CHAPITRE VU
Un lapi.'i tout us£ couvrit deux escaliclles; U ne servait pourtant qu'.-iux fêtes solennelles. La Font.mne.
Le criminol, quelque airain qui cuirasse son ime, le regard Ibudioyaut de la vertu.,, il no peut le supporter...
Vicomte d'ARUscoonT.
L'odficier de Cbanclos, fermement décidé à obtenir une explication du vieillard, ne laissa |ia ^r que le nombre de jours nécessaire pour rendre la parole an blessé.
Un beau malin il entra dans la chambre de l'élranger : — Ah çà, mon vieux compagnon, lui dit-il, le temps est venu de s'expliquer catégoriquement. Tant que vous avez été étendu sur votre lit conum' une carpe pâmée, je ne vous ai point tourmenté; mais, aujourd'hui que vous commencez à jouer joliment des mâchoires (ce dont je suis bien loin de vous faire un reproche, grâce à Dieu !), je viens vous prier de m'expliquer ce qu'il y a de louche dans votre conduite, afin que je puisse afiirmer que jamais aventurier n'a été accueilli ù
Chanclos. — Me feriez-vous l'injure de douter de ma probité? —
Je ne dis pas cela, mais enfin on est bien aise de eonnaitrc qui on reçoit. Ecoutez donc, notre rencontre s'est faite d'une manière assez bizarre pour excuser les questions que je vous adresse. — Que désirez-vous donc apprendre?... ■— .le voudrais savoir comment vous vous appelez; d'abord, parce qu'il est désagréable de parlera un homme dont on ignore le nom, ensuite par les motifs que je vous ai déjà exposés. — Je me nomme Jean. — Jean tout court?. .. — Ajoutez, si vous voulez. Vaqué. —Allons doue ! vous vous moquez ; jamais honnête homme n'a porté un nmn pareil... Mais ce n'est pas tout, je désire encore savoir pourquoi un coquin d'Italien a joué du stylet avec vous?... Car enfin ce n'est pas le tout de recevoir un coup de poignard et de donner nu coup d'éjiée, il faut savoir pourquoi ou l'a donné ou reçu. — Mais vous qui parlez, capitaine, ne vous est-il jamais arrivé d'ignorer à qui vous dislribiiiez vos coups de sabre? — Si, parbleu! c'est là précisément ce qui fait le beau métier de soldat; il n'y a aucune gloire à se battre contre l'ennemi qui vous a offensé, la colère el la vengeance vous y portent tout nattn'elleinent ; mais tuer sans miséricorde un homme que vous n'avez jamais vu, et à qui vous n'avez rien à reprocher, voilà qui est admirable!... — lime serait difficile, reprit le vieillard d'un air soucieux, de vous dire aujourd'hui les motifs qui ont guidé mon assassin ; j'espère néanmoins les connaître bientôt. Quoi qu'il en soit, ajoiita-l-il lièiement, j'ose croire que ma parole doit vous suffire : je vous jure sur l'honneur, capitaine Maximilien de Chanclos, que vous n'aurez jamais à rougir de l'hospitalité que vous m'avez si généreusement accordée. — Je le crois aussi, quoique vous portiez un nom qui n'est guère noble. — Ce nom qui vous offusque tanl, capitaine, n'est et n'a jamais été le mien. — Pourquoi donc m'avezvous dit... — Parce qu'il fallait vous en avouer un, et que celui que je porte réellement ne doit jamais
L'IIÉRITJERI': DE DIRAGUE.
passer nifts lèvres... — Il n'est donc pas dans le dictioniiairo de la noblesse? deiiiantia naïvement rofficier de (;iianclos.
