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If. gcni5ral TulliuB Béringheld.
L'orficier angevin.— Sa frayeur. — Béringheld le Centenaire C3t au cllÛtCAU. — Départ précipité.
Nous avons laissd l'officier s'avançant, sous l'escorte de Lagradna, de Babiche et du concierge, vers le noble manoir du comte de Béringheld, à qui le révérend père de Lunada vient de prononcer l'arrêt formidable par lequel il décidait que, ([uant à la procré.ilion d'un héritier présomptif de la f;imilledes Béringheld, il n'y avait plus rien à attendre que de l'intervention divine. A cette ordonnance sacerdotale, le comt« baissa la tête d'un air confus, et sa femme lui lança un regard qu'il serait très -difficile d'expliquer.
Le comte sourit à sa femme d'une manière plus significative qu'à l'ordinaire, et tout ceci, d'après le caractère de ces deux époux, indiquait quelque chose d'extraordinaire. Eq eflei, la proposition de se livrer au bras séculier pour faire cesser ia stérilité de la comtesse avait été méditée, pendant un mois entier, entre les deux époux : ils examinèrent longtemps, .avant de la présenter à leur confesseur, si elle ne renfermait aucune hérésie, et s'ils pouvaient s'en occuper; la comtesse avait même osé parler du pouvoir de Lagradna, mais cette femme sentait trop la magie et le fagot pour que le comie osât la faire venir. La comtesse, enhardie par l'espoir d'avoir des enfants, se contenta de caresser cette idée ea secret.
Ce fut au milieu du silence, pendant lequel les époux réflécltissaient au peu de succès de leur proposition, que le concierge Fiat a- ertir qu'un étranger demandait à parler à monseigneur. — Paites-le entrer, dit le comte.
LE CENTEX A ir.E.
AussiiiNi loflicior se présenta et snliia le conilo en le regardant avec attention ; puis il s'exprima en ees termes :
— Monsieur le comie. il v a quelmies mois que je suis revenu des Etals-Unis, où j'ai servi loyalenunl les insurgés. En les servant, j'ai reçu un coup de feu que je n'ai pas pu renilre, ce qui fait que je le dois aux soldats anglais du lord Cornwallis. Après avoir imililenioiit payé des chirurgiens d'outrj-mer, qui ne m'ont pas guéri, je m'en retournai en France pour arrêter ma maladie, dont les suites ciaienl assez graves pour devenir mortelles. Apres avoir consulté et payé iuutilemeui les hommes les plus célèbres, je résolus d'aller finir mes jours aux lieux de ma naissance :je suis d'Angers. Le hasard voulut que je fusse logé dans la maison où demeurait le bourreau ; je ne m'en aperçus que troj» tard, ajouta l'officier en voyant le mouvement qui échappa an comte, à sa fenune et au père de Luuada; mais au total le bourreau me parut riche et ne devoir rien à personne.
Sa femme était à la mort, et j'entendais dire à chacun qu'il devenait trcs-éionnant qu'elle ne mourût pas, d'autant i)lus qu'aucun médecin ne la soignait. Elle commença bientôt à aller mieux.
Je vous demande pardon ; mais tout ceci se rattache à ma présence en ces lieux, et d'ici à Angers le chcniia a vu de mon argent, cl l'argent est rare!...
Soupçonnant du mystère, voy.inilc mari soucieux, j'examinai ce qui se passait. Dormant peu à cause do mes souffrances, je finis par apercevoir que toutes les nuits un vieillard, remarquable par plusieurs sincularités. et entre autres par une étonnante caducité, s'iiitroduisaif dans la maison. Etonné de ce mystère, je queslioiniai le bourreau ; il m'apprit que cet homme lui avait promis de guérir sa femme. je ne sais pas a quelle condition : cela ne me regardait p.as. La nuil suivante, j'attendis ce vieillard à son passage, en lui demandant de me guérir, s'il en avait le pouvoir. 11 me regarda, monsieur le comte!... Ah ! je puis dire que jamais la figure de cet homme ne sortira de ma mémoire I une (larame noire
En ce moment l'officier, avant regardé par hasard les tableaux qui garnissaient les murs de la salle, jeta un cri et tomba sur une chaise, en désisnant du doigt un des portraits. Chacun se retourna pour le voir; c'était le portrait de Béringheld-Sculdaus, surnommé le Centenaire.
Dne vive anxiété se montra sur le visage de chacun.
— Le vovez-vous?... s'écria l'officier terrifié; ses yeux me fixent et s'animent encore. Je viens de les voir flamboyer. C'est lui!...
Ce qui redoubla la stupéfaction de l'étranger, c'est qu'il put lire au bas du cadre du portrait cette inscription : Béringheld, n»»o1500.
— Je vous jure, répéta l'officier, que les yeux du portrait m'ont lancé le feu clair que j'ai remarqué dans les yeux du vieillard, et qu'ils ont remué.
Le père de Lunada, effrayé, regardait alternativement et le comte Béringheld qui était pâle comme la mort, et le porlr.iit dont les yeux noirs n'offraient point le feu diabolique dont parlait l'oflicier.
— Voyez, continuait ce dernier, quelque chose agite la toile!... Personne n'osa bouger pour vérifier le fait, et le comte sonna.
— Saint-Jean, ôtez ce cadre...
Et Béringheld indiquait du doigt, en tremblant, le portrait de Béringheld le" Centenaire.
Saint-Jean fit de vains efforts pour enlever le cadre qui semblait scellé dans le mur. Les spectateurs se regardèrent avec étonnement, et le père de Lunada, conservant, malgré le sentiment qui l'agitait, nn sang-froid qu'il devait à son instruction et à l'habitude de se combattre." demanda :
— Enfin, monsieur, ponrrait-on savoir ce qui vous amène ici?...
— Vous ne tarderez pas à le savoir!... mais où en étais-je? demanda l'étranger troublé qui ne cessait de regarder le portrait.
— Au vieillard... répondit le comte en tremblant.
— Cet être somalurel sourit à ma demande et me dit ces mots, que leur singularité m'a fait retenir •
— Enfant d'un jour, tu veux donc vivre la journée?... j'y consens. Je te guérirai, mais jure-moi d'accomplir ce que je vais t'ordonner... el tu seras guéri !
Rien n'était plus juste ; je fis le serment, et j'atteste le ciel que j'avais l'inleniion formelle d'y tenir.
— Je veux de toi, reprit le vieillard d'une voix cassée et près de s'éteindre, qu'un bien léger service ! c'est de porter et de remettre toi-même une lettre que je te donnerai pour le comte de Béringheld, en son château.
Et il m'indiqua le chemin de ce village; il me dépeignit même l'entra, le toumebride ei les montagnes. Uonsieur le comte, je fus
j.romptement guéri, je trouvai la lettre sur ma table le lendemain de i:ia guérison, et je m'empresse de m'acquilter de ma promesse.
Eu achevant ces nwts, l'officier présenta une lettre au comte do DéringheUI, en ajoutant :
— Maintenant je ne dois plus rien à personne. Ce dernier la prit en tremblant, l'ouvrit et lut ce qui suit :
« Le conue de Béringheld doit savoir que sa race n'est pas destinée à s'éteindre.
• Le 1" mars de l'année 1780 un homme se présentera en son chàleau pour lever tous les obstacles.
« On aura soin qu'aucune personne étrangère à la famille ne se trouve dans les grands appartements du château de Béringheld le jour indiqué.
« Le médecin arrivera la nuit et devra trouver la comtesse au lit, dans la chambre d'apparat du château.
Tel était le contenu de ce singulier message. Le comte pâlit, prdsenla celte lettre à sa femme, et fixa ses yeux sur le visage de la comtesse. Quand elle eut achevé, elle regarda son mari, et tous deux, mus par la crainte, se tournèrent vers le père de Lunada.
Celui-ci baissa Tes yeux et ne parut avoir aucune envie d'apprendre ce dont il s'agissait, persuadé que tôt ou tard les deux époux l'en instruiraient. Cette habitude d'une ariilicieuse discrétion était ce qui assurait le plus l'ascendant du père de Lunada sur ses nobles hôtes.
La figure pâle du comte n'exprimait rien que de vague, tandis que le visage de la comtesse indiquait une joie véritable ; mais cette joie était visiblement affaiblie par la crainte que le père Lunada ne vît un cas de conscience dans un événement qui paraissait aussi surnaturel.
On ne pouvait pas parler d'une telle affaire devant l'étranger. Après quelques paroles insignifiantes, lo comte ordonna de le conduire à l'appartement destiné aux amis qui visitaient quelquefois le château, et lorsque l'officier fut parti la comtesse s'écria :
— Quelque mystère qui règne dans cette aventure, je ne puis pas m'empêcher de me réjouir, si elle a l'heureux résultat que l'on nous annonce.
— C'est naturel, dit le comte.
— N'est-ce pas après-demain le 1" mars? continua la comtesse.
— Je ne sais, répondit Béringheld.
— C'est demain le \" mars, répondit le jésuite.
— Ah! oui, demain, dit le comte.
— Demain!... répéta sa femme avec un mouvement de surprise et de crainte; je ne croyais pas que...
Et elle tomba dans une profonde rêverie.
— Adieu, mon fils, que la paix soit avec vous! dit le prêtre en prenant sa lumière et se dirigeant lentement vers la porte.
Telle chose que pût dire la comtesse, elle ne tira de son mari que les monosyllabes oui et 7wn, elle n'obtint même pas un sourire, un regard, etia phrase d'aniiiiéque le eomie avait souvent sur ses lèvres quand il parlait ii sa femme. Au moment où elle se levait pour s'en aller, l'on entendit le bruit de plusieurs voix confuses; la porte s'ouvrit précipitamment, et Lagradna parut en s'écriant :
— J'entrerai!... MonseiL'nenr, dit-elle en profitant de la terreur que son aspect séculaire devait produire, je ne puis pas vous cacher que l'esprit de Béringheld le Centenaire rôde dans la contrée el qu'il est dans le château! Je lai vu entrer!...
A ces mots, l'effroi le plus grand s'empara du comte, de sa femme et des deux domestiques qui avaient voulu empêcher Lagradna d'entrer. Le comte fit signe de la main à la sage-femme de se taire, puis il ajouta, après un moment de silence :
— Allons trouver le père de Lunada.
Il n'y avait plus que le valet du comte et la femme de chambre de la comtesse qui ne fussent pas couchés; ils suivirent leurs maiires, ainsi que la vieille sage-femme, et l'on se dirigea vers l'apparteraent du père de Lunada.
Saint-Jean portait les deux flambeaux, et ce groupe sih fiùcux traversa les longues galeries du château. Le comte était le plus tremblant ; mais, pour ne pas le faire pa>
LE CENTENAIRE
raîirc. il marchait avec assurance. Toiii ù coup un cri perçaiil relcnlit dans les galeries, et l'on conçoit facilenicnt la peur que ce cri dut exciter dans 1 ame de gens d'un esprit assez faible, seuls dans un vaslc chàlcau, loin de tout secours, au milieu d'une nuit sombre, accompagnée de loutes les circonstances bruyantes des vents de l'équinoxe d hiver. Saint-Jean laissa tomber les deux flambeaux ; il y en eut un qui brûla toujours, en répandant une faible lueur qui se perdait dans celle immense galerie. On s'arrêta pour écouter, et, malgré le vent qui s'engouffrait, malgré les cris des oiseaux nocturnes, le bruit des bois et des eaux, l'on entendit des pas rapides... Un homme parut à l'extrémité de la galerie ; il s'arrêta, éleva sa lumière pour distinguer ceux qui étaient dans cet endroit, et la comtesse, qui n'avait pas les mêmes motifs que son mari pour trembler de tout ce qui venait d'arriver, reconnut leur hôte qui s'approchait avec toutes les marques de l'effroi.
— Monsieur le coniie, dit-il d'une voix altérée, je suis brave et je ne crains pas de me mesurer avec le premier venu, pourvu que ce soit un homme de chair et d'os comme moi!... Vous m'avez offert l'hospitalité avec franchise, je vous dois des remercîmenls... acceptez-les... car pour un empire je ne resterais pas dans votre château ; je viens d'y revoir mon médecin, mon guide, et votre ancêtre!...
A ces mots chacun sentit les vertiges de la peur et resta immobile, retenant son haleine.
— Oh ! j'ai bien reconnu l'original du portrait qui se trouve dans votre salle! je lui dois la vie, je le sais; mais je l'ai payé en accomplissant ce qu'il m'a demandé : je n'ai rien à lui ni lui à moi, et maintenant je me soucie fort peu, d'après toutes ces circonstances, de me retrouver avec lui. J'aime mieux être à cheval, dans la Vallùiara, égaré même, et celte nuit, que dans voire chàleau, avec ce diable d'homme qui me paraît abuser du respect dû à son grand âge. Car, si j'ai bien lu l'inscription du portrait, l'original est né, ou s est fait peindre en 1500?... je ne suis ni religieux ni superstitieux; je conviens qu'il y a des effets bizarres dans la nature, on peut se ressembler de plus loin; ce peut être un jeu!... mais je suis bon gentilhomme angevin, croyant en Dieu, voulant vivre tranquille : je laisse les grands seigneurs s'amuser comme ils veulent... par ainsi, je n'entreprends pas d'expliquer ce que je viens de voir de mes yeux, parce que cela ne me regarde pas; seulement je suis prudent, je n'aime ni la juslice séculière ni la justice ecclésiastique... ce sont de bonnes institutions, néanmoins!... En conséquence, comme tont ceci devient par trop élrange, adieu. Monseigneur !...Voiisn'Ayieî rien à moi ni moi à vous, j'ai rempli mon serment, je suis quille; peu m'importe ce qu'il en adviendra, c'est voire affaire! J'ai l'honneur de vous saluer.
Là-dessus l'étranger, brossant sa manche blanchie par le mur, salua profondément le comte de Béringheld et descendit rapidement l'escalier. On l'entendit se diriger vers les écuries, il amena son cheval dans la cour, déposa sa lumière sur le perron et s'éloigna au grand galop...
Apparition. — Lunada réduit au lilence. —La comicss au lit.
On peut imaginer la terreur qui s'empara de ce groupe en voyant un brave militaire préférer de s'en aller par une nuit froide et orageuse, à rester dans un château habité par un être sur lequel on savait qu'il existait de tout temps à Béringheld les traditions les plus contradictoires, mais tes plus étranges, selon toutes les versions.
Le comte ordonna à Saint-Jean de se rendre dans sa chambre et de l'y attendre; il pria sa femme de se retirer dans la sienne; puis il se dirigea seul vers l'appartement du père de Lunada.
Béringheld trouva le révérend père lisant son bréviaire. En apercevan le comte, il le déposa sur sa table, et, fermant les yeux, mettant les deux premiers doigts de sa main droite contre sa joue en tsbattanl le reste de sa main sur les lèvres, il parut disposé à écouter le comie.
— M(r père, dit BériQ^btld, la rév^Uon que je vous ai faite au
tribunal de la pénitence lors de la mort du commandeur Sculdans..
— Je l'ai oubliée, mon fils! s'écria l'adroit jésuite, elle ne peut être rappelée qu'en confession.
— Qu'importe, mon père, vous l'avez regardée comme une instigation (In démon; mais aujourd'hui l'existence de l'êire que m'» signalé mon oncle Béringheld au lit de mort ne peut plus êlre révoquée en doute; il est au chàleau...
— Il est au chàleau!... drt le prêtre en se levant avec loutes les marques de la frayeur.
— Lagradna et l'officier l'ont vu, ajouta le comte.
— Ce ne peut être que le démon, ou bien votre ancêlre aura fait un pacte avec l'ennemi des hommes.
— Jugez, mon père, reprit Béringheld, jugez, si le commandeur est mort de frayeur, de ce qui doit nous arriver à nous qui n'avons assurément pas son courage!...
— Mon fds, le Seigneur est juste, il ne permel point que le tentateur soit le plus forl.
— Que faire? dit le comte, car il ordonne que tout étranger soit mis hors du chàleau, d(-main soir, pendanl tonte la nuit, et il doit lever les obstacles qui nous empêchent d'avoir de la postérité...
— Que me diies-vous?... s'écria le père de Lunada. Voyons celle lettre.
Le conile la doima à l'ecclésiastique qui la lut. Le père de Lunada ne manquait pas d'une certaine fermclé, cl ses premières rcllexions lui prouvèrent que le diable n'écrivait point, qu'il élait physiquement impossible de lui résister; il pensa aussi intérieurement que la présence des êtres de celle nature n'avait jamais été un article de foi, que depuis longtemps celte idée était reléguée parmi les rêveries.
Cependant dans celle occurrence un grand nombre de circonstances se présentaient d'une manière surnaturelle; puis il vint à se rappeler que plusieurs prisonniers de l'inquisition, sûrs de la mort, avouèrent posséder un pouvoir qui leur était inconnu, et dont ils ne pouvaient se rendre compte; enfin les exécuiions de plusieurs sorciers lui revinrent dans la mémoire. 11 tomba dans une rêverie que son pénitent n'osa point iplerrompre, et le résultat en fui : que l'on devait se tenir sur ses gardes, armer du monde, et qu'il passerait la nuit du 1«' mars à la porte de la chambre d'apparat avec l'eau l^éniie, les livres saints et le saint-sacrement; que chacun se mettrait en prière ; que l'on prendrait toutes les précautions nécessaires pour résister, soit au démon, soit à des honimes ; enfin que la coniiesse ne devait pas s'exposer à celte aventure mystérieuse.
Le comte, rassuré par les paroles du bon prêtre, se disposait à Borlir lorsqu'il entendit un léger bruit.
— Je crois, dit-il, que l'on marche dans le corridor.
— Chut!... s'écria le père de Lunada.
Ils s'arrêtèrent et relinrent leur haleine.
La porte parut remuer; le prêtre et le comie se sentirent glacés d'horreur, quand le mouvement devint en effelréel, et quand, la porte ouverte, un vieillard, d'une taille élevée, s'avança lentement vers eux. L'effroi s'empare des deux spectateurs. Le vieillard s'arrèle, il les regarde fixement, et ils sont cloués comme par une force supérieure, inévitable, hors nature.
Béringheld reconnaît son ancêlre, l'original du portrait, mais accablé par la plus effrayante vieillesse, et par une décrépitude telle, que nulle créature humaine n'en a jamais offert l'exemple. Le comte fut frappé de la plus profonde terreur; depuis cette apparition, il de. vint sujet à des absences, et sa raison, sans l'abandonner entièrement, lui faisait défaut par intervalles. Alors il tombait dans une rêverie profonie.
Celle grande ombre et l'apparence de vie qui l'animait firent dresser les cheveux du père de Lunada ; il appelait vainement à son secours le pouvoir de la raison pour chasser le froid qui se glissait dans son âme ; il ne pouvait révoquer en doute la présence de cet être bizarre.
Le vieillard lève son bras, et du doigt il montre et désigne le comte de Béringheld, qui crut voir s'ouvrir les gouffres infernaux.
— Comte de Béringheld, laissez-nous seuls! .. et ne craignez rien, ma présence n'est jamais pour votre famille qu'une source de prospérités!...
Les sons de celte voix profonde qui semblaient sorlir d'une voûte avalent une espèce de bienveillance, un ton d'amiiié qui cependant ne rassuraient en rien. La force intérieure, au-dessus de la force physique, déployée par le seul mouvement du bras de cet homme qui paraissait sortir de la tombe armé de tous les pouvoirs surnaturels, cette force morale qui résulic de la force de la volonté, sud-
LE CENTENAIRE
jugna le comte. Il sortit, le visage décomposé, les yeux égarés ei l.i tête dans un élat de désorganisation diflicilc à rendre.
Pendant que ceci se passait dans l'appartement du confesseur, la comtesse, que nous .avons laissée dans la galerie avec la sage-IViiniic, s'était tournée vers cette singulière fennue ([iii ne semblait point étonnée de cet événement extraordinaire, connue pour lui demander ce qu'elle eu pensait.
— Madame, lui dit Lapadna, rieu n'est plus vrai...
— Venez dans ma chambre, interrompit la comtesse, et vous m'apprendrez tout.
.Madame de DéringlieUI s'assit à côté de la cheminée, et elle fut stupéfaite d'entendre Lagradna lui dire :
— Madame, vous aurez des enfanis. croyez-moi. H y a deux heures je parlais ainsi, et, je le répète, l'esprit qui veille sur la famille Béringheld ne se montre que dans des occasions importantes. Ce grand vieillard ne se nourrit pas de nos aliments ! mon aïeul l'a vu tout aussi vieux que je viens de le voir!... le père de nion aïeul l'a rencontré, en Iâ77, au pied d'une moniagne du Chili, et je ne me rappelle que bien imparfaiti'uient l'hisinire d'une jeune Péruvienne qui mourut dans un grand vase de terre, et que mon bisaïeul a enterrée. Il y avait alors des gens qui poursuivaient le Centenaire pour le livrer à l'inquisition; "mais il échappait, disait-on, à toutes les poursuites. Qua\ qu'il en soit, mon bisaïeul a dit à mon grandpère que les bruits qui couraient sur le Ceiuenaire s'éteignaient, en ce que la mort de ceux qui l'avaient vu ou qui s'en plaignaient empêchait de donner un corps aux recherches. Les mémoires faits aux ministres se perdaient et les grands ne croyaient plus à ces récits, parce que l'on revenait de la magie cl des grandes sciences ; que plus on allait moins l'on y croyait, et quensuilc le vieillard se faisait rarement voir deux fols dans le même endroit.
C'est à lui que la famille Béringheld doit sa splendeur! On l'a rencontré sous diverses formes, quelquefois à pied, comme un mendiant, d'autres fois dans un brillant équipage, sous le nom d'un prince.
S'il arrive, madame la comtesse, soyez sûre que vous aurez de la postérité
Le récit incohérent de Lagradna plongea la comtesse dans ini état extraordinaire ; elle s'étonna d'avoir pu entendre une suite de phrases qui paraissaient dictées par la folie, et cep(MKlant une curiosité invincible l'agitait, à cause de la coïncidence des idées de la sagefemme avec l'ordre intimé pc\r la lettre qu'elle avait lue.
— Mais, dit la comtesse, on m'empêchera certainement de me trouver demain soir, seule, dans l'énorme chambre d'apparat de Béringheld, cl ce n'est que là
— Madame, répondit Lagradna, pourquoi faut-il que vous y soyez?
— C'est l'ordre donné par une lettre
— Ecrite par le Centenaire! s'écria la sage-femme ; allez-y, madame, et pour cela mettez tout en œuvre.
— Mais comment y parvenir'/
— Il faut, ajouta Lagradna, témoigner la plus grande répugnance, vous coucher ici de bonne heure, et pendant la nuit vous acheminer et rester dans la chambre, je m'y cacherai si vous voulez.
Le désir d'être mère est la plus énergique passion d'une femme, et l'on eu a vu beaucoup remplir pour arriver à ce but des conditions plus difûciles que celles qui se trouvaient imposées à la comtesse ; comment eût-elle pu balancer? elle avait déjà décidé en elle-même d'obéir aux ordres de l'auteur de la mystérieuse lettre.
La sage-femme venait de sortir, laissant la comtesse plongée dans la rêverie, lorsque le comte entra chez sa fcmuic. Elle fut effrayée de l'expression qu'il portait sur son visage, et Béringheld, s'asseyant sur un fauteuil, passa la nuit tout entière sans dire un seul mot.
Jamais le père de Lunada n'ouvrit la bouche sur la scène qui s'était passée entre lui et l'étrange personnage que Lagradna appelait un esprit. Le bon prêtre est mort sans que, même à son chevet funèbre, il en ait dit un mot; et, lorsqu'on lui parlait de cette entrevue, le révérend père témoignait énergiqueraenl que les questions qu'on lui faisait à ce sujet étaient, à ses yeux, indiscrètes.
Quoi qu'il en soit, le matin il descendit, comme à son ordinaire, dire la messe. Lorsqu'il vit le comte de Béiiiighcld, il calma par des discours très-sages la|.fureur de son pénitent; il tâcha de lui prouver qu'il n'y avait rien u extraordinaire dans l'apparition dont ils avaient été témoins, et il ajouta :
— Mon fils, vous ne deveï rien négliger de ce qui concerne la gloire et la postérité de voire illustre famille; vous auriez quelque chose à voui reprocher si vous ne cherchiez pas à profiter des avis d'un inconnu ; il n'en peut rien résulter de malheureux pour madame la comtesse, puisque personne n'a intérêt à sa perte ; et, mua IJlà, le Seigneur a des voies qui semblent quelquefois Lieu écartées.
Ainsi, je vais obéir moi-même en me retirant du château pour cette nuit ; et, si nous avons le bonheur de vous voir de la postérité, je m • consacrerai bien voloniiers à son instruction.
— Mais, mon père, s'écria le comte, qui vous porte à penser?... Le moine s'était déjà éloigné, et s'en .allait, à pas précipités, vers
le village, à travers la longue prairie qui se trouvait entre le château et le tournebride. *
Le comte, ne sachant à quoi s'en tenir, resta toute la journée plongé dans l'irrésolulion la plus cruelle.
— Monsieur le comte, dit la comtesse, que pensez-vous de cette lettre, et que devons-nous faire ?
— Tout comme vous voudrez, madame!
— Croyez-vous qu'il y ait du danger?
— J'en pense ce que vous en pensez.
— Ferais-jc bien d'aller dans la chambre d'apparat? dematida la comtesse.
— Très-bien, dit Béringheld.
— Mais, si je n'y allais pas, monsieur le comte? — - Vous en êtes maîtresse, répondit-il.
— Lagradna a préparé la chambre ce malin, reprit madame de Béringheld.
— Eh!... s'écria le comte. Puis il retomba dans une rêverie dont il fut impossible de le tirer.
Le soir arriva; la comtesse s'habilla, et, laissant son mari seul dans les appartements du château, elle se rendit à la chambre d'apparat, qui se trouvait au milieu de la façade du château, du côté du parc. Elle y trouva la vieille sage-femme qui avait tout préparé. Onze heures sonnèrent, et Lagradna, sur l'ordre de la comtesse, se retira après avoir .allumé une lampe qu'elle posa sur la cheminée. Cette lampe jeta une faible lueur, insuffisante pour éclairer la vijste chambre où devait coucher madame de Béringheld.
Le comtesse eiiccinlc. — Ce qu'on en ilit. — Accouclionicnt cslraorJinaire. Tullius ,in inonde.
Rien ne perça sur les événements de cette nuit, et le cercle qui se rassemblait chez le concierge du château en fut réduit aux conjectures. Le lendemain cl les jours suivants le visage de la comtesse ne trahit point les secrets de cette nuit mystérieuse.
Nous imiterons sa réserve. Son mari lui-même ne fut pas favorisé d'une confidence; seulement au déjeuner elle laissa échapper ce peu de mots :
— Enrm nous aurons donc un enfant !
— Vous croyez? dit le comte.
— J'en suis certaine! répondit-elle.
— Le ciel en soit béni !
Cette exclamation mit fin à leur entretien sur ce sujet.
Le père de Lunada revint au château. Trois mois après la joie régna dans le village, dans le château et dans les environs, lorsque la nouvelle oiUcielle de la grossesse de madame la comtesse fut annoncée.
Mais on ne put empêcher que les bruits Jes plus absurdes, tous éloignés de la vérité, ne courussent, et (pie les circonstances qui avaient accompagné cette grossesse ne fussent rapportées avec des commentaires et des observations dont la malignité fit quelquefois les frais.
Malgré son éloignement, son peu d'étendue, le village de Béringheld possédait un notaire; et, qui est plus, un notaire homme d'esprit. .Son dos n'offrait pas une surface parfaitement égale, sa figure de fouine annonçait la fausseté; mais tout cela ne pouvait l'empêcher d'être notaire et d'avoir de l'esprit; cependant son esprit ne lui donnant pas d'occupation ni d'actes ,\ faire, il parlait pins qu'il n'écrivait; or il se permit de dire, en apprenant toutes ces circonstances.
LE CENTENAIRE
que mAdamc la comtesse, ayant plus de bon sens qu'on ne le croyait et cachant son jeu sous une niaiserie affectée, s'était juuée de son mari, du confesseur cl de toute la maison ; que, s'cnlcndani avec Lagradna, Vesprit de Béringlield le Centenaire et l'officier ne formaient qu'une seule et même personne; que, d'après ce qu'on rappoi tait, il penchait à croire que cette personne était identique avec celle d'un jeune mousquetaire fort spirituel qui, quinze jours avant cet événement, se trouvait dans la ville voisine, et qui tous les étés chassait dans les montagnes ;,'.iu'cnfin dans le dix-huitième siècle il devenait honteux de croire aux revenants et aux sorciers.
Là-dessus, el en réponse au petit notaire, Lagradna, moulant sur son trépied prophétique, faisait ohserver que Vesprit n'avait pas quitté la contrée, et que tôt ou tard il arriverait malheur au petit notaire s'il continuait à tenir de semblahles propos.
Si mille personnes se rangèrent du parti de Lagradna, le notaire voyait aussi beaucoup de monde se mettre de son parti ; doue il y avait deux factions à Béringheld, mais toutes deux furent réduites au silence.
Quelque temps après avoir répandu ces calomnies, qui se trou" vaient colortHîs d'une teinte légère de vérité, le petit notaire bossu revenait de faire un inventaire lucratif; il traversait la redoutable Vallinara monté sur sa mule, cl à la nuit noire un fermier qui suivait le même chemin heurta contre le tabellion évanoui; il le ramena au village de Béringheld, et ce pauvre notaire bossu mourut dans la unit des suites d'une frayeur.
Entouré de tous les secours possibles, sou visage ne montra jamais que l'expression la plus hideuse de la peur ; ses yeux, en convulsion, erraient dans l'appartonient comme s'il eût redouté d'y rencoiilrer quelque chose d'horribli'; el à toutes les questions qu'on lui adressa il ne put répoudre autre chose que :
— Oui, je r.iijvu!... je l'ai vu I
Lagradna, qui ne manquait pas de pérorer dans la chambre, s'écria que c'était probablement le comte Béringheld le Centenaire.
A ce mot, le petit notaire essaya de produire un signe de tète aflirraalif, mais il rendit le dernier soupir sans pouvoir achever ce mouvement de lèle : ses membres se retirèrent el se rétrécirent par reflet de la violente convulsion qui termina sa vie.
Colle mort imprima la teneur la plus profonde dans le village, au château el dans les alentours ; l'on n'osa plus sortir pendant la nuit, et la Vallinara fut regardée comme un lieu très-dangereux.
La grossesse de madame de Béringheld se passa très-heureusement, car elle ne ressentit aucune de ces douleurs qui assaillent ordiuaircmeat les femmes enceintes.
On remarqua qu'elle regardait irès-fréquemmenl le portrait de Céringheld-Sculdans, surnommé le Centenaire. (Juant au comte, il baissa singulièrement pour le moral el pour le physique. On fut étonné de voir la comtesse s'entretenir souvent avec la vieille sagefemme qui lui raconta tout ce qu'elle savait sur Vespril de Béringheld : madame la comtesse prenait un singulier plaisir au récit de ces aventures, que Lagradna amplifiait considéiablement. La sage-femme, au moyen de ces histoires mystérieuses, s'ouvrit l'entrée du château el s'attira faltenlion elles bonnes grâces de la comtesse.
