I.anianel. — Séditioo dt
ouvriers. — Le vieillard tremble, venger Fanny.
Croyant pouvoir dérober sa manœuvre. . elle ticha de se caclier. — Page 2.
Au point du jour, le père de Fanny se réveille; il jette un coup d'œil i la place où sa fille se trouvait toujours. Il ne la voit point. Alors il se tourne sur le côié dont il souffre le moins, et il attentl avec
impatience l'arrivée de cette fille chérie. Il tàclie do prolonger ce demi-sommeil si doux qui suit toujours le réveil ; il ne fait aucun mouvement pouralteindre le cordon de la sonnette, afin de demander Fanny , parce qu'il présume qu'elle repose, et qu'il respecte le sommeil de celle qui le veilla tant de nuits.
Cependant les ouvriers arrivaient ponctuellement à la vaste manufacture :
tous, étonnés, contemplent en entrant le compagnon de l'ouvrier expiré , qui , pâle , abattu , assis auprès de Lagloire, jetait des reganlsfurtifssurchaqiie iiersonnc qui entrait. II semblait attendre pour parler (pie tous les ouvriers fussent réunis.
Le spectacle énergitpie que présentait la douleur de l'ouvrier et du vieux mililalre agit tellement .sur l'esprit de chacun, que personne ne se mit à l'ouvrage ; les contre-mai- 1res eux-mêmes s'approchèrent de ce groupe de douleur et n'osèrent parler.
Lorsque l'ouvrier eut examiné l'assemblée , reconnu tous ses camarades, il se leva, et ce simple mouvement, annonçant quelque chose de sinistre, imprima la terreur.
— Mademoiselle Fanny est morte! dit-il.
— Morte! cria l'assemblée.
— Elle est morte, et morte assassinée!
Le silence de la mort n'est pas plus profond que celui qui régna dans le vaste atelier où deux cents personnes, glacées parla douleur, restaient immobiles et les yeux attachés sur l'ouvrier et le Tieux soldat.
— Il ne reste plus de traces de mademoiselle Fanny!... Ses seules traces sont dans notre souvenir...
A ces mots, quelques pleurs coulèrent.
— II est impossible oc prouver son assassinat. Le camarade que voici m'a conduit à l'endroit où elle a péri ; il n'existe aucune preuve Mais son assassin est ituai» viUa, à la place Sainl-Elieuue, où iiou^ l'avoos 8uivi.
LE CENTENAIRE
La douleur imprimée aux esprits par la niorl de cctU' .jeune fille Iniil uiince élait encore tnip doiuinanlc pour que l'idée de la \ritt gcance s'eniparài des cœurs, ei s'il est possible de représenler la stupeur par l'idée du sommeil, ou dirait que l'assemblée n'était pas éveillée.
-- nier encore elle était là... dit un ouvrier.
— Ici elle m'a parlé ! s'écria un autre.
— Pauvre jeune personnel Comment cela s'est-il fait.'... demanda un des contre-uiaitres.
— Je l'ignore, dit l'ouvrier, et, quand je le saurais, inadenioii^clU- Fauny n'en serait pas moins mortel...
tn ce moment un murmure sourd et grossissant commença à se faire entendre : ce fut alors que Lagloire, qui n'avait rien dit, se levant cl regardant l'assemblée avec un air de résolution, 's'écria d'une voix lonuaui(! : 1 , ^
—Eh ! ne la vcngcrez-vonspas?
Cette parole acheva de multic le comble à la fureur qui s'emparait de celle masse. Tous sortirent en foule, poussés par cet esprit de justice qui s'empare souvent des multitudes.
Li nouvelle de la mort de Fauny se répandit dans la manufacture, dans lo faubourg, dans la ville, avec une rapidilé cflrayanle.
Pi'Uilant que les ouvriers parcouraient les ruc> eu seinani celle fatale nouvelle, le père de Faniiy , eiilrndant sonner à s* lumliili' uueheuicà laquelle il était impossible que sa lillc ne fût pas levée, tira le cordon de sa sonnette.
Le malade attendit patiemment; ne voyant paraître personne, il soiiJia une seconde foi.s, et une seconde fois personne n'accourut à cet appel, qui sullisait toujours pour faire accourir , au défautdeFanny,des domestiques empressés.
l'ne commaude importante devait être expédiée dans la matinée; le malade ne vil point paraître son secrétaire ni le chef d'atelier de sa nianufacture. Alors une iiiquiélude vague s'empare du père de Fanuy ; il essaye ses forces el parvient à se lever.
Eu s'apercevant qu'il pouvait marclier dans sa chambre d'un pas assez assuré, ilsedirii^e vers l'appailemenl de sa fille, il ouvre sans bruit la porte de la chambre, il s'avance vers le lit, et il tressaille de joie en le voyant parfailenieul eu ordre, car il s'imaginait que Fanuy pouvait être malade. Il s'aventure dans les escaliers : le silence de la maison le frappe de terreur; il n'aperçoit personne dans les cours, ses jambes ireinbletit sous lui ; néanmoins il s'achemine vers les ateliers; il en approche cl n'entend pas de bruit; il entre, il les trouve vides !
•Seul et abandonné dans sa propre maison, ne pouvant avoir aucune idée du iiiallieur ((ui l'allendait, il se dirigea vers l'entrée de son
liii .' ne la venger
vaste établissement, d'où parlait le sourd murmme de plusieurs voix. Il arrive, et son oreille est frappée do ces mois prononcés par un des ouvriers à qui le funeste évéuemeut venait d'être annoncé :
— Quoil mademoiselle Fauny vient d'être assassinée?
— Ohl mon Dieu, oui!
Le pauvre père, accablé, tomba sur le sable de la cour, en s'écrianl :
— Ma fille I
La fenune de chambre de Fanuy, la seule qui fùi restée dans la maison, accourue à ce cri el au bruit de la chute, traîna le père de Fanuy ju-(pi(^ surine marche, l'-assit, appuya sur ses genoux la léle du vieilhuii et lui prodigua des secours. Une autre scène, encore plus
terrible se passait en ce moment sur la place ÏJaint-Elieniie. Lesuuvriers, au nombre de deux cents, avaient tra- ^ versé toute la ville
en grossissant leur troupe de leurs amis, de leurs faniil- " les, et d'une partie
des habitants , qui tous s'intéressaient à la jeune Fauny.
Chemin faisant , des circonstances de plus en plus magiques volaient de b!)uche en bouche et exaltaient d'aulanl les imaginalious de cette multitude ivre de vengeance ; les soldats arrivés de la veille s'y j oignirent, attirés par la nouveauté et |)ar le désœuvrement.
Celle foule, arrivée à la grande rue, élait dé'jà lellement con-idérable , que celte rue , trop étroite pour cunlcuir le lorrenl , res.semblail dans loule sa lougiieiir à un parterre (le lliéàlre.
Celle foule déboucha sur la place Saint-Elieime, qu'elle cnvaliit tout en tière : là, elle réveilla le grand vieillard el le général Béringhcld, qui, par hasard, était logé à l'archevèclié, par le plus effroyable tumulte qu'un peuple ivre et soulevé par la colère ail fait entendre.
— Justice I... justice!... Arrêtez l'assassin de Fanny I...
Qu'on s'empare de l'hooiicide !... A mort!... En prison, en prison l'assassin!... il a nias-acré Fanny I... Fanny I... Qu'on le punisse I... (ju'on nous le donne'... Où est-il'.' l'assassin! l'inlànie!... Vengeons un père!... Vnigeanee I vengeance! Que la garde vienne!... qu'on l'emprisumiel... Forcez les portes!... Enlraîiiezlel... Justice'... Allez chercher la garde '... Où est la garde?... Justice ! justice !... Arrêtez lassassin I... Qu'il meure sur l'ethafiiid '... Nous ne lui ferons aucun mal, mais qu'on nous le donne!... ((u'on le livre à la ju^lice!...Cour( z chez le procureur impérial !... Au nibuiial !.. Qu'on l'é.aoïge plulot !... Brisez ses fenêtres!... Qu'on le tr.iîue' ... A la voirie!... Son corps à la voirie!... Le vieillard!... (ju'on livre le vieillard !... Emparez-vous du coupable!... Qu'il niemc!... il a lue Fanny!... Qu'il meure I le vieillard ! le vieillard!... Qu'on U livre!... sur-le-champ !... Un moment, celle foule arrêta ses vociférations; mais ce silence
iO
qu
iiVu fut qiio plus liorriblo, cl une muUiiuile ilc voi\ nirouocs pariirenl île gosicis de^Àécliés.
— Bri<ei les portes!... Le vieillnrd'... le vieillard!... Livrez -Ir à la justice !. .En prison!... qu'on lui fa^se son procès!... qu'il inoiir(> ! |u'on l'étraugle!... A la voirie!... Faites justice!. ..Faimy! Faiiny! .. Le vieillard!... Brillei la luaisou!... Veugeons notre père!... A la voirie, le vieillard !... A mort!...
Un violent combal était engage; à la porte de h maison : les gens i ITialtiiaient lavaient barricadt'e : niai>la fonlc se ruait contre ses liiurs, de telle sorte que ceux qui se trouvaient le plus près de l'Iiabilation couraient risque d'éire écrasés; en sorte que pour leur propre su' été ils rhereliaient à enfoncer les portes, et Ils moutaienl vers les fenêtres. .Mais, le luouveiuenl d'impulsion croissani avec les iii-
rréeations, ils turent forcés, sonsptiue d'être écrasés, de ropoussrr effort: en sorte que l;i place Saint-Elieiuic offrait Tiinage d'un llu\ et reflux de léles véritalilemeut effrayant pour les nombreux spctt.ileurs qui se montraient aux fenêtres.
