femmes qui lui avait manqué pendant plusieurs jours.
Mais ces nouvelles caméristes (chose étrange!) étaient aussi discrètes ou plutôt moins instruites que le silencieux personnage qui l'avait amenée. Depuis deux jours, qui lui avaient semblé bien longs, elle aiiendaii quelque changement à cette vie monotone, quand un page de bonne mine fut introduit près d'elle à un instant où, accablée de son isolement, elle pleurait sur celle Bible qui lui éiait seule restée de tant de biens perdus, de tout un passé si loin d elle.
Le page mit un genou en terre, et tirant une lettre de sa jaquette:
— Belle madame, dit- il, voici qui séchera vos larmes, si, comme je n'en doute pas, l'absence les fait seule couler.
Caiherine, trop vivement émue pour remarquer l'inconvenante familiarité de ce propos, se saisit avidement de la lettre et se hàla d'en iiinipre le sceau ; mais à peine eut-elle jeté les yeux sur le vélin :
— Hélas ! s'éci'ia-i-elle, voire maître, beau page, a trop bien pensé de moi s'il m'a crue assez docte pour déchiffrer ce précieux grinioii'i' ; il me faudrait une heure pour Pépeler, et mon impatience ne saurait souffrir ce délai,..
— Bien que peu clerc, madame, je pourrai vous assister en c<t point, car uiouseigneur a dicté cette lettre devant moi, el Dieu merti. ma mémoire en est fraîche.
— (Juoi ! devant vous'.'...
— Oh ! je n'étais pas seul ! car je ne ?nis pas encore entré si avai.t dans sa confidence, monseigneur ne dit devant moi que ce qu'il veut bien qui soit su de tout le monde.
— De tout le monde !
— .Mais à peu près, les maris exceptés; il y avait là quelques seigneurs compagnons de mou maître, el parmi eux monseigneur d'Orléans , que le récit de votre eidèvement a passablement diverti : on s'est fort égayé surtout de mori-ieur votre père ei de la mine qu'il faisait attaché à cet arbre... Vous voyez bien que je sais tout
cela. Quoi I v(ms pleurez .' là ! gageons que c'est au sujet de votre
père. Maladroit que je suis, j'aurais dû taire ceci; l'amour filial est ce qui meurt en dernier dans le cœur d'une fille, cela survit à bien des choses. Pardon, madame, oh! je vous ai manqué!...
— Trêve d'cÂcuses Insultantes... Mais, au nom du ciel, au nom da
•EXCOMMUNIÉ
votre mère, ji-mic liommc, parlez moi de mon père ; on m"a séparé de lui violcninieiit et tonlre mon aveu, j'ignorais qu'il pûl ôtrit iiisulié par celui en qai j'avais mis tmile nui confiance. Maintenant je crains loul; parlez, (pi'est-il advenu de mon père?
— Ne voulez-vons pas avant luul, madame, prendre lectnre de ce billet .'
— Mon père! mon père 1 s'éeriait Catherine en versant un torrent de larmes.
— Je lui ai parlé de vous hier an soir; je vous parlerai de lui ce malin, mais si je soulève de votre cùMir la lourde peine (pii l'opine-se, n'ohliendrai-je point qnel(|ue merci, ma belle dame, pcmr celle dont je suis atteint? Si vous avez des beautés qui me lonchenl. j'ai des secrets qui vous importent; et je sens qn'nn baiser de votre bouche rn~e pourra seul délier ma langue qu'euchaîne le trouble où vos yeux m'ont jeté.
En débitani ces mots avec une grâce affectée et mutine, le page s'éliiil el'froniément rapproché de Catheiinc; en terminant, il osa l'altirer vers lui ; mais elle le repoussa vivement.
— Sortez! sortez! lui cria-t-elle; et, suffoquée de douleur, de honte et de colère, elle se laissa tomber sur une chaise qui se trouvait près d'elle.
Le page, debout et la tête inclinée, la contempla longtemps d'un regard girolond et singniier; lorsque enfin Catherine écarta ses miiins qui voilaient son visage, l'expression sérieuse et solennelle du jeune homme la saisit tout à coup, et elle comprit qu'il y avait un mystère dans loule la scène qu'il venait de jouer.
— Oh 1 mon Dieu ! mon Dieu ! s"écria-l-elle, où suis-je, et que veut dire tout ceci?
Le page, tombé à deux genoux devant Catherine et baisant le bas de sa robe :
— Vous êtes, mïdame, répondit-il, dans une des m&isons de plaisance d'un grand seigneur qui vous abuse. Vous êtes dans un de ces palais dont les reines régnent peu de jours. Aujourd'hui servies, adorées, entourées de respects menieurj, d hommages ironi(|nes, d'iiisnltes de bas lieu ; demain chassées ou échangées et réduites à des ressources qu'il n'est pas besoiu que je vous nomme Mais vous ne me croyez, point, sans doute, et vous pensez qu'admise à la cour comme votre rang l'e\ige, un impénétrable mystère entourera votre liaison Délrompez-vons, madame, il n'en peut être ainsi. Le patronage du (iirnle Adhémar ne saurait vous produire avec éclat dans une cour autre que celle des .Miracles, et son amour n'est pas de ceux qui ennoblissent une fcnnne. Les mauvais lieux de Paris sont riches de ses abandons. C'est pendant une orgie qu'il a dicté cette lettre où il se plaint des devoirs qui le retiennent loin de vous, et celte lettre n"e>l pas la seule que j'aie à remettre aujourd'hui, en voici deux dont le sceau est le même, vous pouvez comparer : celte adresse est à mademoiselle Orpliise, et eella-ci à madame Jehanne, mes seules vraies amours. Vous palissez, ahl C'est d'amour encore!
Après un Instant de silence :
— Ah ! madame, pnursnivit-il en joignant les mains, que tout ceci vous louche et vous éclaire' Vous comprenez bien maintenant que j'ai mamiiié au respect que je vous porte pour vous rendre à ('elui que vous vous devez à vous mâme, et pour vous faire apercevoir votre siinaliim actuelle dans toute son horreur; car enfin tout antre
3 ne moi, chétif, cûi pn se rendre pins coupable, et votre beauté est e celles qui l'ont oublier le d.ingcr. Mais votre dédain me prouve que vous avez en voiri' force une confiance trop naïve; c'est encore là un daniier contre lequel je veuv vous prémunir. Sachez donc qu'ici toute femme est à la merci de mou maître connue de ceux qui savent les secrets du logis.
Et le page poussa un ressort caché sous une frange de la chaire dont le dossier se renversa. Catherine, saisie par des liens invisibles et réduite à une immobililé absolue, jeta un cri qui fut arrêté sur ses lèvres par les ardents baisers du page; alors, dans une dernière convulsion de rage, elle (il gémir sans les rompre les liens qui l'étreignaicnt, puis ses yeux à demi voilés blanchirent, sa tête qui luttait retomba mollement en arrière, et des yeux jaloux n'auraient pu distinguer dans ses traits et dans la molle attiiude de son beau corps si elle avait perdu loui sentiment ou loule colère de l'outrage.
Quand ses yeux revinrent au inonde, elle se vit assise et crut avoir rêvé; à ses pieds était le page, doul le pourpoint ouvert laissait échapper la gorge dorée de Zëa.
Cette vue fit tressaillir Catherine, qui s'inclina vers la bohémienne cl lui tendit la main; cependant elle rougissait, soit que la vie revint par degrés à ses joues, suit qu'un reste dinceriilnde luttât dans son esprit contre l'aspect rassurant des charmi's à:; la boliémienue.
Zéa baignait de larmes la main de la ch.àlelaine; il y avait dans cette douleur un nouveau mystère que Catherine crut avoir pénétré.
— Pauvre fille, dit-elle, il l'a donc aussi trompée car tes pleurs médisent a«sez que lu es ma rivale?
— Oui, ta rivale, dit Zéa, qui songeait à Ombcrl. Mais je n'ai pas été trompée. On ne trompe q\ie les grandes d.iinos. Une fille telle que moi ne vaut pas un mensonge.
— .Mon enfant, dit-elle en interrompant Zéa, tu es sans doute quelque fée, car loul eu loi est élrange et mystérieux, et tu as jeté sur moi tes charmes qui ont ironblé ma pauvre tête; il y a des iiislanls où je lis dans tes veux le saint amour d'un ange, et d'antres (jù j'y vois hrilliT une ilanime qui n'est pas du ciel. Tu m'as montré des dangers et des crimes dont Je n'avais pas le soupçon. Kn moi est entrée une autre àme (pii n'est pas soeur de celle que Hieu m'a donnée; ton regard me repousse cl m'attire; en tout autre lieu je le fuirais peut-être, mais ici je m'attache à loi, il faut que tu m'arraches à ces pièges, à ces noirceurs.
El, se levant précipitamment, elle courut s'agenouiller sur les mai' ches d'un prie-Dieu à l'anire extrémité de la chambre qui était uii oratoire. Zéa s'élança auprès d'elle, et, la saisissant dans ses bras :
— No crains rien de moi, bonne sœur, lui dit-elle, i| faudra bieu que d'abord je me venge, car, vois-iu, oh! tu me fais bien souffrir sans en avoir aucun soupçon; mais an fond je sens que je l'aime, et 11' bi>Mlienr le reviendra par moi. l'xoule, je vais le quitter, il le faut, MKiis ([nanil la nnil sera tombée je reviendrai, lu m'entendras sifllcr pus (le celle fenêtre, il y aura une éilulle, un asile sûr et tout ce qu'il f.iiidra, et je l'emmènerai et je te parlerai de ton père, de Ion Oinbirt qui l'aime, de ton Omberl que tu perdrais à jamais si tu jja.ssais une nuit de plus sous ce toit, car alors tu serais coupable.
— Coupable ! murmura Catherine en jetant au page un regard inquiet, hélas! suis-je donc innocente?
— Innocente, n'imporle : les anges de ton Dieu ne sont pas innocents, et pourtant ils ne peuvent être coupables. Un docteur t'expliquera ces sublililés quelque jour.
En achevant ces mots lu page serra Calherine dans ses bras en lui disant adieu; l'orgueilleuse châtelaine lui rendit caresses pour caresses. Une communanlé de peines avait rendu sœnrs ces deux femmes, que d'étranges hasards pouvaient seuls avoir rappro.ehées, et cette séparation, qui ne devait durer que quelques heures, leur arracha de ces torrents de larmes dont les yeux des femmes recèlent d'intarissables sources.
Demeurée seule, Calherine un peu soulagée s'étonna du calme où la laissait la ccriitiide d'une trahison qid ruinait tontes ses, espérances. Tout ce qu'il y avait en elle d'énergie avait élé dépensé dans la scène où elle venait de jouer un rôle si animé iiiKiicuu; passif. Elle lonilia dans un accablement qui nélail pas s.ins quel(|uu charme; bientôt ses souvenirs l'entourèrent de ce vague léncau des songes qui émousse au regard les angles trop aigus de la réalité; ce beau page aux seins bruns, celle douce rivale dont les caresses vcnaienl d'endormir sa douleur, l'avait initiée aux premières délices d'un sentiment nouveau pour elle, car Calherine avait ignoré jusqu'alors combien l'amitié chez les femmes a de baume à répandre sur les blessures de l'amour.
Cependant 1 > nuit était tombée, le signal convenu arracha Calherine à celle douce extase el lui rendit tout à C(uip le seiitinienl de sa position ; nul obstacle imprévu ne vint adroilemenl suspendre la pi'ripétie pour faire haleter la poitrine du lecteur à venir. La fenêtre ouverte el l'échelle po-ée, Catherine moula, puis descendit, et se irouva dans un jardin dont le mur fut franchi par elle el par son guide d'une façon aussi vulgaire.
— Ilàlons-nous, dil le page, nous n'avons pas une minute el pas une parole à perdre, il e<l là sur nos pas. J'ai rencontré à un quart d'heure d'ici son escorte qu'il a laissée, au coin de la rue des Manteaux, près d'un cabaret où elle doit l'attendre. 11 n'a gardé qu'un page près de lui.
En lernùnani, il fit sauter Calherine sur un cheval que tenait par la liride un cavalier déjà coriim du Icelenr, el s'étaut placé eu croupe, il s'empara des rênes et parlil an galop.
Après un demi-quart d'heure environ, les chevaux reprirent le pas.
— Nous avons mainlenanl assez d'avance, dit le page, pour laisser souffler nos montures.
— Assurément, repartit le second cavalier, une allure moins pacifique pourrait attirer l'aitenlion du guet, et ceci ressemlile trop à un enlèvement pour qu'il n'y trouve rien à redire. Ce n'est pourtant qu'une restilulion, j'espère?
— Oh! pas encore, nous n'allons point, cher maître, à rhôlcllerie des Trois-Mnres, ce serait passer trop vite de rextrème froidure à la grande chaleur; il y a, si je compte bien, quaire grands mois entre janvier el juin, nature fait tout inesurélnent, ainsi ferons-nous s'il plait au maitre.
- Où allons-nous donc, eu ce cas?
— A l'hôtel de Bohême.
— 11 suffit, je comprends, et ce projet fait honneur à une jenne
L'EXCOMMUNIÉ
têie. Miii* parlons d'aulre chose. Où avoz-vous pris pour ce soir liceuce de courir les rues? le service duu pasie n'esi-il pas auprès de son niaitre? Je vous croyais plus avance dans la coulîdcuce du priuce.
— Il coniplail sur moi pour ce soir, mais son altenle a éié trompée, Cl le sera demain aussi, cl tous les jours suivants encore. La place irélail pas tenable, tant ces jeunes seigneurs ont d éiranges
fiensées en lêle. Maitre, devincz-nioi bien vite, car j'ai honic à parer, à vous si sat:e. des dangers que j'ai courus parmi ces dcbautlies.
— Ils oni donc reconnu ton dégniseineni?
— Au coulraire. et je vous avoue que j'ai préféré vous déplaire... Bref, en fuyant ce soir l'hôtel Saiul-1'ol, je n'osais point tourner la ifte, c'est un mauvais parti. N'esi-il pas écrit quelque part qu'une femme fut changée en statue de sel pour avoir tourné mal à propos la téie'.' Ou ne me verra plus chez le duc d Orléans; cherchez une mouclieoùbon vous semblera , il n'en manque point à la ruche; d'ailleurs on commençait à se méfier de moi.
Ici le second cavalier , qui n'était autre que Jehan le Réchin. interrompit son inierlocuieur dans une langue étrangére qui paraissait familière à tous deu^,carlenr entretien se pour^uivit »ur un ton animé.
Après environ un qnartd'lieure,la petitecavalcade, ayant débouché sur une place située à peu de distance de la porle Saint -Antoine, s'arrêta tout à coup en face d'un hMel de modeste apparence.
— Où sonmies- BOUS ici .' dit Catherine, que la cessation du monvcnient arracha au demisommeil qui l'avait surprise daus les bras de la bohémienne.
Le Réchin prit la parole :
— Vous êtes, madame, devant le seul palais qu'épargnerait le feu du ciel
si Dieu venait à le Jelian le Uéi.liin
soiifQer sur celte ville, ce qu'il ne fera point pour causes majeures à moi connues Sous ce toil habite la plus pure vertu, la plus douce beauté, la plus digne infortune de France.
— Ah! c'est madame Valentine, l'épouse du duc d'Orléans! Ainsi s'écria Catherine.
— Vous avez nommé, madame, la seule protectrice qu'il nous convint de vous otliir; maintenant...
— N achevez pas, jai tout compris; le comte Adhémar est un des favoris du prince, il a par lui l'oreille de madame la reine, il m'aurait rcpiise partout; mais le palais de Vali-utine est inviolable, inènie aux méchants. Mon séjour dans un si noble asile répondra de moi à (Imberi; ohl vous voyez que je comprends, et toul cela cet enfant y» pensé; mais je ne suis donc pas seule au monde, il y a quelqu'un ^ui m'aime et qui veille sur moi. j'ai une sœur en toi, cher frère!
£t (àitberiDe atlendrie serrait daus ses bras et couvrait de baisers
le page qui venait de la poser à terre, et qui lui rendait caresses pour caresses.
Un grand bruit résonna tout à coup aux oreilles des deux amies, c'était le marteau de la porte que le Réchin leva et laissa retomber par trois fois, après (pini !<■ buliéniieu romonta à cheval, Zéa le suivit, et ions deiiK se reiirereni dans un des angles de la place dont l'ombre leur permit de voir sans être vus.
— (.lui va là'? lit une voix cassée.
— Ouvrez! ouvrez! s'éiria Catherine, c'est une veuve, c'est une iuf(Htnnée qui vent parler à la duchesse d'Orléans.
La iiorie s'ouvrit leniement et se referma de niènn' sur Catherine. Le Laron de la Roche-Corbun avait bien couru quehpies risques.
— Ores , dit le Réchin , regagnons la bohème, noire.
— Moncœurrcste à la blanche, murmura Zéa en se retournaut vers l'hôtel.
L'oratoire de la duchesse d'Orléans.
Un viiuxct grave majorilomi! précéda Catherine jusqu'à la porte d'un appartement oi'i, après quelques pourparlers , elle fut introduite par son guide.
Une duègne vét\ie de couleurs sombres et embéguiuée connue une nonne, la fil asseoir dans une espèce d'anlichambre et disparut sans bruit par une porie latérale.
Restée seule, Catherinejeta les yeux aulour delli'.
Cite salle, comme le péristyle , comme les escaliers, était haute et sombre ; une lampe d'argent suspendue an plafond par une trl|)lechaineluidounait l'aspect d'un tombeau.
Le silence et la gravité de celle demeure tournèrent les pensées de Catherine vers la solitude du cloître.
— Oh ! le repos I|
le repos! pensail«
elle , luic cellule
étroite, une croix de bois noir, un escabeau de cliône, et, tout le
juin', assise auprès d'une croisée qui s'ouvre sur la mer, on voit au
loiii passer de blanches voiles.
La jeune et volage baronne était à ce point de son rêve qiinnd une voix douce et connue l'éveilla. Elle tressaillit, et se levant précipiJ lammenl : — (Juoi! toujours lui ! mnmnira-t-ellc à demi-voix. Sur4 pris de cet étrange accueil, un eiifanl de treize ans se tenait devaiiB Calherinc qu'il regardait avec ctoniiemeut, et, déconcerté, il rroissajl dans ses mains son bonuct de velours. La duègue qui l'escortait pril alors la parole : f
— Madame la duchesse vous députe, madame, ce jeune message^ qui est son (ils, à cette lin de vous introduire auprès d'elle. C'est I coutume de ma bonne niaitiesse d'habituer ainsi ses enfants à coni^ mercer gracieusement avec les dames et humainement avec le
FISAN.
L'EXCOMMUNIE
afOigés. Ces devoirs font partie de i'édiicalion d'un prince. L'éfî.irement de lu douleur où vous êtes plongée a quelque peu (rouble monseigneur :ui premier abord, mais le voici qui se remet el qui va vous offrir la main pour passer dans l'oratoire où madame sa mère veut bien vous recevoir.
Catherine entendit à peine ce discours prudent. — Pardonnez-moi tous deux, monseigneur et madame, dit-elle,
pardonnez-moi le trouliK- où m'a jetée l'accent de cette voix
c'est uu rapport étrange qu'une grande ressemblance de traits rend plus étrange encore.
Cependant le jeune prince, docile aux conseils de sa gouvernante, et encouragé par l'expression qui animait les yeux charmants de Catherine, uiïrit timidement sa main à la baronne , et la conduisit à travers un salon d'apparat ;usqu'à un oratoire où elle aperçut la duchesse qui brodait, assise sou» le niaiiieau d'une hante cheminée.
I.e second (ils de Valeniine, assis aux pieds de sa mère, jouait connue nn jeune chat avec \c> pelotons de soie qui bigarraient une; large corbeille.
[lien nue prévenue par le bruit qui en courait depuis longtemps en l'rance,Calhirine iieput conicinpler sans élonneuiunl la mer»
veilleuse beauté do la (luibesse.
Olle beauté, qui sni vécut à la diiulenr cl à la mari même as>cz loiiglenipsponripie l'art desoiuulcnis en ait pu éterniser l'image, brillait de lont l'éclal d'une jeunes>c qui n'i'taii plu^, d'une sérénité impossible.
Valentineélaitvèlue (le veliiiirs noir lourré d'iicrn'.iu',' ; sa lëlc nue res^ortail au milieu d'une aiirénle éliiiccl.'.iiie que ligur.iienl de larges epiuiiles d'argent dispo^éc^'lan\ sa chevelure suivant les règles dune coiffure milanaise que les fenmies du peuple ont conservée iusqn'à nos jours en .ombardie.
Séparées en ogive sur le front et plaquées sur les tempes, de larges nappe; de cheveux encadraiLiit ses joues dans l'ébène.
Elle était plus belle ainsi que les madones et les anges de pierre qui décoraient les trois portails de Saint-Martin de Tours Callierine la prit pour une sainte et s'agenouilla devant elle. La duchesse alors se leva et lit asseoir la jeune femme sur un tabouret placé près de sa chaire, puis, ayant congédié ses enfants et leur gouvernante, elle prit dans ses mains une des mains de Catherine, qui élaii fort émue, et la rassura par quelques mots pleins de douceur.
Le nom de la Roche-Corbon était connu de la duchesse, qui avait fort a cœur les affaires do ce l)eau royaume de France dont elle avait lait sa patrie, et qui avail reiieonlré dans plus d'une légende ces glorieux Omberl. doni la race navaitplus d'antre rejeton que le mari de Gaihcrine. Elle écouta avec intérêt le récit du différend survenu entre
in
'-^■B£A(fct.
Le duc il'Orlûaiis.
les moines de Marmoutiers et le baron de la RocheCerbon. Elle se fit donner sur l'origine de ces débats des déiails qui annonçaient en elle une connaissance approfondie des affaires, et elle promit sa nioteciion. ^
Ce premier point approfondi, il restait encore à Catherine la lâche délicale de raconter son enlèvement et sa fuite. Des les premiers mots, Valeniine comprit l'origine de tons les mallieurs du baron rintervenliou de ce comte .Adliémar, qu'elle déclarait ne point connaîlre, lui fut aussitôt expliquée, et un regard jeté à propos sur Catherine acheva de l'éclairer, car elle s'entendait mieux encore aux affaires de cœur qu'à toutes autres.