Enfin le mois de novembre arriva ; la vieille sage-femme assura positivement que Béringheld le Centenaire n'avait pas encore quitté le pays ni les montagnes; elle ajouta l'avoir aperçu sur le sommet du Pe'ritouii, son pic favori ; et Lagradna, prenant texte de celle apparition, prédisait une foule de malheurs.
Le comte, voyant que ces discours produisaient un effet dangereux sur l'esprit de sa femme, et n'aimant pas d'ailleurs ce sujet de conversation qui lui causait toujours des attaques de mélancolie, défendit de parler désormais au château de ces traditions et de tout ce qui concerne son ancêtre.
Mais on ne pouvait empêcher que la comtesse n'eût appris par la vieille sage-femme :
1" Que le commandeur Sculdans avait révélé au comte de Béringheld l'existence du chef des branches cadettes de la maison de Béringheld ;
2° Que Sculdans le Centenaire causa, par son apparition, la mort du commandeur, el que Vespril du Centenaire s'était montré le 28 février 1780, année dans laquelle on se trouvait, aux environs du château et dans lechàieau, etc., etc.
Enfin Lagradna n'oubliait pas l'histoire de Butrael, condamné à être tiré à quatre chevaux à Lyon, celle de la Péruvienne, celle du comte de Vervil, etc., etc.
Ce fol ainsi que l'on arriva jusqu'au 2 novembre. La comtesse s'étonnait clle-mêrae de n'êire pas encore accouchée; et, comme elle ne ressentait aucune douleur, l'on n'avait pris aucune précautio>x
pour s'assurer d'un homme de l'art, car Lagradna jusque-là suffisait pour conduire madame de Béringheld, qui se confiait singulièrement dans les lumières de la sage-femme.
Cette année, le mois de novembre se trouvait exempt des brouillards cl des froids qui l'aflligent le plus souvent. Les arbres gardaient encore quelques feuilles d'un jaune foncé, qui lombaient au moindre effort du vent.
La comlesse, assise à sa fenêtre, admirait les riches teintes du crépuscule qui, dans les Alpes, ne manque jamais de produire des effets pittoresques : le soleil colorait le ciel et les créneaux du château de reflets d'un rouge éclatant. Aussi le comte, enseveli dans une iirofonde rêverie causée par quelques mots que sa femme venait de prononcer et qui se ratlachaienl à Béringheld le Centenaire, se tenait debout sans mot dire.
En ce moment, des douleurs exlraordinairement vives saisissent madame de Béringheld ;'elle se plaint, se relire île la croisée et s'assied. Les souffrances se répélèrent avec plus de violence. Alors le comte fit monter à cheval un domestique cl le dépêcha à la ville voisine, afin qu'il ramenât promptement un homme de l'art ; car, d'après la grosseur démesurée du ventre de la comlesse, on présumait qu'elle donnerait peut-être le jour à deux jumeaux.
Les douleurs devenant plus pressantes, le père de Lunada fut obligé d'aller lui-même chercher Lagradna.
Elle arriva, les cheveux blancs épars el le visage effaré; en cet étal, elle dit à l'oreille du comte, en entrant, qu'elle venait d'apercevoir le Centenaire debout sur les créneaux qui surnionlaient la chambre de la comtesse, et que, malgré le vent qui s'élevait, son manteau brun n'était même pas agité.
Les cris de la comtesse devinrent déchirants, et bientôt Lagradna déclara tout bas que madame se trouvait dans le plus grand danger, et qu'il fallait un secours plus qu'humain pour la sauver.
La désolation régnait dans le château; le comte de Béringheld, effrayé et n'étant pas de caractère à pouvoir soutenir de tels assauts, pleurait à chaudes larmes en voyant sa femme près de périr et en l'entendant pousser des cris affreux.
Lagradna, assise à côté de la comlesse, n'osait prendre sur elle de commencer une opération aussi difficile qu'urgente, et, laissant la nature livrée à elle-même, elle se contenlail d'annoncer le danger.
Au milieu du trouble excité par un tel événement, au moment où la comtesse, arrivée au dernier degré des soulfrances humaines, succombait cl se taisail; que Lagradna, regardant le comte immobile et stupide, lui faisait signe que sa fennne allait expirer en ne pouvant se débarrasser de son enfant, et qu'il fallait une opération dangereuse ; qu'elle n'oserait l'entreprendre sans y être formellemeni autorisée, on entend des pas lourds résonner dans la galerie; la porte s'ouvre avec fracas et le grand vieillard parait!...
Le comte s'évanouit à ce spectacle.
Lagradna seule ose contempler ce terrible contemporain de trois siècles écoulés.
Cependant le vieillard s'avance ; il parle, el sa voix s'adoucit pendant qu'il examine la comtesse. 11 lui prend les mains et les presse; il la charme et endort ses souffrances.
La nature fait un dernier effort, el la comtesse est mère.
La sage-femme, pendant une si élrange et si simple opération, restait plongée dans l'éionnement le plus profond. Elle sortit de sa stupeur sur un geste impératif du vieillard, et s'empressa de prodiguer à la comtesse les soins qu'exigeait son état.
La jeune mère délivrée fut replacée commodément dans son Vu par le Centenaire, qui lui glissa à travers les dents une liqueur doni les effets puissants Creni reparaître les couleurs vitales sur ses joues : un doux sommeil s'empara d'elle... Alors l'étranger se livra à un singulier exercice : il consistait en des mouvements d'une lenteur incroyable, par lesquels il semblait qu'il commandât aux maux et à la nature.
Lagradna remarqua que, bien qu'il s'étudiât à ne pas toucher à la comlesse endolorie, qu'il semblait craindre d'approcher, les efforts de cet étonnant vieillard n'en enlevaient pas moins le reste des souffrances, elle visage de la malade rayonnait à mesure que le magique médecin se fatiguait à cette bizarre opération. Bientôt elle aperçut (chose incroyable ! ) des gouttes de sueur s'échapper du crâne gris el massif de l'êlre surnaturel qu'elle envisageait.
Toute la puissance céleste qu'il déployait avait, en sortant de sa vaste machine, envahi la chambre trop étroite pour ce vainqueur de la mort. Lagradna ne voyait plus rien qu'à travers une vapeur bleuâtre... Enfin le nuage s'épaissit, et la vieille sage-femme tomba évanouie; il en fut de même du comte, dont les sensations furent peut-être encore moins précises que celles de Lagradna, car il était moins familiarisé qu'elle aux scènes dont il venait d'êlre témoin.
LE CENTENAIRE
Enfiii Ligradiia se réveille. La chambre esl luiiifiée. A la lueur de plusieurs bougies, la s;ige-fenune étouuée aperçoit l'effrayaiu colosse sriuriaul à uugar^ou trois fois plus gros que ne doit l'ûire un enfant qui vient au monde ; les yeux du vieillard claieni mille fois plus iielillanis. et le feu qui s'en échappait n'avait rien que de doux. Bientôt il déposa l'enfant sur le lit de la mère, fit un signe itupéraiif à Lagradua. on lui montrant sur la table de nuit une liqueur que la oomles.^e devait prendre; et. regardant encore une fois l'enfant et la mère, il se disposait à pariir. Lagradna croyait déjà le voir s'envoler par la croisée, se dissiper en fumée ou s'évanouir par degrés comme un reflet de soleil qui cesse, lorsque, surmontant sa peur par l'effet de sou silence et de sou enchaînement, elle se met à genoux et s'écrie :
— Buimel !... puisque vous êtes maître de la vie et de la mon, rendez-moi Butmel.
Lagr.\dna crui voir un horrible sourire sur les lèvres de cet homme : alor> elle cul regret à sa question.
Tout à coup le Centenaire lève sou grand bras par un mouvement à la fuis plein de puissance et de majesté ; il lui inouire l'orient et dit d'une voix solennelle :
— Tu le reverras !
A celle voix, à ce son qui seniblail s'échapper d'une voûle et qui imprimait à l'àme liJée de la voix d'Horeb ou de Sinaî. Lagradna, tremblante, n'osant interpréter celte parole sinistre, resta agenouillée ei les mains tendues vers cet êire bizarre qui, se lournani vers la malade, lui posa la main sur le front en dirigeant sur celle place tout le feu vif de ses deux yeux qui brillaient comme deux bûchers. Puis il se retira à pas lenls et sans bruit.
Il passe devant le comte, s'arrête, lui tend la main, serre la sienne et disparait de la chambre, de la galerie, du chàleau et de la couirée. Personne, depuis cette appaiiiiou, ne le vit plus. Le comte tint sa main toujours tendue ; celle de l'étranger élait glaciale et avait passé à la sienne le froid mortel des pôles.
Lagradna jeta un cri perçant en remarquant que le gros enfant ressemblait parfaitement au vieillard, avec cette différence qu'il portait un caractère de jeunesse et de fraîcheur partout où la décrépitude des tombeaux et le froid de la mort se faisaient sentir chez le Centenaire. A ce cri le comte accourut et fut frappé d'éionnenient; ses organes se dérangèrent pour toujours. Celle dernière scène fut trop forle pour son imagination puérile : dès lurs l'enfance fut sou état, et la mort devint la seule chose qu'on pût lui souhaiter eu voyant sa irisie existence.
La nuit était très-avancée. Lagradna et le comte achevèrent de la paSîCr au chevet de la comtesse, dont le visage calme et reposé souriait en dormant. L'aube ne tarda pas à blanchir les créneaux du château; et, lorsque le jour fit pâlir la lumière des bougies, la comtesse se réveilla ! . . . Quel réveil !.. .
— Soufl'rez-vous, madame ? dit Lagradna.
— Moi, pas du tout, répondit-elle.
— Vous avez bien souffert? reprit le comte.
— Quand donc? dit-elle en caressant son enfant dont les yeux étaient déjà ouverts.
L'éionncment de la sage-femme fut grand à ces paroles, ou plutôt il n'y a point d'expression pour le rendre; elle resta ébahie, regardant tour à tour le comie et la comtesse.
Le délire d'une mère qui voit son premier-né peut s'excuser, mais ce qui prouva que la comtesse n'avait qu'un bien faible souvenir des événements de la nuit, tout en sachant qu'elle était mère, c'est q l'elle se leva comme ù son ordinaire, et qu'elle prit le grand air à sj fenéire.
— Madame, tous risquez votre vie!... s'écria la vieille sagcfemmc.
— // m'a dit que non ; — la surprise fut au comble, — il m'a dit que je n'avais rien à craindre.
Li la comtesse, comme se souvenant d'une recommandalinu que éringheld le Centenaire lui aurait faite, se tourna vers sa table de uit et but la liqueur d'un seul trait.
— Personne ne vous a parlé? dit le comle.
— Personne ! s'écria-i-elle avec un léger accent d'ironie, il m'a parlé toute la nuit.
— Qui?...
— Je n« sais... j'en ai un souvenir confus, comme celui de mes uleurs et de mon Sfjmmeil. Il n'est pas d'une organisation comnne : ses os sont dix fois gros comme les noires, ses nerfs sont
oides, ses fibres comme des tuyaux de fer.
— Qui? dit le comte.
— Lui! répoodit-eUe avec naïveté.
— Mais... fit observer le comle terrifié.
— Je n'en sais pas davanlago, reprit-elle.
A ce dernier mol, elle regarda son cnfiint qu'elle berçait, sans s'étonner de la ressemblance qu'il avait avec le portrait de Béringheld-Sculdans, dit le Cenienaire; et elle lui présenta son sein, en ayant eu la joie de lui entendre jeter un cri ; première jouissance ! il lui sembla que son enfant lui avait parlé.
— 11 esl né le jour des Morls, dit Lagradna.
— Il Cfl. peul-éirc destiné à vivre longtemps, répondit la comtesse.
Tout le château fut plongé dans imc surprise inexprimable en apprenant toutes ces circonstances, qui furent encore rendues plus incroyables par les commentaires qu'on y ajoula. 11 passa pour certain dans loule la eonirée que le diable avait accouché madame de BériugheUl, et que le fils du comte élait un cfriayanl prodige. Au milieu du lunuiUe et des bruits, madame de Béringhcld resia calme et ne s'occupa que de son enfant, qu'elle idolâirail.
Gulmol et Logradna — Ilisloiro do Dulaiel — Enr,iiicu ^le Ti:llius.
Le comle de Béringheld fit baptiser son fils par le complaisant père de Lunada, avec le nom do Tullius : c'était celui du premier chef de cette famille antique.
Marguerite Lagradna reluurna chez elle le lendemain du baptême ; la comtesse lui avait donné une somme d'argent considérable en lui disant :
— Tiens, Lagradna, c'est par son ordre que je te remets cette petite fortune; il m'a dit de te répéter les mots qu"î7 a proférés .iprès ta prière pour revoir Bulniel.
Lagradna, se rappelant que madame de Béringheld dormait alors du plus profond sommeil, et que l'homme s'élait contenté de poser la main sur le crâne de la comiessc, ne mit plus en doute que Vcsprit de Béringheld ne sortît de la tombe, par un décret du ciel, pour opérer de telles merveilles.
— Je ne veux pas, m'a-t-il dit, que Lagradna souffre plus longtemps, le terme est expiré ; si je l'avais su plus tôt, si j'étais venu en ces lieux auparavant, j'aurais allégé par la fortune sa misère d'amour !... Qu'au moins elle soit heureuse tout à fait pendant quelque temps.
La comtesse, en répétant ces mois exactement, paraissait les retenir gravés dans son âme par une force supérieure et immuable dans ses effets
Lagradna se dirigeait vers sa chaumière, â l'instant où le soleil dorait les montagnes des magnifiques couleurs de sou couchant; des nuages orageux s'élevaient lentement â l'orient et semblaient les linceuls du jour près de finir.
Le village, placé dans un silc pittoresque, resplendissait de toutes les beauics de la nature ; mais son aspect ne laissait plus à la sagefemme qu'un douloureux plaisir et redoublait sa mélancolie.
En effet, cette soirée ressemblait exactement â celle où Butmel avait reçu d'elle l'aveu de son amour.
La pauvre femme ne put chasser ce souvenir, ei de douces larmes roulèrent dans ses rides.
Tout en ne croyant pas à la prédiction du Centenaire, elle marchait entourée du preslige enchanteur de la nature, en semant son cœur se rajeunir; etdéjâ sa démarche n'avait plus cette pesanteur des pas de la vieillesse...
— Enfin, se dit-elle, si Butmel doit revenir, ce ne peut être que dans CCI instant...
Elle approche, et sur le banc qui garnit sa porte ombragée par un rosier planté de la main de Butmel elle voit un vieillard en cheveux blancs, fidèlement assis à la place qu'autrefois Buimel occupait, et
LE CENTENAIRE
qui ne fut jamais occupée par d'autres. La vieille s'avance, . elle reeomiait Butniel qui lui tend les bras! Ses pieds poudreux, son front couvert de sueur et sou attitude aimuncent quil revient d'un long voyage.
— Dutmel! mon cher Butmcl!...
— Marguerite I... ma ciière Marguerite!...
Les deux virillards mêlent l'argcui de leurs chevelure»; la sagefemme, en délire, montre avec un ges-te de folie le collier de grains de verre qui ne quitta jamais son cou, et Bulniel lui fait voir la modeste tasse qu'elle lui a donnée.
niSTOlRE DE BUTMËL.
Après que les larmes enivrantes do la joie eurent cesse de couler, lorsque Lagradna et son cher Bulmel furent seuls devant un foyer de branches de sapin, que l'amante, presque centenaire, eut demandé par quel concours d'événements ils se revoyaient après plus d'un demi-siècle, voici en peu de mots ce que répondit Butmel :
— On m'emmena à Lyon où un arrêt du grand conseil enjoignait de me juger. Mon procès ne fut pas long : deux ou trois témoins que je ne connais pas, et dont les noms ne m'indiquaient pas qu'ils fussent d'ici, déposèrent contre moi. Ma condannialion me parut écrite avant seulement que ces trois honiiètes gens eussent parlé. Ils en dirent bien plus qu'il n'en fallait pour me faire passer pour un épouvantable criminel... Je n'ai même pas retenu leurs noms! Ma perle était jurée, et, quand j'aurais été sûr de vivre, je ne leur en aurais jamais voulu. Cependant il y en eut un qui me sembla un bien grand scélérat : je le plaignis au "fond de mon âme. Je n'avais pour moi que mon innocence et mon langage simple et naïf : je fus condamné. L'on me reconduisit dans ma prison ; je me mis à penser à toi, à ta douleur!... je songeai combien tu serais plus malheureuse que moi, puisque tu me survivrais I
Lagradna s'approcha de Butmel, prit sa main desséchée, la serra dans les siennes, qui ne l'étaient pas moins; et, reportant celte main chérie sur son cœur, elle rassembla tous les feux de l'amour dans le regard attendri qu'elle jela sur ce vieillard en cheveux blancs.
— Vois mes rides, dit-elle, vois les traces de ma douleur I.,. tu es le seul homme qui soit entré dans cette chaumière depuis que lu en es parti!...
Il y eut un moment de silence. Bientôt le vieux Butmel reprit :
— La veille de mon supplice arriva bien vite (Lagradna frémi!). Je dormais du plus profond sommeil, et je révais à toi, lorsque j'entendis dans mou rêve le bruit d'une lourde chute; elle fut suivie dessons d'une voix sépulcrale qui m'appelait par mon nom : — « Butmel!... Bulmel!... » Cette voix avait dans mon songe une telle réalité, que je me réveillai... Juge de ma terreur quand, au milieu de mon cachot souterrain, que des murs épais environnaient, j'aperçus un homme d'une haute stature. Je frémis encore d'horreur en pensant à sa chevelure, à son front et à la grosseur de ses membres. 11 tenait une lampe et me regardait avec une tendresse qui me lit trembler. La porte de fer qui ifermait ma prison n'était point ouverte : l'idée d'un pouvoir surnaturel s'empara de mon esprit à l'aspect de cet être, auquel je ne pouvais assigner aucune place dans la création.
— C'est Yesprit de Béringheld le Centenaire.
— Ce fut justement l'idée que j'eus! il me dit d'une voix sourde, qui n'avait plus les caractères de la voix humaine, car c'étaient des sons rauques presque indéfinissables : « Bulmel, tu es innocent, je le sais ! Le vrai coupable devait se soustraire à la peine que les enfants des hommes apphquent à leurs semblables, parce qu'il est des actions nécessaires. Cette raison plus qu'humaine ne peut pas êlre expliquée à ceux qui ne vivent qu'un jour. Apprends que le comle Béringheld était innocent aussi; mais la justice humaine ne pouvait se passer d'une victime, et pour ton malheur je t'ai choisi '....»
— Ces mots me jetèrent dans un grand trouble, et je ne pus trouver une parole.
« Je dois donc, continua-til, te délivrer et ne pas souffrir qu« lu meures. Suis-moi, et regarde ce que la connaissance de tous les lieux où l'homme réduit son semblable au désespoir me donne de
puissance pour devancer quelquefois le bourreau quand on est criminel!... et pour sauver l'innocent. »
— A CCS paroles, il porta sa main dans la voûte, et une énorme pierre, qu'il soutint sans faliçue, se détacha : il me prit parles pieds et in'éleva dans le vide forme par l'absence de cette pierre; puis, me remettant la lampe, il m'ordonna de me placer à gauche, et, plaçant ses mains sur le bord de la voûte brisée, il s'enleva par la seule force de ses poignets jusqu'à ma place. Dans un clin d'oeil il fut à mes côtés, une corde fixée dans la pierre qui gisait en bas lui servit à la remettre à sa place, dans le cintre humide de mon cachot; cl, unissant nos forces, nous l'attirâmes jusqu'à ce que le vieillard, examinant une ligne noire tracée de notre côté, jugea qu'elle était arrivée au niveau de toutes les autres. Du mortier se trouvait tout préparé; il la maçonna de manière à ce que dans vingt-quatre heures il devenait impossible de reconnaître par où nous nous étions enfuis.
Nous rampâmes dans un boyau Irès-éiroit qui nous conduisit dans un dos égouls de la ville, et de là sur le Rhône, où une barque nous att(!udait.
Tout ce que m'ordonna cet être magique portait un tel caractère; il régnai», dans toute sa personne une si grande conscience de sa force plus qu'humaine, qu'il semblait savoir d'avance que personne ne lui résisterait.
Son ascendant sur moi m'empêcha défaire une seule réflexion; je n'avais pas le courage de penser; et, lorsque je voulais lui parler, ma langue était comme glacée dans ma bouche. En fuyant ainsi, je m'avouais criminel...
Telle fut l'idée que j'eus lorsque nous fûmes à Marseille. Le vieillard m'emmena sur un vaisseau, et nous partîmes pour la Grèce que nous traversâmes; puis nous arrivâmes en Asie sans que mon guide eût prononcé une seule parole devant moi. II savait totiies les langues et jetait l'épouvante dans toutes les àines. 11 ine conduisit jusque dans les Indes, dans un pays dont j'ignore le nom.
Nous traversâmes une foule de pays et de nations, et partout mon guide miraculeux allait trouver, dans un endroit écarté des villes, des vieillards ou des femmes qu'il plongeait, jiar son seul aspect, dans le plus profond élonnemeut, et auxquels il parlait leur langue. A voir les hommages qu'on lui rendait, il était facile de présumer qu'on le prenait pour un dieu. Les uns lui remettaient des plantes, objets des plus longues recherches; les autres, des produits minéraux, ou des raretés qui ne se rencontrent qu'une fois iiar siècle, telles que la graine du Sonn-Leynal, ou la boule qui se forme dans la cervelle du tigre, et que les tartares nomment likaî.
Enfin nous arrivâmes sur les bords d'un llcuve large, rapide, qui coule au pied d'une montagne exlraordinaircment élevée. Le grand vieillard me fit gravir cette montagne : environ à la moitié, nous rencontrâmes une grotte profonde à l'entrée de laquelle était un vieillard vénérable. Aussilôt qu'il aperçut mon guide, il se prosterna à ses pieds et les baisa. Le Centenaire ne parut pas faire grande attention à ces marques de respect auxquelles il paraissait habitué.
— Butmel, me dit-il en français (c'étaient les premiers mots que je lui entendais prononcer depuis Lyon), Butmel, vous ne pouviez rester en France où vous auriez été découvert; et, par une foule de raisons, vous ne pouvez plus y rentrer : la première, c'est que je ne le veux pas; celle-ci doit suffire.
Vous ne manquerez de rien en ces lieux ; vous serez choyé. L'on vous fera vivre longtemps; vous jouirez de tout, excepté de la liberté ; car je vous défends de passer le pied de cette montagne. Lorsque la face des pays que nous avons quittés sera renouvelée, lorsqu'une génération aura passé, si vous vivez encore, alors vous pourrez revoir votre patrie' Fussé-jeau bout de l'univers, je donnerai l'ordre de votre départ, et ces vieillards, dépositaires sacrés d'une science inconnue, entendront ma voix, verront mon signal; alors le jour où vous serez libre vous sera signifié.
Ayant dit, il se tourna vers le vieillard, s'entretint avec lui dans un idiome barbare; puis le lendemain disparut, accompagné d'une foule de vieillards singulièrement velus, qui tous le contemplèrent avec respect et le suivirent longtemps des yeux.
L'on m'assigna pour demeure une grotte tapissée de coquillages et ornée d'une foule de choses. L'on me prodigua toutes les jouissances de la vie orientale; mais, toutes les fois que je voulais franchir le pic de la montagne, je trouvais un homme armé qui s'élançait sur moi.
Sur cette montagne, je fis connaissance avec des hommes et des femmes de diverses nations; ils m'apprirent leurs lan;'agcs; et tous ces êtres, enlevés à leur patrie p. r les bras de mon guide, me contèrent les choses les plus surprenantes : leurs aventures semblaient sedispuier les événements les plus surnaturels où toujours le Centenaire jouait le principal rôle.
Je t'en raconterai souvent, et tu frémiras plus d'une fois. Je fis la
LE CENTENAIRE
remarque suivante : touà oes individus oboissflient poncluellomont à leurs gardiens qui paraiss:tiejii les .linier. A cciiaiius luniro>, le i;ardien arrivail, prenait la main de oclni dont la (hm>omiio lui iiaii <oiiliée. el sur-le-elianip l'honimo ou la fomnio baissaii la lèie ou suivaiii ce qu'ils uoiuniaieut le hrahminc. Je les quesiiounai plujicurs fois sur cette singularité; personne ne put me répondre; il n'y en eut qu'un qui, une seule fois, me dit :
— Je vais dormir!
Enûn, il y a environ neuf mois, vers le \" mars 17S0, mon hialiniine me dit que le Centenaire venait de lui ordonner de me laisser partir; enfin, que tu m'attendais; ca' il l'appela do ton nom de Marguerite Lagradua. Je
fus stupéfait. Je par- ,
lis... et me voici!...
Lagradna l'interrompit. — Buimel, dii-clle, le Centenaire était ici il y a deux jours: il y était il y a neuf mois, el il y a neuf mois, lorsque je lui ouxTis la grille, je lui criai ;— Bulmcl 1 f, Butmcl! Il lit entendre un effroyable cclat de rire, et nie répondit que tu u'é- l tais point mort !
Buimcl, après ir long silence , s'u cria :
— L'on m'a raconté des choses
plus extraordinai- HyEiîim .àuv .-' - . .^^^^^■^jn^f'^T^^ res encore I Marguerite craignons ,p,!|J«; tS»^ GÎ^Î^^^T Dieu! et ne clicr- 'i •« l'^i. mVt«<^ -,-- -"
clions pas à pém - Irer de parciK my--
icres
Telles furent toutes les circonslanccs qui accompagnèrent la naissance du général Tulliiis Béringheld : nous les avons rapportées .avec la plus grande fidélité, parce que le général parait dans son manuscrit y attacher mie espèce d'importance.
Ce n'est pour ainsi dire que maintenant que c<inimence la vie du général. .
Nous verrons par ^°"' '
la suite comment elle peut se lier à
tous les cvéncmenls du passé, du présent et de l'avenir de celte histoire.
Uort du comlp. — Enfance de Tullius. — Ses dispositions — Comment l.i Rérolution D'illcigoit pas la famille Uéringheld. — Vcrjno.
Madame de Béringheld voulut nourrir cllc-mcmc son enfant, à qui elle prodigua tous les soins iogéuieux cl tendres que l'amour mater»
nel inspire aux intelligences les plus bornées ; il semblait que cette àiiie. faible et nulle dans tout le reste, ciU été dédommagée par la nature en recevant une puissance de tendresse où s'étaient réfugiés tout l'esprit et tous les sentiments qui peuvent animer l'âme d'une feimiie. Son fils lui tenait lieu de tout; elle l'adorait, se contentait d'un geste, d'un regard, et une douce correspondance semblait s'établir entre les yeux de la mère cl du fils.
liUe jouissait, par une mesure continue, suave et délirieusc, de
tous les plaisirs des mères. Elle assistait au développement de ce
petit ihx. comme à un spectacle, cl les soins pénibles qu'exigeait sa
faiblesse étaient sa plus douce occupation.
JNul visage étranger ne s'interposa entre elle et son fils, dont elle
eut tous les sourires ; elle entendit son premier mot, elle le vit former son premier pas.
Le père de Ltin:Kla prit aussi beaucoup d'aflcctioa pour le petit Tullius, et il remarqua dans l'héritier de cette maison des indices qui prouvaient '. qu'il en serait le réf générateur.
Quant au comte de Béringheld , il mourut un an après dans un état d'imbécillité qui laissa peu de place aux regrets.
Depuis longtemps madame de Béringheld avait au fond (lu cœur porté le deuil de son mari.
La mort du comte produisit sur elle l'elfet d'une nouvelle ([Ile l'on annonce à quelqu'un qui en est inslruit de|iuis longtemps.
Il avait nommé le père (le Lunada tuteur de son fils, conjointement avec la nii^rc ; mais le bon perc ne [irit qu'un pouvoir tout à fait en dehors des altribulions'^de la comtesse. Il le fit naturcllciiient et de luimême ; car, depuis que la cnmiesse availuii fils, le caractère de, celle faible femme avait pris nue sorte do consistance; son j'nnc paraissait retrcmp(5e.
L'enfance du jeune Tullius offrit des se 23. singularités assez
remarquables, ence qu'elles présa-
geaient ce qu'il deviendrait un jour. Il déploya dès l'âge de huit ans une ténacité et une ardeur exiraordinaircs dans tout ce qu'il entreprenait.
Rien, sous sa main, n'était indifférent; el jusque dans les palais de sable que ses doigls enfantins élevaient on distinguait une précoce intelligence des proportions cl des lignes.
Les artistes cherchent l'aecord dans ce qu'ils nomment le beau idéal. Il avait une singulière aptitude pour découvrir, chcr<;h(M' et trouver; mais, une fois qu'il arrivail à son but, qu'il parvenait ù uq le.-ultat, tout étail dit : il volait à une autre conquêt(î.
Par exemple, un jeu nouveau le captivait toni entier; une fois ap- [iri-, il n'y trouvait plus auciui plaisir. Il en était de tout ainsi.
Tullius tendait toutes ses facultés à la conquête; mais il n'aimait que le combat, jouissait peu do la victoire, et se lassait pronipleiucnt
LE CENTENAIRE
du repos. Le père de Lunada s'étonna des progrès que Tullius fit dans les scioncos faciles que ce bon jésuite lui enseigna, et il s'étitmia encore plus du déj,'iirti que le jeune liomme manifesta pour les ricliesses monastiques et l'ergotago des iliéologies.
Les idées de Tullius grandiront avec lui d'une manière élonnantc : sa mère, au comble du bonlirur de celle perfection, l'idolitraii ; et le jeune liéringheld fut habitué à voir tout plier sous sa volunlé. Celle obéissance de la part d'êtres plus grands et plus forls que lui. loin de le rendre despote et capricieux, lui démontra, une fois pour toujours, qu'il ne fallait jamais lieii demander que de juste et d'iionnète.
Il agissait en cela bien autremenl que tous les enfauis; cette anomalie indiquait déjà un homme extraordinaire que la raison éclairait de bonne heure.
Les malhématiques lui plurent singulièrement; il en apprit tout ce que le bon père de Lunada en savait ; il en sut même bientôt davantage.
Au milieu de toutes ces qualités il y en avait une qui brillait au suprême degré : c'était une tendance pronoucée à l'exaltaiidii, unie à la grandeur chevaleresque deses aïeux.
Régulus était son héros de prédilection,
Quand on causait avec ce jeune enfant, on oubliait 1 1 laideur originale i-i spirituelle de son étrange ligure, poer admirer la vivaeiiii de ses reparties ( t la noble candeur dessentimeiils rpi'il exprimait dans une éloculion aussi facile (|ue brillante.