Ces mouvements .irrèièrenl les cris : il n'y avait plus que les extrémités de la foule et quelques voix solitaires du milieu qui s'écriassent encore :
— Arrêtez l'assassin!... Vengez Fanny!... En prison I... Qa'ctn l'cniraine!... Justice!... lorsque d'autres cris de joie se tirent entendre ducùté de la rue de rArehevêchc ; l'on entendit :
— Voici le maire !... voici le procureur impérial !... voici la g.irde ! Place!, rangeons-nous!... On vient l'arrêter!... place!...
En même temps le général Bériuyhcld et son état-major débouchaient parle cloître Siiint-Gatien, et les tambours annonçaient lairivéc de cette force armée.
— Vcngiz Fanny!... Arrêtez l'assassin!... A mort!... Livrez-le!... criait-on toujours en laissant passer le maire, le commissaire et le procureur impérial en costume, car ils avaient prévu que celte incsure était nécessaire.
Pendant qu'à travers cette multitude agitée les autorités civiles et judiciaires se frayaient avec peine un cheniin ires-étroilqui se comblait .--ubitement après leur passage, le général Bériiigheld, à la tête de son état-major, ordonnait, sous des peines sévères, aux soldats de Î-" sa division qui se trouvaient dans la foule d'eu sortir et de se rendre à leurs logements.
Parvenu devant la maison qu'habitait le vieillard, le général, condesfCJidant à la prière du maire et du préfet, plaça des soldats qtii se joignirent à la garde Jépartemeuiale, et l'on déploya une force imposante. 11 en était grandement temps, car la porte de la maison aSile du vieillard no tenait presque plus, et le substitut du procureur impérial, accomp.igné du maire, d'un contmiss.iire de police et d'une escouade de gendarmerie, enirèrenldausla maison.
Elle était déserte : tous les locataires l'avaient abandonnée eu emportant leur argent. La foule, cernant la maison de tous les cotés, facilita la sortie des habitants par les fenêtres; car cette multitude effrénée n'en voulait qu'au vieillard : aussi ce u'éiail qu'après que chaque personne se faisait reconnaître qu'on la laissait s'enfuir.
Le substitut parcourut toute la maison ; Béringheld, le maire et les autres personnes l'accompagnaient. Lorsque le secrétaire répondit à la foule que le vieillard ne s'y trouvait pas, les vociférations recommencèrent :
— Qu'on brille la maison !... on la rétablira! nous la payerons!... Justice !... Il s'y trouvait, on l'y a vu !... etc.
Enfin, le général et le groupe des personnes qui visitaient la maison arrivèrent dans la pièce la plus vaste qui Jonnail sur la rue, et un gendarme, regard.iul dans la cliominée, aperçut le vieillard siispeiiau dans cet endroit, au milieu du tuyau de cheminée.
Le viediard se voyant découvert descendit, et le peuple, attentif à ce qui se passait dans cette chambre dont les croisées étaient ouvertes, poussa des cris de joie à l'aspect du vieillard.
— Il est arrêté!... Victoire!... Vive le maire!... Vive le siib;titul!... Victoire!... Vive notre maire!... Livrez-nous l'assassin!... Lii prison !... A bas les soldats! il n'en faiH pas!... Nous le conduirons à la prison!... Livrez Fassassiu!... Vive notre maire !... Victoire!... A la voirie le scélérat !... Qu'on le déchire!..
Le grand vieillard tremblait de tous ses membres ; son visage exprimait une terreur puérile. Il s'assit sur un fauteuil sans dire mot.
Le sub-tiiut. le maire et le eommis'^aire s'assirent autour d'une table; le général Béiiiigheld se tint debout contre une des croisées, en dimaudaiit à la foule du 'ilence par un signe de main. La muliimde se lut, et sftn dernier cri fut : Justice! junice!...
Lorsque le silence ré^çna dans la place, le vieillard reprit courage; il s'avança contre la croisée, et, voyant la force armée qui le proliégeail, sa penr s'évanouit. Il alla <\v"h à Béringheld, lui (il un signe
de lète, qu il acennip.igna d'un suuiire s.uduuiquc; le ^jénéial troublé ne répondit que par un salut.
Le grand vieillard s'avança vers la table autour de laquelle le substitut et les autres fonctioiniaires se parlaient, pendant qu'un secrétaire s'apprêtait à écrire les dépositions. Il s'agissait de décerner un mandai d'arrêt, et l'on s'apercevait qu'il fallait un juge d'instruction.
Un gendarme fut détaché pour aller en cliercher un.
Arrivé près de la table, le vieillard regarda ces apprêls d'un air ironique qui aurait glacé la main du sccrétaiie s'il l'avait aperçu; puis Il dit aux fonctionnaires :
— Savez-vous, messieurs, contre qui vous procédez ?
— Non, monsieur, interrompit le maire; nous commençons le protocole d'usage , et dans un instant nous allons vous interroger. .. Vous senlczqnc nous sommes portés à ce que nous faisons par notra devoir, et qu'il est très-possihle que vous soyez innocent de ce dont la voix publique vous accuse. Une fois jusiiiié, s'il n'y .1 aucun indice snflisant pour vous incidper, nous serons encore forcés, je crois, de vous emprisonner pour assurer votre propre vie contre cette foule .i qui il sera très-difficile d'expliquer votre innocence, et personne ici ne serait à l'abri de sa fureur; car les soldats qni sont sous les fenêtres n'ont pas de cartouches, et si un soulèvement avait lieu, je ne vois aucune précaution qui puisse mieux vous soustraire an danger.
Le vieillard était resté dans une immobilité parfaite; les assistants furent stupéfaits de son attitude et des singularités que nous avons décrites : ce ne fut qu'après un moment de silence que le maire demanda au vieillard son passeport cl ses papiers.
Le ïiinllard est on dan;;or. — D 'positions. — Le général est compromii Fureur du peuple. — Lanianel protège le vieillard.
Snr la (|craanJc du maire, le grand vieillard, tirant un portefeuille de forme antique, lui présenta une simple lettre.
Après ravoir lue, le maire, élonné, la passa au procureur impérial.
Cette lettre était un ordre écrit par le ministre de la police luimême, signé par l'empereur et conlresigné du ministre. Cei ordre prescrivait de laisier voyager en toute sûreté, de prêter secours et de n'inquiéter en aucune manière le citoyen Béringheld. Son signalement, écrit au dos et signé du ministre, était très-exact, et, comme on sait, facile à faire et .i reconnaître.
Au nom de Béringheld, le substitut et le maire se retournèrent par un mouvemenl spontané vers le général, et furent frappés en même temps de surprise, en reconnaissant la re»seroblauce qui existait cnlre le vieillard accusé et le brave officier.
Le sub>iitut, se levant, s'approcha du général, et lui dit à voix basse :
— Général, serait-ce votre père?...
— Non, monsieur, répondit Béringheld.
— E>t-il au moins votre parent?
— Je l'ignore.
— Monsieur, dit le substitut du procureur impérial aa grand vieillard, l'ordre de Sa Majesté ne suffit pas pour nous dispenser de vous arrêter, si des circonstances aggravantes y donnent lieu; celte pièce ne fait pas mention du cas où vous vous trouvez; elle ne peut en aucune mainère arrêter le cours de la justice.
A ce moment, le juge d'instruction entra dans la chambre. Ou donna l'ordre au commissaire de police de chercher dans la foule les personnes qui avaient à déposer dans cette affaire, et au bout d'iHie demi-heup' on vit paraître Lugloire, l'ouvrier delà barrière, la femme de l'ouvrier mort, le commis de l'octroi, le médecin qui avait traversé l'avenue de Crammont à la nuit, et le conducteur du fotirgon du général.
LE CENTENAIRE
In foii'fî, avec la coiislaiice éiicrjiiiiui,' quu iléploit'iit les mas'-r's animées par un sentinieiil violent, les'laii loujonrs dans la plare Saini- Elienne, et s'accroissait au lieu de s'ccarier. Çà el là les ouvriers de la nianiiracture eniretenaient la fureur générale par Iriirs récils ei leurs discours.
— Vous n'avez pas d'autres papiers? demanda le juge au grand vieillard.
— Non, monsieur.
— Pas dexiraii de naissance?
— Non, monsieur.
— Quel est voire ilge?...
A celle question, le vieillard se mit à sourire légèrement, et ne ro- Vioiidii pus.
Chacun le regarda avec étonnement, et l'on ne put se défendre d'un mouvement de terreur à l'aspect de celte organisation monumentale.
En l'interrogeant, le maire baissait les yeux pour ne pas voir ce filet de lumière qui brûlait d'un feu rouge et clair en s'échappant du fond des yeux de l'accusé.
— Votre âge? répéta le juge.
— Je l'ignore, dit le vieillard.
— Où êlcs-vous né?...
— Au château de BéringhHd, dnns les ITaufs-Alpes, répondit-il. Le général tressuillit involontairement en entendant nommer le
lieu de sa propre naissance, le château de son père, enfin le domaine qui lui :ippartenail encore.
— En quelle année? dit le juge avec un air d'abandon et sans paraître alt.iclier de I importance à sa question.
