‹ Œuvres de jeunesse, illustrées. DessinsChapitre 4 sur 92 · ARGOW LE PIR\TE · texte numérisé non relu

ARGOW LE PIR\TE

nonients et de ses pensées de la veille. L'iniluence que les lèves avaioiu sur son esprit nous oblige à raconter celui qni la IroiiliLiit alors. Elle rêvait, elle si chaste el si pure, et crtle pnrlii de son rêve l'oppressait comme un horrible cauchemar; elle rèvaii ipiaprés bien des coinlials, touchée des preuves de tendresse (piArgow lui avait priKlii;ii(i's elle l'avait admis dans cette chambre de Paris que nous avon.- diTiiic ;in coniinoncement de cette histoire. Là, cet lioniine cxlraordinaire lui montrait un respect et une tendresse qui ne semblaient pas eonii)aiibles avec les manières et le caractère qu'on devait lui suppo>er d'après l'aspect grave et presque sombre de lonie sa personne : paifois elle se rappelait l'avoir épousé, mais ce souvenir ne se réveillait en elle qu'à de lonpis intervalles; il faisait évanouir ses craintes et ses remords, et elle osait alors lui exprimer la tendresse qu'elle éprouvait pour lui ; mais tout à coup, pendant qu'elle appuyait sur son sein la léte puissante du pirate, elle apercevait une ligne" rouge comme du sang et fine comme la lame d'un couteau qui faisait le tour du cou de son époux. A peine eutelle vu celle marque fatale, qu'une sueur froide la saisit comme une statue; elle garda la même attitude, elle voulaitparleretne pouvait, et une horrible peur la glaçait.

Elle s'éveilla dans les mêmes dispositions , tremblante, effrayée, et sentant battre son cœur.

Pour la superstitieuse Annette.unrêve était un avertissement du ciel ; il émanait du domaine des esprits purs qui saisissaient l'instant où le corps n'agissait plus sur l'àme pour guider, par des images informes de l'avenir, les êtres que leur amour pour les cieux rendait digues de l'attention spéciale de ces esprits intermédiaires qui voltigent entre la terre et le ciel...

Or ce rêve avait un sens qu'Annette n'osait même pas interroger ; elle écoulait, tressai' lait, et, dans son appartement faiblement éclairé par sa lampe, elle tâchait de ne rien regarder, parce qu'elle tremblait d'apercevoir cette têie de son rêve, et pardessus tout elle voulait oublier cette ligne de sang. Elle se rendormit pourtant après avoir secoué sa terreur, mais son sommeil fut troublé par les mêmes images. Le point du jour la surprit en proie à l'irrésolution et à la terreur qu'un tel songe devait

lui inspirer dans l'étrange position où elle se trouvait. Elle s'agenouilla, fit sa prière, une prière ardente dans laquelle elle rassembla toutes les forces de son àme pour prendre un essor vers les cieux. Se réfugiant ainsi, par un élan sublime, dans le sein même de la Providence qui régit les univers quelle a créés, Annetle, plaintive et soumise, demandait face à face au Dieu que sa méditation lui faisait entrevoir le bonheur auquel chaque créature doit tendre, ou tout au moins la force de la résignation et le courage de supporter les épreuves de son pèlerinage terrestre.

Après celte prière, elle se trouva soulagée; elle venait en quelque sorte de déposer le fardeau de ses terreurs aux pieds de l'Eternel : c'était à lui de veiller sur son enfant eonliant et timide. Elle se leva, ouvrit la fenêtre qui donnait sur les jardins et sur le parc, et, après en avoir franchi les trois marches, elle admira les belles campagnes de Valence inondées des flots de lumière du soleil levant. Elle se

promena en admirant la beauté du parc, mais plus encore la magiiilicence des bâtiments immenses de Diirantal. En parcourant les jardins, elle arriva à la cour d'honneur du château , et, après l'avoir examinée, elle vit une autre cour dans laquelle des valets nettoyaient une calèche élégante.

Annette entendit les valets causer entre eux, et le fragment suivant de leur (onversaliDii la convainquit de la pureté des intentions du généreux posse-^senr de Diiranlal.

— Pierre, disait un personnage qu'Annette ne voyait pas, vous mettrez à la calèche les deux chevaux blancs. Monsieur va partir dans l'instant pour Valence, et c'est Jean qui le couiluira.

Annetle, conliaiite comme l'innocence, ne s'était alarmée que pour sa mère : cependant la phrase qu'elle venait d'entendre lui causa une vive satisfaction ; il était clair que son hôte allait la reconduire à Valence, chez sa mère.

Ce procureur du roi était Charles. — Pa"e 13,

Alors Annette ne se trouvait pas loin de la porte d'entrée du château; mais comme cette porte était décorée à l'exlérieur d'un hémicycle en pierre, mademoiselle Gérard était cachée par le renllement de ce demi-cercle :

elle contemplait le château et restait pensive, car un pressentiment invincible lui faisait regarder ce château avec la complaisance et le vague espoir d'une possession éloignée.

En ce moment un homme franchit la porte et s'avança vers le château ; Annette le vit et frémit : cet homme était Celui qui avait dansé avec elle la veille, et qui lui avait paru le principal auteur de son enlèvement.

Aussitôt elle s'échappa par le côté des jardins, et avec la rapidité d'une biche iioursuivie elle regagna sa chambre, et, sonnant avec force, elle ordonna à la femme de chambre, qui accourut, de dire à M. de Duranial de venir surle - champ. Argow ne tarda pas d'une minute.

Annette était dans le salon qui précédait la chambre dans laquelle elle avait passé la nuit.

— Monsieur, dit-elle avec énergie, l'homme qui m'a enlevée vient d'entrer chez vous cmiime si le château lui était familier... Ayant donné à celte phrase l'air d'une interrogation , elle fixa les yeux d'Argow, qui hii répondit sur-le-champ: — Mademoiselle, je l'ignore; mais, quel qu'il soit, vous verrez jusqu'où ira ma vengeance. — Voire vengeance! dit Annette blessée; mais il n'a offensé que moi...

A ce moment, un domestique entra et dit à Maxcndi : — Monsieur, un inconnu vous demande... — Mademoiselle, dit Argow en se tournant vers Annetle, ayez la complaisance de rester ici.

Maxendi se rendit à son grand salon, s'assit dans un fauteuil, dit qu'on pouvait faire entrer, et ordonna que tout le monde se retirât. — Capitaine, dit Navardin en entrant et gardant son chapeau sur la têle, tes gens ont décrété que tu te rombarqucr.iis avec eux, et comme tu dépends d'eux, il faut que cela soit. — iXavardin, reprit Maxendi d'un ton de voix dont le flegme affecté

ARGOW LE PIRATE.

cachait la plus violente colère, lu remarqueras que lu m'as ai>)nlo ton capiltiirit'. que tu as dit m« gens... eonliuue...

— th bien, couiiuua Navardiu trcuildaut inalgrd tout son courage, je vieus clierclier la réponse... Eu effet , lu as ileiioucé tous tes anciens camarades à la préfecture : ils soui forcés de fuir ou c. ureni ks plus grauds dangers : ils sont sans fonune et veulent en acquérir; or, pour u'aToir plus h te craindre, ils t'appellent au milieu d'eux : les possessions espagnoles soûl révollées, on peut courir la mer sans bonté en se melUuu' à leur service.

— Navardiu , répondit Argow d'une voix toujours croissante, si j'ai déuoucé mes aueiens camarades, c'est qu'ils m'y ont forcé poni' mou saint : s'ils n'avaient rien dit en ni'apercevant dans la diIi"enoi'. on ne m'aurait pas soup^'oiou'. Il a été clair pour tout le inonde que je devais vous connaître; oliligé de parler, j'ai raconté à Badger, non pas ce que je savais, mais une histoire faite à plaisir. 'V^oilà pour no point. Mes gens veulent de l'or, qu'ils aillent en chercher où bon h-iir semblera, je les ai assez gorgés... Mais à qui prélend-ou qnr j'obéisse?... est-ce à eux de in'iinposer des lois? réponds.' Tu gardes le silence, car tu sais que c'est a eux de recevoir les miennes. Us sont sans fortune, dis-tu? c'est qu'ils l'ont mangée, car chacun a eu sa pari, et le dernier matelot a eu cent mille ecus au moins, sans compter ee que vous dépensiez toutes les l'ois qu'on descendait à terre. Est-ce vrai?...

— Oui ! répondit Navardiu interdit.

— Tu crois que je dépends d'eux ! reprit Argow en imprimant à sa voix un caractère terrible. Mille bombes! je ne dépens de personne au monde, et im pisiolei me fera toujours raison de ma vie; je ne l'ai pas risquée cent mille fois pour marchander mainlcnant, et vous n'avez pas le pouvoir de la mettre en danger 1...

— Nous l'avons... dit Navardin.

— Et comment?

— Chacun de nous peut le dénoncera l'instant.

— Ce serait un grand imbécile : car, d'abord, ou il serait gueux et voudrait de l'argent, ou 11 serait riche el aurait quelque cliosc à perdre. Riche, il ne me dénoncerait pas, parce qu'il périrait avec moi, et gueux, je lui donnerais tout ce qu'il me demanderait... après, je ne le craindrais guère; il se serait désigné !...

Ici la (ignre d'Argow. revenue à toute sa férocité primitive , exprimait, par son seul aspect, lout ee qu'il taisait.

— Ce n'est pas toul. dit Navardiu; écoule! Nous t'avons juré le secret et nous te le garderons ; mais nous avons pris un autre moyen ! nous savons qui lu aimes!...

— J'en suis bien aise, dit Argow en saluanl ironiquement Navardin.

— Bi nous tenons en notre pouvoir la jeune fille que tu voudrais...

— Qui l'a enlevée?... s'écria d'une voix formidable Argow en se levant et inirrrompant Navardin, réponds !

— 5Ioi cria Navardin.

— Ah! c'est toi qui as porté la main sur elle!...

Le terrible .^laxendi faisait trcnililcr par sa voix les vitres de l'appartement ; il sauta sur le brigand, el le saisissant par le collet de son babil, il le contraignit à le suivre...

— Ali! disait-il. c'est loi qui as souillé par le contact de tes mains celle que nul n'est digue de toucher 1 viens, viens !... El il l'enlraîna. Il lui (it traverser toul rapparlcment, et le jeta tout effrayé aux pieds d'Auiiciie étonnée.

— Mademoi>elle, lui dit-il, voici le coupable!... prononcez sur son sort, ordonnez, vengez-vous!...

-- Monsieur, dit Anneite tremblante à l'aspect de Maxendi en proie à une si violente colère, monsieur, je désire que nul ne se charge du soin de ma vengeance; seule j'ai été offensée; je lui pardonne!...

— Vous pouvez lui pardonner! mais, moi... je verrai!... Ce

que ce dernier mot cachait n'était certes pas la clémence.

Laissoi]5 pour un moment Argow, Navardin et Annelle dans cette «iogaliere situation, et retournons à la porte du château. Vernyct y éiall accouru, parce qu'il avait aperçu Annelle s'enfuir à toutes jambes, et, comme Nav'ardin était déjà entré, il ne savait à quoi atirttmer celle course précipitée, lorsque, regardant daus la campagne, il vit au bout de l'avenue cinq à six personnes qui se dirigeaient vers le château : trois de ces personnes étaient vêtues de noir, el un homme en robe noire les guidait. Vernyct crut qu'Argow el lui claieui découverts, el il cherchait en sa tête les moyens de se soustraire à celte attaque; mais, pendant qu'il réfléchissait, le procureur du roi arriva près de lui. Ce procureur du roi était Charles, sonienu d'un juge d'instniction et d'un commissaire : il avait, comme ou voit, fait diligence, el brûlait de mettre à exécution ses projets contre s<m rival.

■^ C'oe veut monsieur?... demanda Vernyct d'un air arrogant.

— SIoDsieur, répondit Charles Servigné, j'ai le droit de vous interrt^er el celui de ne pas vous répondre.

— Encore faut-il que je sache, répliqua Vernyct, à quel litre, comment et pourquoi vous entrez à Duranlal '

— Nous venons, répliqua plus doucement le juge d'instruction,

faire des perquisitions relalivement à une accusation d'enlèvement ini est portée contre M. de Duranlal, au sujet d'une jeune dcmoielle nommée Annelle Gérard.

Ces paroles firent sourire légèrement Vernyct, qui, regardant alors le nouveau procureur du roi, le reconimt, lui lenilil la main, lui prit la sienne et lui dit : — Eh! c'csl noire cher comp.igiion de voyage! entrez, monsieur; vous serez bien reçu à Durantal, de (|uelque manière que vous y veniez, en coslume ou sans costume. !'iable, la justice valençaise est expédiiive!... Charles ne savait quelle conleiiance lenir, ce ton léger n'annonçait pas la crainte. Il répondit néanmoins : — Monsieur, ne retardez donc pas sou exéculiiiii; conduisez-nons au diàleavi avanl que l'alarme y soit semée !... — Pierre, dit Vernyel, (iiiiiliii-ez ces nics-ieurs au sahm.

Celle phrase sèche, plus secbi nuni diii! encore, fui accompagnée d'un coup d'œil si méprisant, que Servigné se sentit violeninn^nt outragé, et Vernyct ne négligea rien pour cela, car il s'en alla lenlenient sans saluer le groupe.

Pendant que l'on dirigeait Charles vers le salon, Vernyct cherchait

Argow, el il le trouva au milieu de la scène que nous avons inier-

t. — La justice, dit-il tout haut, vient de descendre ici.

rompue pour raconter ce nouvel incident.

Ces mots produisirent un notable changement : Navardin se leva brusquenieui, Argow porta sa main dans son sein, Vernyct se mil à rire, el Annelle étonnée contempla ce tableau curieux. — Sors, dit Argow à Navardin; ce n'est pas à la justice à te punir...

Navardin sortit par le jardin, et Argow le suivit en le guidant vers une cave dont l'eiilrée se trouvait dans une grolte en rocaille.

Lorsqu'ils y enlrèrenl, Maxcndi lui dit d'un ton inflexible : — Navardin, il faut mourir, car j'ai décidé que ce serait ta punition. Ai-je jamais seulement regardé vos maîtresses lorsque vous en aviez ?... N'as-tu pas manqué à l'obéissance et au respect que tu me devais?... Or, où la justice n'a pas de prise, car je serais fâché de le voir entre ses mains, ma justice à moi s'exerce : obéis à ton capitaine... avance!... c'est ton dernier pas !...

Navardin, en entendant celle sentence sortir de la bouche de son ancien chef, trouva qu'il était dur pour lui, qui était devenu à son tour capitaine, de périr de celte manière , alora il se tourna brusquement, et, tirant un pistolet de son sein, il ajusta, presque à bout portant, son ancien capitaine, auquel il enleva une boucle de ses cheveux. — Ah ! ah!... dit ce dernier en passant la main sur son front avec tranquillité, tu te fâches, mon vieux camarade, lu as le caractère bien mal fait!... En achevant ces mois, il ne lui laissa pas le temps de saisir son second pistolel, il le prit à bras-le-corps et le renvi;rsa pqr terre avec une force si supérieure, que celui-ci ne put lui opposer aucune résistance. Réunissant alors les deux mains du brigand sur sa poitrine, il les y fixa d'une manière invariable en les tenant sous son pied de fer, el pendant que Navardin cherchait à se sauver de cette espèce d'élan, Argow tirait tranquillement de sa poche un étui dans lequel se trouvait une épingle, il la jirii et la ])lungea dans la poitrine du brigand, qui ex|)ira aussitôt que la pointe de cette arme d'un nouveau genre eut atteint le sang d'un vaisseau.

.Maxcndi revint vers la chambre d'Annette irancpiillement et comme s'il eût accompli un devoir. Pendant qu'il avaii vengé mademoiselle Gérard, il s'était passé une autre scène tres-intéressanle.

En effet, lorsque l'on eut introduit Charles et sa troupe daus le salon, au lieu de s'y arrêter, il avait continué, et, péuéiranl jusqu'à la chambre où se trouvaient Anneite el Vernyct, il fut stupéfait de revoir sa cousine, qu'il croyait sous les verrous.

Eu la voyant ainsi libre, sou esprit malicieux en conclut sur-lechamp qu'elle s'était l'ait enlever volontairement, el pour excuser 4UX yeux du public sou amour pour M. de Duranlal, par l'idée que la force employée à son égard l'avait jetée à la merci des ravisseurs. Alors, satisfait de pouvoir se venger du mépris qu'Annetle avait pour lui, et cela à la vue de lout le nioridc, il lui dit d'un ton plein d'afl'ecliou et comme un père à sa tille : — Eles-vous libre, Annelle?...

— Oui, Charles, je suis libre, répliqua-i-elle en appuyant sur celle syllabe.

— Oh ! Annelle, reprit Charles Servigné, si vous êtes ici volontairement, quelle singulière comédie la passion vous a fait jouer devant une assemblée tmil entière!... Vous n'en avez sans doule (las prévu les effets, car j'ose croire, si toutefois votre caractère religieux ne m'en a pas imposé, que vous eussiez renoncé à votre dessein : votre mère est au désespoir; elle a pleuré toute la nuit, demandant sa fdle à chacun. Cette nuit, qui , pour les nouveaux mariés, cl pour votre taule, devait être une nuit de bonheur, a été une nuit de désolation!... Moi-môme, ardent à venger l'ordre social oiilragé dans voire personne, j'ai armé les lois d'une célérité qui leur était inconnue :je me suis hâté; mes soupçons ont été bientôt pour moi des réalités ; j'arrive, je vous trouve, et quelques heures ont suffi pour lout apaiser entre vous et votre ravisseur !... Oh ! Anneite, vous si religieuse, si grande, si candide, si pure, où vous rcirouvé-je?... quel chagrin pour volrc mère! il remportera ait tondjcau. .

Anr.OW LE PIRATE.

Le groupe, en enlendaot ces artificieuses ci vindicatives paroles si liii'ti ((iliiities d'un air de vérité par les circ<>ii>(aiices, trouva que le ntiiivcau prucurcur du roi parlait avec une cl()(|uciicc loucliante : III. lis Virnyci, qui étudiait Charles et sciiililait lire dans ses yeux, (lc\ iiia (|ue ce discours u était pas siiiccie ; d'uu aiilrc côlé, il était Itiiii aise de voir Ainielle dégradée dans l'opiuiou publique, parce ilii'aUu's Argow u'cii ferait pas sa feiiiiiie; et cependant la haine se- I rcte (pie le visage de Charles faisait naître en lui fut cause de su réponse.

— Monsieur, lui dit-il, du inoiueut que vous trouvez luadcinoiscllc lihre, vos fouctions cessent : retirez-vous doue et épargnez-lui de si iiiconvetiants discours.

— Eies-vous son ravisseur?... lui demanda Charles.

— Si je l'étais et (pi'ilh; ni'aiinàl, connue vous le supposez graliiiteuieut, je vous aurais déjà jeté par la fenêtre, tout procureur du roi que vous êtes !

A ces mots qii'Argow enlcndit, il entra, et sa (Iguie prit une cxpie^siiiu terrible à l'aspect dv ce groupe. Annelti: était lelleinenl accablée sous le poids du perfide langage de sou ciiusin, que, seiiililablc à un agneau que l'on frappe, elle regardait fixement Charles sans pouvoir répondre un seul mot.

— Moiisicnr, reprit Charles avec une grande dignité, ce que je dis à niadeniuiM-lle, je ne le dis pas à litre de magistrat, c'est à litie de père, de cousin, d'ami.

— Mon cousin, mou ami, mon père, reprit .Annelte les larmes dans les yeux, aurait |in me parler en particulier; il se serait surtout informé si j'avais été enlevée voloulainmenl avant de le supposer,., il ne m'aurait pas mis la mort dans le cœur en me disant que je tue nia mère !... Ici Annelle, interrompue par ses larmes, luinba dans un fauteuil en se eachanl le visage, el des sentiments bien divers s'cniparereiil des caiurs.

— Qui la f.iit pleurer ici?... s'écria Argow en lançant un regard i|ui lit trembler l<iiii le monde 11 palpitait de rage et semblait clierclier sa victime... Je le s;iurai, dit-il, et malheur à lui !...

— Monsieur, dit .'iinette, vous me perdez en prenant ma défense!... Dites-leur donc que vous m'avez sauvée, que vous alliez me reconduire à l'iiisLint; que... je ne sais; le monde pensera ce qu'il voudra, mais ma conscience est pure, elle est muette à me reprocher la moindre faute, et Dieu, ma mère, mon père, sont mes seuls juges !... .^lais vous, mon généreux libérateur, cessez de parler comme s'il y avait entre nous un autre lien que celui de la reconnaissance.

— Qui peut expliquer un tel mystère?... demanda le juge d'instruction.

— Est-il besoin de l'expliquer? reprit Argow ; mais, s'écria-t-il, je vais vous parler à tous : vous allez retourner à Valence, écoutezmoi bien et suivez de point en point ce que je vais dire. Ou a enlevé mademoiselle, .le me promenais avec mon ami (|ue voici, hier soir, el j'ai de loin aperçu nue voiture de laqui lie partaient des cris : j'ai Couru, j'ai délivré mademoiselle : il était trop tard pour la reconduire à Valence; j'allais le faire ce matin quand vous êtes venus. Mademoiselle a passé la nuit au château de Diiranlal, voilà la vérité. Si, d:ms Valence, quelqu'un ose tirer de ceci une conséquence délavor.ible à inademoi-elle, je jure que lui ou moi périrons, et que, si je péris, celui que voilà nie vengerai

Vernyci fit un siyne de tête allirmatif.

— Ce n'est pas tout, reprit Argow; je vous permets de publier partout que j'aime mademoiselle, qu'elle a en moi un servilenr, un ami dévoué; qtic si jamais je me marie, qu'elle me permette d'oser aspirer à elle, je n'aurai jamais d'autre femme; que quiconque chercliiT.i à lui nuire sera mon en.iemi mortel; que, diissé-je dépenser un million, je la protégerai dé-oimais contre toute attaque, et si (pielqnun se permet à ce propos un mot léger sur elle, je jure ipie le calomniateur mourra, ou, si je meurs de sa main, mon ami (jue voici me vengera 1...

Vernyct fit un signe de tôte affirmatif.

— Maintenant, messieurs, dit Argow eu changeant subitement de ton, voulez-vous prendri; ipielque chose?... Pierre, des sièges!

— Quoi qu'il eu suit, dit Charles, ceux qui ont enlevé mademoiselle Gérard avaient uu but, et les lois violées réclament leur poursuite et leur châtiment ■ notre ministère nous impose le devoir de chercher ce but et les auteurs de l'enlèvement.

Ici Argow reconnut en Charles le jeune homme de la diligence : celte reconnaissance lui fil froncer le sourcil, et sa physionumie reprit un caractère terrible. — Jeune homme, lui dit-il, vous vous trouvez sur mon chemin. (11 y avait un sens à ces paroles ; elles firent impression sur l'assemblée.) Prenez garde... Argow ne dissimula eu rien l'aversion qui lui dicta ces derniers mois.

— Je n'ai fait que mou devoir, dit Charles, et nulle considération ne lu'empèehera de suivre toujours ce qu'il m'indiquera; mais je dois vous prévenir que ma cousine a tout mon amour, qu'elle m'est promise...

— C'est faux I... s'écria Amxilte en voyant Argow dévorer Charles des yeux ; je n'ai aucun motif qui ne parle de la vérité pour démentir ainsi mon cousin... Charles, vous saviz que nous ne sommes rien

l'un à l'autre, et, quand il n'en aurait pas été déjà ainsi, le discours que vous venez de tenir tout à l'heure sur une amie que vous connaissez dès renfance aurait suffi poiH- briser tout lien entre nous... Je comprends votre regard ironique, Charles, et je n'ignore pas que je suis à Durautal; mais lesseniiments que je dois à mon libérateur n'iiinuent en rien sur ma protestation. J'ignore qui m'a enlevée ; niais ce que je sais, c'est que ce n'est pas monsieur, car depuis que je suis ici il n'a échangé avec moi que quelques paroles, et je n'ai pas donné mon aveu aux inlentions qu'il vient d'énoncer. Vous me connaissez, Charles, et votre conscience doit vous crier que rien que la vérité ne sortira jamais de ma bouche. Maiutcnaul, niousu;ur, dit-elle à Maxendi, ordonnez, je vous prie, qu'on me reconduise seule à V;ilence : malgré le plaisir que j'aurais à être présentée à ma mère par mon libérati'iir, je sens que...

— Non, mademoiselle, votre cœur vous dira, répondit Aigow, que l'opinion de l'homme qui vient de vous insulter, comme de tons ceux qui lui ressemblent, ne saurait diriger votre conduite. Permetiez que j'ose réchuner l'honneur de vous accompagner. Si vous avez passé une nuit sous les vuûles de Durautal, vous pouvez, sans qu'il eu soit ni plus ni moins, êlre reconduite à voire niere par moi.

— J'en conviens, dit Annetle, mais je vous prie de faire l^âter notre départ.

Dans cette matinée, le caractère d'Argow venait de se déployer tout entier; Annelle avait brillé de toute son innocence, et Charles s'était montré tel qu'il devait toujours être, enclin à satisfaire ses passions sous le masque de l'intérêt général.

On déjeuna ; tout le monde fut réuni autour ^c la même table, inais peu de p;uoles furent échangées. Le juge d'instructioueut mille égçirds pour Annelle, surtout pour le m;utre de la maison, qu'il savait être l'ami intime du préfet et riche à millions. 11 lui parla de sa terre, du pays, de Valence, et parut enchanté qu'une semblable méprise lui eût procuré l'honneur de se trouver avec M. de Durautal, méprise qui, du reste, n'avait été faite que sur la volonté de M. le procureur du roi. Argow, à cette phrase par laquelle le juge rejeiait tout sur Charles, regarda Servigné avec une énergique expression de haine-.

Le déjeuner fini, on monta en voiture; Annette fut seule au fond de la calèche; son cousin et Argow se mirent sur le devant; les ."utres personnes montèrent dans une autre voiture, et l'on pariit pour Valence. Eu chemin, Annetle dit à M. de Uurantal que, toute flaluie qu'elle devait être de lui avoir inspiré lesseniiments qu'il avait manifestés, elle le conjurait de n'y point persister, el surtout d'empêcher que les circon.-lances de cette matinée, sous ce rapport, devinssent publiques. Argow resta muet.

La calèche élégante de M. de Durautal s'arrêta devanl la modeste boutique de madame Servigné, ee qui produisit comme un speelaclc pour tout le voi-inage. La tante, la cousine et la mère d'Annette étaient, comme bien on le pense, accourues sur le seuil de la boutique, et le plus grand élonnement s'était emparé d'elles à la vue d'Annette dans ce brillant équipage. Adélaïde pc'Usa soudain qu'elle épousait le millionnaire, et une effroyable jalousie s'élevait dans son cœur. Madame Gérard, pour le moment, ne voyait que le bonheur de retrouver sa fille; et pour madame Servigné, oh! elle parlait! qu'elle eût joie, afiliction, tout chez elle s'exprimait par un torrent de paroles.

Argovy, sans s'inquiéter des interrogations el des exclamations de la mercière, descendit en donnant la main à Aiuiette. rouge et confuse; puis, la présentant à madame Gér.ird, il lui dit: — Madame, voici votre fille que j'ai eu le bonheur de pouvoir arracher à ses ravisseurs; soyez persuadée qu'avant que la justice ait eu le temps d'essuyer ses lunettes et de secouer son jabot (en prononçant ces mots il regardait Charles et le juge d'instruction), on avait vengé votre fille : qnaut aux motifs de Son enlèvement, dans lesquels je suis persuadé que mademoiselle n'était pour rien, c'est un mystère bien singulier que rien ne pourra découvrir. S'il m'était permis, madime, de réclamer un prix dune obligeance aussi naturelle, je ne demanderais que riionneur de pouvoir vous présenter quelquefois mon hommage et mes respects.

Madame Gérard, inierdite de se voir pour la première fois de sa vie l'objet de l'hommage et des respects d'un millionnaire, balbutia quelques remerciments eu accueillant la demande de M. de Durautal, qui remonta dans sa voiture el partit.

AUGOW LE PIRATE.

Adélaïde, sa inoro el M. Bonvior avaient, iiemlani co temps, examine la lignre de Charles, et rcmltanas, l'air M>iiil)ie de ce dernier, leur avail donné tellement à penser, que, ponr la pri'niiére fois pentélre. nn prof Mid silence régna pendant qnelcuies iiistanls. Lorsque eliaenn fui remonté, le silence d'.Vnnelle el relui de (Miarles excitèrent la cnriosité au plus haut point ; mais l'état de gêne dans lequel se trouvcreul ces deux acteurs, qui paraissaient instruits, fil que l'on se sépara mécontents les uns des autres. (Juand mad.imc Gérard el sa lille furent seules dans leur chambre, Anuette se jeta dans les bras de sa mère, et, après lui avoir raconté ce que le lecteur sait déjà, voici ce qu'elle ajouta : — Ma mère, cette aventure va faire grand bruit dans Valence : mon cousin et ma cousine, d'après ce que Charles s'esl permis de supposer, ne la raconteront pas .à mon avantage; alors je ne crois pas que nous ayons d'autre parti à prendre que de quitter Valence au plus litt. Revenues à Paris, les discours de Valence ne nous atteindront guère, d'autant plus que notre essai de vovage ne nous ayant point réussi, nous ne reviendrons plus dans ce pays.'

Madame Gérard approuva fort ce parti, parce qu elle ne se trouvait pas fi>rt bien de l'hospitalité de sa sœur. En effet, les premiers jours, ces quatre femmes avaient été charmées de se revoir; mais bientôt madame Gérard s'aperçut : 1" qu'elle ne pouvait jamais parler; 'J* qu'elle écoutait toujours les mêmes choses; 5° qu'Adélaïde était jalouse d'.\nnette, et que cette jalousie causait une fiuile de petites tracasseries insupportables; 4° qu'Adélaïde ayant fait partager sa haine à sa mère, et Charles ayant une animosiié bien plus forte contre Anuette, il s'en était suivi qu'on trouvait madame et mademoiselle Gérard de trop dans la maison; 5° qu'on n'avait pas tardé à le leur faire apercevoir. Alors il fut décidé que l'on quitterait Valence dans deux ou trois jours, et madame Gérard se garda bien de dire à Anuette qu'elle la voyait avec peine s'éloigner de M. de Durantal, en qui elle entrevoyait un beau parti.

Pendant que la mère et la hlle discouraient ainsi, Charles racontait les événements de la matinée à sa manière, c'est-à-dire que, par ses insiimations perfides, il faisait sous-enlcndre beaucoup plus de mal qu'il n'en aurait dit en parlant ouvertement contre Anuette. — Mon Dieu I disait Adélaïde, qu'a-t-clle donc pour s'èlre fait enlever? je lui vois une taille comme une autre, des yeux qui ne parlent qu'à l'église, l'air d'une fille qui est toujours dans le cinquième ciel el dans les espaces imaginaires... Voyez donc, on lui donnerait le paradis sans confession.. . et cela se fait enlever 1 . . .

— Ce que j'y vois, disait la mère, c'est qu'elles vont rester longtemps chez nous, à moins que leur monsieur ne leur loue un bel liùiel à Valence, dame!... Auneiic va tenir un grand état!.,.

Nous passerons sous silence tout ce que l'amour propre offensé, l'amour de parler, d inierpréter et la haine inspirèrent de vulgaire et de bas à ces deux femmes que nous allons bieiuol perdre de vue. Au dîner, .\délaïde, après avoir accablé Annetie de toutes ces petites et basses nianœu\Tes que suggère la haine, et qu'il est impossible de définir et de décrire, parce qu'elles reposent dans l'air de la figure, dans le son des paroles et dans les regards, Adélaïde lui dil enfin ironiquemeiH : — Ma chère cousine, vous comptez sans doute rester encore longtemps à V.alence? je gagerais même que vous pensez à y demeurer...

— Non, répondit Annelte; et ma mère... Elle s'arrêta comme pour laisser parler madame Gérard.

— Anuette dit vrai, reprit en effet madame Gérard, je compte partir demain ou après-dema'm.

— (.'omment, ma sœur, s'écria madame Servigné, vous partez si vile!,., oh! que j'en suis désolée !... Kt qui peut vous faire sauver comme cela?... ce ne sont point vos affaires... ce n'est pas que vous soyez mal ici.cen'est pas l'aventure de ce matin... qu'est-ce donc?... Vous ne voulez donc pas voir mon Charles paraître à l'audience d'aprè?-demain au palais.' C'est mal cela! après une si longue absence se revoir pour si peu de temps!...

Elle continuait toujours; mais Adélaïde, laissant parler sa mère, ajoota : — SI c'est notre petit établissement qui gêne ma cousine, qu'elle se rassure; mon frère a loué un très-bel appartement dans un hôtel à Valence; nous y demeurerons et ne ferons plus dans quelque temps le commerce qu'en gros.

Annette allait répondre, ce qui aurait fait un concert de trois voix, lorsque Charles, en parlant, imposa silence à tout le monde.

— Je suis désolé, dit-il, que ma cousine quitte Valence au moment où la place importante que j'occupe allait me permettre de lui faire voir la haute société de celte ville, cl je croyais franchement que celle haute société ne lui serait pas désagréable.

— Mon cousin, dit Annette, je n'oublierai jamais que je ne suis que la fille d'un simple employé : la modique fortune de mon père ue me permet pas de si hautes prétentions.

— Ma chère sœur, répondait madame Gérard à sa sœur, qui n'avait cessé de parler bas à son oreille, la sanié de M. Gérard cl lisolenient dans lequel il se trouve ne nous permettent pas une |ilus longue absence. Si demain nous pouvons trouver des places, nous partirons... J'ai vu ma nièce, elle est heureuse et parait devoir l'êire

longtemps avec M. Bouvier : ainsi je vous vois d'autant plus tran- (]uilles que Charles vient d'obtenir un emploi fort élevé. Ce soir nous vous ferons nos adieux.

Cette détermination éloinia fort la famille Servigné, et ce qui l'élonna encore davantage, ce fut devoir le lendemain Anuette et sa mère faire leurs préparatifs de départ et leurs adieux. Charles ne put croire à celle résolution que quand il vit sa tante et sa cousine dans la voilure. Leurs adieux furent froids, et chacun, en se quittant, fut comme débarrassé d'un poids. Pour les Servigné, c'était le poids des bienfaits ; pour Annelte et sa mère, celui delà gène de se trouver avec des êtres si peu en harmonie avec eux.

La famille Servigné avait conduit les voyageurs à l'hôtel des diligences, pour les accompagner jusqu'au dernier moment. En revenant au logis, Adélaïde, la première, aperçut de loin l'équipage d'Argow arrêté à la porte de la boutique; on hâta le pas, et Adélaïde, en faisant mille minauderies, apprit à Maxeudi qu'Annelte venait de partir pour Paris. Sur-le-champ il salua, et fit signe à son cocher, qui partit au grand galop.

On parla longtemps et beaucoup à Valence de cette histoire singulière, mais on finit, comme on aurait fait partout, par n'eu plus parler. Nous quitterons donc cette ville, où nous serons bientôt ramenés par les événements.

Cependant Annetie el sa mère voyageaient en silence Annette, en effet, avait beaucoup à penser. Jusqu'à ce fatal voyage sa vie s'était écoulée tranquille, pure et exempte d'événements; elle avait été circonscrite dans un cercle de devoirs fidèlement accomplis dans le travail, la retraite et la paix. L'horizon de ses espérances s'était bornéà son mariage avec son cousin, el si ses regards se portaient plus loin dans l'avenir, c'était pour contempler les cieux, et songer, en faisant son salut, à acquérir l'éternelle félicité des anges. PendaiU ce voyage, la source limpide de sa vie avait été troublée, son âme et sa prière avaient élé constamment pures; mais elle venait de perdre l'ancre, sa vie n'était plus arrêtée à un but fixe : elle tendait bien toujours au ciel, mais elle avait perdu le compagnon sur lequel elle comptait pour arracher les épines du chemin et la soutenir dans celle route difficile. Le temps qui venait de s'écouler avait été inarqué par des événements rares dans la vie, par des aventures véritablement romanesques; de plus, son cœur emportait une pensée involontaire, car, en dépit d'elle-même, elle pensait à celle multitude de circonstances parmi lesquelles il ne s'en trouvait pas une seule qui fûl d'heureux présage, el qui toutes entouraieni l'apparilion d'un étranger, d'un inconnu qui paraissait l'aimer. Cet homme apportait avec lui un monde tout nouveau, la richesse, l'éclat, un nom distingué; ses voitures portaient l'empreinte d'armes héréditaires : de là une vie nouvelle, séduisante pour Annelte, qui, d'une part, était portée vers le luxe el l'élégance, mais qui, de l'autre, craignait une vie dont la splendeur el les distractions lui rendraient encore plus difficiles le chemin du salut. Ensuit'e cet homme dont l'âme exaltée, violente, répondait à la bizarrerie de sa conformation, qui péchait par trop de sève comme un aibre aux branches luxuriantes, cet homme était-il un bon guide dans la vie?... Annelte le connaissait-elle?... A cela elle se répondait, superstitieuse comme on sait, qu'il lui était appiru comme envoyé de Dieu...