Néanmoins on remarquait encore (c'est au père de Lunada que nous devons ces observations), on voyait, dis-je , que cette tendance à tout découvrir l'amenait à un profond dégoût pour les choses humaines, à une mélancolie extrême ; et l'on pouvait répondre que ce jeune génie ne vivrait qu'en trouvant un sujet inépuisable de recherches et de travaux. Une fois qu'il était détrompé de sa croyance sur telles choses que ce fût, son enthousiasme cessait, toul finissait, et il fallait un autre aliment à sa curiosité et à son ardeur. A le voir, on aurait dit qu'un feu subiil circulait dans ses veines, et cette grande activité ne diminuait en rien sa bonté naturelle et sa pitié touchante.
Ainsi, l'on peut imaginer avec quelle aptitude et quel enthousiasme il parcourut le champ vaste des sciences.
La bibliothèque de Béringheld lui fournil tous les livres qui lui étaient nécessaires.
Il les dévora plutôt qu'il ne les lut.
Son amour pour sa mère l'emportait sur tous ses goûts et sur toutes ses passions naissantes, et il sacrifiait tout au désir de lui plaire, malgré une violence naturelle qui ne cédait à aucun des moyens ordinaires de répression.
Le représentant
Aussi l'heureuse mère vivait de la vie de son fils, et tremblait
souvent en songeant avec quelle furie les passions se déchaîneraient dans celle àme énergique et amoureuse des extrêmes.
De grandes vertus ou de grands crimes, selon, le hasard des circonstances, ici est l'avenir (juc pronielieMi ces caractères destinés A imposer aux liomuie^ l'admiiatidu dii la terreur.
rendant sa premieie enlaiiee, il embarrassait souvent son précepteur par (les (pieslidiis ([ui auuoueaieal en lui une forle préoccupation des L'iauiies eli(]>es, el par des réponses oii se <léployail la critique line il >agace d'une iiili'Iligeuce encore libre des préjugés qui font la base de toute éducation.
Plus tard, quand il put juger son maîlre, il le consulta moins souvent que les livres qu'on avait mis à sa disposition.
A dix ans, ailaché par le merveilleux, il écoutait avec avidité les récits que la vieille Lagradna et Butmel lui fiiisaient tour à tour des mystères de sa naissance, des traditions qui couraient sur son ancélre Béringheld- Sculdans le Cenienaire, lequel vivait encore, quoique né en 1450, et qui parcourait l'univers depuis trois siècles et demi en conquérant tomes les sciences el tous les pouvoirs occultes.
On sent tout ce que ces faiis merveilleux , racoiilés par Lagradna t cl Bulmel, qui en avaient été témoins, devaient produire sur l'iniaginalion ûu jeune enfani, ami de tout ce qui tenait au romanesque et à l'exlraordinaire.
(Juaiit aux faits que la sage-fenmie avail appris de son père cl de son graud-pcre rclativenîeiil à Déringlicld le Centenaire, ils se coordonnaient si bien, qu'il était impossible de n'y pas croire , et Tullius ne se tioiivait heureux qu'entre les deux centenaires encore amoureux , qui lui racontaient ces histoires d'une voix cassée , dans une chaumière et au coin d'un feu qu'ils tenaient, disaient-ils, de la libéralité du Centenaire. Puis foules les histoires des habitants du mont Coranel étaient une mine lécoiulo que le vieux Butmel rendait inépuisable par la manière lente dont il les racontait.
Ces prodiges, ces enchanieraeni», les diverses descriptions du Cen tenaire, et les formes bizarres sous lesquelles il apparaissait dans tous les pays du monde, se gravaient dans la jeune tête de Tullius : il admirait le bonheur de cet être privilégié qui devait connaîire toutes les sciences, savoir tomes les langues, toutes les histoires, et qui portait dans son cerveau la somme totale des connaissances humaines.
Ainsi, dès sa plus tendre enfance, Tullius était frappé de la vcriié de ces récils, el, lorsqu'il rentrait au château, en regardant sur le Péritoun pour tâcher de voir le grand vieillard, il demandait à &a
mère si les hisloires du ménage centenaire étaient véritables, et ma dame de Bcringheld, prenant iiii air grave, Ini rqmiuiait :
— Tnlllus, j'ai vu le Centenaire, c'est à lui quo je dois la vie : quand je vous mis au monde, nous aurions péri vous et moi sans le secours de sa science. Tullius, vous le verrez quelque jour, car il Tous aime.
— Mais, petite mère, disait l'eafaut, est-ce qu'il a trois cents ans ?
— Je l'ignore, Tullius; tout ce que je puis dire, c'est que j'ai vu le vieillard que t'a dépeint la viulle Marguerite.
— El je lui ressemble?...
.\ ces mots, et pour ne pas répondre, la comtesse pren.iil son en' faut dans ses bras et le couvrait de baisers : mais, peu satisfait de ces réponses, Tullius rt;tournait chez Lagradna pour se faire répéter les merveilleux récits de sa naissance et des apparitions du Centenaire.
.\ douze ans. Tullius ne rôvaii que des Grecs et des Romains ; il ■ parcourait les montagnes en leur donnant les noms de tous les lieux célèbres dans l'histoire, et là il s'ëcliaulfait en voyant le Péritoun baptisé du nom de Capitole; il admirait les Thcrmupyles, le cap Suuium, et la Vallinara était tour à tour la plaine de Chéronée, Orchomène, le champ de Mais et le Forum.
A quinze ans, il comprit les mystères de la vie sociale; il s'aperçut que l'on gouvernail les hommes en leur mettant un frein comme à des chevaux, c'esl-à-dire en se rendant maîlie de leurs goûts, en flattant leur amour-propre et en servant leurs p.issions. H vil le monde divisé eu deux fiasses distinctes, les grands et les petits. Il conçut que tout homme devait d'abord, pour son propre bonheur et pour pouvoir faire celui des autres, s'efforcer de se ranger dans la classe des plus puissants.
A seize ans, il ne pensa plus qu'à la gloire, aux batailles et à tout ce qu'il y a de sonore et de creux dans la vie humaine.
Le pouvoir, les hauts faits, les triomphes, le séduisirent; et la trompette éclatante qui réveillait ïhémistocle vint étourdir son oreille.
C'est ici, c'est à cet âge que nous allons le prendre, en passant sims silcBce ses chasses dans les montagnes, ses courses et ses espiègleries qui toutes cependant jiorlaient un singulier caractère d'originalité et accusaient des idées qu'il n'est pas permis à tous les enfants de laisser percer, sous peine d'être des gcnies et de se faire détester par les parents dont les enfants sont des imbéciles.
On était en 1797.
Les effets de la Révolution avaient été nuls pour le village et le château de Béringheld, que leur situation rendait inaccessibles aux conséquences meurtrières du système d'alors.
Le jeune Béringheld, étant mineur, ne pouvait ôtre l'objet d'aucune envie et d'aucune haine.
D'un autre côté, le représentant du peuple et le chef du département dont le village de Béringheld ût partie se trouvèrent d'anciens moines, amis du père de Lunada, et avec lesquels il avait eu des correspondances secrètes touchant la compagnie de Jésus (correspondances autrefois crimineUes qui pourraient bien expliquer comment Yesprit du Centenaire avait imposé silence au révérend père lors de leur fameuse conférence nocturne). Ainsi le père de Lunada, tuteur du jeune de Béringheld, préserva son pupille et sa mère de tout danger.
C'est ici le moment de parler du garde général des bois de la couronne et de sa jeune et aimable femme. Ce garde, nommé Véryno, fut chargé, par le père de Lunada, de l'administration de tous les biens de' la famille Béringheld.
Lors de la mort du comte, l'immensité des propriétés de celui-ci no les rendait pas propres à être gouvernées par le père de Lunada ni par madame de Béringheld. Véryno, en dirigeant cette vaste forlune, était dans sou élément; la nature l'avait créé tout à la fois honnête homme et liiibilo administrateur.
A l'époque où tout citoyen pouvait prendre sa part de souveraineté fénérale, Véryno favorisa le premier élan de notre révolution, dont il ne prévoyait pas les excès.
Il réussit à réaliser les sommes que la famille Béringheld possédait à Paris, chez plusieurs banquiers; et, prévoyant des malheurs, il eut le bon e-prit d'envoyer cet or à Béringheld, où il dormit enfermé soigneusemenl.
La maison Bériophcld possédait encore de grands châteaux dans plusieurs département? : p;irlout l'on n'y vil que l'homme d'affaires Véryno, que la protection des personnages qui se succédèrent daus ce qu'on appelait le gouvernement républicain rendait invulnérable.
£u1ju l'hunuète Véryno fit entendre à madame de Béringheld que
ses châteaux inutiles devaient ôtre abattus, parce que leur destruction par l'ordre du ciioyon Béringheld, son fils, lui procurerait de l'argent sans diminuer les revenus, et, ce qui serait encore plus précieux, une sauvegarde par une espèce d'approbation au système alors en usage. De plus, \'éryno semait la nouvelle que le jeune Béringheld allait se rendre aux armées comme simple soldat.
Ces manœuvres savantes et l'habileté de Véryno parèrent tous les coups, et la maison de Béringheld ne souffrit en rien de la tourmente révolutionnaire.
Un seul jour, en l'absence de Véryno, l'ordre fut expédié d'arrêter madame de Béringheld et sou fds comme aristocrates; mais une puissance invisible envoya le signataire à l'échafaud.
Véryno reçut des avis très-salutaires d'un homme qu'il ne rencontrait jamais. Ce fut ainsi que ta sage administraleur augmenta les capitaux de la famille Béringheld et les siens propres par des opérations tracées dans certaines lettres anonymes qui ne le trompèrent jamais.
Tontes ces explications données, nous allons entrer dans les détails de la v'î du général.
Désirs Je Tullius — Fuite projette. — Elle i:diouc. — Une marquise tombe
dCi UUeS.
On était en 1797.
Le jeune Tullius, âgé de dix-sept ans, effrayait chaque jour sa tendre mère en ne parlant que des armées françaises, de leurs succès, de leurs revers, et de sou envie démesurée d'aller partager les lauriers dont la jeunesse française faisait une si ample moisson.
— Suis-je fail pour passer ma vie dans un château gothique, au milieu de ces montagnes, et pour vivre en hobereau, sans que l'on puisse dire après moi : — Il fut un Tullius digne de ses ancêtres !
— Mon fils, il y a des gloires qui ne font pas trembler les mères sur la vie de leurs enfants, disait madame de Béringheld.
— Les sciences, répondait le vieux père de Lunada, offrent un vaste champ où l'on moissonne des lauriers que des nialiieurs partiels ne souillent jamais. Mon Tullius, voyons I découvre une planète, sois Newton, sois orateur, sois poêle, s'il le faut, et ton nom, mon enfant, passera d'âge en âge !...
A ces mots, l'œil du jeune homme s'enflammait ; il voyait une larme sur la joue de sa mère, et il courait l'essuyer en l'embrassant.
Alors madame de Béringheld détournait l'ardeur de son fils sur un autre sujet, en lui parlant d'aller à la recherche de Béringheld le Centenaire. Alors elle obtenait quelques journées de répit, car le jeune homme songeait profondément lorsqu'il examinait les mystères renfermés dans le fait de l'exislence de Béringheld-Sculdans.
Cent fois il lisait et relisait la lettre mystérieuse qui paraissait écrite par le personnage qui assista sa mère daus sa couche laborieuse; les initiales qui servaient de signature lui semblaient évidemment celles des noms de Béringheld-Sculdans.
Un événement vint ajouter à ses inceriitudes sur la vraisemblance d'un pareil fait, que sa raison lui faisait révoquer en doute. Véryno, l'intendant, arriva au château; et, rendant compte de toutes ses opérations, il parla de lettres anonymes : Tullius demanda sur-le-champ à les voir pour les comparer à celle du 28 février 1780.
Véryno, tirant de son portefeuille la première venue, présenta la suivante :
« Sortez de Paris aujourd'hui, parce qu'un mandat d'arrêt est décerné contre vous par le parti qui triomphe.
« Rentrez après-demain, parce qu'il n'y aura plus de danger.
« Vendez vos assignats aussitôt que vous le pourrez, car ils voul tomber dans le discrédit.
LE CENTENAIRE
Le jeune TuUius frémit et pâlit en reconnaissant récriiiire du billet mystérieux; mais il lriomi)lia proniptenicul de celle première faiblesse, et seulit redoubler sa curiosité eu reconuaissaiU qu'on ne pouvait meltre en dciule l'existence d'un être mystérieux qui protégeait sa famille.
Enfin, les nnuvelles de l'armée devinrent de nature à tout conlrcbalaïuer dans l'esprit du jeune Tullius; et, sans rien dire, il se dispos.iii, le 10 mars 1797, à partir de Béringlield avec Jacques Butmel, neveu du fiancé de Lagradna, lorsqu'une aventure l'arrêta.
Un des soins du père de Luuada, et même son soin principal, avait été de préserver le jeune homme du pi'cké de la chair, pour nous servir des expressions du vieux jésuite; il y était parvenu en mainlenant Tullius dans une tension d'esprit continuelle au moyen des études Cl des travaux dont il le surchargeait.
D'un autre côté, il ne lui peignait les femmes que des couleurs les plus sombres; il lui démontrait qu'en se livrant aux fennnes on se préparait des chagrins produits par leurs petites passions et leurs lantaisics qui nous subjuguaient par une singulière loi de la nature; que les grands hommes ne conservaient leur génie et leur activité qu'en ne perdant pas leur énergie dans ce commerce matériel et Eaus charme.
Enfin If bon père, qui avait toujours un faible pour son ordre, assurait à Tullius que ce qui avait rendu sa Société si puissante, c'est que tous ses membres faisaient vœu de chasteté, ce qui tournait ces esprits éleviS vers les hautes spéculations de la science, de la politique et des lettres.
Madame de Béringheld n'était pas tout à fait de l'avis du bon père; mais elle ne trouvait point d'arguments victorieux qu.md le père de Lunada lui disait que son fils se sauverait de l'enfer par la chasteté, et que du reste le goût des femmes se développerait toujours assez t6t en lui.
Madame de Béringheld pensait que si cette privation devait procurer à son fils la félicité des anges, il fallait bien en prendre son parti, parce qu'un bonheur éternel valait beaucoup mieux que quelques instants d'un bonheur fugitif.
Alors le père de Lunada faisait observer qu'il n'y avait pas de privation pour Tullius, parce qu'on ne désire pas ce qu'on ignore.
La comtesse, tout en se taisant et malgré sa grande dévotion et sa confiance dans les avis do Lunada, ne pouvait s'empêcher de souhaiter au fond de l'àme de voir son fils le plus heureux possible : or, connue une femme sait à quoi s'en tenir sur cet article, elle trouvait son lils malheureux.
Elle n'osait toucher celle corde si sensible; mais elle aurait de bon cœur sacrifié quelque chose pour qu'une femme du monde, entre trente et trente-cinq ans, habitât un château à une lieue du sien ; que cette femme fût belle, spirituelle, ei que, sage héritière des maximes d'une cour détruite, elle aimât les jeunes gens plutôt que les hommes d'un certain àgc.
Tullius, ignorant sur celte partie autant qu'il était savant sur d'autres, n'en ressentait pas moins ce que saint Augustin appelle des avis de la nature. Chaque fois que dans les montagnes il rencontrait une jeune fille jolie, à la taille svelte, il s'enflammait, la regardait, n'osait lui parler ni lui serrer la main, et l'embrasser lui paraissait impossible.
On voit qu'il n'existait pas de lycées dans cette partie de la France; car si le jeuue Béringheld y avait été mis seulement vingt-quatre heures, je réponds qu'il aurait, au sortir de classe, embrassé les jeunes filles sans rougir ou en rougissant.
Cependant Véryno, l'intendant, avait eu en 1781 une fille qu'il nomma du doux nom presque italien deMarianine; elle entrait alors dans sa seizième année. Souvent elle rencontrait le jeune Béringheld dans les montagnes; mais, comme ils étaient aussi timides l'un que l'autre, leurs discours n'allaient pas seulement jusqu'au demi-tiers de l'alphabet de l'amour, et leurs promenades n'aboutissaient guère qu'à cueillir des fleurs, prendre des oiseaux, ou chasser; Tullius emportait un fusil, ctMarianine l'accompagnait et portait le gibier.
Marianinc et Tullius, bien qu'ils eussent un doux penchant l'un pour l'autre, en restèrent au serrement demain; cependant la jeune fille, comparativement plus âgée, était aussi la plus avancée dans l'alphabet; et Béringheld, tout laid qu'il se présentait à sa jeune et timide imagination, ne lui en paraissait pas moins le plus joli garçon du monde, ayant l'àme la plus belle et la plus franche que l'on pût trouver.
La tendre Marianine n'exprimait rien qu'avec un sourire, et ce sourire prenait une nouvelle grâce lorsqu'elle parlait à Tullius. l'our elle, Béringheld déployait toutes ses forces, son éloquence, son savoir.
Ces deux êtres charmants s'aimaieut sans que le jeune homme s'en
doutât; pour Marianine... elle en avait bien quelques soupçons.
Ainsi, le 10 mars. Béringheld se disposait à quitter ses chères montagnes, le bon Lunada , Marianine et sa mère : il devait partir pendant la nuit, et il ne rentra au château qu' après être convenu avec Jacques du signal et des apprêts.
Le déjeuner se passa d'une nianière silencieuse; madame de Béringheld remarqua en tremblaut l'expression inaccoutumée du visage de son lils; ce visage était un miroir fidèle des pensées qui te pressaient dans son âme. On y lisait comme dans un livre.
Or, on ne quitte pas une nière adorée, on ne la laisse p.as dans le chagrin, sans faire de sérieuses réflexions, et madame de Béringheld, trop peu physionomiste pour les deviner, était toutefois trop bonne mère pour ne pas voir que son fils avait de rin(iuiélude, et qu'il roulait quelque projet dans sa jeune et bouillante cervelle.
Le jeune homme se leva brusquement après le déjeuner, et passa (le la salle à manger sur le perron du château; sa mère l'y suivit doucement.
— Qu'as-tu donc, mon fils? tu fronces le sourcil, et ta figure ressemble à celle de ton ancêtre le Centenaire!...
Et elle se mit à sourire, mais ce sourire déguisait une inquiétude mortelle.
Tullius s'était détourné ; la pauvre mère, inquiète, examinant toujours le visage de son fils, y vit briller des larmes qui firent couler les siennes : a son tour Tullius regarda sa mère, et, la prenant dans ses bras, il la serra avec force en l'embrassant à plusieurs reprises.
— Tu as du chagrin, Tullius, dis-le-moi! ce n'est peut-être rien, et si c'est quelque chose nous serons deux à pleurer.
Ces touchantes paroles ébranlèrent l'àme du jeune voyageur.
En ce moment, ils virent, dans l'avenue qui précédait le tournebride, un cavalier singulièrement habillé qui faisait galoper son cheval à bride abattue, tellement que le coursier semblait avoir pris le mors aux dents.
TuUius ne connaissait daus le pays personne assez habile pour diriger un cheval avec autant de dextérité, et, ce qui dérangeait encore plus les conjectures qu'il formait, c'est que le cavalier, velu de blanc, portait un chapeau à plumes que l'éloignement ne permettait pas de distinguer.
Bientôt le cheval franchit le tournebride; alors Béringheld aperçut une robe, un chapeau de femme, un grand châle, et cependant les jambes du cavalier androgyne pendaient de chaque côté du cheval, et étaient chaussées par des bottes à l'écuyère.
En une minute la prairie est franchie; le cheval tout sanjlant tombe mort au perron.
Tullius arrive assez à temps, et est assez adroit pour saisir dans ses bras une femme qui se serait infailliblement tuée : il la pose à terre ; elle se dégage en riant de ses bras, monte lestement les marches qui résonnent sous le fer de ses bottes éperonnées, qui sont aussitôt couvertes par une longue robe de drap; puis, posant son doigt sur le nez de Tullius :
— Merci, beau page! lui dit-elle.
Aussitôt elle se tourne vers madame de Béringheld cl loi dit !
— Suis-je un bon écuyer, comtesse?...
— Eh ! par quelle aventure vous trouvez-vous, ma chère, dans un pareil équipage? s'écria madame de Béringheld.
— Ah ! vous allez le savoir I
Et la jeune femme jette avec grâce ses boites à droite et à gauche; elle sort de chaque énorme bollc les deux plus jolies jambes et les deux plus jolis petits moules à souliers de salin blanc que l'on puisse voir; puis, prenant la comtesse par la main, elle entra en chaulant dans la salle, s'assit et demanda à manger en ôtani son chapeau.
Alors elle laissa voir ses beaux cheveux noirs et un cou qui semblait tourné par Myron, et posé sur ses épaules par Phidias.
L'esprit, la gentillesse, la pétulance, l'ensemble gracieux de tons les mouvements de celle sylphide avaient pétrifié le jeune Tullius : il ne pouvait concevoir l'idée d'une pareille femme, car madame de Béringheld et le reste des femmes du village, Marianine exceptée ainsi que sa mère, ne lui représentaient pas le sexe de manière à lui en donner une haute idée. iVlarianine, la belle Marianine, était duu genre de beauté tout opposé à celui de l'inconnue, dont la vivacité et la grâce piquante plongeaient le jeune Béringheld daus un profond éionnement.
La singulière phrase par laquelle elle l'avait remercié de lui avoir sauvé la vie, le peu d'importance qu'elle paraissait y attacher,, son joli mouvement pour chasser ses grosses '"•ttes, son pied délicat,
LE CENTENAIRE
sa jambe si bien faite et la recherche de toute sa personne, furent autant de traits qui changèrent les idées du pauvre TuUius.
On peut juger de sou empressement ;■* suivre l'inconnue et à se tenir à coté de sa mère, en lixant les yeux sur l'étrangère.
Li jeune femme, en le voyant serré contre la lobe de madame de Déringheld. se mit à rire et s'écria :
— 11 a l'air d'un petit poulet qui ne peut sortir de dessous l'aile de sa mère... Pourquoi l'ai-je appelé beau page? je m'en repcns, en ▼érité!...
Ces paroles et le fin sourire dont elle les accompagna piquèrent au vif Béringheld, qui rougit et jura en lui-même de montrer qu'il élait digne au moins du beau nom de page.
— Mais me direz-vous, ma chère... reprit la comtesse.
— Oui... oui... dit la jolie femme qui mangeait avec un appétit admirable. Je pense, chère amie, que vous avez entendu parier de tout ce qui se passe ; eh bien ! nos marquisats ne sont plus de mise, et depuis sept ans la nation cherche un autre costume... Ah ! dit-elle en s'interrompant, nous portons les cheveux à la lilus, des robes à la grecque, des chapeaux à la victime, il y a des femmes à qui tout cela va fort bien.
Et l'inconnue, de manger, de sourire de la manière la plus aimable; chaque mouvement était une grâce, chaque geste un attrait, chaque parole une perle quelle jetait.
— Depuis longtemps nous passions pour polis, reprit-elle, et autrefois on n'aurait pas souffert que l'on emprisonnât une marquise de Ravendsi : tout est changé. Un beau matin, sans attendre que j'aie fait ma toilette, on m'a claquemurée sans me demander : Es-lu chien, es-lu loup?... Ce n'est pas tout, ma chère amie, on a voulu me tuer; conçois-tu cela?... Un jeune officier des mousquetaires gris m'a fait sauver de ville en ville, de foret en forêt, et j'ai gagné ce pays-ci. Arrivée à G... Ton m'a reconnue, je ne sais comment.
— A ta beauté, reprit madame de Béringheld.
— Peut-être ! dit la marquise en riant et montrant les plus jolies petites dents à travers deux lèvres de corail; bref, j'ai trouvé là un iioanôie citoyen, car on s'appelle ciioyi'n aujourd'hui ; ma chère, nous sommes des ciloyennes!... Ce citoyen donc se nommait Véryno.
— C'est notre intendant.
— Ah! vous avez encore des intendants 1.., s'écria la marquise de Ravendsi : les nôtres ont levé le masque! ils se trouvent aussi riches que nous; en vérité, tout change I... Quoi qu'il en soit, ce malin j'ai pris la culotte de peau d'un gendarme, son cheval, ses bottes, et me voii.T. Je me suis un peu hàlée, car on avait mis des gens à ma poursuite... mais pour la forme. Un ancien jésuite, l'ami de je ne sais quel père de Lunada, que vous devez avoir ici, lequel jésuite 9u capucin est maintenant représentant indigne du peuple français, a pris sur lui de fermer les yeux, et le citoyen Véryno m'a dit que je ne serais point inquiétée ici. Quant à mes biens, mon hôtel, mes diamants et nits robes, qui soignera tout cela?... néant. Mais, comme disaient nos gens avant d'être peuple, le soleil luit pour tout le monde, par conséquent il doit luire pour les marquises.
Celte volubilité, l'esprit que madame de Ravendsi mettait dans ses moindres paroles, ses gestes, ses sourires, sa moindre attitude, firent éprouver au jeune Béringheld les effets de Vincantation. Il était immobile et suivait de l'œil tous les mouvements vifs, mutins, légers, de celte jeune femme.
Madame de Ravendsi fut flattée au dernier point de ce muet hommage, de cette admiration stupide, qui prouvent la beauté d'une femme bien plus énergiqucment que les paroles les plus exallées et les compliments les plus sincères.
— Pour quelque temps, ma chère comtesse, vous serez mon soleil et ma providence, sans que je vous souhaite de venir prendre voire revanche à Ravendsi.
— Vous êtes ici chez vous, dit madame de Béringheld avec le sang-froid et la gravité qui ne l'abandonnaient que lorsqu'il s'agissait de Tullius.
Celle phrase, ainsi prononcée, avait un caractère de vérité, de franchise, qui mettait à l'aise.
— Je ne croyais pas, reprit la comtesse, que vous dussiez venir ici en proscrite, après vous avoir vue si brillante à la dernière fête de la cour, dans Ihiver de 1787,
— Vous n'êtes donc pas revenue à Paris depuis? interrompit la marquise.
I^ comtesse montra par un geste que son fils avait rempli tous ses moments.
Le jeune Béringheld embrassa sa mère.
La journée fut pour Tullius un moment : quand la nuit arriva, quand Jacques vint faire le signal convenu. Béringheld descendit et dit ;i son conlident que leur départ n'aurait lieu que dans quelques jours.
Je ne crois pas que l'on puisse dépeindre ni rendre par des paroles les millions d'idées (pii se pressent dans la tête d'ini jeune homme pendant la nuil, lorsque dans la journée il a entrevu vaguement, et pour la première fois, qu'une femme tient dans ses mains son bonheur, et que nous dépendons tous d'elle.
Tullius ne rêva que de madame de Ravendsi ; il étudiait en luimême tout ce qu'il pourrait lui dire; il arrangeait d'avance ses phrases, il repassait dans son imagination les grâces mutines qui se jouaient sur celle jolie figure pleine de vivacité et d'esprit, et il ne savait que penser de ce nouveau sentiment qui se glissait dans son à me.
H comparait la marquise à Marianine, et il s'étonnait de ce que Marianine ne fil naître en lui que des sentiments doux et suaves, tandis que le souvenir d'un geste de Sophie de Ravendsi l'éblouissait, en excitant chez lui une foule de désirs : l'une parlait au cœur, l'autre aux sens et ù la tête.
Déclaration d'amour. — Chagrin de Marianine. — Conhcur de Tullius.
Un jeune oiseau qui vollige de branche en branche; un cygne qui se joue dans les eaux d'un lac; un coursier qui déploie ses forces et se livre à sa gaieté fougueuse dans la prairie qui l'a vu naître, un cristal dont les facelles resplendissent au soleil, les caprices d'un enfant adoré, ne sont que d'imparfaites images de madame de Ravendsi : après avoir cherché dans les trois règnes de la nature d'imparfailcs images de celle aimable femme, il ne me reste plus qu'à laisser le champ libre à ce que l'on n'a rangé dans aucune catégorie.
Je veux parler de l'imagination, de ce don céleste dont j'aime à croire le lecteur pourvu en abondance. Qu'il se figure donc notre pétillante marquise pourvue de toutes les grâces qui ont fail damner chacun de nous au moins une fois en sa vie.
A côté de ce portrait, plaçons Tullius Béringheld, encore étranger aux tons et aux manières qui forment le code des petits-maîtres, disant ce qu'il pense tout haut; lour à tour brusque ou emprunté, gauche dans les compliments qu'il essaye, enthousiaste, oubliant tout ce qu'il sait pour déchiffrer le livre d'amovr, et paraissant n'y rien comprendre ; consultant le père de Lunada qui n'en sait pas pins long que lui, n'osant regarder madame de Ravendsi qui se moque enfin du jeune novice, aimant jusqu'à l'ironie qui le transperce d'outre en outre, et l'on pourra juger que tout a bien changé depuis quinze ans au château de Béringheld.
Un mois après l'arrivée de celte pétulante marquise, le jeune Tullius élait déjà méconnaissable, et sa mère jouissait en secret des changements que les observations piquantes de madame de Ravendsi produisaient dans les manières de son fils.
Enfin, un soir, Tullius était assis sous un peuplier, à côté de la marquise, qui jouissait presque sérieusement d'uue soirée de ce beau mois de mai qui voit les premières feuilles et les premiers boutons.
— Je n'avais jamais imaginé que la campagne pilt être plus belle qu'une décoration d'Opéra, dit madame de Ravendsi.
— L'Opéra est donc bien beau? s'écria Tullius, si les hommes ont pu donner l'idée d'un pareil spectacle : voyez, madame...
Et Tullius se fil le cicérone enthousiaste des merveilles naturelles qui avaient frappé la marquise.
Il parla avec une éloquence dont la source était dans son cœur et dans les yeux de la marquise qui sentait sa légèreté vaincue; elle resta les yeux fixés sur cette figure dont les trailB irréguliers respiraient le génie et l'enthousiasme.
LE CENTENAIRE
— Je vous aime ! dit enfin Tullius avec celle voix qui, naguère sonore el majeslucuse, avait descendu tout à coup aux timides intonations de la prière.
Ce mot rendit la marquise à elle-même; elle se mit à rire et s'écria :
— Ily a un mois qnejo lésais!... Mais, ajouta-t-elle avoo un lun qui transporta Déiinglield 'e joie et de bonheur, il n'y a qu'une heure, qu'une minute que la mémoire de ma tête a passé dans mon cœur.
Béringheld ne sachant pas que pour ces cas-là il y a des phrases toutes faites, se conlenta de serrer la marquise dans ses bras et de s'asseoir à côté d'elle, en la regardant avec une vive expression de tendresse et de reconnaissance.
Madame de Ravendsi s'aperçut bien de l'ignorance du jeune homme à ces mouvements dictés par la seule nature, et elle se mit à rire, ce qui rendit Tullius honteux el tremblant : il crut que la marquise se moquait de lui, el il exprima son chagrin avec énergie.
— Pauvre enfant! s'écria madame de Ravendsi; allons, levez-vous, ajouiat-elle avec cet accent de tendre compassion et de douce ironie qui est si familier aux femmes.