A celle (|iii''slioii les yeux du vieillard lirilleri'iit d'un feu extraordinaire ; r(iii,'ii(il d'iiii saiij; historique y [lariÈt eu Irails de flamme, et il aurait [iiob:il)lemeul éelalé si la |>ru(linee ne lui eût fait une loi du yilinee. — CaiMlaine, reprit l'étranger (piand il se fut vendu maître de son agitation, il n'est pas nu moi :el qui ne se glorili.it de porli r le nom de ma race, et le plus lier de la famille lllianclos tiendrait à grainl lioiuieur d'être ccuyerd'mi liunime de mon nom. — Par VaU/lc du Bcarn, s'écria l'oflieicr de (llianclos, les joues brûlantes diuilignalioii, je vonscliàiierais, vieillard, si vous n'étiez mon obligé'. —Vous me faites pitié, dit froidement l'étranger... — Corbleu ! maître Jean l'ûqué... — Paix ! Cbanelos, vous n'êtes pas .'■■âge, inlerronqiit le vieillaid avec un air de dignité qui papaissail naturel en lui ; ne vous mettez pas, par queUpie sottise, dans le cas de perdre la proteciioji que je sui-. dans l'intention de vous accorder. Le .service que vous m'avez rendu si noblement a pu effacer d'anciens et de nouveaux torts ; mais, croyez-moi, ciaignez de combler la mesure de rindiilgeiice. — Ce que j'ai fait n'a été guidé par aucune vue d'intérêt, ré|)inidit le capitaine avec une sorte d'embarras dont il ne put se défendre. — Cest parce que ji; suis persuadé de la bonté [le votre cœur, et des qualités vraiment estimables qui vous distin- [ïuenl. que je |)rétends niouvrir ù vous autant qu'il m'est possible de le fiire. Oui, mon cher de Cbanelos, je veux que vous deveniez mon conlidenl. — J'entends, reprit eu riant le capitaine, dont l'amonrpropre se trouvait agréablement flatté par les louanges de l'étranger, |e serai votic conlidcnt sous la condition que je ne saurai rien de vos secrets. Bel emploi, vraiment!... C'est comme un gn'.de sans commandement. — Cela est possible, Cbanelos, mais ce ne sera pas liu moins un grade sans honoraires. — Qu'entendez-vous par là '? s'écria liéieuient l'(iff/6ier deChanelos, dont l'orgueil se trouva blessé par l'idée d'honoraires. Coibleu ! qiuUpu^ noble que V(uis puissiez C'tre, un Cbanelos est trop bon gentillnunine pour se voir à vos gages. — Serez-vous toujours incorrigible, maudit soldai? — Ecoutez, monsieur Jean Fàqué, car enfin c'e^l le seul nom sous lequel je vous connais, je ue puis consentir à déshoiuircr mon éeusson. — 'Qui vous dit qu'on ait l'inlention de flétrir votre éeusson?... — Cette offre rt honoraires... — Vous m'avez mal compris. Quand j'ai parlé d'honoraires, je me suis servi du premier mot qui m'est venu à l'esprit, pour v(uis apprendre que vous pouviiz puiser dans ma bourse aussi souvent qu'il vous fera plaisir... Ne m inteironipoz pas ; je devine ce que vous pouvez avoir à me dire, et j'y vais répondre : quelque étonnant que cela puisse vous paraître, sachez qu'il vous est permis d'accepter sans honte ce qu'il est de mon devoir de vous ollrir. — Mais qui m'assurera, reprit le capitaine, qui flottait entre la crainte de déshonorer le nom do Cbanelos et l'envie d'améliorer son sort, qui m'assiu'era que je puis en bonne conscience... — .Moi, s'écria le vieillard ; moi, qui vous le jure sur l'honneur et par le grand Henri que nous avons servi lousdeux... — N'ajoutez rien de pins; je vous crois, et je suis prêt à tout accepter de votre main ; le nom de i'aigkdu Uéarn, mon invincible maître, lève tous mes scrupules ; ce nom illis're ne peut servir d'appui au mensonge. — Très-bien, mon ami de Cbanelos, voilà comme je vous veux...
L'étranger eoniniença à communiquer au capitaine les vues qu'il avait sur lui ; e'est-à-dirc, il lui expliqua ce qu il attendait de son amitié, sans toutefois lui donner la clef de ses projets ultérieurs.
Les deux amis furent inlerrompus par la voix aigre de Jeanne CabiroUe, qui cria à son maître, du bas de l'escalier, qu'un courrier du comte de Morvan demandait à lui être pré.^enté. Le capitaine descendit proinptement pour s'informer de la cause d'un message aussi extraordinaire. — .Abl ah ! c'est loi, Christophe? — Moi-même, monsieur le capitaine, le propre fils de ma mère. — Qu'y a-l-il de nouveau, mon garçon'?... — .Monsieur le capitaine, monseigneur m'envoie pour vous prévenu" qu'il arrivera ici demain soir avec mesdemoiselles Aloise et Anna. — Diable 1 diable ! dit le capitaine en se grattant la tête, je ne suis guère préparé à cette visite ; mais n'importe, Christophe, mon gendre et ma petite-fille n'en seront pas moins les bienvenus... Holà! hé! niailresse Cabirolle, courez au village, louez douze femmes, et mottez-vous à nettoyer la maison ; ce n'est pas pour dire, mais elle en a bon besoin. Toi, Christophe, retourne ver,- mon gendre, et dis-lui qu'il sera bien reçu sous le toit de mes pères.