Ce monde de réflexions plongeait Annetie dans une incertitude cruelle et dans une méditation toute remplie de l'image de M. de Durantal. Au milieu de cette rêverie, la nuit arriva insensiblement. La mère Gérard dormait, les autres voyageurs, car la voiture était pleine, dormaient aussi. La lune se leva, de façon que l'on pouvait voir sur la route. Annelte regardait machinalement le chemin et se rappelait les événements de son premier voyage. Depuis un instant elle entendait le bruit d'autres chevaux que ceux de la voilure : elle se recueillit pour s'en assurer ; mais elle crut s'être trompée en ne les entendant plus, soit que ce bruit se confondit avec celui que faisaient les chevaux de la voiture, soit que récllemenl il n'y eut pas de chevaux étrangers.

Elle arriva bientôt à l'endroit où la calèche d'Argow s'était cassée. Le souvenir de celle aventure devint plus énergique, et alors elle examina en elle-même elplus attentivement le sentiment qu'elle portail à cet étranger. Elle fut troublée dans cette dangereuse méditalion par le bruit croissant des chevaux qu'elle avait cru d'abord entendre; une crainte vague la saisit, et, regardant sur la roule, le premier objet qu'elle aperçut ce fut, auprès de la portière, la figure d'Argow!... Il était à cheval el suivi d'un postillon.

Aussitôt elle se rejeta au fond de la voiture, et posa ses deux mains sur son cœur comme pour en arrêter les battements précipités : après ce premier moment de trouble une sensation indéfinissable partagea son âme entre le bonheur et la crainte, elle fut à la fois fiatiée de cet effort el chagrine en iiensani qu'au jour quatre voyageurs allaient savoir qu'elle était I'ipIjji-i ih- cette poursuite : en outre, cette brusque apparition répondait tiop biiMi aux mouvements qui l'agitaient depuis tout ce jour, pour ne pas lui causer une vive émotion, (ju'allaii-il faire?... quel était son but?... Le trot de ces deux chevaux retentis sait dans l'Ame de la jeune fille, et, malgré elle, une voix secrète lui disait : — Tu es aimée!

ARGOW Li: iniiATE.

Il y avait dans celle cerlilude el daiisrinipies^iuii qu'elle, lui causait quel([uc clio^e de plus vif, de i)lus enliaiuaiit, pour un esprit de fcninie, que dans le seiKinieul qu'Auiielle avail éprouvé pour sou cousiu. Aiiuelte, ciuiune bien ou pense, ne dormit pas. De leiups en temps elle voyait Argow avancer de quelques pas et regarder dans la voilure, épier un des regards de celle qu'il suivait ainsi, et la coutenipler avec ivresse. Au matin, il se trouva si fatigué, que, malgré tonte sa force et l'habitude qu'il avait de souffrir, il suivait avec peine la voiture; quelquefois il la dépassait, mais souvent il restait en arrière. Les voyageurs, éveillés, s'amusèrent de ce manège, et comme le froid du matin contraignait Maxendi à s'envelopper d'un manteau, et qu'il était difficile de reconnaître à quelle classe il appartenait, les voyageurs riaient, et ce fut à qui plaisanterait sur le courrier. Parmi ceux qui se trouvaient dans la diligence, le voyageur qui Clail eu face d'Ainielli' ne tarissait pas.

— Ali! disait-il, il n'ira pas comme cela jusqu'à Paris! il faudrait être de fer!... S'il court après la fortune, il fait bien dé courir vile 1 si c'est un solliciteur, je parie qu'il est Gascon; il n'y a que les Gascons ca|)ables de courir ainsi, etc.

Madame Gérard se réveilla ei ne manqua pas de voir celui dont on parlait : elle jeta une exclamation, et regard, i sa lllle après avoir reconnu Argow, Amiette rougit, et le silence (pfelle léelaina de sa mère à voix basse intrigua les voyageurs. Heureusement qu'au moment où un regard d'Argow mettait le comble à la curiosité de ces derniers la diligence s'arrèla devant l'auberge où l'on devait déjeuner. Annetle, sa mère el tous les voyageurs se trouvèrent réunis dans la salle, et ce fui alors qu'Annetle trembla en voyant Argow entrer dans celte salle <!t demander le conducleur avec lequel il sortit.

Depuis l'aventure de son cousiu avec Pauline, Annette, se souvenant de la gène qu'elle avait éprouvée aux repas counnuns que l'on fait en voyage, s'était bien promis de n'en jamais prendre qu'en particulier avec sa mère ; elle demanda donc une chambre. Aussitôt qu'elle fut rendue à celle chambre, dont les fenêtres donnaient sur la cour de l'auberge, elle entendit une vive discussion entre le conducteur el M. Maxendi. — Je vous olfre cent francs! disait ce dernier.

— Mais, monsieur, je ne le puis pas!...

— Deux cents! continua Maxendi.

— C'est impossible!...

— Trois cents, quatre cents, cinq cents, mille francs, deux mille francs !

El en disant cela la colère cojiimençait à s'emparer de lui.

— Mais, monsieur, dit le conducleur, laissez-moi vous expliquer que ce n'est pas mauvaise volonté.

— Coimneut! dit Argow.

— Monsieur, ma voiture est complète : il n'y a pas de place, je suis sur Pimpériale; je n'ai pas le pouvoir de déplacer quelqu'un.

— C'est vrai, répondit ArgvyW; eh^bieu, faites venir celui qui se trouve eu face de la jeune demoiselle, qui est au fond.

Le conducleur reparut bientôt avec le voyageur.

— Monsieur, dit Argow, des raisons d'un (jrdre supérieur et que je suis obligé de taire me forcent de prendre votre place dans la voiture : je n'ai aucun droit à cela, et je ne puis m en emparer (pi autant qu'il vous plaira de me la céder.

— .Monsieur, répondit le voyageur, je ne puis vous céder ma place, parce qu'il faut que je sois à Paris après-demain pour afiaires urgentes.

— Monsieur, nous perdons du temps, répliqua vivement Argow ; je vous offre tout ce qui pourra vous dédommager.

— Rien ne le peut, monsieur.

— Eh bien, dit Argow, je vous offre une calèche pour vous, el je vous paye votre voyage en poste.

— Ah! s'il eu est ainsi, s'écria le voyageur, j'accepte.

Argow proposa au voyageur d aller à l'antre extrémité du village de S..., où sa calèche raccommodée devait se trouver, et ils s'en furent à l'instant inèiiie. Annetle et sa mère, surprises, s'entre-regarderent pendant queh[ue temps, et madame Gérard dit enliii à sa lille ; — Mais, Annetle, par ipiel événement cet étranger a-l-il pu se prendre d'attachement pour vous au point de faire de pareilles folies'?

— Ma mère, je l'ignore, répondit-elle, je ne l'ai vu que deux ou trois fois à l'église, et lorsqu'il m'a délivrée et conduite à Durantal, nous n'avons échangé que quelques paroles dans lesquelles j'avoue que sa passion s'est déclarée, mais où il ne m'est rien échappé qu'il pût prendre pour un eucoiiragemeui.

Au moment où l'on reuionla eu voilure, Annetle aperçut le voyageur qui était vis-à-vis d'elle passer dans la calèche d'Argow, et la première chose qu'elle vit en reprenant sa place, ce fui M. Maxendi à celle du voyageur. Elle s'y attendait, et elle put alors se metlre dans la voiture avec un air d'indifférence dont Argow ne pouvait pas se fâcher. Cependant, Annetle trouvant eu elle-même que celle conduite einporiail avec elle un air de culpabilité, réilechisbant eiilin qu'elle agissait comme s'il y eût eu quelque chose entre elle et lui, elle prit la parole en lui disant qu'elle ne s'allendail guère à voyager avec lui, et qu'il fallait une affaire bien importante pour lui avoir fait qujiter si précipilamineut Durantal.

Houleuse d'avoir parlé, el craignant en parlant de faire soupçonner quelque chose, elle allendit, lonl émue, la réponse de M. Durantal. Argow balbutia, sans regarder Annciie, quchpies i)hrases insignifiantes el garda ensuiie le silence. 11 >eniblait en proie à une extrême agitation ; mais quoicpie tout en lui exprimât la passion, aucune démonstration inconvenante ne lui échappa. Il ne regardait Annetle qu'à la dérobée, cl il évitait de s'approcher d'elle, comme si sa robe eût été la tunique de Nessus. Parfois il regardait madame Gérard avec une expression de soumission et de respect ((u' Annetle remarqua et dont elle lui sut plus de gré que de toutes les preuves d'amour ([u'il lui avait données. Cependant elle aperçut plusieurs fois sur les lèvres des voyageurs un sourire qui lui déplut si fort qu'elle ne se senlil pas assez courageuscmenl chrétienne pour le supporter sans murmure. Elle voyait claiienienl qn.' la préxnee d'Argow lui valait celle inanife.-.Uili()ii odciisanie; aus^i, ;in lioibiemc' relais, elle saisit un moment où les voyageurs élaient oieniié^ p.ir d'autres objets, et elle exiirinia en peu de mois à M. .Maxendi combien sa démarche lui avait déjà causé d'embarr.is et presque de honte. Elle mit dans cette plainte plus d'aigreur qu'Argow n'eût dû en attendre d'elle; aussi, persuadé (pi'il l'avait sérieusement offensée, il crut ne pouvoir mieux réparer sa faute qu'en renonçant au plaisir qu'il avait si chèrement payé; une larme brilla dans ses yeux, il s'inclina en silence, se fit ouvrir la portière, dit quelques mots au couducteur et disparut.

Ce fut une énigme pour tout le monde, excepté pour Annetle, qui, vivement affligée de ce résultat inattendu de sa démarche, ne put cependant étouffer dans son àuie un inonvement de joie en voyant l'empire qu'elle exerçait. Cet homme, qu'elle avait vu naguère déployer une si farouche énergie et qui semblait habitué à loiit courber sous sa volonté, cet homme iinpéUieux, après avoir lenlé l'impossible pour se trouver auprès d'elle, renonçait, sur un mut de celle qu'il aimail, à uu bonheur ((ue personne n'eût cru pouvoir lui êlre facileineul enlevé. Quoi qu'il en soil, elle fui triste après le départ de Maxendi : elle regarda quelquefois changer les chevaux, el jela en même temps un furtif coup d'œil sur la roule, mais elle ne le vil plus.

Annette et sa mère arrivèrent à Paris sans encombre et sans aulre aventure. Eu entrant dans la cour des diligences, Annetli! lut singulièrement surprise en apercevant M. Maxendi dans un brillant écpiipage. H était posté dans un coin, épiant tout de l'œil, et lorsqu'il reconiuil Annetle il ne put cacher sa joie. De l'endroit où il élait il la suivit dis yeux, la contempla, examina ses moindres muuvemenls, et lorsque Annette et sa mère monièrent dans un fiacre, Annetle enteiidil la voiture d'Argow suivre la leur.

Cependant, lorsque madame et mademoiselle Gérard furent parvenues à leur maison, bien qu'Annetle se penchât et osât môme se retourner, elle n'aperçut aucune voiture. Leur arrivée surprit beaucoup M. Gérard, qu'elles n'avaient point prévenu. Ce prompt retour élait fait pour inquiéter ; aussi, lorsque madame Gérard et sa lille entrèrent chez la voisine, le [ùquel sentimental que M. Gérard faisait avec celte dernière fut brusquement abandonné. Madame Gérard jela un regard inquisiteur sur son mari et sur la voisine, el, toute dévole qu'elle fût, son premier mot à madame Partoubat fut : — Je trouve M. Gérard bien maigri!...

La voisine eut assez de politique pour ne pas répondre. Alors cette effusion de cœur, si naturelle entre un père qui revoit après un long voyage sa fille et sa femme, se déploya avec un abandon qui ne laisserait rien à désirer (lonr un romancier descriptif : les embrassemenls, les queslion> inuliiplicVs, la joie, le bonheur de revoir la maison, les longs discours el l'embaiTas de vouloir tout dire à la fois, rien n'y manqua.

Quoique M. Gérard ne fût guère observateur, aussitôt que les premiers élans de la joie furent passés et qu'il lui fut permis d'envisager sa lille chérie, il s'écria : — Oh! Annette, que tu es changée!... en bien! ajouta-t-il sur-le-champ.

— Eh! que trouvez-vous donc de changé en moi, mon père?... demanda-l-elle.

— Ce que je trouve, Annette? répliqua M. Gérard embarrassé d'expliquer tanl d'idées, mais je ne saurais l'exprimer; tes traits sont restés les mêmes, mais ta physionomie est tout autre. On a raison de dire que les voyages forment la jeunesse : ta figure a pris uu caractère qui eu impose ; enfin, je m'entends...

Le bon père Gérard apprit avec chagrin la conduite de Charles, et plaignit sa fille 4'avoir perdu en lui uù époux; il la plaignit d auluut

AllGOW LE lURATE.

pins que rex-eniployé voyait en Charles un magistrat, et qu'un iiiacislrat étant un honime employé par le gouvernement . selon les idées Su bonlioninie. sa fille se serait inmvée plaeée sur ini des phis liants degrés de Icelielle sociale. Annelte et sa mère n'iuslruisirent pas M. (iéiaid de l'enlèvement dAunette ni de la passion qu'elle avait in^|)i^■e, madame Gérard rangeant eeiie inipnrianie confideuie parmi les elioses qu'une femme ne dit à sou mari (pic dans le silence de l'.diùve et dans le léie-à-léte de l'oreiller conjugal.

Quelques jours après, Annette, sa mère et sou père .avaient repris leur manière de vivi e et leurs anciennes habitudes, et sans l'absence de Charles, le souvenir du voyage et la conquête de M. de Ouraulal, le lecteur pourrait voir ces trois personnages tels qu'ils sont représemi's dans les premiers chapitres de cette histoire. Annette brodait et cindiait son piauo, allait à la messe tous les matins, et vivait pre-que heureuse de n'avoir pas revu Argow depuis huit jours. Quant à M. Gérard, on connaît sa vie, et madame Gérard n'avait pas plus change la sienne, si ce n'est qu'elle pensait toujours que le riche marquis eill été uii beau parti pour sa fille : du reste, elle se gardait hieu d"< u entretenir Annette. qui, de son côté, n'en parlait point, et craignait, sans se l'avouer, d'avoir éloigné pour toujours M. de Duranial.

Mais bientôt les pieuses méditations d'Anuetle à l'église eurent suffi pour lui faire reprendre son empire sur les mouvenienls de son cœur et pour la remettre dans un chemin dont elle trouvait qu'elle s'était trop écartée : ce chemin était celui d im véritable mysticisme. Nous avons expliqué comnu-nt Annette entendait la pratique de ses prin- < ipi s religieux ; ainsi, pendant son voyage, elle n'avait pu se livrer à eesextasrs. que, nouvelle Siiinte Thérèse, elleallaitchercheràléglise, iiauies médit^uions où lame exaltée de la jeune fille s'élançait dans le domaine pur de la pensée et planait dans les cicux. Or, je le demande, est-il une vie plus séduisante que celle oii, s'inquiétanl peu de la tciTe et des besoins eorjjorels, on laisse la forme végéter icibas, tandis que l'esprit jouit sans cesse de la contemplation des visions célestes?...

Au bout de huit jours, et le premier dimanche qu'Aunettc passait à Paris, au moment on i lie pniiail sa place habituelle, elle aperçut, à dix p;is d'elle, un h nome as>is près d'un confessionnal : elle recauunt aussilùl M. Maxen li. U était là dans une altitude qui annonçait combien tout l'appareil de la religion lui était indilféreut alurs que la céleste créature qu'il adorait entrait dans l'église, son aspect produisit un effet extraordinaire sur Annelte : conune jadis,^ elle mêla iuvoloutairenieut son nom à ses prières, et elle ne put s'empêcher de jeler, à travers son voile, des regards furtifs sur Si. de Durantal. Au sortir de l'église, il se présenta, salua madame Gérard, et l'accompagna jusque chez elle en lui deinandanl la permission de lui rendre quelques visites : madame Gérard l'accorda. Le lendeniaiu, il ne manqua pas à venir : il fut reçu, et commença par chercher à gagner l'amitié de M. Gérard; cela ne lui fut pas difficile. En effet, M. Gérard lui ayant racouié l'aventure qui l'avait privé de sa place aux droits réunis, M. Maxendi s'offrit à lui procurer un autre emploi qui ne rempêtlierait en rien de toucher sa pension. Au bout de trois jours. 51 Gérard fut installé caissier dune vaste entreprise qui iiblenail le plus grand succès. Cette place valut à M G irard si>; mille francs d'appointements, et son exactitude, sa probité, le rendaicnl, bien capable de l'orcuper. On imagine facilement combien M. Gérard dut c:re reconnaissant envers l'honmie qui le rendait à ses habitudes et à la bureaucratie : aussi ce bienfait donna-l-il à Argnw la facilité de venir co:nme il le voulut dans ce modeste apparteinenl qui renfennaii sa vie et son bonheur. Il profila souvent de cetii^ permission, mais il trouva tonjimrs Anuetle froide et réservée Un soir, Annette était dans sa cb.imhre; M. Maxendi causait avec madame Gérard, et en causant il tournait mainte et mainte fuis la tête du c6té de la porte en attendant l'arrivée d'Auuette.

— Mim>ieur de Durantal, lui dit madame Gérard, il est impossible de ne pas s'apercevoir que ma fille vous plaît : votre alliance serait pour nous un honneur auquel nous n'aurions jamais eu la pcn^ée de Iiréicndre. BI. Gérard et moi sommes de même opinion, et c'est con)me s'il vous parlait eu ce mouieut : ainsi, sachez que, quant à U'ius, vous n'éprouverez de notre part aucune opposition à vos desseins, car Jeu"iniagii;e pas qu'il soit entré dans votre cœur des projets que nous ne puissions approuver; mais Annette est libre, elle est maitrestf d'elli-mênie, et il faut lui plaire

— Madauu;. réptmdit Argow, à Valence cl devant tout le monde, j'ai déclaré que jamais je u aurais d'autre femme que madcnmiselle Gérard, si toutetois je parvenais à lui plain' : si je n'ai pas encore Osé vous parler de ce de-sein, c'est que j'attendais d'avoir réussi auprès d'elle, et je vous jure que je n'épargnerai rien pour cela.

iiadame Gérard, satisfailc de cette déclaraliou franche, entrevit avec joie l'élévation future de sa fille. Au bout de quelques jour^, Annellc.en se levant, vil Argow dans l'hôtel eu ficc. Il examinait les fenêtres de la maison qu'elle occupait. Surprise de le voir dans cette maison, elle le dit à sa mère, qui prit de» informations, et madame Partoubat leur apprit que cet inconnu avait en effet acheté cet hùtel, l'avait meublé, et y demeurait depuis quelques jours. Jamais bùmitie

ne déploya plus d'emportement et de chaleur dans une telle poursuite! et cette àinc, qui était tout énergie, ne pouvant rien embrasser à demi, se trouva, dès le début, plus avancée dans la carrière de l'amour qu un autre au dernier pas. Cette ardeur flaltait le Uenieut Annette, que dès ce joui-l;\ (>lle eimseniil à rester dans le salon lorsque M. Maxendi y viendrait.

Dès lors eonnneuça pour Argow l'ère d'un bonheur inconnu pour lui, etdansleqtiel il trouva des charmes inconcevables et des plaisirs dont il ne s'était jamais doulé. Ru efi'et, quand il arrivait, il trouvait dans ce salon modeste un ordre et nue régularié qui .allaient à l'Ame : il y voyait cette bonne mère, la sinqilieilé en personne, à la même place, et lui indiquant de la main un siège habituel, comme s'il eût déj.\ été son fils; il s'y asseyait, et tressaillait en voyant la place d'Annette vide. La boime mère l'accueillait toujours avec le même sourire, et ce sourire avait un cachet de franchise qui excluait toute idée d'intérêt et de bassesse. Quand il elilendait tourner la clef, tout son cœur battait, il se levait pour saluer Annette par nu regard plein d'amour. Cette vue et l'influence de cette jeime fille étaient pour lui un bonheur inimaginable. 11 la eonlem|ilait faire <le • la dentelle en admirant celte allilmle ri'ligieiise cl celle iranipiillilé d'âme qui répandaient tant de charme sur sa figure gracieuse , et lorsqu'il l'entendait parler, il alteignail le comble du plaisir.

Il faut avouer que l'esprit vWme et religieux d'AimcUe mettait l'amour d'Aigow à une rude épreuve : force lui fui d'aimer ptnement, car Annette lU' lui permettait aucune des hoimêlcs et douces privautés qui donnent tant de charme au commencement de touies les liaisons. Jamais il ne pouvait surprendre dans les regards d'Annelte une autre expression que celle d'une douce el pure bienveillance. Du reste, nulle familiarité, nul .abandon qui pili adoucir celle l(mgue épreuve. Argow n'aurait pas , pour sa vie, osé risquer une parole d'amour, tant l'innocenee d'Annette réagissait sur lui! Il lallaitdonc qu'Argow vainquît tout un système religieux. En effet, Annelte, ne voyant rien de si beau qu'une jeune fille pure et sans tache, aurait voulu être adorée, mais sans que rien pût la changer à ses propres yeux, et Argow ne connaissait pas assez le grand art de la séduction pour détruire une telle délermination : il fallait un événemeiu.

Cependant l'habitude de la voir le rendait plus hardi ; souvent il lui parlait el Ireniblail moins en lui ailressanlla parole. L'àme, le langage et les manières d'Annette se rctlétaienl sur lui, et il prenait detle ce qu'un homme peut prendic des liahiliides d'une fenune sans dégrader son caractère. Il s'enhardissait dans l'amour, et son car.iclère ne pouvant se perdre tout à fait, un jour qu'il se trouva seul avec elle, il osa aborder une explication. — Annelte, dit-il, je voUs aime, el vous le savez, je vous en ai donné mille preuves; biais, n'eussiez-vous que celle que je vous offre par le changement total de mes idées et de mon caractère même, vous devriez eu êll-e convaincue. Ne me sera-t-il donc jamais permis de voir un seul de vos regards tomber sur moi?... avez-vous décidé que voire voix ne me serait jamais une voix de confiance et d'amitié?... me fermez-vous votre cœur?... Ah ! si vous pouviez, sans danger pour moi, comiaître ce que je fus et ce que je suis, ah ! vous seriez moins sévère!...

Annette, surprise, rougit, et celle rongeur fil palpiter Argow. lîn ce moment, le ciid était |)nr, les éloiles scintillaient, la lune brillait, el, pour toute réponse, hi jeune fille lui faisant contempler cet admirable spectacle, lui répondit ajjiès un long silence : — Celui qui a fiil tout cela a tout iikju amour : voyez les eicux, el comprenez la place que vous pourriez occu|icr dans mou cœur... L'amour, qui par sa nature est exclusif de toute affection, ne sera cependant que la seconde passion de mon àme.

— Ah! s'écria Argow, c<unprenant pour la première fois de sa vie l'élévation des idées religieu es cl apercevant un trésor dans l'àme d'Annette, ah '. chère Annette, tel sentiment que vous ayez pour moi, il me sera toujours doux et hienfiisaiit : je ne demande que la permission d'aimer, d'aimer à ma manière... et le ciel, dit-il avec énergie, ne vous enlèvera jamais rien en moi; j'aimerai de toutes les forces de mou àme, vous serez pour moi tout au monde ! Jugez de la violence de cette passion : mtm cœur se brisait en silence , et ie souffrais sans oser vous parler 1 Oui , mon amour est éternel : la paix, la tranquillité, ce qu'on appi'lle la monotonie du bonheur, aucune de ces fleurs qui couvrent et éteignent lesjouissauccshuinaiiics, ne pourra l'anéantir : heureux de pouvoir confondre touie cette énergie brûlanlc doiu la nature m'a doué dans une pas.^iun pure et hoilnêie ! Oh ! Annette, que tardez-vous à me recoiniaître pour votre appui, votre guide, comme vous serez le mien!...

Annette, effrayée de tant d'exaltation, recula de quelques fias. — Monsieur, dit-elle, aimez-moi, j'y consens; mais souvenez- vous qub Cl t amour ne devra jamais avoir d'autres témoignage- que ceux qui ju qu'ici vous ont suffi!... Ah! je vous en supplie, ajouta-t-elle avec le regard de l'innocein-e, lais.sez toujours entre nous un espace, je V0U5 en aimerai bien plus, et vous, vous aurez de la joie en voyant toujours pure celle qui vous plaît... A ces derniers mots, elle baissa la voix et ses yeux se voilèrent timidcmeni

— Comment ! reprit Maxendi, vous déploierez devant Dieu loul ce

ARGOW LE PIRATE.

qu'il y a en vous d'amour et denlhousiasme , et vous n'accorderez pas un regard à celui qui vous aime plus que vous n'aimez Dieu, oh ! Anuette !...

Aniietie se lui, mais, en se taisant, un doux sourire vint errer sur ses lèvres; Argow le vit, et, ivre de bonheur, il se jela aux genoux d'Aiini-i'e. qui, pleine de ronfusion, le conlraignit de se relevei . — Sont;(Z, lui dil-ellc, que je n'aimerai jamais qu'un lionnne perde sa dignilé devant une femme!... L'adoration ne convient qu'à Dieu!... devant lui seul il convient de s'humilier.

Celte scène changea néanmoins quelque chose aux manières d'.\nnette : elle devint plus airectiicuse avec M. Maxendi, sans néanmoins lui donner l'espoir qu'elle changerait de sentiment quant à sa façon de considérer l'amour. Plus Annette usait de cette force de répulsion, et jilus Argow s'avançait avec rapidité dans la carrière du seul amour qu'il pùi éprouver, et Annetie, par dévotion , se conduisait comme une coquette. Argow ne passait pas un jour sans la venir voir, et plus il acquérait de lumières sur le oractère d'Aunette, plus son amour devenait passionné : il avait fiui par avoir un respect religieux pour celle jeune fille et par d/iuler qu'il fût digue de la posséder. S'il réussissait à se laiie aimer d'Annelle, il était évident qu'il serait an monde le seul être existant pour elle ; mais il comiuenvait à s'effrayer de la dif'lienllé de l'entreprise, et, par suite de cette diflicullé, ^s'acharnait de plus en plus à vaincre. Cette âme avait, par conséquent, comme tontes celles qui lui resseiljblent, des moments d'horrible désespoir, des désirs sans mesure et des inspirations jalouses qui devaient porter Argow à des actions hors de tous sens et nuisibles même à .\nnette.

Un jour qu'elle s'occupait .à broder et qu'il était à côlé d'elle lui racontant ses périlleux voyages, dont il avait soin de taire les barbaries et l'affreux métier qui les nécessitait, au moment oii il lui dépeignait le feu des deux étpiipages, les risques de sauter si le feu prenait au bàiimeni, Anneite, violemment intéressée, entendit la cloche de l'église voisine, et soudain se leva, prit son chàle, son chapeau et rompit cet enirelien.

Argow la suivit la mort datis l'àme, et sa contenance à l'église indiqua avec quel mépris il irailail ces choses saintes qui avaient un tel empire sur Annette quelles lui faisaient quitter son amant avec inseusibililé. Argow ressciilil une horrible jalousie, et pendant les vêpres les pensées les plus si:iislres se glissèrent dans sou ànii' ; il vint à douter d'Annette, et plus il contemplait cette céleste figure tout eniièie auxcieux en ce moment, plus il devenait furieux.

Au retour, il était nuit : Anneile rentra dans sou appartement avec les marques de la plus vive éinotiou ; car involontairement elle avait regardé M. Maxendi dans l'église, et son mépris (mur la religion avait alors lellenienl percé dans son regard, qui ne savait rien cacher, qu'Amiette avait pensé un moment que M. de Duranlal pouvait ne pas croire en Dieu.

En se retirant, elle salua Argow avec tant de trouble, qu'il en fut frappé. Or, on saura qu' Argow avait souvent essayé de pénétrer dans l'appariement de la jeune tille ; celle prétention avait été le sujet de mille plaisanteries, et Annette avait signifié qu'il n'y entrerail jamais. Aussitôt qu'Amiette se fut retirée, Maxendi salua madame Gérard, et sortit ; mais, rentrant chez lui, il conunanda de mettre les chevaux à sa' voilure, el. dès que la nuit fut assez noire pour qu'il pût espérer que l'on ne distinguerait pan les objets, il plaça en sentinelle deux de ses gens à chaque bout de la peiite rue de l'Echaudé, arrêta sa voilure sous les fenêtres d'Annelle et résolut d'observer ce que faisait la jeune fille.

En effet, il avait remarqué avec quelle facilité l'on pouvait réus4 / sir dans ce dessein, et les lecteurs attentifs doivent se rappeler la^ description minutieuse que nous avons donnée de cette partie de la inaisou : alors ou co^iprcndra comment Argow , en montant sur le siège du cocher, parvint à atteindre le balcon d'Annelle et à s'y cramponner. Il ne voulait que connaître les motifs qui amenaient Anneite dans ce lieu si sacré que sa mère même n'y péuélrait que rarement. Le farouche pirate n'était guère homme à deviner que c'était par un excès de pudeur que la céleste fille dérobait à tons les yeux sou lieu de repos. Alors, quand Argow fut arrivé sur le balcon et qu'il lâcha de regardera travers les carreaux, il vit que la croisée était entr'imverte. En ce moment, les horribles soupçons qui avaient voltigé dans sou imagination devenant plus tyranni^ues, il se tapit et osa regarder daus l'appartement pour découvrir le inyslcie que couvrait cette retraite absolue. . .

Il vit Anueiie à genoux et les mains jointes : elle priait dans uue^ extase angélique. Elle était si belle el si brdlante en ce moment qu'.Argovv fut transporté : la fougue de son caractère ne lui permettait jamais aucune réflexion : 'd franchit donc l'espace, se trouva à côte d'elle sur le prie-Dieu, et mû par le rapide changement d'idées que ce spectacle inattendu avait amené en lui : —J'ai besoin de prier aussi, dil-il. Annette jela un cri el resta stupéfaite en voyant Argow agenouillé. Cette apparition pouvait rentrer dans la classe des présages qui avaient toujours accompagné cet homme extraordinaire.

— Je priais pour vous !... dit-elle ; car vous n'avez jamais rien vu i^ur la route des cieux, Vous n'avez jamais cherché à y lire, vous

n'êtes pas religieux! enfin, je m'en suis aperçue tout à l'heure, et je demandais à Dieu qu'il vous converiît. Ah ! ne comptez pas être l'époux d'une créature que vous n'accompagneriez pas dans l'autre vie comme dans celle-ci Vous avez mis entre nous une éternelle barrière dés aujourd'hui : l'àme d'un impie ne peut avoir aucun point de contact avec celle d'un être qui fait tout son bonheur des choses saintes, el une affreuse pensée enipoisoiinerail ma vie si l'homme que je prendrais pour guide m'abaiiduiiiiail un jour, ou que, par ses maximes elsa cuiidiiite, il elieichàt à m'égarerdu clieuiiu étroit que suit un vrai chiélien... Combien vous m'avez fait de mal à l'église !... Oh! soyez religieux!...

— Annette ! Annette !... que me demandez-vous?... s'écria Maxendi étonné du sublime reproche de la jeune fille.

— Comment!... reprit-elle, à votre exclamation on dirait que cela est impossible, el que vous n'auriez jamais fréquenté les sacrements!...

— Jamais!... répondit-il.

— Jamais!... répéta-l-elle avec douleur. Quoi! les voûtes d'une église ne vous ont donc point révélé qiiehpie secret sublime?... et votre cœur n'a pas tressailli quand vous avez entendu, il y a un moment, une assemblée s'écrier : 0 mon Père! sous les voûles de ce temple bàli par l'homme, mais habité par Dieu?...

— Je n'y suis entré que pour vous y voir!...

— Avcz-vous coiuinunic quelquefois?...

— Jamais!...

— Eles-vous chrétien?...

— Je ne sais...

— On ne vous a donc jamais parié de Dieu ?

— Je n'ai jamais entendu proférer ce nom qu'au milieu des blasphèmes de mes farouches compagnons.

Annetie se tordit les bras et les leva vers le plafond. — Grand Dieu!,., s'écria-i-elle. Et des larmes sortirent en abondance de ses yeux. Ah ! ta bonté céleste me découvre l'abîme!... M. de Duranlal !... jamais... oh! non, jamais!... ou devenez plus grand que vous n'êtes, courbez votre front, humiliez-vous; et, quaud vous aurez adoré Dieu, vous pourrez relever la tête pour recevoir l'hommage de toutes les créatures de Dieu!... sinon, ne me revovez jamais!...

Argow était immobile; elle le regarda et lui dit : — Non, jamais!... car vous auriez le pouvoir, peut-être, de me faire tout abjurer pour être votre compagne; vous êtes bon, vous êtes honnête, je le crois, et je vous crois aussi trop généreux pour vouloir me perdre.

A ces mots, le pirate éprouva un tremblement et un frisson qu'il prit pour celui de la mort; cette phrase : vous êtes bon et honnête, je le sais, prononcée par cette jeune fille en larmes, souleva le rideau qui, par instants, lui cachait sa vie passée, et il se regarda avec horreur... Annetie continua : — Je vous montre le danger que je cours, et je m'en fie à vous pour m'en garantir. Cependant je priais tout à l'heure, el vous avez senti le besoin de prier aussi... Ah! monsieur, si une voix secrète vous a fait précipiter sur cet oratoire, ohl écoutez la toujours!... suivez ses avis, et bientôt nous parlerons peutêtre le même langage!... alors... oui, je l'espère... mais, au nom du ciel, laisscz-nioi, sortez!

Annette était en proie au plus terrible égarement. Argow, stupéfait, obéit par un mouvement machinal. Il sortait lor>qu'il se sentit arrêté... il tressaillit, se retourna, et vil Annetie éplorée : elle appuya sa tête sur son épaule, et, de sa voix douce, elle lui dit: — Convertissez-vous, mon ami. Argow se seniit vivement ému, et une voix intérieure lui répétait ces douces paroles.

L'idée de faire le malheur de celle créature céleste le fit réfléchir sérieusement; et cet homme, qui avait vu mourir tant de ses semblables froidement el sans sourciller, pâlit devant une jeune fille!... il pâlit, et naguère une jeune fille mourante ne lui avait arraché qu'un sourire de joie et de vengeance, un sourire satauique! 11 s'arrêta, la contempla, el lui dit en pressant sa main : — Adieu!... Mais, à ce mot, toutes les conséquences qui en dérivaic^nt se déroulant à son esprit, il ajouta, mû par un reste de celle férocité qu'il déployait jadis : — Adieu, vous qui avez le sang-froid d'examiner l'opinion religieuse de celui que vous voudriez aimer... adieu! car vous n'aimerez jamais!... Anuette se sentit défaillir, elle tomba le visage contre terre, s'évanouit, et ne se releva qu'eu proie à une violente" fièvre.

La secousse qu'Annetle avait éprouvée était si violente, et avait porté sur tous ses seuiimenis à la fois d'une manière sicruelle, qu'elle fut obligée de garder le htplusieursjours,etle médecin déclara qu'elle

AIIC.OW LE l'm\TE.

étail séricusenieui malade. Sa mcro vint s'éiaMir au ohevet de sou lit. Alors, sans qu'Aniielle le sût, M. de Duiaulal iio niaM(iiia pas un seul jour à venir au salon causer avoe le plmc Gérard, el il appiil même le piquet pour faire la pariie du bonhomme. Aigow apprendre le piquet !.. Le boiiliouime Oérard eHit dans renehantement de se servir de la voilure de 51. de Duranial, d'aller dîner chez lui, de le \oir si assidu, el souvent il se disait avec orgueil ; — C'est mon gendre!... , ,, . , ....

