‹ Œuvres de jeunesse, illustrées. DessinsChapitre 31 sur 92 · IV.ree loi fut do céder · texte numérisé non relu

IV.ree loi fut do céder

Il loiiiba glorieusement sdus la table, victime de l'attention scrupuleuso qu'il prêtait aux plaintes de son ami, et delà bienveillance avec la(|nelle il avait accueilli loutcs les pintes qui s'étaient rapidement succédé pendant toolle récit du capitaine.

L'oHicier de Chanclos voyant tomber son frère d'armes, se conduisit si bravement, qu'il ne tarda pas à l'aller rejoindre.

Ce ne fut toutefois qu"a|)rL's avoir refoniinandé à l'anbeiiii-lr les égards et les soins (pie demandait leur situation.

Maître Jean s'empressa d'exécuter les instructions qui lui avaient étii données, en ordonnant à ses valets de saisir les deux gentilshommes, et do les porter sur un des lits de son auberge.

La nuit et le sommeil surfirent à peine pour rendre à n,os deux guerriers lo libre usage de leurs seus.

Le siie de Vieille-Roche su tout éprouvait nue langi;eur honteuse, que son ami essayait vaiiiemenl de chasser deiiuis une demi-heure.

— Corbleu ! mun cher de Vieille - Roche, lui disait-il, est-ce se conduire en digne compagnon de l'aigle du Béarn, que d'avoir la ligure longue et blême comme celle d'un jésuite?... Rappelez-vous la chanson faite en l'honneur de notre ini'inciblc maître :

Ce diable à quatre

A le Iripic talent

De boire et de battre,

— Et d'être un vert galant, ajouta de Vieillc-Roehe d'une voix languissante. Mon ami, ce n'est plus de votre âge. — Bah! bah ! reprit l'oflicier de Chanclos, il n'y a pas d'âge i)our le cœur... .\lloiis, mon ami, secouez-vous, et venez m'aidera vider deux bouteilles du meilleur vin de notre liôle; il n'y a rien de tel, comme l'on dit, que le poil de la 6cie pour guérir ces sortes de maladies; allons, venez... — Vous dites, mon ami de Chanclos, que deux bouteilles du meilleur vin de notre hôte nous atlendenl?... — Oui, mon ami. — Allom; donc, je me résigne à vous suivre... Et le vieux gentillàire se traiiia

L'HÉRITIÈIIE DE DIRAGUE.

vers l.'t Mlle à manger, où la vue des doux llacons aiuiouct's le ranima scnsiljli'incni.

T«tidis que nos di'UK amis faisaient n>;\ge ffrt poil de la hctc un ^étranger à ligure s-inislre entra dans rai;lierge cl se fil servir n déjeuner. Le capitaine de Chanelos. en lace diiqiiel riuconnii él.iii pi.ieo, ayant jeté par hasard les yeux de ee ecMc, ne put regarder paticuiiricul une pliv>i(inmuie aussi palilmlaire.

— Tourue-uu)i le dos, droli-, lui cria-l-il d'un ton inipdralif, et ne prisenie pas ta vilaine faee à un Cliaiulos qui dt^eiiue; elli- s/rait capable de lui duauer u;ie iiid:g.'<ti n. — Drôle! ri-pèia l'ineiuinu eu mauvais français cl d'un air d humeur; des diolcs comme moi sont souvent néeessaires i» des seigneurs connue vous. — Que veux-tu dire, coquin?... — Je viux dire qu'un luMunie raisonnable ne doit pas f.iir.' li du plus gra.ul des coquin* (Ui monde, lor.-quc ce coquin pcui lu! rendre nu bon ofliec. — Kl quel i-crviee peu\-tu me ri ndrc, misérable "... — t^est à vous, seigneur, h eu décider, si vous avez de I argvni! ei des ennemis. — Pendard '. bandit! qu'osestii dire ?... s'écria l'cflieier de Chanelos. en meilaut la main sur son hcnrietlc. — Eh ! là, là. ne vous cmptirliz pas, mon gentilhomme, rcprii l'ineonnu, qui p.iraissait Italien, en laissant échapper un alîrenx sourire, je ne force personne à acc^ piirmes stTviecs. Liberté, tibirlas. comme clisait mou maître déeole; et même, pu.is(|uc ma ligure parait vous déplaii-e. je vais vous eu épargurr la vue. Eu disant ces mois, i'Ualien prit son verre ei son pot, et fui se placer à l'autre bout de la salle.

— J'aime à croire que ce drôle sera pendu par son cou, di! le capitaine à son ami, et, rien que pour la rareté du fait, je voudrais assister à l'exécution d'un coquin une fois eu ma vie. Coumui Maximilien de Chanelos achevait ces paroles qu'un auditeur mal iiiicniioiiué aurait pu regarder comme une épigrauune contre la justice du leiups, qui, liLureusemeui pour le capitaine, élailloin d'être aussi cli;iiiniilleuse que beaucoup d'aulres qui lui ont succédé depuis, im vi(illar<l enveloppé d'un grand manteau brun, dont la figure était à moiiié couverte par un large bandeau noir, se présenta à la porte de l'auberge, et se fit servir quelques rafraîeliis-einents sans voul >ir y entrer.

A la vue du vieillard. l'Italien se leva vivement, et se hàla de jiayer sou écot; puis, «'approchant d'un air patelin de l'étranger, il essaya de lier conversation avec lui.

— Vous me pa^ai^sez fatigué, mon brave seigneur? lui dit-il. — Je ne m'en pl«ins pas, réiiiii;dii brusquement le vieillard. — PeiU-èlro avez-vous entore bien du cbi'min à faire? reprit l'Italien sans se laisser iiuiiiiidcr par le ton de celui auquel il s'adres-^ait : allez-vous du côté d'Autun, mon cher siguor?. . — Que vous imporlc?... — Si »ous vouh'Z le permettre, j'aurai le plaisir d'accompagner volr(^ sc|-