Jeanne exécuta les ordres de son maître avec promptitude ; et une demi- heure au plus après le départ de Christophe, la plus grande activité régnait parmi les habitants de Cbanelos. Le capitaine allait çà et là donnant des ordres nombreux, qui malheureusement ne pouvaient suppléer à l'extrême pénurie des ressources. En vain le seigneur de Cbanelos s'avisa-t-il de faire deux lits d'un; eu vain dépouilla-t-il sa chambre pour meubler celle de son noble gendre... tonte cette industrie fut superflue ; il ne put jamais parvenir à compléter l'ameublement sliiclcment indispensable. Comme le pauvre capitaine se désolait en iongeant à l'alTront que la maison de Chancios allait recevoir, Félranger parut devant lui. — Eh bien ! qu'eslie, mon ami de Cbanelos, vous paraissez soucieux ? — J'ai sujet de
l'être, répondit le capitaine : figurez-vous, vieillard, que mon gendre le comte, ma petite-fille Aloïse, cl une suite, sans doute nonibreiise, arrivent demain soir ici, et rien n'est préparé pour les recevoir, ajouta-t-il en jetant nu regard de confusion sur tout ce qui l'entourait. — Je comprends votre embarras, capitaine, el j'y veux remédier. — Comment cela?... — En vous offrant ma bourse. — Vieillard !... vieillard !... qu'osez-vous dire''... — Est-ce là ce que vous m'avez promis, capitaine? d'ailleurs, n'cst-il pas ju-le que je vous dédommage des dépenses que je vous ai causées ju^^qu'à pré^enl, et que je vous occasionnerai encore par rintcniion où je suis, si vous le permettez, capitaine, de fixer en quelque sorte ma demeure chez vous? Enfin, avez-vous oublié ce que je vous ai dit, et ce dont nous sunnnes convenus ? — Un Cbanelos n'a que sa parole, reprit le capitaine, iiitéricurement chaiiné de pouvoir acce|)ter, sans compromettre l'honneur tb; son éeusson, les secours dont il avait le plus grand besoin; vieillard, j'accomplirai mes promesses... — C'est parler en homme d'honneur...
A ces mois, l'étninger, ayant remis dans les mains de l'officier de Cbanelos la longue bourse remplie d'or qui avait excité si vivement la convoitise du docteur Spatulin et de Jeanne (labirolle, s'éloigna, afin d'éviter au capitaine l'embarras que devait lui causer la circonstance présente. — Ventre-saint-gris ! s'écria le fier de Cbanelos en fiisant sauter la bourse avec 1 air de la ré ignation la plus parfaite, Vaigte du Béarn m'est témoin que c'est pour ne pas man(|uer à ma parole que j'accepte ce maudit or. —Holà!. . lié!... Jeainie Cabiiolle, venez ici, ma vieille... Ah çà ! dites-moi un peu quelles sont les provisions que vous avez faites?... — Hélas! mon cher maître! on a rassemblé tout ce qu'il a été possible ; mais c'est bien peu, monsieur, pour de si grands seigneurs. D'abord, je suis (l(■^cendue à la cave, où, à I aide de noire piquette, j'ai fait vingt bouteilles de vin, de huit qui nous restaient; ensuite, j'ai envoyé mon lils Barnabe tuer les deux lapins que nous avons lâchés dans le bosquet il y a quinze jours, afin d'en faire des lafiins de garenne , après cela, j'ai coupé le cou à notre vieux coq : il sera peut-être un peu coriace, mais l'appétit fait passer tout- Enfin... — Enfin, enfin, ma bonne CabiroUe, tout Cela est bon pour vous cl votre fils, je vous rabandonne de grand cœur ; quant à ce qui est nécessaire à la réception de mon gcniireet de sa suite, voilà de quoi y subvenir dune manière digne d'un Cbanelos.