— Eti mil... Le vieillard s'arrêta comme s'il eût aperçu un précipice, et s'écria en colère :
« Enfants d'un jour, je ne répondrai plus que devant mes juges : à la cour d'assises, si l'on m'y traîne!... Ce n'est que là que je dois répondre. »
— Comme il vous plaira, dit le juge.
Alors on écouta les diverses dépositions : le médecin accoucheur déclara avoir vu, sur les onze heures environ de la nuit dernicri', mademoiselle Fanny Lemanel assise dans la prairie qui se trouve contre le pont du Clier; il l'avait reconnue à sa coiffure, à sa ceinture et à son chàle. Mais il dit avoir encore aperçu près d'elle un militaire; il ajouta qu'il n'était pas silr que ce filt le général Béringheld, quoiqu'il eu tût la taille et les décorations.
Aux derniers mots de celte déposition, tous les yeux se tournèrent sur le général, qui rougil.
Le juge d'instruction, adressant la parole au général Béringheld, lui demanda s'il était vrai que ce fut lui.
Béringheld dit que c'était la vérité.
L'ouvrier déposa que l'uu de ses camarades, mort de douleur en apprenant la luorl de Fanny, avait accompagné Fanny jusqu'aux Portes de Fer, et {[u'elle n'était plus revenue.
La femme du mort déclara que son mari lui confia, sous le secret, qu'il avait inditpié l'accusé à Fanny comme pouvant sauver sou père, parce que c était le même homme qui l'avait sauvée, elle, d'une maladie mortelle, et que mademoiselle Faoey se rendait tous les soirs au Trou de Grammont.
Le conducteur du fourgon Ut observer qu'il avait escorté le vieillard depuis le pont du Cher jusqu'aux Portes de Fer, entre minuit et une heure, la nuit dernière.
Lagloire déclara avoir entendu, à onze heures et demie, des cris déchirants sortir du Trou de Grammont; qu'auparavant il avait entrevu une jeune (ille dans la prairie ; que son général et lui avaient été témoins de l'évasion du vieillard; il raconta la disparition du fardeau, puis il invoqua le témoignage de son général.
Alors l'altenlion des niagislrals redoubla, toute l'assemblée se tourna vers le général Bérintiheld avec la curiosité la plus vive, et le juge d'instruction lui ordonna de déposer toui ce qu'il savait.
Le général, à cet ordre donné avec toute l'autorité magistrale des membres de l'ordre judiciaire, laissa échapper un mouvemenl de hauteur et garda le silence.
Celle circonstance étonna le groupe de magistrats qui, se regardant déjà entre eux, témoiguaieut par leurs fréquents coups d'œil qu'une même pensée s'emparait de leurs esprits : celle pensée était que le général pouvait être complice du crime, et l'on doii convenir que l'attitude du général, sa pâleur, ses regards, son inquiétude, prèlaieul de la vraisemblance à celte conjecture, surloul lorsque ■'ou comparait ce maintien de criminel avec l'assurance du vieillard,
qui, tranquille, j ;uait avec son va- te inaulcau, en effrayant par un regard ceux qui se hasardaienl à l'examiner.
Le vieux Lagloire, s'avançant près du général, lui dit d'une voix suppliante :
— Est-ce que mon général voudrait déshonorer son vieux soldat en faisant croire par son silence que j'ai menti? .. Je sais que ce corbeau-là, dit-il en montrant le juge, vous a fait peu décennuenl sa question... mais, général... Au surplus, vous êtes le maître, et miin honneur, ma vie, vous apparlieuneiil.
Le juge pardonna l'expression du vieux soldat en espérant que le général parlerait; mai? ce dernier garda encore le silence, par des motifs que lui seul eounaissail; ces dil'ficnllés, produites par l'honneur et la probité du général, furent promplenient levéï.s par le, vitillard.
— Général, dit-il en lui tendant et lui serrant la main, que les services que je vous ai rendus, que notre connaissance intime, ue vous empêchent pas de tout déclarer!... je le désire même!...
Le vieillard proféra ces derniers mots avec un sourire digne de Satan; il seuiblait voir ce roi des enfers, tel que l'a dépeint Miltun, se levant dans le P'andémouium et se moquant des anges.
Le général s'avança, et, regardant parfois le vieillard, il raconta succinctement ce qui fail la matière des premiers chapitres de cet ouvrage.
Pendant ce récit, le vieillard, immobile et la figure calme, resta dans la même position; son visage cadavéreux et blême ne reimni point; ses yeux secs et flamboyaiits furent lixés sur le maire, et il ressemblait plus à im cadavre qu'à im homme vivant.
Quand le général eut fini, le substitut fil son réquisitoire, le juge signa le mandai d'arrêt, en faisant observer au vieillard que les ciiconstances qui l'inculpaient lui semblaient beaucoup trop fortes pour ne pas nécessiter son arrestation.
Lagloire et les autres témoins sortirent alors; ils annoncèrent à la foide curieuse que le grand vieifiard, l'assassin de la belle Fimny, allait passer. A celle nouvelle, les cris que nous avous rapportes recommencèrent avec une violence étrange.
En entendant celte explosion, le vieillard tressaillit ; l'horrible peur à laquelle il était eu proie lorsqu'on le trouva dans la cheuiiuée revint l'agiter. Cette terreur le rapprochait du reste de l'humanilé, et le spectacle de ce vieillard craignant la mort, et la craignaut d'une manière ignoble, inspirait un profond dégoût.
— Croyez-vous, dit-il en tremblant au maire et au juge, qu'il me soit facile de passer à travers cette midtilude furieuse sans aucini danger'... Votre devoir est de me protéger, et vous le devez autant pour vous que pour moi, car ils ne vous distingueront pas d(î moi dans leur rage fanatique. Je connais les excès du peuple!... J'ai de Vexpérience, et cette foule ne difl'ère point de celle qui égorgeait à la Sainl-Banhélemy, au dix août, en septembre, pendant la Ligue, etc.
Le ton de conviction et l'organe du vieillard rendaient sa terreur contagieuse; et le maire, écoiuaut les vociférations de la foule, lut convaincu que Béringheld cornait véritablement risque d'être mis en pièces, car on criait avec un ;.cbarnement sans égal :
— A la voirie!... Qu'on nous livre l'assassin!... qu'il meure!... elc. Le magistrat, s'avançant à la fenêtre, demanda du silence par un
signe de main et barangua la nndiitude (pii, ue pouvant entendre son discours, l'accueillit [lar des acclamations de :
— Vive notre maire! il va livrer le vieillard!... A mort l'assassin!...
Un effioyable cri de joie s'élança dans les airs et fit trembler (c vieillard, qui se voyait déjà en proie à la fureur de ce peuple effréné.
— Général ! s'écria-t-il de sa voix sépulcrale et à demi éteinie, mettez vos troupes sous les armes pour proléger ma sortie et mon chemin jusqu'à la prison.
— Je ne demande pas mieux, répondit Béringheld. mais celte me sure me paraît imitile : mes soldats ne fiTont pas feu sur le peuple; d'ailleurs ils n'ont pas de cartouches, et la foule aura bientôt rompu leurs rangs.
— Essayons, dit le maire.
Le vieillard fui placé entre le général, le maire, le juge, le subsli lut, le secrétaire, le commissaire et l'escouade de gendarmerie; mais quand la foule vil les apprêts du départ, sans ménagements pour les plus avancés, elle se rua sur la maison avec une telle furie, que le bataillon placé par le général Béringheld fut dispersé conune les débris d'un vaisseau par une mer courroucée.
On rentra sur le champ, et l'on barricada les portes. La foule recommença ses cris avec une fureur croissante. Pour sauver ce peuple aveuglé d'une sanglante cnt.isirophe et d"
LE CliNTENAinE.
mallioiir iVimc procédure qui coulerait la vie à bien des viciiiiios de LCllo csalUilioii, si l'on venail à déchirer un lionniie qni u'éiiiil encore qucn prévention, le maire eul une idée qni ne pouvait nian- |uer iiavoir un plein succès.
Il dépêcha un gendarme et un secrétaire vers le malheureux pcro <e Fauuy. Le secrétaire eut ordre de riustruire destircousiancesdù l'on se trouvait, du service éminent qu'il allait rendre au peuple, et lie lui intimer l'ordre de se rendre à la place Saint-Eiieiuie [loni- i>r<)téyer le vieillard que l'on accusait d'avoir assassiné sa lille.
On trouva le père de F.inny dans un état déplorable : sa r.ii^o.i. MHS l'avoir abandonné, succombait sous le eba;^rin dont il éiaii accablé; ses yeux secs, n'ayant pas encore versé une seale larme, restaient fixés' sur le siège où Fauny avait l'Iiabiinde de s'asseoir, llieii ue faisait effet sur lui.
Le secrétaire exécuta les ordres du maire. Son récit fini, le père de Fauny parut n'avoir rien entendu. Alors, le secrétaire, épfuivanlc du péril que couraient et la foule assemblée et ceux qui scraieni se^ victimes, représenta au malheureux père, avec l'énergie que donnent de pareilles circonstances, quel service il rendrait à la ville et à cette foule égarée.
— Convenait-il que l'assassin de Fanny fiU déchire par la populace? ne fallait-il pas qu'il périt sur l'échafaud?... On dirait que le père se serait fait justice lui-même! ne devait-il pas retenir ses ouvriers.'... etc.