§neurie. — Je vous rends mille grâces, dit le vieill.ird d'un air (pii émenlait l'humilité de ses paroles, mais je n'acci pierai point, depuis quand avez-vrtns vu, ajoula-t-il liéremeul, les lions courageux s'associer aux renards? Ma route est tracée; vous ne pouvez la suivre; laissez-moi. — Bien parlé, vieillard, s'écria rofdcicr de Chanelos. bien parlé, sur mon honneur... Maraud! quille cet honnête hoivMue. im je jure, par la mémoire de Vaigle du Bcarn, mon invincible mailTc, que mon i'i:éc fera connaissance avec Ion sang. — Quel obi, n de pays I dit ll'.alien outre ses dents, on n'y reuconlie que des gens querelleurs qui donnent à tort et à travers des coups de sabre qui ne leur rapportent pas unsou.— Quemarmoltcstu là, vaurien?... oserais-tu nu-nacerun homme comme .^laximilieu de Chanelos?... — Qui vous parle du signor Maximilicn et du signer de Chanelos?... Ce sont deux braves -ignors, je le croiss.. — Ce n'en est qu'nii, drôle que lu es. — C'est possible : je ne veux pas disputer avec vous. — Sors donc d'ici ; la présence commence a me déplaire souv( raiuenient. — Je ne demande pas mieux, brave seigneur, car je viàs que c'est ce que j'ai de plus prudent à faire en ce moment. Cn ];r,)iionçant CCS mots, I Italien jeia sur les auditeurs un regard qu'il s'ell'orga de rendre menaçant, et qui réellement effraya tous les garçons cl les filles de l'a- berge. — Je crois, en vérité, que le coquin me menace ! 6'écria rofùcier de Cbanclus eu se levant; par ï aigle du Uéarn, j'en vais tirer vençeauce... Le capitaine courut après I liidieu, mais ce dernier était déjà trop éloigné paur être atteint. Sur mon honneur, dit le bon gentilhomme, coulrarié de ne pouvoir punir l'cffense qu'il croyait avoir reçue, voilà la iiremiére fois qu'il m'arrivc de ne point accomplir uu serment fait au nom de nion invincible viailre... Urave homme, ajoula-l-il en se tournant vers Tétrau^er, prends garde à toi ; le coquin qui vient de fuir pourrait bien te faire un mauvais par;i. — Je n'ai rien à craindre, dit le vieillard ; ma vie ne dépend point d'un être aussi ob'^cur, ni d'auciui homme au monde. Uu mot de ma bouche peut faire rentrer mes plus fiers ennemis dans la poussiore, cl eu tirer ceux qui me sont dévoués. — Tous ces discours sonl foit beaux, mais ils me paraîtraient bien plu; raisonnables s'ils éiaicnt appuyé"! d'une banne ca-aque de peau de b'.ifd.', cl d'une épce comme celle qui pend à incn côic. — Vous parlez en soldat?... — Qui n'eut jamais peur, je vous le corlilie. — Soit; niai.s vos paroles anooncentque vins ne voyez que par les y^ ux du corps, tandis que mes démarches, mes actions et les nutifs qui les diiigeut, sont dépourvus des sens vulgaires. —Ce que vou> dites là peulY-lre superbe; uijîs, par l'flijfc rf'i Béarn. je cousons à mourir sur Ihcure, si j'y

com|irends un seul mot. Quoi qu'il en soit, mon vieux camarade, conune vous paraissez avoir éié dans votre temps un gaillard déterminé, et que je me sens inis d'inrlioalion pour vous, je vous oflre de vous accompagiu'r, pomvii touiefois que vous suiviez mon ch(~niin. — Non, non, répondit le vieillard en répétant ce qu'il avait dit h l'Italien; ma route est tracée; vous ne pouvez la suivre ; laissez-mui... En disant ces mois, qu'il prononça don Ion beaucoup moins durque celui qu'il avait piis en s'adressani à l'iialien, le vieillard paya ce qu'il devait, et s'éloiaoa eu nunuuiruit omtre l'iiuperlioenie tiiriosilé des honunes. — Voilà un singulier (îriginal, s'éeria le capitaine, et je serais, parbleu, (;\ilié qo il lui arrivai loalheur; (opendanl, soit' dit entre nous, mou ami de Vicille-Um lie, il le uiéritirait bien, car, eu dédaignant mon escorte et ma (■(ini|i:i^'nie, il a refusé la proposition la |iius liimorable et la plus avautagcu>e qui puisse cire laite par uu geniilliomnie.

tout en causant, nos amis avaient lini par vider la dernière bouteille do vin qu il leur fiU permis de boire, attendu que les fonds desliiiés à col usage éiaieiit enlicreiuenl épuisés. Coinnu! de Chanelos u'éiait pa' uu geniillioimne d'une certaine cs]iécc, espèce semblable à celle que la niédisanee prétend exister, il aima mieux rester sur sa soif, chose vraiment héroïque, que de laisser le nom d'uu noble du royaume poiié à l'aniclc créance sur le registre d'un cabarcticr.

L'oilieier de l^lianelos, qui avait beaucoup de jugement, sentit de suite qu'il éiaii absurde de rester dans uu cabaret du moment qu'on n y buvait plus: eu conséquence, il fut seller sou vieux Henri, et se prépara à reprendre la route de ce qu'il nommait, un peu trop euîphatiqnemciil sans d(uite, le cliàteau de ses aïeux.

De Vieille-Roche voulut accompagner pendant quelques milles l'honnêlc ami qui l'avait si noblement hébergé; il enianiba donc pareillement le desii ier chargé de porter le représentant de sa maison, et iit la conduite d'usage on pareille ciremislance. La conversaliou des deux guerriers ne fui pas aussi vive qu'on aurait pu s'y atleiulre.

Le capitaine pensait au chàloau de Biragne, à sou gendre, à sa pelite-lille, et surtout à son ;iiinable Anna. Souvent liiigratitufle de Maihilde venai! cnilanuiur sa colère; mais l'image de son Anna eliério calmait les resscntiiuenls du père ouir.igé, et charmait l'avenir du vieux fîuerrier. l'our l'ami de Vieille-Roelie, la chronique rapporte qu'il ne pensait à rien, e'esl-à-dire à rien qui pût troubler sa digestion. Sou imagiualien, an contraire, s'étendait avec complaisance sur les b(uis repas qu'il venait de faire, et sur les meilleurs qu'il atteadait encore.

Arrivés au terme de la conduite, les deux amis, fermes sur la sello, s'cnilirassèrent et se dirent adieu; puis, mellanl leurs montures au trot, ils se séparèrent, de Vicille-Piuclie en chaulant une aneienne complainte, et de Chanelos en sifflant la fanfare de Vaigle du licarii, son invincible maitrc.

* CIIATITRE V.

C'ét.iit un lionnùle coquin qui g.ignait loyalement son argent.

Sll«tSrEM\E.

Le capitaine cheminait donc vers son château, en employant toute la force de ses poumons à siffler une fanfare de Henri IV, la seule, comme nous l'avons déjà déclaré, qu'il oilt pu releoir. 11 avait pressé le pas de son Henri, qui, contre sa coulume, trottait depuis une bonne heure. Les g<uis qui portent des jugements sans se donner la peine de rédéchir, espèce niallieureusomenl trop commune de nos jours, vont sans doute aeenser ici l'oflicier de Chanelos d'insensibilité d'àme envers le vieux et poussif compagnon de ses guerres, qu'il pressait sans nécessité absolue. Eh bien I nous déclarons, ce qui ne laissera pas que de confondre l'envie, que l'oflicier de Chanelos avait de bonnes raisons pour se conduire ainsi : d'abord, la digesiion de son dernier repas était terminée depuis longtemps, et l'appéiit commençait à se faire sentir; ensuite, il avait résolu, par plusieurs motifs, dont le manque d'argent pouvait èlre le plus grave, de ne s'arrêter dans aucun cabaret; puis il fallait, de toute nécessité, arriver i Chanelos pour dîner. Or donc, lecteur sans préjugé, nous vous demandons si toutes ces raisons n'étaient pas suffisantes pour motiver cinq ou six coups de fouet que le vieux Henri reçut, conlre l'ordinaire.

Henri trotta si bien, que le capitaine put atteindre le vieillard parti de l'auberge avant lui, et qui avait au moins deux bonnes heures d'avance.

— llo, ho! dit-il en l'apercevant, je ne croyais pas vous rencontrer, vieillard ; vous m'aviez déclaré que nous ne pourrions marcher de concert, attendu qu'il ne m'était pas |iossible de vous suivre dans le chemin tracé par vous seul, et cependant, brave homme, je vous retrouve, sur une roule royale, arpcnlant comme moi le terrain de l'Etat ; :ivec cette din'crence, que vos jambes sont obligées de vous

L'IJÉUITIÈRE DE BIBAGUE.

purlcr. et que lis iniomies oui quatre iiip|)lo;iiU-!. Ah çà, je vous rcili're mon ollVi' amicale; voulez-voiis, oui ou non, que je vous acroide ma protertion et ma compagnie.' — Non, reprit le vieillard JM'usqnenienl, votre compagnie ne m'aiiuiserail pas aujourd'hui, (pielque aim.ible qu'elle nul èlre. el je me passerai en tout temps de voire iiroicction. — lieste donc seul, vieil entête, el n'accuse que toi des nialhi ui's qui pourront l'arriver.