— Mon enfant, dit-elle h Catherine quand celle-ci eut terminé.
avez-vous bien usé de franchise avec moi, et n'avez-vous rien autre à me dire? N'est-ce pas surtout contre vousnièine que vous venez chercher un refuge près de moi?
parlez , dites- moi tout; voyez en Valeniine. une amie, une seeiir. Quoique loin de vos dix-huit ans, je ne pourrais êiie la inere d'une lille de votre taille.
Que mon grand .'igc ne vous effraye donc point, non plus que ma réputation d'auslérité; peut-être lamoiir a-t-il fait seul les l'raisdema vertu.
Caiherine , fondant en larmes, laissa échapper l'aveu des faiblesses de son cœur , en jurant qu'elle était guérie; Valeiitine ne se contenta point d'une couliance aussi resireiule, elle exigea lie long-; récits qu'elle écouta avec tant li'inléi-êt et d'iiiilnl- Kence, que la jeune péiiiteiile finit par ;< éienJre avec compiaisancesur les déiails de sa confession.
Intéressée par tant de candeur, .■iiiiuiée par ses contagieuses conlidence:, d'amour, la duchesse se départit de sa réserve habituelle, et parla de ce long supplice que lui faisait enilurer l'inconslanee de son époux. Ce qui étonna fort Callienno, ce fut d'appiendre qu'auprès de Valentine le duc d'Orléans était tendre et respectueux, et que le bruit des tiiauvais iraitemenis qu'il faisait subir à cette intéressante femme était aussi calomnieux que ridicule.
— Ne croyez pas tout ce qu'on débite sur mon prince, disait la duchesse à sa nouvelle amie, tous ces propiis viennent de la Dmirgogne; Louis est léger, m.ais il est juste cl bon : il me con^ulic.il m'apprécie, il m'aime, il me reviendra, j'en suis sûre, mais il est entraîné loin d'une tendresse Irop facile et trop monolone par l'appât desdifficuliés, puis il se trouve retenu loin de moi par la honie d'avoir cédé à des séductions qu'il méprise ci qu'il m'a pire trop de fois d'éviter. Vous le verrez bientôt, car je l'attends depuis deux jours, et c'est pour lui qu'on a repris celle coiffure milanaise qui nous reporte an temps des premières amours, vous le verrez, vous jugere* son cœur. Vous "«tendrez mettre à mes pieds de royales rivaies...v
LEXCOMMUiNlE.
Domain, sans doute, i-.ir il csl irop lard ;iiijourd'lnii ol je ne l'aiieiids plus. Dix heures I... 0"<-'l dtisordre ! . . . il faut se mettre au lit. Bonsoir, cher petite, donnez-moi votre front. Mad.iiiie de Pevilacqua vous conduira d.ins la chambre qui V(uh est di-stiiiée. Je vais faire dire aux t'ufauts leur prière du soir, .\diou. n'oubliez pas la vôtre et demandez le repos de l'àme; celui du corps, Dieu vous l'a donné sous mes ailos.
(Catherine suivit la dame de Bevilacqua qui venait de ramener les enfants, et fut bientôt remise par elle aux soins d'une femme de chambre française. Un appartement simple et de bon goût comme tous eeox qu'elle avait traversés ou aperçus depuis son arrivée avait été dispose pour la recevoir, et à cet effet pourvu entre aulres meubles d'une table garnie de fruits, de conserves, d'hypocras et d'ëpiees.
Catherine se félioita de n'avoir pas éié traitée en héroïne de roman. Tout en faisant honneur à eeite collation frugale, elle admirait la modeste élégance des soins dont elle se voyait entourée, et elle comparait cette absence de tout appareil et de tonle recherche inutile au luxe efîronlé et courtisauesque de la demeure ([u'elle venait de fuir. PIhs lard, le lit carré et à colonnes surmonlée> d'un conronMiMU'nt lui rappela les nuits conjugales de la llorln'-Oorbon ; et nul --ongo adultère n'osa soulever les courtines hounéles que la chambrière fbrma sur Catherine en Ini donnant respectueusement le bonsoir.
Le lendemain, en s'éveillant, Catherine aperçut auprès de son lit une garde-robe complète que sa camériste s'occupait de déployer
four lui donner le choix. La duchesse éveillée depuis bmglerops attendait pour partager avec elle son repas du matin.
Après les premiers compliments, Valentine prit la parole :
— J'ai peu dormi cette nuit, dit-elle, et j'ai beaucoup pensé à vous, mon enfant; croyez-moi, vos épreuves seront passagères et le bonheur habitera encore avec vous ce vieux manoir de la Koche-Corbon. Peut-être même, attendu votre légèreté, n'est-ce pas uu grand mal qu'il vous ait pris envie de courir le monde et d'aborder la cour. Ce sont deux fantaisies qui vous convertiront bien vile à la solitude et à la campagne, tjuant aux moines de Marmouliers, n'en prenez nul souci ; le duc d'Orléans, à ma requêic. assoupira cette affaire »}ui ne tournerait point à son honneur, car ce comte Adhémar, que je me charge de vous faire oublier, a compromis dans celle équipée le nom d'un fils de France. Le duc est ainsi fait, il est an der'oer qui lui parle, ou plutôt au premier qui l'amuse. Ce jeune gentilhomme que je ne connais point est sans doute une de ses liaisons de Gnienne ; il l'aura pris en gré dans une escarmouche, ou dans nne orgie, et il l'envoie ici avec une partie de sa maison, comme si Paris ne regorgeait pas de ces damoiseaux qui font toutes les souiscs que le public met sur le compte de mon pauvre Louis. Nous verrons ce jeune étourneau, et je me charge de vous en dégoûter.
— Aix madame ! je sens déjà que je le bais !
— l'as encore, chère Catherine, et ce n'est pas uu mal que vous n'ayez pu jiasser sitôt de l'amour à la haine, trop de mobilité vous /erait tort dans mon esprit. D'ailleurs, si j'en juge i)ar voire récil, •^'esl un personnage dont le mépris seul doit vous faire justice.
>- Oh '. le mépris ! madame, si l'iacoustancc était toujours punie par le mépris...
Valentiue sourit avec 6nesse, et posant un doigt sur le coin de sa bouche, elle regarda malignement Catherine qui rougit et baissa les yeux.
En ce moment , les enfants se précipitèrent essoufflés dans le chambre, la duchesse pâlit, se leva, et fit quelques pas vers la porte eu s'appuyant sur tous les meubles.
— Pardonnez-moi de vous avoir surprise, disait le duc d'Orléans en la serrant daus ses bras, c'est un plaisir cruel que je ne puis me refuser de contempler ce trouble où vous jette ma vue. Valentine, ma sainte, ah! vous ne changez pas, vous! vous conservez à votre Louis le seul cœur où il soit fier de régner. Viens, assieds-toi là, près de moi, madonna mia; qu'as-tu fait de tout ce long temps'/ as-ln reçu mes vers? as-tu pen-é a moi? Oh! dis-le-moi, je le sais, mais n'importe, dis-le, dis-le toujours. Isabeau a-t-elle manqué à te saluer la première?... Mais qu'est ceci' là, près de cette table, une femme pàniée' Vous vous troublez... Aidez-moi, madame... Ah! ah! ah!... voilà un coup fort habilement ménagé!
— Louis, je TOUS jure... J'ignorais comme vous, mon Dieu ! mais je comprends à peine...
— Je vous crois, madame, je vous crois. Valentine n'a jamais mctili; mais souffrez que je me relire; le per-.oniiage que je joue ici e^t au moins ridicule, et ne vous en prenez qu'à votre vertu si de loogtemp> je me sens trop coupable pour me présenter devant elle. Vous m'enverrez mes enfauis, je vous prie.
— Louis, entendez-moi. dunnez-moi un instant, un seul instant, je Tous suppbe. . . Muu priace !..
Le due s'inclina jusqu'à terre et soriit.
Cependant les soins de madame de Bevilacqna avaient ranimé Catherine qui fondait en larmes aii\ pirds de la diidiesse. L'adorable bonté de Valentine ne se di iiu'iilil point en celle occasion; nulle aigreur ne trahit le re-Miilinieul involontaire et p.issager que lui inspirait sa rivale. Elle s'efforça de la consoler avec une grâce dont le savoir-vivre lit d'abord tous les frais et que la charité rendit bientôt sublime.
— Chère fille, dit-elle à Calherine en la retenant dans ses bras, connneul vous tiendrais-je rigueur? voire excuse n'esl-elle pas dans mon cœur? ne sais-je pas qu'il faut l'aimer?
— Oh! oui, mais je sais, moi, qu'il vous aime. Dans quel abime ai-,;c failli lomber! Ah! vous me sauverez, madame ! vous m'avez appelée voire fille, oh! je veux l'être par mon respect et par mes soins; vous me guérirez d'un amour insensé, vous ue m'abaudounerez pas !
— Non, sans doute, mais il faut fuir, nous partirons ensemble. Il lui serait trop diflicilc de vous regagner, mon enfant, potir (pi'il vive sans le tenter. Il n'aime à remporter que des victoires impossibles. Oh! c'est un terrible conqnéranl cl'amour, je vous jure. 11 y a dans voire fuiie et dans votre séjour chez moi un mystère qu'il voudra percer, el je ne veux pins qu'il vous voie. Je fais cet honneur à votre candeur, à vos grâces. Madame de Bevilacqna, vous nièniMoz les princes à l'hôlel Saint-Pol ce soir avant cinq heures, et dans la nuit imus partirons pour Chàleau-Thierry; toute ma mai>on me suivra.
La duchesse revint sur cet ordre; le départ fut retardé de que!(|nes jours pendant le (jnels ses inslanees furent vaincs pour ramener le duc, qui répoiuiil toujours fort courloisenient aux missives de sa femme, mais qui s'obstina à ne point paraître devant elle; il lui adressa môme (pielqnes siauees en langue italienne. Cette féroce (onrioisie recelait un raffinement de co(inelier;e masculine dont la duchesse fut blessée. Elle crut sa dignité iniércssée à celle Inile qu'elle avait d'abord annoncée, et le départ fut résolu. La veille au soir, madame de Bevilacqua, en ramenant les jeunes princes qu'elle avait conduits à l'hôlel Sainl-Pol, annonça que le sire deSavoisy demandait à la duchesse l'honneur d'eue admis devant elle; Valentine ordonna qu'il fût introduit.
— Ceci est un piège, dit-elle à Catherine ; je savais bien qu'on ne vous perdait pas de vue. Ce Savoisy est l'àme danmée du prince.
Savoisy se présenta avec moins d'aisance que de coutume: il rougit en saluant Catherine, ce qui étonna fori la duchesse, qui le connaissait.
— Madame, dit-il à cette dernière, je sens trop bien qu'au point on en srnt les choses dont je suis instruit, un entretien particulier ne saurait m'êlre accordé par madame de la lîoche-Corbon, pour ne pa= vous demander la grâce de m'exéeuler devant vous, bien (lu'il n'eût |ias élé prévu que le supplice de ma vanité aurait plus d'un témoin.
— Dio santo! monsieur, qu'allons-nous donc entendre? 11 nous faudra pâlir sans doute, car vous avez rougi, je crois.
— Après un tel arrêt, il ne me reste plus qu'une consolation, madame, c'est d'avoir, grâce à ma gr;mde jeimesse, quelques années encore devant moi, pour racheter votre eslimeel votre faveur.
Après ce compliment, Savoisy raconta avec détail sa mésaventure de la fosse aux lions avec les suites qnt; nous avons omises. Il dit connneiit, obligé d'appeler les gardiens, el trouvé par eux auprès dn lion mort, il défrayait depuis ce jour les conversations de la cour et de la ville ; comment son triomphe le pnnr.-,uivail partout, cl comment enfin le duc d'Orléans, à qui il n'avait rien voulu celer, avait exigé, dans son enthousiasme pour le baron, et par le dé^ir qu'il avait de réparer les torts qu'il s'était donnés envers un si noble seigneur, que la baronne fût instruite au plus tôt du haut fait et de la générosité de son époux.
Bien qu'il n'appuyât sur ces détails qu'avec imc gaieté forcée, Saviiisy mit dans son récit tant d'esprit et de simplicité, que la duchesse, qu'il avait fait sourire et songer tour à tour, se S(întit désarmée et Ini tendit la main comme le baron avait fait. Savoisy s'agenouilla pour savourer une faveur si précieuse, et baisa la plus belle main du siècle, avec uu respect sans mélange.
Pour Catherine, elle se senlail énme et blessée, humiliée et fl.illéc à la fois; il y avait dans toute'cclte avenlure un gant rose qui ne lui seyait pôml. La <lncliesse <liseerna c(' mouvement de jalousie et en tira un bon augure. Savoisy avait d abord res(du d'épargner ce détail à la baronne, mais le duc d'Orléans l'avait judicieusement déiourné de ce parti, connaissant trop bien le cœur des fennnes pour ne pas laisser ce relief de plus au baron.
Sous la même inspiration. Savoisy raconta en outre : le fait d'armes de la forêt de Fontainebleau, la délivrance des deux dames et
L'EXCOMMUNIE
de la boliéniicniie en qui Callicriue roconnui avec ébalii>vcniciu Zéa. Mais il ménagea le duc el feis;nil que les ravisseurs fiisscui de vérilables larrons ou écorclicurs, s'aulurisant du nom du prince pour couvrir leurs violences ei s'assurer l'impuniié.
Il Itriniua eu déelarani que monseigneur d'Orléans voyait avec rejjrel un si noble el si vaillanl liomnic que le baron domine par une femme aililicicuse dont cliacun démêlait facili'ineni les inirignrs, et qui, par vengeance Téminine et m.ile auibiliou, le poussai! vcr^ les lioiirguignons avec qui il couiplolail déjà ; que lui, due dOilé;ins, après ce qui s'élait passé, ne pouvait faire les avances, mai» (piil verrait avec plaisir que la ducliessc ranti'iuit le baron avant qu'il se fût compromis dans quelque ineibautc affaire.
Valenline se prêta giacieuseineiit à crlte conibiiiaisou; elle éerivit un mot que Savoisy se char^iea de renietlre an baron.
Quand les deux amies furent seules, Catherine demanda limidemenl à la ducliesse si le baron serait admis près d'elle.
— Y pensez-vous, ma fille? lui répondit en souriant Valentine, un excommunié: Oubliez-vous que vous parlez à une Italienne! Vous ne le verrez pas de lungicmps encore; il vous reste à tous deux bien des péchés à expier, birn des pardons à obtenir ; en attendant une absolution (iiialc et nmiuelle, allez vous reposer, ma chcrc, nous partirons demain au point du jour.
— Mais, murmura Catherine, celle dame au gant rose?
Valentine leva lentement les yeux sur la baronne. Devant ce sublime modèle delà ré^igualion.('atlllM■ine sentit ses rc'iuords s'éveiller; ce regard avait écrasé sa douleur. Elle baissa la tête, se couvrit les yeux de ses mains, el se glissa hors de la salle.
L'hôtel irArlois.
C'était une tnniii jnunecl cnllcuse, U main
Qui, snns prendre souci ni ilu rang ni du tilrc,
Arrctii le luron au ilijtoiir d'un cli' mm,
Et le lit ^e^ler court à ].i lin d'un cliiipitre;
Jaune cotnme un sou neuf, comme un vinnx pan liemin,
Hormis un peu de lie ou de San;; à la vitre
De SCS ongles croctius bordés d'un pur carmin,
Soit qu'elle cùl, dans le fond du vieux qnarlicr romain,
Du nectar bourguignon soulevé plus d'un litre.
Ou lilé sans <|ucnouille un jour sans lendemain
A quelque vil supiijt du prévôt iiiliuinain.
Elle ne tremblait pas, quoique vieille, la main du l'amirçe bâtard, du mendiaiit baulain, Deui ex machina, monarque déri^oil•e. (|u':ui milieu du premier tome de celle histoire un baron phi!anthr,i|ie, un glorieux parrain, Oiubert, en le péchant dans les eaux de la Loire, a baptisé du nom de Jelian le Itéebiu.
Le barou. que l'ubiquité de ce personnage n'étonnait pas moins que le lecteur, et (pii, d ailleurs, commençait à se croire assez fort pour se passer d'un tel guide, accueillit froidement le buliémien, qui se mit à son aise, sans fruncbir les bornes du respect, en homme qui a mesuré de près ce qu'en tout temps on appelle les grands personnages.
Il comprit dès le premier abord que le jeune geiitilhomme se sentait appuyé, et l'heure indue à laquelle il le surprenait sortant de riiôiel Saiiil-Pol ne lui laissait aucun doute sur la nature des relations qui fondaient la confiance dont sou maintien faisait preuve. Il se plut doue à redoubler d'humilité et à s'effacer devant le baron, oui çn prit avantage et fit bientôt comprendre au bohémien qu'il le »<■."- «irait mieux pour ce jour-là en prenant congé de lui, qu'en s'allachaiit à ses pas comme il paraissait voidoir le faire. Il arriva même qu'ayant aperçu tout à coup Ihôlel d'Artois, que madame de Vie lui avait indi(|ué, il donna congé à son hôte de la gorge aux Loups plus brusquement qu'il n'était nécessaire. Le llécbin sourit avec moins d'armerluuie que de malice, puis il s'inclina prolondéinenl el fit ce qu'on appelle une fausse sortie ; mais, revenant promplenient sur ses pas ;
— A Dieu ne plaise, dil-il, que je clierclie à pénéirer les profondes combinaisons qui préoccupent en ce moment le baion de Roche-liorbon, an point de lui faire méconnaître le plus humble de ses amis ; mais, dans la supposiiion oii il aurait reçu depuis ipielques heures le conseil de se jeter dans les bras du duc de Bourgogne, et à cet effet de se rendre ce matin même à sou hôtel, qui est proche, j'aurai le courage de lui donner quelques indicaiiuus sans lesquelles il pourrait faire chaque jour une course inutile.
Monseigneur le duc de Bourgogne est en ce moment l'homme le plus empêché du royaume, et il n'admet auprès de sa (lersonue que ses meilleurs amis, et quelques subalierncs qui sont à ses projets ce que la main est à la tôle. Le baron de RoclK'-Corbnn n'est (loue ni assez élevé ni assez infime pour reneoulrer le noble due en son hôtel, où il se fait celer, et la faveur du roi Ini-inème ne l'y pourrait faire admettre à cette heure; de plus, le prince est trop allaehé aux intérêts de la sainte Eglise pour donner accès près de lui à un baron (!xcomniunié, bien qu'il accueille tous les jours le boliéinien Jelian dont l'orthodoxie est au moins douteuse.
Maître Jehan se connaît trop bien pour offrir sa protection au baron de liocbe-Corbon, mais il est maître d'un secret qu'il aura l'iniprudonce de livrer à nu jeune chevalier honoré de la faveur des daines. Que celui-ci apprenne donc qu'en l'hôtel du duc de Bourgogne toute porle s'ouvre devant le nom de Noire-Dame accompagné du signe de la croix, le tout jeté à propos el sans affectation dans l'oreilh! et devant les yeux d'un vieux majordome aveugle et sourd en apparence, mais qui entend et voit fort bien quand le service de son maître l'exige.
Après avoir ainsi parlé, le Béchin salua de nouveau, et, devançant le baron, il se dirigea vers une ruelle qui coupait la rue Maucouseil à l'angle du palais. En passant devant cette rue, pour gagner le portail, Ùrabert vil le bohéniieu se glisser dans l'hôtel par une porte latérale.
Le duc n'était point visible à celle heure, ciminie Jelian l'avait
KrévH ; mais sur les instances d'Ombert, qui se recommanda de Notreanie, et se signa en prononçant le nom de la mcre de Dieu, le vieux majordome, qui était tel que le bohémien l'avait décrit, se ravisa, picia l'oreille, ouvrit un mil, regarda fixement le banni, et se décida à le remettre aux soins d'un valet de chambre qui l'introluisit dans une salle voisine du cabinet où le duc de Bourgogne achevait une longue veillée.
Ombert allendit pendant environ un quart d'heure; on parlait haiit dans la salle voisine; deux fois il enii distinguer la voix du bolicinieii. Enfin la porte du eubiiiet s'ouvrit. Un homme de moyenne taille, pâle et velu d'une longue robe de damas de couleur sombre, s'arrêta sur le seuil, cl après un léger salut recula de quelques pas en L'.isant signe au baron d'avancer. Quand Ombert eut refermé la porle et se fut assis sur le siège que lui avait désigné le prince, celui-ci reprit un travail qui ne l'absorbait pas assez complètement |)0ur l'empêcher de jelcr à la dérobée sur Oniberl des regards ternes el froids dont la distraction apparente couvrait un sérieux examen.
Oniberl, pendant ce temps, observait lui-même .^vide^lent. Le visage du duc Jean offrait ce caraeière de cauteleuse rudesse que l'un sait être propre à tous les princes qui ;e soiil laits amis du peuple; la courbure acceuluée de son nez et la finesse de sa peau rappelaient cependant le type des Valois, dont la di tinciion native dominait uiie affeeiation de rondeur et de simplicité l'ainilierc à sa politique.
