CHAPITRE VIII
Le cœur d'un criminel ne fut jnmnis tr-inquillo. Des soucis déviirants c'est l'cloinel asile. Bori'.oo, tragédie.
Le cheval du comte l'emportait avec une effrayante rapidité : au bruit de sa course, que Mathieu trouvait encore irup lente, on eût
LTifiRITIl'RE DE mR\GUË.
dit qu'il partnçt^nii la terreur de son maîire Celui-ci. osant à peine jeter nu reg.iril fui iif ^u^ l.i eani|i;igue. siuilil.iil oraiudre de rtMieouln>rd,'S loniiiius de son désordre el de son épuuva'.ite. Eu iffel, sou riclie manteau vert était froissent lerui par la terre huuiide... el sa frai>e cliiffiiunée d'un seul e6:é; la main ipii tenait la luiile n'avait pas de gant; ses croix d'ordres, liri-ées par sa cluile, iiionlraii ni à quoi tiennent les prandeni-s humaines; enlin. s-ou cordon lileu se Iruuvail bizarrement passé an cou de sou cheval : la clirouique observe que ce ne fut pas la première bète décorée... Les serfs ({ui li availlaienl n'en saluèrent pas moins, eu osant ;'i peine reg;irilcr le wr maître; mais nous n'avons jauiais pu dé!ermin(r (pii. du cheval ou de l'homme re^ul ces re>p<'<i-. .M.ilgré leur prufoude Immiliié, ces inaininort:ibles eurent la hardiesse de fiuiuer des ciuiiecUins sur cette Courte matinale ; car il ét;iil à naîlrc (pi'uu gianii seigneur éveillé ait passé à une heure si roluriére el diuis un p.ncil él;il
Enlin, le comte est dans la longue iiveuue de mui clialcau ; Il fiiil. il court, il vole; moins il ie>le d'esp.ice à parc(uirir. plus il vou(lr;iiièiieà Birague. tant est gr.inde sa frayeur !,.. Ses écuyers et s;i suite ékiiiul semés i;à et là sur la roule, mais a une lre>-graiidc dislance de Irur suzerai;!. Chri-tophe ramassa le grand collier de l'oidie de S.iiiu-Micliel ; el Robert a soutenu jusipi'à sa nvui qu il l'avait es>ayé... Oh! si Robert XlV vivait de no> jours, et (pi'll vit laul de viliius déc(M('S à ju>ie litre, disent-ils, il n'e>t p.is initirudenl de pré umer qu'ij mourrait de chagrin en s'éeriaut ; — 0 51;i;liicii Xl.lVllevera levé la tête:... Il n'y avait peut-èlre pas une ininule tpie le ponl-levis dit
chÂleau était" ab.dssé, lor.-que le comte y enira à hriile al);iilue Il
s'anête au grand escalier... A ce bruil iu-olilc, le palelrenier, à peine levé, sort des écuries, et reste stupéf.iit en voyant le cliev:il de bataille du comte ar.iver seul, sans e-corle, el couvcit d écMine. Le couile en était déjà descendu, et montait rapideiiicnl les marches do marbre : il pariourl à grands pas les galeries, frappe brusquenu'iil A la porte de rappariinient de Malhil'le : elle était ouverte ; il ponrsuil san> V prendre garde... 11 entre... Les fenêtres de la chambre ét:iient fermées; une lampe prêle à s'éteindre éclairait faiblement; la comtesse au lit achevait un rêve pénible. Qu'on se repré-enle son e froi quand, éveillée en sursaut, elle aperçut son mari pâle, ég;iré, hors d'haleine, et dmis un désordre que le icllet de la lumière mourante rendait plus elfravaut encurc...