A ces mots, le capitaine, oiïen.-é du nouveau refus qu'il venait d esbuyer, donna un coup d'éperou à son cheval, el partit avec la môme vitesse qu'auparavant, c'est-à-dire au trot, la plus vive allure iin'Hcnri pût prendre. Comme il traversait un petit bois qui bordait l.i roule, il crul apercevoir nu hounne qui semblait se cacher à travers les arbres. La figure du l'ujard lui parut avoir beaucoup de ressemblance avec l'ignoble physionomie de l'Ilalien, que la fuile avait dérobé à son resseuiimenl. Curieux de son naturel, rot'ficier de Clian- ( los voulut éclaircir ses soupçons; en eonséqueuee, il mit sou cheval au pas, el continua son chi'miu d'un air indiflérenl, persuadé qu'il l'tait que l'Italien ne se croyant pas surveillé, agirait avec moins ne cireonspeciion. Le rusé sold.il, ayant ainsi endormi la prudence de l'ennemi, se retourna vivement au moment où ce dernier ne s'y attendait pas, cl put s'assurer, eu reconnaissant l'Italien dansllionime qui saillait un fossé, que ses yeux ne l'avaient point trompé : la perspieacilé et la prudence du capitaine parurent alors dans tout leur jiiur. UiKiis! se dit-il en lui-même, que signilie la présence de ce co- (piin dans un lieu qui semble fait esprès pour devenir un véiitahle ciiupe-gorge?... Le drôle est entré à l'auberge où j'ai couché avec uu air ini|nisiieur... Sa hideuse figure exprimait une maligne joie lorsqu'il a vu le vieillard grondeur arriver... Il a voulu lier conversation avec lui... Chassé par la crainte de la correelion que je lui préparais, il a pris les devants, et je le retrouve ici comme en embuscade ; cet ulirainonlain damné méditerait-il quelque noir forfait?... Le brusque, niai.^ bon vieillard aurait-il éveillé, par quelque action iinprndeiiie, la cupidité du baiulil qui le guette? Ventre-saiut-gris! tout ceci me paraît fiirieusenieiil Idiiclie ! je prétends l'éclaiicir.

Cette délcriniMalion prise, li^ eapilaine résolut de l'exécuter; aussitôt il poussa Ihnri coMime pour s éluigiier, et, faisant wn détour, il revint sur ses pas; piii>, descentlaal doueeuiiut de son cheval, qu'il atlaelia à nue branche d' ehèoe, il s'enfonça dans le bois à la faveur des arbres, ( t s'appnieha du lo-sé au fond duquel était tapi l'Ilalien.

Il fai>ait seiilini lli" depuis assez longtemps, et ciunmençait déjà à pe^ter conire le ;ol accès d'hoinanité qui. jjour rendre service à un vieux bourru, l'exposait à retarder son diner d'une heure an m.jins, lorsqu'il aperçut llialieu se redresser sur ses jambes, comme pour observer ce qui se (•.iDrait sur la rouie. Allenlif à tous les mouvements de rennemi, le cai^taiue se tint prêt à agir selon que les circonslanees l'ordonneraient; et, à tout événemenl, il lira sa bonne cpée, qu'il plaça sous son bras. Il ne larda pas à apercevoir le vieillard au manteau brun qui s'avançait d'un pas assez délibéré.

L'Italien ne le vit pas plutôt à sa portée, qu'il lui lâcha un coup de pistolet, qui licnreuseuient ne l'atteignit pas : l'étranger s'arrêta un inunienl connue pour découvrir d'où venait celte attaque imprévue; l'Ilalien ne lui laissa p.is le temps de se reconnaître; il s'élança de son fossé, et courut sur le vieillard le poignard à la main.

— Ah! brigand ! s'écria le capitaine en fondant Icpée haute sur l'assassin, je jure par \'a\gle du Iléarn que tu vas sentir la trempe de mon henridte... (Juelque promiililude que mît l'officier de Chanclos à exécuter son mouvement, il arriva trop lard pour empêcher le vieillard d'être renversé par un coup de stylet qui le frappa au milieu de la poitrine.

Conteni du crime qu'il venait de commetlro, le bandit voulut fuir; ce fut en vain, l'épée de Chanclos s'appesantit si crueiremenl sur lui, (pi'ello le reiiver>a dans la poussière, avec une boutonnière au ventre longue de dix-huit pouces. Le capitaine parut considérer avec une sorte de complaisance l'éoormc blessure que sa dague venait de faire ; mais ce senliment de vanité ne fut pas long chez lui : nous devons convenir qu'il s'empressa de porter au vieillard les secours que son étal réclamait.

Il commença d'abord par visiter sa blessure, qu'il jugea, à la première vue, peu dangereuse ; néanmoins, les soins quelle exigeait ne pouvaient guère se rendre au milieu d'une grande i oute éloignée de toute habitation : le capitaine résolut donc de placer l'étranger sur son Henri, et de le transporter ainsi à Chanelos, dont il n'était pas à une très-grande distance.

Avant de mettre son projet à exécution, l'ofLcier de Chanclos voulut faire un acte exemplaire de ju>tice; il releva le corps de lltalien (jiii gisait sans le moindre signe de vie, et l'iiccrocha au tronc d'un arbre, empiétant ainsi sur les privilèges du prévôt. Ce devoir rempli, il mit le vieillard sur Henri el s'achemina vers son château.

Le inouveuieut du cheval fil reprendre connaissance au blessé; il poussa un gémissement plaintif ; puis, ouvrant les yeux, il demanda d'une voix faible où il se trouvait.

— Rassurc-voùs, vieillard, répondit le capitaine, vous êtes avec un ami qui n'a pas laissé impuni ratieutai dont vous avez été victime; soyez parfaitement tranquille à cet égard, votre ennemi ne

vous frappera pas deux fois. En attendant, prenez courage, nous nr> larderons pas à arriver à Clianclos. — Chanclos!... s'écria l'élranger avec émotion, je ne veux point cela : meticz-moi de suite à Icrre, je le veux... — Allons donc, mon ami, vous avez la fièvre; d'ailleurs, je vous le répèle, nous sommes plus près de mon château que vous ne le croyez ; ne vous inquiétez de rien, vous y serez aussi bien soigné qu'à liiiMgue, quoique je n'aie pas, comme ma fille, une foule de laquais fainéants à mon service.

Quelques paroles enlrecoupées prononcées à voix basse furent la seule réponse que le vieillard fit entendre. Le capitaine attribua, avec assez de raison, son agitation à la lièvre causée par la blessure, et (jvila de le fatiguer en l'enlrelenaiil davanlage. Enfin, on aperçut Chanclos: il ciait temps, car le blessé venait de perdre une seconde lois connaissance. Le capitaine hàla le pas, et entra dans sou manoir sans avoir la peine d'allendre qu'on vint lui en ouvrir les portes, par la raison que la dernière des planches mal jointes qui eu avaient tenu lieu était réduite en cendres depuis l'avaut-deruier hiver.