Le capilaine remit alors à la vieille Jeanne un assez bon nombre de pièces d'or, en lui enjoignant de ne lésiner sur rien. Noire brave Cliandos avait paré à un inconvénient; mais il en existait un autre auquel il était bien plus difficile de remédier. L'argent pouvait procurer, dans un très-court espace de temps, les comestibles destinés aux nobles estomacs attendus; mais son secours devenait impuissant poiir réparer aussi promptcment les dégradations du manoir des Cbanelos. Dans celle coujonciure délicate, le capitaine trouva un admirable expédient. Ne pouvant montrer à son gendre un château décenunenl entrelenu, il résolut de le recevoir au milieu d'ouvriers de toute espèce qui dovaicut loi donner l'air d'un riche seigneur réparant sa demeure héréililairc.
Aussitôt que loigueil de noire genlilbomine eut trouvé le palliatif de sa misère, il dé])ê( ha liarnabé à Aulun, avec ordre de rauK>n3r le [sUis d'ouvriers (|u'ii lui serait possible.
Cette mission fut fidèlement renijjlie : dès le matin de l'arrivée du comte, le manoir de Clianclo.s fut bouleversé de fond en omble. Le capitaine, regardant avic coinphiisance le désordre qui régnait chez lui, attendit de pied ferme, en sifflant la l'anlare d'Henri IV, la noble compagnie dont il était menacé.
Elle arriva enfin, et avec elle commença le triomphe du capitaine; il jouissait de l'inquiétude d'Anna el des regards curieux de son gendre et d'Aloise. — Soyez le bienvenu, comte Mathieu mon gendre, et toi aussi, ma chère Aloïse... Finis donc, Anna, ou dis-moi, je le prie, ce que les coups d'œil mystérieux que tu me jettes signifient?... Vous me voyez, mon gendre, dans un grand boulevari ; il y a de quoi ; je fais restaurer le château de mes pères, et je n'épargnerai rien pour qu'il réponde à l'aucicnneté de ma race. — Jt; vous félicite, capitaine, et de vos plans d'amélioralions, et des heureux événements qui paraissent vous être arrivés. Vous savez qu'il n'a pas dépendu de moi... — Oui, comte Mathieu mon gendre, interrompit le capitaine... Biais, Anna, je t'ai déjà dit de lâcher le pan de mon habit... Elle ouvre des yeux comme si tout ce qui arrive ici était élonnanl... Oui, mon gendre, je sais que vous m'avez offert vingt fois votre bourse, mais vous devez vous rappeler que je l'ai refu^ée autant de fois... — Un peu brusquement même !... — Ça été à cause de votre femme, mon iniperlinenie fille. Quanta vous, c-mile Mathieu mon gendre, j'ai toujours eu pour voire caractère l'estime particulière qu'il mérite; je... Jlais je bavarde peiulant que le souper se refroidit : mes enfants, faites-nmi le plaisir de me suivre.
Le capitaine introduisit le comte et ses enfants dans la pièce la moins délabrée du château, où un souper au-^i délicat qu'abondant était sorvi. — Comte Mathieu, si je vous traite un peu sans façon, vous devez excuser un pauvre gcntilhoumie campagnard... une autre fois je ferai mieux.
IG
LIll'RITtÈRE DE BIRÂGUE.
En prono;-,Ç;iiit ces mois, un pauvre gentilhomme campagnard, Va figure de iliauclus peignail un orgueil qï'i ticmeiilait luiuu inonl ses paroles. Le eoiiite repanla Anna ei sa lille en souriant, cl Tlniporlance couiii|iie de son beau pèro parvint, poiidanl queliiucs inslanls, à éloigner les sombres idées qui le loiirni ■iiiaieni presque sans relâche.
Le lendemain de l'arrivée du romte, .\niia et Aloï,''e, se promenant hors des murs de t'.hanclos, fiireui aperçues par Jean l'àqur, qui s"arrêia pour les voir rire et fohUrer. Ayant quelque temps examiné leurs jeux, il s'approcha d'elles. — Heureuses jeunes lilles, leur ditil avec une sorte daiiendrissement, vous n'imaginez pas que le calme de votre vie puisse jamais cire Ironblé !... — Ah ! bon vieillard, répondit Aloise, parfois il existe des chagrins que toute la gaieté de notre âse peut à peim> ailénucr. Pourquoi avez-vous parlé de l'avenir? — l'auvre enf.i'.il ' s'écria l'in^nnu avi-r eoinnis'inu. seraistu destinée à racheterdu repos de ta vie le malheur d'avoir reeu le j(Uirdo la coupable Mathilde?... — Vieillaid.
je ne puis soufirir que vous parliez aiu»i de ma mère...