Les refus d'Aunette n'entraient pas dans I esprit de son père, il la grondait quehpiefois. même sérieusement, chose qui jusque-là lui avait été impossible. Un soir, il vint auprès du lit d'Anuetie, et lui dit : — Ma fille, M. de Durantal est dans le salon, il na jamais osé venir te voir; il ne la pas demandé; il parait qu'il faut que l'ordre vienne de loi; pourquoi mon Aiinetie ne le voudrait-elle pas?

A ces mots le visage pâle d'Annelte s'anima des vives couleurs de la santé, elle regarda sa mère, el, par un geste rempli de terreur, elle murmura doucement :

— Ne cessera-til pas de me poursuivre? M. Gérard tomba dans un profond étonnemeni, que ses doux grands yeux ronds n'exprimèreniqite faiblement. — Jla mère, dit Auuetle quand ."^l. Gérard fut sorti, s'il ne cesse de venir, il m'cn- Irainera dans un affreux précipice. Je ne le hais pas, mais je ue l'aime pas assez encore pour quitter mou Dieu ! Oh !

non. Dieu est immuable , et les hommes changent!... Je l'ai déjà trop vu ! Que l'on élève une barrière entre nous!

Un impie !... Elle retomba sur son lit, et ne parla plus après avoir répété une seconde fois :

— Uu impie!

M. Gérard ayant apporté à Argow la réponse d'Aunette, Argow cessa d'aller chez M. Gérard, el alors le bunliomme vinl lOKS les jours diuer à l'hôtel deM. de Duranial. qui, par ce moyen, eut des nouvelles de la jeune fille. Aniietle, au bout de quelques jours, se trouva mieux, se leva et entra en convalescence. Dès lors on ne lui parla plus de .M. de Huranlal, ainsi qu'elle l'avait voulu, et, de son coté, elle garda sur lui le plus profond silence, si bien que l'on eiit dit quelle ne l'avait jamais vu. Elle fut plus que jamais assidue à l'église, et. pour se doauer tout entière à ses méditations religieuses, elle abandonna même l'étude de la musique, art qu'elle commençait à trouver trop profane. Argow ne manqua jamais un seul jour de se trouver à l'église, el il avail la délicatesse de se placer de manière à n'être pas aperçu d'Annelte.

Mademoiselle Gérard devint de plus en plus silencieuse: la pâleur de son teint, loin de diminuer, parut augmenter. Enfin, un jour, étatit à table, elle dit à voix basse : — Je souffre!... Ses parents atcueilUreut en silence celle parole empreint»; de tristesse. Le soir, sa mère fit un effort pour obtenir d'elle que M. de Durantal fût reçu; elle s'y opposa constamment, et son système de sévérité devint tel qu'elle relusa à son père de chanter une romance qui parlait d'amour.

Séparée du reste du monde, elle conmiei.ça à vivre ainsi par avance dans le ciel. Ce fut à celle épotiue qu'en France les missions commenceieut à faire assez de bruit pour que les missionnaires fussent a'Iinis à venir à Paris. Une mission fut anuDUcée à l'église que fré-

quentait Annelte, et l'on doil juger de l'intérêt qu'elle y prit quand on saura que le curé annonça ipie ce serait M. de Moniivers qui prêcherait. A ce nom, Annette ne doutant pas que ce ne fût son instituteur et son père en Dieu, témoigna la plus vive joie.

Attendu avec impatience, le jour où M. do Montivcrs devait prêcher arriva bientôt. Ce jour fui une véritable fêle pour Annette; elle se para el fut une des premières arrivée à l'église et placée.

Que par l'imagination l'on se représente le lieu de la scène, une des églises les plus simples et la moins ornée de la capitale, mais ayant par cela même un caractère imposant, en ce qu'elle offrait moins de sujets à la distraction, et que sa pauvreté présentiiit un contraste avec la grandeur des idées qui s'agitaient dans cette étroite enceinte. Celle égîise ne suftisail point à la foule : une nuée de Parisiens attires par la nouveauie du spectacle représenlaii, sauf les sentiments, une de ces assemblées de l'Église primitive. Uu grand silence régnait. Aucune

pompe [religieuse n'ornait l'autel, il était couvert même de toiles vertes, cl un crucifix place devant la chaire faisait briller à tous les yeux le sublime spectacle qu'il offre à la pensée d'un chrétien. On attendait avec impatience, tous les yeux se fixaient sur la sacristie d'où devait sortir l'oraictn- sacré, le jour étail faible, el les cœurs involontairement recueillis.

Tout à coup la porte s'ouvre, el l'on voit p.v raître un honnne de trente-cinq ans, les yeux creux, les lèvres pâles, les joues livides; sa démarche est grave , sou costume imposant de simplicité. A peine a-l-ilparu, qu'il a imprimé une si haute idée de lui-même que chacun se recueille cl se dispose avec intérêt à récouler : cet homme est l'abbé de Moniivers, abattu par les jeûnes, les prières el les privations que lui impose son divin ministère.

Il monte en chaire, regarde l'assemblée, y plonge ses regards à plusieurs reprises , et , après les prières qui commencent ordinairement les sermons, il s'écrie :

« Mes frères, parmi vous tous il n'y a pas deux êtres qui soient venus avec uu sentiment pareil entendre la parole sainte; espérons qu'en sortant vous aurez réuni vos cœurs dans une seule pensée et que j'aurai excilé chez vous l'amour de la vertu. .-j Ecoutez-moi donc, non comme un h(mime, car à ce titre je dois être sujet à l'erreur, mais comme un faible instrument employé par l'Eternel pour servir ses desseins, el dont il fait résonner les cordes sou main sacrée.

« Esprit céleste, dont le moindre des rayons a rempli l'univers de lumière, daigne donc m'assislerel me révéler les secrets de la majesté sainte ou de la bonté louchanle !»

Ayant dit, il s'arrête pour reprendre avec une émotion visible : « Mes frères, une vierge pure marchant avec humilité dans le sentier des vertus, soumise à Dieu, craintive, bienfiisanle, viv.Til naguère; elle était belle, et la Providence s'était plue à prodiguera celle qui avail les beautés de l'àme et l'amour des choses célestes les passagères p(;rfections du corps. Elle fui aimée par un homme sourd à la voix de Dieu, el qui, cachant avec adresse ses sentiments irréligieux à celle qu'il adorait, réussit à lui plaire. Cheminant à pas lents dans

Il se retourna. — Page 28.

ARGOW F.K l'inATE.

ce cliemin si fleuri que l'on parcourt au conimenceintrii de la vie, ils s'aimérenl sous les yeux de leurs parente, (|iii si' ié]uiiis>aicnl d'avance du loui; avenir de boulieur réservé à Imir ciif ml. Aiii-i l'on pensait snrla terie, elcepeudautdanslescieux les anges treniblaien: à l'aspect d'une àiiie candide et souillée par le conlael du proscrit dEdeii.

« On vit ces deux êtres approcher des autels, et le sacerdoce retul et confirma leurs sernieuts. Figurez-vous la joie du baïuiuel : cette seule fèie mondaine à laquelle l'Eglise sourit avec plaisir! Admirez la contenance de cette vierge pure, et les regards mutuels de l'époux et de la fiancée, doux regards qui, malgré leurs secrètes joies, sont compris de tout le monde. Y a-t-il un visage chagrin? Quel homme ne conlcmplerait avec volupté le charme qui résulte du tal)lcan de ces deux èlres unis au printemps do leur vie.' Toutes les beautés s'y réunissent, toutes les fleurs de la vie s'épaiiouisseut sous une bri^e de joie et de plaisir.

( Il a traîné cet ani;e d'amour dans I iniquité, elle est morlc dans l'iuipénilriicr liiiali', dégradéejiiscpic (lanssa beauté ; en vain sur son lit de mort elle a étendu ses bras décharnés vers le ciel, en v.iin elle a retrouvé à rinslant d'expirer uni' paiole digue de son premier .ige, celui qui disait : Dieu n'est ;««/ était là: trionq>hant de ce réveil de l'ànie, il a étoulfé dans son sein le repentir, et retenu l'absolution que l'Eglise réservait à ses remords!...

■1 Qui de vous, chrétiens, ne fut le fiancé d'(nie àmi' belle, jinre, vierge et saintement candide /Qui de vous ne l'a vue, dans son priutemps, brillante d'affeclious pures el généreuses? A quelle époque en êles-vous de votre mariage avec elle?... Frappez vos cœurs, et, soudant votre co.iscience, voyez jusqu'à quel point les saintes eaux d'une coiifessionpeuvenl faire reprendre à votre épouse de gloire la blanche tunique qu'elle a portée jadis et que les crimes et les passions, enfants de la chair, ont souillée.

S'il était ici un coupable, personne, pas même moi, n'oserait lui jeter la première pierre.

Vous avez tous, tous ! à vous reprocher d'avoir taché votre robe céleste!

Quis non peccauit! Ne semez donc plus la terreurl...

« Arrêtez! c'est

une voix divine qui

vous en conjure! Regardez en arrière, el feuilletez votre livre de

vie...

« Toi, tu as interprété les lois en ta faveur, tu as gagné un injuste procès el ruiné une famille. Toi, tu as trahi ta patrie. Vous, vous l'avez vendue. Toi, ayant promis à tou épouse foi et honneur, lu l'as delaisi.ee. Vous, arguant des fautes de votre mari, vous vous êtes justiliée à vos propres yeux d'une vie de licence. Toi, un soir, quand ton oncle fut mort, tu tournas les yeux vers le coffre dépositaire de ses volontés, et, saisissant un leslamenl que le vieillard crédule et séduit par tes semblants de franchise, t'avait lu, lu l'as livré aux flammes. Avec la mémoire de l'homme juste ont péri les bieufails qu il devait répandre et dont l'espoir avait adouci ses dernières épreuves.

« Ce sont là des fautes légères et que la loi ne peut atteindre!... Vous n'eu p^^xz pas moins dans le monde pour sages et honnêtes;

Marie Sluart chantant avec Rizzio. —Page 30.

on vous voit à la messe, vous n'avez fait banqueroute à personne, excepté à Dieu! et Dieu, pensez-vous, est un créancier obligeant, il est muell... Il parlera, mes frères, il parlera, le glaive de la vengeance dans la main et la colère dans les yeux!... 11 parle déjà, car votre conscience gronde.

« Trouvez-vous celte pénitence trop chargée?... Mais ici quelqu'un a insinué, par des manœuvres adroites, à un vieillard que ses neveux ne l'aimaient pas, et après dix ans il a fait éclore une exhérédation. Mais ici quelqu'un a refusé sa porte à des parents malheureux. Mais l'un de vous a été solliciter les juges, a envoyé vers eux sa femme pour les séduire; c'est elle qui a débité les arguments qui devaient égarer la justice; on a donné des fêtes, et, à force de soins et de démarches, vous avez étouffé une affaire liicheuse. Vous, peutêlie, si par un regard vous pouviez tuer à la Nouvelle-Uollande un homme sur le point de périr, et cela sans que la terre le sût et que

ce crime inconnu v(jus fit obtenir une fortune brillante, vous n'hésiteriez pas un instant.

« Parlerai -je de ce qu'on appelle dans le monde des crimes? interrogerai-je celui qui marche tête levée et qui a empoisonné ses parents.' car malheureusement les lois de la terre n'aiieignent pas tous les coupables, et, par la finesse de certains qui sont découverts, on frémit de tout ce qui peut arriv(T... Dieu me garde de soupçonner qu'ily ait ici un tel coupable!...

« Mais, si affreux que soient ces crimes, il se commet mille atrocités sociales dignes de ce nom ! Je m'arrête , mon indignation est trop forte, etje tremble!... Adorons Dieu, mes frères ; recueillez-vous pour écoutcr la voix qui vous parle, car elle est d'accord avec celle voix iniciicure qu'une main di- ^ine fait gronder dans vos cœurs.

« Croyez-vous échapper à l)jrn après votre iiHiii (|ii,inil vous ne lui pouvez éili.ippcr de votre vivant?... Sur la terre, vous êles encore à vous! eh bien, voyons si vous pouvez éviter ce Dieu que vous relégueriez au loin s'il vous était possible, etdont les temples vous fatiguent au milieu des villes.

Coupables, cherchez un asile !...

a Tachez de dérober à vos idées le lieu qui les rattache toutes à l'idée première dont efles émanent, secouez ce fruit salutaire si vous pouvez.

« Admirez un vaste effort de l'homme, une basilique immense ! elle n'est grande que parce qu'à votre insu vous concevez mienx. l'immensité par un de ses fragments, l'infini par l'immense : là, vous louchez Dieu comme un vaisseau louche dans l'Océan un grand récif. Entrez dans une vaste forêt, au crépuscule, qu'elle soit épaisse et que ses arbres forment une immense colonnade, et tâchez de ne pas trembler, car ce sentiment est le premier principe de la prière ; prenez garde ! vous vous prosternez alors devant toute la nature représenlée par cette voûte de verdure, là, vous touchez encore à Dieu. Enfin, marchez, expliquez-vous le mouvement, la vie, mais prenez garde à vos pas ; ils louchent à l'idée de Dieu ! Prenez donc garde à tout! Aimez, et vous aurez un peu le sentiment du ciel I... Enfin, quoi que vous fassiez , Dieu, et toujours Dieu, vous accable : c'est une idée vivante, le sommaire des idées de l'homme ! et une

ARGOW LE PIRATE.

niaiu puis$;iute, sans chercher des caraclères, coinme vous, l'a imprimée daus iiii livre éiernel : la mature ! elle s'y lil pour qui n'est pas aveugle : lovez les yeux, et les cieux vnus parlerunl plus haut que moi. Treniblez doue el fréuiissi'z si vous avez quelque eho^c à vous reprocher, ne fùl-ce que d'avuir ri du malliiMir daulrui. »

De eel exorde vulgaire el par Icquil il s'élail elïmcé d'attirer l'atlenliou de chacun, l'orateur s'éleva aux plus haiili-i considérations el auxmouveuienls oraloiro les plus sublimes; son élo(]uence grandit avec les sujets qu'elle paicourut, et l'impression qu'il produisit l'ut générale et profonde.

Parmi les auditeurs qui paraissaient les plus touchés, on remarquait nu homme placé d.ius un angle qui pleurait à chaudes larmes : Annetle, émue et interdite, le regardait avec angoisse ; il s'elTorçait de cacher son visage el ses pleurs ; cet honune étail Argow : les dernières paroles de M. de Moniivers avaient éclairé sou àme d'une lui ur tel rible, et le pirate, au souvenir de ses aucienncs actions. n'e>péi'ail plus de pardon. Madame Gérard, craignant qu'il ne devint l'objet de I allenlion générale . s'approcha de lui, quitta sa place el lui dit : 0 Cachez-vous dans le coulessionnal !... » Il y entra connue par inslincl.

Après les prières qui suivirent la prédication, M. de Montivcrs entra dauï le «onfe-sionual m Argow l'attendait ; Annetle et sa mère restèreui daii> l'e^lise. Anneite pria avec plus de ferveur qu'elle ne l'avait jamais l'ai Elle priait les anges inlerees>,eurs et Dieu de pardonner au repentir... Jamais voix plus pure ne s'éleva vers le ciel. Elle inlercédail pour un amant, pour un époux, et son àme était remplie d'autant d'amour pour Dieu que pour sa créature.

(Joaud la foule se fut écoulée, iM. de Moniivers s'élança hors du Iriliuiud avec les marques de la plus profonde horreur, en laissant M. de Durautal évanoui... — Secourez-le, dil-il, et il disparut épouvanté. Annetle, rapide et légère, s'élança vers Argow; en le relevant avec peine, elle aper(,nt (pie ses cheveux, au sommet de la tèie seiilemenl, avaient blanchi tout à coup : elle tressaillit! La jeune fille donna le bras à ce redoutable et terrible corsaire qu'une parole avait anéanti ; il s'appuya sur le bras d'Annelle sans la voir et comme s'il n'existait plus pour lui ni terre ni humains. Annelie se garda bien, toute faible qu'elle était, de se plaindre du poids qu'elle portait : elle en était ûere!...

51. de Durautal arriva, en proie au plus affreux tourment, jusqu'à la purle de la maison d'.\uiietle : là il la regarda , poussa un cii en la reconnaissani, et s'enruil avec iai>idilé coinine s'il eût reuconirc iiu objet lerrible. Cette action plongea Aiinelte dans le plus profond étonneineni.

Elle rentra et fut pendant huit jours sans voir M. de Duranlal. Alors ce fut elle qui se mil à la fenêtre pour savoir ce qui se [lassait dans la maison voisine : nul muuvemeill; tout y semiilait mort. I^lle envoya sou père demander di's nouvelles de M. de Duranial ; on répondit que monsieur n'était pas nialade, mais qu'il était impossible de le voir.

Citte réiionse causa une vive inquiéiude à Annetle ; elle commençait à Voir l'étendue rie l'atlachemeiit qu'elle avait pour cet èire extraordinaire, elelle frémit en s'aperccvaut de l'impétuosité du sciitiiuenl qu'elle éprouvait pour lui.

Le lendemain, elle l'aperçut à l'égli-e : elle admira comme nu beau speciade, comme le plus beau qui pût s'offrir à des yeux humains, Argow en prières : ce visage avait, pendant ces huit jours de retraite profonde, contracté une expression de douleur , mais en même lemps d'inspiration, qu'aucune pande humaine ne salirait dépeindre. Les sublimes idées du grand peintre qui traça la figure de saint Jean, dansPatino^, se trouvaient dans les traits de M. de Durautal, mais il y apparai-sail de plus une douleur éloqucnle et profonde. Annelie regardait celle prière el cette absorption coinme son ouvrage, et clic s'applaudi-sait.

Au sortir de l'égli-e, Annetle , sa mère et M. Gérard entourèrent M. Maxendi el lui demandircni à le voir avec une telle obstination, qu'il y auraii eu, de la pail d'un chrélicn , de la dureté de leur refll^er cetti- grâce. — Je vous le demande, dit Annelie, par l'amour du prochain.

Il vint donc dans ce salon, et retrouva tout dans le même état. Il je;a un profond soupir en s'a^beyant, el il regarda Annetle avec une triïie>ïe qui la gagua. Ce regai-d éiail Celui d'un banni qui, ne doivant jamais rentrer dans sa pairie, avant de quitter le dernier village, jette un coup d'oeil, l'adieu du coeur, à tout ce qui lui fut cher!...

La jeune Dlle eut l'àme serrée, cl, veuant à côté de lui , elle lui demanda de sa douce voix : — Pourquoi ai-jc été si looglemps sans vou-> voir?...

11 y avait dans celte interrogation tcmte la finesse, toute l'innocente Cfjqiietterie qu'uue vierge pure comme Annetle pouvait y mettre sans sortir des bornes de la décence. Argow n'y répondit d'abord que par un regard lerrible, el il ajouta ; — [tous sommes sépares à jamais!...

Quel sens afTreux la profondeur du jeu muet de sa figure et les BOUs de ïa Voix ajoulèicul à sos paiole=! Auiielte frissonna.

11 tressaillit à son tour, la regarda, et vil briller tant d'amour sur

sa (Igure. que son expressicm de douleur disparut pour un roomenl ; mais, se levant bieuiôl, il s'en alla en disant : — Je vous aiine assez pour vous fuir !... el il disparut.

Ces my.'-lériiuses paroles étonnèrent M. et madame Gérard, (pii avaicul liic'u un peu de ce qu'cm nomme du hou sens, mais qui n'eu étaiiiil pas assez pourvus pour deviner de sendilililrs éniguies. Auiu'lle avait leeueilli ces paroles, cl elles germèrent dans sou àme.

Il élail elair (pi'il existait nu grand obstacle, cl ce qu'Aunelle trouvait d'aussi cerlain, c'csl qu'il ne venait plus d'elle. Etrange cimiradicliou de l'espril de la femme : tant que mademoiselle Gérard avait élé recherchée et en quehpie sorte poursuivie par Argow, elle s'élail défemlue de cet amour avec un soin qui pouvait passer pour de la répugnance, et inaiuienaut que ce dernier semblait voulofr la fuir, l'amour dans l'àme d'Annelle croissait avec une force étonnante. Anneite s'en remit là-dessus, comme elle faisait pour tout, à la divine Piovidcnce.

Cependant, l'éloignemenlque M. de Duranial manifestait pour Annetle devint si fiappanl dej(uir en jour, qu'elle ré-oliil d'en savoir la cause, et, de uièine que nagnèni Argow avait soUicilé une explication d'Auuette afin qu'il y eût une parilé complète , Annetle voulut apprendre de M. de Duranial quel molif l'éloiguail d'elle. Son amourpnqire de femme lui semblait compromis, et à la fin elle s'inquiéta véiiialilenienl.

Un soir, elle sortit de l'église en même temps que Maxehdi, elle marcha à ses côtés, el r^issenlit une vraie douleur en voyant qu'il ne faisait aucune attention à elle. Ncamnoius elle coiiiinua el l'accompagna en silence jusqu'à la porte <le son hôtel. Arrivée là , elle frappa, et, lorsqu'on eut ouvert, elle poussa la porte et se rangea pour laisser enlnr Argow. Ce dernier passa sans regarder Aunetle, el ils arrivèrent ainsi jusqu'au milieu des appartements.

Là. M. Maxondi , se tournant vers elle, lui dit : — Annetle, j'ai fait tous mes efforts pour mettre un monde tout entier entre nous deux, pourquoi voulez-vous le franchir? Treudilez! .. car je vous aiine, et cet aiilour peut causer votre perle!... Abaudonuez-moi à mes remords.

— Je ne vous quitterai pas, dit Annetle; votre repcnlir vous a lié à moi, et je veux savoir quel monde est cuire nous!... Je n'ai pas dépose toutes les convenalices en vous suivant jusqu'ici, pour ne pas vous entendre.

— Voulez-vous donc que l'orage vous brise?... Oh! dites -moi, m'aimez-vous assez pour tout oublier pour moi, pour quitter pareuts, amis, patrie?... Annetle se tut.

— Savez-vous, continua Argow. que noire amour ne sera pas celte passion douce el calme doiil je rêvais naguère les délices? Unir votre destinée à la mienile, Annetle, c'est unir la piaule délicate et pure qui porte le parfum le plus céleste avec celle qui ne distille que des poisons. Unie à moi. Aunetle, vous vous souilleriez comme l'àme dont a parlé M. de Moniivers. Je ne suis plus digue de vous, et la vérité, en se nioiilrant à moi, a emponé tout mon bonheur. Ah! quelle est la femme qui, vertueuse el louchante, voudra s'alliera moi pour rester perpétuellement au sein de la dcuili'ur, sans coonaiire ni la paix ni le repos ! Exposée à se voir sans asile, sans foyer, repoussce partout à cause d'un époux qui porte sur le froul une marque éternelle de réprobation, comme la femme de Gain elle verrait toujours le ciel d'airain, la lerre deviendrait aride sous ses pas,... et ce n'est encore rien, mais..

— Non, dit Auuclte eu l'arrêtant, ce n'est rien, car il n'y a là rien qui me puisse arrêter!

Ces mots, prononcés avec calme et résignation, firent une impression si grande sur Argow, qu'il regarda Anneite et tressaillit en voyant I amour le plus pur briller sur son visage.

— Eh bien ! reprit-il avec une énergie lerrible , écoulez ; je vais mettre votre courage et votre dévouement à une terrible épreuve : je ne vous ai dépeint que notre destinée terrestre ; mais songez que, tout eu vous apportant en dot une couche nuptiale trempée de larmes, vous aurez un cœur qui tremblera à chaque regard que vous jetterez sur moi Dans la nuit, vous serez en proie à uu terrible sommeil qui sera troublé par tout ce que les remords ont de plus affreux; je vous montrerai les ombres sanglantes que je vois el qui me poursuivent; votre àme recevra des conlidences qui rendront chaque nuit une nuit de crime, et vos mains délicales ne seront occupées qu'à essuyer la smur froide de mon front! Voilà tues nuits!... voulezvous de mes jours?

Ali(;u\V LE l'IRATE.

Sans cesse je prie, sans cesse je pleure; je n'ose regaidei' le ciel; la nalure enliére macciise, et la prière, les privations ue nie paraissent jamais assez sévères!..

Oh ! ce n'est rien encore! avec cet enfer ici-bas, je vons apporte aussi l'enfer véritable : votre époux ira avec les millions de danniés pousser des cris de rage, voguera sur les feux éternels, et rien, rien ue pourra me racheter : voulez-vous ni'ainier maintenant?...

— Oui, dit Annette .. et pourtant je ne le vrux pas, reprit-ellc>, car ce n'est pas l'effet d'une volonlé ; il faut que je vive , et, pi)ur vivre, il faut que je sois à vos côtés. J'en aperçois maintenant une plus grande obligation : couiiable, il faut que je vous embellisse cette vie. Eh ! que lui restera - 1 - il donc à celui qui a forfait, si, perdant la vie future, on ne lui rend pas moins amère celle vie terrestre? Partout où vous serez je me trouverai heureuse si vous m'aimez. Non, vous ne parcourrez pas toute celte vie avec moi sans rapporter au eiel un gage de repentir; jamais la colombe n'a parcouru la nier sans trouver une branches de myrte pour décorer son nid, et nous eherclierons ensemble à calmer le Tonl-Puissant, Si la terre vous refuse du feuillage parce que vous l'avez trahie, je suis innocente, je lui en diMuanileiai, elle m'en donnera, et je vous rapporterai. Si l'on vous dénie un asile, je me présenterai la première, je séduirai les cœurs, parce que c'est pour vous que je prierai, et je vous introduirai en vous couvrant de mon corps.

Jamais je ne verrai le ciel injuste, la terre ne sera pas stérile, je n'aurai point de douleur, encore moins de la rage, parce que je serai à vos côtés, et la paix, le repos, l'innocence, viendront à vous, parce que je vous ouvrirai le trésor des célestes pardons... Vous aije dit assez que je vous aimais? Maintenant, voulez-vous en savoir davantage? Comme je vous aime maintenant, je vous aimerai toujours. Ce n'est point à cause de votre rang : je vons aime, parce que vous êtes le seul être que la nalure m'ait donné pour compagnon, je le sens... Les senliuieuts que je viens d'exprimer ne me uuiront même pas, parce que depuis que ncuis nous sommes vus vous èies devenu pur, et je parle à mon compagnon dans le ciel comme sur la terre. ,

Pendant ce discours, il régnait dans l'attitude et sur le vidage d'Annelle une majesté radieuse, un air de grandeur et d'innocence qui réalisaient en elle tout ce que l'on se (igure d'un être descendu d'un monde meilleur pour expliquer aux hommes les ordics du Dieu vivant. Il y avait, de plus, cette conscience de vcilii ipii repousse loule interprétation basse, des paroles surhumaines (pu venaient de sortir de se> lèvres enllauuué"S. Argow la conlem]ilailavcc une horrible fixité. Un tel dé-couemenl lui donnait de l'espèce humaine nue idée bien opposée à celle qu'il en avait prise lorsqu'il coulait à fond un baiiinent charge de passagers et qu'il riait eu voyant leurs mains tendues hors de leau avant de disparaître pour jamais. — Ah I s'écria-l-il, je ne dois poini prélendie à me voir guider dans la vie par un ange de lumière el d amour tel que toi, je le profanerais par mon souffle. Tes lèvres ne sont faites que pour les baisers des anges, tes mains sont trop pures pour s'allier, en priant, avec des mains telles que les miennes!... Elles ont donné la mort...

— Ah !... Ce cri d'Annette était si perçant, qu'il annonçait une révolution; en eifet,-elle s'évanouissait lentement connue une lampe qui meurt. L'efl'royable douleur qui saisit Argow à l'aspict de cette louchante jeune liile pâle et presque morte était la piemiere qu'il ressentait à ce point.

Quand Annette rouvrit les yeux, elle aperçut Argow, et voyant la terreur peinte sur son froul.'elle lui dit d'uue voix renaissante : — l.a mort leur devait être justement donnée!... puisque c'est toi... Ah! ma tache ne sera que plus belle si elle est plus pénible!... Et revenant à elle tout à fait, elle ajouta : — iVons marcherons ensemble désormais d.iiis une voie de justice el d'Iimniliié, je prierai el pour vous et p.our moi...

— Non, s'écria Argow, c'est l'aimer que d'avoir le courage de te fuir ; car ce n'est pas tout, être cher et célcsle; tout ce que je t'ai dit déjà, peu mesuré à les forces, n'e.sl rien; je me tairai cependant, parce que l'horreur d'un tel avenir ne doit pas être présenté à une vierge aussi pure que loi!... Adieu.

— Ah ! dit-elle eu le regardant avec une profonde terreur, qu'y ai-il déplus effrayant que ce ([ue vous venez de dire?...

— Annette, la malédiction des hommes esi plus terrible que celle de la Divinité : l'on peut espérer pour run<;, et l'autre est sâiis [lilié...

— Ne peut-on fuir les hommes?... (iit Annette

— Eh quoi! vous me suivriez au désert, loin, bienl'iiu, vous!...

— Celle qui s'attache à rèiro do;it la main a donné la mort peut, je crois, le suivre partout. Si je suis près de vons, que m'imporie le reste.... Annette, épouvantée d'en avoir lani dit, baissâtes veux, des pleurs .s echaiipèreni avec violence d'entre ses paupières, et' elle s'ttiluit san. oser jeter un dernier regard sur M. de Duraiital. Si aflreilse que lui une pareille scène pour Annette, elle n'en resta pas moins constante dans le sentiment qu'elle avait avoué à Maxendi; bien plus, celte nnmense obligation qui lui était imposée l'enhardit à l'aimer, elle vit de I héioisme là où d'autres ne verraient peul-êlre que du mallieiir et un sujet d'éloiguemeni. En peu de temps son aiiiour

grandit et devint tout ce qu'il devait être, sublime el unique sur la terre.

Lecar.ictère d'Annette excluait tout ehangemeut alors qu'elle avait décidé de parcourir telle ou telle route, el des qu'elle eut prononcé ù Argow l'assurance d'un éternel attachement, rien dans le monde ne pouvait plus la faire dévier de sa roule. 11 y avait deux jours qu'elle ue l'avait revu depuis celle épouvanl ible lonliileiice. Un soir qu'elle travaillait dans sa chambre, la porte lii un léger bruit, elle se retourna et le vil à ses côlés. — Annette, dil-il en aiioueissant les sons de sa voix, je puis bien prier sans toi, demander pardon de mes fautes à Dieu ; mais élancer mon àiiie dans les cieux, ah ! je sens qu'il me faut la tienne pour ce iicleriiiage. Je viens, mon ange tulélaire, passer une heure auprès de toi, sentir la paix cl l'innocence, confondre mon àme dans la tienne et monter dans le ciel sur les ailes de les venus.

Annette le regarda, car à ce tendre discours elle ne reconnaissait plusPhomme d'autrefois; il y avait une onction, une douceur nouvellemeut ccloses dans ce cœur qui, la veille encore, était dur el sombre, iiièiiie d;iii> sou amour. — (Jui ne vous aimerait pas! dit-elle. Venez... Elle lui uKMilra un fauteuil près do son piano et elle se prépara à jouer. — Eli ! connnent, dit-elle en souriant comme doivent sourire les auges, comment avez-vous fait pour entrer dans cette chambre où nul liomniu' ne pouvait venir?... dites... répondez!... On vous aime, et voilA tout ..

Ici, dans cette réponse, pour la première fois, Annette déployait cette amabilité, cette (inesse qui la rendaient la plus sédiiisanle des femmes. En parlant, son visage, ses gestes brillaient d'un cli;irnie indélinissable.

Annette joua comme devait joner Annette. Elle pouvait n'être pas d'uue grande lorce, mais malheur à celui qui n'aurait pas tressailli en reiiteudaul! L'exlase qui s'emparait d'elle en priant passait dans son jeu, et rieu n'était indiflérent sous ses doigts : la note la plus insignifiante avait un caractère de douceur et un charme iiuiescrip. tibles.

Quand elle eut fini, elle contempla M. de Durantal, qui était comme enseveli dans une méditation; il écoulait les derniers sons comme s'ils duraient encore... — Eh bien ! dit-elle, quand on pouvait avoir ce simple el pur plaisir d'entendre de la musique et ce qu'on aime, comment allait-on en mer courir des dangers? Que chcrchiez-voiis?... le bonheur!... Elil monsieur, vous élendiez trop le bras, il est plus près de nous qu'on ne le croit. M'écoutez-vous?... Argow sourit pour la première fois de sa vie avec cet abandon, cette naïveté, cette franchise qui ne se trouvent réunis que dans le premier âge, alors que l'on aime pour la première fois; mais dans ce sourire il y avait un regret, et ce regret le rendait milb' fois plus tniiehanl.

Cette scène charmante, au milieu d'une chambre qui semblait habitée par l'amour et tout ce que les sentiments liumains ont de plus délicat : l'ordre, la sagesse, la recheiehe et l'ainitié modeste et pure, celle scène, dison>nous, était coiumc le piéliele des mille autres scènes d'amour et d'innocence dmit les jours d'Argow el d'Annette devaient s'embellir, c'était comme l'aurore d'une belle journée ; et lorsqu'Anueile exprima celte idée, Maxendi répliqua : — Pourvu cpril n'y ait pas d'orage le soirl...

— Qu'importe l'orage! dit-elle, s'il y a une nuit profonde et silencieuse...

— Annette, reprit M. Maxendi, vous souvenez-vous qu'ici, un soir, vous m'avez dit : « Séparoiis-nuus... » Ici donc, le soir aussi, moi je vous (lirai : « Séparinjs-nou->!... » Oui, Annette, car tel bonlii;ur que votre chaste union me préjente, l'idée que je suis un houiiiie iniligiic du pardon céb^ste s'offrira sans cesse à ma pensée, nue affieuse mélancolie sera toujours dans mon cœur, et vous ne trouverez rien (;u moi de ce qui doit charmer l'exisience d'une fille aussi pure el aussi céleste que vous l'êtes.

— Mon cher monsieur de Durantal, est-ce que vous esticrez vous faire répéter tout ce que je vous ai dit naguère? Oh ' non, je ue puis le redire; car si j'avais su où devait in'emporter l'aspect de votre douleur, croyez qu'Annette se serait lue!... Je ferai à votre bonheur tous les sacrifices que peut faire une femme, mais je ne ferai jamais celui de ma pudeur, car alors je ne serais plus femme. Ayez donc de la grandeur, monsieur; ne vous inquiétez plus du destin d'Aniieile, soyez un beau monumeul de repentir, el, comme un monument, lais^ez croître sur vous le lierre des murailles.

Aigow, attendri par ces douces paroles, la regarda longtemps, cl, sans doute, ses yeux avaient hérité de toute l'énergie de son àiue, car Annette s'écria : — Oh ' celui qui me regarde ainsi n'est point un criminel!...

— Ou s'il est criminel, ait Argow, c''est celui qui aimera le plus sur la terre!...

— Et qui sera le plus aimé, répliqua Annette; car ne m'avez-vnuf pas fait ouvrir mon piano... moi qui ne voulais plus exprimer l'amour ni par la musique ni par le chant!

Argow quitta Annette : il éiait enivré. Après une scène pareille, iî ressentait eu son cœur une tranquillité, une paix que ses reuioids

QS

AUGUW LE P1U\TE.

iroiiblaieiit toujours trop tôt, et alors Annotto devenait pour lui un véritable besoin.

rinsieurs jours s'ccoulèrcnt ainsi au sein du bonheur le plus pur. Les scènes de cette vie d'amour et de joie offrent au pinceau des couleurs que bien des gens trouvent monotones, et de telles descriptions feraient reléguer cet ouvrage ivec les romans de Seudéry el de l'As- Irce. Alors nous nous conienterons de montrer Annelie el Argow cheiuinaui dans le même scniier. Aux yeux des anges, la pure Annette guidait vers le ciel un être malheureux, néophvte de vertu, qui, à chaque pas, regardait sa doute compagne en se demandant quel droit il avait à celle heureuse alliance!... et à chaque pas encore il lui disait: — Suis-je bien sur la roule?