— Holà! hé! vite, maîtresse Jeanne Cabirollel s'écria le seigneur de Chanclos d'une voix reienlissante, envoyez voire fils Barnabe chercher l'un des deux médecins d'Autun, el préparez, en attendant, la charpie nécessaire pour bander une blessure.

Alix cris du capitaine, la vieille .leamie Cabirolle, femme de charge, cuisinière, fille de basse-cour, etc., e(e., que n'élait-elle pas dans le chàieau!... sortit d'une él.ble en ruine, et s'approcha de son seigiK'ur pour lui demander ses ordres. Le capitaine ayant daigné les lui communiquer de nouveau, elle s'empressa d'obéir.

Le blessé lut transporté dans une pièce qui pouvait passer pour une des plus belles du château, el elle l'était efleclivemcnt; il ne lui manquait guère que la moitié d'un pan de mur pour être parfaitemenl close des quatre côtés.

On étendit le vieillard sur un lit parfaitement en rapport avec l'apparleineiil, et le capitaine, aidé de Jeanne Cabirolle, découvrit la blessure, et y mit tant bien que mal le premier appareil ; tandis que l'oflicier de Chanclos serrail les bandages, la vieille Jeanne s'occupa de rappeler les esprits du malade; elle lui lit ie>pirer du vinaigre, lui passa des plumes brûlées sous le nez, el employa enfin avec beaucoup de zèle tous les remèdes d'usage en pareil cas.

ftlaîiresse Jeanne soulevait rétranger pour lui frotter plus facilement le nez et les tempes, qu'elle inuudait de vinaigre, lorsque, voulant changer de place la tète du vieillard, la barbe fournie qui couvrait la ligure de ce dernier lui resta dans la main. — La barbe! la barbe !... s'écria-t-elle avec effroi. — Ilo, ho! reprit le capitaine, que signifie cela?... J'ai grand'peur que le bandeau qui lui couvre l'œil ne soit la dernière main ajoutée au déguisement. (Jiicl iniérêl peut donc avoir ce vieillard à se cacher?... Aiirais-jc pris la défense d'un fourbe?... Corbleu ! je prétend tirer tout cela à clair... Allons, Jeanne, défaites le bandeau qui dérobe la moitié de celte figure... Un momenl; halle !...

L'olficier de Chanelos pronone.i le mol halte d'une voix aussi éclatante que s'il eût éié à la tête de sa compagnie. La vieille Jeanne Cabirolle, accoutumée à obéir militairement à son maître, attendait dans le pins grand silence ce que le capitaine allait ordonner... — Ne pensez plus à mon dernier commandement, Jeanne, dit le seigneur de Cliauclos en rompant le silence, n'y pensez plus; je n'aurais jamais dû y penser moi-même.

Comme le capitaine achevait de prononcer ces dernières paroles, qui assurément prouvaient beaucoup de discrétion et de délicatesse, Barnabe Cabirolle entra dans l'apparlemeiil avec un petit monsieur haut de quatre pieds neuf puuees au plus, el qui n'en prétendait pas moins être un des plus grands hommes de France en médecine.

— Arrivez donc, docteur Spalnlin : que diable, avec votre sangfroid, vous laisseriez le temps à un malade do trépasser en attendant vos ordonnances ! — Capitaine, reprit gravement Spaluliu, il y a trois choses à considérer dans la médecine : 1° li; rang el la fortune du malade; 2° la différence qui nous sépare; 5° la nudadie elle-même. — Quel diable de rabàcliage me faites-vous là?... — Ecoulez donc, capitaine, il faut avoir des princijjcs, el procéder par ordre... Çnel est le moribond?... — Vous voulez demander ce qu'il a?... — Ce qu'il a ! reprit Jeanne Cabirolle avec exclamalion; je vous jure que je voudrais bien l'avoir, la maladie exceptée, c'eslà-dirc... Tenez, monsieur Spaluliu, regardez ce qui est tombé de l'une des poches de ce brave seigneur. En parlant ainsi, la vieille exposa aux yeux du docteur une longue bourse remplie de henris d'or. — Vite, vite ! s'écria le docteur, découvrez la plaie du malade : il est urgent de s'occuper de suite liii danger de cet hoiinêle homme.

L'enfant d'Ilippocrale, qu'on peut soupçonner sans injustice d'avoir éié siimiilé autriul par la vue do l'or que par l'humanité, s'employa si bien auprès du vieillard, que ce dernier reprit l'usage de ses sens. Quand l'élranger ouvrit les yeux, il jeta anioiir de lui des regards où se peignaient rétonneiiient et la ciiriosilé. La crainte se joignit bientôt à ces deux sentiments, lorsqu'il s'aperçut que sa barbe posiiche n'était plus à son menton. Le capitaine devina de suile l'inquiétude du vieillard, el il se hàla de le rassurer,

IS

LHÉRITIÈUE DE Bm.\GUE.

— SI vGiro barbe vous manque, lui iVilil, je puis vous jurer que c'est uu Uucui iuvoloniaire; il Uoil èlre d'ailleurs de peu de conséquence, du uiomenl que je vous alVnme que peisoiiue ici n'a levé le biiudcau qui vous couvre l'œil el la luoiiié d'une li-jure que vous avez eaiis doute de Ixuincs raisons pour voiler. Tranquillisez-vous donc, vieillard, vous n'avez rien à craindre lanl que vous serez sous mou (Oii... L'éiranger remercia le capiiaiue par un léger signe de lète, el larut eulièreinenl rassuré.

La vieille Jeanne Cabirolle prolila du moment pour présenter soênnellemenl au blc>sé la lonijue bourse remplie d'or qu'elle avait ÏOUTée. L'iucoiiiui n'eut point l'air d'attacher une grar.de impuriaiico Ç celte resiiiniion : il 1 1 ro^ui avec une sorte d'indillérence qui seniib bien condanniable au\ veux du cai)iiaiue el de sa fenuue de charge, mais surloui causa la plus grande slupéfacliou au docteur Spatulia. ., , . .

De quelle espèce. se croit donc cet homme, pensa-l il en lui-meine, pour reg.irder à peine un métal devant lequel nous nous piostenioiis tous lanl que nous st>nmies. paysans, geniilshonunes, princes, médecins même'... N'c>l-il pa- si'audaleux... Le docteur allait sans doute entrer dans le détail du ^candale, lorsque l'étranger, par une ac'.ion imprévue, fit naître la plus grande joie el la plus extrême surprise qu'il eût éprouvée de sa vie.

Le vieillard avait reçu 1 énorme bourse, et il la tenait ou ce moment dans ses mains : il pensa que cet or !e niellait à même de recccnaitre une partie des services qu'il venait de recevoir. 11 ouvrit sa bourse, de laquelle il lira deux poignées de pièces qu'il présenta au docteur el à la vieille Cabirolle. A la vue de ce don magnifique, Spatuliu el Jeanne poussèreul des cris de joie... l.'élrangcr les regarda d'un air de pitié, et leur commanda Lrnsqueincnl de ne pas lui rompre la lète.