Lamanel, mû par une inspiration soudaine, retrouve tout à cnii|i des forces : il se lève.
— J'irai, dit-il
Tout à coup, d'un pas ferme, il s'avance, suit le secrétaire, hgendarme, et parait obéir à une force surnaturelle.
Cependant la foule continuait ses vociférations; son acbarncnieiii, croissant à chaque minute, était arrivé à son plus haut degré : l'effroi régnait dans la maison du vieillard, la situation devenait de plus eu plus critique, et il est impossible de décrire les agitations de l'ànie de ceux qui jouent un rôle dans ces sortes de scènes ! Quelle terreur saisis-ait les magistrats en écoutant ces clameurs répéléu.s depuis le matin.
— (.lu'ils meurent tous!... criait-on, ou livrez le vieillard!. ..Vous ne sot tirez pas!... Enfoncez ces portes... A mort l'assassin! Vengez Fanny!... Qu'on déchire le meurtrier!... Que l'homicide nieure! Livrez-le! A la voirie!... A l'échafaud!... Qu'on l'égorgé !... A mort!... A bas les soldats!... Le vieillard! le vieillard!... Livrez-le !... Qu'il meure !...
To'it 5 coup, à l'extrémité de la foule, un silence angnsle et solennel commence; il gagne insensiblement et par degrés toute celte; imiliiindc. Elle forme d'elle-même un chemin respectueux devant un seul honnne dont h figure abntlue, la douleur ei les soulTrances éteignent les passions dans l'àme des spectateurs; devant sou geste t<iut s'abaisse. A son coup d'oeil les ouvriers se retirent, et ce magique tableau frappe d'autant plus les cœurs qu'il succédait à une scène d un tumulte efi'rayanl.
Le contr.iste était aussi complet que l'imagination la plus poétique pourrait le désirer.
I,e père infortuné s'avance au milieu de celte haie silencien-.c et parvient à la maison. Il monte, il entre dans la pièce oi'i se trouvait l'assassin présumé de sa (ille. A son aspect il frissonna, s'assit sur un fauteuil, car les idées qui lui trouhlèreut le cœur furent trop rapidement violentes. Un torrent de pleurs s'échappe de ses yeux et il s'écrie :
— Faimy !... Panny !... ma fille !
Le général Bcringheld, s'approchant de Lamanel, lira de son sein le collier de Fanny, le présenta :'i ce pcre désolé en lui disant :
— Voilà la dernière chose qu'ait portée votre fille.
Lamanel regarde le général, lui prend la main, la serre contre sou cœur s.ins proférer une parole; m lis quel g.ste! quel reg.ird ! quelle éloquence!... quelle muette doideur et quel remerciment!...
— Je voudrais qu'il me fut permis d'en garder un anneau, reprit le général.
Laniaacl contempla le collier avec regret; avec regret il en détacha un fragnu-nt et le lendit au général.
Ou se mil eu marche : le général soutenait le père de Fanny, qui protégea, par sa présence, celui qu'on accusait du meurtre de sa lille ; les magistrats suivaient.
Quand on aperçut le grand vieillard, ses proportions gigantesques, ainM (|uc les circou-t;inces surnaturelles qni le distinguaient du reste des hommes, il s'éleva un sourd murmure qui grossissait ; déj.i des cns p.irtaieut du sein de la foule, déjà le vieillard se réfugiait dervièrc Ij corps du pèie de l'anny, avec tous les indices d'une peur
véritablement hiilense, lorsque Lamanel, se retournant, fit signe de la main cl regarda l'assemblée avec cet air douloureuscnieul sup pliant qui l'avait calmée une fois.
Le bruit cessa.
Un silence morne et farouche s'établit, semblable à celui ipii régna dans Rome (piand les cendres de Gernianicus la traversèrent : lu vieillard fut condnit à sa prison sans aucun autre accident. Avant d'y entrer, le |;iganies(]ne étranger dit au père désolé:
— Votre tille existe !...
Cette parole fut prononcée d'un ton (pii en déirnisait la vérité : le vieillard ressemblait à ces médecins qni cherchent à faire croire à l'agonisant que la santé est ;'» son chevet.
Aussi, malgré cette ironique consolaiion, le pauvre Lamanel fut repris d'une attaque si violente, qu'il moiirul dans la nuit eu prononçant sans cesse le nom de sa chère Fanny.
Un concours immen.;e de peuple cnionra la prison jusqu'à la nuit.
Le geôlier raconta que lorsqu'il eut verrouille la porte du cachot sur le vieillard, il l'eutendii murmurer de sa voix :éj)uler,ile ;
— Je suis sauvé !...
FmiIo. — Liî '.l'iiiirnl qui'te Tours. — Si'S mi'nioircs
Les évéïicincnts de celle journée se trouvaient tellement liés à iDule la vie du général Tuliins llérin;;bcld, qu'il était impoisiliie (ju'd ne filt pas gravement afi'eelé. Il réiolnl de restera Tours, pour connaître à fond rètre extraordinaire que jusqu'alors il n'avait qu'enirevu, et, puisqu'on tenait ce nouveau Protée enchainé, de péuéirer le mystère qui enveloppait son existence.
H fil appeler son général de brigade, lui remit le commandement de la division, ordonna d'aller à plus petites journées, puisque l'enipereur ne devait se trouver à l'aris que longtemps après l'arrivée dos troupes. Pour lui, il avait résolu de prendre la poste, après être resté à Tours le temps nécessaire pour sali^f.iire sa cuiio.-ilé. Les lionpcs quiltèreut la ville dès le lendemain.
Le lendemain soir, le général passa la soirée chez le préfet; ii y trouva le juge d'instrnclion chargé de l'affaire du vieillard, ainsi que le substitut impérial et le maire. Sur la lin de la soir<'e, «fis magistrats, restés seuls avec le général, le prièrent de se rendre dans le cabinet du préfet ; là, ce dernier lui dit :
— Général, il paraît certain que vous connaissez l'individu qui faU en ce moment le sujet de t<nites les conversaiions de la ville : n.nie curiosité est arrivée à son plus haut période, ei nous désirerions liiCD connaître
Le iJiéfet en était là lorsque son secrétaire particulier ouvrit 'a porte de son cabinet et se présenta.
— .Monsieur le comte, dit-il, je viens vous annoncer, ainsi qu'A monsieur le maire, un nouvel incident qui n'est pas le moins e>ir»ordinaire de l'affaire qui occupe toute la ville de Tours : c'est que !e vieillard a disparu. Le gefllier n'a pas (|tiitlé la |)rison ; il a été <.uu staniinenl entouré de personnes dignes do foi; les sentinelles n'oui rien vu, cl, lorsque le geôlier est eiilré dans la prison pour apport*;' au détenu le repas du soir, il a trouvé la chambre vide, sans aucursc Ir.ice qui accusai son évasion.
Chacun resta slnpefait, excepté le général. Les fonctionnaires ** regardèrent et le substitut s'écria :
— Certes, messieurs, je suis loin d'être superstitieux et ciéduia; mais je vous assure que cet homme m'a si bien glacé par son as|>«ct, que je n'osais l'envisager, el que je suis obsédé par une idée que jtne puis empêcher d errer dans mon imagination : c'est que cel honnne possède un pouvoir surnaturel.
— Je suis très-disposé à li- croire, lit observer le maire; la seule chose qui pourrait cliaiii^er mon opinion à cet égard, c'est la terreur que nous avons pu leinaniuer en lui ((uaud il s'est vu en ]irésence du peuple irrité. Cette peur de la moi t le dépouille, à mes yeux, de
LE CKNTENAinE.
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ee pouvoir surn;ilui\l qut- vous lui atirib;ioz... CcpcnJniit j'uvo.io ()'.'il y a dans lout ceci quelque chose qui confond la laison hiuii;iiu.>.
— Nous feroQS, iiilcirouiiiil le préfel, ur. iniiuioire détaillé de ce-. é^dnenienls; nous l'envoi r.mi ;iu iniuisièrc de hi police goiiér.ile... e.". si l'on ne découvre p;is h- lieu de li relraile du vieillard, si les f clicrclies con:'l;.liMit qu'il u'eit pai dans l'étendue de l'euipiro. yîus laisserez là, je crois, niuisieurs, une procédure qui devient liiUlile par le manque de preuves et de faits.
— En effet, dit le juge d'iuslruclion, il est inipojsible de baser sur ces faiis un acte d'accusation.
— Et il serait dilTicile de le soutenir, ajou'a le substitut.
— (îi'iiéral. continua le préfet, vous savez que nous n'avons aucun Jioit à >Oiis demander de sati-faiic notre curiosité : api es vous avoir témoigné le désir d'apprendre ce que vous pouvez savoir sur <Ht être bizarre, vous serez à niènie de noils en insiruiro on de nous rrfiiseï- celle salisfaciioii ; dans le cas où vous voudriez bien nous meure au fait de ces circotislances, nous vous jurons tous qu'elles Eeront cii.-cvelies dans nos consciences.