Aussitôt elle prit le bras du jeune homme en s'appuyant un peu, ce qui mit le comble à l'embarras et à l'incertitude de Tullius, qui ne dit plus rien jusqu'à ce qu'il fût au château.
Madame de Ravendsi laissa Béringheld se plonger dans cet océan de délices qui vient inonder l'âme d'un homme, lorsqu'il a dit : J'diine, et qu'il s'aperçoit que celle à qui ce mot est adressé répond à tout ce qu'il signifie; mais la marquise, vive el spirituelle, s'attacha à cette âme naive beaucoup plus qu'elle ne s'y était attendue, el elle entraîna Tullius dans le vaste champ d'un sentiment réel.
Néanmoins elle n'en resta pas aux premières lettres de l'alphabet, et, sans aller jusqu'au Z, on peut affirmer, d'après les aveux du général, que madame la marquise fit épeler à son jeune ami beaucoup plus que les deux tiers, ce qui doit s'arrêter à la dix-sepl ou dix-huilième leilre.
On doit concevoir avec quelle ardeur une jeune imagination et un nomme du caractère de Béringheld se jetèrent dans la carrière qu'ou- ■vre cette première sensation : bien que son cœur ne ressentît rien pour la marquise (ce dont il ne s'apercevait pas), comme cette fenmie intéressait vivement son imagination et ses sens, il s'ensuivait une espèce de rellet moral qui faisait croire au jeune homme que cette passion était réellement ses premières amours.
La marquise avait subjugué tellement son âme, que, depuis qu'elle habitait le château, Maiianino fut effacée du souvenir de Tullius, de telle sorte qu'il semblait qu'il ne l'eût jamais connue; et cependant on pouvait hardiment répondre que le nom de Marianine était le seul qni se fût gravé dans son âme et dans son cœur d'une manière ineffaçable; et, s'il eût été dans les montagnes, s'il eût vu Marianine, le prisme brillant de l'amour de la marquise se serait brisé comme une bulle de savon qui heurte contre un rocher.
Mais Béringheld, rangé sous une domination trop puissante, ne sortait mènu' pas du château et ne connaissait qu'une seule place, celle qu'occupait madame de Ravendsi.
Si la marquise n'eut mis aucun sentiment de tendresse dans Védtication du jeune Tullius, elle aurait joué un rùle qui la rendrait, aux yeux de certaines personnes, une femme d'un caractère vil : cependant cette manière d'agir aurait sauvé le jeune Béringheld d'un précipice vers lequel il courait à grands pas.
En effet, subjuguée par le contact de cette âme sublime el portée vers tout ce qu'il y a de noble et de généreux, la marquise suivait la penle que Béringheld imprimait à un sentiment partagé, et madame de Ravendsi, oubliant sa vie passée, le temps, les lieux, les circonstances, s'abandcnnait au charme inexprimable de faire le bonheur d'un hommage digne d'elle, le premier qu'elle eût rencontré, malheureusement trop lard.
Elle avait trop de finesse et d'esprit pour ne pas s'apercevoir que Béringheld ne l'aimait pas d'amour; et, pour empêcher qu'il ne s'en aperçût lui-même, elle le tenait sans cesse en haleine, et mêlait à ses caresses ravissantes un empire tel, que, tout en condescendant à chaque défit , elle gardait une dignité et un vouloir qui contrastaient singuliè-.tment avec son genre d'esprit, ses grâces piquantes, ses saillies et ses manières qui ne semblaient pas comporter cette domination; enfin, c'était une maîtresse toujours maîtresse.
Le cliâleau de Béringheld paraissait à Tullius ainsi qu'à sa charmanic amie le seul lieu qu'il y eût dans l'univers : leurs jours se p.assaient d£ns une succession de pla'isirs d'autant plus vifs, que l'esprit et le goût eu faisaient presque tous les frais.
La jeune marquise semblait versée dans toutes les sciences el ello écoutait son ami avec une attention qui le charmait. Madame de Béringheld brillait par la seule expression de sa joie.
Celle mère, cette tendre mère, n'avait jamais passé de moments aussi agréables, surtout quand elle venait à songer que la marquise sauvait à son fils les dangers de la guerre qu'il ne pensait plus à braver.
Enfin le jeune Tullius, livré à tonte? les illusions de la jcimcsse et de l'inexpérience, croyait son amour éternel comme celui de la marquise.
Cette dernière ne partageait peut-être pas cette confiance juvénile, et il lui échappa de dire un jour en riant à la comtesse :
— Voire fils est charmant ; il a la bonne foi de me demander si je l'aimerai toute ma vie !...
Cet enthousiasme profond qui n'appartient qu'aux grandes âmes, cl qui leur donne de si nobles el de si vives jouissances, est aussi en elles la source de bien des chagrins.
Ces cœurs qui battent pour l'immense n'éprouvent rien que d'infini : par suite de cette destination qui les ravit aux cieuï, ou les plonge dans un enfer de souffrances, parce qu'ils ne comiaissent point les lignes imperceptibles qui marquent les limites des extrêmes.
Le jeune Béringheld avait, comme nous l'avons dit, une disposition naturelle à la mélancolie, cl le dégoût ne tardait pas à s'emparer de lui lorsqu'il avait atteint une sommité quelconque, lorsqu'il était parvenu au bout d'une carrière.
Madame de Béringheld, n'ayant pas assez de connaissance du cœur humain, ne concevait aucune crainic pour son fils; mais le père de Lunada voyait poindre un nuage à l'horizon.
L'amour du jeune Béringheld ne pouvait êlre un secret pour per- .sonnc : dans tout le village, il n'était bruit que de madame de Ravendsi cl du jeune Tullius.
Ces diecours parvinrent à l'oreille de Marianine; ils firent pâlir ses joues rosées. Elle aimait le compagnon de ses courses, elle l'aimait d'amour.
Si maJame de Ravendsi était pétulante, vive et sémillante, Marianine réunissait les qualités contraires dans un même degré de perfection.
Marianine, pâle de cette pâleur qui n'exclut pas les couleurs timides de l'innocence, Marianine, touchante et contemplalive, portée à la méditation par son caractère et par les belles scènes que, depuis son enfance, elle admirait sans cesse au milieu de ses montagnes, ne devait concevoir que des sentiments qui égalaient en pureté l'air raréfié que l'habitant des vallons a peine à respirer sur les cimes des Alpes. Elle était belle el grave,
A la voir tristement assise sur un rocher pendant de longues heures, chacun eût deviné que la première lueur d'amour qui brillerait à ses yeux éclairerait ses derniers pas dans la vie; qu'elle serait belle de toutes les beautés de l'âme comme elle avait toutes les perfections du corps.
Aussi son père et sa mère l'idolâtraient; elle était tout leur amour, leur orgueil, leur joie, leur vie.
Un instant ils eurent le chagrin de craindre que sa taille svelte, sa jolie taille pleine de volupté, de grâces et d'élégance, ne tournât; un savant chirurgien ordonna de faire faire au bras droit beaucoup d'exercice; alors Marianine devint une jeune chasseresse. Elle parcourait avec un arc et des flèches les montagnes solitaires qui bordaient le château de Béringheld.
Comme nul danger ne la menaçait, en ce que les gardes forestiers lui formaient une escorte sans cesse sur pied, elle se livra au penchant qui l'enlraînait vers les bois et les hautes cimes où ses rêves déployaient un vol plus hardi, dans un air plus libre et plus pur.
Béringheld et Marianine avaient contemplé ensemble les torrents, les tapis de mousse, les glaciers, le lever et le coucher du soleil ; Marianine aimait Tullius, elle l'aimait comme elle devait aimer, pour toujours.
Lorsqu'on apprit chez l'intendant que Tullius était épris de madame de Ravendsi, Rlarianine changea de couleur, et la mélancolie s'empara dès lors de son âme.
(Juc pouvait-elle espérer?
— M'a-t-il dit dit : Je t'aime, pensait-elle; ah! pourquoi me suisje lue.' pourquoi n'ai-je pas pris sa main el n'ai-je pas avoué que mes yeux le voient encore alors même qu'il n'est plus là ?
LE CENTENAinE.
Elle parcourut U's muntapiies, elle roparda les torrents qu'ils ti'aversaieiH jadis eusciiible; die opia ce rpii se passait dans le parc, elle imprima ses pas légers dans les sentiers alïectioniKÎs par Béiingheld. Elle s'assit sur la pierre où il était, lorsqu'un jour, au coucher du soleil, lejeune mailiémaiicieu lui dévoila, par un discours plein d'éloquence, les secrets du ciel : par quel accord et par quelles lois la terre tournait sur un axe immortel, tracé par l'imagination luimaine au milieu de ce globe, objet de tant d'investigations savantes!... elle croyait l'entendre toujours.
Ces lieux pleins de poésie avaient pour elle tous les charmes des souvenirs, mais lo souvenir pour elle était une arme ;\ deux trauthanis.
La mélancolie de Marianine décolora son délicieux visace, et dans \ ensemble de sa conduite un œil habile aurait découvert la tristesse de l'amour dédaigné.
Elle avait une telle couuaissaiicc de Béringhcld. qu'elle s'écriait :
— Ah! s'il le savait!...
Mais la fierté de Marianine prenait k dessus, et elle n'osait se traîner au château.
Elle s'était imaginé quel» laideur de Tullius le lui laisserait fidèle en le mettant à l'abri de la recherche des autres femmes :
— Son àme se sera dévoilée!... pensait-elle.
Aucun ami tendre n'essuyait ses larmes, car elle pleurait en secret, et les forêts, les torrents, les rochers, étaient ses seuls témoins. Sa voix ne se faisait plus entendre aux paires et aux chcvriers qui jadis s'arrêtaient pour écouter ses moindres accents.
Sa more devint inquiète; souvent sou père lui pressa la main en lui demandant si elle n'était pas malade, et elle répondait :
— Non, mon père.
Mais celte triste parole, dénuée d'expression, inquiétait encore davantage.
Bcriugheld ignorait l'état de la douce, de l'aimable compagne de ses jeux et de ses courses. Comment aurait-il pu l'apprendre? puisque, sans cesse à côté de madame de Ravendsi, il dévorait chaque saillie lancée par cette bouche charmante dont il imaginait que tout le corail lui appartenait à jamais.
Deux mois s'écoulèrent, et ces deux mois furent pour Tullius un long jour de bonheur : il se figura que toute sa vie se passerait ainsi; les idées de gloire fuyaient sur l'aile des rêveries et des songes, et l'amour avec toutes ses douceurs paraissait à Béringheld la seule chose digne d'occuper la pensée et le cœur de l'homnio.
Le père de Lunada aurait voulu que son élève ne mît pas toute son âme dans cette passion, et il regrettait d'être trop vieux, ce qui l'empêchait de guider Tullius.
Souvent le vieillard, l'arrêtant dans la galerie, lui disait d'un air grave que ses cheveux blancs et sa longue soutane rendait imposant :
— Mon enfant, malheur à celui qui met toute sa fortune dans un vaisseau avant d'avoir regardé s'il ira jusqu'aux Indes.
Mais l'œil de Sophie était si séduisant, son corps si bien fait, son sourire si fin!...
Sa mère, effrayée de ce que le bon père pressentait, lui disait quelquefois :
— Mon fils, les femmes ne sont pas tout dans le monde, il y a des harmonies qu'il faut observer, il y a des nécessités qu'il faut subir, et, lorsqu'on ne les a pas aperçues et qu'elles arrivent, on se désespère. Prends garde, mon fils!
Mais un geste de Sophie emportait tout... Sophie était si jolie!
Si Sophie eût dit dans ui. accès de gaieté :
— Béringheld me déplaît, brûlons-le... on le rcbAlira, Béringheld et ses antiques tours auraient été consumés.
Si Tullius eât appris que Marianine, cette jeune fille si louchante, se mourait, un coup d'œil et un geste de Sophie aurait arrêté la course rapide de Tullius.
Si Sophie avait dit : — Meurs pour moi ! Béringheld aurait tendu sa tête à la hache.
EnflD Tulliuj oubliait tout, jusqu'à son ancêtre, dont il ne parlait
plus, quoir,Me ù sou ;"ige on ne dût respirer que pour lechcrclier la vérité d'un pareil l'ait.
Désastres, — Madame île Ravendsi quille le cli5le.iu. — Douleur de TuWui. — Sa première entrevue avec Marijiiinc,
Si Béringheld avait une passion aussi violente pour madame de Ravendsi, c'est qu'il était bien persuadé que sa maîtresse la parla- , gcaii dans toute son étendue, et que rien au monde, autre que lui, ne pouvait l'occuper ni la toucher.
L'àme de Tullius était constituée d'une manière si forte, que l'amour satisfait, sans crainte ni espoir, heureux de loulc la béatitude du paradis, durait et ne paraissait pas devoir finir, bien qu'il n'aimât madame de Ravendsi que faiblement en comparaison de l'amour qu'il aurait conçu pour Marianine, si Marianine se fût présentée à ses regards au moment où il conçut l'amour et tous ses charmants mystères.
Le mois de septembre arriva : Tullius, pour la première fois depuis bien longtemps, était allé dès le malin se promener dans les montagnes, après avoir laissé la marquise seule dans son appartement.
Béringheld rentre au château en pensant qu'il va trouver son amie en proie à toutes les délices d'un voluptueux réveil : il se figure d'avance voir sa main errer nonchalamment sur un mol oreiller que le sommeil n'a pas encore abandonné; son œil, redoutant la clarté du jour, se fermer, s'ouvrir tour à lour; il savoure d'avance les douceurs de ces jeux innocents qui suivent le réveil, et que les plaisanteries, l'air moitié content, moitié boudeur, de la marquise, rendaient si charmants. Il marche, léger, heureux et plrin d'amour, en méditant ce qu'il fera : il arrive dans la longue galerie, cl, aussitôt qu'il y entre, les éclats de rire et la voix de la marquise se font entendre,
Béringheld s'imagine que sa mère l'a devancé ; il approche. Les sons masculins de la voix d'un homme résonnent dans la chambre et parviennent à son oreille.
Alors il ralentit sa marche, assourdit ses pas, et il écoute un long discours prononcé par un inconnu dont les expressions et le ton indiquent un homme d'une haute classe; parfois la marquise rit et paraît folâtrer. Béringheld croit entendre le frémissement léger des plus doux baisers.
Il approche, sans rougir d'épier ainsi sa maîtresse, parce que la jalousie est une passion basse qui ne calcule jamais, et ces mots viennent frapper son oreille.
— En vérité, monsieur le marquis, cet air de proscrit vous sied à
ravir!
— Vous trouvez?
— Comment donc! jamais vous n'avez été si séduisant... je ne sais si c'est parce qu'il y a longtemps que je ne vous ai vu et que vous avez pour moi tout le charme de la nouveauté ; mais qui vous reconnaîtrait sous cet habit de paysan.,. Ah!.,, ah !,,. ah !...
Là-dessus la marquise de plaisanter, le marquis de répondre, et il s'ensuivit une grêle de baisers entremêlés de rires que les saillies de Sophie provoquèrent.
Béringheld, stupéfait, reste dans cette galerie, immobile comme
une statue.
Celte scène lui prouve une intimité qui porte tout le cachet de celle qui s'est établie entre lui et madame de Ravendsi, Sa tête tout eniièrc se bouleverse, ses idées se brouillent et se pressent tellement dans leur tourbillon, qu'il n'a aucune pensée fixe.
— Comment! si je vous suivrais? cerlaini.mont. Aussi bien, disaitelle, je commence à m'ennuver dans ce château : il n'y a ni )>al, ni plaisirs d'aucune sorte, et, dans un exil, on change chaque jour de lieu, ou craint, ou espère, et l'on voit du monde ; ici, on m'eulerrerait...
LE CENTENAIRE
A ces paroles, Béringheld s'avance furicuj, et au bruit de ses pas la marquise s'ccric :
— Cache-loi, cachez-vous!...
— Comment, madame ! dit Tullius le visage pâle et les yeux égare?, comment...
Il s'arnao, et la voix lui manque à l'aspect de l'air tranquille de la marquise qui s'approche de lui, le serre dans ses bras, lui mut son joli doigt sur la bouche, cl l'entraîne en formant sa porte et en lui disant :
— Chut, Tullius!...
Béringheld, stupide et pétrifid, se laisse conduire, et la marquise est avec Ini dans le parc, sons un peuplier, avant qu'il ait eu le temps de se reconnaître et d'arranger ses idées.
— M'expliquerez-voiis, Sophie, dit-il en la regardant avec une rage concentrée et en refusant de s'asseoir à la place qu'elle lui indiquait, m'cxpliquerez-vous l'étrange scène qui vient de se passer?...
Elle se mit ù rire avec une grûoc mutine et fit un geste de tête plein d'une compassion maligne qui redoubla la colère de Tullius.
— Le rire n'est plus de saison, Sophie; quand on a flétri l'existence tout entière d'un homme, on doit, ce me semble...
— Mais, mon cher Tullius, vous êtes charmant. Ah!... votre figure est trop sublime de dépit pour que je le calme; laissez-moi jouir de ce spectacle... vrai!...
— Ce n'est pas par des plaisanteries que vous comptez me répondre, j'espère?
— Et s'il ne me plaît pas à moi de répondre? croyez tout ce que vous vous voudrez... Vraiment, vous êtes plaisant d'avoir une volonté!...
— Comment! cet homme paraît avoir sur vous les mômes droits que moi, vous seniblez l'aimer...
— Pourquoi pas? dit-elle avec un sourire plein de finesse.
— Et vous m'aimez!... et vous osez profaner le nom, le nom sacré d'amour ! Allez ! Adieu, madame, adieu ; puisque votre front ne rougit pas, puisque la colère de celui qui devrait vous êtes cher ne vous cause qu'un accès de gaieté, puisque ma peine, une peine qui va jeter de l'amertume sur toute ma vie, ne vous importe en rien, adieu!
La marquise riait toujours ; enfin elle s'écria :
— Quel sermon!... mais vous êtes pathétique en vérité; vous seriez admirable en cliaiie, et je vous conseille d'entrer dans les missions étrangères; vous prêcherez à merveille les infidèles.
— Quel est cet homme? demanda Béringheld d'un ton absolu et avec un regard qui fascina la marquise.
— Eh ! c'est mon mari !...
Cette phrase ot ce mot étourdirent tellement Béringheld, que le tonnerre serait tombé dans ce moment à deux pas de lui, il ne l'aurait pas entendu. La marquise parla longtemps sans qu'il comprît un seul mot.
Enfin, revenant de son abattement, il s'écria :
— L'h quoi, cet homme vous a aimée, il vous a épousée! vous vous aimiez donc?..
A cette considération, la marquise ne put retenir un long éclat de rire :
— S'aimer, reprit-elle, mais ce n'est pas nécessaire pour se marier. Oh! mon pauvre Tullius! vous n'avez donc aucune idée des choses de ce bas monde?
—- Oh ! bien bas! dit Tullius avec une expression sardonique. Quoi ! vous avez pu trahir un homme qui vous chérissait, qui vous a épousée! Ah !... que n'ai-je su cela!...
— Que ne l'avez vous demandé? répondit-elle brusquement.
— Ainsi, vous n'êtes point à moi!... Toutes les paroles par lesquelles vous m'enchaîniez n'ont pas été prononcées pour la première fois!... Nous ne marcherons pas toute noire vie ensemble !...
A ces mots, qui furent prononcés avec l'accent d'une profonde douleur, nue larme coula sur sa joue enflammée et il tomba dans une rêverie accablante.
La marquise le (it asseoir à côté d'elle et lui prodigua de touchantes caresses; elle lui parla longtemps pour lui expliquer, d'une manière plausible et par un discours rempli d'esprit et de considérations originales, les maximes qui régissaient la vie d'une femme
dans le grand inonde; elle lui dévoila la perversité des moeurs avec une telle bonne foi, en appuyant sa conduite sur tant d'exemples, que Bérinulield ne savait plus que penser.
Lo tableau qu'elle déroula devant ses yeux était neuf pour lui : la vertu peinte comme ime chimère, l'amour comme une illusion, le changement comme un besoin, la constance comme un ridicule, et le plaisir comme le seul guide à suivre. Rien ne fut oublié, et le discours de la marquise était une image fidèle de ce siècle de corruption, une belle CalUinaire contre la vertu.
Béringheld reconnut dans les paroles de Sophie un ton de conviction qui lui navra le cœur; il reconnut aussi qu'elle l'avait aimé de bonne foi, mais autant qu'elle pouvait aimer, et comme une femme du caractère de madame de Ravendsi devait aimer.
Tullius, rentrant en lui-même, s'avoua qu'il portait la punition d'être né trop tard, et, s'imaginani que madame de llavendsi faisait une exception, que le cœur tendre de cette femme ne chérissait que lui, s'il tomba dans un chagrin profond, du moins une consolation vint adoucir sa peine : il crut être le seul aimé.
Cinq ou six jours après, il fut témoin dans le parc d'une scène du même genre entre madame de Ravendsi et un autre inconnu, ami de M. de Ravendsi.
Il en demanda tristement l'explication : elle fut courte.
— C'est, dit Sophie, le premier amant que j'ai eu.
Tullius ne répondit que par un mouvement convulbif pareil à celui d'un criminel qui souffre la loriure, et qui, ayant enduré les premières douleurs, ne peut empêcher son corps de trahir l'émotion que lui cause le dernier coup.
Dès ce moment, le jeune Béringheld fut en proie à la plus profonde mélancolie : il tond)a tout à fait de ce faite de bonheur et de volupté où il s'était fait un asile.
Cet événement décidait pour toute sa vie de sa manière de penser. 11 jugea la femme un être trop faible pour s'élever aux sentiments de l'infini ; en un mot, il fut détrompé d'une illusion qu'il s'était créée et ce fut dans l'une des grandes scènes de la vie, et sur l'un des principaux sentiments de l'homme que porta son premier dégotît.
En effet, il avait parcouru une carrière immense ; il se trouvait au bout, et son âme vide éprouvait le malaise qu'un ambitieux ressentirait après avoir conquis la terre.
La coupe qu'il croyait remplie et inépuisable gisait, ne contenant plus qu'une lie d'absinthe.
Il se mit .1 maudire la vie ; rien ne l'émouvait : il recommençait chaque journée en répétant les mêmes choses avec un dégoijt insurmontable, et il ressemblait à une machine qui se meut par un mécanisme ingénieux.
Sa mère ne pouvait le consoler, et le père de Lunada se mourait en ce moment.
Béringheld, sans cesse au lit de son vieil instituteur, et témoin de son dernier débat avec la mort, le trouvait heureux, et, jugeant du peu de valeur de l'existence par l'aspect du chevet funèbre du jésuite, il raisonnait sur la vie comme un homme attaqué du spleen.
Le chevalier d'A....y, le marquis de Ravendsi et sa femme, partirent du château et se dirigèrent vers la Suisse, afin de rejoindre leurs parents et leurs amis émigrés. Ce départ ajouta encore à la mélancolie de Tullius, par l'indifférence réelle qui perça dans la tendresse affectée de la marquise.
— Adieu, mon jeune ami, lui dit-elle; j'espère que j'occuperai une place dans votre cœur.
Puis elle se mit à rire en montant à cheval cl dit à Tullius:
— Nous sommes au même perron où naguère vous m'avez vue pour la première fois ; en vérité, je voudrais qu'un peintre peignît votre figure d'aujourd'hui et celle de ce temps-là.
Cette légèreté fit mal au jeune Tullius; néanmoins il suivit de l'œil madame de Ravendsi jusqu'à ce qu'il la perdît de vue, et encore contcmpla-t-il longtemps la m.arque que son joli pied avait laissée sur le sable.
Le caractère que Béringheld manifesta dès sa plus tendre enfance le destinait à une vie malheureuse, et, marchant de dégoût en dégoût, il devait arriver au milieu de sa carrière blasé sur tout, après avoir tout parcouru, tout essayé, toul apprécié.
L'on juge bien qu'il dut être entièrement abattu par ce premier coup qu'il avait reçu sans défense et alors que lotîtes ses facultés se déployaient avec une énergie croissante.
LE CENTENAIRE
Ces événemenis jeicrenl dans Vàme de Marianine un faible éclair
L'm"iiour véritable qu'elle portail à BéringlieKl lui fit partagor sa mélaucolie, mais alors Marianine ne pleura plu> : son chagrin lui fut doux et sa joie céleste; elle pensa que Béringheld reviendrait dans les montagnes; elle y retourna pleine d'espoir, le cœur gros de consolations toutes prêtés pour son jenne ami.
Les échos, qui avaient oobliés;! voix, répétèrent quelques chansons d'amour; l'onde, qui ne vovail plus son visage, rélléchii quelquefois ses iraiu quand elle examinait si les roses renaissaient sur ses
Son ceil se fixait plus souvent sur le chitoau, cl elle aurait voulu que sa pensée, franchissant les espaces, allât souffler dans le coeur flétri de Béringheld une brise d'amour et de pitié qui ravivât son tendre arai, l'objet constant de ses pensées.
Voyez-vous sur un rocher désert, couvert de feuilles mortes que l'automne laisse tomber de sa pâle couronne; vovez-vous un jeune homme assis vers le soir sur une pierre antique? 11 contemple trisiemeiu l'aspect de cette soirée dont les événements sont en harmonie avec l'état de son cœur.
r La nature semble mourir, elle reçoit les adieux du soleil qui se relire , les montagnes simt rougeùires, le ciel est terne et n'a plus celle pureté iialique dont il brille en été.
— Si la nature s'enveloppe d'un crêpe, elle renaît au printemps, se dit-il; mais moi , mon àme cft ensevelie pour toujours , cl raniourn'existeplus pour moi. Le char brillmt et chargé de roses dans lequel je me voyais emporté s'est brisé pour toujours, la femme esl indigne de moi ou je ne suis pas assez souple pour elle... La vie est une déception, une minute, elvivre
Marianine.
Néanmoins, 5 l'aspect de la douleur de son ami. elle se repose sur son arc et son âme finit par s'identifier avec celle de luUius.
Marianine attend un sourire el un mot pour courir s'asseoir sur la mousse de la grande pierre où esl Béringheld : une larme s echappe de ses beaux yeux noirs et coule sur ses joues quand elle voit que le compagnon de ses jeux no lui dit rien. , . . ,
Alors elle dépose lonlo fierté féminine, elle s'avance, s assied près de Béringheld ; elle prend la main de Tullius et lui dit :
— Tullins, tu as du chagrin ! j'aime mieux pleurer avec loi que de rire avec tout le monde. , . .
Le jeune homme regarde Marianine avec etonnenient, mais il secoue la lote et reprend sou allitude mélancoli>»H;. — Ah! Tnlluis, je
préfère des injures à ion silence ! Dismoi , Marianine n'esi-elle rien pour loi? — Rien, répondit iristemenl Béringheld.
Marianine fondit en larmes avec cette ingénuité des enfants de la nature ; elle regarda Tullius d'un air qui disait • — Vois mon teint et mes lèvres décolorées: lu es cause de
celle pâleur
En ce moment, un berger de la plaine fit entendre les faibles sons d'une musique champêtre; les accents de cette flûte pastorale semblaient prophétiques : ils redisaient le refrain d'une chanson d'amour.
Marianine espéra.
— Tullius, dit-elle, tu crois avoir aimé?...
L'inforlnnc se tourna vers la jeune fille et fit un signe de lête qui peignait sa souffrance.
— 0 Tullius ! l'amour ne vit que de sacrifices... l'en at-on fait?...
Marianine s'arrêta ; elle craignit de trop exagérer celui qu'elle faisait en ce moment, el, ne pouvant plus soutenir l'aspcci du triste sourire d'un être qui ne l'entendait pas, elle lui serra la main, se leva,* et, versant des larmes amères, elle s'éloigna à pas lenls, en retournaut sa belle tête
UUC UJUIUIC, Cl Tf 1I«. .
ou ne pas vivre est indifi'érent Là dessus, il courbe sa tête sur
sa poitrine et il écoule les soas luiièbres de la cloche du village, car on Liiierrc le père de Lunada.
En cet instant, une jeune fille accourt vers lui, elle accourt avec une joie naïve et innocente qui se dévoile par ses pas bondissants qui ressemblent à ceux d'un * Xm qui rejoint sa mère; mais, lorsqu'elle aperçoit l'œil de Béringield, ce regard profond du desespoir tranquille el cette sévérité majestueuse qui résulte d'une mediialion dernière, elle s'arrête. . .
Une aimable timidité se peint dans sa contenance, et Marianine parait demandf r pardon, rjmme ,; elle avait offensé; loul en sollicitant la permis>ion dappro-Srr, son allitude dit qu'elle va se retirer, ma'S sa Cgure el l'enseuible de sa personne désirent le couiraire. ,
Béringheld revint seul au château : sa Iclhargie sombre effraya sa raère.
Béringheld aime Marianine. — Seine d'amour. — Il veut partir. — Il obtient un brevet. — Recommandation de sa mère. — Adieux.
Les paroles de Marianine, le son de sa voix, ses manières naïves, la beauté contemplative de sa figure aérienne, réveillèrent au fond
LE CI'NTENAIIŒ.
de l'àme de Béringliold des souvenirs piiissanis. Il friiiiiiieii s'apercev;int, an bmil de <|iiol(iuos jours, que loulcs ses facullcs élaieut abjorbées par Maiiaiiiiie.
Alors il pul comparer la difiércnce qui exilait eiilre un aiiiimr férilable et laiiiour factice que lin avait inspiré madame do lUi- VCll(l^i : cependant il résolut de ue plus se conlier à une cncr au-.si orageuse avant d'avoir des gages cerl ins d'un amour plus grave et plus durable que celui de la belle niarqui>e.
(Juelques jours après cette entrevue, il relourna vers la pierre couverie de mousse où Mariauiue était venue le trouver.
Kn gravissant la munlagne, il l'aperçut assise sur ce fragment de roclier. et la place qu'il avait lui -ujèiiie occupée était rcligieusoukiit respectée. — Marianini-, dil-il avec une crainte indélinissable, j'arrive entraîné par le charme de tas discours; j'ai interrogé monceeur.
j'y ai trouvé tonimage, et c'est loi que j'aime d'amour.
(!e furent ses premières paroles; elles tombèrent une à une. et il restait interdit en pressant la main de Mariaiiine.
Pour bien comprendre l'extase de la jeune fille en entendant ces mots, il faudrait dépeindre la scène magique qui s'offrait à ses regards : une paisible vallée au pied des Alpes, mu village posé avec élégance, une vue admirable, et une prairie colorée par les feux naissants du jour.
Marianine pleure de joie, elle veut répondre et ne trouve qu'un doux sourire qui brille à travers SCS larmes connue un pâle rayon de printemps.
— M.iis, pour>Hiivit Réringlield, saistu ce que c'est que l'amom''?
— Qi;and je le saurais, je voudrais l'iguorer pour te l'entendre décrire el apprendre de loi si je t'aime.
En prononçant ces derniers mots, Marianine laissait apercevoir qu'elle était convaincue de ce quelle mettait en question : la nature
apprend aux femmes cet art d exprimer ce qu'elles des mots qui semblent dire précisément le contraire.