— Parlaig/odii Hcarn. s'écri.» le capitaine, voilà un vieillard qui a l'âme duu geuliUioimne. Docteur, retirez-vous, le malade n'a plus besoin de vous... Jeanne, reconduisez nuilue Spalulin ; prenez garde de vous rompre le cou en descendant l'escalier... Ah çà, mon camarade, ajoula-i-il quand il se fut débarrassé des importuns, me lerezvcus le plai.-ir de m'apprendre ce que signifie... — J'ai besoin de repos, inierrompii l'étranger, et je ne me sens pas d'humeur à causer. Failes-moi le plaisir..!"— J'enlends, reprit l'officier de Chauclos, vous voulez me faire le complimcnl que je viens d'adresser à ma feûin'.e de charge el au docteur. Eh bien! soit... je me retire; mais je vous préviens qu'il faudra, quand vous serez en état de parler s'enicnd. m'expliquer le^pècc de mystère qui paraît vous environner... Il ne doit se passer dans la demeure d'un Chauclos rien qui ne puisse être avoué au grand jour. Adieu, vieillard; pensez à ce que Je vous dis.

Le capitaine se relira en prononçant ces dernières paroles, el descendit l'escalier en répéiani : — Par Vaiglc du Béarn, il faudra bien que le bonhomme s'exi,i:q;ie.

ClIAPiTRE Vi.

la fidùlc inlciKl-int tït un don prâ iciix (Ju'oii n'oblienl qu'une fois '.le 1j lioiitû des ilicux. DccB, Variantes.

Du casiel de "officier de Clianclos revenons au noble château de Siraguc, que nous avons laissé dans une grande agilatlon.

Les grands ont un an admirable pour cacher les sen-aiions que le commun des hommes laisse bonnement paraître Maihilde el Villani ne changèrent pas de contenance, malgré tous les sujets de réflexions que l'étranger leur avait lai-sés en parlant. Il n'en fut pas de même du malheureux comte, renfermé dans son appartement; il élail livré à un des plus violents accès qu'il eût jamais éprouvés, el ses gens l'enteodaieni pleurer el gémir.

Le lendemain du bal, sa noble épouse se rendit chez lui; elle le aronva assis dans un énorme fauteuil, la lêlc sppnyée sur une de ses nains, et le corps dans celle immobilité qui indique une niédilaii<iii •jrofonde. Ses yeux conlemplaienl douloureufcmenl un crucifix de cristal de roche posé sur un velours noir encadré ; l'expression de sa physionomie donnait l'idée d'une exaltation mystique sans hon- ■j8ur; on aurait cru qu'il voyait uu ange du divin séjour lui dénonjanl la vengeance de l'Eternel.

Maihilde. dont il n'aperçnl pas la présence, laissa échapper un léger sourire de mépris ; puis, s'approchant : — Monsieur le comte don- !:era-l-il des ordres pour s'assurer de l'insolenl qui troubla la fêle?... Il est étranger à ch rtim d'ici, oi quand son seul crime serait de vous avoir rendu vo? lerr.urs, il mérilerail un chàlinicnl exemplaire. — Maihilde, je trouve étonnant que vous veniez m'apprendre ce que je dois faire. — Je crois en avoir le droit. — Vous oubliez... — Je n'oublie rien, el c'est par cela même que je dois vous indiquer les tnesuree à prendre tontes les fois qu'un même danger nous menace.

— Mais quel rapport entre cet étranger el nos... Le comte hérita, cherchant sou expression, cl... nos... malheurs?... MalliiUle, je vous trouve toujours disposée à sévir. Esl-ce le devoir d'une femme'?... ilélas!... — Puisque vous n'avez pas la force de persister dans vos sentiments, et d'accepter les charges pesantes «le nos actions, je prendrai le soin d'assurer la gloire de voire famille!... gloire dont vous parlez sans cesse, et pour laquelle V(ms ne feriez rien.

En s'exprimanl ainsi, la comlesse, méconlcnte, s'éloigna et se retira dans son appariemeni, on Villani l'aUendail. L'ilalicn se ressouvint que l'étraiitser n'élail enlré qu'après avoir parlé à Uoberl. H fit pari de ses soupçons à Maihilde, et il fui résolu entre eux que l'inlendaiit serait interrogé; \illani se chargea de questionner ce dernier. En attendant, la comtesse fil mander sa sœur cl sa fille, et les reçut d'un air irrité.

— Pourriez-vous m'apprendre, mesdemoiselles, dans quel dessein vous avez changé la destination des costumes ipie je désirais vous voir porter?... — Je vous assure, chère sœur, dil Anna en s'asseyanl, que vos ordres ne nods sont pas parvenus. Au reste, puisque vous paraissez désirer connaitre les seniimenls que nous avons apportés au bal, je ne vous cacherai pas que j'ai été fort sensible au plaisir de me parer du bel liabii de Cloriiule. lîien des daines d'un hani rang ne pourraient peut-être pas convenir aussi franchement que moi des motifs de leur hrillaule loileUe.

La comlesse contint à peine sa colère; cl se tournant vers Aloîse :

— C'est donc à vous que je m'adresserai pour connaître la cause de voire désobéissance? — Mais, ma très-honorée mère, je vous assure que nous... que je ne me suis point aperçue de l'habillement que vous me destiniez, el c'est moi qui priai ma chère tante de prendre le plus brillant; qu'en aurais-je fait? Adolphe n'était pas au bal.

— Adolphe!... toujours Adolphe!... il ne s'agit pas mainlenanl... Mademoiselle, vous ne deviez point paraître sous un liabil aussi peu digne de la noble maison doul vous êtes l'hérilière. — Mais, Ircslionorée mè.e, c'était cependant celui que vous ré.-erviez à ma tanle?

— Ame étroite!... — Mademoiselle, reprit doucement Villani, j'ai aussi à me plaindre de ce changemenl de parure. Hier, j'ai cru vous adresser mes hommages, cl ce fut madame qui les reçut. — Vous avez d'autani mieux fait, monsieur le marquis, qu'ils n'onl pu déplaire à ma lantc ; quaul à moi... vous... savez que le chevalier d'Olbrcuse.^. — Aloîse, interrompit la comtesse, n'oubliez pas désormais que ma volonté esl que vous receviez aulrcinenl que vous ne l'avez fait jusqu'ici les attentions de M. le marquis.

.\niia se irouvail humiliée; elle se leva, eldit avec dignité : — Madame, je suis désespérée que nous ayons bien iiinocemmcnt, je vous jure, dérangé vos projets. Ma présence est mainlenanl inutile, el peut gêner les instructions que vous pouvez avoir à donner à votre fille... je vous laisse... Adieu, ma sœur!... adieu !... monsieur le marquis, je vous relève de vos serments de fidélité. — Aloîse, vous pouvez suivre voire tante, reprit la comtesse; plus tard je vous dirai me; volontés... Puis, d'un ton devenu plus doux par la rclrailc d'Anna :

— J'espère, ma chère eufaiil, que tu vas êirc maintenant plus à la société qu'autrefois, et que lu lieudras mieux ion rang.. Je suis persuadée, marquis, qu'Anna l'aura presque forcée de lui céder sou bril • lanl co.^iiime '. — Ali ! ma mère !... — En voilà assez, dil la coniles' e eu se levant. Villani présenla la main à Aloîse, el la reconduisit jusque dans la galerie. Elle le remercia d'un air naturellement aimable, que le marquis prit pour un encouragemenl... Ccpeiidanl Aloîse é;::it dislrailc et rêveuse; les paroles de rinconnu l'avaient frappée, cl l'idée de cet homme, dont le pouvoir extraordinaire veillait à sa destinée, se présentait toujours à sa pensée.

Ces légers nuages, ces inquiétudes, ne parurent point aux yeu\ des nobles habilaiils du château. Il n'en fut pas ainsi dans le royaume de l'oberl ; rien de coiimiunicatif el de loquaci; comme les valets : le bal fut doue une ample matière de conversation.