L'imion d'Anneiie et de M. de Duranlal n eiail cependant pas encore décidée; car madame Gérard, sur les avi< de M. de Moniivers, s'opposa, pour un temps, à leur mariage. En offel, ce saint homme, effrayé de la confession d'Argow, mais lémoin aussi de sou grand repeutiV, voulait s'assurer de la sincérité de celui auquel Annelie allait confier le soin de son bonheur. Il avait même insinué à madame Gérard que sa fdle pouvait risquer beaucoup pour l'avenir. Les craintes de la mère disparaissaient cepeiidaut (levant l'anioLU' d'Annette el les témoignages de la tendresse de M. de Duranlal; alors madame Gérard ayant confié à M. de Moulivors qu'Auuelle élail éprise d'Argow, et le bon prêtre ayant répondu : — S'ils s'aiment autanl, unissez-les!... elle n'opposa' plus de résistance au bonheur d'Anneite.

Un jour Argow réussit, après bien des difficultés, à décider Annette, sa mère el M. Gérard, à venir entendre un concert spirituel : c'était aux Italiens, et pour la première lois depuis trois ans Auncltc franchissait le seuil d'une salle de spectacle. Elle eut un mouvement de stnpéfaclion eu se voyant au milieu d'une si grande foule, car il y avait beaucoup de monde, et Argow, ne pouvant entrer dans la même loge quWnnctie, se conienia de se promener dans le corridor. A chaque morceau de chant, M. Maxendi accourait se placer derrière sa fiancée. Là il voyait une foule de personnes ecoulir la musique en arrêtant leurs regards sur Annette, dont la mise simple, si bien en rapport avec le genre de sa beauté, attirail l'admiraliou. Celle unanimité lui causa un vif plaisir d'amour-propre.

— Eles-vons conicnle? demanda-i-il à Amictte. — Non, réponditcUc. — Et pourquoi .' — Parce que celle foule s'interpose entre nous, et qu'une heure passée e:i silence, mais passée à c6:é de vous, vaut tous les concerls du nmnde; rien, en fait de musique, rien n'est beau que la voix de ce qu'on aime.

— Au nom du ciel, dit Argow, ne me parlez pas ainsi, ou je ne pourrai attendre la fin du conceri pour vous emmener.

— Il ne faut donc pas vous dire que ma mère consent à noire mariage el que bientôt... Annette s'arrêta. M. de Duranlal était pâle, el ses yeux auDonçaient que la simple annonce de ce bonheur était audessus de ses forces.

— Annette. ma chère Annette, dit-il à voix basse, épargnez-moi, je vous supplie...

Annelie pleura en voyant des pleurs rouler sur le visage d'Argow.

— Auriez-vous envie de rester ici avec cette idée .' demanda-t-elle à .M. de Duranlal, qu'elle voyait inatientif aux plus doux chants que le gosier d'une femme ait jamais modulés, car madame Malibran chantait.

— Oh! non, dit-il; parlons, parlons...

Ils laissèrent 51. et madame Gérard seuls, el s'en retournèrent à pied daosleSlarais, savourant la douceur de traverser Paris, en proie à une confusion et à un bruit dont leur cœur offrait le plus grand Contraste.

Le lendemain, au matin, Argow était agenouillé dans son oratoire et priait avec lervenr quand tout à coup il fut interrompu par des éclats de rire immodérés. Il se retourna, et comme alors il montra sa téle, le rieur rit encore plus fort : Argow reconnut Veriiyel. Maxendi ailcudil patiemment la lin de ce rire, et cette contenance de résignation, cette patience si peu en rapport avec le caraclèrc du pirate, fut ce qui arrêta Vemyci.

— Que diable fais-tu là '... dit-il, el comme la figure est changée!..

— <Jua-l-elle d'extraordinaire?... demanda Maxendi

— Quand on aurait mis, répondit Vernycl, un cataplasme de nénuphar el de concombre pendant quinze jours pour l'oler loute physionomie, toute idée, toute force, on n'aurait pas mieux réussi. Quelle lubie ana?.,,

— Vernyct, reprit Argow, je pleure mes erreurs, nos crimes, el j'en espère le pardon.

— P( /• s:i'ciila &n.'culoriiiu, amen, répondit le lieutenant. Par le venire d un canon de viugl-qualre! es-tu fou?... Oh! mon pauvre capiiaiue! je vais faire dire des prières afin que le ciel te rende la raison.

— Veriiyct, dit Argow, je prie le ciel qu'il te fasse voir le màine jour (pi'à moi el ([ue lu le convertisses pour sauver ton àine!...

— Venire-bleu ! je veux que le diable m'emporte si jamais je change!... (Juoi! ce serait vrai? le capitaine de la Dnplinis. après s'êlre trompé en coulant à fond plus de deux mille pauvres diables, croirait que, s'il y a un paradis, on peut elfacer ces petites erreurs de calcul social en disant des Orcmus, en allant à l'église, en fricassant des œillades au ciel!... Mille millions de diables! si tu es sauvé, je rirai bien.

Celle idée fit encore une telle impression sur Vernyct, qu'il se mit encore à rire. Argow s'a|q)rocha de lui, et lui prenant le bras avec douceur, il lui dit : — Vernyct, je suis ton ami, et celle considération devrait l'engager à respecter mes opinions, quelles que soient les liennes.

— Oh ! lui répondit Vernyct, reste comme cela ; tu es vraiment à peindre ! feu le père Abraham n'avait pas l'air plus palhélique ! d honneur, lu es touchant. Oh ! qu'un homme comme loi est bien mieux avec nu chapelet et un seapulaire qu'avec un bon pistolet dans une main et une hache dans l'auire!... Argow, une fois que ce que j'appelle un homme a mis le pied dans un chemin en connnençant sa vie, il doit, quand le ciel loniberail par pièces sur sa icte, le continuer couragcusemeul. Nom d'un diable ! si je puis, je mourrai entouré de soldats mûris dans quelque combat où j'aurai brûlé plus d'une carlouche, brisé plus d'un cràue ! Mon àme, si tant esl qu'il y en ait une dans mon pauvre corps, s'exhalera au sein de la destruction et du carnage, et si le cri de victoire reteniil à mon oreille, je serai joyeux comme un équipage à qui l'on crie : — Terre ! après un voyage de deux ans. Comment! cela ne te remue pas?... Ah! mon pauvre capitaine, il n'y a plus d'espoir, la téle n'y est plus!... qucli{uc chien t'aura mordu.

— Vernyct, répondit Argow avec calme, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour l'ouvrir les yeux sur la conduite et l'engager à suivre mon exemple ; si je n'y parviens pas el que mes discours te soient à charge, je ferai violence à mon amitié en me taisant, mais alors je ne t'impoilunerai plus; j'espère alors que lu imiteras ce silence à mon égard; cependaul, plus lu me représenteras l'infamie de mou ancienne existence, et plus je t'aurai d'obligation ; car lu redoubleras en moi la force el l'énergie pour demeurer dans le chemin de la pénitence. Des âmes ordinaires s'effrayeraient de l'approcher ; moi, ton ancien ami, je veux l'être toujours, et la différence de nos opinions religieuses ne ni'elfraye point ; laisse-moi prier, el daus quelques moments nous allons nous revoir.

— Eh mais, dis-moi au moins qui a pu le changer ainsi!...

— Aimelte, le ciel et le vertueux prédicateur que j'ai entendu.

— Annette, repril Vernyct. Ah! si cette jeune lille a eu le pouvoir d'opérer de si grands changements, mon éloiguemcnt approche, et il faudra nous dire adieu.

— Jamais, dit Argow; tu seras son ami et lu l'admireras!,,.

— Ma pipe, mon allure, mes manières l'effrayeront.

— Non, parce que tu es mon ami.

— Voilà de tes équipées!... dit Vernyct; el regardant rameublement de l'oratoire el donnant un coup de pied au prie-Dieu, il s'en alla en s'écriant : — Qui l'eût jamais dit!... II haussa les épaules, chargea sa pipe, et se croisant les bras, il s'alla promener dans le jardin de l'hôtel.

Ce jour-là, M. Maxendi inlroduisil Vernyct chez madame Gérard, cl le iieuteunnl, à l'aspect d'Annetle, devint aussi respectueux qu'il l'était jadis duvaul sou capitaine. Malgré la tenue sévère de Vernyct, ildéplul a luadeuioiselle Gérard, qui démêla dans les manières brusques du lieuleuanl et dans sa physionomie quelque chose de grossier et de rude. .Aussi, quelques jours après, Annette demanda à M. de Duranlal ce qu'était ce nouveau personnage.

— C'est mon ami, dit-il.

— Il a d'étranges manières, répondit-elle.

— Il faut lui pardonner, chère Annelie, répondit Argow; nous autres marins nous conservons toujours quelques mauvaises habitudes du métier.

— Soit, mais il n'est pas religieux.

— C'est vrai, Annelie, mais c'est mon ami.

— Il me glace le sang par sa présence, conlinua-l-elle, et j'ai quelque pressentiment que cet honmie nous sera funeste, et cependant ce senlimenl m'étonne, car je me sens, en général, de la bienveillance pour tout le monde. J'ai du plaisir à vous regarder ; mais lui, je frissonne en l'aiiercevant...

— Annette, dit Argow, je vous aime autant que l'on peut aimer au monde; mais je crois que vous m'aimez, et si je vous répète encore c'est mon ami, je suis sur que vous lâcherez de vaincre la répugnance qu'il vous inspire.

ARCOW LE PIRATE.

— Oui, puisque c'est votre di-sir, répond il-el le.

Un soir, Arpow et Vt-myct étaient réunis dans la clianilire d'Aiinctle, ei celte chanùante lilli' ^'clait aliandonnéeà toute l'innoit nie l'ulfitii i ie de son âge. Elle avait ioik lié ilu piano, et les accords de sa imi>i(|iie avaient plongé les ileu\ amis dans une rêverie qui se piiilun^'i'ait encore longtemps après qu'Anuetle eut fini ; tout à coup Vernyct se leva, fui à elle, et, dans un enthousiasme difficile à décrire, il lui dit en lui siM-rant la main : — Vous êtes un anijel mais eu devenant l'épouse de M. de Durantal, vous ne savez pas tous les dangers que vous courez; moi. je nie charge de vous en garantir; je serai toujours \\\i démon, n)ais ce démon veillera sans cesse à votre bonheur. Je devine bien que vous devez ne pas m'aimer; mais si j ; n'ai pas votre amitié, je vous forcerai à avoir de la reconnaissance, et vous serez tout étonnée un beau matin de mêler mon nom à vos prières.

Anneiie dégagea sa main de celle de Vernyct avec une espèce de dépit qui enclianla Argow, et elle ne répondit rien à ce discours.

Cependant l'époque du mariage approchait, et, loute joyeuse qu'Aunctie pûl éirc de celte union, l'approche de ce moment la livrait à lien des réflexions dans son cœur. Par instants elle ressentait comme une terreur sourde que le souvenir des aveux de son époux excitait. Une nuil, elle eut encore le même rêve qui l'avait tant effrayée à Durantal, et le lendemain, lorsqu'Argow entra, elle l'examina avec un soin curieux et lui trouva une (igure plus sombre qu'à l'ordinaire. Par iiiNtants elle jetait un regard sur son cou, et lâchait d'ôter de sa mémoire l'image de celte ligne rouge qui l'épouvantait si fort, et plus elle y niellait d'inleniion, plus cette ligne brillait à ses regards par-dessus les vêlements mêmes.

— Monsieurde Durantal, venez donc ici, lui dit-elle en lui montrant un tabouret surlequel elle posait ordinairement les pieds. .Argowy vint et s'y assit de manière que sa tête se trouva comme dans les maius d'Annette. Elle s'en empara et lui dit :

— Eh mais, vraiment, vous avez une tête bien grosse ! et, passant à plusieurs reprises ses doigts dans les cheveux du pirate, elle cherchait à déranger la cravate qui lui cachait le cou.

La superstition dont elle était possédée lui faisait battre le cœur comme si elle allait commettre une faute, et ses regards incertains et comme confus se baissaient sur le cou et l'abandonnaient tour à leur...

— Pourvu, dit Vernyci à l'aspect de ce tableau, qu'il n'y ail que ta fiancée qui joue toujours comme cela avec la tètel... Elle la remue comme si elle ne tenait pas!.,.

Ces mois (irenl pâlir Argow; il se leva brusquement, et ce mouvemenl permit â Anuetle de s'assurer qu'aucune ligne rouge n'existait sur le cou de Jl. de Durantal. Ce dernier alla droit â Vernyct et lui dit:

— Mon ami, de grâce, pas de plaisanteries semblables!

— Est-ce que tu en serais venu à craindre la mort ? lui dit le lieutenant à voix basse.

Ici Argow jeta un regard à Vernyct qui lui imposa silence, et il ajout:) :

— Je ne la crains pas pour moi !...

Celte scène brusque déplut à Anneiie, qui crut y entrevoir un mystère qu'on lui cachait, ei, malgré l'assurance que lui donna Argow, sur ses questions multipliées, qu'elle ne contenait aucune choi-e qui pût l'alarmer, Anuetle n'eu conserva pas moins des soupçons qui ne se dissipèrent qu'à la longue.

Chaque jour elle était comblée des présents magnifiques d'Argow, et ces présents, par leur nature, lui disaient que le jour de son mariage approchait de plus en plus.

Ce fut à celle époque que M. Gérard reçut une lettre de Charles Servigné II lui mandait qu'il avait l'espoir de montera un poste encore plus élevé que celui qu'il occupait, et qu'il saisissait celle occasion pour lui renouveler ses instances au sujet de son mariage avec Annette : il lui apprenait que sa sœur et sa mère avaient abandonné le commerce de détail, et que, grâce à son influence, elles avaient réussi à fonder une maison de commerce qui prospérait et promettait les plus grands avantages.

M. Gérard répondit à celle lettre par l'annonce du mariage d'Annette avec M. le marquis de Durantal. et il finit en prévenant son neveu que les réjouissances de celle heureuse union se feraient au château de Durantal ; il priait Charles d'engager toute la famille Servigné à s'y trouver.

Lorsque Charles lut celle lettre en famille un grand étonncmcnt succéda à celle leciure. Adélaïde Bouvier sentit un secrel dépit se glisser dans son cœur en apprenant qu'Anneile devenait une dame de si haut rang et si riche. Four Charles, il dissimula toute sa haine et garda le silence. Le soir, il était invité â un bal qui devait avoir lieu à la préfecture, et il répandit celle nouvelle dans toute l'assemblée, mais en tirant grande gloire pour lui de celle alliance. Le préfei, en l'apprenant, le complimenta avec une sincérité qui étonna Charles, surtout quand le préfet lui dit qu'il était l'ami iiilimc de M. de Duranial. Charles s'applaudit alors de n'avoir parlé d'Annelle et de son époux que dans un sens qui leur fût favorable, et il recommanda à sa sœur et à sa mère de n'en jamais parler qu'avec la plus grande amitié et la plus grande déférence. Aussi Annette et madame

Gérard furent très-surprises en recevant de Valence une lettre oléine (le tendresse et de complimeuts sur celte lieureiise union. On regretlait même di; ne pouvoir assister à la célébration de ce mariage, mais on altendaii avec impatience l'arrivée des époux cl la fête de Duranial.

Annette, son père et sa mère crurent aux senlinienls exprimés dans cette lettre, et se réjouirent de ce que la miuville du mariage d'Annelle n'avait pas élé mal reçue par la famille Servigné.

Alors on pressa les préparatifs du mariages et du dépaii, et l'on fut bientôt à la veille de celle union tant désirée.

M. de Montivers devait, .tvant de parlir pour une mission, marier Annette avec Argow. Cette cérémonie était indiquée pour cinq heures du matin, parce que monsieur, madame Gérard et les nouveaux mariés devaient parlir sur-le-champ pour Durantal, où Vernyct s'était déjà rendu afin de préparer le château et de le meubler de manière à ce qu'il fût digne d'Annette.

La nuit de cette union était arrivée. Annette, simplement mise, et M. de Durantal, dans le costume de rigueur, partirent, accompagnés de M. Gérard, de sa femme et des témoins.

Il y avait ce jour-là une fête particulière à l'église où ils allaient se marier, c'était la dédicace de celte église, el cette fêle fut cause du jilus grand saisissement qu'Anuetle pût éprouver.

Elle avait surmonté toute crainte, l'aspect d'Argow l'avait rendue à tout ce que l'amour a de plus tendre, et ces senliments avaient mille fois plus de charme pour une vierge aussi pure qu'elle que pour tout autre, car en touchani au bonheur elli' vov;ut la terre el lescieux lui sourire, cl plus elle s'étailinterdi: liseinutionsdu genre de celles qui l'agitaient en ce moment, plus elle devait éprouver de charme à les savourer. Aussi, en ce moment de joie, elle brillait de toutes les beautés terrestres, el jamais elle ne s'était sentie si troublée que quand, en descendant de voiture devant l'église, Argow lui donna sa main qu'elle sentit trembler dans la sienne. Elle lui jeta un regard dans lequel toutes les harmonies de la terre se réunissaient; c'étaient la sainteté, la tendresse, l'amour, le respect, la joie, la beauté, la pudeur et la chaste confiance d'une vierge, confondus dans une seule expression: son haleine, sa respiration même, sa contenance, tout parlait et imprimait un sentiment de vénération en faveur de cette séduisante créature. S'il y avait eu une foule, elle se serait agenouillée devant une telle fiancée.

Elle s'avança en s'appuyant sur le bras d'Argow avec une complaisance qui révélait toute la tendresse qu'elle avait pour lui. Pour la première fois de sa vie elle allait entrer dans une église avec deux senliments, celui d'une religion profonde et celui du plus tendre amour. Elle entra, leva les yeux, et une si grande terreur vint lépouvanler, qu'elle resta froide et pâle entre les bras de M. !\Iaxendi.

En effet, qu'on juge de l'impression que devait produire sur la sulicrstilicnse Aimetle le tableau qui s'offrait à ses regards et ces paroles qu'une voix sinistre avait prononcées : De profundis clamavi, etc.

L'église était tendue de noir, el devant Annette était une bière autour de laquelle brillaient les pâles (lambeaux du convoi : une tête de mort, des larmes, des os croisés, tels étaient les objets qu'elle aperçut, el, autour du cercueil, des prêtres, des parents pleuraient en coniinuaut un chant lamentable. Il était encore nuit : l'église, sombre, ensevelie tout entière sous ce drap, semblait plus silencieuse, et les fatales paroles avaient retenti dans le cœur d'Annette avec toute leur signification.

Qu'on se figure, devant cet appareil, une jeune mariée, brillante de beauté, qui vient échouer sur celle tombe avec sa joie et son amour. Toules les fiancées, dans cette falale position, ne trembleraient-elles pas?... Mais combien mademoiselle Gérard dut-elle être plus effrayée, elle qui voyait partout des présages!...

,\rgow l'avait entraînée et conduite dans la sacristie.

M. Gérard y était déjà et se plaignait hautement de l'inconvenance d'une pareille cérémonie.

— Oui. monsieur, disait-il au sacristain et an vicaire, lorsque l'on a un mariage à célébrer concurremment avec un enterrement, on fait prévenir du moins les personnes, et elles relardenl, si elles le jugent convenable, le moment de leur cérémonie!...

— Monsieur, répondit le vicaire, l'urgence est une raison suffisante : on ne pouvait pas attendre une heure de plus pour l'enterrement de la personne décédée, à cause du genre de maladie, et il nous a été recommandé même de le faire au malia..i

— Mais vous pouviez me prévenir?

ARnOW LE PIRVTR.

— Moii-ienr. dit le viraire, j'avais ordonné que l'on vous lit onlicr par nni' aiilre porle. »■! c'es^t nno erreur du saerislaiii.

Cepe::il.itii AnneUo. en qui eoiie dernière émotion avait redmiMé toutes celles qu'elle éprouvait déjà, venait d'entrer dans la sacristie, soutenue par Argow : à peine assise sur un siège qu'on se liàla de lui présenter, elle s'évanouit.

Quand les soins empressés de sa mère et d'Argow lui curent fait reprendre connaissance, elle parut pendant quelques instants privi'O de l'usasre de sa raison, des paroles enireeoiipées s'échappaient av. c cITort de ses lèvres et exprimaient li terreur qu'elle avait éprouvée; mais enfin, reouinaissant la voix d'Argnw :

— C'est lui!... s'écria-t-elle en ce niomeut. Alors elle releva doucement sa tète, ses yeux devinrent sereins, elle reprit peu à peu sa connaissance, sourit, se dégagea d'entre les bras d'Argow cl se jela au C(Ui de sa mère.

A cet instant. M. de Montivers, qui arrivait et que l'on avait instrnit de l'évéuemenl, s'approcha d'Auuette, et lui dit de sa voix grave : — Ma fille, il est peu chrétien de s'abandonner à de pareilles terreurs. Dieu seul conduit les événements de la vie, et sa volonté seule en peut changer le cours!...

A cette viiix imposante. Annelte sentit le calme renaître dans son cœur, et la miit ne servit plus qu'à jeter dans son âme tonte la piété

3 n'exige cette cérémonie miposaiile. souvent unique, et à laquelle, aus la vie humaine, se raltachent tous les événements dn reste de l'existence.

Certes, un des tableaux les plus poétiques que puisse présenter notre religiou après celui d'un prêtre consolant un niouiant, est celui qu'offràientAimctleet son époux, réunis devant un simple autel, dont les cierges rougissaient faiblement la nef. On entendait à la porte de l'éslise les deriiières prières des nxirts et le bruit du convoi qui sortait. Dn prêtre vénérable voyait devant lui une jeune lilie. l'amour de la nature, et un homme au regard inquiet, un grand eriuiiuel, recueilli par la bonté céleste, et qui semlilail douter de son lionlieur.

Frappé de ce spectacle, M. de Montivers, avant d'unir la vierge au crimini'l. leur dit d'une voix recueillie :

— Due seule ànie, une seule chair, c'est ainsi que l'Eglise vous voit. Tonte individualité cesse désormais entre vous, et; dans ces paroles, mes enfants, vous trouverez un traité tout entier sur les obligations du mariage; vous n'avez qu'à les commenler et à suivre tout ce que cette phrase renferme d'utiles préceptes. Désormais tout sera donc commun entre vous; j'imagine que vous n'êtes venus recevoir celle bénédiction niip!inle, le plus grand lien de la terre, qu'après vous être assurés que la douce conformité de vos goûis ne fera pas nue chaîne de ce leudrc lien, ou que la disparité de vos qualités ne servira qu'à rendre le mariage un état de grâce et de bonheur. Que cette parole que je vais prononcer vous soit un lien d'amour, qu'il soit de fleurs, qu'elles renaissent à chaque pas, et, si le malheur vous accablait, souvenez-vous de ce discours. Dne seule àme, une seule chair'... car je vous unis. Co>jckgo, etc.

Ce mol prononcé, Aunette était perdue I... et son terrible destin ne devait plus tarder beaucoup à s'accomplir. Mais gaidous-nous d'anticiper sur ces funestes événements.

Toutes les cérémonies de la terre étaient terminées, Argow et Anuttle éiaieut à jamais unis, et la même voiture les entraînait vers Durantal.

Dé.-ormais Annette pouvait, sans crime, déployer toute sa tendresse pour l'homme qu'elle aimait, pour le seul qu'elle dût aimer. Argow. chose incroyable! avait acquis une foule de senlim^ils que la nature dépose dans toutes les âmes énergiques et qui piuvcnt ne pas se développer, mais qui n'en existent pas moins : la plus précieuse de ses qualités, et celle qu'on aur.iit attendu le moins d'Argow, était un respect et une délicatesse rares. Loin de voir dans sa jeune épouse une propriété qiieles lois lui donnaient, il se défit de tous ses droits et dit à .Amielte :

— Ma chère enfant, conservez, je vous prie, toute la liberté dont vous arez joui jusqu'à ce jour, restons amants, et que jamais le devoir seul DOUs dirige; suivons limpuKioii de nos cœurs.

— Oui, dit Aunette. Et, jetant ses bras autour du cou de son époux, elle déposa un baiser sur son front.

— .\h ! s'écria Argow, je deviens pur, je me lave de toute souillure en mêlant ainsi mon souffle au tien; j'espère mon pardon du ciel, si je continue longtemps une telle vie de bonheur! mon amour même sera une longue prière.

Avec quelle joie et quelle ivresse ils revirent cette route dont chaque borne était un monument pnur leurs cœurs ! Que l'on voie Annette heureuse de pouvoir se livrer, sous les auspices et aux regards dn ciel, à toute l'exaltation de son àme, donner à sa force aimante envers la créature la même activité, la même expansion qu'à son amour pour les cieux. ne pas craindre de rendre ces deux sentiments rivaux ! Vuvez-la dans ce moment, car c'était le plus beau moment de bonheur qu'elle pût obtenir dans son apparition ici-bas. Regardez, elle est, le plus fouveni, la tète appuyée gracieusement sur l'épaule de son époux, mais elle lui sourit, eicc sourire passe à travers des dents rivales des perles de l'Orient; une baleine pure

connue sou àiue semble se jouer sur des lèvres amoureusement candides; ses mains; qui jusqu'alors n'ont tenu que do la blanche dentelle, et n'ont caressé, fl.illé (lue sou jière ou sa mère bienaiinée, ses mains s'entrelacent avec voluplé aux mains leiribles qui j.iilis

ont rennié les canons, manié la hache et lancé la mort. 1' ■ un

homme qui a conmt l'Argow de la Dnplttiis, le spectacle de ces mains entrelacées est un mélange de terreur et de gr.'ice : les yeux d'Annetie sont brillants, transparents comme ceux qu'un peintre a d(uiués à Marie Sluart chantant avec lîizzio. et ces yeux ravissants montrent à .\rgo\v la rouie ; car en ce moment la voiture est à l'endroit où ce dernier maïupia de |iérir et oi'i miideinoisello Gérard vint lui apparaître connue un ange qui descendait des cieux. Quant à M. de Dnranlal. il semble lenjours dire :

— Quel droit ai-je dmie à tant de bimlieur?...

Ils appriK liaient de \ aleuee, qu'ils devaient seulemont traverser, car il taisait nuit, le temps était à la pluie, et des nuages très-noirs sillonnaient le ciel. Aunette proposa à M. de Dnranlal de s'arrêter à Valence ; mais il lui objecta que. pour deux lieni'c> di' pins ((u'ils auraient à rester eu voyage, ils feraienl mieux d'alliimlre lecliàleall. C'était une cho>e si iniiili'éi<iile, ([u'Aiiiielte n'iii--i>ta seulennnl pas, et l'on continua de voyager.

Ici une description succincte de la position du château de Durantal est nécessaire pour mille raisons : elle sera aussi abrégée que possible.

Le château de Durantal est situé sur une hauteur, les murs dn p:irc se trouvent enceindre la montagne entière, et rhahiiallon domaniale, située à mi-côte, sépare en deux parties bien égales la largeur de cette côte, à gauche de laquelle est le village de Durantal. La grande route de Valence à F... vient aboutir au bas du parc, précisément en face dn château ; mais là, la route tourne à droite, au lieu de passer dans le village, de manière que celte monlaguc, au milii'u de laquelle le château s'élevait, était (lanquoe à gauche par le bourg, el à droite par la grande route.

Il s'ensuit ([ue les anciens propriétaires de Durantal avaient deux entrées différentes : d'abord celle avenue qui conduisait au château par la grande rente à droite, celle avenue était pavée et donnait sur la principale l;u;a(le du château : mais par la suite on avait, à travers le parc, ouvert une autre avenue qui conduisait, d'une autre favade, au village et à l'église de Durantal. Argow , en achetant cette propriété, avait regaalé ces deux avenues comme trop longues pour arriver à son château. 11 lit jeler des pouls sur les rivières factices du parc, et percer une avenue qui conduisait, à travers la inmilaLiie, droit à la roule. Il devait y avoir une belle grille, car, comme il comptait habiter la façade qui avait pour point de vue les plaines de Valence el la grande roule, ce chemin moiilrail à tous les passants le château de Durantal dans toute sa splendeur.

Alors on voit qu'il y avait irois chemins différents pour arriver au château d'Argow; car Vernyct venait de faire terminer ravciiuo qui y menait en droite ligne, et qui semblait être la continuation de la grande route. Ordinairement Argow désignait au postillon le, chemin par lequel il voulait être conduit, et il était déjà arrivé deux fois qu'ayant affaire dans le village il s'était fait mener par Durantal.

Le hasard voulut que le portillon qui conduisait Ar.gow en ce moment fijl celui qui, les deux fois, l'avait mené par le village; il devait donc naturellement suivre la route précédemment indiquée, et Argow, tout entier au cliarino de voyager avec .\nnelle, ne fit aucune altcntion à une chose aussi ordinaire.

Mais le chemin du village n'était pas le mêiue au printemps qu'en élé, et surtout lorsque, pendant deux heures, la plus furieuse pluie qui fût tombée de mémoire d'homme avait déployé sa rage sur la contrée: il y avait des ornières d'une élonnaule profondeur, et, malgré toute sa science, le postillon douta de pouvoir arriver à DuranTal.

Aux premières maisons du village, le postillon fut contraint de s'arrêter, car il n'était pas pos-ible d'aller plus loin. La voilure de M. de Durantal conrail risque de se briser, et le poslilluii tâcha de gagner le pavé qui se trouvait devant une maison qui avait assta d'apparence. Là, il se dégagea de dessus son porteur, nagea dans un océan de bouc, el, après mille jurons, attrapa la chaîne d'uue sonnette et sonna de loules ses forces.

— Qui va là ? demanda une vieille femme à la voix cassée ?

— C'(sl un postillon embourbé qui voudrait...

— Un posiilhm! sainte Vierge I s'écria la vieille en interrompant le discours du claque-fouet, jamais chaise de poste n'a passé par le village de Durantal ! c'est tout au plus si, en vingt ans, j'ai vu passer trois fois la voilure du seigneur... je n'ouvre pas.

— Vieille folle, ouvrez donc! c'est M. de Durantal...

Bah I la croisée était refermée el la vieille n'entendait plus.

— Ah ! je vais te faire ouvrir! s'écria le postillon , et il se mit à sonner comme s'il s'agissait de l'enterremenl d'un pape.

— Po-iil!on. dit Argow, esi-aycz plutôt de regagner la route neuve.

— Eh ! monsieur le marquis, l'eau entre dans votre voilnre; il vaut mieux envoyer chercher du monde au château, cl, à travers le

ARGOW LE PIRATE.

parc, on vicndr;! vous clicrphcr ici ;niaiidia pluie aura cesse... Elle IKistillon lie (.iiiHT loujoiirs.

Ou eiiltiidii a I luléruur un colluque de six ou sei)t voix de rcuime, cl l'iiii vit (le la liiiiiu^re aile r et venir.

Enfin r*Mi ouvrit, le |iostilloii m. mira la voilure, et, à cet aspect, l'on voulut bii'ii recevoir Anuetlc et M de Duranlal : mais aussilùl que le pu>(illou les eut uonmiés, il y eut un émoi général et uu cui- |)n-ssi'inenl élmuiaiu. La vieille alla ciicreliur un p^gajlluic vl un vieux ia|)ls, et li^s deux époux cuircrent dans celle iqaison à dix heures et deiuie du soir.

Le poslillnn délela les chevaux, abrita la voilure et s'e» relourua à gland peine.

\ous. lecteur, si jusqu'ici vous m'avez vu conduire mon char à peu près connue le posiillou conduisait nos héros, espérez que désormais nous allons nmler avec trop de rapidité peul-êlre quand vous apercevrez le but.

La maison dans laquelle venaient d'entrer M. de Duranlal et sa feuune apparleiiait à nue vieille demoiselle nommée mademoiselle Sarah Sopliy. Celte demoiselle avait temi à Valence, pendant fort longtemps, une maison de commerce (pridle venait de vendre à M. liouvier, le cousin d'Annetle. Mademoiselle Sepliy était la plus riche de tout le village de Duranlal, et de tout temps sa maison avait été le rendez-vous îles haliilanls les plus ai^és; elle était comme la reine de ce petit monde, et tani (pian eliàlc :ui les propriétaires furent absents, niadeiiKii-ille Sniiliy pouvait passer pour la première du village.

Or, dans lous les bourgs, villes, capitales, villages, hameaux de tout royaume européen, asiatique et africain, partout endii où se trouvent agglomérés sept animaux qu'on décore du nom génériqiie d'hommes, il se tnnive aussi des intérêts qui se croisent, des aniour§propres qui se froissent, des jalousies qui croissent, et la reine du monde, l'opiaion, y vient sur-le-champ dresser ses tréteaux, et, comme un charlalau, parle sans cesse à la foule. Or, la maison de mademoiselle Sophy était l'endroit où l'opluion régnait; elle la dirigeait, la modiliail, eteela^vail en lieu, dans l'origine, par un motif qui n'était plus comiu que des vieilles tèies à perruques de l'endroit, et ceux qui n'avaient pas l'honneur d'aller chez mademoiselle Sophy répétaient encore ces bruits dans ce qu'elle appelait leurs conveniicides : nous allons les traduire fidèlement au lecteur. Cette société secondaire de la petite bourgeoisie de Duranlal tenait son bureau chez l'épiciere du village. Or, voyez-vous madame Jacolat au coin de sou feu, dans sou arriére-bmilique, entourée de sept ou huit habitants, fermiers, tailleurs, boulangers, tous membres de la peiiie propriété, et les industriels du canton'/

— Oui, répétait madame Jacotat, ma mère m'a dit que mademoiselle Sophy avait été jolie, mais très-jolie, à dix-huit ans; qu'elle avait été amoureuse, mais comme on l'élait dans l'ancien régime, bien plus qu'aujourd'hui; elle était donc amoureuse et aimée d'un jeune bomine, le (ils d'un président à mortier du parlement. .Vais les parents de l'amoureux n'avaient pas voulu les marier, et Ion m'a dit que c'est ce jeune bomine qui lui a acheté sa propriété à Duranlal. Elle y vivait daus la retraite, et le jeune honnne vpiiajt la voir elandestinemciu la nuit. On dit que c'est le président actuel du tribunal à Valence, et qu'il a tant aimé mademoiselle Sophy, qu'il u'a jamais voulu se marier. Le fait est qu'à Valence elle allait souvent chez lui. et lui chez elle, de manière que cette vieille mademoiselle Sophv, qui fait tant SI dévote et sa vertueuse, n'en a pas moins eu un enfant de lui.

— Un enfant!... s'écriait-on.

— Oui, un enfant, et elle u'a jamais osé le garder avec elle : on ne sait pas ce qu'il est devenu. C'est un crime cela! une mère doit, quelque chose qu'on pense d'elle, ne jamais se séparer de son enfant! Elle ne parle jamais que de vertu ; elle a chassé la petite Jeannelon, parce qu'elle avait fait un enfant avec le dernier garde-chasse, ou avec un autre; n'importe! c'est le garde-chasse que l'on accuse : elle aurait dû plutôt la secourir!... mais voilà, on condamne dans les autres ce qu'on a fait soi-même... Ici l'épiciere se croisa les bras... Bladtinoiselle Sophy, reprit-elle, est riche, alors on va la voir! on fait comme si l'on ne savait rien, et elle est reçue au château, c'està-dire elle l'était par les anciens seigneurs; mais le sera-t-clle par ceux-ci? c'est une question.

— (Jn'est devenue Jeanneton?... demandait un des auditeurs.

— La pauvre petite!... reprit l'épiciere infatigable, voilà ce qui lui est arrivé : le grand sec, qui est l'ami du nouveau propriétaire, l'a établie à dix lieues dici^ je ne sais où. Elle a une auberge, une ferme,

une habiUlion. quelque chose connue un immeuble eiffin, et le gardechasse a un emploi qu'il lui a l'ait obtenir par le piéfet, sou ami. Aussi l'on a f;r(igiié contre celui-là. qui a l'air d'un bien brave b<jmMie : Il ne s'en fait |ias accroire, il vient m'aeli(-ter du taliae à fumer quand il lui en manque et (|u il est hors du château, car il en a sa provision. Si j'étais en ville, j'aclièlerais bien ce labac-là au prix de l'or! car c'est du tabac des des, et je dis qu'il est fameux, car mon lioiuine en a senti le fuinet, et il s'y connaît ! mais piiur les gens de Dinautal le notre est assez bon, les paysans ne sont pas au monde pour avoir leins aises. Au surplus, le nouveau propriétaire fait travailU-r, c est uu brave homme! ça a autant déçus qtie j'ai de grains de café!...