— Marianine, aimer c'est cesser de vivre en soi. c'est ne faire dépendre toutes les affections humaines, la crainte, l'espoir, la douleur, la joie, le plaisir, que d'un seul objet; c'est se plonger dans l'infini, n'apercevoir aucune borne au sentiment, se consacrer à un être, de telle sotte, que l'on ne vive, que l'on ne pense que pour le rendre heureux; mettre de la grandeur dans l'abaissement, trouver de la douceur aux larmes, du plaisir à la peine, et de ta peine dans le plaisir; enlin rassembler en soi toutes les contradictions.
— Ali ! je t'aime ! dit tout bas Marianine.
— C'est, conliima Béringheld eu s'exallant, c'est vivre dans un monde idéal, maj-nifique et splendide de toutes les splendeurs, car on doit trouver le ciel idns pur el la nature plus belle ; on doit n'avoir
Le général Hunaparle. — P.ige3
sentent par
que deux manières d'être et deux divi>ions de temps ; car, les fleurs fussent-elles épanouies, le ciel fût-il de l'azur le plus pur, tout se ternit alors; le monde ne renferme (|u'un individu, et cet indi\iJu est l'univers pour les amants...
— Ah ! je l'aime ' nniiiunra encore Marianine.
— Aimer, cria Béringlield le visage en feu cl dépinyani toute l'é" nergie de son ùme, e'e>t avoir mille choses à dire quaml on ne se voit pas, et n'en exprimer aucune alors (|u'on est prèi 1 un de l'autre; c'est di)nner autml que l'on reçoit, mais s'elforcer mutuellement de donner plus, et combattre de sacrifices.
— Ah! je suis sûre d'aimer! répondit Marianine, dont l'expression extatique aurait pu faire croire qu'elle écoutait avec ses yeux. — ïu
aimes, Marianine?
dit Céringheld
— Oui, reponditelle en rougissant.
— Alors tu es dévouée à la peine et au chagrin, pour un coup d'œil, pour un mot douteux.
A ces mots, Marianine baissa lu icie eu pensant à la souffrance qu'elle avait ie>seijtie lorsque Bérini;held avait reçu si froidement et dans mi si morne silence les consolations rpi'elle était venue lui apporter.
— Alors , reprit Tu'.lius, tu l'es tellement confondue avec ini autre, qu'il n'y a pinstrace d'individualité en toi ; lu vis d'une antre vie que la tienne, cl cejiendant tu te sens exister par le lionlienrd'un autre; ilors tu abjurerais la croyance , tu quitterais ton père.
— Mon père!...
— Ta mère.
— Wa mère!...
— Ta pairie.
— Ma patrie!...
— Sur un seul de ses regard:., sur sou premier ordre; el la religion, la patrie, l'Iionneur, tout ce iiu'il y a de sacré, n'est pins pour loi qu'ungrain d'encens que tu feras fumer en son honneur. Tu renonces à tout pour son sourire...
— Oui, dit-elle en baissant la voix.
— Mais , reprit Béringlield, alors un tel anionr estl'cx.il-
taiion de toutes nos qualités sensibles; c'est une inspiration continuelle, c'est porter la i)oésie dans son cœur, dans sa vie, et s'élancer aux cicux en dédaignant la terre; alors on est capable des plus nobles efforts, des plus grandes actions, car l'amour ue vil que dans les choses extrêmes.
Marianine était .absorbée dans le plus doux ravissement ; pour Béringlield. quand son exaltation ne trouva plus de termes qui ne lui parussent incomplets, il tomba dans une rêverie profonde, son regard se noya dans celui de la tendre et conlemplalive Mari.mine, et un auguste silence servit de voile à ce moment plein de charmes où leurs deux ànies s'unirenlà jamais.
Leurs mains étaient entielacées; par instants ils se regardaient avec amour, puis leurs yeux erraient du ciel aux montagues el des montagnes à la vallée.
LE CENTPNVIRE.
Alors Bcringlicl.I rcconiuii les délices dos premières amours, eu griil:iiil que cln'i lui lame panicipail loiit eniiére à re cliarme r|ui s'enfuit comme la jeuuusse, cuuauo les nuages du ciel ou connue les Tisiiuis duu songe.
Mais il comprit aussi qu'il n'était plus digne de l.i jeune fille: celle Bensec Uiunni'iila smitaMir clia>tc et pU in dune noble^sc iucouime a ceux qui nai>Âcul dant le tourbillon bocial.
Li pauvre Marianine, après celle grande scène, enilirllic de tous les fein d'un cœur pur, cmyait airiver au leniple du bonheur.
Toul à coup DériiighcUl, confus, la regarde.
— Marianinr», tu es pure comme celle neige voisine du ciel, que rien n'a soudiée; Ion aine est la g(uitie de rosée que recueille une jeune (leur, cl moi je ne suis plusd gue de loi.
La jeune fille garda le silence, mais son reg.ird parlait en impro- Tis;uil toutes les ciuisuKitious de l'amour le pUi» lendre.
Elle ne coninrenaii rien, mais l'iuslinci de la lendresse lui faisait deviner que licringlicld élail afiligé.
Ce regard fil naître dans lime de Tnllius des sensations qui lui révélereii» loute retendue de la leud^e^se qu'il conservait pour la belle Marianiue.
Il en fui effrayé en songeant que ce prisme cblonissant pouvait se briser tout à c<Mip; et. jugeanl de Si-s cbagrins liilur.-. p.ir criui que lui avait cause madame de It.iveuilsi, il se leva |iar une iiispiraiiDii SKuJaiiie, et, saisissant la ntain de Maiianluc, il attira la svclte jeune fille sur son sein, la pressa avec force, déposa un b.iiser »nr ses lèvres, et. lui (lisant : Adieu ! il versa un loiicnl de larmes sur m's joues parées de I incarnat de l'espérance, puis il s'échappa brusquenieul en la Lnssaut en proiu à la plus vive inquiétude.
Elle vit son ami s'enfuir à travers les rochers; il délouruail la lêle souvent, ei reprenait eusuiic sa course.
Alors une vive douleur fit éprouver à la jeune fille les plus cruels lounncnls. car elle ne savait coiumcut s'expliquer cette brusque issue a nu si doux entretien.
Mari.mine revint à pas lents, et celle scène d'amour ne sortit jamais de sa mémoire
Béringheld retomba dans sa profonde mélancolie; toutes ses réflevinns. assûMbrics par celle sorle d'enqiirisine qui lui était naturel, lui prnuvèrcul que l'amcinr éternel était uue cliimèru, et qu'il se préparait un avenir de malheur.
Néanmoins l'image gracieuse de Marianine cl sa propre tendance à l'exallaliou conibailaicut furtement les craiutes et les arguments de Tullius.
Quoi qu'il en soit, il résolut de finir cette lutte en renonçant à jamais à l'amour, jn^qn à ce qu nin: fenmic lui eût donné des gages cerlaios de cette liddité qu'il exigeait.
Il se rendit quelque temps après chez Vérvno, qui était lie avec un des mcndiresdu Dirccloire, et il obluit du père de .Marianine «pi'il fit <les démarches pour lui procurer nu brevet d uflicier, ai.isi qu'une recummaodaiiun pour le général eu chef des années d'Italie.
Il demanda le secret à Véryno, et s'occupa des [iréparalifs du départ, en tachant de les dérober à l'œil pénétrant de sa inere.
J.icques Bnimel reçut une seconde fois l'ordre de se tenir prêt à accompagner Tullius, qui u'atteuJit plus que l'arrivée du brevet.
Marianine ne pouvait douter de l'amour de Tidlius; mais, lorsqu'elle a|.pi il ses piojels, elle versa des larmes bien ameies qu'elle dévora en secret.
.Madame de Béringheld ne tarda pas à s'apercevoir, comme le lui avait prédit le p<Te d>; Lnn:id a, que renfanl rpii à six ans passait dix fuis eu uue heure d'un jeu à nu autre, qui a hnil ne lioinait plus rien polir satisfaire .son ardeur, qui à douze dévorait les sciences, à div-huit ans serait las de l'amonr; que, altéré de gloire, il finirai^ par convoiter la puissance; et qu'a Irrote ans il njouriait de chagrin si quelque chose d'immense u'engloiitissaii alors son activité, sou ardeur pour l'inconnu et les grandes choses.
Aussi le bon père avaii-il dirigé l'esprit de Béringheld vers les scieuces natnri-lles. qui. orfrant toujours des découvertes sans fin, pourraient le tenir en luleiue.
Pour le moment, Tnllius en était arrivé à désirer la gloire, et sa mère comprit que rien au monde- m: l'empêcherait de quiller une vie paisible qui ne si rait jamais eu harmonie avec son earatlerç.
C«l w'iTi elle fil appeler son (ils, qui, toujours enseveli dans une
rêverie profonde, ne pouvait chasser Marianine de \a place qu'elle occupait dans son cœur.
Béringheld trouva sa mère assise au coin de l'énorme cheminée de sa chaiiiUreù coucher; elle ne se dérangea pas, cl. nimilranl du doigt à Tnllius une chaise placée à l'auire coin, elle le força à s'y asseoit par un mouvcnieiit ini|iéralif plein d'une soleunilé que TuUius ne connaissait pas à sa mère.
— Mon lils, vous voulez abandonner voire mère, votre mère qui vous aime tant !... Je le sais, dit-elle en apercevant un geste de son fil-, je ne puis l'emiiéiher, mais je dois inacipiilter il un devoir que j'ai juré de remplir. Le jour que je vims mis au inonde, le inysiéneux pi-oleeleur de ii lie famille m'a enjoint de vous redire en son nom des paroles que je n'ai entenilu qu'une luis sortir de sa bonciie, cl qu'il m'avait prévenue que j'oublierais jusqu'au jour on vous lémoigni riez hî de-ir de vous livrer à des d.iiigirs inévil.ibles : éconlezles, mon lils. Je vais vous répéter ces ménioiabUs p.iroles qu il m'est peimis de me rappeler aujourd'hui, par la puissance invisible qui m'a dominée jusqu'à ce jour.
Les voici.
A ce moment madame de Béringheld se leva, se recueillit, et dit avec une émotion visible :
t Je puis t'empCcher de mourir, mais je ne puis l'empêcher d'clre tué ; je ne puis veiller sur t.ii et te donner rimmoil.ilné que si tu L'onsi'iis à ne point l'éloigner du chàleau de tes peies, à moins qu'ailleurs le hasard ne nous lasse rcneuntrer. i
Madame de Béringheld se rassit et se tut.
Tnllius, en entendant ces sinpnlièies paroles, fut plongé dans un éloniieinent causé en [lartie parl'aspeel de ia profonde cunvicliuu do sa nierc et par l'enlhousiasiue (|iie dévoila son regard.
Il voulut la questionner; elle fit signe de la main qu'une émotion trop vive l'empêchait île ré|iondre.
La douleur que madame de Béringheld (cmoigna aurait sans douta arrOiésoii lils, beaucoup plus que l'avis bizarre qu'il eriit liniané de Béringheld le Ceuliuaire, ou de l'être qui poriail ce nom; mais, peu de temps après celle scène, TulM,u^ reçut de l'.ins nu brevci de capitaine et une leiire ires-flalteiise qu'il devait remetlie à lionaparte; alors son départ fut irrevocableineiil décidé, et il résolut de soutenir le choc que les adieux de sa mère cl ccuil de Marianine devaieui lui faire attendre.
Il est cinq heures du soir : madame de Héringlield est debout sur le perron du chàleau; elle regaide tuui-à-toiir la place que >oii (ils vient de quitter et le chemin qu'elle a p.ircoiirn avec lui : le cliatean, ia campagne, la nature, loi paraissent vales , elle n'est plus ot'i est son lils, mais sou àme le suit; les pleurs sillonnent les joues de celle liicre dé olée.
— Je l'ai vu pour la dernière fois, se dit-elle, je mourrai sans le revoir!...
Et elle rentra le désespoir dans l'âme.
Au dincr, quand elle verra la place vide de son fils, elle dira pendant plu>ieiiis jours (pi'on aille l'avertir; elle enirera dans sa chambre eomnie pour le chercher; la cloche de la grille ne pourra pas désormais être agitée sans (pi'elle tressaille; on ne tirera pas un seul coup de Insil d.uis les nioniagnes sans ipi'ellc pense à sou fils; les journaux seront lus avidement, et, encore |ilus souvent, sou oratoire la verra priant pour que la guerre épargne l'amour de ses fegards; elle n'aura plus qu'une pensée, et celle pensée sera trisie; enfin eilo ne vivra pas longtemps, parce que le chagrin la dévorera.
En ce moment elle pleure; elle ne pleurait pas quand elle a embrassé son (ils, parce (pie Tnllius a couvert le visage maternel de larmes sincères, et que lœil sec de sa mère l'a elfi.iyé; il a chancelé, mais le bruit du fusil do Jacipies la lendii à lui.
Alors sa mère l'a escorté jusqu'aux montagnes : elle n'était pas fatiguée en le suivant; ce n'est qu eu revenant que ses jambes ont plié sous le fardeau de sa douleur, car ces mots ; — Adieii, ma mère! relenlissent lonioiirs à son oreille, ainsi que le triste acceut et le bruit desdernierb pas de sou hls.
Pauvre mèrel...
Chaque nuit et chaque aurore verront ses larmes, et son ombre réi 1 uni; ici un soupir de toutes les mères qui ont connu de telles dunli iirs.
Une antre scène presque aussi terrible, — qtii osera prononcer entre ces deux douleurs 'f — attendait Tullius sans qu'il s eu doutai.
LE CENTENAIRE
La liniidc Marianine a pleuré snlilairemenl; elle n'a i>as iniporif.iii' snii jcuiu; ami de ses larmes, car elle a compris que sim amant dînait aifiii T la jjloire; alors elle a plenré, sans cependant vouloir le dflouruer de ses projets
Mais peut-elle renoncer à le voir avant son départ?
Won, non, elle vent jouir de la douleur de son dernier regard; et, jali use de l'ainour maternel, Marianioc, usant de l'adresse naliiielle aux amants, s'est inlorniée de Jactjues par (jucl chemin de la iiioulagne Bériuglield, suu cher Béiingheld, doit passer.
Le chemin se trouve situé noi) loin de celte roche, témoin de leur premier baiser : alors Marianine s'est échappée de la maisim paternelle; et, longtemps avant que Rériugheld soit sorti du chàlcan. elle est assise sur le banc de pierre; elle y attend le passage de son bieiiaimé, en prêtant r(jieille au moindre bruit.
On était dans la froide saison de l'Iiivcr, aux premiers jours du mois de janvier 1797.
Un reste de lumière blaue|iAlre, fruit des derniers rayons du soleil (|ui glissaient sur la neige, écl.iiiail le (l ml lU- la iiaHire : Marianine tremblait et brûlait à la lois; le torrent glané avait cessé de murmurer; les bergers ne ri'péiaient pins de joyeux refrains; tout était en harniDoie avec la situation de son àiuc : la nature sentlilait participer ,i son chagrin par ce manteau de neige, comme jadis à sa joie parles teintes pures et délicates de l'aurore.
Pendant que Marianine attend, les pieds dans la neige, Béringheld marchait virs les muntagnes en s'étnnnant de n'avoir pas vu cette M.irianine qui lui avait li moigiié tant de icnilresse, celle dt'seilion le confirmait dans ses lerrililes lé^ohilions d'oubli; et, (h'viiraiit en silence cet afirunl, il laissait parler Jacques, qui calculait les ilislanees cl les jours pour savoir à quelle époque ils seraient arrivés à Vérone, théàlre de la guerre, et s'ils pourraient prendre [lart à la bataille annoncée.
liéringheUI ijravit la montagne; alors ses pas sont facilement distingués et tnie voix douce s'écrie :
— C'ebtlui!...
.Après avoir pensé que Marianine l'abandonnait et avoir bu tout nn calice d'anierliiine, an moment où Beiingheld en éimis^it l.i lie, entendre celte voix à cette place fut pour lui une seiisaiion puignante.
En cet insiant la lune, paraissant à l'horizon, couvrit, comme par enehaiilemeiit, les vastes rochers d'une écharpe dt; lumière large et argentée, que les rellels des glaciers et des neiges diapraieiu des plus douces couleurs.
L'émeraiide, le saphir, les diamants et les pevics ornèrent l'aurore (le ce beau soleil des nuits, qui vint éclairer la scène des adieux du l'amour.
Marianine fit remarquer à Béringheld ce merveilleux spectacle, et ses yeux, pleins d'ainuur, suivirent la course de celle belle planète lumineuse.
— Tullius, la nature a toujours déployé ses richesses pour nous, elle applaudit;» nos amours.
— El tu étais là!... s'écri.-» Béringheld.
— Oui, j'y élais. répondit-elle, attendant le dernier regard que tii jellerais sur ta patrie, aliii de mêler à ce saint amour le convenir de .\iaiianinu, de .Marianine qui l'aimera toujours!!., qui t'aime, im peu pour elle, dit-elle eu souriant du sourire des anges, mais encore p|us jmui' toi!... qui te pardonne de préférer la gloire des armes à laipoiir, et qui a t;'iché, Tullius, de le dérober la vue de ses larmes.
— Marianine!... s'écria Tullius ébranlé, mais s'endurcissant pour ne pas le faire paraître , je réponds à lant d'amour que je veux roulilier, que ji- le là .lierai du niuius! Quant à toi, Marianine, je t'ordonne de ne plus penser à moi.
A ces mots la belle enfant se mit à pleurer en regardant son ami avec effroi.
— Mon Tullius, dit-elle, je t'aime!.,.
— Marianine, tu le crois, lu es de bonne foi en ce nioment; mais dans quelques années tu ne m'aimeras plus, et... j'ai r'évé un amour éternel! cet amour n'est pas dans la nalure de riiomiiie, qui reçoit à chaque niimite une nouvelle existence; ainsi ne cherche pas à lu'élre lidele... je ne l'exige ni ne l'attends de toi.
Marianine, loin d'être brisée par de si cruelles paroles, sembla trouver en elle-même les ressorts d'une énergie nouvelle, et, saisissaut Il main île Béringheld, elle s'écria avec une voix qui peut passer pour le cri sublime delà vérité et du seniiuiciit outragé :
— lii ringheld, par celle lumière pure qui va se couvrir d'un nuage, par ces rochers immuables, jiar cette place sacrée pour moi, par toute la nalure, je jure de n'aimer ipie loi! c'est sur cet aulel, éclairé par l'astre des nuits, que je me fiance, h loi pour jamais... Va, fÛt-ee dans vingt ans, lu retrouveras Marianine (idele, si la douleur d être séparée de loi ne l'a point fait mourir. Adieu!...
Et aussitôt la jeune fille, laissant parler tout son amour dans un dernier regard, s échappe avec la légèreté dune gazelle.
Béringheld resta tout éiiiii de cette sublime prniestatioii contre ses odieux suupi;uns, protestation que la jeune lille pr.>nonça avec un noble enihousiasine et que solennisait encore la sccuc majestueuse qui entourait les deux amants.
Jacques vit des larmes couler sur les joues du jeune soldat :
— Général, lui dif-il, à la gloire!
Et, marchant avec enthousiasme au pas de charge, il entraîna Bé-
rii.gheld.
XYII
lîilaille (le Rivoli. — Bataille des Pyramides. — L(> Centenaire aux Pyramiil,^».
Le -13 janvier 1707, an matin, Jacques et le eapilainc lîériiigheld arrivèreiil à Vérone, et Tullius 6e présenta sur-le-champ au génér.il en chef.
Bonaparte était à la veille de livrer la bataille de Bivoli; il coiisullail 1,1 carte, lorsque le jeune Béringheld enira dans son cabinet en piésentani la lellie du membre du Directoire.
Le général leva la lêle et resta frappé de la singulière physionomie do Tuiliiis.
Il lut la lettre, grava le nom et la figure dans sa mémoire ; et, quittant un insiant sa méditation guerrière, il se mit à questionner Béiiiiiiheld.
Nous ne ferons point parler ici Bonaparte; qu'il suffise de dire que. le général prit une lianli! idée de cette jeune lèle : il le plaça dans la quatorzième demi-brigade, lui donna an mut pour sertudre à son poste, qui était à Ilovina" et le quitta en lui disant :
— Monsieur, j'espère que nous nous reverrons. A demain.
Par ime circonstance des plus singulières, Béringheld justifia dès le lendiiiiain riioi-iiscupe (pie Bonaparte venait de lirer.
Le jeune sous-lieiiienant se trouva faire partie du corps d'armée qui, à la bataille de Rivoli, alliiqua sous Joubert la gauche des Autrichiens.
L'armée française était assise sur trois collines.
Une brigade fran(;aise défendait à droite les hauleiirs de San Marco, que l'ennemi s'effoiçait de reprendre; deux aiiires brigades occupaient les hauieurs de gauche, ap|.elées Trombalaro et Zoro, enfin la quatorzième brigade, celle de Bériughehl, fut por,ée au centre, à Boviua.
La bataille commença.
Les avant-gardes autrichiennes, déjà repoussées sur San Ginvanni, occupaient une bonne partie de nos forces.
Unbalaillon dans lequel se trouvait Béringheld, entraîné par l'ardeur du débutant et de Jacques qui ne cessait de crier : A la gloire!... s'avança pour emporter San Giovanni.
Ace moment, la colonne autrichienne de Liptay attaqua les Français de gauche avec des forces supérieures; et, prolilant d'un ravjii qui protégeait ce mouvement, les Autrichiens prirent en (l.ine une brigade qui, pour n'être pas coupée, fut obligée de rétrograder.
Alors la quatorzième brigade fut débord-e à sa gauche, et, r^i!r se reiranchcr sur la droite, qui se mainlenait, elle fui dans la ndcei,site d'abandonner la compagnie coininaudée par Béringheld.
LE CENTENAIRE
Ce dernier, séparé avec une poiiinée de braves, enlra dans San (iiov.inni par un elTort iiiuiii, ei s'y dcfondii avec une iulrépidité, une clialeur de courage, qui arrêtèrent les Aulricbieus.
Btiuaparie voyait la conséquence funeste que ce débordement de la gauche de sa ligne pouvait amonor.
Il quitta la droite et accourut poar réparer le mal. car il ne s'apistait de rien moins que deinpèi.Ucr une coloune ennemie de dé- Loutbor sur le plateau de lUvuli.
Apercevant l'ennemi déborder, il ne concevait pas ce qui pouvait faire nu obstacle à ce que l.iptay irionipliàt; et. tout en envoyant i infalig.ible Masscna avec sa trentc-di'u\ien>e brigade, lïonaparle, ayant laissé la droite cl le centre de l'armée qui iriompliaicut, exauiinait ce qui occupait lenucmi autour de San Giovanni.
C'était Bériiigliold qui défendait le village, et lierthier qui, à la léte delà quatorzième, maintenait celte position, en envoyant d'au- Ires bataillons pour soutenir Béringlicid. Masséua vint les dégager, et l'uu rétablit le combat par uue brillante résistance.
Berihier. M.isséna et Joubert présentèrent le jeune officier à Bonaparte, quand ce dernier arriva dans cet endroit pour cliaiigerde po- ^sitiou, par suiie de la retraite de l'euneroi,
Le général en chef sourit en reconnaissant le jeune liomme de la teille.
Celte conduiie ferma la bouche à ceux qui éprouvaient la tentation do iniinnurer de la nomination parisieune du jeune Béringheld au grade de sous-lieuicnant.
Ce fut à ce combat de San Giovanni que tout le bataillon donna à Jacques Butmel le surnom de Lagloire, qui lui resta.
Celle campagne fut terminée par la paix de CanipoFormio.
Le jeune CéringheM revint à Paris avec le général en chef, et il vit Ics liiinneurs que l'on décerna à celle armée de héros dont il avait fait partie.
Béringheld habita le brillant hoiel de sa famille : il y reçut le général eu chef, qui, des lors, nicdiiaii son expédition d'Egypte.
Il avait jugé Béringheld. et il ne lui cacha pas son dessein, en lui disant qu'il comptait sur lui en qualité de chef de bataillon.
Tullius fui ébloui de l'idée d'aller visiter celle terre antique et glorieuse, ei il accepta avec jcie l'olïre de son général
Le voici maintenant sous le ciel brûlant, sous le ciel d'airain de l'Egypie.
La bataille des Pyramides vient d'être livrée; il est neuf heures du soir ; le canon a cessé de gronder; les cris de victoire retcutisscnt et les rappels se font cutendre.
Le colonel du régiment de Tullius a succombé.
Bonaparte, témoin de la belle conduite de son aide de camp, lui a attaché les épauleltes du colonel expiré, puis il a ordunné i Béringheld de poursuivre les fuyards et de revenir bivaquer ù Giseh.
Les mameluks combattent en fuyant ; mais le terrain, surtout devant les fameuses pyramides, est jonché de leurs corps.
Tullius passe sans saluer l'antique monument qui fatigue le génie des ruines; tout entier à son devoir, il court, il vole et dissipe le reste des ennemis qui se reiirent au loin.
Lorsque Béringheld eut dispose son régiment, que tonle l'armée eut bivaqué, il retourna vers le général en chef, fit son rapport et a55i^la au repas où il reçut les louanges des divers généraux, et l'amical serrement de main, beaucoup plus précieux, du général eu chef, qui confirma sa nomination au grade de colonel, en faisant observer que Béringheld n'élail pas majeur.
Mais aussitôt que Tullius a rempli ses devoirs, il s'échappe, laisse 1 armée dormir, et revient vers le^ pvrainides, attiré par son génie cl son gijùi pour le grand et le sublime.
La nuit brille de tout l'éclat des nuits de l'Orient, et rien n'interrompit le silence auguste de la nature, si ce nest les derniers soupirs f.ue rcudent ks nian.eluks dépouillés.
A mesure que Tullius avance, ses idées s'agrandissent; ces énormes monumenu qu il a vus depuis le commencement du jour croissent encore a ses regards et dans son imagination; à peine s'il prend j.arde .lux cris des blesses, que l'on n'e»t pas encore venu chercher bU que I on a oublies.
il s'assied sur les débris d'un caisson et s'abime dans une rêverie 1 lofonde en contemplant ces orgueilleuses cimes qui diront éierncl- I ment que la fut le peuple d Egypte.
Ce spectacle, qui intéressera tous les hommes, ne devait être rien en comparaison de celui qui vint s'offrir aux regards de Tullius.
Il était plongé dans la méditation et ne voyait que cet audacieux sommet dont la silhouette éihancrait si nettement le sombre azur des cieux, lorsqu'un léger bruit se Ht entendre vers la base de la pyramide ; il lui sembla qu'elle parlait.
Il abaisse sa vue et n'ose en croire son œil .'...
L'être indéfinissable que Marguerite Lagradua, que Butmel, que sa mère, lui ont si bien décrit, est debout au pied de l'immense construciion, et le regard du vieillard semble dire :
— Je durerai tout autant !
Béringheld reste immobile de stupeur en le voyant disparaître sous le monument en eulrainant de chaque main un mameluk blessé.
Sans témoigner aucune émotion de leurs cris déchirants, l'impi* toyable vieillard les traîne dans le sable, qu'ils saisissent en vain.
Le vieillard achevait son quatrième voyage, et déjà les souterrains de la pyramide contenaient huit mameluks ; en ce moment, le jeune Béringheld s'approche alin d'examiner son ancêtre, si par hasard il revenait une dernière fois : tout à coup il entend des cris déplorables sortir sourdement de l'ouverture du vaste monument, et tout rentra bienlùi dans un silence solennel.
Une horreur indéfinissable s'empara de Tullius ; l'idée de la mort ne l'avait pas épouvanté sur le champ de bataille inondé de mourants ; et, bien que ces mameluks dussent inévitablement périr de leurs blessures, car ou avait emporté tous ceux dont l'étal laissait quelque chance de guérison, leurs cris de désespoir et de rage ne laissaient pas de l'émouvoir.
Ces cris, suivis d'un profond silence, remuèrent toutes ses fibres, et il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête.
Les hisioires racontées par Lagradna revinrent s'offrir à sa mémoire; l'idée que cet homme pouvait vivre depuis quatre siècles prit de la cousistauce, et cette tradition ne lui parut plus une chimère.
Au bout d'une grande heure, qu'il passa tout entière à réfléchir sur celte scène étrange et à contempler la pyramide, il vil paraître une ombre énorme qui se projetait en avant, et, s'élant retourné, il se trouva face à face avec un homme qui ressemblait parfailenicut au portrait de Béringliel-Sculdans, surnommé le Centenaire.
Le premier mouvement de Tullius à l'aspect de cette massc immobile fut de reculer de quelques pas.
— Le sort t'a protégé jusqu'à ce jour, mais il peut se lasser. Tullius ! Tulliusl il est encore temps de suivre mes avis!...
Ces mots, sortis de la l.irgc bouche de cel étrange personnage, vinrent frapper l'oreille de Tullius, qui resta cloué comme par l'effet d'un charme ; mais, quand le nuage étendu sur ses yeux se fut dissipé, il chercha en vain le grand vieillard.
Le Centenaire avait disparu.
Béringlield se frotta les yeux comme s'il sortait d'un songe, OU comme si l'éclat insolite de ceux du Centenaire les eût fatigués.
Il revint à son quartier en croyant toujours voir celte magniQque pyramide humaine pliant sous le faix de trois siècles.
Le feu sec et (lamboyant de son œil infernal, les mouvements lents et solennels de cet être bizarre, avaient tellement frappe son imagination, qu'il ressentait une fatigue nerveuse dans tout son corps.
Il arriva harassé, et dans son sommeil il retrouva le Centenaire.
Tullius avait trop bien reconnu les traits originaux et presque sauvages tracés sur le porlrail de Sculdans le Centenaire, pour se refuser à croire que c'était ce personnage qu'il avait contemplé la veille.
Mais, voyant mie impossibilité trop forte à ce que deux êtres se ressemblassent à uu tel degré de perfection pkysionomique, et en retrouvant cet être avec les mêmes cheveux blancs et la même caducité que Lagradna avait contemplée alors qu'elle élait jeune, Béringheld dm être en proie à la plus violente curiosité, car il ne pouvait plus douter de ce que son œil avail contemplé.
Celle aventure singulière attira toute son attention, quoiqu'il fût à l'aurore de ses désirs de gloire, d'ambition «t de pouvoir.
LE CENTENAIIŒ.
CdringhcM en Syrio — La peste de InfTa. — Encore le Centenaire— Tullius cil Ir-ince.
Cepeiitlant Bcringheld, emporte par le mouvemciil rapi(l(^ ili; lu piicrre d pnr !<■ torrent des idées di- gniiidenr qui rassaillaipiii, l'ut lire de S'-s méditations par les dangers croissants, par la néeessiié de se trouver sur les champs de bataille, el surtout par la détresse de nos armées.
Sans oublier le Centenaire, il n'y pensa plus aussi souvent.
Le pénéral en chef avait porté la guerre en Syrie, et' l'effroyable fléau de la pc^te se déehauiaii sur nos armées.