— .Messieurs, dit le général, si le vieillard est échappé, je puis vous assurer que vous ne le reverrez jamais en celte contrée!. . d'un autre cote, sa fuite me déconcerle autant que vous, sans que j'en sjis étonné ; je vous avoue que je complais pénétrer ici c ; niys'.éro dont s'enveloppe cet cire e.'straordiiiaire, et j avais l'iiiée vague qu'il lui serait dillicilu de se tirer de la position fâcheuse où il était. Puisqu'il s'est évadé, mon séjour à Tours devient inutile, je panirai demain. Mais si vous vous proposez de faire un piémoire à l'empereur et à la police jjénérale, je sens que je dois vous doiiaur tous les reoseignemeuts qui sont en mon pouvoir : ma vie loiit i iilière se trouvant liée à ces éclaircissements, il y a longtemps que j'en ai consigné, dans un écril, les bizarres événements qu'il me Si rail impossible de séparer des circonstances qui concernent le vieillard. Je vous enverrai le maiiuseiil avant mon départ : je vous le confie, monsieur le préfet, e! je c.nnpie sur voire obligiMoee po;ir me l'adresser à Paris, avec la relation lidcle de ces derniers évéïieni' ois. ,1e remettrai soigneusement le tout à Sa Majesté ei au miuislre lie la police générale.
Al.^rs on se sépara: les magistrats firent leurs adieux au général. Le lendemain, l'on ptui se figurer rélonn..-ineui dans leipicl toute la ville lut plongée en appreiiaiil la fuite du vieillard. Il y a eu autant u'opiniuns dillérenies que do personnes, et les conjectures ne manquércnl pas.
Le général Péringlield partit; mais, nue demi-heure avant de mouler eu voiture, Lagloire avait porté chez le préfel un paquet cachi'ié qui renfermait les mémoires du général, écrits par hiiménic.
Le S:iir mèmf\ les magistrats qui avaieut paru dans l'affaire du vieillard se ronnireol chi z le préfel ; il décacheta l'enveloppe du manuscrit et lut ce qui suit à diliéreutcs reprises :
HISTOIRE DU UE.\ERAL BlilllNGllELD.
Avant de commencer l'histoire du général, il est nécessaire de rendre compte des circonsiances bizarres qui précédèrent sa naissance : on y trouvera, |iar une singularité remarquable, plus de !'ensei!;iieinenls sur le vieillard que dans la suite de sa vie, mais eeulcinent jusqu'au moment où nous le reprendrons sur la roule de Paris.
Son père, le comle de Béringlield, était le dernier rejeton d'une famille illustre dans les annales de la l''rance.
.\vaiit que la France devint un royaume, les comtes de Béringlield habitaieut les contrées dn BrabaiU, où ils avaient une pelile principauté : ils déchurent scnsibleinenl. Enfin, du temps de Charlemagne, ils vinrent en France. Des services rendus à l'empereur leur concilièrent lainitié de ce grand prince, qui leur acheta leur comté, dont le chàieau avait été pillé et détruit par les Saxons. Charlemagne leur concéda en échange un comté siuié au pied des Alpes : il dunna niêine à ce comte le nom de Béringlield ; mais ce ne fut que bien lar.l que le nom primitif s'éteiguit, et qu'il fut remplacé par le mot ludeM-iue de Béringheld.
Les comtes de Béringheld furent alors occupés pendant longtemps à transplanler en France leur fortune; tout entiers au soin de se rendre respectables par de nombreuses possessions, par une grande quantité de vassaux et un chàleau fort vasle et bien situé, ils loinbeienl, quant à la renommée et à la gloire miruaire, dans mie espèce d'oubli; ce ne fut guère que sous le règne de Philippe le Bel qu'ils tepainrent à la cour et à la guerre avec un éclat qui l"s rendit cé-
lèbres. Ils furent comptés p.nrmi les grands vassaux, et le chef de celte famille se voit souvent dans l'histoire comme un des grands oflicicrs de la couronne de France.
Nous passons sous silence les hauts faits et les circonstances qui concernent celle famille. Elle arriva à son plus haut degré de gloire et de prospérité sons les règnes de Henri III. Ilenri IV cl Louis XIV,: mais, à partir dn règne de Louis XIV, elle se tint éloignée de la cour sans rien perdre cependaiii de l'inipurtance que ses licliesses lui donnaient dans toiil le royaume. H semblait qu'un génie protégeât celte famille au milieu des grandes secousses qui agiicrcnt la France depuis le règne de Charles iX jusqu'à celui de Louis XV. Les terres, les biens, la considération, en un mut le matériel de la vie fut scrupuleusement conservé et toujours agrandi. Rien ne dégénéra de le qui est au pouvoir de l'homme. 11 n'y eut que l'esprit et les qualités morales de l'Ame qui vieillirent; car les races d'hommes ne peuvent pas toujours se soutenir, et il en est des familles comme des plante;, qui pfrdent de leur qualité en restant sur le même terrain.
Le père de TuUius, héritant de l'espèce d'abâtardissement qui s'était emparé du moral des comtes de Béringheld, se trouva l'être le plus superstitieux qu'il fût possible de voir : un de ces hommes dont la vue n'evcileque h; seniimenl de la compassion. Bon par caractère, il n'avait jamais pu jouir de l'ainoiir de ses vassaux, parce que les gens qui le gonvcriiaient commeuaienl sous son nom des exactions et des violences.
L'espèce d'infirmité morale qui se fa*ait sentir dans le caractère du comle de Béringheld s'augmenta singulièrement à la mort d'un dj ses oncles, commandeur de l'ordre de Malte. Cet oncle, avant de mourir, appela son neveu; ils eurent ensemble une longue conférence dont h', sujet inilua visil'lemeut sur l'esprit du comte. Ce fut depuis celte époque que le pouvoir du confesseur de Béringheld devint beaucoup plus étendu, et son ascendant sur l'esprit du comle ne fut un mystère pour personne.
En 1770, la famille Béringheld fut réJniie, parla mort du vieux coinmandenr, à ce seul comte Etienne de Béringheld, qui, par la ré union des biens de loiiles les diverses branches éteiules, devint un des plus riches seigneurs de France et le plus ignoré. Il épousa l'héritière de la maison de Welleyn-Tilna. qui, de son côté, était aussi le dernier rejeton de cette famille, et qui, de même que Béringheld, était sans esprit et sans caractère. Il semblait qu'un malin génie se lût amusé à réunir ces deux nobles inririiiités.
Le comte cl la comtesse de Béringheld vécurent dix ans sans avoir d'ciifauls, et les bruits les plus injurieux coururent sur le révérend père André de Luiiada, le confesseur du comte.
Nous allons cssayi r de rendre compte de quelques-uns des cris que poussèrent les cent voix de la renommée.
Ou préiendait que le commandeur avait fait à son neveu une couliden.o extraordinaire qui embrassait l'existence totale des Béringheld, et qui concernait surtout leur fortune prétendue illégale.
On répétait au sujet de cette confession du moribond tous les bruits qui coururent sur ce commandeur et sur sa famille.
Ce commandeur fut toujours accusé de sorcellerie, de magie blanche et noire; la vente de son ànieau diable n'était pas plus oubliée que son goût pour la chimie et la physique, et que la recherche à laquelle il se livrait envers un membre de sa famille. Nous allons expliquer ce fait d'une manière plus claire.
La famille Béringheld, ain^i tpie toutes les familles, s'était dès longtemps divisée en une multitude de branches. Ce fut en li.'ÏD qiic George Béringheld eut, pour la première fois depuis l'origine de la famille, deux fiU qui vécurent tous deux ; l'aîné fut noniniii George, ei le second Maxime : de manière qu'en 1470, sous Louis XI, la famille se sépara pour la première fois en deux branches, car Maxime eut un fils.
Alors .Maxime, ayaiu de la postérité, obtint le titre do comte, et ajouta le nom de Sculdans à son nom, afin que la branche cadelie fût toujours distinguée de la branche ainée.
Celle branche cadette en forma d'autres, et cet assemblage des branches cadettes de la maison de Béringheld devint une antre maison puissante, en héritant des biens que ses membres acquéraieii! lorsqu'il ne se trouvait pas d'héritier direct. Ce fut le coimnandeur Béringheld-ScuWrtM qui rassembla sur sa tête les imme.ises richesse . de cette maison cadette, et qui, par sa mort, les reporta dans la branche aînée, représentée par le comte Etienne, père du général dont il est question.
Beveiions au fils du premier comte Maxime Bériugheld-Sculdans, fondateur de la maison Sculdans, car c'est sur ce fils que roulait toute l'hisloiic.
Ce fils du premier comte Maxime Béringheld-Sculdans était l'objet d'une effrayante légende. Ce Béringheld, second cumte Sculdans, s'sdoniia aux sciences abstraites; il vécut avec les savants de ce
LE CENTENAIRE
t-'iiips, visila riiult' cl la Cliiiie ; il assista à la ilocuuverle du iiovivp:ui inoildt-. parcoiirul le glolie il;ins Ions les sens, cl vécul liopuis tannée 1470 jusqu'en I57'2, qu'il disparut, le Jour même de la Saiiit- Barllii'lemy.
Celle longue esistcnce lui fil donner le surnom de Centenaire. On
firéUMulaii que son espril revenait sur la terre ; et l'on citait loulos es fois qu'il rendait des visites à sa famille. Le fait est que la dernière fois qu'il vint à Bérinplield, ce fut en 1650, et il fil présent de son portrait : on fui élunné de trouver au centenaire une vifjueur, une force, qui ne sont pas ordinairement l'attribut de la \ieillesse. On ne le vil plus depuis ce lemns; mais la tradition prétendait que le centenaire apparaissait dans les grandes occasions, et que c'était lui dont le pouvoir magique proléjeait la famille.
