HISTOIRE DE L'OUVRIER
S'appnyant alors sur le panneau de la portière ouverte p.Tr Béringheld. l'inconiin, parlant .i voix basse et de manière à n'être entendu que des deux personnes auxquelles il s'adressait, s'exprima en ces termes :
« Général, je suis d'Angers, où j'étais boucher bien longtemps avant la liévolution.
« Le bourreau viol à mourir sans postérité, et le malheur voulut que le sort me désignât pour le remplacer !... »
A ces mots, que le n.irraleur ne prononça qu'avec une répugnance marquée, Lagloire fit nu demi-tour à droite, et se mit h siffler pour ne plus rien entendre. A cette manieuvre du soldat, les yeux de l'ouvrier s'eraplireut de larmes qu'il retint; le général dissimula sa répugnance et encouragea l'ouvrier à poursuivre le récit qu'il avait j[:biaiD^encé.
« Géiiéral, repirit l'ouvrier tout érau, personne, en cette ville, excepte ma fetnroe, ne sait l'horrible fonction que j'ai remplie jadis.
« Nous étions en 1780 environ; j'étais marié depuis quelque temps ; ma femme tomba dangereusemeni malade : un cancer et une fièvre pernicieuse compliquèrent ses souffrances, et sa mort paraissait assurée, car aucun médecin ne consentit à venir soigner la femme du bourreau.
« Un soir, ma femme semblait près de rendre le dernier soupir. J'étais assis à côté de son lit et je tournais le dos i la porte; tout à coup j'entends crier les gonds : ma femme se réveille, lève les yeux, jette un cri terrible et s'évanouit. Je nie retourne et je reste frappé de stupeur!... il me sembla voir le premier criminel que j'avais exécuté.
« Celte ombre s'avatiça lenteinenl vers moi : c'était un gr.ind vieillard... A sou regard je compris qu'il vivait. Je me levais, quoique
tremblant, pour le questionner, lorsqu'il m'ordonna par un signe do me rabseoir.
« Il prit un siège et tâta le pouls à ma femme. Après cet examen, il se retourna vers moi cl ute [«romil do guérir la malade si je voulais... >
A cet instaut l'ouvrier hésita; mais, pressé par le général, il lui dit enûu tout bas :
< Il me demanda le corps d'un homme vivaut. >
Béringheld frémit. Le bourreau épiait avec one curieuse anxiété l'expression de la figure du général; jugeant cependant que le mouvement d'horreur qu'il venait de manifester n'avait rien qui le concernât, il ajouta prumpiemcnt : a J'acceptai !
c Mais, reprit-il après un moment de silence, ce ne fut qu'après bien des comliats et après plusieurs visites de cet étrange personnage dont les raisonnements me persuadèrent, ou plutôt l'amour violciit que je portais à ma femme m'y détermina.
« 4 chaque visite, le vieillard, par un raffinement cruel, suspendait les souffrances de ma femme et arrêtait les progrès de son mal, en me promenant sa guérison aussitôt que j'aurais consenti à la terrible proposition. J'adorais Marianne, et ses plaintes me fendaient le cœur!
(( Alors, un soir, je promis qu'à la première exécution je détacherais de la poteuce le criminel avant que la corde l'eût fait périr, et que je le livrerais au vieillard.
« Je l'ai fait, général! dit l'ouvrier. Que de gens ont commis de plus grandes fautes pour leurs maîtresses ! Que vous dirai-je de plus? ma k'uimf! fut guérie, elle vit encore, et toujours elle ignorera da quel prix j'ai payé sou existence. »
Ces derniers mots jetèrent le général dans une horreur profonde L'ouvrier continua :
« Les circonstances qui accompagnèrent les visites de cet être bizarre se sont presque effacées de ma mémoire, par suiie des événements de la Bévoluiion; il en est de même de ce qu'il faisait pour amener la guérison de ma chère Marianne : tout ce que j'ai reienii, c'est qu'il ne s'est jamais servi que de ses deux mains et de liqueurs qu'il apportait cachées sous son manteau, de telle manière que jamais je n'ai pu les apercevoir. Ma femme était pres<iue toujours endormie quand il s'en allait ; il défendait à chacun, même à moi, de s approcher d'elle : à son réveil, elle ne se souvenait de rien ; j'avais beau la questionner sur les drogues que le vieillard lui faisait prendre, elle ne me répondait pas et me regardait d'un air élouné.
( Depuis trente-deux ou trente-trois ans que ces singuliers événements me sont arrivés, je n'ai pas revu ce vieux médecin ; je n'ai point osé lui demander ce qu'il fit du criminel, qui, du reste, méritait plutôt dix morts qu'une ! Tout ce que je sais, c'est qu'il n'en est pas resté de traces.