Un ancien couvent de moines grecs, situé sur une hauteur auprès de Jaffa, servit d'hôpital principal, et la garde en fut confiée au colonel Bcringheld.
11 déploya, dans cette charge dangereuse de ce danger qui n'a pas d'éclat, un courage vraiment liéroique.
Ce vaste monasière était ruiné, il n'en restait que l'église.
Ce fut là que l'on transporta les malades dont on n'espérait plus la guérison.
La nef offrait un spectacle où toutes les douleurs et tous les sentiments de la nature humaine se réunissaient pour élever un temple à la Souffrance.
Sur les carreaux disjoints, chaque pestiféré s'était fait une petite place.
Là, enveloppés dans des manteaut, couchés sur une paille infecte, ces Français, loin de leur patrie, se livraient au plus sombre désespoir.
Les figures livides de ces guerriers, qui tremblaient devant une •elle mort, furmaient le tableau le plus terrible qui se soit présenté à l'imaginaiion des hommes.
Les cris ne retentissaient que faiblement sous cette voûte qui jadis répétait les prières des caloijers. Aujourd'hui la prière est vaine, et lu voûte ne laisse point monter jusqu'à Dieu les vœux des mortels.
Le jour se glisse à peine par des croisées à ogives ; il répand sur ce vaste tombeau une faible lumière, el les cris des oiseaux réfugiés dans les sommités de ce bàtiiiieul trois fois séculaire se mêlent aux plaintes des enfants de la France.
L'un, dans un coin, appuie sa langue desséchée contre les parois humides, alin de trouver une fraîcheur qui calme sa souffrance.
Un autre, assis sur son séant, garde la même attitude : il se lait, ses bras sont croisés, son œil regarde la terre, et sa sublime résignation fait frissonner d'horreur, par l'ensemble imposant d'une douleur toute romaine ou plulôt toute française.
Il est âgé, il sait souffrir.
Plus loin, un jeune homme penche sa tète affaiblie; il va rendre le dernier soupir. Il a la main sur son sabre, il essaye de sourire, et e e sourire déjeune homme déchire l'àme autant que la sombre résignation du vieillard.
11 eu est un qui cherche la main de son compagnon d'armes pour pour lui dire adieu ; il prend celte main, il la touche, elle est glacée: son ami est mort ; i! va le suivre.
Un vieux soldat s'écrie douloureusement :
— Je ne verrai plus la France !...
Un je«ne tamboi'r répond :
— Je ne verrai plus ma mère!...
— A boire! del'can! crie un groupe altéré, qui se lève en masse cl réclame avec une fureur sauvage un faible allégement à ses mau^.
Non loin de ce groupe en furie, qui semble soulever le marbre 4'une tombe commune, on entend des guerriers qui lancent des quo-
libets et des plaisanteries, afin que le gi'iiie de la nalion apparaisse même dans la tombe.
Un concert de idaiiiles se môle à ces divers tableaux : il semble que chaque pierre parle, que chaque pilier réponde, et celte multitude de tètes eiidiilories et expirantes donne nue sorte d'image des enfers, une grande vision des palais de Satan.
Quelques-uns meurent en se serrant la main, d'autres en s'embrassant. Deux ennemis se réconcilient el ont l'un de l'autre des soins qui allendrissent.
On expire en crianl : — Vive la France! d'un autre côté : Vive la république! el ces cris de triomphe contrastent avec le silence de mort qui règne dans d'autres parties de l'édifice.
Pour compléter le tableau des seuliments humains, on voit de* soldats compter leur argent et le faire ré.-.onuer.
On aperçoit avec peine deux mourants qui se disputent de la paille on de l'eau ; d'autres qui s'empressenl d'hériter de ce que laisse leur voisin ; ils meurent en recueillant l'eau citernée, et ce précieux héritage passe de rang en rang jusqu'à ce que celui qui a le plus longtemps résisté l'ail absorbé avanl d'ex|)irer lui-même.
On respire un air de feu ; on n'entend que des soupirs, on ne voit qtie la mort, et cette morl pâle el aflreuse qui s'avance à pas lents.
C'est le palais de la Douleur : des mourants sur des cadavres.
Béringheld parcourt ce champ funèbre en versant le baume de» consolations; il est béni parles malheureux qui l'entourent.
An milieu de ce tableau, on voit une femme pleine de sensibilité qui s'est dévouée au ciilie de la souffrance, et qui prodigue ses soins louchants; elle apparaît comme une divinité, elle recueille une arapie moisson de louanges el de touchantes expressions de reconnaissauce.
Le soleil glisse quelques-uns de ses rayons mourants sur celle scène d'horreur; bientôt la nuit d'Orient vient apporter une fraîcheur accueillie par un conceri d'exclamations.
Béringheld est sorti; il regarde le ciel.
Son âme, brisée par l'aspect des douleurs humaines, cherche un instant de relâche; il s'assied fur une colonne en ruines, en attachant son œil sur le tas de morts que l'on sort du couvent el que l'on brûle.
A ce moment, une exclamalion partie du poste qui est à l'enlréc du couvent lui fait retourner promptement la tète, et il aperçoit le Centenaire se glisser dans l'.asile de la soulfrance, semblable à une ombre qui son de la tombe.
Béringheld rentre dans le monument pour cire létnoin de l'étonnément général produit par l'aspecl de cet être bizarre qi;i réns>it à faire taire tous les sentiments, les réunissant dans un seul qui n'abandonne jamais l'homme : la curiosité.
Le Centenaire est au milieu de ce temple de la mort; il place sur un débris d'autel un grand vase dont il allume le contenu, la flamme brille, et l'air se pm-ge des miasmes pcslileiiliels qui I épaississent; celte lumière bleuâtre se reflète sur le visage de l'inconiin. Le colonel effrayé remarque la chair cadavéreuse el les rides séculaires du vieillard immobile et muet, qui remue la liqueur enflammée ; elle change ratuiosphcre, et les mouvements, l'attitude de l'étranger, lui donnent l'air d'un Dieu.
Lorsque l'air est devenu pur, le grand vieillard parcourt les rangs en distribuant de faibles portions d'une liqueur contenue dans une grande amphore antique, qu'il lient sans peine el qu'il remue avec une facilité qui donne une haute idée de sa vigueur.
Béringheld n'osait le troubler dans ses fondions ; bientôt il tressaillit en le voyant s'avancer vers lui.
Son ancêtre a en effet visité chaque soldai, il esta dix pas de Tullins; il s'approche, et, lui jetant un sourire glacial, il lui dit :
— Imprudent I
Puis, déiachant le manteau bleu qu'il avait sur ses épaules, il en enveloppa son descendani, en .ajoutant :
— Avec cela, tu ne crains plus rien.
— Qui es-tu ? lui demanda le colonel stupéfait.
A cette interrogation, le vieillard regarda Béringheld de manière à le fasciner et à le rendre immobile; il lui lendit la main, prit la sienne, et ré|>ondit :
— L'immortel !
Celte voix foudroyante retentit sous la voûte, qui parut s'ébranler.
LE CENTENAIRE
Ou'ou ne s'cionne pas de la slupéfaclioii de lous ceux qui voyaionl celle olraiip' cn.';iliiro. car l'iumunc le \>\u< liardi se scnlail envahi |iarun senlinieiit ilomiiuUfiir t]ni seii bl.iil s'écliapprr du corp di; ce {ersoniiaje magique, cl dislillcr la terreur par un fluide invisible el péuëtraiiL
Néaiimoiiis, Bcringlield fil la déniouslratiivii de vouloir suivre le vieillard, qui se disposait à \isiier de nouveau clianue pestiféré : mais l'iuconuu. arr^latil le colonel par uu mouvement de main, lui dit de sa voix sépulcrale :
— Restez là ! moi seul puis maiutenaut parcourir celte enceinte.
En eiïei. il ordonna à la Temine. aux soldais el à touics les personue< qui n'étaient pas malades, et qu'il désignait par un mouvement iiupéralirde son index, de sortir !.ur-le-eliainp.
Il demeura seul avec les pestiférés, car il ferma la |H)rte.
Le groupe de cens qu'il venait de renvoyer entoura le colonel, qui, en proie À une rêverie prufonde, ne s'ap<'rct'vait pas de l'odeur insolite, inconnue et pénétrante, qui s'exbulait de son manteau.
Cliaenn regardait Tullins dans un silence curieux ; et l'impression produite par l'aspect de ce vieillard dura une partie de la iiuil, jusqu'à ce qu'un soldat s'écria :
— (luel regard!
— Il m'a fait mal. dit la jeune femme.
— Il vous ressemble, colonel, continua un adjudant. Béringlicld frissonna.
— Il a au moins cent ans, dit nu de ceux qui irausportaiunt les cadavres.
— ()ui est-ce? demanda une autre personne.
Bériogbeld ne répondait pas.
A ce moment la porie s'ouvre, le grand vieillard paraîl; il est accablé de f.itigue : son œil est terne, ses traits sont dée(nnposés. 11 pousse un soupir, cl, sans faire attention à ceux (|ui le lei^ardeut, il traverse le groupe qui se partage respeciucusonient, el il dit d'une Tuix éteinte :
— Ils sont guéris.
Puis il marche d'un pas lent vers le chemin de la montagne et disparaît.
Tremhlanls pour la vie des malade^, tous s'empressent d'entrer dans la nef de l'église : ini silence effrayant régnait, el, à la lueur du point du jour, on vil chaque soldat étendu.
On s'approche et l'on distingue le léger soufde dini doux sotiimeil; une leinle de santé, l'abience des douleurs, brillaient sur leurs visages moins pâles, et tous avaient au bras droil une incision critciale bouchée avec nue substance uoire, eu qui l'on reconnut d(i papier biùlé.
L'air e.st pur, une odeur légèrement sulfureuse règne dans l'édifice, et le spectacle terrible qui, peu d'heures avant, terra^-aii l'imaginatiou, a cessé tout à fait.
Un soldat s'éveille, se lève, prend ses vêlements, s'habille, et, liirsqu'on court à lui, lorsqu'on l'interroge, il ne ri'pnnd à rien, s'éloiMle des questions, ne comprend pas comment on lui a fail mmc Incisioi), el ne sait qu'une seule chose, c'est qu'il est guéri. 11 en est ainsi de lous. et les huit cents soldats sortent, se rangent eu baiaille, el baisent lous la main de leur colonel.
L'étonncmcnt le plus grand s'empara de ceux qui ne pouvaient douter d'avoir vu le vieillard; on se rendit au qiiariier général, où des récits plus ou moins fabuleux furent répandus sur celte apparition et sur celle nuit mystérieuse.
Tous les soldais qui avaient quelque alteinle de la malnlie se rendirent à l'église, el l'inlluence de l'air qui y régnait, celle des Ituides bieiifai-aols dont le vieillard avait chargé les murs, Creul disparaître les symptômes de la peste.
Ce fut vers cette époque que la maladie s'arrêta.
Le g'-néral en chef était seul dans son cabinet, lorsque le colonel vint lui fiirc part de cette singulière avenlure, en lui cachaol tonlefols ce qui concernaii les faits qu'il connaissait des son enfance, et ce qui se rattachait à sa famille.
— (]oloncl, dit le général en attirant Béringheld dans un coin, j'ai TU ce vieillard; ccst à lui que je dois... bien des avantages... ajonia le général avec ce regard perçant qui le distinguait du reste des hommes; mai'-, dii-il encore, vous lui ressend)lez, colonel!...
— C'esi vrai.
— Unel homme'... et(|iiel rog;ird' répondit Bonaparte. Ce sera la seule lois de ma vie (jne j'aurai lioniblé!...
Nous n'entrerons pas dans le détail des fails qui se pass^rent en France et en Europe depuis le retour de Bonapirie jiiMpi'à la guerre d'Iîspagne; seulement nous dirons succinciemcnl ce qui se rappoilcà noire héros.
On saii que Bonaparte affeclionna beaucoup ceux qui le suivirent en Kgypie.
Béringheld fut successivement nommé général de brigade el général de division.
Lorsque le consul parvint à l'empire, Béringheld lui servit souvent d'ambassadeur dans diverses cours de l'iîurope.
Te fui alors que noire héros, arrivé à un hanl point de puissance et de célébrilé, jugea par lui-même de ce qu'élail la vie des grands.
En aileignanl le but de tous ses vœux, il tomba d:1ns le dégoût des choses humaines, el il s'aperçut (lue, sur le pn-mier tn'me du nnuido, avec aillant de pouvoir el de gloire qu'on pouvait en désirer, on reslail le même homme qu'auparavaiil; que rien ne variait la vie; que, pour nous servir de ses expressiiuis, le boire, le manger, le ^omineil d'un souverain, élaienl idenli()ues avec ceux d'un pauvre hère, à la seide dilférence que l'un lioildans le criskd un vin empoisonné, el (pie l'aulne biiil Iranipiillcmi'iil dans le creux de sa main; que, si I un mange dans l'argent des mets exquis, l'anlre mange sans soneis, d.uis l'aiiiile, des alimcnls grossiers; que le lit de plume du premier el quelipiefois très-dur; qu'il ne désire plus rien quand i'aulre jonil du trésor des souhaits ipie son Imagination, sans cesse tendue vers ce qui lui manque, lui fail former.
Béringheld, privé depuis son départ du plaisir ineffabh! de voir sa mère el .Marianliie, se livrait d'avance à la joie suprême qu'il éprouverait en jouissant de leur surprise, quand il si^ irouveraii euire elles deux et dans le château, avec les marques de pouvoir et les insignes de ses dignités.
11 brûlait le pavé avec les roues de sa calèchi', afin de ne pas perdre un seul insiani : ne s'agissait-il pas de revoir sa mère, la plus tendre des mères?...
H arrivait à G... lorsqu'un courrier, envoyé par le préfel Véryno, lui appiil que madame de Béringheld venait de mourir en prononçant le iiiim de Tullins, se plaignant doucemenl dii ne pas l'avoir revu, el disant (pie la morl lui avait semblé bien ainén\ Marianine avait été eonstaiiiMii'iil au cbevet de la mère de so)i bien-aimé el n'avait pas cessé de prodiguer à madame de Béringheld les soins d'une fille tendre et dévouée ; du reste, elle n'écrivait pas une ligne au général.
Au moment où Béringheld clail livré à la plus profonde douleur et se reprochait de n'avoir pas écrit à sa mère pour la prévenir des courts inslants de séjour à Paris que ses missions, ses importantes fonctions, lui permirent rarement, el qu'il ordoimait de se diriger viTs Béringheld, un autre courrier, dépèehii par le souverain, lui remit une dépêche qui le rappelait snr-le-ehamp ii Paris, où le monarque le souhaitait pour lui donner des instructions el lui confier le coinmaudemenl d'une armée en Espagne.
Ce message surprit Béringlicld, qui était tombé depuis quelques mois dans une sorie de disgrâce auprès de l'empereur, à propos de cette même guerre à laquelle il s'élait montré ouvertement opptfsé.
D'une aulre part, il vil dans celle déi'ision impériale une preuve d'estime, el il partit pour l'Espagne avec rid(;e d"y périr dans un combat, et de terminer glorieusemeut une existence qui lui éiail devenue à charge.
C'est ici le lien de fiire la remarqin^ que cette maladie morale s'empare lonjours des àines telles (pie celle de Béringheld, lorsqu'on arrive au point d'élévation où il se trouvait assis.
11 se voyait im des plus riches propriétaires de France, et il ignorait lui-mèine r(:tcndue de sa furlune; il ne comiaissail pas de plaisir qu'il ne pût atleindre; il était rassasié de pouvoir; il ne prenait de l'amour que le plaisir, et son illilsiration lui donnait fort à faire.
Ix's sciences humaines ne lui ofl'raienl plus rien; il faut cependant excepter la chimi(!, qu'il n'avail |)as eu le temps de cultiver.
Dans de semblables circonstances, cl pour une àme comme celle de liéringlield, la vie n'élail plus qu'un mécanisme sans prestige, une décoration d'opéra dont il n'apercevait que les ressorts el lus mai lunes.
Alors, lorsque toute curiosité est salisfaile, que l'on est au bout
LE CENtENAIUE.
ùe ses dc'sirs. le bonheur est murl, la vie sans charme, cl la lomhe ost un a>ile (lé»irû.
La niiiil de sa rncre rcinliruiii-siil encore toutes vos ri'flpNiiiii'^. et il partit ddiic en 18.. ponr l't-ii.ignc, avec la ferme vulutité de laisser suu curps sur celte icrre orgueilleuse
Combat dcL"*. — Slnl.Tlic du rfn^nl. — IlistoTC de l.iji>nne Espagnole. — Le géucral à la muil. — Fia de ses ojéiuoircs.
Le courage audacieux de Béringheld et la bonté touchante que dépiiiiciil Ions ceux dont Imiuc est ^illaqnéo pur citie siiipiiliore maladie ipi'ou appelle aujuurd'liui le spleen lui coneilicrcnl l'amour des soldais.
La mort ne voulait pas de lui et refusait une offrande présentée si souvent et avec une opiniâtreté si soutenue.
Bonaparte était en Espagne et dirigeait lui-mOme toutes les opérations.
A une affaire, la dernière à laquelle il assista, Bcringlield acheva de se dégoûter de la guerre.
Les Espagnols, réfuiiiés sur une mont;igne qui n'avait qu'une seule nenie accessihle, la balayaicul par le feu soutenu de deux batteries Labilcineul placées.
Ce point ain'i défendu était un obstacle aux prnji is de liomipirie, qui Yoiikiii rendre complète la diT.iiie de l'cunenii; l'opiuiàtrc ré- 6i^lance des E>pagnols paraissait l'irriicr vivcnicul.
Qiiaire f(U'- les greir.idiiT'i de sa garde étaient nionlés, mais qu.itre fois Ils étaieut revenus décimés et rcnouçaut à celle dangereuse tentative.
Au ninmenl où Bcringhekl, à la tète d'un corps d" cavalerie polonaise, arrivait anninicir la (li.ronlc d'une partie opposée, lîmiaparte ordonnait à l'élite de ses oflieiers de le suivre, cl, poussé par une sourde rage, il se dirigeait vers la hauteur.
— Qu'on ne me parle pas d'impossible, rien ne doit être impossible à mes greiKulirrs! disail-il d'uue voix sévère au chef qui venait excuser ses soldats.
— Sire, répondit l'officier, si vous l'exigez, nous allons y rclourner et mourir !
— Vous n'en êtes plus dipnes!... c'est à mes P(donais qtie je réserve l'honneur d enlever celle batterie. A vous, Déringlield!...
Un hmnme méchant aurait cru que Bonaparte vuulail se défaire d'un général donl le génie transcendant l'inquiétait.
Sur le d -sir de son souverain, Bériogheld fait signe à sa troupe et gravit la inoiiiagne an galop; il arriva avec vingt honones sur le plateau, où il massacra les Espagnols et s'empara de la batterie.
Le reste du détachement couvrait le chemin.
Celle charge lit tressaillir l'emperenr et son état-major. Mais lorsque liéiin^lield revint aiipie^. de lloiiaparle avec lé reste de son détariiiiiieiil. Il revint avec If gcrinc d'une maladie mortelle, allumée par roiuolion e\lr.iord;iiaire que lui causa cette moisson de braves s.ori:!C- iiiulilciiienl ; car on ponv.iil cerner la monla,;;iie et bloquer le» l.s{i.igiiaU qui scruieul morts de faim, ou bieu auraieul été forcés de ^e rendre.
On lai-sa Béringheld et une grande partie de sa division à cet endroit: le général resta aux prises avec une midadie que les médecins de l'armée déelarérenl mortelle.
Ses soldats. Consternés, furent (ilongés dans la douleur à cet arrêt qui circula daus la ville; chacun pleurait uu père, et les ofLciers tm ami.
Avant que le géiiiMal tombât mal.ide, il s'était singulicrempiit intéressé à nue ji-nne E-pagiiole; et fcudaul sa maladie il en deinaud Jl souvent des uuu-velles.
Elle demeurait dans la maison voisine de l'hôtel du général.
lues aviit aimé un jeune ofOeier français avec louie l'ardeur des filles de lEspagne.
Le fii're d Inès, fanatisé par la présence de l'ennemi sur le sol de sa pairie (il le sei iiii'iil de massacrer loin j'rançais ipi'il rcneoiilrerait armé ou désarme, jeune ou vieux, ami ou ennemi.
Don Ci(>gorio assassina l'amaut de sa sœur au moment où ce dernir sortait de sa maison.
Inès entendil le dernier cri du jeune Français et recuciUit son dernier soupir.
Elle devint folle ; sa folie n'avait rien que de touchant.
Constamment assise sur un banc de pierre, i la place où son cher Frédéric succomba, elle regardait l.i tache que son sang avait imprimée sur les carreaux de marbre blanc et ipi'elle n'avait point permis qu'on enlevai ; elle ne prononçait pas nue seule parole. A onze heures du soir seulement, elle jetait un faible cri et disait :
— Crégorio... ne le tue pas! grâce!...
Apres avoir prononcé cette phrase solitaire, elle pleurait de nouveau eu silence.
On déposait des aliments sur la fenêtre de sa maison déserte, et elli- n'y touchait jamais que lorsqu'elle ne pouvait plus supporter la faim.
Elle ne faisait aucun mouvement, gardait la même atiitude, laissait ses beaux cheveux épars ; jamais elle ne soulfiil qu'on lui enlevât sa rolic tachée de sang. Semblable à la statue du désespoir, elle souriait irislemenl à ceux qui la (|ueslionnaient ou qui s'aiiélaient ; mais ce sourire était le niêinc pour tons et portait ee cachet d'aliénation qui déchire lame des gens les i)lus insensibles.
A toute heure de jour el de nuit on la voyait assise à la même place, et. si par hasard elle s'en i'loi;;nait, c'éiait pour aller à la porte par hKpiel'e elle iiilrodnisit Frédéric; et là. paraissant écouler, elle tendait son joli cou de toutes ses forces; son oreille avide écoutait un bruit Imaginaire pour loot le monde, mais qui s'était gravé dans son sonven r, el ses yeux errants sur le jardin clicrcliaieut à voir uu objet souhaité. Au bout de i|ueh|ues instants elle s'écriail :
— La porte se ferme ; le voilà.
El elle s'élançait, puis elle croyait tenir Frédéric dans ses bras : elle l'embrassail el le conduisait vers sa chambre; mais alors elle jelaii ou clfrovable cri, el, détrompée, l'ceil sec, le visage décomposé, elle revenall à sa place.
Dans le jour, on la voyait quelquefois, mais rarement, regarder à côté d elle comme si elle eût aperçu sou ami : elle le contemplait aiieutiveineul.
Son Q'il terne reprenait de la vie et de l'expression : rien n'était cionnaiil comme ces passages rapides de la vie à la mort.
De vague el d'indéfini, son regard, par des teintes insensibles, arrivait à exprimer tout ee que les souvenirs de l'amour pouvaient lui donner de plni tendre et de plus exalié; puis, par des dégradations imperceptibles, il rede\enait terne ell'ou.
Un soir, le général, prés de suceombir sons l'effort croissant de la maladie, demanda des nouvelles de cette jeune martyre de l'amour.
Un oflicier lui répondit que quelque chose d'cxiranrdinaire s'élait passé la nnil dernière daus la maison d'Inès; que, depuis le malin, elle répélall :
— Quel lell!... c'est un lustre infernal et éblouissant I... c'est le diable'... Ninqiorlc, je deviendrai sa servaule, puisqu'il va me faire rev. ir Frédéric...
Puis elle avail mis une robe brillante, elle arrangeait ses cheveux, el 1 oflicier ajouta qu'il venait de la voir d.ins la pins somplneiise parure, regarilant sans cesse daus la rue avec une expression délirante ci disant sans cesse :
— 11 ne vient pas!... il ne vient pas encore!.;.
Des nuages noirs obsrurcissaicnt la nuit splendide de l'Espagne; la [daine où e-t silnée Aleaiii se Cohn-ail d'iuie Iciale soMilir\ nne ch.ilcur élonlfanle jetait sur la terre un maiileau pesant, et l'on avail ouvert les croisées de la thambre du général.
L'oflicier venait de finir le court récit de la nouvelle folie d'Inès, el il était parti après avoir serré la main brûlante du général.
En effet, ee colonel ayant remarqué la profonde alléralion des traits de Dériogheld, qui, pemlanl ce discoms, éla:l aux prises avec la mori, sentit que ce spetlade était trop pénible pimr loi, et, u'ayaul pas le courage de le sonleuir, il quiila celle chambre lu-
LE CENTENVroE.
ncbre où il ne resla pins que deux cliinirgicns qui se jeiaicni un rog.\rd d'inqniélnde el do désespoir.
(!elle f;il;ile nouvelle, que roflieicr supérieur annonça dans I'Ik^IcI. y répandit la cousirnialiun.
La rnur se remplit d'une foule do soldais et de monde.
On soupirail en silence en inlerrogcant de l œil et du geste un des chirurgiens qui se trouvait à la fencire.
Le général avait encore uu reste de connaissance, et son ànie faisait encore ses fonction?; dos vestiges de pensée el de souvenir erraient dans sa lèlc sonifianle.
Au milieu de celle scoue. un grand homme d'une sialure colossale se présente à la porte de l'hôicl, s'avance d'un pas lonl on cachant sa léto énorme sous uu manteau de couleur brune; il traverse la foule, monte l'escalier, el Il . entre dans la chambre du général, dont les yeux se fermaient.
Les deux chirurgiens sout glacés d'épouvante à l'aspect des niouvemeuls lenis et indécis de l'élranger, mais surtout par l'impassible rigueur de ses traits et linferuale splendeur de ses yeux.
Le vieillard s'ap-
firochc du lit, tàle e pui;ls du malade, el anss lôl se dépouille de son manteau el arrose la chambre eu répandant des guuiics d'une liqueur contenue dans une fiole : aussitôt un froid pénétrant se glisse dans l'air, cl le général, qnimourairaccablé de chaleur, ouvre les veux.
La preiriièru chose qu'il envi^age, c est lo front sévère de sou ancêtre; il tressaille el s'éciie :
— Lais-ez-moi mourir, je le veux !
— Eofunt .'... répondit avec une expre>sion de pilié la grosse voix souro'u et caverneuse de l'éi ranger, je veux que lu vives!... On ta dit que je puis l'empêcher de mourir, mais non d eire tué.
A ces mots, le général se met sur son séant cl regarde son ancêtre en lui demandant : — Eics-vous Béringheld le savant, né en 1450 e>t, je consens à vivre pour vous «îonnaitre !...
Sans répondre, le vieillard agita ses cheveux blancs, par un lent mouvemeui do tête; Béringheld «'•ui voir errer sur ses lèvres cautérisées au milieu le léger i-junre que l'honmie que l'on flalle ne peut s empêcher de laisser paraître.
— Dans deux heures je viens te sauver!... dit le spectre en imposant ses mains sur le crâne du général et en dirigeant sur celte parue le double éclair de ses yeux llamboyanls.
Lu calme profond s'empara de Béringhild, et le vieillard, en s'en allaiit, ordonna aux deux chirurgiens de rester tranquilles cl d'em- Pécber qac qni que ce fût enlrài dans la chambre.
Les cbiroi-fnens cherchèrent les traces de la liqueur qui venait d èlre rcpanane.
Ce fut en vain.
Le grand vieillard s'enveloppa de son manteau, el, cachant sa tctc chenue sous une espèce de eapnehon, il sortit de l'hôtel.
Il se dirige vers la croisée où la jeune el belle lues, le sourire de respérance sur les lèvres, atlondait avec impatience.
Il se place en face de la folle, dérange son capuchon, et la fixe par un de ces regards absolus qui attirent el dominent.
La jeune fille devinl pale comme la mort, regarda une dernière fois, la tr.iee du sang de Fiédéi ic, el, comme elle la regardait longtemps, le vieillard, las d'attendre, lui cria lenteiiienl de sa voix sépulcrale :
— Que t'imporleî... n'est-il pas mort? Enlends-lii? il est mort,
mort I... Viens que fais-lu dans celte vie'.'...
Inès baisse la télé, ouvre la porte, la fait tourner sur ses gonds, qui depuis six mois n'avaient pas crié, el elle suit le vieillard.
Deux habitants furent témoins de celte scène singulière
A ce moment, la colonne de Lipl.iy itta<fua les KrundJis — P.ij,'c 35.
Si cela
Il est deux heures, l'orage a cessé, la nuit a repris sa solennité; le grand vieillard entre dans la cou r de l'hôtel du général : la cour est vide, il monte l'escalier, il rencontre les deux chirurgiens éplorés qui l'arrêtent ellui font s'giie d'écouter.
L'affreux ràlcnieiil de la mon releuiissail dans l'esl'alier; le jéiiéral inniirait!
Hri un saut rapide comme la pensée, le vieillard est an chevet de Béiinghcld
Les chirurgiens étaient restés dans l'escalier; ils furent témoins de la sortie du Centenaire, qui tenait entre ses mains une fm'e qui paraissait vide. Le vieillard ne reparut jamais dans le pays.
Les chirurgiens el le médecin trouvèrent le général endormi. Bientôt il se réveille; mais il ne lui reste ancnu souvenir rie ce qui s'est passé, seulement il sait que le milieu de ses lèvres a été brûlé, cl il y porte souvent les mains.
Trois jours après, il passa une revue de toute sa division. Ou lui donna un grand rep;is par le(]uel l'armée qui se trouvait sous ses ordres voulut célébrer la guérison miraculeuse de son général.
Ce fut alors que l'on instruisit Béringheld des singulières circonstances de sa cure.
Des soldats avaient aperçu pendant l'or.'gele grand vieillard guider Inès vers une caverne; il en était sorti sans sa )euue compagne : elle
LE CENTENAIRE
lie reparut plus. I^s idées les plus horribles errèrent dans l'àino du gdritjriil.
Qualic ans s'écoulèrent sans qu'il revit son ancélre.
[ri sn tenninaieni les mémoires de Bériiiglield. Voici ce qu'il .nvait ajouté aviifit de les renicllre an iiréfel :
« I, éln^ (loiil il a élé qnc>Miiii hier est ah-olument le môme que celui que j'ai remontré aux l'yianiidcs. à Jaffa, et qui m'a s:invé la vie en E^papiie.
• Il ei\l mieux fait de me laisser périr, car la vie m'est à charge, et je ne vis plu> (pie pour découvrir cet étonnant mystère.
« Fatigué des grandeurs, du pouvoir, de tout, je vais remettre ma démission entre les mains de l'empereur, et m'adouucr avec ardeur à reehcrclier cet élie bizarre dont la vie est uu problème. »
El en lui-même il avait ajouté :
— Si je ne réussis pas à le résoudre, je retourne h Béringlield , et si Marianine est fidèle à son énergique serment de la numtagne, je vais lui porter une àme régénérée et la récompense de son ainoiir.
En achevant ce manuscrit, les magi>trats se iroiivèrent en proie à un singulier sentiment d'horreur; ils
CKiyaient voir le vieillard, et ils se regardaient les uns les autres avec l'ev pression de la peur.