Quand il eut parcouru des yeux qiielipies parchemins griffonnés qui l'occupaient moins sans doute que la physionomie hauiaine et ingénue d'Ombert, le duc se louma d'un air riant vers le baron, et, se renversant eu arrière :
— Maintenant, lui dit-il, je suis tout oreilles, monsieur, et pour épargner des discours inuiiles à nn homme qui doit, si je ne me trompe, préférer l'aclion aux paroles, je vous dirai d'abord que je sais >m vous êtes el ce qui vous amène, et que, les faits posés, il nie sufuv jun seul de vos regards assurés, francs, directs, pour compter que nous serons amis avant qu'il soit longtemps. Mais parlez-moi d'abord du plus sérieux de vos griefs, de I offense qui vous lait oublier la perte de vos b eus. car vous êtes ici devant un redresseur de torts, sachez-le bien; devani un homme qui entre dans la querelle de ses amis de corps et d'àme, de la léie et du bras; à un homme qui ^pensait à vous avant qne vous n'eussiez fait un pas vers lui, et qui se disait à part soi qne son res^enliment serait plus lori s'il venait à se qro-sir du vôtre. Ah ! c'est un fleuve maintenant, nn fieiive qui dc''ordera sans tarder. Mais parlez, j'ai besoin, en voyant approcher le jour de la vengeance, de relire la liste des crimes de cei honmie, car, s'il faut l'avouer, mon cœur saigne parfois... Mais le bien de l'Etat, le salut du roi notre sire, tout me conduit, tout me commande... Les princes mes oncles sont de véritables bourgeois, qui se soucient autant qne de cela des affaires de ce beau royannie. Tout le faix reiomite sur moi; j'ai prié Dieu d'écarter de moi ce calice, j'ai pleuré devant lui, j'ai sué des sueurs de sang, rien ne
LKXCOMMUNIÉ.
m'y pciil servir; colle pensée in'euveloppe rommo un cilico. Hier j'ai comimiiié avec lui pouruinl: ;-.iis>i loiil ;i l'IuMiri' enotirc j'Iu'silais. 01 voil.i 1)11 II l'aiii i]iir j'auproiiiio »io iiouvollos iidirrours ! Non, plus do faihlosso. cola osl ocrii (railliiiri, .loliaii nio lo disail il n'y ;i t|ii'iiii iii^laiil. l'.iiioï, « esl Itioii cpii vous oiivoio... Dion ou l'anliv. il n'iiiiporio.
Lo (hic s'ëiait animé par degrés, il niarcliail à grands pas dans la ( liaïubre, les mains crtusoos dorrioro le d()S. Do grossos gonllis do &ueur ruisselaient sur ses lompes. cl il paraissait hors d'élat di'iiiondrv les détails qu'il exigeait d'Ombort. Celui-ci non ei>ininoiii,-a pas moins le rocil des événenienls rapportés au coiiiinonccnioiil ilo ccHto hisioire. et il montra on oe point plus de sens iiiio ranlonr do ooiio chronique, car son rooil dura moins d'mi quart liliinro. Il pa>sa lapidemoul sur sou diOérond avec les moines, mais il n'uiuil ancuiio des circonstances qui pouvaient mettre on lumière la pari <]iio le dnc d'Orléans avail priso dans toute celle all'aire. Celte dornioro paiiio de sou discours lit de nouveau lover le prince qui s'était ras>i^, et captiva toute sou altonlidii. Tanlùl il souriait avec amoriniiie, laiilôi >os mains, qui avaient repris leur altitude ramilièiv, se lordaienl avec angoisse, puis ses sourcils se rapprochaient, el ses dénis serrées <Mnitractaienl violemment tous les nuisclos do son visage. Lo masque froid 01 digne qii il avail piis par hahiliido on rocevanl Oinbi.'rl était tombé, et avec lui loul souvenir do l'éliquelti'.
— Ainsi dcu\ fois, dit-il au baron, deux fois sa vie vous a échappé
Sar miracle, el vous Pavez presque somie au bout de voiro dagiio... [ais c'est doue à la mienne que vous le réserviez. Seigneur, el c'est donc moi que vous avez choisi pour loiil leiiiellre on bon élal dans celle malheiironso Franco, voudiie à l'é;ranj;<'r ciiiiMn(; une < onrlisane. Ainsi voilà l'état qu'il lait de l'honneur do iki.^ foinniesà nous autres gentilshommes français: Et ne croyez pas, inonsieMi' de Hocbe-Corbou. qu'ici vous soyez le plus outragé; sans pailer di' moi, qui le suis connue vous, vous pourrez voir en cet liolel on de nos amis que je veux vous faire coiinailre. le sire .Aiibi'il de l'iaiiieno, seignoHf de Camiy. un brave homme de guerre (|iii pour le moinenl est ici caché, et qui partira quand tout sera fait, car il serait trop cliarçé si ou le s.ivail à Paris. Or ipie croyez-v<nis que notre duc ail fait à celui-là'? Apres avoir séduit sa fenniie, il la lui nionlra toute nue, ne lui cachaiil que le visage. Le hinil on est pnlille depuis un an. Non, cola ne peut durer, prônez conraye, cl cioncz en moi. ini grand parti est pris el toul est mesuré; vous saurez ces délaiU quand il faudra agir, cl ce sera bientôt; on allendanl, nous oinploieions voire iiiloliigenco cl voue aclivité. Il nous faudra peut-èlro an dernier moment quelque émotion populaire (pie nous dirigeron-i selon qu'il conviendra, car il ados partisans el des amis dévoués, j'entends ceux dout les crimes s'abritent à l'ombre des siens; la reine a bien ses geus:iussi. el tout ce côléde la Seine pourrait prendre les armes. Donc il s'agit d'animer les écoles qui s'agileiil depuis longlemps, et si les Orléanais font mine de soutenir ou de vouloir venger leur prince, nous les écraserons sans pitié. J'ai le peuple pour moi, mais d'autre part il faut conduire ces gens-là. (Jnand le peuple est en marche, il fait l>eauo(uip de chemin dans un jour. Un lionnne pont bien le lâcher, mais il n'y a que Dieu seul qui l'.inète Le ponpie aime le changement, el l'éiat de son roi commoiice pcnlclre a le lasser. (Jiii sait jiuqn'où ponir.iit s étendre une sédition? Les l'arisiens sont aveugles dan-, leur haine conmie dans leur amour, les oncles du roi soûl aimés ; il y a le duc de Berry qui caresse les halles, le roi de Sicile n'est pas mal vu non ;dns, ei il plantoiail là leinieu\ du nioiide son royaume d'outre-mer pour celui de France, s'il prenail fantaisie au peuple de le lui oll'rir.
— Quoi ! dit naîvemeni Ombert, vous penseriez...
— Rien, absolument rien, loul ceci est un rêve, une supposiiion, sans autre londemonl que la legoreté du peupl", ce ipii n'est pas après tout un léger fondonionl. Car on nesail (pj'alteniire d'un peuple en mouvement, (/esl une machine donl l'invenlour lui-même a, je croi>, perdu le secret. Mais pour en revenir à ma supposition, si une telle révolution arrivait sans ipie nous eussions pris nos mesures pour faire respecter l'autorité royale, ipie pensez-vous qu'il adviendrait.'... Je mels toute chose au pire, j(; vois lo trône, rentersé, le roi mis à mort ou chassé condamnahleinenl. le duc d'Orléans écrasé avec son p.irii... Vous avez étudié Paris, depuis ces (pielqiies jours vous avez parcouru 1 Université; on ne marche pas ainsi dans un nouveau pays sans regarder autour de soi, sans éciuilcr ce (|u'on ent>nd, ou tout au moins sans entendro ce qu'on n'éeoulo pas : par-, lez donc; lequel des oncles de monseigneur le roi vous jiarailrait avoir des chances au cas susdit?
Oipbcri n'hésita qu'un instant. Dans le fond de la salle, une pone s'était tout à coup et sans bruit enlr'oiiverlc, et le regard expressif du Réchin désignait énergiquemont le dui; de lloiiigogiic, qui, tout entier à uu discour- qui le passi innait fort, u'ontendit, ne vil rien.
— Slonseigneur, dit Oniberl, qui prenail en ce momciil une leçou de haute puUlique, à vousparir Irauohemeiil. depuis mon arrivée jo Waj p,' KW.H'i. çroiiiincet; !e tioiu d'uti s/j-jj. (.I.e.s i.i'j^l'ii (k- SjOUftei'
gueur le roi Charhîs, à qui Dieu veuille conserver la vie el rendre Ini'ulôl la santé ! mais vous aurez âme pardonner de vous dire qu'au cas donl V(nis .ivez parlé lo dne de liiiurgo^ne courrait un grand risi|uo do se voir imposer une i onroiiiie (]n'il ne lui serait peut-èlro pas permis de refuser alleiidn les macliiiiatious de l'Anglais au dedans lin royaumi' el ses onireprises au dehors.
— Le dno de Bmiigogne ! s'i'cria lo prince ou affeclanl une grande surprise. Mais ceux qui oni pensé cela sonl fous! (Jui sont ces ennemis du roi de Franco?
— Ces ennemis du roi de France, moiiscignenr, interrompit Ombert, ne sonl pas à coup sûr dos amis du roi d'Aiiglolerro.
— Ni du duc d'Orléans, repartit le priuci> pour ronirer dans un sujet do convorsalion (|ni n'était le principal que pour Ombert, car je puis vous jurer qu'il n'y a plus de rapprocbemenl possible entre cet iiommo cl moi. Prenez donc confiance; d'une ou d'autre manière, toul cela se terminera à ravanlago commun. Laissez-vous diriger par le bohémien; ce drôlo est le plus merveilleux instruineiit qui soitja» mais tombé entre les mains d'un politique. Il m'a servi parfois eu de f(ni grandes choses; ne craignez point qu'il vous eompromoiie, c'est un liomme prudent el que d'ailleurs on peut désavouer au besoin ; je vous préviendrai en outre cpie je ne lâche jamais la corde qui doit un jour lo pendre, el que je ne suis pas entre ses mains comme il le croit. Jehan vous inlrodniia dans les assemblées secrètes que tiennent les écoliers et leurs régonis. Nous avons besoin d'un gentilhomme en ce monicnt pour leur donner conliaiice en mes pandos, car le lléchin ne leur parailrait pas un agent suffisamment recommandable. Prenez cel anneau qui vous camionnera près d'eux, montez-les comme il vous plaira, j'ai tonte conliance en vos talents; il y a en vous l'élolfe (1 un polilicpie, et j'ai riooiinu cela sur-le-champ. Vous avez un coup d'œil plus e\i reé qu'on n'aurait pu raltendre de voire âge, et vousjwgi'Z sainenieoi la |io^itioii... Au revoir, monsieur le baron, j'attends on ce nionioni (piehpies-ims de mes fidèles; il y aura demain ici une réunion où de grandes cho-cs seront arrèléos, vous y serez, monsieur ; le Itochin vous doniiei a l'heuro, <pii n'est point onC(ne fixée : là vous nous direz ce que vous aurez fait.
OmhiTt s'inclina respeelueuscmeiit et sortit.
En repassant devant l'bôlol Saiiil-Pol, iljeiales yeux surunecroisée derriiTo laquelle se dessinait une blanche loriiie de femme, el il se mil à joler son gaul en l'air el à le rallraper coinnie par jeu tout on marchant.
Les choses sont en bon train. Voilà ce que signifiait ce signal convenu.
Chez le baigneur, il trouva son cheval et son écuyer; de là il se rendit à l'hôlollerie des Trois-Mores. Comme il passait devant Nolrc- Dame, il apori^ut trois religieux qui se promenaieiilsnr le parvis, dissortant avec quelque chaleur. Dieu qu'ils lui lonrnasscnt le dos, Ombert reconnut au cusiuiiic et à l'air (lom Lucc el doin Guidon. Ceii\-ci iressaillireui quand, arrivés à l'exlréinilé du parvis, ils rcvinienlsur leurs pas el r(;connurent à leur tour le baron qui se trouvait alors prcs d'eux, el qui leur jeta en passant uu regard froid et dédaigneux. Le personnage qui marchait oscm-lé des deux bénédictins portait le froc des cordoliers. Ses doux mains fourrées dans ses manches cl sa tèli; inclinée sur sa poitrine lui donnaient une altitude de réflexion (|ii'e\pli(piaient les gestes animés el le débit chaleureux du fiere l.iire. Lohii-ci portait les mains à son cou au moment où il aperçut Oiidjirt, d'où le baron conclnl qui; le moine en était à ce point de son récit où il avait à exposer le danger qu'il avait cotirn lors de l'alt.ique du couvent. Il s'arrêta subitenuMità la vue du baron cl de son éeiner; celle inlerrnplion lira le cordelior de son recueillement, (pieLpies mots prononcés à demi-voix par dom Guidon achevèrent de l'iii^liiiire II échangea alors un regard avec Ombert, qui fut frappé de la pliysiononiio ouverte et avenante de ce personnage, que les deux bénédictins paraissaient consulter.
— A ne m'en rapporter qu'à ce coup d'œil que monseigneur le dut de Bourgogne a vanté en moi ce matin, pensa Omherl, ce bon inoint joue ici le rôle de Noire Soigneur Jésus-Christ entre les deux larrons.
L'c'ilncalion poliiiquc du baron n'était pis terminée, el ce jugement prdiiverait au besoin (pi'il pouvait en. oie se perfectionner dans la science du pliy.sioiiomisie. L'Iiommi' qn'ii jugeait si favorablement était le cordelier Jean Pistil, l'un d(^s lioniines les plus instruits elles plus fourbes de son temps. Il :ip|)aiti;nait en secret au due de Bour- .j^...;. On \oil (pi(- li's aiiiU.is.'s.id. uis de dom llélias auraient pu choisir un meilleur (uufidciit.
I/KXCOMMUNIÉ.
L« ruine» de Vaiivcrl.
En ;»)iprocli:iiit du |i:ivilliiii ocarlo où II él;iit l(i|;o. Oiiibcil sVliinii;\ du pi';md Imiil H"' l^irlail di' v:» cliainlirc, et il pensa (pie son lioleeii avail di-pi)sé pi 1(1. Mil son absifK'e , mais, comme il {;ravissail poiiilileme'.il la vis (pii coiidni-ait it ici appartemeni, la voi\ du siie de la Bonidaisiere le rassura sur redcrniei- point. Ionien rin(pii(ilaiil sur plusieurs autres. Il lui sembla qn(> celte voix parcmnaii tnui à tmir des tons si élevés et si graves, el parl'ois si étraiigemenl inodnliis, qu'on aurait pu supposer, avec (pielque rondenicnl, ([ue le vieux geiililhoinnie pleurait, riait ou eliantuit.
Ond)erl, en homme d'aeliou, ne s'arrêta point sur l'escalier pour résoudre ce prohleme dans les eondilions on il était posé, ce qui est une piopeiisiou l'amilière à tous les pliilii^oplies; mais il ouvrit brusqueuieulla porte et su prit corps à corps avec le lail. Certes il aurait pu passer une heure sur l'escalier dans celle atliiude fatig.iiile qui fait porter les deux tiers au moins du poids du corps à une jambe pliée et privée par eonséipjenl d'une grande partie de sa force, avant de supposer ce qu'il vil dti premier mimieulen entrant daus la salle.
Le sire de la Ifoiirdaisière était assis devant le^ débris d'un repas qui (levait avoir été passable, à eu juger par les iilnf^ dispersés (;à et l.'i sur la table. Le vieux sire pleurait et tjénnss.iil le [iliis l.iiiieiitalileinenl du monde. A sa droite liait brnyanininil un viriix lien' à qui so 1 liansses et ses larj;es bottes de bnlde donnaieiil loin l'air d'un i;enlilli(imnie campagnard; et à sa gauche <tu tenait, les mains peiid.intes, la tête inclinée sur la poitrine, et chanlonnaiil d'un ton lugubre el pitoyable, un vieillard vèin de noir des pieds à la léle, chauve comme un genou, el piiiirvii d Une barbe blanche qui ne nuisait point à l'air inqiosant de tonle sa prrsonne. Ces deux incuniins, qui loiirnaient à peu près le dos à la porte, ne virent point d'abord le baron, ce fut le sire de la Ijouidaisiere qui apiT(;iil te premier son gendre.
A cet aspect, le vieux sire sentit sa langue clouée à son palais, et les larmes dont il aecniiipa^iiail le récil (prOmbeil ;\vait iiilei rompu tarirent niagiqnemoiil Malgré son ivresse, ilrecoiinul son geiiiire dis le premier abord, et il épninva ipielipii- honte à être surpris en compagnie el dans un ('tat mal séant à son âge. Oepeiidaiit, résolu de payer d'assnrance, il désigna le baron à ses hôtes et le leur présenta ciHiime son gendre.
Ceux-ci se levèrent aussitôt et s'inclinèrent profondément sans interrompre les exercices qui paraissaient absorber toutes leurs l'acnllés morales, car le premier ne cessa point de ricaner, loul en retenant des deux mains ses brayes qu'il avait dénontjcs pour nieiire à l'aise son gros ventre, cl le second poursuivit d'un ton mâle iiik; sorte de psaume bachique.
Oinbert, comprenant l'élat d:ins lequel se trouvaient ces trois personnages, salua sans mol dire, et, s'éianl aperçu qu'ils élaient entrés dans celle pi-riode de bavardage et d'obstination qui est une de* plus avancées de l'ivresse, il résolut de les pousser aux dernières C(Miséqnences de l'oiL'ie, afin de disposer d'eux cmnme bon lui seinblcrail, ce qui ne doit pnint l'aire siippo-cr an lecteur qu'il d'il sur eux des vues coupables. Oinbert élait un homme de miKiirs trop douces et trop régulières pour s'arrèler à un projet antre que de rentntr dans la paisible possession de son domicile envahi.
A cet effet, il Ht substituer aux débris qui jonchaient la table quelques mets à sa convenance et des flacons pleins d'un vin généreux, qu'il se mil à distribuer largement à ses hôtes, sans s'imblier Ininième.
Le sire de la Bourdaisière, à cet aspect inattendu, se hlània d'avoir méc(nimi son gemtre en craignant ses reproches, et il cnirepril de lui donner quelques renseigieinenls sur ses liôlcs; mais la lâche élai< au-dessus des forces de ce bon sei^^neur; son récit, incidente de détails iimliles. ponctué de hoiinels déplacés, ne put jaillir des limbes de son cerveau que par des saillies incomplètes; l'interjeclinn vdomiiiail hors de toute mesure les autres parties du discours; les iioins de Vie, de la Houssaye, de Sambrejeu, s'y trouvaient confondus et entrecoupés des exclamations suivantes ; — Malheureux père! tille infortunée! Mort au duc! vengeance!
Le baron, surpris d'entendre prononcer par son beau-père des
noms qu'il croyait lui devoir être incomms, comprit qu'il existait quehpies rapports entre ses deux hôtes et le. personnages que ces noms désignaient. Il ne tenta point d obtenir de la Bimrdaisière des reiiseigiiemenls plus précis, car il savait qu'à défaut de l'ivresse sa funeste lialiitiiile d éluder les questions directes eut rendu tout éclaircissement iinpo-silile; et il résolut d'attendre, pour obtenir quelques détails, que la raison fût revenue à ses convives. Anssilôl que ceuxci furent Iransportables, Omberl manda son hôle, qu'il chargea de les déposer dans l'appartement du sire de la llourdaisiere; quant à ce dernier, Omberl le fit déshabiller par Herlram et coucher dans son pro|ire lit. l'aubergiste ayant «léclan- que sa maison élait pleine, et ipi il ne pouvait disposer d'ancnne chambre en faveur des deux incomiiis. Le sire de la Bourdaisière. (pii avait conservé l'usage de la Voix, même en perdant l'usage de la parole, prolesta longtemps par des gémissements l.imentables contre une mesure aussi arbilraire. in.iis le s(]miiicil cul eiilin raison de ses plainles. et Geriram ayant lire \r rideau sur la faibles-e du vieillard et lépan- les désordres de ses deux acolyles. ilnilierl put goiltiT lui-même auprès d'un leii cliir el pétillant les délices d'une sieslc qu'un peu de l'aligne lui avait rendue nécessaire.
En s'éveillani, une heure après le conchei du soleil, il apeivnt aux nouveaux rcHcis du l'(jy( r (pie nerliam n'avait point cessé (rentretenir la jaune ligure du lieeliin qui, accroupi d ilis les cendres, et
I d'il fa-ciné par la braise, semblait conveiser exlaliqueineut avec les salaminilies qni se loriiaienl et dansaieut devant lui.
;— Eh bien, maître, dit le baron, que regardez-vous là, de cet air mélancolique el possédé?
Le bohémien tressaillit, comme si Oinherl l'cdl réveillé,
— Monseigneur, dit-il, le feu a pour nous des invsières que je ne saurais vous dévoiler en un jour. Nous adorons en lui l'image la plus sensible de la pensée, qui est le plus dissolvanl et le plus actif de tous les éléments, car il ne faut pas moins d'une heure à celui-ci pour dévorer quelques misérables tronçonsde bois sec, et il v a telle combinaison de la pensée qui eu moins d'une minute fait d'un hoinin.' sain un cadavre,
— Mon mailre, repartit Omberl, vous me paraissez faire un étrange et ridicule abus de cet élément que vous dites si décevant et si rélil, et j aperçois daus le tissu de votre glose des trous à passer le poiii: . D'abord, en laveur du feu que je n'adore pas comme vous, mais que j'esiime davantage, je citerai la foudre, qui ne met pas un bien long temps à terrasser un homme sain ou malade, il n'importe, et j'ajouterai, sans parler des incendies, qui ne prouvent pas médiocrement
II puissance de voire Hieu, ipie je vis il y a cinq ans, sur le marché (le la ville de Tours, jeter an biieher ni'i bnhéinien de votre tempérament à peu pnîs, qui fut rapidement changé en quelque chose (|u'on aurait à peine osé appeler nu cadavre. Or je doule qu'il y ait an monde une pensée qui pilt aller aussi vite en besogne. lilais sans parler davantage du feu qui est un terrible contpére, il y a dans le coin (le celte cheminée un estoc des mieux alfilés, qui, entre les deux mains d'un gentilhomme, besognerait aussi lestement, je vous jure, que 1 1 plus f.irouche pensée qui ail jamais traversé le cerveau d'un bohémien.
— Puisque vous me donnez franchise de philosopher avec vous monseigneur, dit .lehau, j'entreprendrai de vous répondre. Vous venez de vous échauffer comme s'il s'agissait de défendre votre baronnle, cl comme si vous sentiez la puissance de votre caste indirectement allaipiée par la prépondérance que j'attribue aux idées sur les choses. i:u ceci vous avez fait preuve de discernement ou d'instinct, carie teinps est proche, peut-être, où les alchimistes ne seront pas seuls à savoir que la fondre dont vous parlez est improprement nommée le feu (In ciel, où la pensée allumera des incendies plus rapides, pins redoutables que ceux qui dépeuplent les villes, qui dévastent les bois. Eu ce temps-là les bohémiens de mon tempérament seront nombreux ; et tel de ces mécréants qui aurait peine à soulever cet estoc, si léger aux mains d'un geniilhommc, fera tomber au tranchant de la pensée les mille lêles de ce colosse dont l'estoc a fondu la puissance et la gloire. Oubliez-vous que le levier, qui est la plus formidible combinaison des forces, n'est rien sous la main qui h; met enjeu, elque celle main elle-même est le levier de la pensée?