Moïse fut loin de prononcer ces paroles avec toute la chaleur qu'elle aurait pu y mettre. Elle n'éprouvait point la noble indignation qui brille l'âme d'uue jeune fille lorsque sa mère est calomniée devant elle. Cependant Aloîse avait le cœur le plus reconnaissant et le plus tendre:
sa conduite en pareil cas était la satire la plus cruelle de la comtesse.
— Paix ! paix ! jeune fille, reprit l'étranger; il ne t'appartient pas de m'adresser des reproches. Puis, prenant un ton plus gr.ive, il ajouta : Mon enfant, le temp:
lies épreuves arrive ; :.rme-toi de conr.igc, II, quelque malheur liont tu sois menacée, n'oublie pas qu'un être invisible, puissant <l indomptable veille sur tes de'txnées. — C'est 1juge du bal ! s'écrin Aloise avec un effroi involontaire: Oh! monsieur, daignez!...
L'étranger était dujù disparu ; un bois voi-iii le déroba proniptement à tous les regards. La rencontre du vieillard chassa les ris et les jeux:
il ne fut plus po-sihh; de penser à autre choie qu'aux dernières paroles qu'il avait prononcée?.
Llles étaient rassurantes; car, tout en annonçant l'approche du danger, elles promettaient les moyens de s'y sonstraire. Anna et Aloise rentrèrent à Chanclos avec un air soucieux qui n'échappa point au comte. Il jeta nii regard perçant sur les jeunes filles, et il crut reconnaître s-ur leurs vidages les traces d'une émotion extraordinaire. Tremblant pour le bonheur de sa fille, Mathieu renferma ses craintes dans son cœur : mais il se promit d'épier les actions des deux amies Les premiers jours qui suivirent la rencontre de l'étranger, Anna et Aloîse ne quittèrent |)oint leur appartement : le comte ne put ainsi trouver les occasions de s'instruire de ce qu'il désirait, et tremblait en même temps de le savoir. Le soir du quatrième jour, Anna et Aloî-e sortirent enfin de leur retraite, cl furent ^e promener dans le petit bisquit que le cajiitaine avait tenté vingt fois, mais inutilement, de décorer du nom pompeux de parc. Le comte résolut de profiter du crépuscule pour suivre les promeneuses sans pouvoir en être aperçu.
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11 se glissa donc, ;\ la faveur des arbres et de la nuit, assez près de la tonnelle où elles éiaieiii assises pour ne rien perdre de leur conversaiion. Le tiire et l'iiKiiiiéiude d'un père pouvaient seuls excuser une conduite que le comte eill été néanmoins morlifié de savoir connue de sa fille.
Il y avait déj:» «pu'hpie temps que Mailiicn écoutait l'entretien d'Anna et d'Aloise, sans y avoir encore rien déeonverl qui prtt motiver ses crninles, lorsqu'un léger bruit se fil entendre : le eointc prèla l'oreille, et aperenl un homme, couvert d'un grand manteau brun, qui s'avançait avec précaution, en regardant d<'rricre lui. Aussitôt que l'inconnu se fut assuré qu'il n'était pas suivi, il h;ita sa marche, l't entra brusquement sous la tomulle oii se trouvaient Anna el Aloî.^e. — .lenne fille, dii-il à cette dernière, ne manque pas de le iriinver ici dés que minuit sonnera ; ton amie peut taecompagner. Adieu; du cour;igi', iln courage, de la confiance, on tues
perdue sans re-sonrce.
L'apparition du virill.ard avait causé la plus grande surprise au comte et aux deux jeunes filles. Mathieu, lorsqu'il revint à lui, ne l'ut pas fâché, en y réfléchissant, ■- '; .' d'avoir laissé échap-
per l'inconnu, d'autant mieux qu'il lui aurait été impossible de s'assurer de sa personne sans paraître devant sa fille et Anna, chose qu'il voulait éviter. Enfin, il venait de former un plan dont il attendait le résultat le plus complet; il laissa donc les aeux amies s'éloigner tranquillement; et, aussitôt que la relraite d'Anna Il d'Aloise lui peimit lie sortir de son réduit, il se rendit en toute h:\te auprès du capitaine, et lui demanda un moment d'entretien particulier. — Capitaine, lui dil-il avec une agitation dont il ne put se rendre entièrement le maître, connaissez-vous un homme d'un ùge avancé, portant un large bandeau sur la moitié de la figure'.' — Ah, ah!
wîon gendre, je vois que vous avez rencontré mon ami l'Ours. — Estil votre ami? dit le comte rassuré; d'oii
vient-il, capitaine?