Lorsqu'on se relira, le préfet réclama le silence le plus absolu sur celte lecture.
On Gt une copie du manuscrit et il fut envoyé au général Béringheld, avec la relation des événements qui s'étaient passés .1 Tours , afin qu'il transmit ces doenmciits au ministre de la police générale. ?ious allons suivre le général pendant la route qu'il tenait pour aller à Paris.
Sur le désir de son souverain, BuiuK-hc-ld fait signe à s.i tnnipo... — P:
Toujours le grand vieillard. — Le général le rejoint. — V^e cliiiteaii ruiné et son propriétaire. — Histoire d'une jolie femme noontée par un postillon. — Le général approche de Paris.
Par la lecture de l'exposé succinct du caracière et des événements principaux de la vie du général Tullius Béringheld, ou voit de quelle
nature étaient ses réllexioiis lorsqu'il s'assit sur le haut de la montagne de liranuiionl.
liien lie l'aiiachait plus à l'existence, si ce n'était l'espoir de retrouver Marianine, car celte .àme déshéritée de ses espérances de tout genre aimait à se reposer dans l'espoir consolant d'un véritable amour.
Mais lorsqu'il eut aperçu le vieillard, lorsque les srèues dont la ville de Toni's fui le Ihé.ilre Ini monircreiit ce qu'il iKuninait sou aiirêlre d'une manière posilive; qu'il fut coiivainen (pie e'élait un homme exiraoïilinaire à la vérih', mais enfin uu hoMviic pnrenieni et simplemilit, les idées du général prirent une anire direeliou, et Marianine ne devint pins chez le eoiiile de Béringheld qu'une pensée
secondaire; l'idée principale de Tullius fut la recherche du singulier pouvoir, et surtout du secret de la longévité de cet être bizarre.
Tandis que la berline du général roulait vers Paris, ses ré(le\ions prenaient donc une autre teinte moins sombre, moins fuiiehre, et il comiTiem.ait à repren- (lr(' intérêt à la vie.
l'nis il apercevait un champ immense où ses recherches ne s'étaient pas encore aventurées.
Ce champ si vaste élait celui (icsseienees naturelles, dont les bornes indéfinies laissent toujours l'esprit humain dans l'espoir d'une découverte , même après avoir .'Oiilevé quelques coins du voile dont s'enveloppe la nature.
En effet, le général ne concevait la possibilité de l'exisleiice (lu vieillard (|ue par le moyen des secrets d'une science pour laquelle le mot impossible nu p!us de sens.
Mais le dernier événement dont il avait élé témoin le faisait frémir, et il n'osait s'enfoncer dans l'abime des pensées horribles qui naissaient à ce souvenir. Il commentait les paroles de sa mère; il comparait entre eux les divers effets que le vieillard produisait, et il arrivait encore à penser que sou ancêtre joignait au pouvoir de prolonger sa vie des pouvoirs encore plus extraordinaires.
L'on sent combien les réllexions d'un homme doivent devenir pro fondes à l'aspect d'une immortalité physique et devant l'espéranco de nouveaux pouvoirs qui lui promettent un empire absolu sur les choses de ce monde.
Sur un esprit faible, de pareilles idées conduisent à l'aliéuatioo, et le père de Béringheld y avait succombé.
Mais il est de fait que notre àme reçoit une atteinte grave d'una
telle connaissance, et il n'est pas un seul homme «lue l'espoir d'uns
découverte, même de peu d'importance, n'ait pas agité forte
ment.
Eu proie au nouvel ordre de choses qui venait d'allumer chez lui
LE CENTENAIRE
une passion qui, cetce fois, dotait ab^orlipr lonie «a vie, Dériuglicld ariiv.i à M.iiiitriion, plongé Jans une [irofiMulo rôvi-ric.
Il siirlit lie sa v.iluro ponil.inl que l'on iliaii^i'ait de clicvau\. et il eulemlit alors dans l'criirie nno cooveisatioii onire doux po>tilloii^. et cette euuvcrsuliou était de njture à rinléres^cr vivclUtnl.
Elle avait lieu entre un vieu\ postillon qui revenait et un poflill'i" pliii jeune qui préparait, pour uu caïuaraUe, lus chevaux «losliiioj au (iéueral.
— Je te dis que c'est lui!...
— B:di! c'est impossible.
— Je l'ai reconnu, il n'clait pas changé, et pas uu de ses chc- Teux, blancs couinio le tuvau d une pipe neuve, n'a liousé; sculenienl ses yeux m'unl <enililo plus n'nfouré-. (pie la dernière fois, et je veux que mou fouet ras^e lorsque j'aurai .à nie tirer d une ornière, s'ils u'étaii'nt pa^ brillants couuni' le boutuu d'uue veste neuve qui reluit au soleil. Ce géaul-là eu suitluug.
— F.b bien, mon ancien...
— Mon ancien, interrompit le vieux postillon, je crois que notre homme n'en coiinait p.is; car lorsque je l'ai mené en 1760, il avait drjà plus de eeul ans. à moins qu'il ne soil né connue il est avvc ses sourcils de vieille nion>~e ei sou front de pierre de taille; quaul à sa peau, elle est dure connue le cuir de ma selle.
— Je donnerais bii'n uu éeu pour le meuer, reprit le jeuue postillon, et six francs pour le voir.
— Je le crois! dit le vieux postillon, et lu y gagnerais encore .. Tiens, Lanciuot, mon ami, escarquillc tes yeux et regarde-moi ce napoléon tout neuf: c'e^l mou pourbuire aussi ji' l'ai mené ventre à terre, car il m'a dit comme ça, quand j'eus enfourché luou porteur :
< Garçon, que je sois à la poste procbaiae à raidi, il y a un louis pour loi! »
— Lancinot, dit le posiillou en prenant le bras de son jeune camarade, il y a été à onze heiîres et demie!... aussi j'ai ramené les chevaux au pas. Cet bonimc-là. vois-tu, c'est quelque priuce d'Allemagne!...
Le jeune postillua sortit avec les chevaux du gcncral, qui poursuivit sa route.
Arrivé à la posie suivante, il dem:inda des nouvelles de celui qui le pnrédait. el il di'peiguit le vieillard. Le postillon qui l'avait conduit él:iil ;iu cabirel et' hors d'élal de fournir aucun renseignement sur quoi que ce fût. Le géucral n'en put tirer que cette phrase :
— Ah! quel homme 1.... quel homme!...
Béringhcld perdit enfin la trace dri vieillard, car à la poste suivanie le poslillnn avoua au gérrér.d avnir conduit la magnili(|ue voiture du vic'illjrd à une ancieuue résidence royale, qui se trouvait à deux lieues daus les terres.
Tullius, laissant alors Lagloirc garder son équipage, monta à cheval cl se ût guider par le postillon vers ce château.
Au bout d'ime heure, Béiingheld se trouva dans une avenue ininieiisc et ténébreuse, car le:- arbres avaient au moins deux ceuls ans, et il aperçut uu vaste bàiimeiit dont les abords en ruiue allestaieul une négligiïucc coupable de la part du propriétaire.
Le géirér.il met pied à lerre, prie le postillon de l'allendre et d ' cacher \k- chevaux derrière lis troncs des arbres de l'avenue; puis fl se dirige vers l'eutrée de cette somptueuse demeure.
L'herbe croissait sur les murs dégradés, et le beau pavillon du concierge <'tait entouré d'eaux croupies el verdàtres, de piaules sauvages, de décombres et d'aniuiaux malfaisants.
Oir ne voyait plus les pavés de la cour circulaire qui élail d'une immen-e éienduc, et le gazon qui l'avait enviihie tardait errcore l'erupreiiile des ruatre roires d'une voiture que le général remarqua s'ètie drrigée vers les écuries.
Les feriéires do chaicau, les portes, le? marches du perron, les b;irriercs qui entouraient les mirrs, tout touibiiit en ruine, et les oiseaux ilcprdie sciaieut emparés depuis longtemps du faite de celte belle cuu>Lrncliou.
Le général, étonné, chercha la chaîne de la cloche. Ce ne fut pas sans p 'iue qu'il l'a trouva, et les sons qui reientireul daus cette enceinte minée semblèrent une plainte de lédiDce.
Le silence se rétablit, et personne ne parut.
Le général sonna une seconde el troisième fois sans qu'aucun être TÎvanl se prë>eutit.
Déjà ii e-caladail b grille, lorsqu'il vit un petit vieillard sortir des écuries qn'rl feroi.n lenlcmiiil. cl ^e drrigcr d'un p:is lard f vers la priucipale grille (J<>ul ie géuéral s'empressa de lever le siège.
Le petit vieillard arriva i la porte, Cl son aspect causa au général un nrumcnt de surprise.
Ce piTsorrnnge élail un nain, iigé au moins de quatre-vingts ans; ses traits oITraieiit qiielcpie resseinlil.irice avec le ^rarnl vicill.inl; ■nais sa physioriorrrie élail au>si ignoble que celle du vieillard élail iuiposanie el sévère.
Ce pciii vieillaril leva sur Béringbeld uu œil éteint et demanda d'uue voix mourante :
— Que voulez-vous?...
— N'esi-il pas arrivé quelqu'un tout à l'heure à ce cliàicau?
— l'eut-èire, dii le pctil coucicrgo en regardant les boites du général.
— N'est-ce pas un vieillard? demanda Ccringheld.
— Cela se pourrait bien, reparlil sècliemi'iit l'inconnu.
— (Juel est le propriétaire du château? reprit le général.
— C'est moi.
— Mais, reprit Tullius, je n'entends pas parler de vous, mais d'un autre hoiiune beaucoup plus grand que vous ne l'êtes.
— Libre à vous...
Le général, impatienté, continua :
— Monsieur me permettrait il de visiter ce magnilique chfttean?
— Pourquoi fuire.' dit le pctil liniume en rajustant sa perruque, qui avait la couleur du labae d'E-pagne.
— Pour le voir, répondit Béringhcld de mauvaise humeur.
— Mais vous le voyez, it si celle façaile ne vois contente pas, tourni'Z par le premier chemin à gauche, vous pourrez admirer la façade des jardins.
— Mais l'intérieur, les apparleuiciUs...
— Ah! je comprends : vous êtes un curieux, uu amateur?
— Oui, dit le géuéral.
— Lb bien, mimsieur le curieux, je n'ai pas Phabilude de faire voir mes appartements, et je n'aime |)as les visites.
— Monsieur, je suis le géiici"al Béringbeld.
— Vous m'en voyez l'orl ai'-e.
— El je puis obteuir un ordre de Sa Majesté...
— Ah!
— Pour entrer de force ici...
— Oli!
— Il s'y passe des choses extraordinaires...
— Fort extraordinaires.
— Criminelles...
— Crrnrineiles; car il est Irès-exiraordinaire de voir un étranger venir in^ulliT uu lioniréle homme i|rii paye b'i'ii ses conlribulious, qui obt'itaux lois et n'a rien à démêler avec personne.
Là dessus, le petit vieillard croisa ses mains derrière son dos el s'en alla à pas lents, sans seulement retourner la tête.
D'après le l<m et les minières de ce singrrliiT personnage, le géuéral p'évil que. quand mênie il s'intri.diiir.iil de fnrei', il ne verrail rien dans le chàle.ru, ou ipie le vieill.ird avait donné à son concierge les iiioyens d'"e.irler les curii'ux: il se décida donc à retodfiier à la poste, et, lont en elicminanl, il déniai. da au postillon des renseignements sur le tliàicau et ses prnpriéiaircs.
— Cériér.d, répondit le guide, ce château, .i ce que m'a dit ma
mère, appartenait av:iiil la Bévulmion à la foirille de \\ x ; quand
la Ré\o:rilion r innrrii'iiça, le due éinigra. et l'on vendit son eliàieau. Il fui aelielé en IT.H par un pelil hoirirrre d'une cimpianlaine irannées, que vciiis avez dil voir, qiioi(|u'il se luonire bien rarement 11 criliive lui-même un eh.nrrp planté de pnm niersel un jardin garni d'arbustes et de ploUes singuliers qui lui foiirui-senl sa riunrrilnre ; mais il y en a qui di^errl qu'il est sorcier... Vous in'cnteudcz. général? ajouta le po^lillon avec un lin sourire qui signiliail que le giriile ne croyail pas aux sorciers. On n'iiiierçoil M. Lerdangin ipre li.irs le> ans cliei ie [lercepteur, auquel il appnrle la eonlribiilroir qu'il paye pour son parc et son château. Uénéraleiiieul on le croit fou : j'ai errleniln eim- Il r à ma mère une histoire singulière sur sou père el sur sa mère, car il est des errviruns. C'est tout au |ilijs si je me la rappelle.
— Voyons, dites-la-moi, reprit le général.
— Il s'agi-sait, continua le pos!illou, d'un géant dent la mère de ce propriétaire éiait amonn use. cl ririconnu venait loulcs les nuits chez iii.iil, une Lerdangin. sans qu'elle piU savoir d'u'i, par où, ni Cii:n ;ic il. I piraît, à ce que di.j i ma niere. que irrailanre l.eril.irigin ainiiiii prui gHu,rreeiit le géant, qu'elle n'avait jamais vu que de nuil. Vous m'enteUdez, géuéral ?..
LE CENTENAIRE
La première fois qn'il vinl, ce fut, disait mn mère, une iiiiil d'hiver que iiiaduine Lerdiiiifîiii (lait loule seule; sou mari, laisaiil le commerce, voyapiail alors. Elle se couchait et se trouvait même au lil, disait ma mère lorsque sa porte s'ouvrit... et àccteudroil, géuéral, ma uicre ne disait plus rien.
Mais madame Lerdangin était extrêmement fraîche et jolie, et son mari, j;il(ai\, laid et hiulal. .lalou^, parce qu'il paraît, disait ma mcre, que le pauvre cher homme, aurait laissé finir le mondi' ; et brutal, parce qu'il craignait que sa femme... Vous ni'cniendez, général'.'
Madame Lerdangin aimait la parure, et l'inconnu lui laissait toujours de l'or i4 foison; il faraîl, à ce que disait ma mère, que ce géant inconnu était un homme, mais un liomuie ! Vous m'entendez .. général .'
Le géuér:il se mit à sourire en voyant la gaieté de ce posiillou, dont la figure riante et l'air avantageux annonçaient l'orateur chau\péire du villagi', ei qui, sans doute, appuyait toutes ses histoires de l'autorilé de sa mcre.
— Comment vouliez-vous, général, que là jolie petite madanie Lerdangin ne devînt pas grosse'/ (Juand elle le fut, elle eut des envies, et nulainment celle decounailre le peie de sou enlant Elle croyait, à ce que disait ma mère, que c'était un fermier général (pii liahilait à si.i lieues de là. mais ma mère lui remontra que jamiis lui fermie^ général ui^ faisait de neuvaines... Vous m'entendez, général?
M. Lerdangin revint et résolut de se di'fMre de sa femtne; il remmena avec lui sous prétexte d'aller à nue fCle,et mad.ime Lerdangin on revint tout eflarée. (Juaut à sou mari, il paraît, à ce que rii--ait ma mère, que 1 iucomiu l'avait ané.mli au uioineut où il assassinait sa fennne; car on n'a plus revu M. Lerdangin.
Celle jolie petite femme, une nuit, vit le géant sortir d'im" voilure et se diriger vers In |>orle du jardin de sa maison : alors elle cnclia une lampe, et lorsque le géant fut au lit, elle se leva et aceoui-ul avec la lumière... 11 parait, a ce que disait ma mère, qu'elle aurait vii un monstre, car elle toiidia évaimuie ei l'on n'a plus jamais entendu parler du géant. Vous m'enleiide/.. géiiéial .' Toulr celle histoire est facile à deviner; les frnnnes savent nous jouer plus d un tour, cl... Ne vous mariez pas, mon génér.il 1
Madame Lerdangin mourul eu niellant au monde le petit homme qui e>l devenu le propriétaire de ce heau chàleau. Vous eiU> ndez, général, que lesécusdu géant l'onlaidé à cel .icliat?... Mais il parait, a ce (|ue disait ma mère, (|ue le géant avail H'vq sou (ils pour lui communiquer des secrets de magie blanche et noire; le fait est (|u il vil siii;5ulierenient, et que celte voiture, qui arrive au château tous les dix ou vingt ans, je ne sais, donue furieusement à penser.
Le général élait parvenu au relais; il nionla dans sa voiture, tout pensif, en s'écriant :
— Cet homme me poursuivra sans cesse... diable I...
Tout à coup le général aperçut un bonnel Icndu et il eiUendil nue voix (|ui lui cria :
— Vous m'entendez, général?...
Bériugheld reconnut que sa préoccupation l'avait empêché de récompenser son guide ; il lui jeta uu écn pour boire et un autre écu pour la manière dont il racoiilail.
Le voyage du général n'eut plus que des détails vulgaires.
Itoiilam vers Paris sans autre aveninre, il rejoignit facilement ses troupes avant qu'elles y fussent euirées.
Maiianino.
Depuis que les journaux avaient annoncé que le général Bériugheld ramenait à l'aris, par les ordres du souverain, la division qu'il commandait en Kspagne, lesperbunnes qui Iravaillaient à leur leuètre, et qui, parcoiisécpient, remarquaient tout ce qui se passait dans la rue, voyaient chaque jour un écpiipage veri-d'eau se diriger vers la barrière des Bous- Hommes à la même heure, et revenir le soir.
Une femme jeune et belle était dans cette voiture, a.cc u;ie feiuine «le chambre. Certes, les bourgeois du Gros-Caillou et les jeunes lilles
qui, sous l'œil de leurs mères, se ménageaieni un petit coin dansles carreaux en tirant un peu le rideau de mousseline, ne péchaient pas par défaut de conjectures.
A l'aspect du teint décnloré et de l'ahaiidon de la l)ell(! inconnue, les vieillards (pii venaient digérer leur diner sur le Cours, en appnvaiil leur mentoti sur leur camie et icïardant les passaols, s'accoidaieut tous à penser que cette jeune tenuue se mourait de la poitrine.
Les jeunes filles, ayant remarqué la beauté des panneaux d^ l'équipage, et derrière la Voituie nue riche livrée, opinaient (pie la jolie femme aitendait lu retour d un colonel qui u'était pas, éiait, on devait cire son mari.
Les mères, ne voyant pas dans celte affaire-là de mari pour leurs lilles, n'y faisaient a'ueiiiie atlenlion ; cependant, cmniiie il faul que bipartie principale joue loiiiuurs sou roli^ et que la langue d'une mère vaut celle d'une (ille. les mères linireiil par reuianpier que la jeune femme élait aiiimé<'et presque rose d'espoir en allaiil à la barrière, et paie, presque nionranl(î, en revenant.
Le domestique d'une maison où la mère cl la fille faisaient peulêlre assaut de eiiriosiié se hasard. i à aller, p.ir le conseil d'une femme de cliamhre, à la barrière, et là il diicouvril cpje, depuis deux jours, le landau s'avançait jusque sur le chemin de Velsailles.
Enfin un ci-devant jeune homme du Gros-Caillou, croyant que la j<'nne femme prenait l'air à dél'aul de pouvoir prendre autre chose (car Ic's méde'iiis ne vous eiii;agenl à respirer l'air que lors(|ue la science csl à bout); ce ci-devaul jeune boiume, spéculant déjà sur celii! conquèle. envoya son laqiiais boire avec le cocher, luraque le landau s'arrêterait.
Alors le jeune homme sut par son laquais, qui ne s'enivra pas, que la belle inconnu.' était Li lillede 11. Véryno, préfet, ancien membre du conseil des i;in(|-Ccnts.
La fidèle Marianine venait en effet, chaque jour, épier le retour du comie de Bériiigheld, et les Inize années d'absence n'avaient rien chaiigë à la pureté et à l'ardeur de son amour; enfin, pour tout dire, elle aimait même sans espoir, cl sa fierté égalait toujours son amour. Lorsque Béiiiidield lut parti pour l'armée, Maiiauiue renferma sa passion dans le i'ond de son cueur. Elle chercha dès lors à se rendre digne d'être l'épouse de l'être dont les premiers pas dans la carrière de la gloire avaient été des pas de géant.
Son père, avant donné des gages de son dévoucmenlàla république, l'ut lancé dans l'adiuinistrallou, et arriva par degrés à îles posles tellement élevés, que Marianine eut li' cœur rempli d'une joie serreie eu voyant que son amant ne serait p,1s dégradé par son al liance.
Elle prit les leçons des meilleurs inaîlres.
L'élude de la peinture, de la nmsiqne, de la litléralnre ctdes premiers éicmoiils des sciences lui parai v-ait un plaisir, ipiaiid elle songeait que c'était pour Héringheld (ju'elle ornait son esprit.
Chaque bullelin de l'armée causait un serrement d'effroi à son pauvre cœur, el, quand la leclure du journal élail aciievée, el qu'elle élait enfin rassurée sur son bien-aimé, elle se livrait à l'espoir de le revoir encore.
Sa chambre était toujours encombrée des cartes des pays que parcourait le corps d'armée auquel Bériugheld était all;'.clié; et, chaque matin, chaque soir, le joli doigt de .Maiiauine sniv.iit les progrès de nos armées ; une épingle fixée sur certains points indiquait le .séjour de Bériugheld.
Alors la charmante enfant questionnait ImuI le monde sur les mœurs de ces diflënnls pays : si l'on s'y troiivail bien, si les l'rauçais y éiaieni aimés, les femmes belles, la ville joliC; les vivres chers, l'es habitants aimables à vivre, etc.
Le bullelin annouçait-d une bataille pour lel jour, Mirianine, pâle, les yeux en pleurs, ne peignait, ne cluinliii, ne louchait sa harpe que lorsque des nouvelles rassurantes metiaienl liu à son iuquiélude morlelle.
Chaque jour elle regardait sur la carte l endroit où il devait ôlrc, et lui adressait de douces paroles comme si elle le voyait.
Sa chambre n'était parée que de deux tableaux : l'un représeiilail la scène des Alpes, quand Bérii»glield vilit l.i trouver assise sur la pierre couverte de mousse; l'autre, celle de leurs adieux. Le portrait du général élail d'une ressemblance parfaite. Le malheur voulut que, toutes les fois que les troupes françaises revinrent à Paris, Véryno lût obL^J de rester dans un déparleineiit éloigné, et l'amoureuse Marianine ue put jamais voir sou cher Béringliefd au nnlieu de la cour, brillant de gloire, d'opulence, de renommée, et penl-êlie (iilele!...
L'hôtel qui se trouvait à Paris vis-à-vis du bel bolel de Ccriughelo
LE CENTENAIRE
fut à vpncire : Mariaiiine pressa vivomenl son père de l'achelcr, en se servant ti'une foule de consiilérations étrangères à son anionr. Elle ne concevait pas que son père pût se passer d"nn liftlel à Pa-
rallait-il pas se loger auprès du général auquel son père avait à rendre des comptes de dix années de gestion? Ne valait-il pas mieux être près d'un ami. d'une personne de connaissance?
L'hiStel fut aciieie.
Pendant ce long espace de temps, mille partis se présentèrent pour Blarianine; plusieurs haut placés l'ainicrcnt véritablement.
Marianinc refusa tout : dignités, fortune, amour.
.\u milieu de tant de soins divers et d'inquiétudes si poignantes, la jeune et jolie chasseresse des .Mpes ne perdit rien de sa beauté.
Souvent, élégamment parée, entourée d'une foule d'admirateurs, on la voyait tout à coup s'arrêter au milieu de l'élan d'une gaieté vive et toujours décente, et demeurer tout à coup pensive et recueillie.
Parlait-on des succès de nos armées dans le salon de la préfecture, le nom de Péringbeld frappait-Il son oreille, tour à tour elle rougissait, elle pâlissait, ne se sentait pas d'aise. Ah! qu'alors un jeune po>lulaul, un vieux solliciteur, im employé destitué, étaient silrs dobienir sa protection; elle aurait, je crois, souri à un ennemi, si elle en avait eu !
Le nom de Béringhcld, une louange au général, produisaient sur elle un effet magique.
Tels étaient les indices qui révélaient dans Marianine une passion que les plaisirs du monde n'avaient pu étouffer.
La mort de la mère de Marianine suivit de près celle de madame Béringhcld.
Marianine fut alors chargée de conduire la maison de son père, et elle montra combien elle avait de sens, de sagesse et d'ordre bien entendu et exempt de parcimonie.
Lorsqu'on répandit la nouvelle du retour en France de l'armée commandée par le général Béringlield. Mari.inine fit entendre à son père qu'il devait aller à Paris, pour réclamer du souverain l'effet des promesses qu'ils en avaient reçues.
Il ne s'agissait de rien moins que de fixer à Paris M. Véryno par une direction générale.
En effet, il entrait dans le plan de Bonaparte de mêler à la cour les \icux républicains avec les ancieimes colonnes de la féodalité, et pcrionne n'était plus franchement républicain que Véryno.
On doit s'en aporcevoir en trouvant son nom dénué de la qualité de comte ou de baron que Bonaparte prodiguait avec tant de complaisance.
Vérvno avait constamment refusé toute distinction aristocratique, et il fut im des censeurs sévères de l'avénenient du premier consul au trône impérial; eu un mot, il eut le malheur d'être du nombre de ces honnêtes gens dont la stabilité, en fait d'opinion, est traitée d'opiniâtreté par les uns et de fermeté par quelques autres.
Véryno partit donc pour Paris avec sa fdie, qu'il ne craignait pas d'exposer aux séductions de l.i capitale.
Il connaissait la passion de Marianine pour Tullius, et il ne voulut pas lui refuser l'inuocent plaisir de revoir son idole.
.Mais, à son arrivée à Paris, Véryno fut alité par une maladie qui ne mettait point sa vie en danger, mais qui menaçait de durer fort longtemps.
.Marianine, qui lui prodiguait les soins les plus tendres, allait chaque soir au-devant de Beringheld, et chaque matin elle montait dans les greniers de son hôtel, pour voir si l'on ne faisait pas des préparatifs dans celui du général.
Depuis huit jours elle venait à la barrière des Bons-IIommes, et bien inutilement; aussi elle éiait triste. Ses gens la voyaient toujours enfoncée dans une profonde rêverie, qui pour elle avait du charme, et que l'on n'osait interrompre.
Sa harpe fut abandonnée, les pinceaux restèrent empaquetés; elle ne put s'occuper que de Beringheld ; et, lorsqu'elle n'était pas sur le chemin de Versailles, on la voyait assise près du lit de son père, le visage dans sa jolie main, et les yeux arrèiés sur le portrait de Beringheld.
Enfin, uu matin, elle déjeunait, lorsque le vieil inlcnJanl monta le journal; elle interrompt sou déjeuner, décacheté, lit, et s'écrie : — Il vientl... il vient!... ce soir'....
Et vite, elle fonne. resonne, casse les cordons, se promène, s'impatiente ; la femme de chambre arrive :
— Je vais m'habillcr. Qu'on mette les chevaux. Quelle robe prendrai-jc? comment me coifferai-je? quelle ceinture?...
Une multitude de quesiions se pressent, et la femme de chambre reste interdite à l'as|iect de cette pétulance de la douce Marianine.
— Julie, l'empereur est revenu; il a donné l'ordre de revenir A marches forcées. Les pauvres soldats !... n'importe! Ah ! qu'il a bien fait de les presser !... ce soir !...
Julie ne comprit pas davantage.
— Mais que faites-vous là, Julie? arrangez, tout. Puis, prenant le journal, elle relit tout haut :
« Le général Beringheld est arrivé hier à Versailles oCi un ordre de Sa Majesté l'a prév.Mui qu'elle voulait voir défiler aujourd'hui sa divisi(m dans la cour des Tuileries... »
— Julie, allei donc tout préparer pour ma toilette, llippolyte me coiffera... Vous l'enverrez cnercher ; qu'il vienne au plus tôt... quel bonheur !
Aussitôt elle monte au grenier de l'hôtel, et tressaille de joie en voyant dans la cour du général un domestique nettoyer une voiture arrivée de la veille, les persienncs ouvertes, et un grand mouvement régner dans toutes les parties du bâtiment.
Elle redescendit au plus tôt, et revint examiner sous quel vêtement elle reparaîtrait aux yeux du général.
Après bien des hésitations, elle alla chercher le tableau qui représentait la scène de ses adieux .i Beringheld, et résolut d'être habillée comme à celte époque où son cœur fut si cruellement agité.
Une simple robe blanche, que l'on arrangea sur-le-champ semblable à celle de la jeune chasseresse, ses cheveux retombant sur ses épaules par des milliers de boucles, son front presque cache par imo charmante résille, telle fut sa parure que les souvenirs de l'amour rendaient pins délicieuse et pleine de charmes.
Longtemps avant que les troupes arrivassent, les habitants du Gros-Caillou virent passer l'élégante voiture dans laquelle Marianine, brillante et belle de toutes les beautés possibles, s'agitait en regardant en avant.
Un reste de fierté, de pudeur, lui fit emporter un voile, se réservant de le déposer...
Elle attend une heure, deux heures, troii heures, et elle commence à craindre. A quatre heures, elle tressaille en entendant dans le lointain le roulement des tambours.
Il est impossible de rendre la sensation cuisante et acérée qui fil relluer tout son sang vers le cœur.
Ce roulement lui disait qu'enfin elle allait revoir, après quinze années d'absence, et quelle absence I... celui que, dans les inoiilaffues de son pays natal, elle avait choisi pour idole, celui qui depuis ce temps était l'objet constant de ses pensées, celui qui tenait en son coup d'oeil son ànie et sa vie, dans ses mains tout son bonheur!...
Le roulement approche; bientôt la poussière s'élève en nuages dont Marianiue n'est point incommodée. Enfin elle entend le pas cadencé de celle masse de soldats; elle voit leurs visages basanés et leurs yeux qui s'égayent à l'aspect de la capitale de la mère patrie.
— Vois-lu, Julie, dit Marianine tremblante d'émotion, vois-tu?
Les tambours ont cessé leur bruit discordant, l'air rebondit au son des instruments guerriers; l'état-m.ijor parait...
Quel regard!... que de choses il exprime! Oui, Marianine contemple le général Beringheld contenant la fougue d'un cheval andalous.
Hélas ! l'attitude calme de Tullius, ses décorations, son brillant uniforme, cette pompe, les cris de : Vive l'empereur! Vive la France 1... qui sont poussés par les soldats, c'en était trop pour l'amoureuse Marianine ; elle s'évanouit, et sou bonheur ne dura qu'un instant.
Julie, effrayée, donne l'ordre au cocher de retournera Ihôtel... Marianine revient à elle, et voit que sa voiture suit l'état-major ; alors un regard attendri remercia Julie de son heureuse idée.
Enfin Marianine, au comble du botdieur, peut s'enivrer à son aise de son bonheur ; tanlôt sa voiture devance le groupe d'officiers, et tantôt elle le suit... Mais si elle a pu contempler en liberté son Tullius environné d'officiers, couvert de décorations et de blessures, le général n'a pas encore revu sa tendre et fidèle Mariauine.