Ce fragment de la conversation de l'épieière iuslruii snllisaininent le lecleur des antéeédenls de la vie de mademoiselle Sophy, auteeédents qu'elle cachait avec un soin curieux et sous un iiiàstpie de dévotion tpii pouvait être sincère : les femmes sont toujour,^ de bonne loi. Maintenant, avant d'introduire nos diMix mariés (liez eux, il n'est pas hors de propos de faire eonnaitre les pirsoimes qui se trquvaient alors chez madenioiselle Sophy, car elles doivent avoir U|ie iilflueiice sourde et cachée sur li'urs di'siiiiées. Le einé y venait souvent ; mais comme son rôle est très-com l dans cette histoire, on petit se contenter de dire qu'au coin de la cheminée était un vieillard de cinquante ans, habillé, tourné et parlant comme tous les curés de village : il p'est là que pour la symétrie. Il écoutait avec patience, discourait quaud il pouvait, et, depuis peu, le pouvait rarement, à cause de l'arrivée récente d'un personnage qui ne sera pas inconnu à ceux qui ont pu lire le Vicaire des Ardennes.

Ce personnage était la femme du maire : elle pouvait avoir trentesix à qiiarante ans, mais un léger embonpoint lui permettait d'en escroquer une petite partie. Elle était mariée depuis peu et venait... d'où .'... c'était un secret qu'elle avait très-bien su garder, malgré sou amour pour les eonlidences, l'art de phraser qu'elle possédait mieux que maint député loipiaee, et sa tendance à tout apprendre et à tout savoir. Elle était toujours bien mise, mais ses niaiiièi es n'annonçaient pas une extraction bien élevée, et quoique toujours oieiipée à bien parler, à s'étudier, à alïeeter le bon ton et les billes luaiiieres, souvent une phrase, un proverbe commun la faisait resM iiibler à l'auc qui montre le bout de l'oreille sous la peau du lion. 11 y avait six mois qu'elle était élalilii; à Duranlal, où sou mari était arrivé un beau jour, muni d'une belle nomination à la place vacante de juge de paix.

Ce que l'on avait pu savoir de cette inconnue, c'est qu'elle devait toute sa fortune à uu vieillard respectable, un ecclésiastique, qui venait de lui laisser toute sa fortune par son testament, et souvent elle parlait du respectable M. Gausse en termes d'héritier content. A ce dernier nom, l'on doit reconnaître Marguerite. Mais comment Marguerite a-l-elle pu subitement franchir l'e.pace qui se trouve entre une cuisine et un salon? c'est ce que le lecteur ne tardera pas à apprendre. Marguerite était mariée... mais à qui .' à M. de Seeq, juge de paix. De Secq ressemble bien à Le-eci|. Nous allons donc encore rendre raison de cette nouvelle méianior|diiisc du mai'tre d'école qui jouait jadis un si grand rôle à Aulnay-le-Vicoinle.

Lorsque Marcus-Tullius Lesecq fut possesseur des cent mille francs que lui donna Argow pour le laisser échapper de la prison d'Aulnayle-Vicomle, où on l'avait arrêté par hasard, Lesecq se trouva trop grand seigneur pour rester maître d'école à Aulnay ; il vint donc à Paris, et son premier soin fut de redemander ses anciens (irénonis de Jean-Baplisle, dont il s'était dépouillé pendant la révolution pour prendre les gh)rieux noms de Cicéron, son auteur favori, qu'il ne comprit cependant jamais. Alors, en examinant avec soin son extrait de hapténie dans l'original, il reconnut que "L était formé de telle manière qu'il pouvait hardiment passer pour un D : on n'oserait pas affirmer que l'astucieux maitre d'école n'ait pas un peu aidé à la lettre. Quoi qu'il en soit, il prétendit qu'il était noble, que les Sccg étaient très-connus, et il alla dans le monde sous le nom de M- de Secq. La proteciion du seigneur d'Aulnay lui lit obtenir la première justice de paix qui viendrait à vaquer; mais cette justice de paix, qui devait être le premier bàlon de l'échelle pour l'audacieux de Secq, lui fut enlevée an boni de quinze jours, par suiie d'un changemenl de ministère; alors il eut soin de tellement crier, que, pour le dédommager de cette disgrâce et de son voyage, on le nomma maire de lUirantal.

Pendant l'intervalle qu'il y eut entre sa nomination et ses sollicitations, qui furent longtemps infructueuses, il revint à Aulnay. Le curé était mort; Marguerite héritait au moyen du fameux testanient qu'elle avait si longtemps poursuivi, cl elle se trouvait riche de soixante à quatre-vingt mille francs. Lesecq, ou plutôt M. de Secq, redevint amoureux fou de l'aimable gouveruanle, et ils réunirent aiusi nue fortune de près de deux cent mille fraucs. Alors, quand M. de Secq fut destitué de sa place de juge de paix à Duranlal et promu à la place distinguée de maire, il trouva très-honorable pour lui de rester dans un pays où l'on vivait à si bou marché et où il pourrait jouer un rôle; car il remplissait les fonctions de procureur du roi auprès du tribunal de paix, les jours où l'audience était consacrée aux alfaires de police, et il voyait dans l'avenir ipie M. de Secq, iuconuu comme maître d'école, cachant sa vie passée avec soin, maire de Duranlal et riche de dix mille livres de renies, serait près-

ARGOW LE PIRATE.

que un personnage à Valence; ei qui sait si les circousiances ne le pousseraient pas plus haut !

Voilà le récit des événements qui aiuenèrenl Lesecq dans le pays qu'habitait un hoiume que, deux ans auparavant, il avait tenu en prison et qui lui avait fait sa fortune. Madame de Secq était donc dans le salon de mademoiselle Sophy. On voit d'ici qu'elle était la personne la plus haute en digniié. et que, passant pour noble. ( Ile tenait le liant bout. Or, l'on doit deviner l'air, riMiiiorimice qti .Ile afTeciait : elle roulait ses yeux avec mignardise, làilniU de parler bis. et. par instants, élevait fortemenl la voix, par suite de ^on aiieieniie liabitude. Enfin, souvent M. de Secq la pinçait quand elle disait iiii cotlidor, une caslerolle, avan-xhier, cl une uiiiltitiule de iiaroles semblables. Le sévère M. de Secq pouvait bien corriger les mots, mais les gestes !... ces autres mots d'un langage presque aussi important, c'était bien la r/iosc impossible.

Avec madame de Secq, ou .Marguerite, comme on voudra, étaient le receveur des contributions et sa femme, deux personnages assez indifférents, mais aimant la médisance et les caquets ; un propriél.iire de llurantal et sa femme tachaient de meltre à fin, avec deux anciens m.nrcliands retirés, un boston dont on devait parler le lendemain, absolument cimime dans la Pelite ville de Picard.

Ce propriétaire était un véritable hobereau, chicaneur, processif, tenant à sa noblesse, qui datait de cinquante ans, susceptible à l'excès , exigeant, impérieux et bavard, tel était M. de Raboii. Mais, au milieu de ce monde et à côlé de niadamede Secq était mademoiselle Sophy. Elle pouvaitavoir soixante à soixante-six ans : son visage était très - bien conservé, mais elle se coiffait de manière à se vieillir; en effet, elle portail toujours un bonnet en baigneuse de soie noire et garni de dentelle noire; ses cheveux étaient poudrés et crêpés comme à l'ancienne mode ; ses yeux gardaient une vivacité et une expression difficiles à rendre. On voyait qu'elle avait dû être extrêmement belle, mais bonne en aucune façon; seulement, à la vivacité juvénile de son regard et de ses gestes , on pouvait supposer que quelques amis peut-être pouvaient ne pas avoir eu toujours à se plaindre de ses façon';. Sa plivsior.oinie exprimait l'orgueil, l'envie, et surtout une prulmide di-^iiiiiihilidii ; néannionis, à travers l'expression de ces diverse^ passions, apparaissait une inquiétude vague qui annonçait comme un remords, et un observateur prévenu par les taquets de Valence aurait reconnu que celle (ille cherchait à racheter quelque faute envers la nature par la stricte (exécution des petites et minutieuses pratiques de la religion.

Il sera très-utile, avant de reprenrlri; M. de Dnrantal et Annelte où nous les avons laissés, c'est-à-dire dans lanticbaiobre, avec toute la société qui était accourue, comme nous l'avons dit, de faire assister le lecteur aux derniers propos tenu> par ce cercle de la haute société de Durantal. — M. et madame Bouvier vont venir au château, avait dit mademoiselle Sophy; car vous savez la grande nouvelle?... M. de Durantal épouse cette cousine de madame Bouvier, celle jeune personne qui a été enlevée!... Adélaïde l'avait bien pré-

vu !... Au siirpliis. quelle (|iie soit la nature des événements qui ont lié M. le manpiis de llurantal avec mademoiselle Gérard, le mariage ratifie et elTaee tout. Nous verrons comment elle se conduira ici... elle est jeune... — Ah! dit madame de Secq, elle augmentera le cercqne de notre petite société; car, lorsque ces messieurs étaient seuls au château, il ne pouvait pas y avoir moyen de fréquenter...

— La dit-on jidie?... demanda madame de Rabon en interrompant.

— Une tigori! de convention, répondit mademoiselle Sophy; elle a de la grâce. Au surplus, nous la verrons...

Ce fut à ce moment que la cuisinière, effarée et tout épouvantée, accourut en disant que des gens malintenlionnés assiégeaient la maison, et après une courte délibération l'on se leva en niasse pour courir recevoir M. Cl madame de llurantal, ainsi qu'on l'a vu dans le cluipilre pu I édeul. Aiissilôl que ces deux grands personnages furent introduits dans le salon, on les amena devant le feu, les |)ariies furent

quittées, et l'on vint se grouper autour d'eux.

Mademoiselle Sophy offrit sa place à Annetle, qui grelottait de froid, et siir-le-champlous les visages prirent cet air courtisan et obséquieux que les inférieurs à petites idées affectent devant les gens élevés en dignité un qui possèdent une grande fortune.

Lorsqu'Annette se fut réchauffée et qu'elle eut promené ses regards sur celte assemblée, aucune des figures qu'elle aperçut ne lui plut; néanmoins elle leur adressa à toutes un gracieux sourire, et elle dit à mademoiselle Sophy :— Madame, nous avons interrompu le jeu... je vous en prie, continuez ; je suis bien fâchée du dérangement que je vous cause, mais le temps horrible qu'il fait et l'erreur du postillon nous serventd'exciise...

Mademoiselle Sophy n'entendait pas; elle contemplait Argow avec une curiosité extraordinaire. — Comment!...

le poslillon madame... C'est la première fois, dit-elle, que j'ai l'honneur de voir monsieur le marquis de Durantal...— Madame, répliqua Jacques de Durantal , cessez de me donner un titre qui ne m'appartient pas... je ne suis point marquis...

Pouruncaractèreaussi fier que l'était jadis celui d'Argow, cet aveu aurait pu paraître cotV teux, mais il le faisait dans toute la sincérité de son âme et par une profonde liumililé chrétienne. Sur une certaine quantité donnée de femmes, il s'y en serait trouvé beaucoup que cet aveu aurait afiligées ou choquées; mais pour Annetle, elle aimait trop son mari pour lui-même, et cette phrase ne lui lit aucune impression. — Mais, monsieur, continua mademoiselle Sojihy préoccupée, la terre de Durantal est pourtant un marquisat?. . — Vous oiililiiz, répondit Argow, que cette terre ne m'appartient que depuis qiieUpns années, et que le seul moyen de me faire pardonner d'en avoir pris le nom, c'est de n'en pas prendre le tilre. — llabiterezvous longtemps notre pays, madame'?... reprit niailiiuoiselle Sophy, se souvenant qu'Amiette'lui avait parlé; je vous prie di' m evcnser : vous me disiez que le poslillon... Avcz-vous vu à Valinee madame Bouvier?... — Nous n'avons fait qu'y passer, répondit Annctte. lit en ce moment elle lança un regard à M. de Duranlal comme pour lui dire : —Oh ! sortons d'ici 1... Cl que tous ces gens ne s'interposent

Monsieur et madame de Secq.

ARGOW LE PIRATE.

pas entre notre bonheur, comme jadis :in>' Italiens, celle (oulo que nous avons fuie.

Ce rcfMd fui compris par Argow, mais il le fui aussi par mmlLmoisclli- Sdphv, qui en fui d'aulant plus blessée qu'Argow demanila sur-le-tliainp si l'on ne pouvait pas envoyer quelqu'un au cliàleau.

— Mes gens, dit mademoiselle Sophyd'un air composé, ne soni guère en état d'y aller parle temps qu'il fail; maison peut éveiller quelqu'un dans le village — C'est iuulile, dit Argow, car il me semble que le mur du parc passe auprès de votre jardin, el ilya précisément une poric qui donne sur une allée couverte. Aitendez, madame, dit-il à Annette, dans un instant vous serez au cliàtean.

Argow s'élança et disparut ; il fil sauter la porte, el malgré le veut et la pluie il vola vers Durautal avec la rapidité de l'éclair.

— Madame, dit mademoiselle Sopliy, vous éles sans doute mariée depuis peu '.'... — Madame, nous sommes sortis de l'église avaul-liier au malin pour monter

e;i voilure; l'iiolel de M. de Duranlal n'était pas préparé pour me recevoir, et nous comptions passer la plus grande partie de l'année à Duranlal, de manière que nous avons préféré y célébrer noire mariage, notre famille étant à Valence. — Ilya bien longtemps, dit mademoiselle Sopby, que je n'ai assisté à aucune fêle au chàleau de liuraiital, dont les anciens propriétaires voyaient fort peu de monde. J'étais adiuisf dai;s leur intimité, et je les regretlais beaucoup avant de vous avoir vue, madame, ainsi que M. de Duranlal.

Assurément cette phrase signifiait : Invitez-moi !... mais Annette, qui la comprit parfailemcnt bien, jeta un regard scrutateur sur l'appartement et sur la maîtresse, el d'après cet examen ne crut pas devoir répondre à cette attaque d'une manière favorable, parce qu'elle ignorait si l'aspect de celte antiquité diiraiitalienne conviendrait à sou mari ; alors elle se couieuta de sourire en disant: — Je souhaite, madame, que, si jamais nous quittions ce pays, il nous reste en parlant l'espoir de vous laisser des regrets plus durables. Y a-t-il longtemps que le château csi inhabile ? — Il est abandonné depuis la révolulion ; les propriétaires n'avaient plus assez de

fortune pour y rester, car il faut la fortune immense de monsieur votre mari... — Il est donc bien riche'.'... dit Annette avec surprise.

— Il faut qu'il le soit, car depuis un mois l'on a dépensé plus de six cent mille francs pour meubler et décorer le château : tout est venu de Paris. Comaieni se fait-il, madame, que vous ignoriez?...

A ce moment. Argowrentra dans le salon eu disant : —Madame, il y a une voiture à la porte du parc. — Madame, dit Annelie eu se levant, je vous remercie de votre aimable hospitalité... Toute la compagnie se leva pour accompagner M. et madame de Duranlal.

Arrivée dans la cour, AuneUe, eu vovaut l'eau et la boue, hésita à y mettre son joli petit pied ; Argow la "prit dans ses bras, et, >aluaiii la compagnie, il l'emporta comme s'il eût tenu une fleur qu'il er.iifuit de briser...

— C'est une pie-griéche, dit mademoiselle Sopby quand ils furent loin, et lui c'esî un fort grossier personnage !...

La société regagna le salon de mademoiselle Sophy en commentant cet oracle de la sibylle du lieu. Marguerite voulut prendre la défense de la jeune femme; mais celle ronirariélé aiguisait la langue dema- (lenioiselli; Sophy ; elle parla conire les nouveaux mariés avec toute l'aigreur de la vanité blessée. Indé irx!... Ce fut la source de bien des malheurs !..

La cuisinière effarée. — Page 32-

Annette entrait donc en ce moment dans ce château que ses prèssentiments lui avaient montré connue devanl lui ap|iarieiiir un jour,

et la tendre dévole y entrait avec l'homme qui lui était apparu comme un époux glorieux. Llle mit pied ;'i terre sous nue voûte brillante; car le grand escalier avait à chaque marche deux vases de porcelaine dans lesquels les plus belles fleurs disputaient deparfunis el de couleurs, et de cinq en cinq marches un élégant et simple candélabre supportait uir globe de verre dépoli eontiuianl la lumière, ce qui répandait un jour doux cl voilé. La voilte et ses sculptures avaient été nettoyées; le portique du haut était décoré de quatre niagniliques statues, et les deux portes des appartements brillaienl d'or et de moulures si délicales, que lajeuucépouse, frappée d'une recherche en harmonie avec ses goûts, qui avaient été si bien étudiés, se pencha sur le bras de M. de Durautal, l'arrêta et lui dit : — Voilà le rêve de mon .âme! elle se réveille eu voyant son jour, son soleil !... Oh !

que je suis heureuse !...

Elle pressa Argow sur son sein el resta quelques minutes jouissant (le cette douce pression coninicde laplus grande joie de la terre. Elle aurait voulu arrêter le temps...

Ce n'était plus l'heure des pressentiments, des présages, où elle les tournait à son avantage; elle ne s'aperçut pas qu'elle avait un fiisson causé par la fraicheurde la voûte et par la présence des fleurs : enfin, elle ne marchait plus que d'enchanlcmenls en enchantements. Son époux l'introduisit dans ses apparlemenis : rien n'était plus riche, plus élégant; la grâce, la beauté, la recherche des ornements, des draperies, des meubles, éiait sans égale ; mais ce qui la flatta le plus, ce fut sa chambre à coucher. Elle était exactement copiée sur sa chambre de Paris, si ce n'est que chaque ornement était exécuté d'une manière bien supérieure. Le cachemire blanc remplaçait la percale, la soie, le mérinos, el les marbres, les dorures y étaient prodigués avec goût.

— Annette, dit Argow avec une visible émotion lorsqu'ils furent parvenus à rapparlement conjugal, celte chambre et ces appartements sont les vôlres; vous y serez toujours maîtresse, quelles que soient vos volontés. Ici votre mari ne sera jamais que l'amanl le plus soumis, le pins tendre, le plus allectueux, l'amant des prcnjiers jours de noire amour. Vos ordres n'auront pas le temps d'arriver sur vos

ARGOW LE Pin\TE.

lèvres adoiées, et ce sera toujours, comme aujourd'hui, un geste, un sourire, un regard qui, toujours compris, me diront vos cliers désirs... el rien ir'cmpéehera qu'ils soient excculés... Oui, mon Annelle, ajou!a-l-il en s;iisissaiil sa main ei en la couvrant de baisers, lu ser.is mon imique amour, l'èire sur la tôle duquel reposeront toute la vie, toute la lëlieité d'un mallieureux indigne du ciel, de la terre, repoussé p;ir toute la ualure, mais qui ose prendre ton sein pour asile...

Elle entendait ces douces et tendres paroles .ivec un cliarnic inexprimable. Quelques larmes de bonbeur sillonnèrent ses joues, et lui servirent de réponse. — Cette scène, dil-elle, me fait à l'unie comme une fèie dj l'Eglise!... Où demenrerez-vous donc? demanda-! elle avec eiidiarras après un mumeiil de silence... — Mes appaneiiienis, répondit il. sont là...

Il ouvrit nue porte, et Ainieitc parcourut avec un ravissant plaisir les appartements d'Argow, qui se trouvaient en parallèle, car on avait consacré aux apparlrments des mariés toute l'aile du chàleau qui av;iit s;i vue sur la canqia.L'ue de Valence.

— Ali! c'e>t birn, d.t .\niieite, nous serons toujours ensemble, et je poiinai même vtui> eiileoilre <lie?. vous!...

Eu se reii cuvant sous le pni tique de l'escalier, Ai'£;o\v lui montra uni- f;:d rie iléecrée connue 1 escaier, éclairée de même, et Annelle arriva an\ apparlenicnls de réeepliim : alors, daos un salon iiumense cl magoiliiiui-, ellr rcr.iuva M. et madone tlorard (pii venaicol d'arr'.vi-r par l'aulre roule. 11 était 1res tard, et après mille (pieslioiis, madame tîérard. en mère di-crèle, eoodiiisitsa fille dans la cliaioli.e qu'elle venait déjà de iinmmcr l.i cliamlirede Paris . Là, mad. mie Gérard remplii les derniers devoir^ d'une merc en préparant sa fille à remplir l.-s premiers devoirs d'une épouse.

Au hiiiii d on mois, on jugea à propos de donner à Durantal iinc fc!e pour célébrer ce mariage, qui, depuis l'arrivée du jeune couple, occupait toulela ville de Valence. Ce fui M. Gérard qui, en qualiléde bureaucrate, rédigea les invilalions, el cette petite octupalion lui retraça un niomei.t son cher bureau dont l'absence se faisait seuiir pour lui malgré tout son bonbeur. Le jour fui indiqué, et les personnes iiiviiées. Mademoiselle Sophy, le maire de Durantal el sa femme furent oubliés, par suiic d'une méprise du bon père Gérard. Charles Servigiié. madame Servigné, M. ei madame Bouvier, furent

Îiriés, ainsi que le préfet, M. Bagder, les principales autori:és de Vaence et la hauie sociéié. Personne ne refusa, quiique dans le pays on commeni àt déjà à se demander quel était le propriétaire de Lluranial, comment et où il avait amassé une si grande fortune, quel rang il occupait, etc. ; mais les bruits que l'on semait sur la somptuosité du eliàteau, l'envie de voir une jeune personne épousée par l'amour, rincenitude même de l'opinion publique sur le maître de celle belle propriété, furent cause de l'empressement de chacun à venir.

Adélaïde, sa mère et Charles furent avertis particulièrement par Annelle que leurs appartements étaient préparés au chàleau, cl dans sa 11 lire madame de Durantal les conjura de venir aussi souvent qu'ils le voudraient, les assurant qu'ils seraient toujours les bienvenus. Trois jours avant la fèie, Adélaïde el son mari, Charles et sa mère Tinrent en effel au eiiàteau de Durantal ; mais l'affectueuse tendresse d'Aimutie et ses gracieuses atientiuns ne firent qu'augnientcr la haine secrète de madame Bouvier, qui comparait toujours sa position à cède d .Annelle;, et qui ne pouvait pas penser que sa cousine oubliât la manière dont elle avait éié reçue à son premier voyage. Alors, plus Annelle témoignait d'amilié à sa cousine, el plus celte dernière l'aceusait de fausseté, en croyant qu'elle agissait à contrecœur. Pour Charles, en voyant celle qu'il devait épouser, celle qu'il aimait encore, briller ainsi au scinde l'opulence els'y trouver comme dans son élément naturul, il sentait redoubler sa rage, el souvent celle pensée se irouvaii dans son cœur : — Oh ! si je pouvais détruire leur bonheur el descendre ici avec tout l'appareil delà justice, comme cela m'est arrivé déjà à tort I...

Adélaïde et sou mari firent ce jour-là, avec leur mère, une visite à mademoiselle Sophy, à laquelle ils devaient encore des sommes considérables. Là Adélaïde parla un peu à coeur ouvert sur sa cousine, nuis en y mettant toiiiefiiis des ménagemenls. — Nous vous verrons sans doute au bal? dil-elle à mademoiselle Sophy.

— .Voi, jtas du tout, répondit-elle, je ne suis pas invitée !... — Ni moi, dit aussi madame de Secq ; il me semble cependant que M. et madame de Durantal auraient bien pu inviter les autorités du pays... Ce n'est pas pour la fête! qu'est-ce que ça nous fait à nous de voir leux salons , knx meubles, Icux domestiques el eux-mêmes? mais c'est humiliant, et comme disait ce pauvre curé : — 11 ne faut pas que la pelle se moque du fourgon. — Salis est, reprit M. de Secq, assez, assez, ma bonne amie. — Mais, dit M de llabou à madame de Servigné, connaissez- vous ceM.de Duranlal, le gendre d^' vnlre nièce ? qu'esi-il donc ?... Tout le monde à Valence se d inaiidi' ei l.i... Il nous a dit ici, l'autre jour, qu'il n'était pas marqlli^ ; le prélil prétend qu'il e?t Américain; il y a une inrenitudi'... — .l'ignore, dil madame de Servigné, qui, heureuse cnlin, se voyait interrogée et prenait la parole; ce que je sais, c'est qu'il a une fortune colossale : il

nous a fait acheter beaucoup d'étoffes p.ir un grand homme sec qui est son ami, et il a payé comptant. Cette affaire-là nous a fait un bien étonnant, car elle nous nieilra bientôt à même , mademoiselle, de vous apporter une boiiiie somme; mais pour vous dire ce qu'est M. de Durantal, je l'ignore complétenieut. 11 est ami du lu'éfet, car le préfet vient... — Ah! il vient!... dit M. de Secq; mais c'est d(unmage que je ne m'y trouve pas ! Si encore M. de Durantal venait à l'église, on pourrait le saluer, le voir; mais non, il vil renfermé et ne se promène qu'en voiture ou dans son pare : il a fait restaurer la chapelle du chàleau et on y dit la messe, ce qui n'ananiie pas notre enté : s'il fait des aumôues aux pauvres, c'est snu grand sec d'intendant qui les remit, el il ii'ote pas même sa pipe de sa bouche pour vous parler. Qnouxqne tandem ;)(///f/»i'»/ , resterons-nous sans rien savoir bien longtemps?... — Ils ne sont mêmi' pas venus me revoir, me remercier... dil mademoiselle Sophy. — Oh ! Annelle n'a pas de tact, dil Adélaïde. — Je m'y suis présentée, reprit mademoiselle Sophy, cl elle ne m'a pas reçue. — Elle ne vous a pas reçue !. . répéta Adélaïde avec un profond élonnenienl, et pourquoi dmie madame no vous a-l elle pas reçue? — Madame n'était pas visible... répondit avec aigreur madi'moiselle Siiphy. — Voyez-vous cela 1... madame n'était pas visible ! répéta eneori' Adélaïde avecim air moqueur; elle va prendre des ions de grande dame, une pelile nuvrièri! en dentelle! .. — Ah! elle a faillie la (l.nitlle?... s'écria mademoiselle Sophy ; il ne manquerait plus qui- son mari ail vendu du fil ! Il a asfcz l'air d'un gros iK'gneianl. el il aura acheté la terre de Durantal comme une savonnelle à vilain. Oli ! si tioiis pouvions savoir sou véritable nom! — Dieu sait si la bonne volonié me manque!... dil mad:!me de Secq; lu sais, mon ami, comme je découvre les seerels. « Ce que femme veut. Dieu le vent, » dirait le pauvre... — Nous le saurons quai d nous voudrons, dil .M. de Secq en inlerrompanl l'inévitable citation de sa femme, car je puis demain le lui aller demander. — Et que ne le faites-\ons?... s'éeiicrent à la fois mademoiselle Sophy, i^I. de liabiiu, Marguerite et Adélaïde. — Ah! diable, arnica verilas sed magis umicns l'ialo, ce t\\\\ veut dire j'aime la vérité, mais je crains le préfet. Lorsqu'on aime sa comnnme, ou se garde de heurter les nolabilités sociales, c'est ce qu" Cieéron explique dans le ehapiire vu : vous le connaissez, M. de Uabon, de Ilepuhlica. du budget? — Mais, mon ami, reprit Marguerite, quand on a une fortune indépendante, on n'a be-oin de personne, et l'on peut... — L'on peut, dit l'ex-jugede paix, cire de-litné.

L'on voit, d'après celle conversation, que la curioçiié du cercle de mademoiselle Sophy ciait fortement excitée, que le besoin de connaître M. de Durantal formait un fond d'entretien qui ne devait tarir que lorsqu'on aurait découvert la vérité, que mademoiselle Sophy élail piquée au dernier point de n'être pas invitée an bal, et que cet amour-propre bles?é lui donnait l'envie de nuin; aux propriétaires du chàleau. De Secq était partagé entre l'envie de se glisser au château el son orgueil offensé. (Jiiantaux autres membres de la soeiéié, ils suivaient l'impulsion donnée par madi'inoiselle Sophy, et le curé lui-même n'était pas content de ce qu'un autre ecclésiastique que lui eût été choisi pour êlre l'aumônier du château. Qu'on pense tout ce qu ils supposaient d'un seigneur que Idn ne pouvait pas voir !...

Ce bal, dont il était tant question dans la contrée, se donna, et rélile de IouIh la société de Valence s'y trouva. Le préfet prodigua à M. de Durantal ces marques d'afleciiou qui prouvent mie grande inlimilé entre deux hommes, et il l'êla la jeune mariée coniun; si Annette eût été sa fille. Alors les antres personnages, suivant l'iuipiil. sion que leur donnait la conduite du premier magistral du département, s'empressèrent autour de celte famille, el ne négligèrent rien pour se montrer des amis réels. Ou parcourut Duranlal avec d'autant plus d'admiration qu'elle était vérilahle, et i(ms les invités restèrent une journée entière. Veruycl avait pourvu à tout, et cet ami fidèle, malgré la rudesse de ses manières, fut l'àme de cette fête. Argow et Annelle n'eurent qu'à en f.iire les honneurs. Madame de Dnrantal semblait être prédestinée à jouer un tel rôle, et elle s'attira l'élige vrai de tous ceux qui la virent : alfable avec tout le monde, prévenante, gracieuse, sans prétention auprès des femmes, leur donnant des louanges délieales et paraissant s'oublier auprès d'elles, spirituelle de cet esprit de bonne compagnie auprès des hommes, elle imprima à celle journée et à la fête un cachet de grandeur, de bon ton cl d'amabililé sans gène qui fil regarder cette jtnine fenum comme une d:-'S plus précieuses conquêtes que pût faire la ville de; Valence. Chacun s'en fit l'un à l'antre l'aveu, et tous désirèrent de lui plaire. Elle eut même le soin de se faire pardonner l'extrême magnificenco de son chàleau par les personnes chez lesquelles ce spectacle magique pouvait exeiler l'envie ou la jalousie, et hn>que l'on parla de celte noce dans Valence, ce ne fut de tous côtés que discours llalleurs pour Annelle et pour sou mari.

A celle fête se trouva le président du Irlbunal de Valence, à qui mademoiselle Sophy avait dès le matin inspiré contre Argow des préventions que la rondeur de celui-ci et les prévenances de sa femme dissipèrent prescpie eulièremenl.

Charles et Ad<-laïde se trouvèrent alors les seuls dont les cœurs ne fussent pas à l'unissua. Charles, cependant, eut tous les dehors de

ARGOW LE PffiATE.

l'amiiic la plus vive, mais ce luxe l'dcrasail, il ne respirait pas à laiM' il;.Ms CCS appaileuieiils somptueux, et lorsqu'il vit paraître Aniii'tlç ilocuio,' (Je toiiic l'éli'gauco' d'une loiletle IVaiclic et siuiple qui la iciidaii mille fuis plus bille, il seulit dans son àuie l'amour se rcvcilUr dans toute sa violence, et en apercevant dans les traits d'Auiulle ce conleiiienieut radicaux que produit le bonheur, il tressailli, et sentit uiu- haine horrible s'élever dans son cœur pour l'èlre qui lui avait arraché l'aniour d une créature dont il connaissait tout le pii\. Il emporla de Duranlal une aversion plus foite pour son cousin, mais il la déyuisa ascz bien à M. et à madame tiérard, pour que tous deux le cru^,^ent l'ami de leur famille comme auparavant.

lîieutùl Duranlal de\iiU soliiane, car M. et madame Gérard relournèrtut à Paris pour mettre ordre ù leurs affaires, afin de pouvoir revenir promplemeut et rester désormais avec leur lille ; car M. Gérard allait donner sa démission de caissier, et réaliser sa petite fortune, de manière ù |iouvoir vivre avec son gendre. Le bouhonnne avait trouvé le moyen délidilir nue administration entière dont il s'était créé le chef: celle admiuisiralion était i:elle de la fortune de son gendre, el il s'éiait même fait arranger à IJnranInl un bureau exaclemrn: sembl.hlc à eiloi (pi'il occupait à l'aris. 11 ne resta donc plus an <'ii:iteau (|ue l<:s deux mariés et Veniyct.

Au-»-i:ot (ju'Annetie se fut habituée au changement que son nouvel Clal et l'habilatiou de Durautal apportèrent dans sa manière de vivre, elle adapta à cetle nouvelle po.-ition sociale le plan de conduite qu'elle avait suivi jusqu'alors, et elle établit ses aumônes et ses devoirs sur une plus grande échelle ; elle connnença une vie de bienfaisance et de bonlé expausive qui lit goiller à Argow des plaisirs dont le malheureux ne s'était pas encore douté. Enlin, Vernycl luimême fut attaché au char de la bienfaisante Anneite, et il la suivit en gnmdani et en lïnnant toujours sa pipe, car Annette ne put jamais g igner cette ri'f.)rme sur les habitudes de l'indoniplé lieutenant. Ces trois êtres si différents l'un de l'auire parcoururent dans un môme but les environs et soulagèrent toutes les infortunes. Annette tenait un registre exact des familles malheureuses, lille avait le soin de tout faire faire à sou mari, comme pour grossir son trésor de bonnes œuvre.^ dans le ciel, et racheter ses crimes par l'exercice de toutes les vt nus chrétiennes.

Si l'on vent connaître comment se passait leur temps, il ne faut que monirrr l'iniérieur de la chambre d'Annetie. La voyez-vous assise dans l'embr.isnre d ime croisée V elle travaille avec ardeur à des clienii.e.-^de la Iode la pins grossière, et elle ne lève les yeux que |)onr les reporter sur Argow. l]e dernier est entouré de plans et de caries; il s'occupe, avec Veroyct, de l.i construction d'un hôpital champêtre. Veruyct est là. les bras croisés ; il se promène de long en large; il regarde ce tableau célesle, el il jure en lui-même, car il n'ose plus jurer tout haut : il n'a juré qu'une fois, et, pour tout l'or de l'Amérique, il ne voudrait pas revoir l'expression douloureuse et suppliauie du regard qu'Aunelte lui lança. — Dire qu'une petite feunne pas plus hauic que rien, s'écria-t-il, a réussi à me faire tenir deux heuies tous les dimanches dans une chapelle, moi, Vernyct !

Annette se mit à sourire en regardant sou mari. — Continue, dit AI. de Duranlal ; tu parles d'or .'... — Oai, mais je jure bien par la quille de la Duplmis qu'elle ne me fera rien faire de plus... et c'c^t moi qui ai fait restaurer celle chapelle oii je vais !... je n'y complais giicre : cl c'est encore moi qui ai fait clouer tous ces tapis sur lesquels on ne peut plus cracher en fumant !. . voilà de beaux chcfsd'œnviel... El le pis, c'est de voir mon ancien s'amuser à tracer des hôpitaux !... des greniers à malades I... courir à la cliasse des pauvres comme si c'étaient des ortolans !... ne plus fumer !... Je l'avais bien dit que tout tournerait comme cela... Si je ne me tiens pas bien Loutonnc, ils finiraient par mencapuehonncr : ils me marieraient, et je n'aurais plus l'envie de vivre en brave et honiiêle...— Biigand !... n'est ce pas, dit Argow en l'interrompant, donner des horions et en recevoir I... perdre touàme!... — Oh! oui, reprit le lieutenant, je finir.ii par vous quitter, et j'irai m'engager dans quelque régiment de pousse cailloux pour me faire brûler la cervelle avec quelques vieilles moustaches'... J'aime la fumée du canon !.. — Quoi ! nous quiller !.. s'écria Annclle, quiller vos amis Ivoire petite prêcheuse qui veut votre salut, quiller Duranlal!... ne plus sentir ces douces larmes couler quand je vous mène chez un malheureux !... Oh ! vous ne ferez pas une chose si cruelle... Eh bien ! je ne vous tourmenterai plus pour vous faire agenouiller au lever-Dieu ; vous fumerez dans les appartements. — Même dans le vôlre?... dit-il en la regardant avec curiosilé.

ici elle jeta un regard plaisamment douloureux sur cetle chambre étincelanic de blancheur, elle prit Vernyct par le bras, et, le conduisant à uii rideau de mousseline des Indes, elle lui dit : — Est-ce que vous auriez le courage d'enfumer cela?... — Oui, répliqua-t il. — Eh bien, soit ! s'il n'y a que cela qui puisse vous faire rester avec vos amis!... — Ah! s'écria le lieutenant les larmes aux yeux, y a-t-il deux fenunes comme vous dans le monde'.'... Que le diable remporte les fusils, les canons, les haches, les sabres, les vaisseaux, même les fins sloops ! vivent les anges comme vous !... — Eh bien, dit Annette «ului souriaiii, aimez-voiis un peu la religion, hein? Coiivcrlissei-

vous... soyez chrétien... — Oui, sois chrétien! ajouta Argow de sa voix forte. — Oh! pour cela, ne m'en parle jamais... Si vous voulez que je sois tranquille ici-bas, laissez-moi au moins la vie future, puisque vous dites qu'il y en a une, pour me battre et enrégimenter l'enfer... Tudieu ! voyez-vous les démons aller au pas de charge, virer à droite el à gauche ! Mais, par exemple, si les mauvais chevaux sont damnés, nous aurons une f.... cavalerie! — Oh ! laisezvous ! dit Anneite en s'efforçant de garder son sérieux, vous me faites de la peine. — Veux-tu le taire!... s'écria Argow d'un air impérieux. Mais radoucissant sur-le-champ sa voix, il s'approcha desou ami, lui prit la main et lui dit avec l'accent de l'amitié : fais-toi, je t'en prie, mon vieux camarade; veux tu lui faire de la peine? — J'ai tort... adieu, je m'exile pour trois jours!...