Voilà cominent celle confuse histoire se rapportait au commandeur Sculd.nis : on disait que ce vieux commandeur s'était mis à la reeliercho du centenaire, d'après une vision qu'il avait eue en Espagne, et d'après un mémoire présenté au miuisiërc espagnol sur une aventure arrivée au Pérou ; que le commandeur, ayant fait le voyage, et s'éiaut convaincu de rexisieuce de son aïeul, mouini poiir l'avoir aperçu subitement.
Il s'en était, disait-on, ouvert à sou neveu le comte Etienne avant d'expirer, cl cette confidence, reportée par le comte de Béringheld au tribuu.tl de la confession, était le fondemeui du pouvoir du père AuJré de Luuada, cx-jésuiie. Il aurait par là possède les moyens de perdre le comte, d ml les possessions étaient ducs à la sorcellerie ; el ce pèie André, abusant de la faiblesse de son pénitent, caressait l'idée de s'emparer des biens de la famille Bcriuglield en erapèchanl le comte, par les scrupules religieux qu'il savait faire naître en lui, d'avoir des héritiers.
Tels étaient en 1780 l'état dans lequel se trouvait la famille de Béringheld et les bruits qui couraient sur cette illustre maison. Ce préliminaire indi>pen-able éditera toute obscuriié par la suite.
Le diàteau de Béringheld était un des plus vastes et des plus romanticpies qu'il lût pos-ibic de voir. Situé au milieu des montagnes fti.toresques qui commenceul la grande et belle chaîne des Alpes, il luttait, par sa hardiesse et par l'étendue de ses couslruclioiis, avec les monts sourcilleux qui l'environnaient. Le mélange des archileclures qu'on remarquait dans ses diverses parties le rendait vraiment intéressant sous le rapport de l'art et attestait sa haute antiqjiié et les transformations qu'il avait subies.
Les vastes jardins du château s'élendaient jusque sur les versants des .Vlpes, Cl les plus beaux points de vue. Us plus belles vallées, dont la nature seule avait fait les frais, embellissaient cet imposant séjour.
Le château était précédé par «ne grande cour, au bout de laquelle se trouvait une grille oi'i tominençail une immense prairie garnie d'arbres, et après celle prairie ou avait laissé subsister ce qu'on nomme un lournehride. Ce tournebride était un bâtiment oô demeur.iii le premier concierge du chàieau. Celte construction tenait au village dont elle formait la première maison, et le concierge avait fini par conquérir le droit de vendre de l'avoine, des fourrages et du vin.
Les voyageurs s'arrêtaient à cette sorte d'auberge tenue par le concierge, et c'était à cet endroit que se rassemblaient les domestiques du château ainsi que les plus riches habiiants du village. De ces conciliabules pariaienl les bruits que nous avons rapportés succinctement, afin d'éviter au lecteur de les entendre conter par Babiche, la femme du concierge, la présidente-née du cercle du lournebrde.
Le 28 février 1780, il se tenait à ce tournebride une séance à laquelle on peut faire assister le lecteur pour le meure au fait de l'événement qui empêcha la fatnille Béringheld de s'éteindre.
Il était neuf heures du soir, un vent de bise harcelait avec tant de vigueur la porte démanielée du tournebride, qu'à chaque instant on croyait qu'elli- allait être emportée. Chacun des assistants se rapprochait de plus en plus d'un feu de bois de sapin qui jetait tant de clarté, que 1 ou n'avait pas besoin de chandelle.
Le gros concierge, habitué à entendre régulièrement les voix |lapissanles des collègues de sa femme Babictie, dormait dans un «oin de la cheminée A l'autre coin était la sage^femme du village, vieille sorcière qui cumulait avec ses fonctions obstétriques le droit ie dire la bonne aventure, de jeter des sorts, de nouer l'aiguillette, / ie guérir avec des paroles magiques et des simjiles bien choisis. | Elle avait environ quatre-vingt-dix ans, et sa figure desséchée, sa Voix raiiquc, ses petiu yeux verts, ses cheveux blancs qui s'échap- ' paient de dessous un mauvais bonnet, ne contribuaient pas peu à 1 foriilicr les idées quelle entretenait sur son compte. '
Ayant \ii natire la popnlatlon presque entière du village, connais- 1
saut les généalogies de chacun, les mystères de la iiaissaMce. tes hitoires de chaque famille, il était im|iOssiblu qu'elle ne lui p.M une autorité et une puissance redoutable dans le village de Béringheld, surtout lorsque les pères l'avaient représentée à leurs enfants en bas ftge comme une sorcière, ou tout au raokis comme une femme à vénérer.
Après elle venait Babiche, grosse femme fraîche et jolie ; près dt Babiche était le plus fort épicier du lieu, nommé Lancel. Trois ou ijuaire commères octogénaires tenaient le milieu.
Le gros concierge avait à sa gauche le garde général des forêts de la couronne, homme aimable, instruit, musicien, marié depuis peu, et qui, ne trouvant pas accès au château, venait quelquefois écouter les nouvelles qui se débitaient au cercle du tournebride. Il était l'honune d'affaires de plusieurs maisons donl tes propriétés se trouvaient aux environs; sa femme, extrcmemeut j(die, ei d'un caractère assez aimable pour briller sur un plus vasie théâtre, venait rarement à celte assemblée, où sa dignité se sérail trouvée compromise.
— Le père de Lunada a fait renvoyer ce matin le jeune homme que madame avait pris en affection, disait la concierge; il ne laissera pas, si cela continue, une seule lèle qui soit du genre masculin. J'ai toujours peur, lorsqu'il passe à celle grille et qu'il jette sur cette maison sou grand œil sournois, qu'il n'aperçoive mou pauvre Lusai,
— Me voici I s'écria le concierge endormi qui, s'cntcndant nommer par sa femme, crut que sa despotique moitié l'appelait.
— Le fait est qu'il prend de rudes précautions pour s'assurer le gfttcau, dit une des coimncres.
— N'est-ce pas pitoyable de voir périr une des plus nobles familles et les anciens protecteurs de tout le village?
— Ne calomniez pas ce saint homme! s'écria le politique concierge; qui sait s'il n'est pas à rôder ici près?
— A quoi servirait au père de Lunada de posséder les biens immenses de la famille Béringheld',' repartit le garde des forêls; il n'a pas d'héritiers; il jouit dès à présent de touie l'opulence qu'il peut souhaiter; son ordre est aboli. PariaiU je n'aperçois aucun but dans sa conduite, et si madame la comtesse n'a pas d'enfants, c'est qu'elle est stérile ou bien que M. le comte...
— Si le comte et sa femme viennent à mourir, il ne restera pas grand'chose au révérend père !... s'éciia Babiche; il jouit, c'est vrai, mais il ne possède pas !
A ces mots la vieille sage-femme agita sa tête de droite à gauche, ce qui fit tomber ses cheveux blancs sur son cou noir et ridé. Elle leva vers le ciel ses mains décharnées; chacun se lut, car ces préambules annonçaient que Marguerite Lagrailna voulait parler On se serra donc les uns conire les autres, et tous les yeux furent attachés sur la sage-1'einme, dont les yeux brillants roulaieni avec vivacité.
La jorch'rc, — Sd Hi:
, — rr^diclioii.-'. — Ar
(le Veiprit.
— Malheur à Lunada!... Malheur! s'écria Lagradna, malheur à lui s'il veut touchera l.i fortune des Béringheld! Elle est sacrée!.. Tous ceux qui oui cherché à l'envahir sont malmnrts'....
LDgradna prononça ce peu de mots avec xmv. intonation qui glaça l'assemblée; elle paraissait lellemeut pénétrée de ce i|u'ellc disait, qu'elle faisait passer chez les autres la conviction qui l'animait.
— n'ailleurs, continiia-t-elle après un inslanl de silence, et en regardant les solives du plal'on I, la race des Béi ingheld ne doit pas s'éteindre, elle durera autant que le monde!... que ce monde-ci...
Et Lagradna frappa la terre avec la longue canne qu'elle portait toujours.
— H y a longtemps que je sais cela, aiusi que la prcdicliou de bérinqlield le Centenaire.
Il' ce:<jt[::;.miîc.
if.
ri elle diauij d'une vois laiiiiueei cassCu :
Ma race ne monrra Uuc lorsqu'il nous cherra Une grosse mon(;ij;ne Dins U rase couipagae De la Vallinara:
Ainsi lors périra Le dcraler de ma race.
De ma race qae rien n'eflace.
En cLaniant ces mauvais vers d'une voix clievrnianle, Lagradna Uvait inipriiiié une atteniioii singulière à ses audileurs.