Plusieurs fois les officiers et Béringhcld avaient regardé l'équipage, et chacun d'eux plaisantait eu cherchant à découvrir sur le visage du chevalier aime une rougeur de plaisir qui le décelai.
On ne put imputer la pré-ence de Marianine à aucun de ceux qui formaient le cortège du général, et chacun s'en défendait à l'aspect du voile de la belle Marianine. Enfin, elle déposa toute fierté, et, saisissant le moment où le landau se trouvait presque à côté de Tullius,
LE CENTENAIRE
elle laissa tomber son voile, el le généial, qui i.i rcjjurdail avec une curiosité iiialigiie, resta tout stupéfait.
Il s'approche, Mariaiiiue tressaille, et elle culeud Tullius s'écrier à voix basse :
— C'est vous, Marianine?...
— Oui, rcpoudit-elle, c'est Mariaiiioe ; elle n'a pas cliaugé !
— Je le vois, car voilà son cosiuniedes montagnes... La parure de BOD printemps a révolu son été plein de charme.
— Tullius !...
Ce simple mot prononcé par Marianine formait la plus énergique des iiiicrrogaiions : aussi le général l'eutendil et cessa de mettre eu doute l'amour de Marianine.
— Mon ami, oui, je t'aime, et je n'ai jamais djuté de Ion amour : aussi j'ai déposé toute crainte ut tout emb.irras, et je le dis, parce que ce ne fut pas un sacrifice pour moi : j'éprouvais trop de douceur i venir ici chaque jour.
Béringheld avait, en écoutant ces tendres paroles, un air pensif qui effraya Marianine, et elle s'écria eu saisissant la uiain de Tullius :
— 0 Tullius ! dis-moi que lu m'aimes, dis-moi que je le suis toujours chère?... Oh! tu m'aimes toujours, n'est-ce pasV...
Le général était heureux et pourtant paraissait troublé.
Il regarda du c6té des Tuileries et vit que sou étal-major allait bientôt y arriver.
Ce mouvement, dont Marianine ignorait le motif, lui brisa le cœur.
— Tullius, si tu m'abandonnes, je vais mourir!... Oh ! oui, mais quand je serai morte, tu diras, eu voyant le village du pied des Alpes : « Tout change dans la nature ; il y avait ici un cœur qui n'a pas chajigé, et qui ne battait que pour moi ! Ce remords me sera uae douce vengeance. •
En prononçant ces mots, elle fondait en pleurs.
Le général saisit la main de son amie, y déposa un baiser, puis il
Siariit au grand galop pour rejoindre son étal-major, saas regarder iariauine qui revenait à la vie.
Elle courut aux Tuileries pour revoir encore le général qui rangeait ses troupes eu bataille.
— Regarde, Julie, comme ilabonne grâce!.. . il est bien changé depuis le jour où il quitta les inoatagnes, mais je ne sais sous quel habit je l'aime le mieux.
Le souverain passa les troupes en revue et reulra dans sou palais avec le général.
Alors Marianine revint chez elle, et ne cessa de contempler l'iiolel du général et d'écouler si sa voiture allait le cherciicr aux Tuileries ou en revenait.
DiriiiglielJ recounait la constance de Marianine. — Mariage projeté et interrompu. — Véryno est banni.
A onze heures du soir une voiture arrive au grand galop et s'arrête à la porte de l'hôtel de Marianine. Un pressentiment la fait courir vers son vestibule, et elle entcud le pas de Béringheld qui gravit les escaliers.
Ils sont dans les bras l'uu de l'autre.
— Tullius! s'écria-t-elle en versant des larmes de joie, je reconnais le Ttdlius que je revais !
— Marianine!... c'est donc toi, toujours tendre, toujours ûdéle, constante, Marianine !
Le général venait d'entendre aux Tuileries, au cercle de l'empereur, un sénateur raconter la conduite de mademoiselle Véryno, qui refusait tous les partis, et qui ne se marierait, disait-il en fixant Bonaparte, que sur un ordre de Sa Majesté.
Béringheld, au comble du bonheur, s'était échappe pour accourir aux pieds de Marianine.
Elle se trouvait trop heureuse pour le quereller sur sa longue ab-
sence et sur ce qu'il n'avait pas écrit un seul mot qui pûl consoler son pauvre cœur; non, elle tenait sa main dans la sienne et le coutomplail dau^ un doux ravissement; il semble que le muinentoù ils se sont quittés se rapiiroelKî tellement du moncul présent, que l'intervalle soit anéanti et qu'il n'y ail pas eu d'absence.
Leurs cœurs sont jeunes de sentiment, ils n'ont rien perdu malgré la distance des lieux el du temps, et ils s'épanchent l'un dans l'autre.
— Marianine, dit enfin le général. Ion père va recevoir sa nomination à l'emploi de dircctcuf général d'une administration ; mais, chère amie, je repartirai bientôt; l'empereur a refusé ma démission et m'a ordonné de me rendre en Bussie. A mon retour, Marianine, ah ! j'espère que ce sera bientôt, je t'épouserai, car je t'aime comme nous nous aimions jadis, quand nous parcourions ensemble les cimes glacées des Alpes.
A ce souvenir, Marianine, voyant qu'elle avait toujours vécu dans la mémoire de Tulllns, porta la main de son ami à ses lèvres reconnaissantes, et y déposa un baiser avec l'elfusion dune vive reconnaissance.
— Tullius, dit-elle, jiourquoi reculer noire bonheur? Je ne sais, mais un délai me semble attirer l'infortune : on craint toujours de ne pas arriver quand on a désiré si longtemps.
La naïveté de ces paroles, la douce ivresse de Marianine, la simplicité de son ûme, causèrent au général une émotion qu'aucuue femme ne lui avait fait éprouver jusqu'à ce jour.
— Tu es, dit-il, la femme de mon cœur, de ma pensée, la seule chose qui puisse m'attacher à l'existence. Eh bien! Marianine, je te laisse maîtresse, ordonne.
— C'est à moi d'obéir, dit-elle avec la docilité d'un enfant et la douce soumission d'une femme, je crains d'avoir trop demandé.
Mais sou regard prenait de l'empire sur le général.
— Non, non, s'écria Tullius, je retourne au château et j'y encourrai la disgrâce de l'empereur plutôt que de te causer la moindre peine.
— Béringheld, si lu es utile à ton pays, j'allendrai. Trois cent mille Français ne doivent pas soufliir de l'amour d'une femme. Gepen • dant, dit-elle avec un charmant sourire, si l'on pouvait tout concilier... ah! je serais bien heureuse... je te suivrais à l'armée... je... que ne ferais-je pas?
Béringheld embrassa Marianine, lui dit adieu et rentra chez lui. Marianine le regarda traverser sa cour; elle suivit la lumière dans les escaliers, et elle ne put dorniir de la nuil: son bonheur l'étoulfait.
Le général se rendit le lendemain aux Tuileries. Il revint dîner avec Marianine, et, dès qu'il entra, son fronl chagrin annonça à la pauvre entant que ses efl'orls avaient été vains.
Elle changea de couleur.
— Marianine, Sa Majesté m'emmène avec elle, et me promet le bâton de maréchal .. je ne sais pas si je resterai huit jours à Paris.
Les yeux de Marianine se remplirent de larmes.
— Tullius, que je suis malheureuse !... je n'entrevois que dangers et chagrins.
Marianine devint triste, mais cette tristesse était compensée par le bonheur de voir encore Tullius.
— Que faire ? lui demanda celui-ci.
— Mais... nous marier au plus tôt, répondit-elle avec naïveté.
— Ah ! ma chère amie, qui le désire plus que moi?
— Moi !... dit-elle encore, parce que je t'aime de tous les amours à la fois. Quelque chose en moi me chagrine et ine couvre le cœur de deuil : oui, je crois que ces instants fugitifs seront les derniers de ma vie... Lorsque je vins au monde, Lagradna a prédit que je mourrais malheureuse. Je ne sais, mais, en ce moment où tu m'annonces ces nouveaux délais, cette prédiction me revient en mémoire, et je ne puis m'empêcher de frissonner. Celte guerre cruelle, ton courage, tout m'épouvante... Au moins, si j'étais à tes côtés, si je le suivais... Mais pour cela il faudrait... Tu m'entends, Tullius!
— Ah! lu me fais frémir!... Mais, dit-il avec un léger mouvement de tète, j'oublie que tu es femme et que je suis homme; ces petites superstitions soui un de vos charmes.
— Eh bien, je ne veux plus parler ainsi, répondit-elle, parce que je ne veux causer que du plaisir à mon Tullius. J'espère qu'au moins nous profiterons de ces huit jours pour voir ce Paris si célèbre que je n'ai pas voulu visiter sans toi.
— Oui, mon amour, oui... Il y a plus, je vais obtenir dn grand juge des dispenses pour notre union ; el, si l'agrément de l'empereur s'y joint, peut-être imjus mariera-l-il aux Tuileries, dans sa chapelle, avant mon départ.
Marianine tomba dans un véritable délire.
LE CENTENAIRE
rojUM'iluu nous ne devons pas oublier de rendre compte d'une des priiK i|i.[liï iiroiinslances de l'enirovue du j^éniTiil avec Bonapaiie.
Tiilliu> lui roniil lous les doruinenis qui concemaienl le grand vieillard.
Lorsque Napoléon eut jeté un roup d'œil sur ce dont 11 s'agissait dans Ces papiers, qu il eut parcouru la description que Ion a lue au roninienceuient de cet ouvrage, il lança à Bt'ringheld un sourire indcliniss;ible.
lîouaparle était superstitieux comme tous les grands hommes, et sou S4)urire élail singulièrement expressif.
Avait-il conuais>anee des pouvoirs de VespriL de Béringlield le Ccuicnairc .' les désiraii-il .' ou ne peut lion expliquer, et le général, auquel nous devon> celle reinarque, n'a plus entendu Bonaparte pjilir de cet limnine evlraord n^iie
Cependant au>siioi l'empereur expédia l'ordre de rechercher le Centi'iiaire avec le plu-- gi.ind soin. et. quels cpie ru»enl les Soupçons qui plaueraicul sur lui, de ue lui faire aucun mal, de le Uaiter avec di>liuc(iou.
P.ir tout ce qu'il écrivit, on s'aperçut bien qu'il attachait une grande import.uice à l'arreslalion de ce singulier personnage ; mais il n'en témoigna rien vcrlialenienl.
linéique lemps après, le |uvfel de Bordeaux fit savoir, par une dcpéelie télégraphique, qu'avnnl que l'ordre de Sa Majesté arrivât le gr.ind vieillard doMl il élail qucsiiim. nioiilrant un ordre de l'en.percnrqiii dcfendailde le gèiirr eu rien dans ses opérations, elc., s'élail «mbarqué sur une chaloupe qui l'avait conduit vers un bàlinicnl anglais. Le piéfel. ignorant si Sa iMajesié ne se servait pas de cet être exiraordiuairu pour quelque desseiu secret, l'avait laissé partir sans obstacle.
Bonaparte parut très-affecté de cette nouvelle, et une itistriicliqn fut donnée à la police générale de l'empire. L'ordre de l'empereur j^iie", portait le t^enienaire devait dé?orniais êlie considéré cqnnnu -lud 'et non a'venu, et injonction secrète aux grandes aulorilés de s'emparer de ce nouveau Prolée, de l'envoyer au souverain en Ici lieu qu'il se trouvai
Les huit jours pendant lesquels le général séjourna à Paris s'écoulèrent rapidement pour lui et pour Mariauiue.
Tulliu» partageait son Icnips eulre l'Iiotel de Vérjnp et le château des Tnilcrie>, où d iuipoilaiite> question^ se trail.dcnl. Dans les discussions que ce> qiie.~lioiK >ouleytJenl, le souverain prit une haute idée deâ.talents tW lierMigliilil'.
Le père de Maiiani^ diiiii rétajili, rendit ses comptes aii général. Ce bon père fui eu- proie à la joie la plus vive en voyant que 1 absence n'avait rien eliqnge" aux scnlinieiils de Tullius pour Mari.inine, et que les Wonneurs, la gloire, la richesse, n'altéraient point le biill.mt caractère de son ami.
t'.e vieillard, qui ressemblait à ces Bomains, à ces vieux républicains de Corneille et de David, sourit â l'avenir de bonheur qu'uu amour si lendre il si con>tant promettait à ces deux enfaiils.
Ces huit jours furenl d.Mis 1.1 vie de .M.irianinc le premier instant de vrai bonheur qu'elle eût goùlé. La jeune femme savourail le délice d'une vie pure, d'une vie pleine, el Cette volupté ue ressembla point à toutes les voluptés humaines qu'un point d'ameriume corrompt toujours, car Béiingheld conçut l'espoir d épouser Mariauine.
Bouaparte avait consenti avec joie à celle union qui mariait le sang d un patriote avec le sang des anciens comtes de Bériugheld, antiques pilieps du système féodal.
Ltr grand juge reçut 1 ordre de donner le$ dispenses de la première publicition.
M.irianine fut présentée partout comme la future de l'illustre général, fêtée au cercle de la cour, adniiiée, lonangée du souverain lui-mêiiie; Marianine nagea dans un uci'an de voluptés.
La »cèoe fr;4iiÇ;iise lu vil avec son ami ; plus d'une fois ils avaient senti leurs t<¥urs battre a lunissou devant le maguifique spectacle de la oature-ili-s Alpes; ensemble ils adiiiirèreui les grandes coinpufcilious du théâtre, e^Jt^ars louanges, leur evta^e, s'accordèrent parfaitemcnl. Marianine ■>'isila les tDomimenls de uotre capitale, appuyée sur le bras de sou bien-aimé.
A&sisà cûié l'uii.d* l'autre, dans la même voilure, emportés par de r.ip'ides coursiefs. ils parcouraient cette ville feiliie en laul de speciacles, et le monvcineul étourdissant doot ils étaient entourés ne parvint que rarement à les di^traire I iin de l'autre.
.\u milieu des sublimes pensées de trois siècles, en contemplant le Mo-ée. ce m.igiiiriqiie hiiTifiuiueiil élevé par les peintres de lous le^ âges de la uioleruiié, Marianine serrait lé bras de Tullius et le regardait d'ulï ïir qui disait tout, lorsqu'elle était, soit devant les Bergeri d'Arcadie du PousVm, soit devant les tableaux de Baphi^êl. Uue tète du d.rrége, une létir du Guide, de l'Albane, suflisaicui pour leur donner une lioixe féle d'aoïoiir.
Bien ne fait plus sentir le di.irme de l'union des âmes que cette admir.-ilioo muuielle, eeiic spontanéité de pensée, à l'aspect des fnuids ouvrage» de I homme.
bulin, ce qui nul le comble à la joie de Marianine, c'est qu'une
difficulté sondainemenl élevée par une cour d'Allemagne arrêta le dépari de l'enipcreur, el (pi'elle conçut vérilahlemenl l'espoir d'épouser Béringlield; ee dernier même partagea celte espérance, pareo qu'il crut entrevoir que le départ de Bonaparte serait eneote plus retardé que lesouveiaiii ne le pensait, car celui-ci s'élail imaginé
ipriin mot éeiilà la cour de B |iar sa main loule-puissanle snf-
lirail pcnn- lever tons les obstacles. Alors ou peut s'imaginer la joie de la tendre Marianine : elle ne dorniil plus.
Eulin Iheureiix jour approchait.
Tons réunis, un malin, dans la somptueuse salle â manger de l'hotcl du gi'iiéral, ils déjeunaient en se livrant au cliarim; de cette aurore du bonheur... Toiil à coup un aide de camp de Bouaparte eqtre, saine, et, la main au chapeau :
— Général, dit-il. Sa Majesté m'envoie vous prévenir que les obstacles élevés par la cour de B ont élé levés par notre ambassadeur.
— (Ju'y a-t-il? demanda Marianine tremblanlc et pâle.
— L'empereur part à quatre heures, elil vous a réservé une place dans sa voilure, afin de pouvoir en chemin vous donner ses dernières insiriiciions... C'est votre corps d'armée qui va commencer les opérations...
Kn aciievaiil ces mots, l'aide de camp se retire, el l'on entend dans la cour son cheval s'élaiicpr aq graud galop.
(Jiiel p.issage de l'cxtrênie joie à l'exlrêioc cliagriq !...
Marianine n'eiil iiiénie pas la force de iiuiudiic l'adresse dii savent diplomate; elle n'eut pas le loisir de sonhailei- d'antres dtrrtciidçs, car sa belle tête se pencha sur le sein du général, «l elle y resta pâle, abattue, ne soupirant poinl d'abord, ue versant point dé larmes et n'osant pas regarder Tullius.
Ce dernier contempla Véiyno douloureusement, et le vieillard so lut.
Lorsque Tullius fit un mouvement, Marianine, relcvaul sa noUci lêle, jeta (111 cri d'eiïrni. j
— Laisse-inoi te suivie, mon ami? s'écria-l-elle. j El son œil était sec de désespoir. ,
— (.'ela ue se peut, Marianine, l'empereur ne le voudrait pas.
— Voilà ce que c'est qu'un maîlre.' s'écria Véryno.
— Mais, continua le général, au^siiot que nos armées auront repris leur brillante position, je reviendrai sur-le-cbanip.
— Hélas! nous leverrons-iunis.'... dil-elle tiistentent, je viens d'élre si heureuse, ipie je crains de ne plus retrouver lin tel jour.
Cominenl dépeiiulie les regards par lesquels elle foudroyait lous les a|)prôts du départ?
Lorsque le géuéral, en habit de voyage, yinl )a sprrer dans ses bras, lorsqu'il vint déposer sur ses lèvres décolorées le baiser du départ, il liillut l'arraclier des bras de son amant.
— Soiivieiis-loi, Tullius, dit-elle au général, souviens-toi de mon pressenlinienll
— SLiiianiiie, sois forte, répondit Béringheld, rappelle-toi nos adieux dans les Alpes ; el il la prit sur ses genoux, caressa ses beaux cheveux, en lui tenant un long discours rempli d'amour et de consolation.
Elle le crut, car elle croyait tout ce qu'il disait; mais, lorsqu'il inont.i dans sa voilure pour se rendre aux Tuileries, elle s'élança dans sa calèche en s'écriani :
— Je veux te voir jusqu'au dernier momenl!... Hélas! ce sera peut-èire vérilab'enient le dernier.
Les deux voilnre.s eiilrerenl d.ins la cour des Tuileries, et l.'i elle jeta un regard courroucé an souverain qui lui sourit doucemenl en passant, puis elle contempla une dernière fuis Béiingheld, que le char impérial entraina bieiiiùt avec rapidité.
La jeune femme resta à la place <ii'i était la voilure pendant longtemps ; mais eulin elle revint pâle, aliallue, sans force ; loin lui devint insupportable. Elle passa (es huit premiers ji/ui s dans une mélancolie funèbre, voyant toujours le dernier geste d'adieu que le géuéral lui avait ailressé. El souvent elle redisait d'un air sombre :
— Oh 1 cet adieu, c'est le dernier !
La p;iuvre enfant, lœil fixé sur une carte de Bussie, errait dans les forêts fatales aux aimées françaises. Le nom de Béringheld é-iaii sans cesse sur ses lèvres. Elle tomba enfin sérieusement malade, quand, au bout de six mois, elle vit que le général ne revenait pas, et (pie des alf.iires périlh'Uses, des combats sanglants, avaient lieu tous les jours.
•Marianine avait épuisé tout ce que le sort lui avait départi de bonheur en ce niiuide.
Véryno avait la moitié de sa fortune placée dans les entreprises d'un célebie banquier; ce dernier s'coruit, laissant ses afl'aires dans le plus grand désordre, el il fut déchiré en banqueronle.
Depuis longtemps Véryno, (|ui avait acheté des biens nationaux, se trouvait en procès avec le domaine de la couronne pour sa principale ac(|ui-ilioii : il perdit son procès en cour iiiipéri;ile. an iiionienl on il croyait ipie la protection du souverain aurait fait cesSCl' la eonleslalioii II se hala d'en appeler en cassation, et écrivil à Béringlnld de solliciler lui-même l'empereur.
LE CENTENAIRE
I,c céndral, dans un ries rnmbats les pins sanslants du la ciimpnt:n(;, lui (iMii^crciiscincnl bh.'^M' el fail prisonnier. Celle nonvi:lle mil le ((iiiililc il l:i coii^liTiialion de Maii.inine; elle ne se leva plus de son lii el lui I)ieiii6l en proie à une fievrc ardciile.
Ce lui alor^ i|m un dernier coup du sort vinl réduire au dc-,espoir le perr de .Marianine.
Il éiaii l'ami iiiiime des pdnéraux qui ourdirent alors une ronspirnlion conire Bouaparle; celle cons|.iralioii avail pour liul le léiablissrmeiil de la répulilifiiie. Sans parlieiper loul à lail à tellt; eonjuralion, Véryno nçul les coulidiMu i's i# ces ^lenéraux, el vil avec une joie sccrclc nue cnlri'prise doiii la liberlé de la France; clait l'oltji'l. Véryi.'o, fidèle A ses prin<-ipes, ne les dissiuiulail jamais, mime au sein des assemblées cl à la cour. Celle immntaliililé d'opinion lui avail concilié l'esliiue de Ions les boniiéles j;eus, cl son simple nim.sa b.iuloiinicrc vide de rubans, les services (pi'il dériarait ne rendre qu'à la pairie, prouvaienl éuergiiiuenienl sa persévérance républicaine.
Celle coii^piralinn Tut de conrie durée, et fon issue funeste à tons les coiijiiré>, dinl l'aria appril presque à l.i fois l'eiilreprise, Icjugemeni el la moil. Vciyiio lin dcsliloe el menacé dune iiislriicllon judiciaire, s il ne conseulail du Iui-ni6mc à subir un bannissement indélini.
Le iidni-trc de la police engagea Véryno, par l'organe d'un ami conunun, à s'eviler pioinplcmcul et à allcndrc que le courroux du souverain fiU pa^sé, proincllaiil qu'il ne iici;ligi rail rien pnur le calmer cl oblcnir voii relour, cl se Ciisaiil fiil de le juslilier. On se doute bien que Bouaparle n'accucillil p.is la dciiiaiule de VéiyiiO,
quant au procès pour lc> biens de la mai^un d>2 0 el la cour de
Cassalioii confirm.i l'arrêt.
Jlariaiiinc, moiiraiiie. ne put accompagner Véryno : elle resta à Paris, vendit l'Iiôîd, réunil lis débris di' la roilime de son père, se délil du b. illaiil équipage, dcb domcsliqiics. qui l.i quillércut les larmes au\ vcn\, cl, ne gardaiil que .lulic, clic; prit inculeslenient la diligence el ^illa rejoindre S(in pcri' aiissilol que sa sanléle lui periilit. Au iiiilii'U de IONS ces eli.igriiis, le plu> cin-aat élait celui de n'avoir aucune nouvelle de lt.'riii|;lii Id, iiu'uni; iiicigiiialion exallée lui inonlrail en Sihi'rie, e\il('', soiiHratit, el suceoinbant au froid, à la l'ali;;ue, à la maladie, à ses bl(;ssiin;s.
Véryno sciait réfugié eu Suis-e; la présence de sa fille chérie jeta du b.iiime sur les plaies de ce vieillard respeelable. 11 avail choisi un a^ilc modifie, une pciiie mai«on d.iiis les moiiiagnes : il ciiliiva son jardin; Julie lÂi lia de suflire aux soins de la maison, et Marianine, dans celle cruelle posiiion, iiouva un courage inouï, ce genre de couia^ic que dépluiciil les caracicres niédilatifs. V.Wc tacha de surmonler sa douleur, aliii de ne pas ajouter le spectacle de sa propre douleur aux autres chagrins de son père; mais ces soins délicats et ces pieux elTurls u'écliap|icrenl point au malheureux Véryno.
Marianine ressemblait 5 une jeune fleur qu'un ver ronge dans sa racine : elle est clégacile, elle a encore des couleurs, mais on la voit pâlir et s'ciioler en dcpil du soleil cl des ondées vivilianles. .Marianine |)leurail en secrel ; ses atlenlinns pour son père porlaient un cachet de mélancolie que rien ne put effacer.
Leurs moyens ne leur pcruiirciil pas d'avoir les jnurnanx : le père de Marianine allait .à pied, liiiis les irois jours, les lire à la ville voisine. Alors 1.1 jeune fille iiii|uiele, pâle, s'avani,"ait à la rencontre de son père, s'asseyait sur un ipi;iriier de roche qui ressenililail a celui des Alpes, el, quand elle apiTcevait les cheveux blancs du vieillard, elle accourait par un premier mouvement; mais, à l'ispecl de la tristesse du visage palernel, elle pleurait, u'osaii faire une ipieslion, et lorsque, de retour au chalet, elle se hasardait à demander : — Eh bienl mon père.'... Véryno répondait trisleiiieiil : — Il n'y a rien, ma fille, Marianine ce soir-là ne faisait pas de musique, .lulic et Véryno ne parlaient point, et, (piand ils s étaient séparés pour la nuit, le sommeil ne visiiait ni la couche des deux infortunés ni celle de leur compagne dévouée.
Six mois se pas-erent ainsi : le vieillard résigné, souffrant de la cruelle douleur de sa lille mouranie, el .Marianine voyant avec joie le marbre de la tombe se soulever pour elle. Cet asile du malheur avail de la dignité : la pro[irele la plus recherchée y tenait lieu de luxe; Marianine, vêtue en paysanne, faisait de la di'ntelle; Véryno cultivait le jardin de ses mains débiles; étions, parlageant également le fardeau de rinforlnnc, l'aiiraieiit trouvé li'gei si l.i douleur de .Marianine n'eul été nièloe d'inquiétudes el de vagues espérances qui la rend. lient inconsolable. Parfois elle souri. dt comme pour diminuer, par celte appaieiicc de joie, la mélancolie de son àmepiesque morte; mais quel sourire!... Son père délournail les yeux et .lulie en pleurait! Marianine ne se plaignait pas, mais on eut préféré d 'S cils déchir.ints à -^a sombre el courageuse coiidiiilo. On se gardait bien de prononcer le nom deTiiUius ou de nériiii.'held.
là'peiid.iiit le soir sa harpe ne ré>ouiiail guère sons les beaux peupliers, que son souvenir el son iiuatre ne |iré.-.id.is<eul an petit concert; souvent Marianine, se croyaiu seule, s'écriait, en fixant dans les airs un ob^et chéri qu'elle croyait y voir :
— Tu in'eniends, n'est-ce pas?... m penses à moi!...
Le vieillard el .lulie écbangeaieut un reg.nil, puis baissaient la (èle cl restaient pluiiKés dans une morne douleur.
It'anires fois, imaginant tout à coup qiio Béiiiigheld était mort, Marianine, regardant de son u'il terne le disque argenté de la luue, jouait un air niélanculique, cl parfois elle s'écriait :
— Ton àine est sur ces nuages légers! elle voltige dms les airs! elle m'appelle; ah! je t'entends;... j'irai le rejoindre bieiitùtl...
Alors le vieillard arrêtait le bras de sa fille, et lui disait :
— Marianine, c'est assez, reniions; il est tard!...
La liarpc ne résonnait plus, chacun se couchait en silence, cl Julie cntend.iit Marianine pleurer toute la nuit.
Ccpeiid.int les évcneiiicnts qui devaient précipiter Bonaparte du haut de sou Irùiic approcliaieiit, et Véryno ne voyait dans les papiers publies aucune nouvelle de Bériiigliclii.. làiliii un jour le vieillaivl, qui ne se Lissait pas d'aller à la ville voisine, s'y dirigea p'nir la ceiiliéine fois, el il vit un journal ipii annonçait que le général liéringlield vivait el qu'on venait de l'échanger.
Marianine attendait son père sur la roche, il faisait presque nuit; tout à coup elle entend des pas tellement précipités, qu'elle ne reeoimait pas la démarche de sou père... Klle se levé; le vieillard, succomliaiit à sa fatigue, arrive en snciir cl lui crie :
— Béringheld vil!... il conmiaudi' le corps d'observation.
Celte tendre amante tomba dans les bras de son père, et sa joie se manifesta par un torrent de larmes; elle ne dit rien, le bonheur étonifait sa voix.
Marianine, presque évanouie, fut ramenée par son père au petit ermitage. Un peu de joie se glissa dans l'ànie de la pauvre lille...
— Il vil, se disait-elle, il vit... je ne puis plus l'épouser! mais il vil!...
Ou fit une petite fête en l'honneur de cette nouvelle. Marianine plaça à table le portrait du général; elle cueillit elle-même les fraises de sou père, on bul du vin de celte France tant souhaitée; ou exprima mille vnmx pour les succès de nos années qui défendaient le sol chéri, et Marianine se livra au plus doux espoir. L'unie grande et généreuse de Tiilliiis lui était troii connue pour qu'elle pût se croire oubliée depuis qu'elle était tombée daasl iiifortuiie; mais, dans cette nouvelle piiNition, sa fierté reiiaibsante lui ordonnait de ne pas faire un pas vers liéringheld ; et, fût-il venu la ebereber en Suisse, elle l'aurait attendu jusque dans la modeste salle de l'ermitage.
Marianinecn France. — Dûtrcsse dp Véryno. — Marianine au désespoir. — Elle court à la mort.
Voyez-vous une jeune femme, vêlne d'une robe d'indienne bleue bien simple, conduire un vieillard en cheveux blancs dans l'allée principale du Lnxcniboiiig '... Avec quel soin elle l'assied sur un liane de pierre, quoiipie à cfi'é du banc il y ait des chaises!... Comme elle prend garde à tout avec un air de tendresse 1 C'est Antigoiie guidant son père.
Celte femme est pâle, maigre, exténuée; elle est jeune, die est belle; ses veux noirs brillent d'un éclat sauvage sens un front blanc et froid comme celui de la statue qui n'est pas loin d'elle. C'est une ]ilaiile jeune, belle, élégante, (pi'nn peu d'eaii ferait renaitre; un seul regard d'un soleil bieiifai-ant lui reinirail ses éclatantes couleurs cl sa beauté; imiis mainteiianl elle esl dccolmée. La jeune fille semble se traîner et dire au vieillaid :
— Je le précéderai dans la toiiibe!
Cette femme, c'est .Marianine... fju'ai-jedit? Marianine... C'est Enphrasie, et le vieillard, c'est Masters, son père.
Un avis donné par un ami fidèle avait prévenu Véryno et sa fille qu'ils pouvaient rentrer en France en prenant la précaution de cliaiiger de nom et d habiter à Paris un quartier retiré, et que leur position s'améliorerait p^Ht-^re.'
Sur ce mol peut-être el sur l'espérance que Marianine a conçue de revoT pciit-êlre Béringheld qui défend le sol de la patrie, Véryno a vendu son asile; il n'a pas hésité a comproinellre ses derniers moyens d'existence en entreprenant un voyage coûteux, et le père et la fille se sont logés dans le faidioiirg Saint-Jacques, à un secoiïd étage, encore trop cher pour leurs faibles^ re<.sources.
Véryno, homme d honneur dans lou^'l'acceptioa de ce terme, ne