11 sortit. C'était ainsi que leurs jours se passaient, au sein de l'amitié, de la bienfaisance et de l'amour. Annette prodiguait tous les trésors de sa belle àme pour charmer la vie d'Argow. foule la matinée était donnée aux doux plaisirs de l'intimité; ensuite on courait chez les malheureux les aider de conseils autant que d'argenl, on travaillai! avec courage aux layettes des accouchées, aux chemises des pauvres vignerons ruinés ; on entremêlait ces travaux de chants, de prières et de musique, et chaque journée était trouvée trop courte ; mais jamais ils ne purent dire, comme Titus, qu'il y en eût une de perdue ni pour l'anmur ni pour la bienfaisance : aussi leur vie devint-elle pure comme l'azur du ciel !

Au milieu de la roule de Valence à F..., c'est-à-dire à dix lieues de Duranlal, il y avait une petite maison qui était depuis longtemps abandonnée à cause du péril qu'il y avait à l'habiter; mais, depuis un mois, les voyageurs la revoyaient repeinte à neuf, bien réparée, et une enseigne qui portait à la Jolie Hôtesse invitait à s'y arrêter. Les contrevents étaient verts, les fenêtres du bas bien grillées par de bons barreaux de fer, enfin tout indiquait l'aisance; et, comme cette maison était située à moitié chemin de Valence à F..., la nouvelle hôtesse devait faire une fortune tout aussi brillante que ses prédécesseurs, car tous les voyageurs s'arrêtaient chez elle ; mais il faut dire aussi que tons les aubergistes y avaient été successivement assassinés et que les voleurs leur prenaient leur fortune aussitôt qu'elle valait la peine d'être prise.

H fallait donc que celle-là cûl fait un accord avec les malfaiteurs et leur payai une rente! C'est ce que vous verrez!...

En ce moment, une jeune fille d'environ dix-huit ans, mise avec toute la recherche que comporte le costume de ce charmant pays, attendait sur la porte de l'auberge et regardait sur la roule avec plus de curiosité qu'à l'ordinaire; car elle était curieuse de son naturel, défaut qu'annonçaient un charmant nez retroussé, des yeux en amande et de petites oreilles roses qui devaient entendre à travers une porte de quinze lignes d'épaisseur. Hélas ! il n'y a que les curieuses qui se perdent ! — 11 ne viendra pas, dit-elle. Et, abandonnant son poste avec un peu d'humeur, elle vint se rasseoir dans un joli comptoir en regardant d'un air indifférent les voyageurs qui dînaient. — Mademoiselle, dit l'un d'eux, vous ne craignez donc rien dans cette maison si voisine de la forêt, et dans laquelle il est arrivé tant de malheurs? — Oh! dit-elle, j'ai des protecteurs : il y a ici tout auprès uu garde-forestier qui, au premier coup de cloche, arriverait!... Et puis, je n'ai jamais d'argent icL.. D'ailleurs on m'a dit que je n'avais rien à craindre... ensuite, nous sommes du monde ici, j'ai une servante et un garçon...

Comme elle achevait ces mots, elle entendit au loin le bruit du galop d'un cheval : — C'est lui ! c'est lui !... s'écria-t-elle. El elle s'échappa en courant de toutes ses forces, sans s'inquiéter des voyageurs, qui s'en allèrent sans payer. Elle aurait en ce moment laissé prendre sa forluue entière. Elle accourut sur la grande route, au-devant du cavalier. — Ah! te voilà donc enfin! je l'ai attendu un jour, deux jours, des siècles!

Le cheval s'arrêta, elle le flatta de la main, le caressa, l'embrassa et lui dit : — Toi, ton orge est préparée, elle est vannée, criblée, et l'avoine aussi... — Bonjour, toi!... Et elle embrassa avec toute la ferveur de l'amour le cavalier qui était descendu. 11 y avait dans ses mouvements, dans son parler, dans toute sa personne, une vivacité, un charme que rien ne peut rendre.

Vernyct (car c'était lui) passa la bride de son cheval autour de son bras, et soulevant Jeanneton, la jolie hôtesse, il la serra contre son cœur et la baisa au front. — Bonjour, petite... Et il sourit en la caressant de la main. — Viens donc Tite» dit elle en le tirant par rha<

ARGOW LE PIRATE.

bil, vipiis... je t'ai préparé un joli dîner dans la chambre en liaul. — (Jiiel coeur;... s'écria Vernycl en enlrani dans celle modeste auberge.

CiUc maison n"avait en bas qu'une vasle salle et une cuisine, au boni de huniello liaii niio rlKimbie à coucher. Dans la grande salle il y avait au iil.inclicr il'eii liaiil nue vasle trappe : elle servait à monter dans le !;reiiiir qui se iroiivail au-dessus, et ce, par le moyen de l'esealiei- le [dus Minpli' ipie les ingénieurs aitnil jamais inventé, une échelle Mais au-dessus di' la cuisine et de la eliamhre à eouolier de la cuisinière était nii antre grenier que Veriiyc t avait fait lainlirissrr et décorer fraielieinent. On y iiimil:iit par mi petit escalier qui donnait dans la cuisine. (l'était la chambre où Jeanneton avait préparé le repas ei tout le reste.

Lorsque Vernyct y fui. elle le plaça dans un fauteuil anliquc et s'assit sur ses genoux, elle l'embrassa, le regarda, mais tout à coui) elle se leva et redescendit. Elle alla conduire elle-même le beau cheval dans l'écurie, et disposa tout de manière à ce que rien ne lui manquât. — Il aurait été joli que ee fût Marie qui fît cela !... dit-elle eu sortant de l'écurie. Elle remonta avec la promptiiude de l'écureuil et revint s'asseoir sur les genoux de Vernyct. — Sais-tu une eliose? dit-elle, mon pauvre Bijou est mon, ce pauvre animal! c'est .à lui (|ue je dois ton amour ! il a bien souffert ! y avait-il elievreau au inonde plus joli que lui! Je n'aime pas qu'il soit mort. e<'la ne me dit rien de bon... Comme lu me regardes!. . — Es-tu lolle !... dit-il. Tu las enterré, n'est ce pas.' — Oui, dans la cave, scuis la salle! j(ï n'aime pas cet endroit-là! — J'y mourrai peut-être!... dit Vernyct en riant, et loi aussi. — Parlons d'autre cliose, reprit-elle, je n'aime pas ton rire... Voyons, dis-moi, comment te irouves-lu dans cette chambre si simple en quittant les beaux appartement de Durantal'? — Très-bien, ma pativre petite. — Comment, pauvre! je suis la plus riche de toute la terre ! j'ai ton cœur!... n'esl-ce pas que je l'ai... qu'il est à moi'? — Oui, petite; fais-en tout ce que tu voudras; car tu as lout ce que le hasard a mis d'amour en lui. Je ne peux rien donner au delà. Je suis brusque, bourru, j'aimais autrefois le tapage; mais, à les cotés, je n'aime que la paix et la tranquillité. — Quand les iriipéralriees auraient trente mille lieues de terre à gouverner, s'écria .feannelon, elles n'auraient pas la dixième partie de mon bonheur!... Mais embrasse-moi donc, cher protecteur!... — Je ne sais comment j'ai fail pour l'aimer, dit Vernyct; j'ai toujours porté malheur à toutes celles que j'ai aimées : en Amérique, on a tué Jenuy; à Saint-Domingue, on a brûlé Maya : que t'arrivera-t-il à toi? — Du bonheur.— Tu ne sais pas, dit Vernycl, que nous courons des dangers, tout riches que nous sommes. — Et lesquels? — Mais rien que d'être envoyés dans l'autre monde. — Sainte Vierge! que me dis-tu là! — C'est la vérité ! — Oh! lu ris, ce n'est rien. — Mais si cela était!... — Si cela était, je mourrais avec loi!... Allons, viens te mettre à table, mangeons comme l'autre jour, avec la même assiette, la même fourchette, ei buvons au même verre !

Elle l'cnirahia et lui prodigua mille caresses pendant le repas. Ou pouvait déployer un amour plus mystique et plus religieux, mais rien n'élait si ardent et si tendre que le cœur de cette jeune fille. Elle aimait sans s'in(|uiéier des hommes, de leurs lois et du ciel. A peine savait-elle le nom de l'être qu'elle aimait : elle ne voyait (|ue lui; les biens, les honneurs, les richesses, rien, rien ici-bas ne valait h ses yeux une caresse, un regard, un sourire, une parole. On voit qu'il eu était dans cette obscure auberge comme dans le magnifique château de Durantal, et que le lieutenant y élait aussi faible que son capitaine.

Pendant que ces deux hommes étaient ainsi aimés par deux jeunes cl belles femmes, cl adorés par tous les malheureux du canton (si bien qu'aussitôt qu'ils sortaient ils étaient suivis des bénédictions de chaque pauvre paysan), il y avait à Durantal un cercle de gens qui s'occupaient avec toute l'activité d'un conuté-directeur de savoir l'hisloire de leur forluuc, de leur liaison, et qui brûlaient de connaître ce qu'ils avaient si grand soin de cacher. Ainsi Argow était i)la(é dans son château comme sur un baril de poudre, et nue étincelle pouvait tout faire sauter : aussi avait-il soin de vivre dans une retraite absolue. Déjà M. de Secq s'était présenté une fois en s'annonçani comme le maire de Durantal et n'avait pas été reçu; celte circonstance avait piqué la curiosité et aiguisé les langues.

— Comment ! disait mademoiselle Sopliy, il a positivement refusé devons recevoir? — Oh I mon Dieu, oui!... — Mais c'est un parti pris! il faut qu'il y ait des raisons... C'esl comme toutes ces aumônes cl ces bienfaits... Croyez-vous que l'on dépense cent mille francs à bâtir, et cent mille écus à fonder un hôpital pour lout un canton, sans des raisons?... Ou c'est pour leur plaisir, ou c'est parconscience. — Le fail est, reprit Marguerite, que tout a une cause, et lorsque les gens sont tristes, c'esl qu'il y a quelque anguille sous roche; lorsque les gens se renferment, c'est qu'Us courent des daugers à être vus... et, de lout cela, il résulte que leur conduite n'est pas claire. — Une singidiere chose, dit M. de Rabou, c'est qui' lor-qiie .M. le per(r|]tiiir a voulu inscrire sur son rôle le nom du propriétaire, le grand sec, qui cache au-si sou nom, lui a dit d'inscrire le nom de .M. de Durait- Ul sans nom de bapiéme, — C'est vrail dil le percepteur. — Or, à

Valence, conliiuia M. de Rabon, il a refusé de fournir ses pièces pour être porté sur la liste des électeurs, et le conservateur des liypotiicques, qui est mon parent, m'a dil que le contrat de vente de Hiirantal portail un autre nom que celui de Durantal. 11 lu'a promis de rechercher ce nom, qui est liès-bizarre. — Oh! vous ne nous aviez pas encore dil cela!.,, lui répliqua mademoiselle Sophy. — Comment l'aurais-je pu faire! j'arrive de Valence, où je l'ai appris. — Et il n'y a pa,-. ili' nom de baptême'.' demiinda-t-clle. — Je ne vous dirai pas"! ropliipia l\l. (le Rahoii. — Des gens qui vont à sa chapelle, dit le receveur des coiitrilmtioiis, prélendent qu'il est excessivement dévot, qu'il pleure qiirlipicfiiis à la messe... et jamais on ne lui a vu la li.uure tranquille... Oli!... il est facile, ajoula-t-il, de s'apercevoir qu'il y a quelque chose d'exlraordiimii c dans celte (igure-là ! — Mais vous souvenez-vous, dit madciniiisclle So|ihy, que diiiis le temps il a donné au préfet tous les signaltineiils des brigands de Saint-Vallier, et (pie néanmoins l'on n'en a pas trouvé un seul?

En ce moment, le curé entra, et l'on aperçut sur-le-champ les marques d'une vive agitation sur sa figure. 11 salua, s'assit, et dit: — Il arrive quelque chose de bien singulier à Durantal!... — Et qu'estce.',,, denianda-t-on de tontes paris. — Voici, répondit le curé : ce matin, Marinet, le vieux jardinier de Durantal, est venu me trouver : cet ho'mme a toujours été mon iirotégé, et, dans toutes les circonslauccs de sa vie, il m'a toujours consulté. 11 était C(^ malin plein d'ell'roi. Hier an soir, il ordonnait aux ouvriers de creuser dans une grotte les fondations d'un petit mur que madame de Durantal a demandé que l'on fil à l'insu de son mari, parce qu'elle veut, m'a-t-il dil, placer à l'enirc'c de la grotte souterraine une table, un sofa, et, pour les préserver de riinmidité, elle adosse ees meubles à ce mur, (pi'elle veut décoier ainsi. Marinet regardait faire les ouvriers, lors- <pi'(Mi donnant un coup de pioche l'un d'eux a enlevé, sans le savoir, (l.s clieveux!,.. — Des cheveux!... s'éeria-t-on. — Oui, et noirs connue du jais!... — Alors Marinet, reprit le curé, en voyant celte tonlfe au bout de la pioche, a dit aux ouvriers qu'il était troj) lard pour contiimer, il leiu' a fait laisser leurs outils et les a renvoyés. (Jiiand il les eut reconduits, il revint à la grotte de rocaille, et il s'assura que ce qu'il avait vu était des clieveux d'homme. — Oh ! quelle horreur ! s'écria-t-on. — Gardez le plus profond silence là-dessus ! dil le curé. Or, en examinant h; terrain, conli[iu.i-t-il, il sentît une odeur méphitique s'exhaler du trou que l'on avaitcommcnccde faire. 11 prit une autre pioche, et, pour vérifier des soupçons auxquels il n'osait pas croire, il contiima de fouiller, et, après avoir écarté la terre, il découvrit le squelette d'un homme!...

A ces paroles, une profonde horreur se peignit sur tous les visages. — J'en suis encore tout iremblant, dil le curé. J'ai conseillé d'abord à Marinet de remettre le terrain comme l'avaient laissé les ouvriers, et ensuite de se taire jusqu'à ce que j'eusse réfléchi à la eouduiie qu'il devait tenir; et, en eflét, il y a de grandes réflexions à faire, car personne n'a disparu du pays depuis que M, de Durantal y csi . le corps peut être très-anciennement dans cet endroit, et les |uopriélaires actuels n'en rien savoir. Enfin, s'il y a eu un crime de eoininis, ce peut n'être pas lui : cet homme enterré là ne peut-il pas être un des maçons qui construisirent la grotte et qui aurait pu eue écrasé?,.. — Oui, mais on saurait qu'il a disparu, s'écria de Secq. Enfin, s'il est vrai qu'il existe un corps, il y a, de telle manière qu'on envisage la chose, une contravention .lux lois de pidice ou nu crime. Quelque soit le coupable, je n'en ai pas moins le droit de descendre à Durantal avec le juge de paix, el de faire un bon procè-verhal, d'avertir le procureur du roi, et, siM.de Durantal n'est pas criminel, nous saurons toujours son véritable nom, sa funille, son pays, et, si par hasard nous avions découvert en lui un coupable, les autorités de Durantal auraient une certaine célébrité poin- n'avoir pas été arrêtées par le nom el les richesses du coupable, rinnrnr Ciiéron avec Verres... — Ceci devient lrès-gr.avc, dit mademoiselle Sophy. — Dans une affaire semblable, fil observer le percepteur, il faut firendre bien des ménagements, — 11 n'en faut jamais avoir avec le crime, répliqua mademoiselle Sophy, et l'imniense fortune de M. de Durantal est acquise sans qu'on sache coinmini; ili' plus, remarquez, s'il n'avait pas acheté Durantal, coiument s'apprlli-rait-il?

A celle observation judicieuse chacun se lut.

— Il a donc un autre nom?... reprit de Secq, qui commençait à s'échauffer, et ce nom, pourquoi le cache-l-il?.,. Cependant il est vrai de dire aussi que le préfet le connaît, cl que l'on m'a dit qu'il l'appelait quelquefois par ce nom-là, mais entre eux seulement!... Ici l'or peut dire cave ne cadas, gare le pot au noir ! car il est ami du préfet el une démarche offensive... — Mais, monsieur de Secq, reprit ma^ demoiselle Sophy, vous êtes lellenienl indépendant par voire fortune el vous jouissez d'une considéralîon si éiiûnente dans le déparle mi'iit, que si quelqu'un est maltraiié là-dedans, ce ne sera que la jardinier !... — Allons, sic iliir ad aalra, c'est-à-dire, je passe le Rubicon... j'irai, monsieur le ('uré!... vous pouvez m'envoyer Marinet el je me charge de lont. — Ainsi, dit maileiniiiselle Sophy, nous sau ions à quoi nous en tenir sur le compte de nos grands seigneurs, et lions a|)prcudroiis le nom de ba|itême de M. de IJuranlal, si toutefois il a die baptisé, ce qui pourrait bien ne pas cire, car il m'a tout l'air

ARGOW LE PIBATE.

d'un mécréaiil. Oli ! monsieur de Secq, iusiriiisez-iious de tout ce que vou^ uuiiz fail. — Oli ! uous n'y manquerons pas, répondit Maiguriite.

Voyons, de notre côté, commcnl au cliùleau l'on pouvait drtonrner I cITet de cette coijuraliou permanente qui venait de prendre uue aussi dangereuse direction. Veriiyct était revenu, et Ainielte, en le Toyanl le matin, le tourmenta beaueoup pour savoir connneiit et par où il était etilri' à Durantal.

— Mais, dirait-elle, on ne vous a pas vu rentrer ! il faut donc que ce soit de iniit. — C'est de nuit, reprit-il d'un air préoccupé. — Qu'avez-vous? dit Ainielte, comme vous répondez! .. Vous n'avez pas assurément passé la nuit à Uurantal? — Non. — Et vous êtes revenu cette nuit? — Oui. —Ah ! s'écria Argow, voici du mystère...— Vous êtes donc mystérieux .' dit Amietle en riant.

Vernyct ne répondit pas, il se coiilenia de regarder le délicieux tableau offert par ces deux êtres qui si inhlaient n'en faire qu'un seul si parfaitement bien que la voix de l'un semblait l'écho de l'àme de l'autre, et ce regard avait quelque chose do si douloureux qu'Annette dit à Veriiycl : — On dirait que vous nous plaignez... — Peut-être!... répondit-il ; et, se reprenant, il regarda Argow et lui dit d'une voix brusque : — Mon ancien, j'ai à te parler.

Celte parole avait quelque chose de si extraordinaire qu'Annetle en fut alarmée.— Oh! qu'est-ce qu'il y a? — Oh inesaniis, restez... Il n'y a rien qui vous doive impiiéter ! répondit Vernyct ; et un geste impérieux qu'il (itin(li(|uaà Maxendide venir.— Mon ami, lui dit-il à voi'c basse quand ils forcni d.iii> le salon, je t'ai dit que je restais mi diable occupé à faire l'en sur toni ee qui pourrait vou~ gêner... — Mon cher Vcrnycl, répondit sur-le-champ Argnw, je le delends de te mêler en rien de mes affaires avec les hununes, s il te faut, pour me garantir d'eux et de leur justice, commettre uni' senle action blâmable... Je sais qu'à chaque pas je cours des dangers ; mais ce que je sais, c'est que, pour expier ma vie, il n'y a pas assez des pénitences et des autels ordinaires... Il n'y a qu'un autel pour moi, il se dresse partout, il n'y a qu'une pénitence, on la décrète partout : cet autel est sous la voûte du ciel, sur une place publique, on le nomme e(;/irt/"a!/f/!... j'irai le jour que la justice humaine m'appellera, tout en cachant ces lugubres pensées à Annette, car il faut qu'elle les ignore... Mais, je t'en conjure, ne cherchons pas à défendre notre vie par des moyens affreux, cela n'est pas chrétien... et cesse surtout de veiller sur moi... je sais ce que peut ta protection. — Tu es maître de toi, reprit Vernyct; mais depuis que lu es devenu dévot, je suis redevenu mon maître, et je sais que j'ai hérité de toute l'énergie de mon ancien capitaine. — Non, tu ne l'as pas tout entière, s écria Argow en levant ses mains vers le ciel, car tu n'as pas le courage du repentir. — Soit, reprit le lieutenant; mais écoute ce que je te demande, c'est peu, et ce peu c'est : « Sauve-loi, et sauve Annette! » — Pas de lâcheté!... dit Argow avec un terrible regard. — Je ne t'en conseillerai jamais ! je te demande seulement de me laisser maître ici demain, et de rester dans ton appartement. — Non! dit Argow. — Que le diable l'emporte!... Et le lieutenant le laissa retourner auprès d'Annettc. — J'espère, dit cette dernière en s'asseyant sur les genoux de son mari, que cette bouche-là va me dire ce que ces oreilles-là ont entendu, parce qu'une fennne doit tout savoir... tout... Allons, dis, mon ami, j'écoute! — Amielte, répondit-il en l'embrassant, n'écoule pas, je l'en supplie! 11 s'agit d'affaires qui concernent Vernyct etqui ne pourraient t'inléresscr en aucune façon.

Annette se leva et s'en fut dans im coin, s'assit et ne dit pas un mol. Argow l'y contempla et crut l'avoir fâchée; mais celte céleste créature, s'acciisant même de cet instant de bouderie, revint s'asseoir près de son mari, et, l'embrassant avec amour, elle lui dit: — J'ai eu tort de l'interroger... je sais que tu me l'aurais déjà dit, si cela se pouvait.

Argow, attendri, se sentit plus disposé à la confiance par ce peu de mots d'Annette qu'il ne l'avait été par son dépit; il Tatlira siu'son cœur et lui dit : — Chère Annette, Vernyct est un complice, sa présence me rappelle à chaque instant mes crimes, et je l'aime pourtant, et je ne voudrais pas me séparer de lui.

Annette, à ce moment, tourna ses yeux vers le ciel, qu'elle regarda d'une manière si touchante, que si les anges virent couler ses pleurs la grâce du criminel a dû être obtenue. — Eh, mon ami, dit-elle, s'il a partagé tes erreurs, il est aujourd'hui de moitié dans les bonnes œuvres: n'es-lu pas une seconde providence pour le pajs, et ne voistu pas avec quelle joie il remplit tes messages de biemaisance '! Oh ! vous serez sauvés tous deux... une voix me le crie!... Elle le prit dans ses bras cl le serra contre son cœur eu l'embrassant avec effusion... Oh! que je suis heureuse d'être femme et de l'avoir rencontré!

Argow était à ses pieds et les baisait avec l'ardeur de la folie. — Bénie soit la vierge qui rend au coupable une conscience, qui lui met la prière sur les lèvres cl les pleurs dans les yeux ! 0 mon ange ! le ciel t'a envoyé pour me soutenir!...

Cependant Vernyct ordonnait de fermer toutes les portes et de ne laisser accès au château que par l'avenue qui doimait sur la grande route, et il s'étail posté avec une longue vue marine pour examiner

tout ce qui passait sur celle route. Il avait perpéiuellemeiit occupé Marinet, le jardinier en chef, et ne le laissait pas une minule eu repos. Infatigable, il allait de la htge du concierge à l'appartement d'Argow, et paraissait dans une grande agitation d'<'sprit.

Enfin, le surlendemain de celle journée, c'e>t-àdire le leinlemain du jour où de Secq avait pris chez mademoiselle Sophy la il(>ierniination de descendre à Durantal avec le juge de paix, Vernyct aperçut, au moyen de sa marine, le maire en écharpe, ei le juge de paix en costume, déboucher par l'allée, suivis du garde champêtre et du greffier. Il abandonna son poste, se hàla d'aller enfermer Ai'gow et sa femme dans leur appartement, et revint dans la cour, prêl à recevoir la justice avec les moyens d'une difeiise formidable, dont le chapitre suivant va nous faire comiaître l'explosiou.

M. de Secq s'avança gravement vers le lieutenant, qui, sans attendre qu'il ouvrît la boinlie, lui demanda :— Que voulez-vous.'... absolument comme les suisses des minisières. — Monsieur, lui répondit de Secq, j'arrive au nom de la loi, du roi ! — Etc. ! ajouta le lieutenant en riant. — Monsieur, reprit de Secq sans se déconcerter, nous avons la jdus profonde estime pour M. de Durantal ci pour sa vertueuse femme, ils sont les bieiifaii<nrs de cette campagne; mais le rapport qu'on a transmis à l'aulorité d'un fait singulier, je dirai même extraordinaire, nous amène... Nous sommes désolés de celle circonstance désagréable pour lui, mais nous avons pris les précautions qui marquent notre respect, nous sommes veims au matin...

— Monsieur, reprit Vernyct eu rinterronqjant, j'ignore encore ce dont vous voulez parler; mais M. de Durantal est en ce moment à Valence, et vous ue le gênerez en rien. Ainsi, lorsque vous m'aurez cxpli(iué le sujet de votre visite judiciaire, je vous aiderai de tout mon pouvoir à en atteindre le but... Voici, ajouta-t-il en souriant, la seconde que nous fait la justice, et la première était on ne peut plus déplacée. — Monsieur, répondit de Secq, voudriez-vous avoir la bonté de nous conduire à la grotte en rocaille qui se trouve dans le parc? et chemin faisant, je vous expliquerai Pobjet de notre visite. Vous nous aurez excusé, dahilia veiiiam, lorsque vous sain-ez que nous serions rei)réhensibles de ne pas agir ainsi. Votre jardinier, monsieur, a découvert, en bêchant dans celle grotte, un cadavre.

Ici Vernyct se mit à éclater de rire, et de telle façon qu'il était obligé de se tenir les flancs. M. de Secq, le juge de paix, le greffier et le garde iiilerdits, se regardaient les uns les autres, et de Secq, commençant à soupçonner quelque mésaventure, tremblait d'autant plus que le juge de paix, qui ne s'était prêté à celle démarche qu'avec la plus grande répugnance, lui lançait des regards foudroyanis.

— Venez, messieurs, venez, leur dit Vernyct en riant toujours; et, prenant de Secq par la main comme une dame, il le guida en ajoutant : — Venez... dresser piocès-verbal... Ils entrèrent dans le parc, et le juge de paix saisissant un moment où Vernyct était en avant, poussa le coude au maire et lui dit : — Quand je vous disais que vous alliez me compromettre. — Pazienza, comme dit Cicéron, répliqua de Secq en faisant bonne contenance.

Alors le juge de paix, se tournant vers son greffier, le garde champêtre et l'ouvrier qu'ils avaient requis de venir, leur ordonna de rester à l'entrée du parc: — Car, se dit-il, puisque uous allons faire une sottise, au moins n'ayons pas de témoins bavards. Quand ils furent arrivés à la grotte en rocaille, précisément à Pendroit où S crnyct et Argow avaient enterré Navardin, le chef des voleurs de la forêt de Saint- Vallier, Vernyct, regardant de Secq avec malignité, lui dit : — Voulez-vous que ce soient vos gens qui ouvrent la fosse de ce cadavre?... —Oh ! monsieur, reprit de Secq, failes-le faire |)ar votre jardinier.

Alors Vernyct appela un nègre qui leur élait dévoué, à Argow comme à lui, car ils l'avaient sauvé de la mon, et lorsqu'il fut veim :

— Milo, lui dil-il, prends cette pioche et mets à nu tout ce lerrainlà !... — Maître, il avoir jà fouillé, car avoir vu, moi, Marinut regarder et mettre de côté la pioche et sli chevcl...

En achevani ces mois, il montra au bout de la pioche la poignée de cheveux qui y était restée... — Le jardinier avait raison! ..s'écria de Secq en regardant le juge de paix étonné — Pourquoi, dit Vernyct, Marinet a-t-il recouvert le corps et averti la justice avant de prévenir ses maîtres? Qu'on le fasse venir! mais, auparavant, laissez votre pioche et prenez-en une autre, puisque Marinet s'est gardé d'employer celle qui a des cheveux au bout. Messieurs, celle précaution-là annonce plus de raisonnement que n'en contient la cervelle de Marinet!...

ARGOW LE PIRATE.

Le maire rougit, car c'était lui et le curé qui avaient conseillé à Mariuet (l'agir ainsi. — 11 aurait fallu, reprit Veinyct, au moins laisser le terrain en inême état, piii^qu'ou laissait la pioche.

Pendant ce temps, le nègre mettait le corps à découvert : il le souleva avec sa pioche, et laplus grande confusion régna sur la (igme des deux fonctionnaires de Durantal envoyant un chevreau et en reconnaissant que les cheveux noirs attirés par la pioche étaient des poils du chevreau. Ils les coufrontèrent, recommrent que le coup de pioche avait porté sur le ventre à l'endroit où les poils de la hole étaient le plus longs et le plus fournis, et ils se regardèrent l'un l'antre, en ne sachant ipie résoudre.

Alors le juge de paix alla vivement à la rencontre de Marinct: et, lui faisant voir la pioche, il lui dit : — Reconnaissez-vous cela pour voire piiiche, cl cette tonife pour les cheveux? — Oui, monsieur, dit le jardinier. — A quelle heure avcz-vous mis à nu le corps delà victime?... reprit de Secq en riant. — A dix heures et demie du soir, répondit le jardinier stupéfait. — Y voyiez- vous clair ?... reprit le juge de paix. — J'avais, sous votre respect, une lanterne. — Vous n'aviez pas de besicles? reprit de Secq — Non, monsieur le maire. — Eh bien, je le crois, contimia le maire. Allez, mon cher, vous êtes un inibccde, cl vous ferez mieux d'avoir des longues-vues avant de compromeiire les autorités. — Pourquoi, ditVernyci, ne pas m'avoir prévenu d'une semblable chose?... — Monsieur, vous n'y étiez pas. — Marinet, dit Vernyct d'un air sévère, vous n'êtes plus au service de îl. de Durantal ; je n'aime pas les valets qui cherchent à nuire à leurs maîtres : mais en faveur de l'ancienneté on vous fera une pension viagère de cent écus; allez, et une autre fois ne prenez pas des chevreaux pour des hommes. — Maintenant, messieurs, poursuivit-il, c'est à vous à l'engager à garder le secret, et, quant à moi, je vous le promets.

.Marinet restait stupéfait ; il s'en alla à la grotte, et voyant le clievreau, la pioche, la loulTe : — (Jetait pourtant bien un homme.'... s'écria-til. — Malheureux ! lui dit de Secq, qui l'avait suivi, si tu répètes une calomnie semblable, et si tu ne gardes pas le silence sur tout ceci, gare à loi'....

Vernyct emmena les deux fonctionnaires vers le salon ; là il dit à son nègre de voir si M. de Durantal n'était pas revenu de Valence, et en prononçant cette phrase il lui lança un regard significatif.

— Messieurs, dit-il à de Secq et au juge de paix, M. de Durantal a bien regretté de n'avoir pu jusqu'ici vous recevoir, et son dessein était d'aller vous visiter; mais, s'il est de retour, je me charge de vous faire connaître lebienfaiieurde la contrée, et de vous faire déjeuner avec lui, d'autant plus qu'il est assez nécessaire qu'il s'entende avec vous pour tout le bien qu'il projette de faire encore dans le pays. 11 vent choi^ir parmi vous l'administrateur de l'hôpital qu'il fait construire et fonder une école gratuite d'enseignement.

— Oh ! dit de Secq, je ne crois pas qu'il y ait en France un homme plus bienfaisant, plus vertueux que M. de Dur.mtal ; je ne passe pas devant une chaumière que je n'entende la chanson de reconnaissance que les paysans ont faite pour lui et pour madame, et ils la chantent à leurs eiifanls... Que Dieu conserve longtemps un homme aussi utile!...

— Messieurs, je vous prierai de garder le silence sur votre expédition devant .M. de Durantal, et en voici la raison : on n'inhume jias un chevreau dans un parc sans motif; le voici : M. de Durantal a été nourri par une chèvre qu'il a aimée beaucoup, et c'est fort naturel.

— Oh ! la belle ame!... dit de Secq.

— Oui, dit le juge de paix.

— Ce pauvre bouc dont vous avez vu la dépouille, reprit Vernyct, était le dernier enfant de sa nourrice, et M. de Durantal y tenait singulièrement ; il c^t mort dernièrement, et je lui fais accroire qu'il vit toujours... vous sentez?

— Oh ! très-bien, dit de Secq.

Maintenant, pendant que le nègre va lever les arrêts auxquels Vernyct avait condamné Annelle et Argow, qui heureusement ne s'en étaieiit pas aperçus, expliquons cette énigme au lecteur. La nuit pendant laquelle Marinet, muni de sa lanterne, était allé fouiller la grotte était celle où Vernyct revint de chez sa chère Jeanneton. 11 Venait à travers le parc, et son cheval marchant sur les gazons ne faisait aucun bruit : le lieutenant avait aperçu Marinet et sa lanterne et l'avait épié. Kn le voyant explorer la grotte et sa pioche se lever et se baisser tour à tour, il comprit qu'il fouillait à l'endroit où lui et Argow avaient enterré Navardin. Il s'en fut donc à l'écurie, éveilla son nègre, lui demanda le plus profond secret, s'en alla pousser une reconiioi-isaiice sur le terrain, et là le pressant danger lui lit venir une idée lumineuse, ce fut de remplacer le corps du brigand par celui d'j chevreau chéri de Jeanneton, et de brûler Navardin dans de la chaux vive. Alors, dans la même nuit, au moyen de chevaux excellents, le changement eut lieu, et l'adresse du nègre amena une parfaite ressenibl.ince.

Cette aventure fit réfléchir Vernyct au danger de n'être pas entouré de gens Cdèles, et, à l'exception des trois nègres qu'ils avaient délivrés, il résolut de renvoyer tous les autres domestiques et de les remplacer peu à peu par les plus honnêtes de ses anciens corsaires.

qui trouveraient ainsi une do\ice existence. Poursuivons. Milo, le plus lidèle des trois nègres et le plus intelligent, revint bientôt, disant (jne M. de Durantal arrivait à l'instant de Valence, et qu'il comptait bien que ces messieurs déjeuneraient à Durantal. Alors Vernyct laissa les deux héros du chevreau occupés à admirer la magnificence des salons du château, cl il alla prévenir Argow qu'il aurait à déjeuner le maire et le juge de paix de Durantal.

Le jardinier revenait tout stupéfait, il aperçut dans le salon les deux magistrats, cl mettant un pied sur les marches du salon, il leur cria : — li'était bien un honnne ! — 11 est fou !... dit de Secq. — Mais sa folie peut nuire!... répliqua le juge de paix — Bah! s'il le répète, nous lui donnerons sur les doigts, répondit le maire enchanté de pouvoir déjeuner avec l'ami du préfet et dans ce château où il avait désespéré d'entrer. — Comment, dit-il au juge de paix, ces bécasses de fenmies de chez mademoiselle Sopliy, la revendeuse de caquets, qui fait des enfants et dit des Oreinus, peuvent-elles chercher à noircir un honmie comme M. de Durantal, le plus riche du département, le bienfailcur de la contrée, homo probiis, un honnne d'oB?... C'est de la canaille, plcbs, plebcculu, le commun des martyrs, el cela veut juger les grands!... M. de Durantal est assez puissant pour vous faire nommer juge au tribunal... Oli! c'est le plus estimable de tous les hommes'... vous allez voir, c'est un superbe honmie, petit, mais large, fort, à ce qu'on dit; il enlève une femme comme une plume, il est vrai que cela ne pèse guère : levis femina, dit Ovide. 11 n'avait jamais porté madame de Secq.