— Mailre. interrompit le baron, vous raisonnez trop bien : pour moi, si j'étais roi de France, je me ferais raison des bohémiens, qui sont de dangereux sujets, au moyen d'un levier dont la combinaison est des plus simples ; il se compose d'une poulie et d'une corde avec le premier soliveau verni pour point d'appui.
— Si vous étiez roi de France, monseigneur, vous feriez des bohémiens dont il s'agit un levier pour déraciner duchés, baronnies, et vous prendriez voire peuple pour point d'appui.
— Vrai Dieu ! j'aimerais mieux lutter corps à corps avec chacun de mes barons que de lâcher de tels limiers sur ma brave noblesse. Un roi est un gentilhomme, après tout, et celui qui reniera le premier ce be;'U titre, je tiens sa mère pour ribaudc d'un boliéinien, et son fils pour roi . . ns e uronne et peui-êire sans léle.
L'EXCOMMUXlfi
— Puiir le dernier point, je suis Je vulrc sttiiiinoiii ; ei voil;\ poiiniiiol 'e jugerais la pensée un élémem plus (ll>S(ilvant e( plus actif qut-lo feu lui-nu\me, Kir son triomphe ne gil qu'en ses ravaiies; mais la peustk* elle-niiMne est nn fait dont les suites s'eneliaiiunt avec une inexorable rapidité, et mieux vaut ranrcber avec elle qu'enireprendre de lui rcsi>ter.
— Vous parlez eu bobcuiien, maiirc Jehan.
— Et vous eu geniilbiimme, monseigneur; aussi je vous admire et vous envie, car eu ce li-mps mes pari ils sont l'iii'ore sujets du l^iS'il et de lu coMe, et les liommis de voire ranjj et de voire courage meurent dans leur lit ou sur un champ de bataille, eu qui u^t lurl doux. .\u&si me vcrrt-ï-vous accepler les charges de ma caste d'aii>si
Srand cœur que vous braverex celles de voire rang, si les moines e Marmoniiers vous le rendent.
— Les moines de Marmouticrs, dit Omberl, sont aussi des bohémiens.
— C'est, reprit le Réehin. la pire variéié de l'espèce; mais nmis les cornons, en ce inomeui, à votre insu, comme au leur, ei je puis vous jurer que vos affaires sont en bon traiu. N'étes-vous pas certain de la protection du duc de Bourgogne?
— Je l'espère: mais s'il échoue !
— Craignez plut6t qu'il ne réussisse, car c'est dans la prospériié que les princes ont le moins de mémoire. Si jamais celui-ci atteignait au but qu'il se propose, et qu'il vous a laissé entrevoir ce matin, j'aurais, moi, tout à craindre, et vous fort peu à espérer; mais je ferai eu sorte qu'il ne soit (]u'à demi satisfait.
— Fort bien, car j'avais déjà quelque scrupule de le servir dans nne entreprise au préjudice de mouseigneur le roi, bien que léial déplorable de celui-ci mène la France à mal ; mais peut-être mouseignenr le duc n'aspire-t-il qu'à la régence, doui la reine s'est montrée indigne, et dont le duc d Orléans sera bient6t déboulé, je l'espère.
— Si jamais le dnc de Buurgogne est régent du royaume, il est à supposer que le successeur du roi Charles se nonuncra Jean III et non pas Charles VII. à moins que le duc de Guyenne ne prenne à cœur de venger son oncle.
— A ce propos, je reconnais, dit Oinbcrl, que la mort du duc d'Orléans est décidée; mais ce que j'ignore encore, c'est le mi)\cn que l'on veul employer pour le contraindre au combat, à moins que ce ne soil au milieu d'une émeute que le duc de Bourgogne, ou quelqu'un de ses gentilshommes, tel que le sire de Flamenc, ou moi, qui sommes les plus offensés, ne l'abordions les armes à la main.
— Je crois que les chances ne seront pas égalisées dans celte affaire comme daus un louruoi, et qu'on n'usera pas de tant de courtoisie. 11 n'y a qu'un guel-apens qui puisse nous faire raison d'un si grand personnage.
— J'avoue qu'un tel moyen m'inspire quelque répugnance. Le Réehin secoua la tête avec impatience :
— Voilà, dit-il, ce que j'ai toujours craint. Comme si des gens de cœur avaient be-oin de faire à chaque iusiani montre de leur courage. Les affaires sont les affaires. Si les choses se passent ainsi, monseigneur, je ferai en sorte que vous n'y preniez part que lorsqu'il y aura des dangers à courir.
— Fort bien ; mais que vais-jc faire dans cette assemblée ?
— Encourager les écoles à soutenir monseigneur de Bourgogne au cas oii un soulèvement viendrait à se déclarer, et leur proioeltre, en cette occasion, l'appui du noble duc et de ses geus dans toutes les préieotions de l'Université.
— ..h bien, soit ! partons, la soirée est fort avancée, et j'en veux être quitte à minuit.
Le bohémien leva en même temps les yeux cl les épaules et poussa an soupir, puis il suivit Onibert qui sortit en recommandant à son b6ie le sire de la Bour>laisicre.
Mais celui-ci, qui avait entendu la 6n delà conversation d'Ombert et do Réehin, était déjà dans la rue. Il suivit de loin son gendre qui, guidé par le bubémieu, se dirigeait vers les ruines de Vauverl. Les con>pir.iieurs, pour se réunir, avaient fait choix de ce lien écarté où Ion oe devail [)oinl cranidre d'inlerrupliuns inopportunes. Les veilleurs de nuit, le guet el les autres gens du prévôt n'auraient eu garde d'y pénétrer, peu curieux de vérilier si les effrayantes léjji-udes qui s'y rattachaient avaient ou n'avaient pas de fondement. l)e ces histoires ou de tous ces dires superslilieux, très-répandus sansdonle au quinzième siècle, le seul lambeau qui soit resté dans la circulation est la locution proverhiable du diable de Vauvcrt, auquel le bon Pantagruel renvoyait son ami Panurge. De ceci nous pouvons inrérer, maiire François Rabebiî n'éiani point un historien inconséquent, que ce diable n'était point auîsi méchant que noir. Ainsi le pensaient gal.mcnt les conspirateurs qui, au moment de l'arrivée d'Ombert l de son guiJe, remplissaical déjà l'enceinie des ruines Divi-és en
groupes, ils discuiaient d'une voix basse et grave. De lenipsen temps nne énergiipie malédielion, un édalde voix inipalienl sur-le-chanp réprimé, jaillissaient de ces somlnis eliueholeuieols. La scène n'élait éclairée que par les rayons de la lune. Bien que la blonde Diana regardai alors Paris face à lace, sans que le plus léger \oile de brome vînt ternir ses yeux d'azur, le leclcur pourrait accuser nos conjurés d'élourderie pour avoir si aveuglément compté sur la clarté de cet aslre féminin et s'è re dispensés de tout autre luminaire ; mais sans invoipierla constance bien connue el inattaquable de l'amante d lindvniion. nous dirons que sa présence n'est ici qu'une coïncidence p.àrfailement indiiféienle, qu'un hasard heureux pour nous seuls doni la cnriosilé va toujours cherchant des visages de connaissance ou des figures qui liiiléressent. (Juanl aux conjurés, ils n'ont point besoin d'y voir pour se reconnaître el pour se coofiei'. Un léger attoucbenient , un son presque insaisissable, leur snHi^ellt. Nous ne s.ivons si le dnc de liourgogne, Jean sans-Peur, figure parmi les chefs de l'ordre mayonnique : ce qu'il y a de certain, c'est que les partisans de ce prince populaire avaient adopté pour emblèmes i'équerre et le niveau, loui ainsi que les francs-maçons, et comme eux aussi se servaient de signes mystérieux pour se reconnaître entre eux. Ombert avait été mis par le Réehin au courant de ces pratiques: il n'éprouva donc aucune difiicullé à pénétrer dans le cœur de l'assemblée. Ce n'était point cependant sans quelque répugnance que le bon chevalier se prêtait à ces grimaces qui, disaii-il, sentaient à la fois le moine et le nécromant, deux espèces d'êtres qu'il avait également en exécration. Il eût preléré un mot d'onlre chevaleresque, ûi s'était tu sans se montrer satisfait quand Jehan lui avait représenté qu'un mol était plus facile à surprendre qu'un signe. Le biiliéniien était beaucoup trop modeste, en expriinanl par un signe singulier les moyens qu'il possédait pour communiquer avec les autres adeptes sans recourir à la parole. Un signe! disait-il : il ne quittait jamais son homme, surtout lorsque c'était quelque jaune visage comme lui, sans en avoir échangé une demi-douzaine, très-variés toujours, et qui certes pouvaient plus facilement surprendre qu'être surpris. Il y avait donc à Vauvert des ligures que l'on devait sans élonnemcnt rencoiiirer dans une réunion nociurne, et qui auraient pu tenir convenablement leur place an sabbat, dans une débauche, une de ces débauches où le sang coulait aussi volontiers que le viu, et même dans une embuscade de voleurs : masques angulaires et basanés de chats ou de bohémiens, larges faces de truands abrutis, trognes ribaudes et avinées d'éeoliers tapageurs, voilà ce qui se présenia d'abord aux yeux d'Ombert. Mais an centre de l'assemblée se trouvait un groupe de personnages tout différents qui présidaient sans trop de gêne ce convciilicule composé d'éléments si bizarres et si difliciles, quoique leurs visages austères et capables fussent en contraste parfait avec leurs accoutrements cavaliers, les façons de leurs compagnons, le lieu et l'heure de la scène. Ce fut vers eux que Jehan le Réehin se dirigea : quoiqu'il se plûl avec les gens de sa sorte, on a pu voir qu'il ne dédaignait pas ceux des classes plus élevées, el qu il les fréquentait même au delà des exigences de sa position. Au reste, c'est un reproche qui ne lui est pas applicable en celle occasion.
— Vraiment, disait une voix doctorale, monseigneur le duc de Bourgogne se bâte peu de nous envoyer un ambassadeur. Si lenie rcsoluiioa et prompte exécution s'accordent ensemble, la besogne une fois entreprise ne dormira point dans ses mains ; mais quand sortira-t-elle de sa tête?
— Ne savez-vons pas, messire, répondit le Réehin arrivant à propos, que pour faire le bon vin il faul que le raisin soit mùr?
Le recteur el les régents, car ces personnages n'étaient rien moins que les sommités de I Université, se tournèrent aussitôt vers l'audacieux et métaphorique interrupteur qui, sans déchoir de son imperliirliable efironlerie. se laissa complaisamiiient examiner. La prestance étrange du boliéniien n'avait rien de commun avec la dignité d'un ambassadeur, et certes il était permis aux révérends de se méprendre quelque peu sur sa qualité.
— 'fu es bien hardi, ribaud, d'introduire tes facéties au milieu de nos graves préoccupations.
— En ce cas, je tremble pour monseigneur le duc de Bourgogne qu'il ne soit trouvé bien hardi par vous, messire, de m'avoir, moi chétif el indigne, député vers une aussi respectable assemblée.
Et afin qu'on ne pûi se méprendre au sens ironique de ses paroles, le bohémien les accompagna d'un geste circulaire et d'un ricanement qui firent naître quelques murmures parmi les écoliers ; mais l'intérêt était trop vivement excité pour prendre le change au premier incident. Le Réehin savait cela à merveille : sa hardiesse n'était guère que de la perspicacité.
— Toi, l'envoyé du duc de Bourgagne? L'envoyé du diable plntfttl
— Possible tous les deux, messire. Voici, au reste, qui vous prouvera que je ne suis point un imposteur.
- Le Réehin saisit alors sans cérémonie la main du baron et la présenta aux révérends.
L'EXCOMMUiNlÉ.
— N'ayez peiir mi?nsi'i{»nciirs, ce n'est point on ergot de Satanas, mais biLii uuo main l'hiclieiiiic où gît le propre anneau lîe niunseigni'ur le duc, empreint de son cachet, et que chacun connaît.
I — Malgré cet insigne, nous pourrions encore hésiter, car il n'est pas po>sible qu'un si puissant et uoble prince ail pu ainsi placer sa conGancc.
— Ah I mcsiirc, le temps n'est peut-être pas loin oîi les princes aimeront mieux s'appuyer sur les manants et les rustres, que sur les chevaliers et sur les clercs. Mais ne vous mettez davanlage en souci, je ue suis que l'introducteur du véritable envoyé de monseigneur de Bourgogne. C'est un chevalier d'ancienne chevalerie, et qui peut à tous égards vous porter la parole.
Cela dit, le bohémien céda la place à Onibcrt, qui jusque-là s'était tenu dans l'omble, attendant, avec sa patience accoutumée, que son compagnon eût terminé ses jongleries.
— Eh bien, sire chevalier, reprit le recteur de son ton doctoral qui lui avait qurlque peu échappé pendant son colloque avec le Réchin, monseigneur le duc de Bourgogne est-il enfin décidé à procurer à Ifc'uiversité la saiisraciion éclatante qu'elle réclame pour ses privilèges violés'? Nous devons déclarer que si nous ne l'obtenons innnédiatement nous nous retirerons de France et irons chercher ailleurs une protection que tout le monde ne nous refusera pas. Que feront cependant les écoliers que nous laisserons privés d'enseignement et de retraite '.'
— Oui, clama Basiien le Gaucher, que ferons-nous ? pcnse-t-on que nous travaillerons quand nous trouvons que c'est déjà trop d'étudier?
Il était dit qu'Ombcrtne pourrait se saisir de la parole. H fut heureux pour lui que la grossière saillie du Gauclier vînt arrêter à sa source le flux de l'éloquence du recteur. Celui-ci pourtant ne taiii,-a point l'irrévérend écolier; l'Université était non-seulement un corps enseignant, mais encore une institution active. Sa puissance ne résidait poiut seulement dans les idées de ses maîtres, mais encore dans les bras de ses sujets, d )iit nu grand nombre n'étaient enrôlés sous sa bainiiére qu'à titre de soldats. Dans un temps de crise on devait ménager des gens qui [l'étaienl pas très-assidus sur les bancs des collèges, mais qui se seraient battus vaillarameol pour leurs privilèges.
— Messire, dit Omberl, si le duc de Bourgogne eût voulu encore attendre et patienter, il ue m'aurait point député vers vous. Je n'entends rien aux subtililcj p()liti(iues et pense que l'occasion est toujours bonne quand on a de bonnes épées. Mon-eigneur de Bourgogne n'est pas maître souverain dans la bonne ville de Paris. Le cours régulier de la justice est entravé du l'ait de madame la reine et de moiiseigiieur le duc d'Orléans, lequel est un rebelle et nu hérétique, un fauteur du pape de Rome, tandis que le pape d'Avignon
— Prenez garde, mon lils, s'écria le recteur, ne vous prononcez ni pour l'un ni pour l'autre. La soustraction d'obéissance est inévitable en pareil cas. En effet, chacun des élus n'est que le représentant dune fraction de l'Eglise qui est une et ne saurait être partagée...
— Je n'entends pas davantage à ces subtilités théologiques. Quand j'aurai fait mon message, vous pourrez, si vous le désirez, messire, discuter sur ce sujet avec mon compagnon, qui est grand partisan de la pensée et des mots vides de sens. Ponr moi, j'ai à vous dire de la part de monseigneur le due de Boiirgogue que, puisqu'on refuse justice à vos plaintes et à vos supplieaiions, vous êtes en droit d'essayer de la menace. Faites interrompre les études; que les écoliers se montrent en force et armés; qu'ils crient hautement à la violation de leurs privilèges et demandent réparation. Et si le prévôt de Paris trouve mauvais que l'on trouble ainsi ce qu'il appelle la tranquillité publique, ne vous faites point faute de rudoyer ses gens. Les hommes d'armes de monseigneur le duc seront prêts à vous soutenir. Et alors. Dieu soutienne'le droit ! Ceci est-il de votre goijt, mes maîtres? ajouta Onibert en se tournant vers les écoliers et les soudards qui s'étaient rapprochés du groupe principal pour entendre le baroii. Une acclanuiiion unanime ne lui laissant aucun doute sur les sentiments de cette partie de ses auditeurs, Ombert se ressouvint que c'était avec le recteur qu'il devait traiter
— Dieu nous est témoin, s'écria le vénérable personnage en levant les yeux au ciel, que nous avons tout fait pour éviter ces déplorables extrémités. Que le mal retombe sur ceux qui ont levé la main contre 1 arche sainte!
— Amen ! dit le cordelier Jean Petit.
— Tout-va bien, Allah ker'm' dit Jehan le Réchin.
— Je suis de votre ivis, mon respectable guide, dit Omberl, qui n'avait répondu que par un salut à Pimprécatiou dolente du recteur. ainsi parions.
— Nul pas, sire chevalier, je ne pourrai remplir de cette nuit l'emploi dont vous avrz bien voulu me gratifier près de voire per-
souhe. Voire mission est finie, la mienne ne l'est pas. J'ai à prendravec ces honnêtes gens quelques arrangements nécessaires.
— Mais, vrai Dieu ! me faut-il rester à la suite ?
— Ne vous emportez pas ; je vous donne un guide qui vous conduira aussi sûrement que moi par tous les détours de Paris, et qui vous sera peut-être d'aussi agréable compagnie.
Et il présenta au baron Zéa, l'intrépide et l'inévitable Zéa, couverte celle fois d'une cape d'éludianl, et qui dem inda au baron s'il craignait de se trouver seul avec elle. Tous deux quittèrent les ruines de Vanvert.
Les évéaements marclient.
Comme le lecteur pourrait s'étonner que le baron n'ait rien trotivé à répondre à la sorte de reproche que Zéa vient de lui adresser sous forme interrogative à la fin du précédent chapitre, nous le prierons de considérer que nous ne sommes point sténographes, et que nous ne pouvons nous croire obligés à rapporter les moindres mots sortis de la bouche de nos personnagi'S, mais seulement les plus importants. 11 est vrai que le sire de la lioche-Corbon n'est point un bavard, et qu'il est tel de ses compagnons qui eût pu, à plus juste titre, nous suggérer celte réflexion sensée, mais un peu tardive. Nous pourrions encore répondre qu'elV nous a élé inspirée dans le but de préserver le digne chevalier d'-m travers devenu incurable chez quel(|ues-uns des gens qui rentourent. Ombert est d'un caractère intéressant et que sa facilite rend accessible à toute sorte de contagion : il a plus que tout autre le droit d'être traité avec égard et mesure. Pour ôler le prétexte à toute réplique, il nous est d'ailleurs facile de dire que la bohémienne n'attendit point la réponse du baron, qui fut un peu embarrassé du ton demi-provocateur, dcniiironique, dont elle l'avait interpellé, assez pour avoir besoin de réfléchir avant de parler, pas assez cependant pour rester immobile cloué à sa place.
Pendant quelques minutes, Zéa marcha en avant et Ombert la suivit, en admirant l'allure dégagée et l'air délibéré de cette jolie créature qui, avec ses jambes fines, sa taille svelte, son niauieaii arrondi sur le bras droit, son gracieux col et sa tête penchée vers l'épaule gauche, formait bien la plus charmante silhouette d'écolier de quinze ans qui se fût jamais dessinée aux rayons du flambeau nocturne.
— Zéa, dit Omberl rejoignant tout à coup son guide, vous êtes une fille singulière et capricieuse. Votre humeur varie aussi souvent que votre costume. Je dois dire, à la vérité, que la bouderie convient aussi bien que la joie à votre visage, et que vous portez d'une égale aisance la jupe et le pourpoint. N'y a-l-il donc en vous que de la coquetterie ?
— Messire, répondit la bohémienne d'une voix lente et triste, et sans cesser de regarder devant soi, vous avez fait de rapides progrès dans les sciences de ce pays ; vous savez qu'd laut prévenir une accusation par une autre : mais pourquoi vous hâter ainsi? Je ne vous ai point faii de reproches, vous savez emmieller vos paroles de compliments; pourquoi me parler ce langage nouveau? les hirondelles, qui viennent comme ma race des pays du soleil, ne se prennent point avec des appeaux.
— Zéa, je suis habitué à vous entendre parler en énigmes. Tout ce que je puis comprendre à ceci, c'est que vous avez quehiues griefs contre moi. Ne détournez point la léte, parlez-moi, si vous voulez, votre langage païen ; mais qu'au moins votre voix soit joyeuse et que je vous voie me sourire.
— Autrefois, messire, quand les nuages du ciel m'attristaient, je n'avais besoin que de fermer les yeux et de regarder en moi pour que mou front s'éclaircit. Maintenant, c'est en vain que je regarde le bleu du ciel et que je donne ma joue à caresser à l'haleine pure de la nuit, ce n'est plus sur mon front qu'est la tristesse, c'est dans mon cœur !
— L'air de Paris est trop pesant pour nous, Zéa ; on respire plus à l'aise, on marche plus librement sur les collines de la Touraine et dans les déserts de Fontainebleau.
— Quoi ! messire, vous vous souvenez encore de votre patrie ! de
L'EXCOMMUNIE
la pallie de voirc femme ! et vous u'avez pas oublié le nom des lieux où vous rciicomràics la bDliémieiiiie Zca 1 Je mis fàclice que ma vue vous reporlc à des souveuirs si peu dignes de vous, toi que Vous éies aiijoui'd luii.
— Mùelianl enfant ! vous raillez sans pilié. Je ne suis point f liante, àîeu m'en est témoin. Le jour qui me léiiniia à ma eliere Calliciine laiis le rhàieau de mes pères sera un jour liien heureux pour moi; jeluioù je devrai renoneerà voh>. Zéa, m'alirislera pour longtemps.