— Cuninieut voulez-vous qu'une uiiiut^igne éerase quelqu'un dans la Vallinara.' Vous avez enlendu la |irédictii)U .' reprit-elle d'une voix sonore el en se levant debout dans la cliauniièrc, qui parut alors trop pellie; cb bien, j'ai vu, ce malin, celui qui l'a faite!... Oui, je l'ai vu ! et voilà la seconde fois de ma vie. La première, ce fut lor>qu'en 1704, — écoutez! — on avait accusé le corale Béringheld le X.XXVl* de la mort de la jeune Pollany, dont on trouva le squelette dans le souterrain de la lour carrée. L'arrêt de la mort était à la veille d'être rendu, les biens allaient être coidisqiiés. Il faisait nuit noire el je revenais des montagnes par la Vallinara; le veut souillait, el les forêts grondaient couime le loinierre. J'avais peur et j- marchais en ( liantant la complainte de Béringheld le Centenaire. Arrivée au milieu de la Vallinara. je vis une giande masse noire se mouvoir dans l'obscurité, et éclairée par deux petites lueurs bien distinctes; tuinme je me diriseals vers Béringheld et que la masse allait aux nionlagnes, nous élevions nous rencontrer. D'abord, je crus que c'était Butmel qui venait à cheval à nia leucoutrc
A ces mots, la ?age-feninie tomba sur sa chaise, resta immobile, et des pleurs, s'écoulant de ses viux, roulèrent dans les sillons formés par les rides de son visage. Cet accès de douleur dans un âge si avancé lit tressaillir l'assemblée, qui se souvint alors que Lagradna n'avait jamais élé mariée; qu'elle n'avait aimé qu'une fois dans sa vie; que Butmel, son amant, fui celui sur lequel le crime du meurtre de Pollany fut rejeté d une manière inconcevable et par une trame invisible ; qu'on le transféra à Lyon où il fut condamné à mort; enlin qu'il mourut accusé d'avoir tué Pollany ; que toutes les fois que le nom de Butmel sortait de la bouche de Lagradna, elle tombait dans une rêverie qu'il ne fallait pas interrompre, sous peine de la voir livrée à un accès de folie. Bientôt Lagiadua reprit :
— U nie semblait déjà le voir avec son sourire, son chapeau sur l'oreille, un bouquet à la main, et la joie peinte sur le vidage. Pauvre Butmel ! dit-elle en regardant la terre, quel est l'infernal génie qui t'a fait mellieà imirt pour un crime que tu n'avais pas commis'? Toi, un crime! toi, l'àme la plus honnête!... el Pollany était mon amie, la tienne... Ah ! pauvre Bulmel!... Mais, dit-elle avec un accent déchirant, tu es dans les cieux, avec les anges !
Lagradna levait les yeux dans une attitude d'extase et de pieuse confiance. Bientôt elle revint à elle, el continua son récit :
— Ce n'était pas lui que je croyais apercevoir dans la Vallinara ! Je marche toujours... je vais! je vais!... Je vois que les deux lumicres sont deux yeux, la masse, un homme; et cet homme, un cadavre.
Une horreur indéfinissable s'empara des assistants à ces mots prononcés avec des repos, des accents et des gestes qui donnaient à Lagr.idna l'air d'une sibylle sur le trépied. Ou croyait voir ce qu'i-lie dépeignait; le feu éclairait à peine la chambre, colorée par un re.llet rougeàire; la soicière inspirait une respectueuse terreur à sou crédule et rustique auditoire.
— Ce cadavre! continua-t-elle d'une voix à faire trembler les plus aguerris, c'était l'esprit de Béringheld le Centenaire; je l'ai reconnu!
— Comment? demanda le g^irJe des forêts, puisque c'était la première fois que vous le voyiez.
— Comment? reprit Lagradna avec volubilité; mon père ne la- »ait-il pas aperçu eu septembre de l'an 1652, quand JaC(iues Leh.;I fut emporté de sou chalet sans qu'on l'ait jamais retrouvé, et quand le comte Béringheld apprit la mort de celui contre lequel il devail se btiltre en duel le lettdemain. L'adversaire du comte était un conile de 'Vervil; tous deux devaient se battre à mort, et Vervil passait j our fort exercé au maniement de 1 épée ; le trépas de Béringheld par.ii=saitdonc inévitable. Ce redoutable adversaire mourut a deux lieues d'ici, dans le col de N'amval : une pierre énorme tomba sur son carrosse... Mon père u vu l'esprit détacher la pierre... Alors il me raconta comment il avsit enlendu dire à sou grand-père que l'esprit uâ paraissait jamais sans qu'il arrivât des malheurs à ceux qui menaïaient les Béringheld, el qu'une mort sinistre annonçait ou révélait koujours l'apparition du Centenaire.
Mon père, à celte é,i.ique, m'avait déjà tout détaillé, et, lorsque je
renconlrai Vesiirit du Centenaire, comme je Voui» le dhais toul à 1 heure, je reconnus sa voix qui n'a rien d'/iUinaiH, cette roix qui parle coumie celle des vents et des tempêtes; alors je n'ai pas pu soutenir la lumière de ses yeux; quand il a passé, j'ai aperçu sa grosse tête blanche; ses pas n'onl point retenti sur le sable, il était léger connne le vent, et, connue ma tête setrouvait sortie du lossc qui me cachait, j'ai vu, lorsqu'il a levé son pied, j'ai vu ses os desséchés qu'aucune chair ne recouvrait.
Aussi l'arrêl fut cassé, l'affaire du comte de Béringheld appelée à Paris où on l'acquitta, et Butmel .1 été la victime!
Des pleurs coulèrent encore, et la vieille se tul. On n'osa pas inlei rompre son silence; d'ailleurs l'aspect vénérable de la misère d'aii.onr de celle femme inspirait uu profond seniiuieot de compassion.
I lie agita sa main décharnée, la tendit, et, découvrant ses os, elle dit :
— Celte main a élé jeune, recouverte d'une peau douce, et Butmel la pressait souvent... Mais mainlenant je vis, mou bras est desséclié, el Butmel est mort!... Je suis morte aussi... mon cœur est mort... On croit que je vis!...
Sachez, reprit-elle d'une voix sonore el ferme, sachez que j'ai revu l'esprit ce malin. Malheur au père Lunada s'il convoite les biens de la famille Béringheld! liesprit est dans la contrée, j'ai revu la neige de sa tête, les os de ses pieds; il était sur le sommet du Périloun. .\sbise au bas de la montagne, j'ai pensé m'évanouir en aiierccvaut i|ue le vent impétueux n'agitait pas son grand manteau brun, et qu'il ^;' tenait ferme sur ses pieds; j'ai cru qu'il m'annonçait ma mort, j'ai demandé dans le village si quelqu'un n'avait pas disparu... Le Ceiitei:airc jeiait un œil de feu sur Ic.i vieux murs du chaleau. Ali ! notre comtesse aura un enfant, allez! c'est Lagradna qui vous le dit, retenez-le bien!... El vous, nii.n.=ieur Vérynu, prenez garde à votre fe:;imc : elle est jolie comme Pollany (le garde desforèls tressaillit de faenr); et vous, Baliiche, prenez garde à Lnsiii : il ressemble, pour
II I iille, à Jacques Leiialda concierge se signa etdilnn l-'iler]. L'esprit voltige sur la contrée !... U est rare de le voir deux fois par siècle... Il y aura du nouveau; c.ir, si Pesprii n'emporte pas quelque àine avec lui, il ferait plulôl revenir des morlsl...
Le fou s'élait éteint sans que personne osât se lever pour y remet- Ire du bois; il s'échappait du foyer, des cendres, une flannne bleuâtre qui parfois éclairait le pâle visage de Lagradna. Au moincMl où elle se rassit, un violent coup de vent se Cl cnieudre et la cloche du lournebride retentit.
Personne ne se leva pour aller ouvrir, parce que Ton supposait que le veni avait seul agité la cloche; mais tout à coup, lorsqn'tm n'y pensait plus el que le vent était apaisé, la cloche fut sonnée avec une vigueur el une constance qui prouvèrent qu'on être de chair et dos renmail le pied de biche qui se trouvait terminer la chaîne; alors le chien se mit à aboyer d'une manière quisendtia lugubre.
Personne ne fil mine de se lever.
— Eh bien ! Lusni, mon ami ! s'écria Babiche.
— Allons-y tous, répondit Lusni à l'interpellation cadencée de sa femme.
A ces mots, Lusni jeta dans le foyer une poignée de branches de sapin : une lueur subite éclaira la chambre ; le garde des forets alluma une chandelle, et Babiche, Lagradna et Lusni se dirigèreul avec \i garde vers la grille.
— Vieudiez-vous? s'écria une voix rauque et forte.
— C'est lui! dit Lagradna ; que vient- il chercher?
— Qui, lui? demanda Véryno.
— Béringheld le Centenaire.
Le groupe resta cloué par la peur à moitié chemin de la grille, et la chandelle indiqua, par le vacillement de sa lueur, la terreur du bon Lusni, qui se repentit d'avoir écoulé Lagradna.
— Vieudiez-vous? répéta la voix terrible qui accompagna cet ordre d'un ton de maître.
— AIbns donc, venez! s'écria une voix douce et qui se rapprochait davantage du flexible organe des hommes.
Lagrolua, arrachant la lumière au concierge, se dirigea lentement vers la grille ; Babiche, poussé par la curiosité, la suivit ; Véryno eut honte de se voir surpassé eu courage par deux femmes, il s'avança doue sur leurs pas ; alors Lusni lit quelques démonslralions, mais il se tinta une honnête distance. (Juant aux trois commères, elles se groupèrent sur les marches du lournebride.
— Depuis quand cette grille ne s'ouvre-t-elleplusau premier coup de cloche? dit encore la voix terrible pendant que Lagradna faisait résonner la serrure.
— Depuis que Butmel est mort ! lépoudil Lagradna.
A peioe eut-elle achevé ces mots, qu'un long éclat de rire fil treuiblcr les vitres du château. Tous les assisianis furent glacés d'épouvsiilc.
— Bulmel vil encore! dil la vois.
l'u moment do silence suivit ccilo plir.i^o, et des larmes amères silliMinèreul le visajje de L;igrailiia.