A ce moment Vernyct rentra et leur annonça M. de Durantal. En effet, on entendit le bruit de ses pas dans l'anlicbambre : de Secq était devant la cheminée, el en face de la porte le juge de paix regardait la vue du parc par la fenêtre , el heureusement Vernyct causait avec le maire; Argow entre, l'obséquieux de Secq lève les yeux, s'avance à sa rencontre, mais tout à coup s'arrête el pâlit; Argow lui-même paraît en proie à la plus vive émotion. Le geôlier d'Aulnay reconnaît son prisonnier, celui auquel il doit sa fortune, et Argow, l'homme auquel il a dû la vie et qui est le maître de ses secrets. Vernyct, s'apercevanl d'un seul coup d'oeil de cet incident extraordinaire, prend de Secq par le bras, l'entraîne vers une embrasure de croisée, el pendant que dans le chemin le maire épouvanté lui dit à voix basse : — C'était un homme... le lieutenant lui répond : — Silence!... et renchante par nn regard plein de cette puissance magnétique qu'on attribue à quelques serpents.

Pendant que le juge de paix saluait Argow stupéfait, le lieutenant dit au maire : — Trouvez donc un moyen de renvoyer le juge de paix, afin que nous restions seuls... et surtout contenez-vous!... Alors le lieutenant, sans se décourager, dit par la fenêtre à Milo, qui en toute occasion se tenait prêt à recevoir ses ordres : — Cours chez madaine, et (lis-lui de ma part de rappeler monsieur auprès d'elle el de l'y retenir : il y va de notre sûreté à tous — Monsieur le juge de paix, disait de Secq, auquel la réflexion était revenue el qui voyait dans cette affaire un moyen de fortune el d'élévation, vous devriez avoir la complaisance d'aller à Durantal prévenir nos chères moitiés que nous déjeunons ici. — Voilà qui est fâcheux! s'écria Vernyct, tous nos gens sont occupés en service extraordinaire ; mais nous en trouverons bien quelqu'un pour aller prévenir ces dames, à moins que M. le juge de paix ne préfère y aller; mais par l'hinnidité qu'il fait, je ne souffrirai pas qu'il y aille à pied. — Milo!... Milo!... 11 mettra les chevaux et vous mènera. — Mais, monsieur, il n'est pas nécessaire...

— Si, si! pas de façon! dit Vernyct. Eh bien, qu'as-lu donc? ajou!a-t-il en voyant la morne contenance d'Argow, que l'arrive-l-il? tu es pâle!... — Je suis résigné!... répondit lentement Argow. — A bien di^euner? répliqua Vernyct en riant. Milo, continua le lieutenant au nègre qui était revenu, mettez les chevaux, conduisez et ramenez M. le juge de paix... lentement, ajouta-l-il tout bas. — Monsieur, c'est inutile, je vous assure, disait le juge de paix... — Ah! dit Vernyct, vous faites des cérémonies ! Mais qu'a donc Milo?... Durantal, ilveul te parler. . — Monsieur, dit le nègre en s'adressanl à Argow, Madame vous demande, elle n'est pas bien ..

Argow s'élança comme un trait, el Vernyct dit au jnge de paix récalcitrant : — Dépêchez-vous donc!... dans une demi-heure nous déjeunerons... — Dites à ma femme que je suis désolé... ajouta de Secq. Le pauvre juge de pais s'en alla de force, comme Bazile dans Figaro.

— Monsieur, dit le lieutenant à de Secq, l'emmenant dans le jardin au milieu d'une vaste pelouse, votre étonn6jncnt à l'aspect de M. de Durantal n'est pas naturel : vous savez quelque; chose sur lui, je suis son ami, et son ami à la vie et à la mort! La phrase qui vous est échappée me fait croire que vous êtes instruit!... Prenez garde! il s'agit d'aller rejoindre le chevreau ! Aucune puissance humaine ne pourrait vous soustraire à votre sort, car je me dévoue au salut de mon ami. Voyons, que savez-vons? surtout ne me cachez rien!...

Il y avait une telle puissance dans cette dernière phrase, Vernyct la prononça en y déployant une volonté si forte, si impérieuse, que de Secq, iremblant el subjugué à l'aspect de ce visage coniiacté d'une manière terrible, lui répondit : — Monsieur, je sais que M. de' Durantal était possesseur d'une terre à Vans-la-Pavéc, qu'il a enlevé

ARGOW LE PIRATE.

mademoiselle Mélaiiie, qu'il a liié M. de Saint-Aiidic à A. ..y, et que le procureur du roi de celte ville l'avait signalé comme un pirate, sous le nom d'Argow... C'est moi i|ni fus chargé de veiller sur sa persouno et il m'a donné cent mille Irancs pour le délivrer.

— lili bien, monsieur, comment voulez-vous agir, en ennemi ou en ami?... Ilépondtz snr-le-cliamp, et songez qu'une syllabe, un regard, une paride équivoqne, vousdonneroiii la mort, si, restant noiie ami, ils vous échappaient, et que cela iniluàl sur le son de M. de Duranlal; si vous restez ennemi, avant une heure vous n'existerez plus, car je vous tuerai! et je m'arrangerai de manière que cela louriie comme le chevreau, c'est-à-dire à la plus grande mystification de voire successeur. Si vous voulez vous taire, vous devenez notre ami, vous toucherez vingt mille francs par an pour prix de votre silence, et celui qui a fait M. Badgcr préfet servira de tout son crédit M. de Secq, afin de le faire parvenir...

— Monsieur, dii de Secq. jamais de ma vie je n'enverrai un homme à l'cchafaud, l'iU-il mon einiemi peisonnel, encore moins celui qui m'a donné tout ce que je possède... Je ue puis pas répondre des événements et des circonstances, mais je ne crois pas avoir jamais à parler sur votre ami.

— En voilà assez 1... reprit le lieutenant. Par le canon de ce pistolet!... El il fit voir à de Secq cfirayé un des pistolets qu'il portail toujours en cas d'aitaque... Je te lie à moi ! si tu mniKiues à la parole, ceci ne te manquera pas!... si l'on arrête .Argow, tu meurs!... mais aussi je le permets de parler si nous manquons jamais à satisfaire tes désirs. (De Secq tressaillait)... Sois donc calme, lui dit le lieulenanl, et surtout songe à ne jamais t'adresser qu'à moi quand tu voudras quelque chose. Reliens cela ! car si lu parles à Argow, je te brûle la cervelle! Maintenant rentrons.

En s'aclieminanl vers le salon, il lui dit encore : — Vous viendrez ici comme bon vous semblera, et vous en agirez comme un ami do la maison...

Argow et Annelte étaient déjà dans le salon. Annellc effrayée regardait Vernycl avec une sourde terreur; mais ce dernier lui dit à voix basse : — Ange du ciel, ne craignez rien... — Eh bien, monsieur, dit Argow à M. de Secq, il parait que vous vous souvenez du punch d'Aulnay'.' — Je m'en souviendrai toujours, répliqua l'adroit de Secq, pour bénir la mémoire de mon bienfaiteur!

Ces paroles rendirent le calme à Argow, qui n'avait Ireiublé que pour Annelte. Le juge de paix revint, le déjeuner fut gai, et Vernycl eut soin que Milo versât souvent du Champagne au maire, elMilo était le seul qui servit à table, quoiqu'il y eût plusieurs domestiques Iiabiluellemeut. Quand les deux convives furent partis enchantés d'A:inette, et que de Secq s'en fut avec le plus profond respect poin- celle céleste fenune, Vcrnyct dit en s'essuyant le front : — Jamais combat, pas même celui de "Cbarlestown, ne m'a fait autant suer que celle journée!...

Annelte lui prit la main, et la serrant avec amitié lui dit : — Brave homme'... oh! comment vous récompenser? j'ignore même l'étendue dp vos services... — Vernycl, dit Argow, j'esperc que rien de mal... — Enfant ! répondit le lieutenant en levant les épaules. 11 leur prit les mains à tous deux, les serra dans les siennes, et, les regardant avec aiiendrissemenl, il leur dit :

— Mes amis, écoutez-moi ! il faut quitter la France, la quitter au plus loti quinze jours seraient déjà un relard fatal; proliious des avis du ciel. Je vais des aujourd'hui m'occuper de votre départ. Je songe que jamais je n'ai vu de séjour aussi délicieux que celui des îles Bermudes. Là, nulle justice n'enverra de recors, de gendarmes, ni d'huissiers : c'est là que vous devez aller habiter. Nous emmènerons M. et madame Gérard; nous emporterons la charge d'un bâtiment de tout ce qu'il y a de commode, de joli, de précieux à Durantal et en France, et au moins vous serez sûrs de vivre sans alarmes, et vous y trouverez, je vous jure, les moyens d'ètie chrétiens comme partout, puisque c'est votre fantaisie. — Je n'ai rien à dire contre un projet aussi raisonnable, répondit Annelte. — J'irai!... fut toute la réponse de Blaxemli. — Cette réponse, dit Vcrnyct à Annette, est 1 assurance d'un bonheur éternel.

Bien n'était en effet plus sage et mieux combiné qu'un tel plan; mais les événements qui se pressent vont nous apprendre comment la faialité avait décrété que les prcsscnlir.ients d'.Annette, avant son mariage, étaient bien la voix de l'avenir.

On comprend que tous les membres quiconiposaie;U la sociclé de mademoiselle Sophy avaient été convoqués pour la soirée du jour où

le maire et le juge de paix étaient descendus indiciairement au château de Duranlal. Pour tout le littoral de la Méiliterranéi; persoinie n'eût voulu manquer à celle assemblée, et niadcmoisclle Sophy avait même ri,-qné le pnntli cl les gà'.eau\ pour aigui-or les lan'Mies.

l'e très-bonne heure le saloii avait élé dée(jré. les sièges préparcs, les housses enlevées, et mademoiselle Sophy, prèle aussitôt que sou salon, ne tarda pas à voir arriver le curé, "qui fut suivi de toute la société, moins M. et madame de Secq et le juge de pais.

— Noussaurons donc ce soir, dil mademoiselle Sophy, à quoi nous en tenir sur le seigneur de Durantal. — Il y a (pieUpie ciio^o de bien extraordinaire, dit M. de Rabim, c'est que j'ai appris qne Marinet esl renvoyé. — Renvoyé!... s'écria-t-on. — J';d vu ce malin madame de Secq, dit madame de Rabon, et elle m'a dil (pn^ ces nu'ssieurs avaient déjeuné au château. — Et moi, dit le reeevcnr des contributions, j'ai vu .M. le juge de paix dans la ealech • de M. de Durantal. — Voilà du nouveau ! s'écria mademoiselle Sophy; au surplus, cela nous indique qne ces messieurs sont in-;lrnits. — Ces messieurs, dit M. de Uaboii, l'ardent bien, car j'ai six heures et demie.

Au bout d'une heure d'atlenle et d'inqjaiienee, M. et madame de Secq arrivèrent, suivis du juge de paix: mais il y eut un grand sujet (létonneinenl pour la société, c'est que le juge de paix garda le l)!us profond silence, et qu'à toutes les instances M. de Secq répondit : — Nous avons l'ait nue très fausse démarebe, et rien n'éiail jilus ridicule que rii'istoire de Mariuet. — Mais vous savez an nioin^ (pii est M. de Durantal? — Je l'ai vu, mademoiselle, et je i.'ai pas été de but en blauc, ex flôra^^io, lui demander son âge, ses nom, prénoms et qualités.

Chacun se regarda et soupçonna quelque mystère, d'autant plus que de Secq et le juge de paix, détournant la conviirsalion avec affectation, donnaient beaucoup à penser el témoiguaient que les questions muhipliées leur étaient à charge.

Lorsqu'on s'aperçut que leur volonté de se taire était inébranlable, on ne les tourmenta plus, et mademoiselle Sophy s'en alla auprès de Marguerite pour lui dire à voix basse : — Votre mari sait quelque chose qu'il nous cache. — Mais, reprit Marguerite, c'est qu'il ne m'a rien dit non plus, et j'ai bien vu qu'il y avait quelque anguille sous roche, car il esl loul chose; lui, qui parle volontiers, n'a rien dit depuis qu'il est revenu; il esl distrait; je lui ai demandé mon sac, il m'a apporté sa cravate; je l'ai bien tourmenté pour savoir ce qu'il avait appris, il nr'a dit, mais en colère comme jamais je ne l'ai vu, qu'il voulait que je ne lui parlasse jamais de cela. C'est bien dur à une femme irréprochable comme moi elqni lui ai apporté une si bonne dot de ne pas savoir ce que mon mari apprend! — Vous comprenez, dit mademoiselle Sophy, qu'alors ce n'est pas une chose ordinaire. — Ah ! il m'a dit que j'irais au château lant que je voudrais, qu'il me présenterait à madame de Dmanial, et que nous y serions comme chez nous. — Mais!... s'écria mademoiselle Sophy, voilà qui est trèsextraordinaire!... RIonsieur Laurent, dit-elle au juge de paix, ditesmoi donc un peu si l'on vous a invité à retourner au château, vous et votre femme? — Non, répondit le juge de paix. — Vous a-t-on fait autant d'accueil qu'à M. de Secq? — Oh! bien moins! car on avait pour lui mille prévenances, on lui a fait boire une énorme quantité de Champagne, on s'est informé de sa femme, on l'a invitée... on ne ir.'a pas seulement parlé de la mienne ! 11 était placé à côté de m\ dame, et elle lui parlait beaucoup plus qu'à moi : mais il est le maire aussi!... — Et ce corps?... dit-elle. — Ce corps, répondit le juge O'» riant, c'est une histoire qui ferait rire tout le monde de nous !...

Il y avait environ un gros quart d'heure que de Secq était chez mudemoiselle Sophy lorsque, contre l'ordinaire, il fit signe à sa femme de s'en aller; et lorsque mademoiselle Sophy lui dil en riant : — Vous ne nous quittez pas?... — Si, répondit-elle, car M. de Secq le veut.

Une fille aussi fine et aussi astucieuse que l'était mademoiselle Sophy devait tirer bien des conséquences de la conduite de de Secq, et lorsqu'elle le vit partir avec le juge de paix, elle fit interrompre toutes les parties, et l'on se rangea avec la plus grande attenliun autour d'elle. — Avez-vous vu, dit-elle à cette assemblée furieuse d'être trompée dans son attente et dans sa curiosité, avezvous vu quelque chose de plus singulier que ce qui arrive? Avez-vous remarqué comment M. de Secq a élé froid et môme malhonnête envers moi cl même envers vous? comme il était distrait, préoccupé?... On l'a engagé à venir au château avec sa femme ! il a élé l'objet des attentions de monsieur et de madame, et le juge de paix a toujours clé écarié. Il est maintenant devenu, et cela en un instant, l'ami de la maison. Or on n'est ami des grands que dans trois cas : quand ils ont besoin de nous, quand on sert leurs intérêts, ou quand on les fait trembler. Remarquez que c'est M. de Secq qui a élé le préféré : quel besoin M. de Duranlal a-t-il de lui? comment peut-il servir ses plaisirs?... eu rien; mais aussi comment peut-il le faire trembler?... Oh! je le répète, il y a un mystère là-dessous, un mystère grave, et la préoccupation de M. le maire donne beaucoup à penser! .. Si M. de Secq et sa femme sont bien reçus au château et que nous ne le soyons pas... je réponds qu'il y a un secret important.

La curiosité trompée de ce cercle dégénéra en une sorte de fureur, et le maire fut enveloppé dans la proscription^ chaque soir on en

ARGOW LE PmXTE.

parla, et loisqu'on appril qu'au lieu d'un corps on avait trouvé un chevreau, tandis que le jaidinior. uialpié >a pension île cent écus, soutenait qu'il avait vu un honnue, on Uni ciicz niadomoiselle Sopliy les propos les plus défavorables sur de Seeq el mm- les liabilanls do Durauial. Mais ce qui donna quelque créance aux soupçons de niadonioiselle Sopliy, c'est la conduiie de de Secq, que l'on ob>erva. Ce dernier restait presque toujours enfermé sans sa feunne, ou bien il allait au château. Il cessa, par degrés, de voir niadeuiDiselle Supliy, et défendit à sa femme d'aller chez elle. Ou le vit devenir rêveur, lacilurne. sombre, et perdre en fort peu de leuip^ une gaieté ipii élait connue. Marguerite avait initié tout le monde aux delails de son ménage el de saforluncetrou >avail que les biens de l'un et de l'autre consistaient en telle et telle ferme, et qu'ils n'avaient pas d'argent : cepeudani de Secq acheta pour trente mille francs niu' partie des terres qui étaient derrière sa maison, en annonçant l'iuleulion de bàlir et d'arranger sa propriété. — D'où peut venir tant d'argent'.'...

disait raadcmoiselle Sophy.

Enfin, qu'on se mette à la place du pauvre maire de Duraniall il avait le malheur de savoir lire, et il lisait le Code; il y jetait souvent un regard furlif, et connaissait la peine portée contre ceux qui ne foui point de révélation sur les crimes dont ils ont councissiuice. Sa couscience élait tourmentée : or il y avait un grand changement dans ses manières, et, entre ses terreurs particulières, il y en avait une bien plus grande , c'est qu'il voyait toujours ce bout de pistolet que lui avait montré 'VVruyct. Ce grand changement dans sa conduilc fut remarqué ; sa femme était trop causeuse pour que le village ignorât que depuis sa visite au château M. de Secq ne dormait plus, qu'il parlait souvent seul, etc. ; et mademoiselle Sophy , le soir, tirait mille induelions malignes de l'intimité de de Secq avec M. de Durantal, el du changement frappant de sou humeur et de ses manières. Elle en vint à dire : — Nous savons comment la femme a eu sa fortune, mais elle ne nous a jamais dit d'où venait celle de son mari... Qui est-il?... que faisait-il?... Où est Aulnay-le-Vicomie .' et que s'esl-il passé là?... Ils y ont demeuré toute leur vie. on doit savoir ce qu'ils y étaient ..

D'un autre coté, l'on apprit qu'au chàlean l'on démontait toutes les pièces et que l'on faisait de grands préparatifs de départ, enfin l'on apprit que, malgré la saison avancée, les habitants du château annonçaient leur prochain départ pour Paris. Sur ces enlrefailcs, mademoiselle Sophy alla à Valence; et, comme elle connaissait tout le commerce, elle y dina avec l'entrepreneur du roulage, qui lui dit qu'il avait un marché avec M. de Durantal pour iranspurlcr de Valence à Fréjus cent mille livres pesant, et qu'un emballeur de Valence allait gagner des sommes énormes à endjaller tout le mobilier de Durantal. (juel nouveau champ de conjectures pour mademoiselle Sophy I...

Elle alla chez M. et madame Bouvier, y vit Charles, et, devant le procureur du roi, elle se donna carrière et étala tous ses griefs particuliers contre M. de Durantal el contre le pauvre de Secq, eu mi-

mant son récit des soupçons injurieux que leur conduite lui avait inspires.

Elle fit remarquer l'obscurité, la complicalion de tous les détails do leur vie. — On dit à Durantal que l'on part pour Paris, et les meubles vont à Fréjus : on part après trois mois de séjour et après avoir annoncé un établissement éternel; on a meublé Durantal conmie un palais, et on Ole tout, absolument tout, et cela arrive quelques jours après celle descente judiciaire qui avait pour objet un cadavre, et ce c,idavre<si, dii-ou, un chevreau. Le jardinier persiste à dire que c'est un homme, le maire soutient le seigneur, le seigneur est sombre et sauvage, et sou nunvel ami devient, loul comme lui, laciturne el rêveur... Qu'est-ce que M. de Secq? .. il est d'Aulnay-le-Vicomle... iMargueriie avail parlé, comme on voit.) Ne faudraii-il pas s'informer de sa vie, de sa forlune?... Ah! disait mademoiselle Sophy, si j'étais ce que vous éles, luousieur Charles, il y a bmgicmps que j'aurais

écrit à Aulnay, et appris, par les antécédents de la vie de M. de Secq, quel rapport il y a entre lui et M. de Durantal. — 11 y a quelque chose, car tout s'accorde à prouver qu'il existe une con)plicilé; de Secq, qui n'avait pas un sou pour meubler sa maison et qui comptait sur ses économies, vient d'acheter pour trente mille francs de terres, etc., etc..

Nous ne rapporterons pas tout ce que disait mademoiselle Sophy, guidée par sa haine et par sa curiosité; le lectiur, à qui nous avons développé ce caractère, dont chaque peiite ville de France offre un ou jilusieurs types plus ou moins complets, supposera tout ce que uuus omcitons à dessein, l.'liailes Servigné écoula le long discours de mademoiselle Sophy avec la plus scrupuleiife atlenlion, illaqucslionna, lui lit redire maiulc et mainte circonstance, grava tous ces détails dans sa tête, et la quitta lorlcment préoccupé.

Elle revini à Duraulal el raconta tout à son cercle, qui la complimcnla sur s-ou esprit, sur son intelligence, el qui admira la finesse de ses aperçus. Sans les vieilles filles, qui n'ont rien à faire ([u'à s'occuper des autres, comment découvrirait • on lant de choses, et comment, sur de si laibles ^''6<*''' indices, bàiirait-on des

romans entiers?... Tantôt M. de Durantal élait un banqueroutier, tantôt il devenait un conspirateur. Ali ! si mademoiselle Sopliy eût été invitée au bal de M. Durantal, elle eût vu en lui le plus gracieux seigneur que la terre eût jamais porté ! Un mois se passa de la sorte, el, au milieu de ce mois, mademoiselle Sophy avail reçu une lettre de madame Bouvier qui la priait de garder le silence sur M. et madame de Durantal, parce que tout ce qui s'était dit chez elle, sur eux, faisait le jiliis grand tort à sa cousine. Elle déplorait cette conduite et la conjuiait de ne pas juger sans entendre.

Enfin, vers ce temps, les préparatifs de départ avaient été poussés par Vcrnyct avec une telle activité, qu'Anueiie avail écrit à son père et à sa mère de placer toute leur fortune sur la banque d'Aiigleterro, de venir les rejoindre sous huit jours et de se préparer à un grand

voyage. On n'attendait plus qu'eux De son côté Vcruycl avail acheté un vaisseau de transport et un

ARGOW LE PIRATE.

Taisseaii marchand qui mouillèrent à Frcjus, et dont il donna la garde «l le conmuindenienl à dfux anciens corsaire» (jui avaii'nt servi sous Argowetqui lui étaient entièrement dévoués. Toute la fortiiiii' d'Argow avait été mobilisée, il ne restait en France que la terre de l)uranlal, lliûtel de la vieille rue du Temple, la terre de Vans ; mais cette dernière propriété, étant au nom de Vernyct, était depuis longtemps en vente, et c'est celte circonstance qui avait sauvé Argow des mains de la justice dans les Ardennes, car s'il eût possédé cette terre il n'aurait jamais pu lui faire perdre ses traces.

Il ne restait plus à Durantal que les deux appartements d'Argow et d'Anneiio, qu'on ne devait déineuLler qu'après leur départ, et c'était rinfatigabieVernyct (|iii se chargeait de tout. Un soir, il était occupé à emballer des collections d'armes précieuses de la maïuifacture de Versailles, des haches, des pistolets, des carabines, parmi lesquelles se trouvait un tromblun. et cette arme terrible était jadis l'arme favorite de Vernyct et d'Argow. — Bah!

dit-il en riant, je veux garder celtepauvre fille, 011 ne se sépare pas comme cela de la compagne de ses périls !

Annette tremblai l'aspect de l'horrible machine dedestrneiion, et elle fut effrayée de l'adresse avec laquelleVernyct en faisait jouer les ressorts.— Oh 1 dit-elle, enibalh'Z tout cela ailleurs, car cela me fait mal à voir. — Il y a cependant des armes plus terribles que vous caressez tous les jours. —Que voulez-vous dire? s'écria Annette. — Ne tenez-vous pas souvent embrassée la main de Jacques?.. — Eh bien?. .

— tli bien , regardez l'anneau qu'il a à sou doigt...

Kn ce moment Argow rentra, et Aimeite, l'cmmenantà tôle d'elle, lui demanda, en jouant avee sa main, ce quccontenaitl'aimeau qu'il portait.—D'où te vienlcelle fantaisie? lui demanda son mari. — D'où viennent les caprices de.-femmes? répondit-elle ; mais on dit quee'et-t une arme... — Qui t'a ditccla?... — Vernyct! .. — Eh bien, dis à Vernyct qu'il est un imbécile. — Merci, dit ce dernier en riant ; mais le fait est que je le mérite, car j oubliais qu'il n'y a que nous deux qui devons savoir ce que contient cette bague.

— Ah! je veux le savoir, car je ne fais qu'un avec Jacques.

— Es-tu fou?... dit Argow en poussant violemment Vernyct. Comme il achevait, l'on entendit le bruit d'une voiture dans la cour,

et l'ou annonça Charles Servigné. Au moment où il entra, Vernyct tenait un poignard, et, pousse par Argow, il arriva juste en face de Charles, de manière que, ce dernier entrant brusquement, le poiguai d eflleura son habit. — Ah! mon ami, dit Annette avec un peu d'humeur, allez emballer vos armes chez vous.,, vous m'avez fait trembler!

Vernyct sortit eu murmurant : — Si je l'avais tué sans le faire exprès, j^\urais bien fait peut-être... cette figure-là m'a toujours déplu.

— Charles, dit Annette, vous nous resterez à Durantal quelque temps, j'espère?... — Mais on prétend que vous parlez... — Ah! dit Annelte avec un sourire, nous attendrons ma mère et mon père. — Allez-vous loin !... demanda Charles à Argow. — Nous ne sommes pas encore décides.

Telle fut la réponse ambiguë que les sévères principes de Maxendl lui permirent de faire. — Je viens vous apprendre, dit Charles, que j'ai l'espoir d'être nommé avocat général... à mon âge, c'est une grande faveur... — Mais vous la méritez, dit Annette.

Charles fut reçu par M. et madame de Durantal avec cordialité, et Annette, sentant que sa séparation avec son cousin allait devenir éternelle, mit à lui parler et à l'accueillir un affectueux empressement, une bienveillance si tendre, qu'il en fut vivement ému. Tous les souvenirs de son enfance se réveillèrent, et avec eux fon amour pour sa cousine et l'amcre jalousie que lui inspirait le bonheur d'Argow.

Le lendemain de son arrivée, Annette alla se promener avec lui dans le parc après son dîner; elle voulait lui monlrer, dans une espèce de vallée suisse, des vaches, des taureaux, et une laiterie bâtie en marbre et presque semblaljle à celle du parc de Itambouillct. Arrivés ensemble au bas d'une pelite montagne factice, ils s'assirent sur nu

banc eu face ^U^, la prairie et à côté d'un massif d'arbres étrangers.

— Mon cousin, dit Annette, depuis ce matin vos regards semblent un voile qui cache quelque dessein. Je n'ai pas voulu vous parler de leur expression devant M. de Durantal; mais, dites-moi, n'avez vous rien à vous reprocher?

Vous connaissez mon amitié pour vous, mon indulgence; j'ai pris le prétexte de vous montrer ma vacherie, qui est pour ce pays une chose euiieuse, afin de vous parler de vous.

— Ma cousine , dit (Charles avec une profonde émotion, je vous aime, quedis-je?jevous

adore toujours! et

toutes les fois que je vous verrai, je serai, comme vous le remarquez, combattu entre deux passions effroyables, mon amour pour vous et la haine la plus'violenle pour celui qui m'a tout enlevé...

— Quel discours!...

ôCharles !... est-ce vous qui parlez ainsi d'un homme qui est tout pour moi!...

— Je comprends mon indélicatesse et tous mes torts; mais ma passion ne connaît plus de bornes, et je sens qu'il faut que je quitte ce pays...

je le quitterai, Annette!

J'aidemandé mou ebangement , j'espère être nommé avocat général bien loin, dans 1 nord de la France; là, je serai délivré de l'effroyable supplice (le voir toujours unis et triomphants l'objet de ma baiue et celui d'un amour sans espoir!...

A ce moment on entendit du bruit dans le feuillage, et Arinette, apercevant son mari, fut près de se trouver mal. — Vous étiez là, monsieur? dit Charles. — J'y étais, j'ai entendu et je vous pardonne!...

11 s'était assis auprès d'Annette, qu'il s'efforçait de rassurer, lorsque Charles, se retournant, jeta un cri affreux. Un taureau échappé se précipitait sur eux, et rien ne pouvait les sauver de sa fureur, car la singulière scène qui venait de se passer ne leur avait pas permis de voir cet ennemi furieux qui n'était plus qu'à vingt pas d'eux, et que le châle rouge d'Annette excitait encore. Charles et sa cousine jetèrent ensemble un cri terrible, et la peur les glaça tellement, qu'ils restèrent immobiles... Tout à coup Argow défaisant sa bague en tira une épingle très-courte, et, se plaçant entre le taureau et Annette,

Et, soulevant Jcmneton.. — Pa^c 35.

ARGOW LE PIRATE.

souliul le choc de l'animal, qui, après avoir reiiverso le bauc de pierre, se reiounui loul à coup et revint sur lui; mais Argow évita de uouveau les cornes menaçantes, et aussilùt qu'il eut cflleuré la peau (le l'animal furieux, ce terrible ennenii tomba mort.

L'elouueuienl d'Annette et de sou cousin était égal à leur terreur, et ce n'est pas peu dire. Celte scène fut pour eux l'onnne un joiige, et ils regardaient le taureau mort et Argow tour à tour. Le inugissomeul de l'auimal en tombant avait été horrible, et il leur semblait encore l'entendre. Auneite étendait ses mains vers lui comme pour s'apurer que son époux vivait encore; mais, comme il tenait sa fatale épingle, il repoussa rudement sa femme de la main qui lui restait libiv. — Ohl mon ami!... lui dit-elle avec douleur. — Mais, mon auge, veux-tu que je te lue?... — J'aime mieux la mort qu'un pareil geste 1 dit-elle. — Et par quel miracle, dit Charles, nous avcz-vous sauvé la vie .'... — Cette épingle, répondit Argow, est trempée dans le plus subtil poison de la terre, et il u'y a que les sauvages qui le connaissent ; ce n'est même pas une épiugle, c'est une arête de poisson.

Charles serra la main d'Argow avec reconnaissance cl lui dit d'un air attendri : — Je n'oublierai jamais que vous m'avez sauvé la vie, et je m'empresserai de le reconnaître.

Au bout d'une heure, Charles, qu'on était venu avertir, était parli pour V;ilence, après avoir montré la plus vive agitation. Annetle resta dans une incertitude cruelle, car elle n'avait pas pu savoir de Charles h cause de ce dépari précipité.

XSI

Charles, revenu à Valence, raconta à sa mère l'événement extraor dinaire qui venait de changer ses dispositions pour Argow, el il s'écria : — S.ins lui, Annetle serait morte cl mui aussi peut-être!... J'ai tant fait contre lui, que je dois désormais lui consacrer la vie qu'il m'a sauvée!...

Il sortit pour aller chez le juge d'inslruclion de Valence. En etfet, on va voir quelle iollueuce cette visite pouvait avoir sur le sort d'.\rgow. Un mois auparavant, Charles Servigné, lorsque mademoiselleSophy vint voir Adélaïde, avait élé frappé des singuliers indices que présentail la conduite de de Secq el de son cousin. Il avait réfléchi à celte affaire, et, porté par la nature de ses fondions à chercher et à deviner les crimes, il avait fini par écrire au procureur du roi d'A...y, dont Aulnay-le-Vicomie ressortait, el il avait soumis, dans sa lelire à ce fonciionnaire, une foule de questions sur M. de Durantal, Vernyci, de Secq et Marguerite. Alors il était guidé par sa haine, et il avait présenté les questions d'une manière désavantageuse à son cousin.

Les recherches, les indices, les correspondances, avaient demandé un temps infini; mais une chose qui étonna singulièrement Charles, ce fut qu'il ne reçut jamais de réponse décisive de son collègue, et qu'au contraire ce dernier lui demandait des renseignements qui prouvaient que le procureur du roi d'A...y connaissait tous les personnages sur lesquels Charles avait appelé son attention. Enfin, la veille du départ de Charles pour Durantal, le juge d'instruction de Valence lui avait dit : — Nous avions depuis longtemps une correspondance avec Aulnay et A. ..y, nous avons maintenant toutes les pièces...

Celte phrase, que Charles entendit en silence et sans y répondre, lui Ot voir que son cousin était gravement compromis. Toujours poussé par sa haine et par son envie, il s'était rendu sur-le-champ à Valence, pour exploiter à son profit la terreur qu'il comptait jeler dans l'âme de sa cousine; mais l'événement dont on vient de lire le récil, les paroles touchantes de son cousin, opérèrent sur son cœur une révolution étonnante, et, comme il savait que l'on ne pouvait commencer aucune poursuite contre son cousin sans lui, il accourait chez le juge prendre connaissance des papiers envoyés d'A...y et les enlever.

Arrivé chez le juge, on lui dit qu'il venait de partir pour se rendre chez lui. L'impatience que lui causa celte circonstance le fit revenir précipiLnmment. Il le trouva en elfel, mais le juge était chez madame Servigné, el en arrivant dans le salon il entendit sa mère qui racontait au juge d'instruction la singulière manière dont son his venait d'être sauvé de la mort; elle détaillait avec la complaisance des bavardes la propriété de cette arête empoisonnée, et, en entendant ce sujet de conversation, Charles maudit la légèreté de sa mère et se repentit d'avoir parlé. Son premier mot en entrant fut de dire : — Monsieur, aonnez-moi au plus t6t les pajiicrs qui concernent Aulnay... — Monsieur, dit le juge, c'est impossible, car celte affaire ne vous regardera

pas; vous n'êtes plus procureur du roi à Valence, et M. le préfet vous remettra probablement votre nomination à de plus hautes fondions... Je sais qu'il a reçu de G... un envoi qui vous concerne; je venais vous faire mon compliment.

Charles resta atterré, car il envisageait les conséquences de cette nomination intempestive, qui certes n'était pas favorable à M. de Durantal. — Et qui est nommé a ma place? — M. de lîuysan. — (.luoi! mon substitut, celui qui m'en veut le plus à Valence!... Monsieur, continua Charles en s'adressant au juge, ayez la complaisance de passer dans mon cabinet, je voudrais avoir l'honneur de m'eutrelenir avec vous un instant.

Lorsqu'ils furent ensemble, Charles interrogea do l'œil le sévère magistrat qu'il avait en sa présence et lui dit : — Monsieur, depuis quand le procureur général vous a-t-il instruit de mon changement?

— Depuis deux jours... — Grand Dieu! s'écria Charles, et depuis deux jours M. de Ruysan exerce?... — Oui. — - Maintenant dites-moi si les pièces que vous avez reçues du procureur du roi à A. ..y incriminent fortement M. de Durantal. — Monsieur, il ne m'est plus permis de vous confier les secrets du tribunal, puisque vous n'en faites plus partie; mais ce que je puis vous dire, c'est que l'estime que le ministère a pour vous et la position dans laquelle cette affaire vous mettait ont été la cause principale de votre changement, dont on a voulu faire une faveur, car je l'ai appris à G..., où j'ai élé avec M. de Ruysan consulter le procureur général. — Monsieur, je comprends!... dit Charles pâle et presque égaré; mais c'est une baibarieque do ni'avoir caché l'arrivée des papiers d'A...y, car il y a longtemps qu'ils doivent être ici. — Monsieur, reprit le juge avec une dignité tempérée de bienveillance, si je l'avais su, je crois que j'aurais eu la faiblesse de vous en avertir ; mais vous savez comme moi que nous basons notre opinion sur vos réquisitoires; enfin, c'est M. le procureur général qui a correspondu avec votre confrère... — Je perds du temps!... s'écria Charles. — Je le crois, lui répondit le juge avec un geste significalil'.