Ce que disait Ouiberi n elaii point ircs-clievaleresqne. Le.'! servir tates. lien aimer (]iiune était un précepte admis en théorie, in:iis qui devait être quelquefois oublié dans la praliqne pir des buimnes qui. ainsi que le sire de la Roilie (million (et l'ayant eluiisi pour principal aclenr, uons devons nece-sairemenl le regarder comme le Ifpe de son époque), se laissaient plutôt guider par leurs seusitions que par le raisonncmeut.
— Oui, poursuivit le baron, je le sens, je vous aime, Zéa, cela est aussi vrai qu'il est vrai que j'aime Catherine ; pourtant j'ai tort de comparer ces deux sentiments. L'un est i lu-; prul'.ind sans donle, mais l'autre est plus atli ayant. J'imagine qu'il y a l.'i quelques sorcelleries. J'avais pu croire d'abord <pie vois vous étiez laissé prendre à vos propres enchantemciits. Ah ! vous avez bien plus que moi oii-
bliélcN rochers de Fontaimbleau, '/éa !
— N'ollement. messire, et d'ici à peu de jours, demain pciit-èlre, je partirai pour les aller revoir.
— Et vous croyez que je vous laisserai partir, enl'aiit! non, non! je ue viius quitterai plus.
— Mais je vous quitte, moi, messire.
— C'est un jeu, je suppose. Zéa, je ie trouve cruel. Ne voulez-vous point y mettre fin'/
— Ilien n'est plus sérieux ; mais cessons ce débat dont je souffre plus que vous. Tout ce qui vous entoure est sérieux; prenez garde, Onibert, vous avez mal placé voire confiance ! Ah ! poursuivit-elle, inti 11 ompue par une pensée tyrannique, j'aurais pu me contenter d'occuper la seconde place; mais n'être rien que ce qu'une autre feiimie jeune ou artificieuse pourrait être, jamais! Adieu, messire, voii- devez vous reconnaître ici. llàtez-vous, de peur de faire attendre mad.inie de Vie.
— tju'est-ce à dire? s'écria inipclueuscmenl le baron. Diane n'est lien pour moi, je ne la verrai plus.
— Oui, maintenant, vous oubliez Diane pour Zéa, parce que vous êtes pies de moi. Dans quelques instants, vous mdublieiez à mon toiu- prés d'elle. Jlessire, vous reconnaissez mal le sacrifice que vous a fait une si ntdile et si chaste dame. Vous avez intérêt à la ménager; moi qui suis votre amie et une pauvre fdie bohème, pourquoi vous souciez-vous de moi .'
— Zéa, je jure par tous les saints ou par tons les diables, comme il vous plaira, que c'est vous que j'aime'
— Eh bien ! je m'enfuis avec cet aveu. Ombert, adieu, encore une fols; gardez-vous de rien confier à cette femme, et ue laissez point échapper mou nom dans ses bras.
En achevant ces mots, la bohémienne, qui s'était tcmie à distance d'Ombi-rt depuis que la conversation avait pris une tournure un peu vive, s'élança vers le baron, lui saisit la main, y imprima légèrement ses deuts, et bo.idissaut comme un chevreuil, dis|)aruten un instant au détour de la rue.
Le premier mouvement de l'amoureux chevalier avait été de la poursuivre ; mais n'ayant point encore jeté de 111 ninémoniipie dans le dédale parisien et n'étaiu guidé par aucun indice, ni moral, ni matériel, car Iciislencc de cette fille étrange était aussi mystérieuse et fantasque que sa course était rapide et silencieuse, Oiidjert cliangi-a pronqilcment de pensée. 11 ^'arrèla, prêta l'oreille. Irappa du pied avec colère et dé.-appoiutcment, puis revint lrani|uillement sur ses pas. Le baron ue s'amusait jamais, comme les eiilauis et les esprits faibles, à trépigner et a pleurer devant une impossibilité ; connaissant sa force, il ne la dépensait jamais en pure perte.
En ce moment. Zéa n'existait plus pour lui. Il se trouvait tout près de la porte dérobée de l'hôtel Saint-Pol, qui lui donnait accès chez •nadame de Vie : il était eu rpielque sorte dans le cercle d'attraction le la sirène, et il n'aperçut aucun motif jioiir ne pas céder au ;harnie nouveau qui opérait sur lui.
I.e baron tourangeau n'avait pas fait d'aussi rapides progrès dans (a politique que dans la galanterie. Il est bien dillicile de mener de <ruut ces deux études abiorbautes à un égal degré, et il n'a été i.,nuc d être maître passé dans lune et lautre à la fois, qu'à quelijue» organisations vraiment prodigieuses.
.Soit qu'il n'eût pu s'arracher que fort lard des bras de madame de V ic. soit qu il se fût égaré de nouveau sur les traces de Zéa, peutêtre même pour ces deux motifs réunis, Ombert n'arriva qu'assez tard a la grande réunion dont le duc de Bourgogne, lui-même, lui avait parle. Le vieux portier se montra eucore plus sourd, et nous
dirions aussi plus aveugle, si ce n'était une absurdité, ([u'il ne l'avait été la première fois (pi'OmlK ri s'était adressé .î lui.
Noire héros venait de ré|iéter, pour la troisième fois sans succès, le mol de passe, et était tout prêt à essayer de taire intervenir, dan3 son iiionidogiie, le nom du dialile, celui de Notre-Dame se Irontaat imiuiissaiil, iurscpie le lléeliin vint à son aide et lui épargna un blaslilii'iiie, ce (pii est émirnie, el l'eunui de s'en retourner comme il était venu, ce qui est quchiiie chose.
— Je crois, dit le bcdiémien, que voire seigneurie est encore dans l'embarias. \'ous êtes henionx de trouver partout des amis. Pourtant je voudrais que vous n'eu vissiez pas dans chacun des hummes ou des femmes ((ue vous pouvez rencontrer.
— Par le chef de mon père, s'écria Ombert, si ce n'était respect pour monseigneur le due el aussi pour les cheveux blancs de cet obstiné vieillard...
— i;i trèi-lidelc scrviieur, pourriez-vous dire aussi, messire.
— Fidèle, je le crois, mais il ne s'agit point de cela ici. Ne suis-jc point pour monseigneur do lionrgogne'?
— Ah! messire, il csi si facile de se tromper en ce temps-ci ! ou sait si peu pour qui sont des gens qui la plupart du temps ne le savent pas eii\-mèmes ! Je ne parle pas pour vous, messire; mais lorsque les m. litres doivent avoir la bouche close, les serviteurs font bien (le fermer les yeux cl les oreilles.
— Eh bien ! fais en sorte que cet homme les ouvre de bonne grâce, ou, par Dieu ! je passerai sans sa permission.
Le vieu'c cerbère, abusant de la faculté que possèdent quelquefois l( s sourds d'entendre ce qu'on leur dit à voi\ basse, laissa le héchi» s'approcher et lui parler à l'oreille. Sa figure resta impassible; il n'ouvrit point la bouche, seulemenl il avertit Ombert, par un signe de main, qu'il était libre d'entrer dans l'hôtel.
I.a position armée que tous les princes el parlieiilièremcut le du de Bourgogne, leiiaienl à cette époque, leur penni'tlait de rassembler leurs partisans sans éveiller les soupçons, du moins plus ipie de coutume; car les sujets fidèles, les partisans tic la moiiarehie devaient être continuellemenl inquiets par la permanente rébellion des grands vassaux de la couronne.
Le due de Bourgogne n'avait donc pas en besoin de voiler des sendilaiils d'une fête on d'un festin celte austère réunion, ce qui eût été d'ailleurs fort peu dans ses goûts Le choc des hanaps n'était pas néeessaii'e pour provoipier l'étreinte des diverses pensées de haine (pii animaient tous ces hommes coniiele duc d'Orléans, haines liéré- (liiaiies, haines d'aud)ilion, de jalousie, d'amoiir-proprc; haines sombres cl invéïérécs, haines bouillantes et jeunes, liaines ingrates, haines dévouées el aveugles, sur lesquelles s'élevait la haine mortelle et implacable de Jean-sans-Penr, résultat de toutes les liassions n'unies el dont lintensilé était portée au comble par la question d'être ou de ne pas être, c'est-à-dire, ici, d'être ou de ne pas être régent. L'assemblée n'était point composée d'élémenls aussi divers (pi'ou pourrait l'inférer d'après l'humeur populaire de ce prince, (pii était trop bon politique pour risquer un conllit enlrt; la liauleur des nobles el la susceptibilité de^) bourgeois, conllil où il n'aurait certainement rien gagné. Il pensait aussi, sans doule, que si la popularité ne fait |)oinl déroger un prince, il n'en est pas de même pour les seigneurs d'un moindre rang. Ce qu'il y a de certain, c'est (pic tout en se posant comme le champion des intérêts populaires, il ne choisit jamais tie favoris dans les rangs du peuple, ce que lit soiiviMil son hautain et spirituel aiitagoiiisle.
Au milieu de ses barons cl de tout l'enloiirage de sa puissance féodale, Ombert retrouva le duc lel qu'il l'avait vu seul à seul dans le secret de son retrait de travail. Il p<utait le même costume sombre el sévère, son visage gardait l'expression taciturne et vague sous laipielle il avait accoutumé de déguiser les agitations de sa pensée el ses investigations extérieures. Près de lui se tenait un homme de grande taille, puissant d'épaules et terrible de mine, qu'il nomma du nom de Sainl-fieorges.
Ombert regarda avec curiosité ce chevalier qu'il ne connaissait que par sa grande réputation guerrière, et qui était cité comme h plus illustre cl le plus ferme champion de Bourgogne. C'ét;iit en cf- Ici un de ces hommes d'airain comme le siècle en offrait quelquesuns, et qui, réunissant toutes les conditions héroïques, un ciXiur de Mou, et une vigueur athlétique, était fait pour servir de bras dndt aux têtes fortes. Tel fut Tanueguy Duchàlcl, lel était le sire de Saint-Georges. Ce fier seigneur, accoutumé sans doule à exciter l'admiration, ue répondit aux regards d'Ombert que par un coup d'oeil presque farouche, dont celui-ci ne se formalisa pas, imaginant que ce pouvait élre une expression habituelle. Le jeune baron ntî s'étonna pas davanlago du ton et de l'air de réserve dont on accueillit ses questions; mais il fui surpris au dernier point de la présence de son beau-père en ce lieu.
Le vieux sire de la Bourdaisière parlait d'une façon vraiment fort animée à quelques têtes grises ou chenues qui lui accordaient une attention aussi sincère de leur part que divertissante pour Ombert.
L EXCOMMUNIÉ
Oui pût jamais priîfé IrouïcT un conspirateiir dans ce vieiliaitl si fort aduiiiic aux jniiissaiicis de son âge, si ami du repos et des coiisubliuns de la tatil<'. (,)ui'lli' dissimiilalioii pmfuiide! et que devint, cil cille occurrence, rupiMiiin de l'ésar sur les hommes sobresl Oinbert, moitié pour jouir de cette plaisanterie du liasard. moitié dans l'intention d en épargner quelques conséquences à cel hoiniête seigneur auquel il était vraiment altaclié. s'approcha adniilenient de •ni, et mollira loul à coup sa jeune cl bruni- (iî^nre au iiiilien i\r cit auditoire décrépit et déteint; mais l'aspect d Onihert ne inodiiisit point sou (H'et ordinaire sur le vieux et cepiutlanl tout ikiuvcI oimteur, qui releva la tète, cl d'un Ion miTinilcut et ferme dit ;'i son (jcndre ces paroles qui auraient dû devenir proverbiales coinine le discours de l'àne de Balaam :
— Vous tiendriez mieux votre ran;,' parmi des écoliers, inessire, ipie parmi des gens sensés.
— Mais, répondit Onibcrt, les écoliers sont aujourd'hui au nombre des gens scuséi.j'entendsdes parlisans de niunseifinenr le duc de Bourgogne.
Celle réponse légéreineiil sophisiitale II déluoiiiir l'Uibriinilla la laizique loule priiiiiuve lin vieux seigneur.
Onibcrt se disposait à poursuivre ce premier succès, mais il l'iit obligé de leiiuoccr ^111 projet de ri'lraile qu'il fiiiiualt pour son heju-|u'ie, 1 11 voyant le duc de Honrgogne se diriger de son colé.
— .Monsieur le baron, dit le piinre à Onibirt, d ici à deux jours nous aurons tousjuslitedes insultes que nous a faites la cour. Si vous n'avez point perdu le goût de la veugcaiice, il vous sera loisible de le satisfaire; je veux qu'il y aitauiant de coups donnes que d'insultes reçues , puisqu'on ne peul, malgié tant de crimes, tuer quujie seule fuis.
Oniberi assura le duc de sou entier dévouement .i la cau^e qu'il a\ait embrassée, et ajouta que si le ressentiment des injures que lui avait fait essuyer le duc d'Orléans n'élail plus le seul niolif qui le portait à se ranger sous la bauoière de Lonrgogiie. il n'en éiait pas moins persistant dans sa haine et son désir de vengeance.
— Bien, messire, répliqua le duc. je vous tiens pour uu loyal et haidi chevalier. Quand il faudra jouer de lestoc et baisser les piques, nous vous ferons appeler. Tout le monde ne sait pas se servir de toutes les armes.
Ombert ne s'inquiéta pas longtemps de l'obscurité que présentaient parfois les p.irolos du duc. il ne se demanda même pas à quoi était utile cette réunion. CouQant dans la sagesse du prince et dans la promesse qu'il lui avait faite de remployer bien loi activement, il retomba dans les préoccupations passagères qui lui servaient à se distraire de ses peines réelles et profondes : car, eu son àme, il n'avait çoint transigé avec sou amour ni avec sa haine. Ces deux
Oiiilirit vit .ntors un Ijuii
sentiments n'avaient rien de commun avec les sensations superficielles auxquelles le chevalier s'abandonnail, moitié par curiosité, inoilié pour occuper son active organisalimi.
Après avoir contic^ son beau père an liérhiu et à son écuver, le baron se dirigea, suivant son habitude de chaque soir, vers Vhôlcl Saint- Pol, et se trouva, en peu de temps, aux (lieils de Diane de Vie, plus belle, plus enivraiile, plus caressante que jamais. La Ininière des lampes était lonjonrs Irès-favorable à la lieaiilé de celte feinnic; mais ce soir-là, ses yeux avaient uu éclat, ses manières une vixacilé, sa voix un charme vraiment particulier. Onibcrt attribua ce reiloiiblemeiU de |iassion, chez sa maîtresse, à la pensée des dangers qu'il allait bientôt courir et qui amèneraient pent-èlre nue séparation. En
homme qui croyait à la mission angélique des femmes, et qui les aimait, il ne piU s'imaginer antre chose, et il s'abaudii:iiia lout entier aux séductions de la gracieuse et anioniiiise Diane.
Salivant sa coutume, il lui reuai ra ses iiccupations de laj -Il née, appuyant sunoiii sur ce qu'il avait vu à I botel d'.Vrlois, et n'oinetlantque ce qui était peut-être le moins imporianl à cacher, c'e-tà-direses disiraciions galantes.
Uuiiique la passion du bon chevalier iiiiiir ni.idaine de Vie ne fiU guère que la Iranslorniationde celle qu'il portait au se\e d'iiiipiin en géiiéi.d. Il n'eu évitait p,i.~ luiiiiis tout ce ipii riU pu lui causer la moindre peine, le muiiidre souci. Hiii n'eilt craint, en cl'/ii, de froisser celle IVèle et douce cnialnre prèle à s'al'iaisscr sous le poidsdecliaqiie feusaiinn, et qui, loin de pouvoir supporter les tuurmenlsde lamour, semblait s'anéantir dans ses jouissances! Il est vrai que le lendemain llmbert la retruiivait aussi \ivc, aussi éveillée, que si elle se fût endormie au couvre-feu; m is, quoiipie la p-uiiologic fût une science alors peu connue que le baro I n'était point lioinnie à pressentir, il pouvait se dire, avec un peu de celte boinn' volonié qu'oui les amnis les moins absurdes, ipic «élaient là miracles de sentiments. Uu homme plus avancé eût pensé iiiobablement que sous ces lins tissus de peau blanche, irau-parciile cl salinée, se cachaient des nerfs d'une vigueur et d'une élasticité peu commune, et que le sentiment qui leur donnait le ressort était peni-étre plus physique que moral. Le lecteur verra par la suite quelle de ces opinions s'appriichait davantage du vrai : nous nous bornons à lui apprendre ici qu'aucune n'y arrivait parfaitement.
Diane avait écouté avec beaucoup de patience les confidences d'OinbfTt. On eût même dû croire qu'elle y prenait un certain intérêt. Cependant elle ne lui fit point de questions, et, rinterrompaiii an nuiinenl où il allait se livrer à des considérations sur l'étraiigLio de l'apparition de son beau-père à la réunion des conjurés : — Com-
■Pouf
L'EXCOMMUNIÉ
meiU, dit-elle il une voix admirablfiiifiit coiirrouooi'. d'ici à quelques jniirs vous iillez pariir. vous inetire en raiii|i:i)!uc, el qui sait? ne jamais reveuir peul-êire, car ce sera une guerre cruelle et acliiimoe, el vous navii à nie p;irler que du duc de Bourgogne ol de voire beau-pere ! Je re^peele forl l'un el l'auire; mais je crois l'avoir asscr loiigueuienl prouvé.
— Diane, ma chère, si ce discours vous déplaisait, que ne ni'avrzvous parlé plus l6tl En vérilé, j'aurais préféré vous parler d'anioiu', et vous m'avei fait une mérlianceie dtiut vous portcre?. la peine.
— Laisseï ma ni.iiu. Ombert, je suis déridée à ne plus vous aimer.
— Mais vous haisseï toujours le duc d'Orléans'?
— Est-ce aa lour de celui-là maiuienaul'.' Voyous, qu'avcz-vous ù m'en dire'.'
— (.lue dans deux jours il aura probablement cessé de vivre.
— Ah! dites-vous vrai'' de qui le leuez-vous?
— lUi duc de Boui-gtigue lui-même.
— Pauvre prince il va expier bien riidemeul ses fautes!
— (lonime vous le plaignez! Diane; je devrais èire jaloux; mais non, je ne vous aime (pie davantage. Vous êtes aussi bonne <|iie vous êtes gracieuse el belle. Laissez-moi, je vous prie, défaire celle natie de cheveux.
La belle se laissa faire complaisamment: elle paraissait triste et absorbée, et Ombert crut même voir briller une larme dans ses yeux. Il sempressa de l'essnyer avec un baiser.
— .^h I dit la sirène avec un soupir qui paraissait bien venir du fond du cœur. Ombert. vous ne me connaissez pas encore. Vous êtes comme les autres : moi-même j'ai cru que ma haine était implacable, et maintenant...
— Oui, maintenant plaignez-le si vous voulez, car votre bras, ma belle, n'est pas assez fort pour le sauver,
— Ce bras n'est pas aussi faible que vous le croyez, messire, dit Diane de Vie en relevant sa jolie tête blonde et déployant son bras arrondi el blanc comme l'albÂtre. Ainsi posée avec ses cheveux en désoi-dre. ses sourcils et ses lèvres légeremeut contractés, elle av.iit réellement un air d'énergie qui surpiil le baron, et qui pouvait lui expliquer quelques lettres de la chara<le jouée sous ses yeux dans la foi et de Foniaiui'bleau; mais Diane se laissa de nouveau relonilirr dans sa nonchalante distraction. Ce fut au tour de l'amant de prendre le ton du reproche.
— Vous vous êtes pl.iiate de mes longs discours tout à l'heure, madame; moi, je me plains de votre long silence à présent.
— !Ne me querellez point, Ombert, je me sens triste ce soir.
— Ce qui me flânerait beaucoup si le duc d'Orléans était à ma ]i1acc et que je fusse à la sienne,
— \'ous êtes bien injuste, me>sire; car c'est vous qui m'avez ainsi changée. En vérité, j'ai tant d amour pour vous dans le cœur, qu'il n'y a pitrs de place pour tout auiie seniiment.
— J'ai tort! j'ai tort! dit Omberi transporté; Diane, je suis un fou, et vous êtes un ange; j'implore mon pardon à deux genoux.
Pour toute répon-e, Diane jeta ses deux bras autour du cou du chevalier, et, baissant lentement laiéte, l'embrassa chaslenieul sur le froat.
— Et puis, dit-elle, quand vous m'avez p.irlé des danger» (|ni menaçaient le duc d Oiléaiis, j'ai pensé à ceux qne vous affrontez aussi. Je ne sais pourquoi je m'imagine que je vous vois ce soir pour la dernière fuis.
Ombert se prit à rire, et se féliciiant de n'être point irés-acce^~ib !e aux idées superstitieuses, (il observer à Diane que, lors même que >es prcsseniimenis devraient être justifiés, c'était une raison pour profiter du temps qui leur était lai-^sé.
— En vérilé, si vous continuez, poursuivit-il, je finirai par m'atiristcr moi-même; car notre téle-b-iêtc commence à me rappeler mes deniiert s entrevues avec Catherine, je veux dire la haromie de Roche-Corlmn.
— Eh bii-n! dit madame de Vie piquée, ce doit être pour vous un souveuir doux el triste.
— Très-doux et très-triste, reprit le baron gravement. Puis chaneeanl de ion et se rapprochant de la capricieuse beaulé : Ma chère Uiaiie, dil-il, il nou^ manque pour un tête-à-tête conjugal quelque chose qui u'e^i point nécessaire dans un téte-à-têle amoureux.
— El qiKii '
— C'est d'être mari el femme.
Ceci sembla à Diane une raison suffl-anle pour changer d'humeur el devenir aussi folle, aussi rieuse qu'elle venait de se montrer plaintive et langoureuse, tlle déroula tous 1rs serpents de la sédnclion pour enlacer le cœur d Ombert. Elle oublia le passé et l'avenir dont elle venait de se montrer si soucieuse, pour s'enivrer de son bonheur présenL Die jura qu'elle n'avait jamais aimé véritablement qu'Omberl, elle le lui répéta en se roulant à ses pieds, en se suspendant à son cou, en s'asseyani sur ses genoux, eu le serrant dans ses bras; elle fui tour à tour emportée, pa-sionnce. tendre, grave, foljire; véritable Prolée féminin, elle re»èlii loutis les expressions de la passion, excepté les larmes dont elle savait qu'il i:.: faut point abuscr
pour deux raisons : parce que c'est ennuyeux d'abord, et ensuite parce que les yeux s'en teruisscul.