Le vieil intendant venait de faire sa petite primienade à la lour isolée, et le bonhomme, monlanl une des marches de sa porte, s'appuya le dos contre la boiserie sculptée qui la garnissait, pour réfléchir plus commodément à l'effet qu'avait produit l'étranger introduit par ses soins. On l'avait vu lui parler, et il craignait qu'on ne l'interrogeât. Il jouait avec sa médaille en or, suspendue à son cou par une chaîne d'argent, sans doule par distraction, car la niéJaille leprésentail les armes de la maison, avec lesquelles llohert ne b.idinait pas. Le vieillard fut interrompu dans ses méditations sérieuses par i;iirislophc, le premier piqueiir du comte, qui lui dil: — Eh bien! maiire Robert, vous i)araissez soucieux?

L'intendant, quittant les graves pensées qui l'occupaient, répondit avec finesse, el sans se déconcerler conniie si ce fùl sou idée présente : — Qui n'aurait pas du souci, Chri.,toplie, dans une fonciion comme la mienne, surtout lenanl à ce que mon iiiteiidaiice soit toujours glorieuse, el à ce qu'aucun événement n'en trouble la splendeur? Il n'en fut pas ainsi, mon pauvre Christophe, sous Maihieu XXXI : mon grand-père fournil qiialie mille marcs de bon argent pour la rançon de son maître. — l'ouriiil, maîlre lloberl ! — C'esl-à-dirc tira de la caisse... Elle fut vide, Chrislonhe, et mon grand-père survécul!,.. la quittance esl dans les archives. 0 les

LIII^RITIÈRE DE BIRAGUE

aiaiidils Sarrasins!... — Ce furent les Sarrasins?... — Hélas! oui, Ihrisloplie ; l'argi'nt dii Biragiic est passù dans leurs mains, et il n'y 1 pas d'espoir qu'il rciilrc jamais dans la comté. Voilà des malheurs ! l'en ai bien eu aussi f|uel(|ue-i-iius, luai? pas si grands... — Lesquels, iionsieur l'.dberl?— lili ! parbleu ! Mathieu XLV u'est-il pas mon sur mer.'... Un n'a pas fait d'acle mortuaire; ça manque aux pièees probantes de mon intendance, et les mauvaises langues en diront peutêtre du mal. — Quel tort ça peut-il vous faire?... ça l'empêchc-t-il d'èire bien mort? — Que dis-tu là .'... moi qui te parle, j'ai vu naîire deM\ Mathieu, sans compter m.idenioiselle, je dois par conséquent savoir comment ils doivent mourir... —Ah! mailrc ISoberi, vous avez de quoi vous consoler. — Oh! oui, je puis im; vanter d'avoir eu des événements : j'ai, par exemple. foiprisoiiné et nourri ici, dans ce château, cent cinquante-deux calvinistres. et en conscieueo encore; car il ne m'en tsi mort que soi.rantL'-dix-scpt : ce n'est pas ma faute; mon pain était plus chrétien qu'eux; de plus, j'ai entretenu une garnison de ciii(;unntc-»ici/pionunes, cl souicnu un siège avec canon. Va, Chrisiophe, on parlera de mon intendance. — Certaini'uient, monsienr Robert; et l'ordre qui règne ici, le service admir;ible et pninipi. loiit voir que vous vous y connaissez. — Christophe, reprit l'intendant agréablement (lalté en frajinant sur l'épaule ilu [liqueur avec amitié, on a de l'expérience quand on a vécu sous trois i^lathicu. — Le bal d'hier a bien prouve vos talents. — Il était joli, pas vrai .'... deux cent quatre-vingt-trois bougies d'Italie, et des buffets servis!... tu les as vus'.'... — Le n'est pas pour dire, mais ils étaient garnis de bonnes choses, maiirc Robert, dit le chef, qui s'était approché; car, sans me vanter, il ne m'est rien resté de mes cinq paons et de mes vingt faisans. — Ça coûte tout cela, cuisinier! Quoi qu'il en soit, la dépense réunie de' toutes les fêles de mon intendance n'ira p;\s à ces quatre mille marcs que mon grand-père...

— .Monsieur Robert, comme les dames étaient bien mises ! dit l'une deî l'cnimes de chambre, que d' bijoux !... — Ceux de la comtesse, Marie, voilà des diamants! Aussi l'éeviu de la famille des jMorvan esi-il célèbre à la cour... — Siivez-vons, monsieur Robert, que j'ai regardé par une des fenêlres les jeunes seigneurs ? Je vous assure que plus d'une belle dame a lorgné le marquis de Montbard ; il est si bien tourné! J'ai dans l'idée qu'il deviendra amoureux de mademoiselle de Chanclos. — Malheureusement il est pauvre comme Job, .''.larie... ça n'aura jamais d'intendant; et la chère demoiselle, quoique je l'aime de loutc mon âme, si l'un est la faim, l'autre est la soif.

— Comment ! dit le piqueur, mademoiselle Anna est un bon parti ; quand j'étais à Chanclos, le capitaine m'a souvent répété qu'il devait... - Qu'il devait, Christophe?... — Et quand il ne le serait pas, le plus beau du nez des Morvan n'est-il pas fait des Chanclos maintenant?— C'est ce qui me désole, Christophe, c'est la seconde tache de mon intendance.

Christophe n'ét;iil pas content : il était né à Chanclos, et de plus t'-lève du capitaine.

— Ma jeune maîtresse, reprit Marie, a été bien trisie. Il est vrai que son cousin est à la cour; c'est là un sentiment, monsieur Robert ! -- Et de quoi vous mêlez-vous?... Croyez-vous donc que le Créateur a fait vos yeux pour épier et deviner les senliments de vos maîtres? Que la jeune comtesse aime sa cousine, c'es), bien ; qu'elle I !i soit aimée, c'est encore mieux; que je m'y intéresse, c'est dans l'ordre. Mais vous!... Allons donc ! est-ce qu'on s'immisce? — Avezvous vu, vous autres, ce personnage extraordinaire qui est entré au bal ? — Mais vraiment, Christophe, je vous admire. Non, il Aiudra vous mettre au fait... dire les secrets, tout ce qui se passe enfin... bientôt vous viendrez mettre le nez dans mes livres, et me demander à voir la fameuse quittance desquatre mille marcs... Christophe, cet homme noir ne vous regarde p;\s. Il fallait bien que ce lût un ami. puisqu'il est entré. — C'est monseigneur le conite peul-ê!re, ajo;i(a le cuisinier. — Ah bien oui! monseigneur; voilà de vos coiijonclures ordinaires; vous feriez mieux de vous taire... — ^'e vous fâchez pas, monsieur Robert ; ça n'a pas empêché le bal d'êlrc joli.