— Vou«èles à Bériiisilieliil prufcra eiudre coite voix.
Kilo panait du posior «rnii Imiiiino (liiiio Staline énorme. Il s'adressait l'u ce moinoiil à un aulro liouniio on uiiilorme. qui, depuis qu'il (■tait arrivé, ne cessait do Inrjïiier sa valise, do brosser son liabil on se servant de ses mamlios, et do roganlur s'il no lui manquait rien; il no s'occupait quo do lui et de sou cheval. I,e géant, après avoir montré le cliiloau, jeta un coup do'il sur le eroupe. el ce coup Qiril somlila à tous les assistants taire p.'ilir la lumière de la chandelle
Le guide do l'ot ficier disparut avec une effrayante rapidité; toutefois l'on entendit le galop d'un cheval .
— L'avez - voiii vn?dit l.agradna an concierge , à s;i femme, au gardochasse et aux trois aiilrcs vieilles fouîmes: quel œil I No croyez pas quo co soit un cheval qui
galupe ! l'esprit
s'auuiso.
Le groupe resta immobile, ne regardant personne, ou plutôt craignant de voir.
— Que diable avoz-vousdonc?leur demanda lofficier, qui avait fini liiivcntaire de sa propre personne, et qui b'anms.iji de l'olfroi peint sur les figiues.
Il descendit de cheval , passa soigneiisemenlsonbras dans la bride, et il reprit : i
— Je vous garantis que mon guide monte un véritable chcv.il encore! Jamais je n'ai en tant de pLiisir à caufcr avec un homme. Il ne m'a rien demandé pour le service qu'il m'a rendu ; c'est fort poli, car il était en droit d'exiger quelque chose.
— Voire guide , uu homme? dit La-
gradua, vous avez fait roule avec un esprit! — Que veut cette folle avec son esprit.'... reprit lofficier en fronçant le sourcil. Allons, conduisez-moi au château.
— L'avez-voiis vu ' demanda Lagradna.
— Moi, pas du tout! il fait noir comme dans un four! et, quand oa a une valise'... dit-il en regardant avec inquiétude la croupe de son cheval. Allons, cdiuiuua l'ciffitier en voyant tous les yeu\ tournés sur sa valise, allons, lurnez-moi au cliit'cau.
Le concierge saisit sa lumière, mil sa main du cf)lé du vont pour qu'elle ne s'éteignit pas, ei il guida l'ctianger à travers l'avenue ; Lagradna et Baliicbe suivirent, afin d'ouvrir la seconde grille qui devait ■Urv. formée.
11 régi.ait daiii riiabillcmcnt de l'iuconuu une régularité', une leliuc, qui doiiiiaient l'idée d'un caractère exact et niinuticus. !.<r. traits
La comtesse de Béringheld.
de sa pliysiononiio no démontaiont pas celte opinion : on l'aurait piniôi pris pour un bon négociant que pour un militaire, personnage oïdiiiairemcnt décidé et aventureux.
— Si ce n'est pas une indiscrétion, pourrais-je vous demander où vous avez pris ce guide ? dit la sage-femme à l'iiicoimu.
— Je me suis égare, répondit il, au momonl où je franchissais les montagnes qui précèdent la Val... vcn...
— Vallinara ! s'écria la sage-femme.
— C'est cela même, reprit l'étranger; alors j'ai entendu le gal(q» d'un cheval qui me suivait; j'attendis que le cavalier fili arrivé près de moi. Je lui demandai lo oliomin de lii'ringliold; il m'y conduisit fort obligeamment, et, peudanl la roule, il lue parla d'une foule «le
choses peu connues , d'anecdotes curieuses.
— Qui ne concernent cerlos pas le
temps présent!
répliqua Lagradna.
— C'est vrai, dit l'officier, frappé d'étonnement à celte réflexion.
— Vous n'avez donc pas regardé ses yeux de feu'.'
— Il avait une lumière, dil l'officier.
— La lumière!...
c'était ses yeux, s'écria Lagr.i'dna.
A cette observation, l'étranger resta immobile d'étonnement, et il murmura tout bas :
— Sorail-ce mon médecin .' Des yeux de feu ! Que ne l'aije examiné!
— El cette voix?
reprit la sage-femme.
— C'était la sienne! s'éc'i'ia l'oflicier stupéfait.
Pendant que l'officier s'avançait vers le cliàloau , il s'y passait une scène dont le récit suffira pour dépeindre les personnages qui l'habitaient.
Uaiis une antique salle à manger, aulourd'unelablobien servie, étaient le comte, sa femme et le père de Lunada.
Devant le révérend père, envoyait di!S débris de diVféreiits mets les plus exquis, ce qui prouvait authentiquemont que la fleur de son leint cl la fraîcheur (Je sa carnation étaient soigneusement enlrelenues par les attentions des maiires dn chàiean. Les vins les plus recherchés et mille friandises vciiaiont d'olre prodigirés au père de Luiiada, lorsque, se tournant vers la comtesse, il se plaignit que l'on n'ortt pas encore (ajouté de lit de plume à sou coucher.
— Ce n'est pas, ma fille, par sensualité que je fais celle demande.
— J'en suis bien persuadée, répondit une jeune foniine placée dans un fauteuil dont le uos était d'une hauteur énorme, et oii elle p;iraissait ensevelie.
— Mais pourquoi, reprit Lunada, dans cette vie ne pas profiter des commodités qui peuvent la rendre agréable. Le Seigneur ne les a permises que pour dédommager ses serviteurs de leurs combats avec le démon. Mon fils, envoyez-moi de celte liqueur dont la buiitrille se lr(.uve dovanl vous; je cryis que si ma digrstidU ne ii' fii ait pas
LE CENTENAIRE
bien, je ne pourrais pas prier avec toute la ferveur que Ton dnii mettre à de tels actes.
Le comte donna la bouteille à un laquais
— Vos prières n'ont pas encore réussi à nous faire avoir des enfants, (lit le conilede Béringheld.
— Mon fils, Dieu est sage et ne fait rien en vain : s'il a permis la dispersion de notre socictc, ce fut pour punir la terre ; et si vous n'avez pas encore de postérité, ne l'attribuez qu'à vos péchés. Il faudra redoubler vos pénitences, vos austérités, vos jeûnes ; j'y joindrai mes prières.
— Mon père, fit observer la comtesse, ne pourrait-on pas consulter des gens de l'art pour savoir s'il n'y aurait pas des moyens.,.
A ces mots, l'effroi se peignit sur la figure de l'cx-jésuitc.
—Y pensez-vous?
lutter contre la volonté de Dieu !
A celle exclamation, la comtesse se lut, sa figure reprit celte impassibilité froide que donne l'extrême dévotion.
Son mari, la bouche béante, les yeux étonnés, regardait le visage de son confesseur, dont l'expression était le véritable baromètre de toute la maison. — Il n'y a rien à attendre que de Dieu ! reprit le père de Lunada.
Cependant il faut convenir que le dessein du père de l.unada n'était pas aussi criminel qu'il pourrait le paraître.
Le révérend père faisait autrefois parlie de la société célèbre des jésuites. A l'abolition de cet ordre, il se réfugia en Italie, et, revenant en France q\ielque lenqis après, il fut accueilli par le comte de Bering field. Le père de Lunada était très-instruit, mais il avait une profonde ignorance sur certaines matières : convaincu de la vérité de la religion, mais encore plus convaincu de la grandeur de l'ordre des jésuites, son caractère présentait un singulier mélange d'esprit et de simplicité , do bonté et d'astuce,
d'ambition et de modestie. Sans faire du père de Lunada nn fanatique, un homme de génie ou un ambitieux, la société de Loyola lui avait inculqué ses principes et sa religion particulière qui, à chaque instant, coutrariaient ses idées naturelles.
Il s'ensuivait un singulier combat dans (a conduite, les idées et le caractère du révérend père.
Ainsi le père de Lunada désirait, si le comte de Béringheld ne devait pas avoir d'enfant, que la fortune de la maison lui revint plutôt qu'à l'Etat; mais il n'aurait pas commis la moindre action qui eût exigé de l'énergie pour s'en rendromattre et empêcher le comte et sa fenune d'avoir des héritiers. L'on peut assurer que l'empire que le révérend père exerçait sur les maîtres du château n'avait rien de despotique ; il résultait des circonstances bizarres qui permirent la réunion de trois êtres aussi faibles, parmi lesiiiels le père de Lunada
se trouva le plus h'it. Ainsi le château présentait le maussade aspect de ces (rui- èlres clinmuiaiil dans la vie, n'ayant pour s'y conduire que le (laiidn'au de l'ex-jésuite, llambcau composé de toutes les décisions de l'Eglise, que le rëvdrend père applicjiaii selon son intérêt; et, comme tous ceux qui gouvernent, il était jaloux de son autorité; c'est ce qui faisait que, n'élant pas précisément le maître, il avait à batailler avec des gens qui le rendaient odieux sans qu'il en donnât de grands motifs. Ainsi I'ob errait au château de Béringheld dans un labyrinthe d'intrigues domesùijiies, de petites tracasseries, etc., que la faiblesse des maîires et la hardiesse des domestiques entretenaient toujours ; et, dans un chàleati habité par un petit nombre de personnes, ou doit sentir combien >es riens étaient augmentés par les bavardages
et la présence continuelle des mêmes individus. En un mol. qu'on se figure le palais de la Sottise livré à des subalternes en l'abseace de la déesse.