Charles, glacé par celle réponse, s'aperçut à peine du départ du juge. — C'est donc moi, s'écria-t-il, dont la haine aura conduit un homme... où?... se dit-il. Il frissonna, s'élança dans le salon : — Ma mère ! ma sœur!... — Qu'as-tu, Charles?— Gardez-vous de prononcer un seul mot sur M. de Durantal !... Adieu!... Et il sortit comme égaré, se dirigeant chez un loueur de chevaux pour pouvoir arriver à Durantal et prévenir sa cousine s'il eu était encore temps.

Pendant qu'on selle un cheval et qu'on s'étonne que Charles se mette eu voyage si tard, pendant qu'il cherche les moyens de salut qu'il peut suggérer à son cousin, rétrogradons nu peu et voyons la cause du silence du juge d'instruction. Le procureur du roi d'A...y, voyant que M. de Durantal était le cousin de Servigué, crut que ce dernier voulait sauver Argow, et il adressa toutes les pièces au procureur général, en lui faisant observer de mener cette affaire importante avec le plus grand secret. Lorsque les pièces arrivèrent, il s'agissait de s'assurer par Lesecq si M. de Durantal était bien Argow, et le malin même du départ de Charles pour Durantal M. de Secq, mandé par la justice, avait été amené devant le juge.

— Vous ne vous appelez pas de Secq?... lui avait dit le magistrat avec cet air de conviction el celle autorité sévère qui en imposent même aux innocents. — Si, monsieur. — Non, vous vous appelez Lesecq. — C'est une erreur de copiste, et mou extrait de naissance...

— A été falsifié, car l'encre qui d'un L a fait un D a paru quelque temps ajjrès... Mais ce n'est pas l'objet de notre conférence : vous avez été maître d'école, et vous ne possédiez rien?... — Oui, monsieur. — Vous êtes devenu riche le lendemain de la fuite d'un nommé Argow, arrêté par vous, par M. Devau, maire de votre commune, et par M. Marignon, le juge de paix, et ce fut à vous que la garde en fut conmiise... — Cela ne prouve rien, monsieur. — Cela prouve qu'il vous a donné de l'argent pour vous engager à le laisser évader, n'eslil pas vrai?

Ici Lesecq balbutia el voulut nier. — Allons, c'est vrai, tout Aulnay le certifie. — Monsieur, monsieur! dit Lesecq épouvanté. — Ce n'est pas tout, Argow, l'assassin de M. de Sainl-Audré et l'affreux pirate qui a dévasté les mers, est de votre connaissance : vous l'avez revu?... — Non, monsieur !... s'écria Lesecq. — Monsieur, prenez garde ! c'est M. de Durantal, el vous le savez...

Ici le pauvre maître d'école effrayé tiembla tellemeni, qu'il chancela sur ses jambes et faillit tomber. Celte frayeur plut au juge, et un sentiment de commisération se glissa dans son âme pour le pauvre maire. — Monsieur, dit-il en le soutcnanl cl en le faisant asseoir sur son fauteuil, la justice n'ignore jamais rien quand une fois elle veut scruter la conduite d'un homme, car avant de le mander, il faut que l'autorité ait des soupc.ons qui équivalent à des certitudes : or vous voyez que toute feinte est inutile; votre conduite est criminelle, car mire évader un assassin el recevoir sou argent esl nu vériiable crime, et si vous avez lu le Code, vous devez savoir quelle peine vous avez encourue ; mais ce n'est rien auprès de votre dernière infraction aux lois. Comment, vous, maire d'un canton, chargé de veiller à la sûreté de tout un pays, vous reconnaissez un assassin, un pirate, un homme signalé comme le4)Ius exécrable des hommes,

ÂRGOW LE PIRATE.

2ue toute la société poursuit, et vous le laissez faire ses préparatifs e départ en paix!... Monsieur, il n"y a qu'une coufcssioii frauciie qui puisse vous sauver, et il faut vous signaler par l'arrestation de ce misérable.

— Monsieur, dit Lesecq, quant à la confession, je la ferai ; quant à rarrest;Uion, ne conipiez pas sur niui. L'iioninie que vous voulez arrêter est mon bienfjitfur ; faites de moi ce que vous voudrez, mais ne me forcez pas à trahir tous les sentiments naturels en faveur des lois sociales.

Celle scène avait décidé du sort de M. de Durautal, et son arrestation avait été ordonnée. Les gens chargés de celle expédition difficile avaient pris la grande roule pour aller à Durantal, et quand Charles sortit du château pour venir à Valence détourner l'orage qu'il avait amassé sur la tête de sou cousin, l'escouade de gendarmerie était sur la roule de droite, un auire piquet avait pris le chemin du village, et des gendarmes déguisés rôdaieni autour de la grille neuve par laquelle Charles était sorti : il n'avait pas reneoulré d'obstacle, parce que les gendarmes l'avaienl reconnu cl qu'il était seul dans son cabriolel. D'un autre côié, Vernycl, le soir de l'arrivée de Charles à Durautal, ayant ifiniiia' tous ses piép;iinlifs, avait, pendant la nuit, couru chez Jeanmlun piinr lui l'aiic ms adieux. Il y était resté toute la journée, de faroii (lu'Ar^'uw et Aiiiielle liaient livrés sans défense à l'horrible as>aiit(|ui' l'un all.iit donnei' à Uinaiihil.

LaisM)iisCliarU'si5alo|n'ibur la roule, Vcniyti chez Jeanneton, et revenousà Durautal, dans l'apiiaitenient dAnnelle.

Il y avait environ une demi-heure que Charles était parti. Annetle avait pleuré en le voyant s'échapper si brusquement et dans une agitation aussi grande. — C'est la dernière fois que je le vois, et il ne m'a pas même embrassée!... Ce qu'il a osé me dire aura déplu à Jacques... Elle tomba dans la rêverie : il faisait sombre, elle regardait le ciel. — 0 beau pays de France, dit-elle, je vais doue te quitter pour toujours !... j'irai prier, j'irai aimer sous un autre ciel... 11 est vrai que l'on aime et que l'on prie sous tous les cieux, ils sont la voûte d'un grand temple ; partout où il y a terre pour s'agenouiller on prie et l'on aime ; au moins, dans ces îles charmantes, il sera en sûreté, rien ne menacera plus mon bonheur !...

Sa tête tomba sur sa jolie main, et des larmes délicieuses coulèrent sur son visai;i' celole ; [tiiis, le relevant tout à coup, elle dit vivement à une étoile qui brilkiit plus ([ue les autres : — Oh ! oui, bel astre, tu me dis qu'on lui a pardwnié!...

Annetle re4a plongée dans une contemplation profonde, ses prières s'élançaient vers le ciel, mêlées de voeux et d'espérance qui n'avaient point le ciel pour unique objet, quand elle entendit des pas précipités dans le salon qui précédait sa chambre. — Ah! s'écriat-elle, ma mère arrive, et nous partirons !...

A ce moment, un jeune et joli garçon de quinze ans entra brusquement avec un flambeau, il le posa sur la table, et Annelte tressaillit en apercevant les marques d'effroi qui troublaient l'harmonie de ses tr.iiis purs et réguliers. — Ah ! oui, s'écria-t-il d'une voix douce et (lùtée, il n'y a que vous qui puissiez être Annette !... 11 posa son doigt mignon sur la bouche d'Aunelte prête à parler, et dit à voix basse : — Chut !... ils sont encore ici... — Qui?... demanda Annelte glacée d'horreur. — Les gendarmes !

A ce mot, madame de Durantal resta exactement dans la même position, ses yeux se fixèrent, sa prunelle ne vacilla plus, et elle eut l'air d'une slalue posée sur un tombeau ; elle devint pâle et tremblante, mais le jeune garçon lui fil comprendre la nécessité de s'armer de toute son énergie et surtout de tout son sang-froid.

— Ecoutez-moi, dit-il, jesuisJeanneton, l'amie de Vernyct; il est venu me faire ses adieux, et il voulait me laisser en France, quoiqu'il allât à l'ile des Mules (elle voulait dire aux îles Bermudes) ; je n'ai pas pleuré, je l'ai bien embrassé et bien fêté; mais quand il est moulé à cheval je me suis esquivée, j'ai pris les habits de mon garçon, et quand Vernyct a été sur la grande roule à galoper, il a entendu le galop d'un autre cheval qui suivait lésion, il a demandé qui était là, j'ai répondu : — Jeannelon ! et il n'a plus osé me refuser de le suivie. . . Voilà que nous arrivons à l'avenue de Durantal tout à l'heure et que nous entendons devant nous des chevaux comme s'il y avait beaucoup de monde, et à la lueur des étoiles nous voyons briller les chapeaux et les armes d'une troupe de gendarmes. Vernyct a vu qu'ils allaient à Durantal et m'a dit de lâcher de franchir le saut de loup qui est devant la slalue de je ne sais qui, et de venir vous avertir de faire sauver M. de Durantal aussitôt qu'il aurait réussi dans un

projet qu'il méditait; il m'a dit pour cela d'examiner ce qui se passerait, et, eu cas de réussite, il m'a instruit de ce qu'il fallait faire. J'ai couru j'ai saule par-dessus le fossé, et je suis arrivée au grand portail; là, avant que les gendarmes ne soimasseni, j':i.i entendu Vernyct qui a crié de loin avec sa voix terrible : « (Jui vive?... n cl il a fondu sur l'escouade en disant : u Qui ose entrer en mon cliàieau à l'heure qu'il est?... je ue loge pas de mililaircs à Durantal!... »

Alors il y a eu uu chuchollement, et l'un a dit : « (;'estliii!... c'est lui!... est-il seul?... courons!... » Après, j'ai entendu Vernyct crier: «t Répondrez-vous?... je suis M. de Durantal!...»

Alors il était près d'eux ; ils l'ont entouré, ils lui ont dit qu'ils venaient l'arrêler, il s'est laissé emmener!... C'est beau, n'csi-il pas vrai, madame?... Ah! mon Vernyct est généreux !... — Oli! quel homme !... dit Annelte, et vous, vous qui n'avez point parlé 1...

— (;iiut ! écoutez, .ajouta la naïve Jeannelon ; il m'a reeonunandé tout dans les plus grands détails et en une minute; c'est qu'il a une lêle !... oh! c'est un bien brave homme I... Il faut, m'a-t-il dit. ipie madame Annette laisse ignorer à Jacques que j'ai été arrêté poor lui, et il faut l'emmener, par la petite porte du pare, chez un voisin : il en aura le temps, parce que je ne ferai conuailre l'erreur qu'à Valence, et aussilùl je viendrai le sauver; mais, a-l-il ajouté, ilnefaut pas lui dire ce qui se passe.

— îNoussommmes perdus!... Jacques ne voudra pas!...

A ce moment, Wilo, effaré, arriva et dit : — Madame, il y a des gendarmes postés dans l'avenue du village, et l'on dit que l'on vient arrêter monsieur... J'ai réuni tout notre monde, nous sommes dans la cour, nous avons des armes, et nous allons... — Milo, dit Annette, allez recommander aux gens de se tenir bien tranquilles et d'alleiidre mes ordres, et dites à M. de Durantal de passer chez moi à l'instant même.

Annetle se leva, ses yeux brillèrent comme si elle eût reçu une force supérieure, et, s'élevant à la hauteur des circonstances, elle s'écria : — Mon enfant, nous le sauverons !... — Quelqu'un arrive, dit Jeannelon, Dieu !... c'est du bruit qui vient du dehors !... Elle courut à la fenêtre et cria : — Un gendarme!...

En effet, Annetle stupéfaite aperçut le chapeau bordé de blanc et la lête d'un gendarme sur la pierre de la fcnèlre : Jeannelon courut pour le i)récipiier, ce qui était facile, car il s'élait servi pour mouler du treillage qui élait sous la fenêire comme d'une échelle, mais la jolie hôtesse s'arrêla, car il cria : — Ami .'... où est madaiue de Durantal?...

— C'est moi !... dit Annette.

. — Ecoulez, madame, je suis un vieux marin, et j'aime trop mon ancien pour le voir égorger... J'ai le poste du village, je viens vous prévenir que le parc est gardé parlout, et que si le capitaine n'est pas encore arrêté, vous pouvez le faire évader de mou côté; je suis à la porte qui conduit a la maison do mademoiselle Sophy, j'ai placé une échelle à vingt pas de cette porte, contre le mur qui sépare vos deux propriétés : mais allez doucenient, que personne ne vous entende, je n'aurai pas d'oreilles.

— Que le ciel vous récompense!... s'écria Jeannelon; mais Vernyct est arrêté à la place de M. de Duraiilal, et ils l'ont emmené...

— Dieu soit loué!... s'écria le gendarme, c'est bien digne du hcutenanl!... Eh bien, dit-il, nous ne tarderons pas à le savoir, mais sauvez-vous, parce que la justice va arriver pour saisir les papiers et pour verbaliser : ils sont chez l'adjoint du maire...

— Tenez, dit Annetle en présentant au gendarme une épingle de diamant d'une grande valeur que portail Argow et qu'elle avait aperçue sur sa pelote, tenez, prenez, cette épingle appartient à celui que vous aimez...

— 0 généreuse femme ! je me ferais tuer pour lui et pour vous !... A ces mots, le gendarme, que l'on doit avoir reconnu pour celui

qu'au commencement de celle histoire on a vu avec les maçons sous la treille, descendit doucement et regagna son poste. Mais au moment où sa tôle disparaissait, M. de Durantal entra, et Annette se trouva dans le plus grand embarras, car voici ce que dit Argow : — Que me veux-tu?... comme lues pâle!... qu'as-lu?... que demande ce jeune homme?...

Annetle mentir!... c'eût été la première fois !... Elle restait dans une horrible angoisse, levant les yeux sur son mari, regardant Jeannelon et ne sachant que dire. Après avoir hésité pendant quelques instants : — H s'agit, s'éeria-l-elle enfin, de sauver quelqu'un, et j'ai compté sur ton secours; cette jeune enfant est venue m'avertir...

— Il n'y a pas un iuslanl à perdre!... s'écria Jeannelon; il faut venir, monsieur, tel que vous êtes, car il n'y a que vous qui puissiez...

— Oui, dit Annetle, il n'y a que toi qui puisses le sauver... Viens, je vais t'accompagner, et, en route, nous le dirons ce dont il s'agit ; la chose est si grave que c'est ce qui cause mon effroi.

— Allons donc sur-le-champ, dit Argow, mais faisons mettre nos chevaux...

— Non, répliqua Annriie, nous irons à pied à travers le parc, car c'est dans le village qu'il faut nous rendre... Et Annetle s'élança en lui disant : — Viens donc!...

ARGOW LE PIRATE.

Argow élonné ne savait que penser, lorsque Jeannelon le pril par le bras et l'entraîua à travers la galerie. — 11 s'agit, lui dit-ello, de venir au secours de Vernjci !...

Alors Argow épouvante les suivit. Ils traversèrent les jardins et le parc eu silence, car .\rgo\v ayant demandé à sa femme : — Comment se fait-il que Vernyel soit... Xnnette l'inlerrompit en lui fermant la bouche avec sa main, et dit à voix basse : — Chut !... silence !.. Ils arrivèrent à la petite porte du pare par laquelle Annelte était entrée quand elle vint à Duranial. tt là Jeauneton mit une clef rouillée dans la serrure et ouvrit la ixirte sans faire le moindre bruit. On trouva en talonnant une échelle appliquée contre le mur du jardin de mademoiselle Sophy. .hisqnelà tout allait bien, mais ils restèrent interdits car Annetie dit à Jeannelon : — Comment ferons-nous maintenant?...

Us entendaient à cent pas d'eux le bruit des armes cl des voix confuses, ce qui rendait leur position plus diflicile. Alors Jeauucton dit à Argow : — Monsieur, voulez-vous monter sur cette échelle, et lorsque vous serez sur la crête du mur vous l'enlèverez et la reporterez de l'autre côté pour descendre... — Mais à quoi cela vous servira-t-il?... demanda Argow. — Chut! dirent ensemble Annette et Jeanneton. chut !... silence i... et faites ce que nous vous disons. — Quand tu seras dans le jardin, .ijoula Annelte, restes-y jusqu'à ce que tn me voies venir; c'est moi-même qui viendrai le chercher.

Lorsque Annette et Jeanneton vireniM. de Duranial sur la crête du mur et qu'elles rentendireut descendre, elles s'embrassèrent comme deux sœurs en s'écriant à voix basse : — Il est sauvé!... Alors elles ne songèrent plus qu'à se rendre chez mademoiselle Sophy pour implorer son secours et rcmelire le sort d'Argow entre ses mains. En ce moment tonte la société de mademoiselle Sophy élail réunie et s'entretenait des événements extraordinaires qui se passaient dans la commune de Dnrantal.

— H y a, disait M. de Rabon, trois piquets de gendarmerie à cheval et de la troupe, et dans ce moment on arrête Bl. de Duranial !...

— M. de Secq a été mandé et forcé de comparaître ce matin devant M. le juge d'instruction, et il n'est pas encore revenu, ajouta le percepteur. — Tout ce qui reluit n'est pas or, dit madame de Secq, et mon mari aura été dévoiler... — J'entends du bruit! s'écria mademoiselle Sophy.

En effet, Annette et Jeanneton priaient la domestique de les faire parler à mademoiselle Sophy. Cette dernière , ouvrant la porte du salon, aperçut madame de Durantal. qui alors s'avança vers la vieille demoiselle et lui dit d'une voix émue : — Ah ! mademoiselle, M. de Duranial vient d'échapper aux poursuites de la justice !... il est dans votre jardin, et je viens vous supplier de le cacher dans votre maison pendant quelque temps : vous lui aurez sauvé la vie ainsi qu'à moi ; ma reconnaissance sera éternelle ! Oh ! sauvez-le ! je vous en conjure par lout ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré dans le monde!...

Et en parlant ainsi elle se jeta aux genoux de la vieille fille étonnée H stupéfaite. Tout le monde accourut, et celle scène fut aussi palhéique qu'un romancier pourrait le désirer. Dix personnes entouraient :uademoiselle Sophy, qui, froide et impassible, laissait la belle et touchante Annelte à ses pieds. La pauvre enfant attendait avec anxiété M sourire, un mot, un regard attendri ; la vieille servante tenait un flambeau et restait en arrière, tandis que Jeannelon, se croisant les bras, s'écria : — Elle hésite, je crois !...

Ce mot fit regarder Jeanneton par mademoiselle Sophy, qui reiKinnut la jolie paysanne qu'elle avait fait chasser du village ; la colère alors l'emporta, et elle dit à madame de Durantal : — Si vous êtes conduite par cette petite gourgandine, je ne sais en vérité que îenserde vous, madame !... —Gourgandine!... s'écria Jeanneton ; tiadenioiselle oublie qu'à dix-huit ans elle avait fait un garçon presque aussi beau que le mien, et qu'il y a entre elle et moi une différence : c'est que j'ai avoué mon enfant, et qu'aucune puissance humaine ne m'y aurait fait renoncer!

Annelte se leva subitement, et, secouant violemment Jeanneton :

— Vous nous perdez ! dit-elle avec un cri sublime , songez qu'elle peut livrer mon mari ! En effet, mademoiselle Sophy avait le visage bleu de colère ; elle s'écria : — Marie, allez prévenir M. l'adjoint que M. de Durantal est ici !

Annette ne jeta qu'un cri ( : s'évanouit, mais dans l'assemblée il y tut un mouvement d'horreur cjui fut rapide comme un éclair, et l'on l'écarta comme si la foudre eût tombé en éclats : M. de Durantal, poursuivi, n'inspirait plus qu'une pitié que le désespoir de sa femme rbangeail en un vif intérêt.

— Va, sécria Jeanneton furieuse, vieille et laide sorcière, mère dénaturée ! puisses-tu retrouver le fils que tu as méconnu et le voir massacrer sous tes yeux sans pouvoir le sauver!... les tigres ont plus d'humanité que loi!... Elle s'élança vers la fenêtre, l'ouvrit et wula dans le jardin pour tâcher de sauver Argow. Cette vigoureuse tt hardie tentative émut toute l'assemblée, qui jeta un cri d'épout'ante en la voyant disparaître.

Annette rouvrit ii: œil mourant, et, trouvant en ce moment une noble énergie, elle se leva et s'écria : — Je le sauverai !... Llle se dirigeait vers la porte lorsqu'un autre personnage entra et la prit

dans ses bras. C'était Charles!... Il avait rencontré Vernyct sur la route, et, voyant emmener un homme par un piquet de gendarmerie, il lui avait serré la main en signe d'amitié, en priant les gendarmes de le laisser parler à son cousin. On n'osa pas lui refuser celle faveur à cause du rang qu'il occupait dans la contrée, et Vernyct lui dit à voix basse : — Votre cousin est sauvé! il est chez mademoiselle Sophy ; l'erreur ne sera reconnue qu'à Valence ; courez vile, et tâchez de le mettre en voilure : les relais sont préparés jusqu'à Fréjus ; le mot d'ordre, pour avoir des chevaux de cinq en cinq lieues, est : VAmotiret Jeannelon... — Chère cousine, dit-il, nous sommes sauvés !... où est-il?...

A ce moment on entendit venir au grand galop des gendarmes, et l'on vit paraître à la porte l'adjoint du maire et le juge d'instruction avec des hommes qui portaient des flambeaux ; la vieille servante les avait rencontrés sortant du château. En les voyant, Charles resta anéanti.

Voici le nouvel incident qui amenait ces personnages, au milieu de la nuit, dans la maison de mademoiselle Sophy. En racontant les mille détails d'une telle catastrophe, on est obligé de laisser en suspens une action qui marche aussi vite que le balancier d'une pendule; mais le lecteur retiendra que ce que nous racontons leniement se passait en réalité avec la rapidité de l'éclair.

Ainsi au moment où Charles, le juge, l'adjoint, le commissaire, la servante, entraient dans le salon, et pendant que les gendarmes cernaient la maison sur l'avis de la vieille Waiie, Jeanneton cherchait dans le jardin et appelait M. de Duranial, qui ne venait pas, parce qu'il ne reconnaissait plus la voix d'Ainictte.

Lorsqu'à Valence madame Servigné raconta au juge d'instruction l'histoire delà bague, de l'épingle et du poison que M. de Durantal portait toujours avec lui, ce fut pour ce magistrat un trait de lumière sur le meurtre de M. de Saint-André, qui l'avait pendant fort longtemps occupé, et il jugea à propos de se transporter sur les lieux pour veiller à ce que cette bague fût trouvée sur M. de Durantal au moment oîi il serait arrêté. Voilà ce qui explique comment il rejoignit au château les personnes chargées de verbaliser. Il en sortait avec eux sur la nouvelle que le préveim était déjà emmené, lorsqu'il rencontra la vieille servante, qui l'avertit que M. de Durantal était chez mademoiselle Sophy : alors le juge pressa le pas pour assister à son arrestation.

En arrivant, il demanda où était le prévenu, et personne ne put lui répondre. Cette scène forma im ta'olcau vraiment curieux.

Autour de mademoiselle Sophy étaient les huit personnes qui composaient la société. L'élonncmcnt se peignait sur toutes les ligures, et celle de mademoiselle Sophy annonçait une vive agitation, car elle commençait à réfléchir... Le juge, l'adjoint, leurs suppôts, cherchaient des yeux M. de Durantal; Charles, le coude appuyé sur la cheminée, dévorait des larmes anières qui coulaient sur son visage abattu ; Annette était debout, pâle, roulant des yeux égarés, et lorsqu'elle vil paraître le gendarme, qu'elle reconnut pour celui qui leur avait donné un bon avis, elle tomba à genoux, et comme si elle eût été seule, elle joignit les mains, et , levant les yeux au ciel, elle lit une prière éloquente; plusieurs lumières éclairaient diversement toutes ces figures passionnées, et si l'on se pénètre de l'intérêt d'inie semblable situation, on jouira d'un des plus beaux tableaux qu'un peintre ou un écrivain puisse offrir.

En ce moment un cri décliiraul s'éleva du jardin et fit précipiter tout le monde aux fenêtres.

Trois gendarmes étaient entrés avec des flambeaux qui jetaient une lueur très-vive sur le jardin où M. de Durantal venait d'être arrêté par eux au moment où Jeannelon venait de le rencontrer et où elle se disposait à le faire évader. Las de disputer sa vie , dès qu'il avait vu les gendarmes s'avancer vers lui, loin de leur échapper par la fuite, il les avait prévenus et s'était remis entre leurs mains. C'est quand ils s'emparèrent de lui que Jeanneton jeta ce cri d'horreur. Elle fut arrêtée avec lui et amenée devant le juge, qui, sur-le-champ, se tournant vers le gendarme, lui dit sévèrement : — El pourquoi ctes-vous venu nous avertir que l'on avait arrêté et emmené celui qui dit s'appeler de Durantal?.., — Celait la vérité, dit Charles au juge , car j'ai rencontré l'escouade. — C'est Vernyct probablement!... dit Argow.

Charles fit un signe afiirmatif, et un profond silence régna pendant un instant dans la salle.

— Mademoiselle, dit Charles an désespoir en se tournant vers mademoiselle Sophy, votre ouvrage est eonqilet!... vos bavardages, vos soupçons, m'ont conduit à chercher la vérité; vous avez livié le criminel que vous aviez perdu, vous méritez une couronne civique, car vous avez atteint le dernier degré des devoirs de l'homme en société I mon plus vif chagrin, c'est que ma pensée et mes mains ne sont pas pures de cet héroïsme social, mais je ferai tant que je rachèterai ma faute ! — El que ferez-vous, monsieur ? dit le juge en regardant Charles. — Ce que je ferai ! s'écria ce dernier, je défendrai mon cousin, et je le sauverai... s'il peut l'être. — Non, dit Argow avec calme, rien ne peut me sauver... il faut que les crimes soient expics sur la terre... Et vous, mademoiselle, dit-il à mademoiselle

ARGOW LE PIRATE.

Sophy, la religion et mon Anncilc m'ont appvis à bénir les inslrumcnts de la volonté célcslo !

Annelle sélait attacliée à son époux, et elle l'embrassait avec une force et une tendresse qui semblaient tenir de la folie. Elle ne pleurait pas, SCS yeux étaient secs et biûlants. — Est-ce qu'on ne me laissera pas avec lui, monsieur le juge?... dit-elle. — C'est impossible, madame, répondil-il. Annclte baissa la léle.

Comme un ange, Jeanuelon souriait et conservait de Tespérance ; alors le juge, se levant, (it examiner à tout le monde les bagues que M. de Duranlal portail à ses doigts. Bientôt on le sépara d'Aunelte, malgré les cris déchirants de celle-ci, cl l'on enmicna H. de Durantal, qui resta calme et résigné.

A ce moment, Charles :\rrê!a le criminel et lui dit : — Mon cousin, je vous supplie de ne rien répondre à toutes les demandes que l'on pourra vous faire pendant vos in errogatoires. La loi , muette sur le refus d'iMi inévonu, Ini accorde le droit de garder le silence, et le débat oral devant la Cour d'assises est le seul qui décide de votre sort. Je connais les lois, cette conduite ne les viole en aucune façon, et connue je connais aussi les ressimrces des lois , c'est la seule qui puisse vonss;invi'r : juro/.-nioi d'agir ainsi et de vous renfermer dans un sili'uci' aliMiln... — Monsieur, dit le juge d'instruction, vous vous compnimetii'z eu donnant de tels conseils à votre cousin, et membre de la magistrature, vous ne devez pas... — Mon cousin, jurezic-moi par l'enfant que porte ma cousine... — Oh ! jure-le !... dit Annclte en larmes. — Je vous le promets, dit-il. — J'y compte, répliqua Charles.

En les voyant partir, Annclte poussa un grand cri, et, parcourant des yeux le salon, elle dit à mademoiselle Sophy : — Mademoiselle, je n ai jamais maudit personne, je soidiaite que Dieu vous pardonne; mais moi... oh '. jamais !... vous m'avez ôié plus que la vie .'...

Elle soriil. soniennc par Charles et par Jeauneion.

La société s'en alla sans saluer mademoiselle Sophy , qui resta seule avec la vieille Marie.

Le lendemain, Annetie et Jeanneton, qui avait repris les h;\biisde son sexe, abandonnèrent le château avec Charles, et s'en allèrent à Valence, suivis de Milo cl des deux nègres ses compagnons.

Annelle lai>sa le château sous la direclion d'un homme que Vernyct lui avait dé-igué comme actif et intelligent. Cet inconnu était un des brigands de la forêt, qui, reionuu par Vernyct et engagé à rentrer auprès de son ancien capitaine, avait de nouveau juré de défendre Argow cl le lieutenant comme par le passé.

Annetie rencontra à moitié chemin Vernyci que l'on avait relâché.

— Mort de ma vie!... s'écria-l-il en montant dans la calèche où ils étaient tous trois, je le délivrerai, ou l'on m'enterrera sous les ruines <le Valence !... — Et il y aura des gens qui vous prêteront mainforte! dirent deux paysans qui passaient; ils s'arrclèreul, et regardant Annetie ils la saluèrenl et ajoutèrent: — Ayez bonne espérance, miidame; nous venons d'un pays où, quand on a appris que le bieuf:iiienr du eaniiin était arrêté, il n'y a eu qu'une voix pour jurer sa délivrance, fùl-il coupable ou non...— Bonnes gens!... dit Annetie, que vous réussissiez ou non, comptez sur ma reconnaissance!... Elle leur jeta sa bourse. — Sommes-nous malheureux! dit Vernyct; le départ était conveiui,les relais mêmes préparés, car il semble que je me doutais de cela... Oh!... je le délivrerai!... Tout Valence parle de celte aventure, il n'y a pas une personne qui n'en jase avec son voisin; dans les rues, dans les maisons, c'est une n( uvelle qui se commente, qui se répand, qui vole... ces imbéciles-là me montraient an doigt. Patience I... patience !... Et moi, il faut que je prenne garde à ma tête, car elle est chaude, et jamais je n'ai eu plus besoin de sangfroid...

Aimetie lui prit la main et la posa sur son cœur.— 0 digne ami!... dii-elle, rendez-le-moi! cl, fussiez-vous un impie, je crois que j'obi:eiidrais votre grâce en sacriliant pour vous ma vie toul entière!...

— Que deviendraif-je, dit Charles, si nous ne réussissions pas, moi qui suis cause de tout?... — Vous! s'écria Vcrnvci, et que pouvczvons faire pour réparer ce crime? — Je puis, dit Charles, être son avoeal... — El votre place de procureur?— Je ne l'ai plus... — T.nii mieux, dit Vernyci. ' h ! ajouia-t-il, bonjoin-, petite!... je ne te ri (M'lllai>^ai^ pas... El il pressa la main de Jeanneton.

! M arnvanl à Valence, ils renci.nirerent M, et madame Gérard.— Ah ni.i niere! -'écria Annette en la revovan!, que n'èles-vous arrivée ir« i- jours plus i6t!... nous serions tous heureux!.., Et elle fondit en larmes.

M. et madame Gérard retournèrent sur leurs pas, et ils vinrent tous s'établir dans la maison de madame Scrvigniî et d'Adélaïde, qui étaient au désespoir. Rien n'égala cehii du père et de la mère d'Annetle, car c'était du dé>espoir si ni : il ne s'y mêlait aucun sentiment personnel, comme dan> (clui d'Anueile, qui aimait Argow pour lui et pour elle-même. — Chère cousine, dii Annette en revoyant Adélaïde, je devais vous envoyer hier le dernier bienfait de celui qui m'est enlevé... tenez, je vous le remets moi-même.

En disant ces paroles elle tendait à Adélaïde et à son mari une quittance de soixante mille francs que madame Bouvier devait encore à mademoiselle Sophy. — Il vous aimait parce que vous m'apparteniez par les liens du sang, dil-elle les larmes aux yeux.

A ce liait toute la haine d'Adélaïde s'évanouit et fit place à une douleur réelle.

Un silence terrible régna entre tous ces personnages réunis, et au boul d'un gros quart d'heure Annclte s'écria : — Mon cousin, faites en sorte que je puisse passer toutes mes journées avec lui... dans sa prison!...

Charles sortit et ne revint qu'avec toutes les autorisations nécessaires pourqu'Annelte, Verny( t et lui entrassent dans la prison d'Argow à toutes les heures et pendant loui le tein|)S que les interrogatoires et les formes judiciaires lai>-.eraieiu an ]irisonnier.

Annette et son cousin se rendirent sur-le-champ à la prison. Ils trouvèrent Argow dans la chambre la plus commode du lieu. Elle était toute nue, un lit cl une chaise composaient rameubleineni, et iii:e foule de noms gravés ou tracés sur le mur et accompagnés d'inscriptions attestaient le désespoir, le désœuvrement cl l'ennui de ses horribles prédécesseurs. La seule fenêtre de celle chambre était grillée, cl dans l'espèce de galerie par laquelle il fallait arriver il y avait deux sentinelles, et au bout le logemcnl du concierge.

Annetie, en entrant, éprouva un horrible saisissement, elle ne retrouva des forces q'.ic pour se jeter dans les bras de son mari. Il était calme, un léger sourire errait sur ses lèvres, et il embrassa Annette avec cette douce et pure joie qui l'animait à Durantal lorsqu'il était assis près d'elle dans ces beaux lieux dont la magnificence le fiiscinaità son insu. Encore voyait-on dans ses traits cette teinte de satisfaction qui devait faire briller le visage des saints martyrs lorsqu'ils confessaient Jésus-Christ au milieu des tourments. Il semblait que l'assurance qu'il acquérait de pouvoir expier ici-bas des crimes commis sur la terre lui donn.ât encore plus de sérénité que la patiente expiation de sa conduite précédente. Il avait plus de confiance à ce baptême de sang qu'il devait recevoir qu'à cette robe d'innocence que ses bienfaits et ses remords lui faisaient revêtir aux yeux de Dieu.

Annette jeta un regard douloureux sur cette chambre, et reporta bien vile ses yeux sur Argow, comme si elle eût craini de s'être dérobé trop longtemps à elle-même le cruel bonheur de le voir.

— Ami, dit-elle, tu es bien mal ici ! — Qu'importe, mon Annelle? cette prison est un temple, puisque je l'y vois. — Comment, s'écria Annette, un homme aussi noble, aussi généreux, a pu commellie une action blâmable!... Oh! non, lues innocent, je le dirai à toute la terre... au ciel, aux juges!... — Je suis coupable, Annette, répondit Argow; mais écoute-moi, je veux rester dans ton cœur ce que j'y fus toujours, un être que tu as rendu, par le céleste contact de ton âme, pur et digne d'avoir élé innocent aux jours de son enfance, digne enfin d'avoir repris celte candeur sainte qui t'a toujours décorée de sa grâce virginale. J'exige, mon Annette, que tu vives dans la solitude. — Eh! je ne vivrai qu'avec toi jusqu'au dernier moment •••• s'écria-telle. — J'exige. eiiiend>-lu, mon ange?... j'exige, c'est u" mol que ma bouche ne t'a jamais adressé, je veux que tu ne puisses en rien connaître les détails horribles de ce qui se passera à la cour d'assises... lu me le promets?... — Oui.

Pendant cette scène, Charles, appuyé sur la muraille et les bras croisés, par.aissaii en proie aune agitation violente et à une profonde méditation.

— Mon cousin, dit-il, vous vous souvenez de votre promesse d'hier ou de ce malin? Lors de votre arrestation, vous m'avez juré de no rien répondre pendant le cours de vos interrogatoires, telle demande qui vous soit faite. — Je tiendrai ma promesse. — Oui, dit Annette, c'est bien important, à ce que dit Charles, et il faut suivre son avis, mon ami; car, en fait de lois terrestres, il connaît ce qui est permis et ce qui est défendu. — Ma cousine, répondit Servigné, voulez-vous nous laisser seuls pour un instant?... — J'aime mieux, dit Annelle, me fermer les oreilles, car je no veux pas perdre un seul des instants que je pourrais employer à le voir. — Mon cousin, dit Charles à Argow, y avait-il des témoins du crime qui paraît avoir élé commis à

A y? — Aucun, car il n'y avait que Vernyct, et nous sommes une

seule âme en deux corps. — Est-ce vous qui l'avez commis?... — Oui... A celte parole une grosse larme roula sur les joues d'Argow, qui passa ses mains sur son visage comme pour dérober ses renîords à des yeux humains. —Il y a del'espoir... beaucoup! mais il faudra obtenir de votre mari qu'il ne fera pas à l'audience des réponses qui lui soient défavorables... Si alors il voulait user d'une dénégation con slaatc... — OUI ne l'espérez pas!... s'écria Argow, je dirai toujours

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