Le b Tou éiâit transporté au septième ciel. Il y avait loin, en effet, de ces tourbiliounanies voluptés aux tranquilles jouissances de l'hvmen qu'il avait presque seules connues; car ses amours avec Zéa avaient été un éclair que ses sens surpris n'avaient pu apprécier. (;ependant on doit lui rendre cette justice, qu'il ne blasphéma point ses souvenirs conjugaux, tout en s'abandounant aux charmes d'un amour Illicite.
Un souper exquis avait été préparé pour servir d'intermède aux encliauiemenis de madame de Vie. Ombert y <it honneur. Quant à la dame, elle se borna à eflleurer quelques mets du bout de ses dents ou de ses doigts, et regarda son amant, le servant et l'amusant de gracieuses plaisanteries, l'nis elle lui prépara avec un soin charmaul un grand hanap de vin épicé que le chevalier vida à sa sanié. Quelques instants après, il était endormi dans les bias de Diane.
Quand il se réveilla, au bout d'un laps de temps qui ne pouvait être bien long et par suite d'une secousse assez violente, il se trouva entre les mains de gens d'assez mauvaise mine qui lui parurent être des gardes de la prévolé.
Celle vue acheva de libérer son cerveau des fumées d'amour et de vin qui l'offusquaient. Par un effort brusque et désespéré auquel ne s'aiti ndaicnt pas ses ennemis, il leur échappa et bondit vers l'endroit de la chambre où il se rappelait avoir déiiosé ses armes; mais on s'en était déjà emparé.
— Rendez-vous, messire, lui dit le sergent, et nous ne vous tuerons pas.
— Vous êtes des lâches et des misérables! dit Omberi; que me voulez- vous?
— Nous avons ordre du duc d'Orléans et du prévôt de Paris d'enlever le baron de Roche-Corbon; nous devons maintenant nous borner à l'emmener.
Toute résistance se trouvant inutile, Ombert se résigna et se remit entre les mains du sergent. Tous les gardes se jetèrent aussitôt sur lui.
— Allons, dit le sergent, c'est bien assez de deux; parce qu'il ni' se défend plus, vous voulez tous l'attaquer.
— Vous êtes un brave homme, dit Ombert. Ayez soin de mes armes, je vous prie; vous devez savoir qu'un homme tient à son épce.
— Plus qu'à sa tête sniivenl, à ce qu'il parait. Mais je ferai ce qiio vous désirez, d'aulanl pins que celte é|iée me plaît fort et que la d.igue est fort bien ouvragée. Beaucoup de geniilshoinmes m'ont laissé leurs armes à garder en pareille occifrrence. J'en ai chez moi de quoi armer une compagnie.
Connue il finissait ces mots, on iniroduisit Ombert dans une salle basse de l'Iiôlel SaintPol, où il aperçut, à sa grande stupéfaction, son beau-pere en personne ainsi que deux autres vieillards, tous trois bi(!ii et dilmeiu garrotiés, et aussi eniourés de gardes de la prév&îé. Quelques personnages vêtus de noir ou de ronge, qui se trouvaii ni dans le fond de la salle, parurent à Omberi d un augure encore plus sinistre que tout ce déploiement de soudards.
— Ah ! mon gendre, s'écria le sire de la Bourdaisicre, je suis bien aise de vous voir : au moins nous soufi'riroos ensemble.
— Mort de ma vie! s'écria le baron, est-ce qu'on oserait ainsi, contre toute juslice, poi 1er la main sur des geniiMiommes '! Mes maîtres, apprenez que je suisfeudataire de la couronne.
— Ce n'est pas là ce qne nous ;ivons à vous demander, messir<*, dit un des hommes noirs, mais bien tout ce que vous savez sur iiti Complot ourdi contre notre gracieux seigneur et maître Charles \ I, roi de France ; contre madame la reine el le très-puissant prince Louis, duc d'Orléans, lieutenant général du royaume.
Ombert refusa de répondre à toutes les ipiesiions qui lui furent adressées, niant la compéleiice des jngi's auxquels on l'avait ainsi déféré, et qui, disait-il, scniblaienl pliiiol des lourmenleurs que des justiciers. Au reste, la précision di- l'inierro^aloire n'aurait pu lui laisser l'espoir de coinbaltre des ren-eigienienls trop exacts el dont il n'élail malbenrensement pas diKicileilc deviner la source. Le bou chevalier se ri'garda comme perdu el ne s'occupa plus qu'à rassembler ses forces pour demeurer digne et calme sous un coup aussi iuailcudn.
L'inierrogatoire ne fut pas plus heureux vis-à-vis des trois vieux seigneurs, qni ne purent comprendre grand'ehose aux questions qui leur furent posées. L'un chantait, l'autre sifllail elle troisième divaguait. A cetti' triple manière de ne pas s'exprimer, le lecteur a dû recounaitie. comme Ond)eri, les trois hôies convives de l'auberge des Trois-Mores, les trois faibles et respectables vieillards frappiis dans la personne de leurs filles; enfin, pour les nommer, les sires de la lloussave, de Chenellcs et de la Bunrdaisiére, qne les archers, euvoyésà l'fiôiel des Trois-Mores, avaient anêiés en même temps.
— Ainsi vous persistez dans vos coupables dénégations? dit le juge.
Le sire de la Iloussaye chantonnait.
Le sire de Chenelles sifflait.
Quanl au sire de la liourdaisière, il répondit à peu près ce qui suit :
L'EXCOMMUN'IE.
— Vous voulez qu'il y ail un foiiiplot, mon Dieul je ne demande pas mieux! Mais je ne suis occupé qu'à la reclierclie de ma fille; Lors de là j'ai à peine le temps de dîner et de dormir.
— Je suisexacteuicni dans le même cas, dii le sire de la Hoiissiiye.
— El moi de même, dit le sire de Clieuelles.
— (Comment peui-on s'imaginer que je conspire, reprit le sire de la Bourdaisière; mais, regardez-moi, messires, voyez nies cheveux lilants et ma décrépilude. Allons, mon gendre, aiilrz-moi donc, parlez; u'avez-vouspas à vous reprocher quelque forfanterie? Avez-vous ofl'eiisé quelque méciéanl qui, pour se venger, nous aura joue ce traître tour?
Omhert ne répondit point à son lamentable beau-père, et le jngc voyajil que les accusés repoussaient ses représentations, donna ordre à l'un des hommes rouges de remplir son oflicc.
— Conmie nous sommes pressés, dit le toiirmenleur, nous commencerons par le vieux seigneur qui vient de faire un discours si louchant! Je n'ai point ici tout mon attirail-, mais n'importe! une table et quelques seaux d'eau me suflisenl pour soulager la conscience des pécheurs les plus endurcis.
Oiiiberi essaya vainement de détendre son beau-père, qui opposa lui-même une résistance lout à fait désespérée et passablement éuergi(|ue pour un honnne décrépit. Itéduil à l'inaction, le vénérable vieillard ne put l'èlre aussi facilement au silence.
— Je n'eu boirai pas seulement un verre! C'est impossible! en vérité:... Je ne sais rien ! que voulez-vous nie faire avouer? C'est un empoisouuemeui qu'une telle question. Mon Dieu! prenez pitié de moi!
— Je m'étais douté, dit le bourreau, au visage rosé de ce vénérable seigueur, qu'il ne devait pas avoir pour l'eau un goût bit^n prononcé, mais je n'avais pas imaginé que l'on pût jamais concevoir une horreur si profonde pour ce liquide naturel. Quelle fortune uous avons là! Messire, puisque vous refusez de parler...
— Conmieut parler? Je crierai, je hurlerai même, mais je n'avalerai pas ime goutte de cet homicide breuvage!
— C'est pure eau de Seiue, messire, et je vous assure qu'après en avoir Im quelques huit un dix pintes, vous ne la repousserez plus avec tant de chaleur.
Pendant ce colloque animé, maître Tortebras, tourmcnteur juré de la justice de Paris, bourreau d'humeur caustique et parfaitement inexorable, avait, à l'aide de ses assistants ordinaires et de quelques soldats, fixé solidement sur la table l'infortuué seigneur de la Bourdaisière, après lui avoir au préalable glissé sous les reins le fourreau d'acier d'un estoc. Puis à l'aide d'une pince et d'un entonnoir il se mit en devoir de le métamorphoser en toni:enu; mais point, hélas! en i(umeau de vin de Vonvray ou de Bourgogne. Apres la première pinle, le patient garda im sombre silence, il semblait humilié autant que désespéré; mais après la seconde, il déclara qu'il parlerait, qu'il dirait tout, demandant seulement qu'on le détachât.
Aussitôt qu'il lut remis sur ses pieds, il rejeta l'eau qu'on venait de lui faire avaler, soit que ce fût un résultat des émotions qu'il avait éprouvées, ou de l'invincible antipathie de son estomac pour celte buisson insolite.
— Je crois que c'est tout, dit-il.
— Eh bien! reprit l'homme noir, êtes-vous résolu à avouer...
— Que je n'ai janiiis entendu parler de complot, oui, non-seulement je l'avoue, mais je le déclare et je le signerais même au besoin,
— Prenez garde, reprit l'homme noir, vous vous jouez de la justice...
— Mais il me semble que ce seraii me jouer moi-même ! Maudite eau! je crois que je n'en revi(;n(lr,ii pas! Comment croire que je m'exposerais à de pareils alfroiits plutôt que de parler! Si je savais quelque chose ! Ah ! je maudis tous les conspirateurs. Au nom du ciel I faites-moi donner un verre de vin de Touraine! un seul ! je vous prie, ou vous allez me voir expirer!
— AUons donc ! le vin fait perdre la mémoire, et nous voulons qu'elle vous revienne : il faut donc, au coniraire, vous donner de l'eau, dit le Tortebras, chargé du rôle comique.
Comme il se disposait, sur un signe du juge, à recommencer ses opérations aquatiques, le sire de Savoisy se précipita dans la salle, suivi seulement d'un écuyer; il remit au juge une charte dont il le pria de prendre lecture, et, sans attendre davaniage, il ordonna aux gardes de la prévôté de relâcher leurs prisonniers et de leur laisser toute liberté,
— Monsieur le baron, dit-il à Ombert avec une gracieuse courtoisie, je suis encore en reste avec vous, car le service que je viens de vous rendre ne m'a fait courir aucun danger. J'espère être arrivé assez lot pour vous soustraire à tout mauvais traitement.
— Je vous remercie de grand cœur, messire de Savoisy, répondit Ombert, car la mort qiie je braverais volontiers à la guerre vient de mapparaitre bien ridiculement laide à travers les grimaces de ce maître bourreau.
— Vous êtes tous libres, messieurs, dit l'homme noir avec un sourire menteur.
— Grand merci 1 messire, répondit Oinberl, car ce mot parait vous coûter fort.
— Monsieur, reprit le sire de Savoisy, le duc d'Orléans ne pose aucune condiiioii à la grâce qu'il vous accorde; il serait venu en personne vous assurer de son peu de raiicniie, si, au moment où il se disposait à quitter madame la reine pour se rendre ici, le sire de Coiirteheuse ne l'était venu quérir au nom du roi noire sire. Monseigneur sait que vous n'êtes pas de ceux <\m »e vendent, et c'est pourquoi il souhaiterait ipie vous puissiez un jour vous allacher à lui.
— Je ne saurais, messire, vivre à la cour, dont l'apprentissage serait trop rude pour moi qui ne suis plus assez jeune pour retourner à certaines façons.
— Messire, vous voyez quel cas fait le régent de ces façons qui vous sont odieuses.
Oinberl ne répondit point à ces paroles qui venaient d'éveiller la douleur dans une plaie que l'agilatinn l'avait jusqu'alors empêché de sentir; le jeune chevalier eut la délicatesse de ne point faire de nouveau allusion à la trahison de madame de Vie, bien qu'après tout on pût voir plutôt de la surprise et de la honte chez le baron que de la culere amoureuse. Apres avoir reçu les remercîmenls d'Ombert et des trois paiieiiis, Savoisy les guida lui-même jusqu'à la porte dérobée de l'hôtel Saint-Pol,
— Adieu, messire, dit-il à Ombert; si vous ne passez plus par cette porte, vous n'aurez point le chagrin de vous la voir ouvrir par moi, encore moins par monseigneur le duc d'Orléans, mais n'oubliez pas que la grande porte de cet hôtel ne vous sera jamais fermée.
— Vous êtes un courtois chevalier, messire de Savoisy. Que Dieu vous garde, vous et votre inaiire!
— Voilà, messire, un souhait qui, j'espère, sera exaucé, car je le tiens pour sincère.
Et il s'éloigna après avoir remis secrètement une lettre à Ombert.
Les trois vieux seigneurs se disposèrent, sous la conduite de léeuyer de leur jeune libérateur, à regagner l'Iiôiellerie des îrois- Mores. Ombert, peu soucieux de leur compagnie, prit nue autre direction avec l'intenlion de tourner du eôlé de Vhôlel d'Artois avant de gagner le pont Saint-Michel. Le sire de la Ilonssave clianlait, le sire deChenelles sil/lail, et le sire de laBonrd.iisiere maudissau l'eau sous toutes ses formes, rivière, élang, fontaine et question. Mais Ombert avait fort à penser : les reproches ei les avis de Zéa, les averlissements du Réchin, les atroces plaisanieries de n)adaine de Vie, lui revenaient en mémoire. Il ne coiiipren.iit rien à la conduiie de celte femme, ni aux caresses passionnées dont elle l'avait accablé au moment de le livrer aux tenailles du bourreau. Les sens énmii^sés de cette noble courtisane avaient-ils donc besoin de se raninif r à l'odeur du sang? Sou amour avait-il bisoin d't-lre exalté par la p:ésence d'un supplice, ou bien n'éiait-elle qu'iniriganie et corrompue, cl cruelle seulement par légèreié! Puis Ombert se prit à penser au duc d'Orléans, à sa conduite généreuse, et II rommeiiça à se sentir quelques scrupules de tremper dans un complot qui vraisemblablement devait amener la mort du prince. Ce terme latal de deux jours le saisit au cœur, et il s'en alla roulant dans sa têie des expédients pour avertir le régent du danger qu'il courait, toiiiefois sans compromettre ni le duc de Bourgogne ni aucun des conjurés. Ombert, cependant, en rêvant ainsi, s'é'ait fort éloigné de la route qu'il avait compté suivre; 1 habitude l'avait d'iibord porté vers l'iiôlel d'.Vrlois, puis il avait suivi maebinalemenl les rues qui s'étaieui offertes à lui. Tout à coup il fut arraché à sa rêverie par un grand bruit de chevaux et de gens lel que celui d'une émotion populaire. Des (lèches sifflèrent au-dessus de sa tête : une troupe d hommes armés, les uns à cheval, les autres à pied, déboucha dans la rue criant au feu. A leur tête était un bonnne eu chaperon rouge qui, ayant aperçu Ombert a la lueur des torches, ralentit le pas de son cheval, et lui dit d'un« voix dont le son bien connu fit tressaillir le baron :
— Vous venez trop tard, messire, la besogne est faite. Aussi bien était-ce trop rude pour vous; mais je ne renonce pas a vos services. Tout n'est pas fait : l'épée achèvera ici ce que la dague a commencé.
Ombert allait répondre et peut-être dune façon dangereuse pour lui, quand il se sentit saisir le bras éuergiquL'ment.
— Qu importe, dit le Réchin, car c'était lui, qu'importe qa'oD le croie, vous pouvez protester en vous-même.
Cependant la troupe avait disparu.
— Ainsi, dit Ombert, craignant d'interroger le Réchin, ils ont avancé
— Et terminé, comme vous allez le voir, dit le Réchin. Ombert, conduit par le bohémien à deux rues de celle oi'i il se
trouvait, marcha environ cinquante pas, et vit alors un homme et un enfant étendus sanglants sur le pavé et horriblement mutilés. C'était le duc d Orléans et son page, La lumière d'une lampe allumée sous une image de Notre D.ime éclairait vaguement les cadavres après avoir éclairé les meurtriers.
Jehan ai raeha Ombert à la contemplation de cet affreux spectacle, et le quitta après lui avoir indiqué sa route.
De retour en I hôtellerie où sou beau-pere, qui l'avait précédé, se livrait aux délices d'un souper réparateur, Ombert s'enferma au
L'EXCOMMUNIE
verrou dans sa cliatnl>ro, et, se promeiiaiii do lonf; en large et à grands p:is. il se mit à passer ou rt'viio d;ius sa lole los évononienis do colle praiulc jonrnée. Tmis s'eiïacèroiii Itioiiiùi dovaui lo p|ii< soloiinol. qui élail le dernier.
Il s"olouiia do trouver nno si amére savenr à eollo vongeaneo qu'il s"clail promis de savourer avec ilolicos. et il so lolicila ilo u'olro ouiré pour rien dans l'igiiuble {;iiol-:ipoii-. dnul sou oniicini vonail d'oiro viclime. Il faut avouer eopemlaul qno les dolails de col assassinat faisaient plus d'impression sur Oiuborl que lo fail eu lui-moiiic: le baron élait de son époque, malgré les Icinlaiiccs pliilaiilhroiiiipics, les théories avancées el les mœurs douces que les piéoccupalions du cbroniqucur lui oui prêléos dnraut le cours di^ col ouvrage. Or, en ce temps, on le courage personnel élait l'uiiiquo vorlii osliiiiée de la nnillilude, un lioninio qui en avaii donné aiitaiU do prouves que le duc ,leau, écliappail an reproche do làcliclé qui s'alladio do nos jours à loul assassinat.
On pouvait donc provoir que l'impression d'horicur que lui avait laissée la scène do la rnedn Temple no larderait pas à se dissiper, et que la joie délie délivré d'un livnl iriomplierail bionlôt du souvenir même des dernières bonlés du duc ilOilcms.
f:e souvenir, qui eiiipi(isonii;iil le iiiomplie dOniberl, lui rappela naturelloniout la Icliro qu'il avait loçuo île Savoisy. Celle lellro él;iit ainsi conçue :
« Un ami de la duchesse d'Orléans voit avec regret le sire de Roclie- Corbon livré aux m.icliinalions d'nii prince aiiiliilionx el d'une reiiime artilicieuse. Telle donlilo ;illiaii('o no petit qno iiuiio à ses iiuérèls en élevant nue barrière iiisnrinonlalilo eiilro lui cl un adversaire qui cherche l'occasion de réparer ses lorts. En cessiinl do conlrarior les elforls de ses amis, le baron de Roche Corbon ne lardorail |ias à recouvrer en mèjne temps sa Calhcrine et les biens que lui garde Valpiiline. •
Celte Iciire fut un coup de foudre pour le baron. Mais, comme il u'éiait pas homme à se lamenter lougiemps sur dos faits accomplis, il comprit qu'il ne lui restait plus qu'à s'allaclier de corps et d'àme an duc de I!oiirg()ene, sur qui s'appuyaient désormais toutes ses cspéraiicos; et. s'élanl alToiini de ce dernier projet, il se jela sur son lit s;ii!S quiiler ses vêlement-, car le bohémien l'avait averti de se tenir prêt à tout événement.
Jehan no m- lit p:is longtemps aiiendre; une heure avant le point du jour, il éveilla lo baion on l'avorlissanl qtir son ocnyi^r leiiail son cheval préi dans la cour, ainsi (|ue celui qu'il avait fait acheter la veille pour le sire de la Uoiird.iisiore.
1^ vieux seigneur devait repartir pour la Tonraine el alleiidro en paix dans son manoir l'issue de la crise poliliiine.
Les sires de la lloiissaye el de Clienollos einmeiiaient madame de Vie. Le ileinicr de ces dcti\ seigneurs ne iiuinMil manquer de roiroiivcr madame de Sainbrejeu, sa (ille, qnd élail venu chercher à Taris. p( ndant que celle-ci reiournail à Nemours, séjour li;ibiluel de Son père.
(Juaiit à Oniherl, lranqnilli>é sur le sort de Catherine qu'il savait attachée à la peroune iuviiduhle de Valcnliiie de .Milan, il ne lui restait plus qu'à qnilter en grande hàle Paris, où ie séjour des deux moines de Jlariiionliers pourrait lo conqiromollru gravein<'iilpar nue délation. Le due de lliiurgiigiie promenait de faire lever roxcoiniiiunicalion et la cilalioii rl.^al(• qui pesaient sur le baioii; mais, prévoyaijl que les alLiiic- ptililiques absorberaionl loute son acliviié pendant les premiers mr)i~. il eiig; geait Oiiihert, qui n'avait point euiore fait la guerre, n lejoindre en Flandre lo sire de Jumoiil, ({iii poursuivail, au nom du duc, la guerre contre les Liégeois. Un cerlain noiiibre d hommes d ;ii niCb arrivés de llonrgognc élaienl mis à ses ordres, et l'allenJaieiil à une journée de Paris.
Celle nii'^sion ne pouvait manquer de convenir À Oinbert, qui l'accijii.n ;iv( c reconnaissance. Une nombn'use cavalcade soriil donc de riiolellorie des Trois-}lore>, nn peu avant le levir du soleil, el, apro- de loii^s adieux, se divisa ou plu,^ien^s bandes qui s'éconlèrciu par des rues opposées.
L;i dame de Vie, tout occupée de dompter son cheval qui rongeait son frein et bondissait d'impatience, ne put assister aux adieux.
Le baron Iniirnait l'angle d'un mur, quand Zéa tout cssoullléc se jeta devant Cibby qui la reconnut et ne s'efiraya point.
— .Monseigneur. dit-<'lle à Oinbert en passant une laisse au cou du brave Flint, voici un compagnon qui se perdrait dans la mêlée ; souffrez qu'il retourne avec moi à la Gorge aux Loups. Pcut-èlre, au 'elour, pas~erez-vous par là pour l'y reprendre.
