ARGOW LE PIR.VTE
— Nous sommes des monstres!... Le regard de celle jeune lille\ m'a fail voir cela mieux que je ne lavais j.unais vu : or, quand deux capitaines forbans, uirales, corsaires cl (éroces comme nous l'avons été, se irouvenl avoir alteiut un pori de salut, se voient au milieu de dix millions, considérés ou prêts à lèlre, c'est folie de ue pas rester iraiiqiiilles. de ne pas se eroiMr les m.iins derrière le dos en coulemplaul le pa-senl. sans regarder l'avenir, ni surtout le passé.
— Tu le veux, dit Vernyel '. soil... Mais, mille carlonehes! ne restons pas en France, oi'i à cliaque instant nous pouvons être reconnus. Argow esl signalé et Vernvct aussi !
— Argow peut l'èirel ce n'est pas mon nom...
— Maxeiidi l'esl aussi, reprit vivement Vernyel avec uu sourire.
— Et je ne me nomme ni Argow ni Maxendi !...
— Qu'es-ludonc'?... le diable?... l'antecluisl '.'... quoi?...
Je suis, reprit Aigow, je suis un enfant de l'Amour, qui ue m'a
pas, comme lu peux le voir, créé à sou image.
Quels furent mes parents, je l'ignore; mais ce que je sais, c'est que je suis de Duranlal, et voilà pourquoi je veux rester en ce pays : Valence, comme tu le vois, est ma patrie.
— Ce sera désormais la mienne, dit Vernyel.
— Demain, continua Ai^ow. demain je puis savoir quel est le nom sous lequel on m'a baptisé; car, en m'exposant sur la voie publique, on a eu soin de me mettre un petit écrit au cou.
et le matelot qui m'a trouvé, ce pauvre Enimelintk , l'a toujours conservé. A Charles- Towu, la veille d'élrc pendu, il m'apprit tout cela et me remit cecliiffon de papier. I^omme voilà la seconde fois que je viens ici depuis trois ans, je n'ai pas encore songé à une pareille vétille; car, que l'on pende Argow, Maxendi , Jacques, Pierre ou Paul, cela m'est fort égal :
quand on dispute sa vie à chaque minute, ou s'iuquiele peu de son nom ; avant de penser à nommer son cliàleuu, il faut l'empêcher d'écrouler. Cependant, sans ^ avoir que je suis attendu, que je suis propriétaire de Duranlal , j'ai ]iris.parl.i grâce de Dieu et ma volonté, le iioiii do marquis de Duranlal, puisque j'en possède le licret que l'ancienne noblesse reprend ses titres... Du diable si l'on pense a cberchcr daus
y], le marquis lArgow de la Diiplmis!... D ailleurs, Cadgcr est préfet ici, il le sera longtemps, et j'espère que nous pouvons être tranquilles
— ilonsieur le marquis, dit en riant Vernvct, voudrait-il se donner h peine de me montrer ses litres de noblesse ?
Celui que nous appellerons désormais M. de Duranlal se leva, et, fii^ant tourner par un secret le dessus de la table en marquc:crie auprès de laquelle il était, il prit une liasse de papiers et se mit à cbcrclicr.
— Depuis deux ans cl demi, dit-il, que nous sommes en France, nous avons toujours été comme des lévriers qui chassent au renard, courant après nos vieux chiens de brigands pour les faire taire, acbelani et visitant des propriétés : je crois que voilà, depuis que je suis ici, le premier momeoi de repos... J'ai fourré là tous les papier» qui coiiccrncni la terre de Duranlal, cl je veux que le diable m'cm-
Le vieux matelot m'a servi de nourrice.
r.ycl i[ue ma
poile si j'y trouve de l'ordre !... Il faudra, Vernyel, que tu sois mon intendant ; tu verras mes fermiers, lu parcoinras mes propriétés, les environs, nous nous mettrons bien avec tout le monde... Ah! voici !...
Les deux amis s'approchèrent avec curiosité el lurent sur un parchemin tout crasseux cl qui sentait encore le tabac du dépositaire, la phrase suivante que l'on pourrait nommer une phrase baptislairc:
« Jacques, né le 14 octobre 17Sti, dans la paroisse de Duranlal, fils de S... et de M..., baptisé le lendemain par M. M... , curé du lieu. £
— Ton extrait de baptême esl facile à trouver , s'écria Vernyel ; mais tes parents!...
— Mes parents , reprit le marquis de Duranlal , je n'en connais qu'un : c'est ce pauvre Emmelinck qui me donnait du tabac, me faisait grimper sur les mats, me barbouillait de rhum el de goudron. L'Océan est mon berceau, el le vieux malelol m'a servi de nourrice ;
si je l'eusse écoulé, je serais resté honnête homme !... mais quand j'ai été pirate, il l'aélé, pauvre bonhomme ! il m'aurait suivi au diable...
— Eh ! qui ne t'aurait pas suivi ! s'écria Vernyel en frappant sur l'é- ))anle de Jacques. Mais écoule-moi , Jacques , puisque Jacques esl ton nom, ne te m.^riepas...
Prends cette jeune fille pour maîtresse, et reste ce que tu es, uu diable incarné, un instrument de fer de ce qu'on appelle le hasard ou la l'rovidence : de temps en temps nous prendrons un brick, et, pour ne pas nous rouiller, nous irons nous dégourdir les doigts en frottant les Anglais ou les Espagnols, n'importe qui, pourvu que nous sentions les boulets nous friser la tète!... »t jniis après nous reviendrons ici tout joyeux ; tu retrouveras ta chère enfant, et moi la mienne; elles viendront à notre rencontre... elles nous conduiront ici dans un petit paradis...
— Einiras-tn , reprit Jacques, et veux-tu ne pas me rompre la tête de tes sorneties! Ma main ne se lèvera plus que punr ma défense, mou pied n'écrasera plus personne que pour ma vengeance; enlm je veux vivre en bourgeois de la rue Saint-Denis et épouser celle jeune fille.. Entends-tu? voilà mon dessein; il est là.
(El ihnontraitson front).
— En ce cas, dit Verc'est une affaire finie, n'en parlons plus! mais me réponds-tu adame Jacques ue mettra pas à la porte l'ami du capitaine ?
Jamais cela ne sera de mon vivant ! ne sommes-nous pas frères ?
— Allons, puisque je vivrai toujours avec toi, puisque nous serons toujours ensemble, le reste m'est indifférent : bonsoir.
Les deux amis se séparèrent en se donnant une poignée de main, et quelques instants après tout dormit dans le château.
D'après celle coiiver-ation. l'on doit voir que M. de Duranlal ne croyait rencontrer aucune diflicullé dans son projet d'épouser Annelle, el il parlait de son amour el de ses desseins sur elle avec celte assurance qu'ont tous les gens habitués à ne trouver aucune ré>istance à leur^ volontés : du reste, il n'est personne qui, riche comme l'était Argow, n'eût eu la même conviction.
Cepeiidaiil Annelle d. mail, cl £0n £o::inicil se ressemait dcscvc-