— .le l'ignore... — Que fait-il?... — .le n'en sais rien. — Quel est son état, son rang ? — Il ne me l'a pas dit. — iîon nom cnlin?... — C'est son secrel... — (,iiioi ! vtuis ignorez le nom d'un homme que vous dilcs votre ami?
— Oui, mon gendre... — Et c'esl votre ami ?... — Il me l'a prouvé... Vous êtes sîupérait, «ion ijendre ? Je conviens qu'il y a de quoi ; et moi-même qui vous parle, j'ai eu beaucoup de peine à m'Iialmuer au my.-tèrc qui environne mon hôte : mais, .njouta le bon gentilhomme cri jelaiit un coup d'iril de satisfaction sut Ihabit neuf qui le couvrait, je me sni> résigné à pion sort. Au surplus, comme vous paraissez avoir intéièt à connaître mon am< l'Ours, je vous iqiprendrai que le sohiiquel qu'il porte en ce moment est celui do Jean l'ùqué. — Jean Pùqué? répéta le comte... — Vous voyez, mon gendre, qu'il ne pouv;iit choisir un plus mauvais patron... Cependant il l'a fait, et c'est ce qui un; fài lie, car j'aime malgré moi ce diable d'homme. — Croyez-vons, capil;iine.qu'Aloï cetliii se connaissent.'...
— .le jurerais le contraire. I.'élr.ingcr n'e>t pas sorli de son app-irtemeiit depuic votre arrivée ici. — Je l'ai pi)ort:\nl vu ce soir au jaidin donner un rendez-vous pour minuit à ma fille et à la vôtre. — Cor-
rnÉniTiÈHE de niRAnuE.
bien ! non (fendre, prenez g.irdo à c^' qiio voii> iliies... l'urdoii ; je ne saviii^ |)a^<|ii II lût iinistiund iiii lioniMiede soi\ante-di\ nn^: VDvezvous, ce nicit m ;iljri'ii\ de rtmlez-vaus in'avail cliirioinié lui. ille... Ah ça, viius dites donc, mon qindrr, (ine le vicill.nd altiiiil nos folles à ininnit? — Oui. capilainr. — (,)iii lions cnipérlie de nous y tronverseii-oU-nient .' — C'est mon inleiilion ; mais je veux qn'.Vloïse ne puisse s'y rendre : il ne convient pas, capitaine... — Tiès-bicn pensé, mon gendre... Mais chnl '. voici nos enf.ials...
L'officier de (ihanelos eonliiiiia la conversalloii comme s'il entretenait le eonile de choses indiH'rrenles. et parla ju-qu'an moniiiii du soupir. Le repas fut assez triste, el per-onne, à rexcepiion du capitaine, ne (it liDiiiicur à la cuisine d.' niaÎM-esse Jeanne Cahirolle. Quand chacun se retira, le capitaine, suivant Aloise el sa (ille, les euleriiia adroitement dans l<Mir appariemeiit, pnis il redescendit Ironver le cmnte d'un air triomphant. — J'ar l'aifl/e du Béurn, mon gendre, dit-il eu abordant Matliieii, je jiiru que nos petites espiègles ne courront pas les champs cette unit. Les oiseaux sont renfermés, et je tiens la clef de la volière.
Le comte approuva la précaulion de son beanpère , et ils conviureiit ensemble de la manière dont ils aillaient se conduire. Mathieu, qui avait de fortes raisons pour dé-ii er que personne ne fill témoin de la conversation qu'il se proposait d'avoir avec l'inconnu mystérieux, qui paraissait connaitie les secrets de sa famille, pria le capitaine de le laisser pénétrer seul au jardin.
L'officier de (llianclns consentit à cet arrangemeut, suus la condition expresse qu'il se tiendrait à la porte, prêt a y pénétrer au moindre bruit. — Ce n'est pas, mon gendre, ajouta le bon de Chanelos, que je soupçonne mon umi l'Ours d'une inleutio;i coupable ; mais qui rail si l'on ne se sen pas de son déguisement pour tenter quelque noir d^ s sein .'... Uans tous les cas, mon Henriette et moi ne pouvons gâter aucune affaire.