F.l MHS attendre la réponse dOc'nhert, la bohénéoimc enlraîna le fidèle animal dont l'-s ahos pl.iiniifs se perdirent bientôt dans les rumeurs cr<>isban;cs de la \.,lo qui s'cveilluit.
Le ili''p.irl tt 1 nlUqiio.
Le ponl-levis du grand et dn petit Chàielot s'éiait abaisse* devani le sire de Itoclio-Coibon, el son (iilèli^ éenyer Beriram. Ils avaient côloyé la niinaillc déjà noircie de l'église dos Sainis-luiiocents et le portail loin iionf do la pelile chapelle dcSainl-Lcu; cl, giâceàPardonr de leurs clu'vanx, ils se trouvaient, un quart d'heure après leur dépari de riiOlelleric des Trois-Mores, assez loin dans la campagne, lorsiprim chevalier de haute stature parut tout à coup devant Oinbert, la visière baissée, ce qui annonçait un messager iiihoslilc, et lui dit d'une voix raiiqiie :
— Baron de la Uoche-Corbon, suivez-moi, il se trouve à deux pas d'ici do> gens qui ont besogne à vous confier.
Omlierl jela nn regard sur le chevalier qui venait d'iiilcrronipre si l)^ll^qllc■nlent le cours de ses rêveries, et ne fut pas médiocrement éloiiné de reconnaître le sire de Saint-Georges, le Goliath du parti boiiignigiioii, qu'il avait vu naguère chez le prince.
Des questions adressées à un pareil homme fussent restées sans réponse; Oinberl ne lui répondit donc qu'en galo|)ant sur ses traces. Ils animèrent bicntôl devani une masure qui semblait inhabilée, et, laissant leurs chevaux à la garde de lierlrani, ils péiiétrerenl dans la bicoque.
La première personne qui frappa les regards d'Ombert, fut le due do Bourgogne Ini-méine.
Le prince, velu d'une casaque d'archer, élait seul et appuyé contre le chaiiiliraide d'une vasie clieiniuéeoù brrtlaienl leulemeul (pielques morceaux d'écoree. Il paraissait plongé dans nue profonde méditalion, cl les plis de son fronl, presque eiitièreniont cachés sous uno toijue de drap brun orné d'une simple (leur de lis d'élain, retouibaioiit sur ses sourcils, ce qui donnait à sa physionomie nu indélinissable aspi cl.
Le liriiit que les deux chevaliers firent en entrant l'arrachèrent tout à coup à ses réllexions; il leva les yeux, reconnut liinbert, et nn sourire imperceptible glissa sur son visage paie, impassible et sévère.
— Monsieur le baron, dit le prince, les bonnes intelligences sont plus dil(icilo.<; à Iroiivor que les hcmnes lances, dans ce beau royaume de France, .l'ai réiléchi, vous ne partirez pas avec mes hommes d'aruios de Bourgogne pour le pays de Liège; c'est Sainl-Georges qui coiHlnira à .leaii do Bavière les secours que je lui ai promis.
Lo cliàlelain de la Itoche-Corhon laissa voir sur son visage le déplaisir que lui causait celte nouvelle.
— Ne soyez pas si prompt à vous chagriner, reprit le duc qui s'aperçut de celle généreuse sensation La mission que j'ai à vous conlier maiiilenaiil n'est ni moins périlleuse ni moins diflicile; elle exige (hi ciiiirii£;e, do la présence d'esprit, elle exige surtout la pratique d une veilM bien r.ire, l'oubli et le pardon des injures.
.leaii-sans-l'onr jeta lentement ces derniers mots en les accompagnant d'un sourire amer. Il reprit : — Ecoule/.-nioi, mcssire de la IloclieCiM'bon. les derniers événements qui viennent rie se passer me niellent, de lait, à la tête de l'administration du ruyauiiie : je voudrais signali^r mon avènement aux affaires par un grand acte de réconciliation religieuse, et je crois le moment favorable.
L'n nouveau pape vient de s'asseoir à Rome sur le trône pontifical, °d a pris le nom de Grégoire Xll, el s'est engagé, avant et après son cxalialion, à éteindre le schisme qui alflige depuis trop longtemps la cbrélienlé. C'est vers lui que j'envoie des agents habiles, et ce sont ces agents, dépusilairos de mes secrets et de ceux de l'Etat, que je confie à votre garde, à votre vigilance, à voire bravoure. Jle promoliez-vons, sire de la Boclie-Corbou, ajouta le duc d'il ton plus solennel et en appuyant sur chaque mot, de leur accorder l'appui di; votre vaillance pendant le voyage, et celui de votre prudl.omie el de voscoUîcils pendant tonte la durée de votre ambassade?...
— Je ie jure, monseigneur, interrompit énergi(|ucmeiil Oinbert en meitanl la main sur le pommeau de son épée.
— .le reçois voire parole, reprit le duc, el j'y crois. Changez donc
la direclioii de voire voyage, el quittez le nord pour le midi Vous
rejoindrez mes ambassadeurs à Dijon, elvous prendrez le conimandoinrnl de leur escorte. Voici, aioula le duc eu tirant un anneau do son doigt el en le présentant à Oinbert, ce qui servira à vous faire recojiiaiire. Parlez, messire, parlez en bàie, j'ai à cœur de vous savoir bientôt à Rome.
Puis après une pause :
— Songez, ajouta-l-il, que le duc de Bourgogne vous compte au nnnd)re de ses plus (idides chevaliers, el qu'il ne vous oubliera pas.
Onibert mil un genou en terre, b:li^a la main que le duc lui abandonnail avec une dignité courtoi'^e, el, s'élançanl sur son cheval, gagna, suivi de Bcrlram, la roiiL; de Dijon.
L'EXCOMMUNIK.
Gl
M:>lgrére\lrêin(MliligcucequelirciitOiiibL'iiei!)Oiico]ii|);igni)ii, il ne •
fiarvinl à rejoindre les envoyés de Jean-sans-I'eur qu'à (|iicli|ucs iencs aii-dessns de la ville de Màeon. A la vue de l'annean du prince, les lionnnes d'armes qui fornjaienl l'escorte ne lirenl aiirnne difficnllé de le reconnaiire ponr leur chef. La bonne mine, l'.iltiliide marlialc et la courtoisie du jeune baron lui atlirèrenl tout d'alxiid l'affiction de sa Ironpe, mais la confiance et l'orgucMl qu'd in>pir.iit à SCS j,'ens d'armes ne furent pas partagés par les ambassadeurs du prince, qui, à sa vuer isc blottirent dans leurs litières comme s'ils eussent vu le diable tHl personne.
— Sur l'âme de mou père, se dit Ombert, voilà des gens d'église qui ont le nez fin... ils seuient que je suis un excomumuié. Qu'importe, allons toujours leur présenter mes hommages ; je hais leur robe, mais je dois respecter et faire respecter leur caractère de prêtre et d'ambassadeur.
Et en finissant ce monologue, il haussa tout à fait la visière de son casque, et l'épée basse, et en faisant faire quelques voiles élégantes à sou destrier, s'approcha de la splendide litière des deux frocards.
Mais sa surprise fut extrême quand il reconnut, dans ces deux prêtres, dom Ouidun, sous-prieur de l'abbaye de .Marmouiiers, et le frère Luce ! les deux artisans de son malheur! Les perfides conseillers de l'ahbé Hclias, et les Mercures encapuchonnés du duc d'Orléans, se Irouvaient entre ses mains, à la portée de sa dague! Il n'avait qu'un geste à faire, et le sang de ces deux suppôts de Salanas coulait en expiation de son honneur et de son amour outragé.
Biais la loyauté chevaleresque du biron triompha des seniiments de vengeance qui bouillonnaient dan> son cœur, il se remit eu mémoire la promesse qu'il avait faite au duc de Bourgogne, les discours de ce prince, la sainteté de ses serments ; Il résolut d'immoler sa liaine à l'obéissance qu'il devait à son seigneur
— Avouer, mes pères, dit-il en s'efforçant de sourire, que vous étiez loin de vous douter qu'au baron de la Roclie-Corbon tomberait l'honneur de vous servir de guide et de sauvegarde. Dieu a ainsi arrangé les affaires de ce nmude , il a voulu que les oppresseurs fussent quelquefois protégés par les oppriuiés
— .Monseigneur le due de Bourgogne, répondit dom Guidoti, qui, plus maitre de ses sensations que le frère Luce, avait déjà recouvré sa présence d'esprit, sait bleu ce qu'il iail; il a voulu nous investir de sa coidiance, de celle du roi et de l'Etal, et il a voulu confier la garde de nos personnes et l'inviolabilité de notre rang à l'mi des plus braves et des plus hardis chevaliers de Fr.ince. C'est bien : nous lui en rendrons noslrès-huml)les actions de grâces.
L'astucieux moine, en faisant allusion à l'ambassade dont il était chargé, rappelait à Ombert d'une manière indirecte qu'il était, ainsi que le frère Luce, couvert dune égide sacrée, et que le châtelain «le la Roche-Corbon ne pouvait sans crime user de représailles euvers les députés de l'abbaye de Marmouiiers. — Confessez au moins, mes révérends, continua Ombert en laissant tomber une à une les paroles qui filtraient comme des gouttes de plomb entre ses dents serrées, que monseigneur de Bourgogne aurait pu faire un choix plus heureux. La l''raiice compte, quoi que vous eu disiez (car je n accepte pas vos éloges, mon révérend père), des milliers de cheliers aussi braves que je puis l'être. Et je ne suis, mes pères, vous le savez, qu'un excommunié.
Ombert avait prononcé ce dernier nmt d'une voix basse et slridenle, et, pour le dire, il s'était approché si près de la litière, que l'écume qui s'épanouissait à la bouche de son coursier couvrait la pourpre des coussins de la litière, et (pie la plume de son casque se balançait sur la tête chauve des deux moines.
Le frère Luce frémit de tout son corps.
— La porte du bercail est toujours ouverte à la brebis égarée qui revient à la voix du pasteur, réplii|ua dom Guidon, et les trésors de notre sainte Eglise sont inépuisables.
— Oui, .ijouta frère Luce dont la voix chevrotante décelait la terreur, le roi David, adultère et meurtrier d'Uri, trouva grâce devant Dieu. Ce grand prince, ce grand guerrier, écoula les renmntrances du prophète Nathan, il s'humilia sous la main du Très-Haut. Comme David, messire de la Roche-Corbon, vous pouvez reconq'jérir le litre d'enfant de Dieu qui vous est retiré, mais qui ne vous est point ôté.
Le baron regarda le frère Luce, et les tlammes qui s'échappaient de ses prunelles ardentes semblaient vouloir dévorer ce tabernacle gomorrhéeu d'impudiciié, de bassesse et d'imposture.
Le nioine continuait de trembler.
— Eh bien, soitl mes révérends, dit Ombert en redressant la tête ei 1 lissant flolter la plume de son casque avec liberté, soit, j'accepte vos espérances, et je crois fermemeul que, les uns et les autres, nous serons jugés selon nos œuvres. En alleudaut, remplissons respectivement nos devoirs et advienne que pourra...
Comme Ombert avait à peine dépassé les blanches mules qui tiraient la litière pour se remettre à la tête de son escorte, il fut accosté par Berlram.
— Monseigneur, lui dit l'écgyer, i'ai de bous yeux, je m eu vaiUe,
et je rcconiuiLs un. boip.in.e 4!,x. ^us a^jj^ès VwoJK x-i ^sj^iî l* J3ie8i.«s% '.
fois, h un des deux frocards que imus conduisons avec une si mirifi(iue courtoisie est le frère Luce, celui que je devais pendre selon vos ordres, et que je n'ai pas pendu à mon regr<-l ; il a beau prendre tontes sortes d altitudes pour masipier son visage, j'ai démêlé ses traits : dites un mol, monseigneur, et je vais répa^rer le temps perdu et racheter ma faute en racerocbant au premier chêne un peu solide que nous reneonlriMons sur la roule.
— Berlram, répondu Ombert, toutes les saisons ne sont pas bonnes pour faire-la moisson : non-seulement je le défends de nourrir une semblable pensée, mais encore je t'ordonne de nudre à ces moines tous les hommages dus à leur robe. Veille uniquement à ce qu'ils ne s'échappent pas, et colore la siirvoillaiice active que tu exerceras sur eux par des démonstrations de respect : je réponds, sur ma tête, de leurs personnes an duc de Bourgogne.
— Cela suffit, monseigneur, repartit Berlram, vous serez content de moi, et je serai i)lus poncluel dans cette circonstance que dans l'autre; quoiqu'à vrai dire je me plaise moins à honorer un moine qu'à l'envoyer au diable.
L'ecuyer tint parole. Dans les hôtelleries où le cortège était obligé de s'arrêter, Berlram servait de majordome, d'échanson, de maitre d'hôtel, et même de page aux deux moines; il ne les quittait pas plus que leur ombre, allait an-devant de leurs moindres désirs et s'étudiait à leur plaire en toutes choses. Frère Lure, aguerri par les bons procédés qui- rexcommimié avait pour lui aiini ipie ponr sou compagnon, voulut quelquefois eiilanier le chapitre des souvenirs de l'aliaiiue de l'abbaye, mais Berlram ne lui répondait que par des soupirs et des élaucemeuls d'yeux vers le ciel, et la reconnaissance en restait là.
Le cortège arriva ainsi jusqu'aux Alpes qu'il traversa sans encombre par le mont Jovis ou de Jupiter, appelé des lors, comme aujourd'hui, le inonl Saint-Bernard. L'aspect de ces effroyables ossements de la terre n'inspirait au baron ni à ses compagnons qui, sans en excepter les gens d'église, nétaieni pas de grands clercs, de ces pensées sublimes, de ces paroles extatiques qui sortent aujourd'hui par milliers du cerveau de nos touristes. Ombert ignorait que les cheniius, qu'il suivait le long des précipices et sur la croie des gouffres, avaient été tracés par Hercule, par Annibal et par César. Les gigantesques barrières de l'Italie et de la France ne lui rappelaient pas ces vers immortels de Pétronius Orbilcr :
Exuit omnes Quippe moras Caesar. vindictaejue acliis amore Gallica projecit, civila sustiihl nrnin Alpibus aeiiis : ubi Graio iiurnine puUœ DescenJunt rupes, et se paliuiilur adiri.
Seulement il ne put s'empêcher de remarquer que la Roclie-Corhon ferait une pileuse figure auprès de ces masses iiidesiriictihles dont les pieds louchaient aux enfers et dont les sommets, couverts de neige, se perdaieni au milieu dos nuages.
Us entrèrent enfin dans le Milanais, et les homim^s d'armes commençaient à se plaindre de n'avoir point eu, dans letrajiH, des périls à al'Irouier et d'ennemis à combattre (ce qui alors éiail um- espèce de miracle), lorsqu'un soir, comme ils apercevaient les clochers aigus de la petite ville de Soleiiza, où ils devaient passer la nuit, ils fiireiU assaillis loni à coup dans une gorge étroite par un nombre considérable d ■ -eu;, ipià la diversité deleiirs armes, de leurs costumes et de leurs langages, Ombert jugea être de ces malandrins ou écorclieurs qui, lantoi par troupes formidables, lanlol par faibles détachements, infestaient les roules de France, d'Espagne et d'Italie.
— Ça, mes camarades, s'écria Ombert eu baissant la visière de son casque, vous vous plaigniez naguère de n'avoir point eu d'occasion de signaler votre valeur pendant notre long vovage. Dieu nous offre une aventure favorable pour la déployer : montroùs à ce rainas de brigands et d'assassins ce que peut le courage de douze hommes de France ; et mettoiis-les en déroule au cri de guerre de notre nation : Montjoie Saint-Denis !
Ces paroles étaient à peine prononcées que le valeureux baro 1 était déjà l'épée à la main au mileu de ces hordes affamées de sang et de pillage; ses hommes d'armes le suivirent la lance en arrêt, et cet escadron d'élite lit d'abord un affreux carnage dans les rangs tumultueux de ceLle canaille; mais les brig.mds avaient l'avantage du nombre et de la connaissance des lieux, lis cédèrent avec habileté un terrain qu'ils ne pouvaient disputer avantageusement, et se répandirent sur les deux côlés du ravin, et de là firent pleuvoir des quartiers de rocs, des flèchos et des arbalètes sir la litière, sur Ombert et sur les hommes d'armes.
— Rendez-vous: rendez-vous! clamait une voi>; ilolente qui sortait de la liliere, pour l'amour de Dieu et de la sainte Trinité, rendez-vous, messire de la Roclie-Corbon, sans cela nous sommes des gens perdus ; ces mécréants nous égorgeront, j'en suis sûr.
Cette voix élait celle de frère Luce ; le sous-prieur Guidon conservait, comme de coutume, plus de sang-froid et de dignité.
— J'ai proasis de vous défendre, répondit Ombert. mais je n'ai ^ lassai) au i^a %ta& acùou iadj^itf d'ua sciuiUujtmae. et ^'m
L'EXCOMMUNIÉ
rmiivais. Nous nous sauverons loiis ou uous périrons tous, mais je oe nie rt-nilrai j;un;iis.
— Niiêl 1 uoél : iiocl ! claninii encore le frcrc Luce.
Copendunl Oinbcrl voiilanl donner le moins de clii\nccs possibles à reunonii qni redoublait ^e^ aUU(|ues avec une lurenr croissante, lit injn lier le qni Ini re.-iail de gens d'armes devant la litière ponr se fr.iyiM la nulle, et clievanchanl lui-même avec Beriram, à coté de ce >ii.(;ulier palladiuw, faisiinl face à droite, à gauche, eu avant, et repiiussaul avec une inlré|iidilé peu comuume les attaques elVronlées de quelques entants perdus trop âpres à la curée, et qn'exeitaient les splendides dorures dn char ecclésiastiqne Mais ni les savantes dispositions slratcgiqiii's d'Onibert, ni la v.iillanee et roplniàlrete de ses bonnes d'arnn"- ne purent arracher la victoire. Un nouvel boni r.i de bri^auiK inicnv Combiné quo les précédents vint jeter le rouble et l.i ciinfu^ion dans les rangs des Français.
Accable par le nombre, cl se défendant avec I iinpélnosilé du li(ni, ..-liaqne soldat trouva une mort glorieuse. Bertram eu laisanl à son maître nu rempart de son corps perdit la vie. Enfui Oinberl. luimême, qui n'avait pas cessé un seul instant de cumballrc auprès de la litière, tomba percé de coups, ei les derniers rayons du soleil coucbani étiaireteni le> funérailles d'une poignée de braves commandés par un evcommunié.
Le cliâtcnu de Solonia.
Quand noire intrépide chevalier eut repris ses sens, il se Ironv.t Couché dans un lit sonipinenx, dont les courtines, les rideaux et les couvertures de damas rouse s'épanouissaient comme autant de Iniissons ardents aux rayons du soleil qui filtrait à travers des abatjour de bois de sandale. Il promena autour de lui des regards interrogateurs, et il comprit que la pièce où il se trouvait dcVait faire partie de quelque spleinlidi- chàleanou de quelque résidence royale. En effet les solives scnl;)lécs et dorées du plafond, les arniolijes'prodii.'uées sur les volets, snr les boiseries, sur les marbres de la hante clieininée, et jusque sur les escabeaux de la chamiire, iiidii|naieiit suffisamment au premier aspect la puissance cl le rang du possesseur.
Omberl chercha à renouer la chaîne de ses idées : il se rappelait bien les circonstances de son voyage avec le sous-prieur de l^Iarluoutiers et le frère Luce; le combat qu'il avait livré dans les montagnes, la défaite qui en avait été le résultat, mais là se terminaient ses sensations ; il ne pouvait s'expliquer les circonstances qui avaient précédé ou accompagné son arrivée dans le lieu où il se trouvait.
Omhert parcourut encore une fois des yeux avec une ciniosiié impatiente toute l'étendue de sa vaste chambre; il vil alors, dans un angle qui avait probablement échappé à ses premières invesliealions, un liuinme assis devant une table chargée de livres, et qui paraissait méditer profondément, f.'et homme, vêtu d'une longue simarre de velours noir brochée d'argent, tournait le dos à Onibert et ne s'était point encore aperçu de son réveil.
— Où suis-je? demanda le baron d'une voix haute et claire.
A ces paroles l'inconnu se leva avec précipitation, cl s'avançant vers le lit :
— Vous éies, seigneur, répondit-il, chez Valentine de Milan, dans le châieaii de Solenza.
La voix, la di-niarche, l.i figure de cet homme, frappèrent tout à la fois l'iolclligence du baron, qui reconnut, sous le» riches vêlements que portaient les médecins juifs et arabes au service des princes, Jehan le Héchin.
— Quoi ! Jehan ' s'écria Ombert en se roedant sur son séant, en croirai-je mes yeux? Esl-ce bien vous .'
— C'est moi-fliénie, mon'ieigneur, répondit le bohémien; il y a sit semaines que je veille auprès de vous comme uni; mère veille auprès du berceau de son prcmier-né. Mes soins, grâce au ciel, ont été couronnés de succès, vous êtes sauvé, et dans trois jours au plus voire guérisuo sera complète.
— Six stinaiiics! fit Uinbert. Sauvé! Ai-je donc été, Jehan, en danger de mon?
— Les blessures que vous avez reçues, monseigneur, en défendant vos persécuteurs, étaient nombreuses cl graves. J'ai cru un instant que mon art cl mes soins échimeraient. I.a vigueur de voire teiiipcraiDeut et votre jeunesse onl été beiircusenieiit pour moi de puissants auxiliaires, et la mort a été vaincue.
— Mais il me sembla, continua Oinbcrt, qu'un seul sommeil sépare ce jour de celui où j'ai été blessé.
— Je le crois bien, monseigneur, car j'ai le secret de perpétuer le soainicil jusqu'au moment où la (uerison et>l assurée. Qu'il vous snf-
lise de savoir que vous avei été transporté par mon ordre du cliamp (le bataille dans ce cliâleau, et que la veuve dn dnc d Orléans a bien \onln abandonner celte partie de son manoir à rexeominuuié et à riîsculape arabe qui s'était consacré à son salut.
— là Catherine'? Gaihcrine? Jehan, dit Omberl.