« Enfin, général, il y a quinze jours j'allais à Grammont : j'aperçus un mendiant couvert des haillons les plus ignobles; je ne sais quel senlinienl me poussa à examiner ce pauvre : je reconnus le vieillard ! Ma stupéfaction me fil rester en face de lui, et après un moment de silence je lui rappelai le bourreau d'Angers... Il se mita sourire. Alors je lui dis qu'il y avait un malade bien précieux pour la ville, et qu'il devraitibien le sauver.
« Je lui parlai de notre maître, de sa jeune fille... Il me questionna beaucoup sur le caractère de mademoiselle Fanny, sur les signes particuliers de son visage... Mes réponses le satisfirent singulièrement, et il finit par me dire que, si je voulais voir mon maître guéri, je n'avais qu'à prévenir sa fille; que ce ne serait qu'avec elle qu'il converserait et qu'il communiquerait, parce que des raisons d'une haute importance l'obligeaient à rester caché.
<r J'ai tu à mademoiselle Fanny toutes les circonstances qui me concernaient; mais, géuéral, son père va mieux^ et elle se rend toutes les nuits... >
— Elle se rendait!... s'écria le général, tiré de sa rêverie par le nom de Fanny.
A celte exclamation, l'ouvrier apercevant entre les mains du général le collier d'acier que portait Fanny et que Béringheld agitait en le regardant avec attendrissement, l'ouvrier resta immobile et comme frappé de la foudre.
— Malheureux ! dit le général, tu ne pouvais savoir où tu conduisais la fille de ton maître.
L'ex ■ «juiieau, lei yeux hébété*, ei stupéfait, ue pouvait prunou-
LE CENTENAIRE
ceruiie seule parole; les idées les plus épouvantables terrassaient toutes ses facultés.
— Tu ira> p;is changé de métier, dit Lagloire avec un accent toirible, la jeune fille est morte, et c'est toi qui en es cause...
Le pauvre homme, s'approrhant des mains du général, s'inclina sur le collier d'acier de Fanny, y déposa un baiser respectueux, et apré> ce muet hommage il tomha évanoui.
Eu le voyant gisant à terre, son compagnon accourut précipitainnu ui ; il s"ëmpie>s;i de le relever, mais l'ouvrier mit la main sur son cœur, comme pour indiiiner que là était le siège de son mal et qu'il «e sentait mourir; 11 [.assembla ses forces pour dire à son camarade :
— J'ai tué ma(1em,iijel|e.-. l"al ...a ..anny. La diflieullé qu'il eiil à prononcer ce peu de
molsaunuuvaiiqu il neluiicïlnitplusqne peu tic fiirces Sa p.ilei.i croissait de niiniile en niiuuie.
et la cUité du ciel permit de voir ses jeu\ qui lotiaieut contre ka ombres de la mort ; bientôt il Stria , par nue dernière {leniatiTe , la main de son compagnon, son œil resta lise, et toute chaleur abandonna son corps.
L'ouvrier et Lagloire le mirent sur leurs épaules et le portèrent contre un parapet en pierre qui se trouve audessus du rempart, à l'entrée de la ville. Le compagnon, ayant dépo^é son camarade, lui ferma les paupières, s'agenouilla religieusement à ses côtés et récita une prière.
La;jloire, mû par ce scutimeo: inné dans le Ciur de l'huninie , se mit aussi à grnouv et joignit sj douleur à celle de l'ouvrier qui implorait le ciel.
Celle scène lugubre eut pour lémoins ks gens de la barrière et le général, qui ne cessait de penser à Fanny.
Enfin Béringheld, laissant Lagloire sur ce lien de misère, ordonna d'entrer dans la ville et de le mener à la maison qui lui était destinée. Le général y arriva bientôt. Il se coucha, mais ce fut vainement : le sommeil ne
Îmt approcher ses paupières; il ne cessa de nenser à Fanny et à tous es souvenirs que cette aventure, ainsi que la rencontre du vieillard, devait éveiller en lui.
Cependant sur le matin il parvint à s'endormir. Il fut bientôt tiré de c« repos salutaire par les scènes terribles qui seront décrites dans les chapitre? suivants.
Lasioire avait eu ses raisons pour rester aux Portes de fer avec l'ouvrier compagnon du mort. Il voulait attendre le vieillard qu'il «r>gpçouDait être i'assassia de Fanny, le suivre et le désigner à la »eugeance publique.
Le vieillard, ni ri liant toujours av<)C lenteur, parut euliu, et Lasçloire le d'-'igria b lonvrier.