Ce qui fut convenu fut exécuté. Avant niinuii, le comte se rcndii sou^ la tonnelle iiuliquée, et de Cli;iucIos se pla";a eu sentinelle à la porte du jardin.
Le comte, plongé ^.^
dans les plus tristes réflexions, ailenditlétrau-
ger vainement près d'une heure. II commençait à craindre que le capitaine n'eût f.dt quelque coup de sa tète, et il allait s'él lisni r en maudissant la vivacité de sou heau père, lorsqu'il aperçut l'homme au manteau brun s'avancer précipitannuent vers le lieu où il se trouvait. —Je vous ai fait alleudre, mes enfants, dit le vieillard en entrant dans la tonnelle; vous avez prudeuimeut agi en ne vous décourageaui point. Aloise, ajouia-t-il en s'approchant du comte, qui, favorise par robscurilé de la nuit et du manteau qui le couvrait, pouvait passer pour sa fille Aloise, je viens te sauver; tu ne dois point repondre des crimes de Mathildeet de...
Le comte ne permit pas à l'étranger d'achever ; il se jeta sur lui, et. le saisissant par le bras : — Fourbe insigne, lui cria-t-il, tu vas payer de ton sang tes audacieuses calomnies.
A l'artinn, à l'aspect du comte, I inconuu panil éprouver une agitation e\ir.iordiiiaire ; mais, se remeitant bientôt, il s'écria : — iîi- 1G2
sérable! éloigne-toi!... — Tu sais mon secret, dit le comte on mcuaçaiit I étranger de sou poi.L'nard... qu'il soit enseveli...
Eu ce lUDineiit, la cloche l'élée do village voisin soiiiia une heure — Enlends-tu dit le vieillard, eiilend -tu '?...
La foiidie éclatant aux pieds du comte ne lui eût pas causé une plus grande terreur. Il làelia le bras de l'étranger, et tomba sans c ■n-
iiaissance Le poignard du comte s'éeliippa de ses mains- le
vieillard s'en saisit et s'éloigna avec précipitation.
— Parla corblen! mon gendre me fait monter une rude facii' '^* dit l'oflicier de Chaiiclus en agitant violemment ses pieds et ses b;is engourdis; où diable a-t-il été s'imaginer que mon ami t'OursaU u la fantaisie de se mnifondre à pareille heine?... Le boidiomoe compte ses éciis sans doute, car je vois encore de la lumière dan^ sa chambre. Tout en parlant ainsi, le capitaine abrégeait l'eniiui de la faction par les fréquentes accolades dont il honorait sa gourde.,!
A la fin, impatienté de ne rien entendre, il se décida à entrer dans le jardin. Le premier objet qui s'offrit à ses reyards fut son gendre étemin par terre. Le Iroid l'aura saisi, se dit-il en le relevant : aussi quelle folie de s'exposer à rbinnidité sans une bontK; gourde pleine d'eau-devie ! ça ne m'est jamais arrivé depuis que j'ai l'honneur de porter le casque.
Cesréllexionsn'empôehaient pas le capitaine di' secourir son gendre ; il lui ('r.ijipa dans les main, lui lit avaler deux grands verres d'eau devie, el parvint enllu à le faire soriirdesa profonlie léthargie. — J'aurais dû vous prévenir, mon gendre, de ne point braver le froid de la nuit sans une gourde comme la niienne: j'espère qnunc autre fois... Mathieu ne répondait rien. Ses yenx fixes, ses membres roides, elle claquement de ses dents, anuonçaienl une stupeur horrible. Enfin il sortit de cet étal affreux, el, se dégageant brusquement de-, bras de sou beaupere, il courut à l'écurie, où sellant lui-même xm de; chevaux, il s'éloigna à toutes brilles de Chanelos. — Comte Mathieu, mon gendre, s'écria le capitaine qui arrivait alors, écoutez donc ce que j'ai à vous dire; un cavalier pnideiil ne doit se. jamais mouler à che-
val ayant Icsioniac vide ; c'était un des principesde V aigle du Dénrn, mon ini-in«6?(! maître, jamais je ne m': n suis écarté... Mais, bah!... il ne m'écoute pas... rentre sat»/-gfrii.' j'ai grand'penr que le comte Mathieu, mon gendre, ne soit devenu fou. En prononçant ces paroli's, le vieux genlilliomme, les mains croisées derrière le dos, s'achemina philosophiquement vers la salie à manger.