— Voilà un souvenir qui prouverait au besoin raccomplissemenl de votre guérison, interrompit le lléehin en souriant, voire Calhcriiiu e--t ici, dans ce château, auprès de Valenliue.
— Calherine est ici! s'écria Ombert. Ah! Jehan, courez la chercher, coniez lui dire que son ainani, que son époux, l'aime toujours, et que la première pensée de son cœur, que la première parole de sa bouche, a été pour elle! Courez, Jehan, courez...
— Dn instant, un instant, monseigneur, nipliciua Jehan avec un llegme bohémien, n'cmbronillons pas nos afiaires. Ne vous rappelez-vous donc pas (pie vous êics exconiimniié, cl que la Irès-honorde dame Valeiiline de Milan l'ait proléssion d'une piété scrupuleuse? Madame Catherine ne pouvait pas et ne peut entrer ici.
— (Jnoi '> dit amèrement Ombert, Catherine a su i|ue je tinichais aux portes du tombeau, el elle n'a pu transgresser une fois, une seule l'ois, les lois barbares qu'on lui imposaill
— Par où serait-elle entrée dans celle chambre? monseigneur : les portes eu sont murées depuis que nous y sommes installés, et à moins d'être oisel ou papillon, voire Calherine n'aurait pas su comment y pénétrer. Mais si, pour nous séquestrer du reste des vivants, on a fait le contraire de ce que Samson a fait à la ville de Gaza, en récompense, Valentine a établi un lour à l'instar des cotiveiiis dnns cette muraille qui e.st en face de votre chevet. C'est par là qu'on nous passait les chose:^ nécessaires à votre traitement et à ma subsistance. C'est pur là aussi que votre Catherine venaii avec sa douce voix me demander vingt fois par jour de vos nouvelles. J\ai souvent entendu, nionseignenr, ses sanglots, ses soupirs, ses larmes, quand je lui donnais peu d'espoir de conserver voire vie. Depuis quelques jours j'ai joui de son allégresse, de son bonheur, car je Ini avais annoncé voire guérison prochain»; mais prenez un peu de patiinice, monseigneur, votre fenmie ne peut larder à venir, el si vous ne pouvez la voir, vous pourrez du moins lui parler.
— Oh! Jehan! vous me comblez de bonheur! fit Ombert.
— Maintenant, reprit le bohémien, qui s'était assis sans façon sur le pied du lil du baron, niainlcnanl que votre cœur est rassuré fur l'anionr cl sur rattachement que vous porte votre Calherine, parlons un peu (le vos autres affaires. Votre expéditiim n'a pas clé heureuse, vous le savez de resle; or donc, ce serait folie de rclounier en l'rancc, où des perséculions vous attendraient peul-êlre encore. Le duc de Bourgogne, je le sais, vous a lait de belles pnmiesses; mais, eu supposant qu'il en ail l'inlcnlion, ponria-t-il les tenir? J'en doute; son pouvoir ne durera pas, et la mort méritée du duc d'Orléans ranimera les brandons de la guerre civile et favorisera la guerre étrangère. Jeau-sans-Peur pourrait peut-être un jour subir le même sort que son rival. Mais ne cherchons pas à deviner l'avenir, arrêtonsnous au présent. Voire reloin- en France sérail donc sans utilité pour vous el m(?ine dangi'renx |iour les volres. (Choisissez un asile sous le ciel pur de celle mdde llalie. Reiirozvons, par exemple, eu Sicile; un roi débonnaire y règne, vous y seivz heureux, el vous y coulerez auprès de votre Catherine des jours exempts d'orages. Je me résume, seigneur de la lioche-Corbon, vous avez une vaillante cpée, un nom il.uslre, de l'or, une femme belle, vous êtes encore jeune, vous êtes brave, vous avez fait sous le patronage du duc de Bourgogne l'apprentissage d'un homme politi(|ue, el vous pouvez aller loin en Sicile comme en France.
— Et la patrie' séeria le baron.
— El la liberté? lépondil le lléehin, la enmplez-vnus donc pour peu de chose, el l'une n'est-elle pas priTérable à l'aulre?
— Mais, intenouipit Ombert, vos raisons, comme toujours, maître Jehan, sont spécieuses. J'ai une épée, c'est vrai, qui fait ma gloire; j'ai une femme, c'est encore vrai, qui fait mon amour; mais où voyez-vous, jevinis prie, que j'ai di^l'or; de celui que >ons m'avez prêté jadis il ne m'en reste guère, si tonlcfois il en resle, el le» moines de l'abbaye de Marmouliers se sont probablement mis en me» sure de neutraliser pour longtemps les redevances de mes vassaux de la Boche-Corbou.
— Votre rép(mse résulte de voire ignorance des événements, repartit le Bécbin, et il s'est passé depuis six semaines bien des choses donl il faut vous instruire. Apprenez donc (pie le sire de Savoi-y a ai li( lé, quelques jours après l.i nioil do dnc (lOiléans, el selon les inslrn( lions (le ce priiiei;, le vasle domaine de voln; bean-pcre, pour créer l'apanage d'nn baianl chéri dn léL'ent, le jeune comte de l)unois. Le seigneur de la Donrdaisière a reçu en bons et beaux écns et agnelets d'or le prix de la vente, et il s'est cntpressé, muni de ce trésor, d'arriver auprès de sa fille. Il est ici, et vous le verrez bientôt, el vous n'aurez pas graiid'peine, je pense, à décider ci; digne !;entilboinine à s'établir en Sicile; car, si je ne me inmipe, le vin des environs de Syracuse n'est pas inférieur à celui qu'on récolte sur les coteaux de la Toiiiaine.
- Allons, dit Oinlwrl, mios verrons cela. Mais les moines confiés ^ ma g.irde, (]uc sonl-ils deventis?
î;excommunié.
— Ils sont niainteiiuiil, répondit Jclian, dans les oliaudicres de Salan, où ils ont envoyé tant d'autres. Voire cliule a été le signal de leur mort; le sous-pricur a succombé en sage, le frère Lucc en lâche. Il anrail, pour racheter ses jours, renié sa foi devant Dieu ; mais on n'a pas accepté le marché, et les écorehcurs l'ont expédié pronipienienl. Vous êtes vengé, monseigneur, et ce qu'il y a de plus beau en cette occurrence, c'est que vous avez tout fait pour ne l'être pas. Aussi, cette loyale et courageuse conduite doit apaiser les craintes de voire conscience, si toutefois elle en a sur rexcoinmunicaiion que les moines de .Marninuliers ont fulminée contre vous. Il est d'ailleurs des aeconimodements avec le ciel, et surtout avec l'I^glisc, et si vous y tenez ab^(dument, le pape de Rome ou celui d'Avignon pourra bien vous ;.b>oiulre nioyciinatii quilque argent.
— l'aieii! lit Ombert.
— Pour en Unir sur ce chapitre, reprit le Réchin, je vous dirai que si vous avez perdu, dans la bataille, votre trcs-honorable écuicr Bertram, l'ancien écorcheur, j'ai su... je veux dire on a su sauver de la bagarre viitn^ fidèle coursier...
— Ma Cibby ! exclama le baron. Maître Jeban, ajouta Ombert en branlant l.i lêie, vous m'avez tout l'air d'avoir sauvé deux fois ma Gibby des griffes des écorcbenrsct des brigands.
— Permeiiez-moi de ne point répondre à cette question, monseigneur, inierrompit le Réchin. 11 est des services que l'on doit recevoir comme la rosée du ciel, sans s'inquiéter d'oi1 ils viennent.
— Ne prenez pas en mauvaise part ma rédexion, Jehan, reprit Ombert, je vous ai trop d'obligations pour chercher à pénétrer malgré vous les mystères qui enveloppent votre existence. V.I à ce propos, Jihan, je n'oublie pas que vous m'avez prêté sur ma seule parole mille ducats; il faut que sur l'argent qu'a reçu mon beau-père je vous le rende, Jehan, cela est de toute justice.
— Les mille ducats me sont rentrés, et votre seigneurie aurait tort de s'en inquiéter davantage ; le duc de Bourgogne m'avait donné une délégation pour les loucher sur les annates que doin Gnidom et doin Luce emportaient à Rome.
— Mais, lit Ombert, qui commençait à suivre le fil ténébreux de toutes ces aventures, nionseigncur de Bourgogne avail-il aussi doiuié niie délégation sur la vie de l'iiomme qu'il avait chargé de les défendre?
— Cela peut être, dit le Réchin, mais on y a mis bon ordre. Quoi qu'il en soit, apprenez encore que, tandis qu'on éloignait sous un prétexte brillant le sous-prieur dom Guidom de l'abbaye de Marnioulicrs, l'abbé Relias mourait, et que lecordelier Jean Petit, âme damnée de monseigneur de Bourgogne, était élu à sa place. Pour éviter un schisme dans l'abbaye où le sous-prieur conipiait beaucoup de partisans, il ne devait pas reparaître. Or, monseigneur, il n'y a que les morts qui ne reviennent pas, c'est un axiome de politique et de bohémien.
— Ah ! fit Ombert comme un homme que l'on conduit de surprise en surprise, et qui se trouve réduit à ne plus prononcer pour formuler son admiration que ces monosyllabes; ah!...
Puis, après une pause :
— C'en est fait, dii-il au Récbin, je me retire en Sicile, Jehan, si toutefois ma Catherine et mon beau-père y conseulent.
— Demandez-leur d;uie, répondit le bohémien, car je les entends l'un et l'autre derrière le tour.
El presque aussiiOt une voix douce, pure et limpide comme ceRe d'un archange se fit entendre; Ombert respirait à peine, il avait reconnu la voix de Catherine.
— Jehan, disait-elle, comment va ce malin mon cher Ombert? Jehan ne répondit pas et pria par un geste le baron de gard r le
silence.
— Jehan I Jehan! Jehan! Ab! mon Dieu, conlinua-l-elle, en s'adressant à son père, serait-il arrivé quelque malheur! le mieux dont Jehan m'avait parlé ne se serait-il pas maintenu ? Jehan ! Jeban ! Ah ! si Ombert était plus mal, si...
El elle se lamentait avec frénésie.
Ou entendit alors le sire de la Bourdaisière.
— Catherine, Catherine, disait-il avec sa grosse voix, il ne faut pas se désoler comme cel.i. Si Oinberl était mieux hier, il n'y a pas de raison pour qu'il soit plus mal aujourd'hui.
C'était puissamment raisonné.
— D'ailleurs, Jehan est là, il cherche peut-être dans son grimoire, à l'heure qu'il est, une nouvelle ihéorie pour achever la guérison. On peut compter sur l'attachement de cet humme là. Tran juiRise-toi, Caiherine, irauquillisc-toi.
Mais Catheiine ne se tranquillisait pas du tout, elle pleniMit, elle gémissait, ses mains frêles et délicates frappaient ruOement la murai.le, et elles'écriait en sanglotant :
— N'être séparée de mon Ombert que par l'épaisseur de quelques pierres, et ne pouvoir arriver jusqu'à lui! et il se meurt peut-être! et il me demande peut-être ! 0 mon Dieu ! que je suis malheureuse !
Et elle redoublait ses coups en pieu rant et en appelant : — Jeban ! Jehan ! Jehan !
Ombert ne voulut pas ou ne put pas se contenir plus lougiemps.
— Catherine! ma Catherine! cria-t-il, lu m'aimes toujours, mes maux sont oubliés, ma félicité est de retour.
— Ombert! Ombert! c'est toi, cria de son côté Catherine. Est-ce bien toi ? Ab ! que la voix me fait de bien !... (|ue je suis heureuse!...
— Oui, ma Catherine! c'est bien moi, je suis guéri maintenant, bien guéri.
— 0 Lieu! dit Caiherine, te voilà donc rendu à mes vœux et à mon amour, le ciel n'a point été sourd à mes prières. Mais, ditesmoi, mon père, ajouta-t-elle en s'adressant au vieillard, ne suis-je pas sous la fallacieuse induence d'un songe, d'une illusion?... Parlez-lui, mou père, afin que mes doutes se dissipent
— Mon gendre, est-ce bien vous? dit uiessire de la Bourdaisière ; êtes-vous enfin tout à fait rétabli ?
— Oui, oui, mon père, c'est bien moi, en chair et en os, je vous jure, qui, appuyé en ce moment sur mon démon familier Jeban. envoie des baisers et des fleurs à travers la muraille à ma chère Catherine.
— A la bonne heure donc, dit mcssire de la Bourdaisière, en se rengorgeant tomme s'il eùl fait un exploit digne de Roland.
— Catherine, reprit Ondterl, dans trois jours d'ici, me suivras-tu, Catherine... cette fois-ci?
Ce dernier mot était plus qu'un reproche, c'était »u souvenir amer pour Catherine; il retenlit jusqu au fond de son ùuie, elle répondit cependant aussitôt :
— Partout, Ombert.
— Nous irons chercher un refuge eu Sicile. Catherine, y consens-tu?
— Le pays que tu habiteras, mon Ombert, sera le mien, sera celui de mon père, qui ne veut plus nous quiiter.
— C'est vrai, ajouta le sire de la Bourdaisière, j'ai mieuK aimé abandonner la France que ma fille.
— Eh bien, Catherine, Jehan nous conduira, dans trois jours, avec sa troupe, jusqu'au plus prochain port de mer. Là imus nous embarquerons, et nous irons loin du momie oublier nos chagrins, nos malheurs, et fonder la félicité de l'avenir.
— 0 mon Ombert ! quelle joie d'être pour jamais réunis !
— Dans trois jours jo te verrai, Catherine, dans trois jours celte affreuse muraille sera renversée, et je pourrai voler dans tes bras,
— Je vais prendre, dès demain, congé de la noble et charitable duchesse d'Orléans, dit Catherine; dès demain Vali-ntine de Milan sera instruite de ma résolution suprême... 0 cher Ombert! ces trois jours vont me sembler trois siècles.
— Il faut pourtant que ces trois siècles se passent, dit le Réchin, qui ne s'était point encore mêlé jusque-là de la conversation, mais il est urgent de se retirer, madame la baronne; songez que je suis responsable de monseigneur votre époux, cl si les émolions qu'il vient d éprouver se prolongeaient, je ne pourrais, en conscience, répondre de rien.
Cet avis du Réchin bàia la retraite de Catherine, qui s'éloigna du tour après avoir renouvelé cent fois les adieux les plus tendres au seigneur de la Roche-Corbon.
— Oh ! Jehan, dit alors Ombert, vous venez de bien avancer ma convalescence, je vous assure. La voix de ma Catheiine a achevé de me rarferniirle cœur.
— Voire seigneurie est donc bien silre de n'avoir point, par la suite, de fâcheux souvenirs, repartit le bohémien avec une intenlion marquée?
— Eh ! mon ami, quelle femme n'a point eu dans sa vie une heure de faiblesse?
— Vous avez raison, monseigneur, et j'ajouterai : quel est l'homme qui n'a point commis, dans la sienne, deux ioBdélilés an moins?
Jehan faisait ainsi allusion à la double intrigue que le seigneur de la Roche-Corbon avait filée, presque tiniulianémeni, avec la dame de Vie et la bohémienne Zëa.
Ombert rougit et baissa les yeux.
— Dans trois jours je serai heureux, fit-il comme pour absoudre sa conscience. Catherine sera sur mon cœur.
— Oui, monseigneur, inierrompil le Récbin, mais vous ne la serrerez pas sur voire cœur dans ces domaines et appartements de Valentine de Milan. Votre q iali:é d'eNeommiinié vous fait d'abord une loi de vous éloigner d'ici au plus tôt, pour épargner la susceptibilité religieuse de la duchesse d'Orléans; puis ensuite Catherine retrouvera son époux; mais qui rendra le sien à Vab'uline? Il faut épargner l'image du bonheur aux infortunés, et il faut prendre pitié d'un amour qui n'a plus d'autre horizon ipiun sépulcre,
— Vous avez raison, maiire Jehan, répondit Ombert, stupéfait de trouver dans le bohémien une si forte do-e de sensibilité, et j avoue que si j'ai parfois élé surpris de vos syllogismes croehus, de vijs apophlhegmes borgnes et de vos déductions apocalyptiques, je le suis encore plus aujourd'hui de rencontrer chez vous une délicatesse et un tact de seniiinenis que j'étais loin d'y supposer.
— Grand merci, monseigneur, répliqua le Réchin en poussant un grand éclat de rire, mais quand vous fouilleiez la terre dans votre jardin de Sicile, si par fortune vous rencontrez un vase grossier, mal (açonné, ébrécbé par l'usage et par le temps, gardez-vous bien de le
LEXCOMMUNIË.
dédaigner et do le rejeier avec mépris; ces vases, motiseistneur, oiinliennent orilin;iircmeiii de lor ou des vins généreux, c'est-à-dire les deux choses dont les linniniesont le plus besoin au niuiido.
Pendant les trois jouis d'attente. Catherine élait vciiue régulièrement s'entretenir avec son époux, et ne se lassait point de lui p'\.idre sa joie et ses projets puui raveuir. F.nliu le dél.ii que .Ichau le lléehin avait indiqué connue nécessaire à ra(Terniissenuiii de l.i sauié d'Ouibeit empira, et on rendit la liherlé à rcxeonniiuiiié ci au pré- Icnihi médecin arabe. Le siie de la liourdaisieve lui chargé, 1;miI au iioiii de sa lille qu'en celui d Onibert, de porter à Valeulim^ <le JMau l'expression deleur graiiiude el de leur reconnaissance. Le hou vieillard s'acquitta tant bien que mal de son ambassade, el rejniguit à quelques lieues de Triesie sa fdle et son gendre, que le néchin venait enfin de réunir.
Ils arrivèrent tous ensemble dans la petite ville de Trie.-te, dont le port ne s'était pas encore enrichi des dépouilles di' la sniierlie Vciii>e. l'u navire aux blauihes voiles, à la proue sriil|il(e, a l'allure coquette et pimpante, élait prèl à recevoir le seigneur de la Rucho- Corbon. sa femme, son beau-père, leurs serviteurs, leurs chevaux el leurs richesses.
Le Réchin prit congé d'eux sur le rivage, près de la birqiie qui devait les conduire au vaisseau.
— .Mcinseigueur de la Roehe-Covbon, dit-il à Omberl en lerniinanl ses adieux, nous parlons pour l.i Hongrie, où nous allons rejoindre des frères, dont nous sommes séparés depuis longlemps. .le n,' --ais si nous reviendrons en lialic et en France, où il n'y a |dus riru à faire, depuis tpie t<uil lemonile se mclc de piller; mais, quel quesoil le pays que Jehan le Réchiii paicourra. vous pouvez compter sur lui. Si sou bras, si sa Ictc |«uvent vous servir, appelez moi. je vienil: ai, serail-ce an delà des mers el l'.ar dehi les précipices de l'.Mlas el du Caucase. Vous savez, ajonta-i-il à voix basse, que j'ai des yeux et des oreilles partout, et que dans les palais couune dans les places publiques, dans les montagnes coamic dans les forêts, le démon faluilier de la liolièuie se rencontre à chaque pas.
Omberl, que le malheur el l'expérience avaient reiulu i)res(|uc philosophe. eud)rassa Jehan, cl Calherinc lui tendit la main en signe d'adieu ; le bohémien mil un genou eu terre, ôta sa toque, et la lui baisa.
Ils entrèrent tous dans h barque, el Jehan, resié fur le rivage, ne cessa le langage des gestes que lorsqu'il les vit aborder le vaisseau.
Ond)ert cl Calliiriùe avaient à piine mis le pied sur le lillae, que Fliiil, le brave chien deli Rocho-Cr.rlmn, s'élança sur eux en ahoyanl el en faisant nulle contorsions joyeuses.
Un jeune homme velu à la mode des pécheurs siciliens vint se |il.v ecr presque aussilôt cnirc eux. Ils le regardèrent à la fois el reconnu rent Zéa.
— Je vous aurais vainement allcndu dans la Gorge aux Loups, ditelle à Omberl; j'ai, je crois, bien fait de vous ramener Tlinl, re[)renez-le rt pensez qnclquelois à la forci de Koniainebicau.
— Toujours, filOndrsrl.
Puisse retournant vers Caihcriue :
— Madame, lui dit-elle, il y a dans la vie des jours d'absinthe et de miel : dans quelle caiégorie raucerez-vous la jouiuée que vous avez passée avec le page du cuui'.e d'.\dliéniai ?
— Dans celle de miel, murmura Catherine en rougissant beauco:iii et abandonnant sa main inuitc d'émotion à 7xa.
— Oresdiine. adieu, ma belle. Adieu, mon Omberl, dit l.i brune jeune fdle, l'hirondelle ne reste pas dans le n!d du rossign. I, elle vole et le laisse chauler. .Ndieu encore une fiis; conservez Flinl, il porte à sou con le mol magique qui cuchainc le bonheur.
tl avant qu Umberl et Catherine eussent eu le temps de lui répondre, Zéa s'était précipitée dans les (lois. Elle disparut un moment, mais bientôt on la vit gagner avec rapidité le courant et aborder le rivage où Jehan le Réchin et ses compagnons l'atlendaient.
l'ar un mouvement spontané de curiosité, Omberl el Catherine regardèrent au cuu du brave I Tml. Il portait un collier d'argent incrusté'de corail et où on avait tracé eu grosses leitres sur le métal ce mot : Fidélité! Catherine cl Ombert se regardèrent cpielque temps sans proférer une parole.
Cependant la baronne dii à son mari :
— Ombert, ce chien est un emblème, celle devise une leçon que Zéa nous a laissés.
— Oui, ma Catherine, répondit Ombert en élreignanl ainoureuiemcnl sa fi-nimc; mais en avioas-noiis besoin désormais?
— th : eh ! Ombert, pourquoi pas .' la constance des hommes est si fragile !
— La lidélilé des femmes est si frêle !
— Et le gant rOr^e .'
— Ella Bible de di.m Lnce?
Ils étaient bol à bu!.
Ia: vaiiseau cingla alors à pleines voiles vers les c6tes delà Sicile. et Flint joyeux \in( se coucher entre l'excommunié el Catherine.
pomi.— Ttp. goi'ur.