— Géronimo me disait bien que cet homme noir le tracassai!, dit Marie tout bas. — Que parles-tu de Géronimo, petite éventée? Tu as toujours son nom à la bouche, sans douie parce qu'il te fait la cour. A propos, où est-il donc aile? Je ne l'ai pas vu d'aujimrd'hui. — En mission, dit Marie. Monsieur Robert, cet homme noir a parlé à ma maîtresse; et lorsque je la déshabillais, elle avait l'air encore plus pen-if. — Eh bien, Marie, vous êtes comique. Est-ce qu'une Morvan ne peut pas penser sans que cela tire à conséquence? Ah ! que du temps de .Mathieu XLIV les domestiques étaient plus discrets ei plus soumis! Mon père, car nous avons toujours été à leur service, mon père me disait que sous Maihien XXXVIIl (car il en a vu cinq, lui), que sous Mathieu XXXVIIl, nommé le Silencieux, comme celui-ci le Wlancolique , il avait été ordonné de ne jamais dire un mot... C'ét\\L la fantaisie du Mathieu régnant, et l'on n'est pas seigneur pour n'en point avoir... Eh bien! pendant un an, les femmcsnicmes se turent; c'est ça qui est beau... Vous autres, coniinua le vieillard en s'adressant à tous les gens qui formaient un demi-cercle autour de lui, vous êtes un peu paresseux. Par exemple, avant-hier, le rôt s'est fait attendre à la cinquième table; hier, vous n'avez pas donné

d'avoine aux chevaux qui ont remmené la noblesse. Pourvu que les maîtres ne s'en soient pas aperçus en restant dans les fossés dont les roturiers coupent leurs champs pour empêcher d'y passer... On serait capable de dire qu'on lésine ici, et cela retomberait sur l'intendant... t!royez-vous que je veuille déshonorer mon bâton d'ivoire dans mes vieux jours? Ce n'est pas après avoir reçu Henri IV sous Mathieu XLV et Charles IX sous !\laihieu XLIV que je connnencerai. Vous avez beau sourire, j'ai vu Charles IX comme je vous vois, et il m'a fait des com|)liments sur le bon ordre qui régnait, non pas verbalement, mais de l'œil... Mais qu'est-ce que je dis... de l'œil .' 11 m'a bien gracie usemcni parlé : « l'ais pendre sur l'heure ce calvû nistrc! » m'a-t-il dit. Ce sont ses propres ordres. Et qui fut dit fut fait à la minute. Quant à Henri IV, il me parlait souvent; il me con liait même les secrets de l'Etat... J'ai porié ses lettres à lainarquis( de... le nom ne vous regarde pas.

Il est évident que Iliibert, sans connaître l'hyberbole, en usait ui peu ; mais on conviendra qu'il était permis à ce prototype des intendanis à venir d'être orgueilleux de sa charge. Voyant que les conversalions particulières s'élabliss;iicnt, et qu'on n'.àllail plus écouter les récils périodiques des grands événements de son intendance, il s'écria : — Allons, mes enlanls, à la besogne; vous n'avez pas deux jours de fête par semaine, vous autre.;. Quand on est né vilain, vilain l'on meurt; il faut travailler. — Nous avons assez de mal, dit Christophe ; mais. Dieu merci! la roture n'empêche pas de se bien porter; il y a même parmi nous plus d'un visage qui ferait honneur h bien des nobles. — Voyez-vous, voyez-vous, reprit Robert; ils se croient quelque chose, et je ne donne pas trois cents ans pour qu'ils viennent tenir leurs conventiculcs dans la chambre de l'intendance. Oh ! que .Maihien XLIV avait raison lorsqu'il me disait confidentiellement : « Robert, tout sera perdu lorsque le ver lèvera la tète !... s 'lu ne peux pas comprendre cela, Christophe; je m'en vais te l'expliquer. Ça arrivera Ic.r-quc vous autres, par exemple, vous commencerez à rassembler vos idées, à juger le présent, à penser à l'avenir, à savoir que trois ne font pas qu'un, cl que deux et deux font qua- Ire... Comprends-tu maintenant? — Que de reste, et même je m'aperçois qu il faudrait que nous puissions travailler sans salaire vingt heures par jour, que nous nous trouvions très-honorés de tous les coups di^ bâton et que nous ayons continué à voir de bon œil le droit de jambage que nous commençons à racheter et contre lequel mon père jurait tant en me donnant du pied dans le derrière, à moi, son fils aîné. — C'est cela même; tu y es, Christophe. Vraiment, je ne te croyais pas l'esprit si subtil ; je vois que tu es l'aîné : on a mis du bon dans ton sang.

Là-dessus tous se retirèrent, car le marquis Villani se dirigeant du côlé de Robert, paraissait vouloir lui parler. L'intendant venait de s'élever à une distance prodigieuse de la roture; le bonhomme se voyait déjà anobli, lorsque VUlani vint à lui et lui dit d'un ton qui détruisit l'illusion : — Ah çà, vieux coquin, pourras-tu m'expliquer ce qui s'est passé dans ta tête à moitié folle, lorsque tu laissas enlrer au bal ce damné d'inconnu qui nous a insuliés? — Insulté, monsieur le marquis; comment! cela n'est pas possible. Insulté!... vous !... — Quand je dis insulté, je sais bien ce que j'en dois penser... Je ne suis pas homme à souffrir... — vous avez raison , monsieur le marquis, et ces scntimenls-là font reconnaître des âmes nobles comme la vôtre, et... — Assez, assez, radoteur; explique-moi... — Je suis tout prêt, monsieur le marquis; mon devoir d'intendant...

— Est de te taire. — Je le sais, car sous Mathieu le Silencieux je suis resté .. — Finiras-tu?... Je te demande quel était l'inconnu velu de noir? — Votre Excellence est extrêmement habile... — Ceriaineme;il, Robert, dit le marquis, dont la figure s'épanouissait; eh bien?

— Eh bien ! comment voulez-vous (|u"un pauvre intendant comme moi (l'air de Robert démentait l'épithète) puisse savoir une chose échappée à votre perspicacité? — Imbécile! il s'agit bien de moi.... Est-ce que ton âge te fait perdre la raison? L'inconnu t'a parlé avant d'entrer. — Avant d'entrer? Ahl oui, peut-être... Que m'a-l-il donc (lit?... C'est donc cela que vous voulez savoir?

Le sang du marquis ijouillait d'impatience. Sa figure, habituée à cacher les mouvemenis de son âme, indiquait cependant une violente colère ; mais Robert, impassible et la main sur le front, semblait cherchera se souvenir de ce (|u'il avait bien certainement l'envie de cacher. — Monsieur le marquis, vous savez que la mnltiliide de soins qu'entraîne mon emploi m'empêche de me rappeler de bien des choses. Cependant, je crois... je n'affirme p:»s, car on peut se tromper. Il m'a dit .. je pense... non... oui... non... — Tison d'enfer ! achèveras-tu? — Si vous m'interrompez... Je disais donc que je croyais, sans l'assurer néanmoins... — Ah çà, R(d)ert, vous jouezvous "(le moi ? — Monsieur le marquis, pouvez-vons me supposer

I* une telle pensée?... Un si grand, un si noble seigneur!...

La ruse italienne cédait; mais, s'apercevant que les paroles du vieillard annonçaient le dessein de cacher un secret dont la connaissance lui serait utile pour ses projets, le marquis prit un air qu'il rendit insinuant par degrés. — Ecoutez, Robert, le nom de cet homme m'intéresse; il e>l évident qu'il s'est nommé à vous, puisque

' cha([ue masque a ùù le faire ; vous seriez en faute si vous n'aviez pas

L'IIÉlllTIÈRE DE BIRAGUE.

exécuté les ordres do vos niailies. Eli bien! c'csl madame la comtesse qui m'a prié d'aller vous le demander; faut-il tanl d'instances pour vous arracher le nom de cet inconnu? — Mon-ienr le marijuis, je vous assure (jne. parmi la q-ianiiié des personnes qui se seul présentées sous tyni de costumes difiéienis, je n'ai pas fait la même attention que vous à cet homme, ei son nom m'écliappe comme tant d'autres. — Pendard ! je commence à croire que tu es plus lin que la ligure ne l'annonce ; lu e> iasiniii. — Oli : pour éirc in>truit, j'ose me haitcr de nusïéder louies les connaissances requi>cs pour l'aire un bon intendant. — Toul b-m imomlanl <iue tu es, tu ne me parais pas fi.lcle. et je t'annonce (pie je le ferai cliasscr. — Chasser!... dit le vieill.ird en faisant un si^ne négatif; il est impossible, monsieur, pour peu qne vous y réllécliissiez, de renvoyer un homme intendant sous Liini de Mathieu, qui en a vu naine deux, mourir trois, qui a soutenu un siège, qui a des connaissances aussi poiiivi's des revenus, uu homiiio dont lonsiîes aucèires ont été iiiicmlanis glorieux, excepté cependant Robert VI, auquel ù-rriva le ni:illi' ur iiisii;iic de vider sa caibse dans les coffres sarrasins; mais ledit Robert M en a tire btmne et valable quittance; je puis vous la montrer; un honiiue dont le grand-pere a sauvé le robert. ce fameux dianiaut, en lavalaul pour se soustraire au pillage... Il est vrai que mon intendance a eu des malheurs, je ne puis le nier; mais ma lidclilé. inonsiiur!... .Je sers les Morvaa depuis 1540, année de ma naissance; dans la coHile jamais je n'essuyai de repioehes, et je paraîtrai devant le Dieu des Morvan mes li'vres et mes quittances bien en règle.

il serait superflu de suivre Robert, qui fit en un moment son histoire avec une volubilité qui contrastait avec ses précédentes hésitations.

Depuis longtemps ViUani ne l'écontait plus, par cinq raisons : la première, parce qu'il supposa le boiihonime d'avoir la tète timbrée, TU son grand àgc, et qu'ainsi il pouvait fort bien no pas se souvenir du nom de l'étranger; la seconde, parce qu'il réfléchit que Uéroninio lui donnerait dos renseignements plus sûrs; quant aux autres, elles nous m.uiquent : le marquis pensa trop bas. Connue il s'éloignait, l'intendant s'écria : — On t'instruira an>si, chien d'Italien, vc;ulcur de gants uaiTumés, marquis d un jour!... Ne vient-il pas de tutoyer Bubert XIV... bien défendu toujours...

Le vieillard rcalra eu se frottant les mains, signe ordinaire de son COnieDlement.

Une dizaine de jours se passèrent, pendant lesquels rien de nouveau n'arriva, si ce n'est que le marquis était fort inquiet de l'absence prolongée de Uéronimo, sur lequel il comptait, ainii que Malliildc, pour avoir des renseigneincnis.

Le lecteur doit, s'il est raisonnable, sentir qne nous ne pouvons pas lui fournir à chaque p;ige des a;iiiaritioiis de juges; il faut suivre nos mémoires originaux. Nous convenons que, de nos jours, ces apparitions seraient chose très-facile, vu le grand nombre des magistrats et la malignité des temps actuels. Mais la iéodatité avait cela (Je bon qu'avec un ou deux prévôts on expédiait la besogne tout aussi vile que nous le pouvons faire avec nos télégraphes; les causes criminelles n'en étaient pas moins bien jugées, à quelques innooenls près; au lieu qu'aujourd'hui on ne coutlamue, à ce que dit le ministère public, juste que des coupables.

Au reste, le marquis de Moiiibard fut, selon notre manuscrit, trèsattentif auprès d'.Xuna. Un observateur du cœur humain aurait pu remarquer la difiéreuce qui existe entre les dilférenls caractères, en examinant les manières du marquis de Moolbard et celles de Villani : l'un exprimait un amour véritable, el l'autre des désirs et de l'ambition.

Le comte eut pour sa belle-sœur des alternions remarquables, par celte exquise délicatesse que possèdent les âmes soupirantes et mélancoliques. Anna eut bien à esuyer quelques froideurs de sa sœur ; mais elle en était bientôt consolée par l'amitié tendre d'Aluïse et pins encore par les soins assidus du marquis de Montbard. Bien que cctie visite d'Anna à Birague lui fût, comme on voit, très-agréable, il fallut songer à retourner au manoir paternel.

Ilepuis longtemps le comte et Aloise n'avaient été rendre visite au capitaine; ib saisirent dune cette occasion d'aller à Cbanclos ; quant à la comtesse, quoique son orgueil eût suffi pour l'empèeher de revoir une si modeste di'meure, elle paraissait redouter les souvenirs excités par les lieux témoins de ses premières amours ; ces lieux auraient Condamné sa froideur actuelle pour un époux qui lui avait fait tant de sacrifices.

Le comte n'admit pas Villani à la brillante cavalcade qui partit du château; elle était composée d'Aloise, d'Anna, du marquis" du Monibard, et des écuyers et piqueurs eu nombre suflibaut pour former la suite sIriLîcioi'nl indisiieiisable aux .Morvau.

Anna, tout <>q écoutant les galants propos du marquis, était fort embarrassée en pensant que cette troupe allait fondre sur Cbanclos, dépourvu de tout.

1^ conile était moins triste que de coutume ; il regardait avec attendrisscmenl sa fille et la charmante Anna, dont le calme et l'inuocentc lui rappelaieni une félicité évanouie sans retour.

Lorsque le marquis de Montbard aperçut les pigeonniers que le

compagnon de Vaiglc du Bcurn osait nommer des fortifications, il salua tendrement Anna, el revint sur ses pas presque aussi triste que le comte, et ce n'est pas peu dire : le manpiis avait de fortes raisons de chagrin ; il pensait à son peu de fortune, et à sa qualité de cadet d'une noble maison.

Or, un cadet, selon les sages lois du temps, devait toujours fc trouver d'un caractère assez bien fait pour regarder son propre frère partager, à lui seul, les successions, rccncillir, à lui seul, d'énormes substiiiilions; ledit cadet lu' devait jamais avoir ni faim ni soif: de plus, il ne devait pas ambitionner ropulence do son aine;

il devait ne pas chercher la forlniie par le commerce ; il devait

Que ne devait-il pas !... Du reste, il était noble, très-noble. Par compensation, sa prévoyante mère s'arrangeait toujours de manière u ce qu'il fût le plus bel homme de la famille ; ce qui motivait les tourlucuis que ces bonnes mères se doimairni pour parvenir à léguer de tels avantages à leurs puinés ; c'était l'cxeniple des l.uélus, des Maupiron, des Bi'llegarde, el tant d'autres qui parcoururent de brillantes.

carrières à l'aide de Lisez l'histoire et vous verrez que ces

dames avaient l'expérience des cours.

Voilà à peu près, lecteur, ce qu'était le marquis de Montbard : on voit ce qu'il pouvait posséder ; et pourvu qu'on se mette à sa place, on sera triste. Le moyen qu'un cadet pûl épouser une Cbanclos !

Eh bien ! voyez l'injustice des homincsl on a crié contre un ordre de choses aussi moral, aussi satisfaisant; un a eu un code; on a obtenu, à une grande majorité produite par les cadets, de succéder

par portions égales Mais la preuve qne l'csprit humain tend vers

la perfection, c'est que l'on coinnience à revenir de ces scandaleuses erreurs, cl nous ne jurerions pas que bicntôi, la le les

Ne sommes-nous pas de bons prophètes ?.

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