Elle le recomml trop bien dans cet étal, qui lui rappelait une époque fatale!... Elle s'y «loil encore, el. c(uuMie tenuiiianl son rêve, elle lui dit d'une voi\ sourde eu lui tend, ml la main : — Eh bien I est-ce f.iit? m'avez-vous méiiiée?... Le comle se promenait à pas précipités; il s'ariêle devant le lit. — Mathilde !... Mathiliiel... — l,tu'avez- Tous, monsieur le comte? répondil la comtesse en reprenant le cours de SCS idées. — Malhildc, nous sommes perdus!,.. — (Jue ditesvous'?... — Il e\i^te ini lémoiu rcdoulable qui possède notre Lital secret "... en un iushuit il i)eul nous accuser, nous traîner devant nos juges, flétrir notre répulaliou et l'honneur précieii'c do ma race!... Que devieudrai-je alors '... mon crédit à la cinn- s'écroulera devant le seul soupçon d nu tel crime, cl mes amis... s'il m'en reste. . Ah I comuienl nous soustraire à celle boute inévitable?... — En s'cntparant de cet homme, en s'as^^nraut de sa discréiion. — Par quels movens.'... — La tombe est profonde!... elle cs-l silencieuse! — loiijiior» du >ang! dit le comte. — La première goutte en attire un fleuve... Mais quel est cet homme? quel est son nom? ajoula-l-elle vivement. — Je l'ignore. — L'avez-vous vu? — Sa figure élail voilée. C'est chez votre père que je l'ai renconiré... cette nuit !... — Mon père teraii-il donc insiruil? — Non. — Ce mystère!... V(Uis me faites frémir!... Sur qui peuvent tomber nos soupçons?... — Ecoutez, Maibilde, dit le comte en saisis-anl fortement le bras de la corniesse, ce ne peul éire la viciime, ni;i main ne porta que des coups trop assuré-.!... Ici Morvan couvrit son visage de ses deux mains, pour cacher ses pleurs. — Oui, coiitinua-l-il, nous lavons vu e\h;der son dernier soupir sans aucune pitié ! .. — Allez-vous retomber dans vos sombres rêveries? elles sont inutiles; vos regrets ne nou.-> sauveront pas; examinons plutôt sur qui peuvent se fixer nos soupçons... Serait-ce le duc de Chaiiny?... il habitait Dirague à celte époque... — H en p.irtit subitement, dit le cuinte ; et, auianl que je me rappelle, il éUiit triste el silencieux. — Mais encore, quel indice, quelle preuve ?... — Que sais-je, Mathildc .' il peul avoir soupçonné notre •»rime; le meurtrier porte sur son front un signe inelfiçable!... il T'ut avoir fouillé la tmdieel reconnu Iccorp^deson ami... N'est-ce pai loi qui la-- traîné vers sa fosse?... — .Moi !... s'écria la conile^se avec une espèce d'horreur; c'était la lâche du meurtrier!... — Malheureuse ! va~-tu nier ta part du forfait?... dit le comte en délire et d'une voix menaçante — Je le prendrais plii:ôt à moi seule, ré.pliquat-elle froidcminl, si je pouvais par ce moyen vous ôler vos remord>!... te que nous avons fait, ne de\ions-nous p;is le f.ure? Si je m'éionae d'une cbosc, c'e>i que ce soit vous qui v(nis eu repentiez .'... — Oui, je m'en repens; et quand ce ne serait pas p;ir vertu, je pleurerais encore un pareil crime !... .Mad:une. qm-ls fruits en ai-je recueillis?... de bien amers. — IJiie vos reproche^. niiiM>ieur le comte, ne s'aelressent piinl à moi : je saurai, s'il le faut, sauver cet Lonueur des .Morvaus, eu me déclaraut l'auteur du forfait; et puis-
que je ne suis plus pour vous celle Malbilde de Chanclos si lentlremeni aimée, je vous niniitrerai dn moins (pu' je sais avoir le ciiui:içe d une cointCNse de Morvan. —Malbilde!... — Allez, rcprilelb' lieremenl, allez. mon--ieur le comte, allez ver cr des larmes inuiiles; et moi. que ce crime régarde seide, je vais eu assurer l'impunité... Si, malgré mes efforts, je trouve la honte cl le trépas, vous vivrez, vous!... et ce ne sera pas vous qui aurez recueilli les fiiiits les plus amers!... — i\!;ilhilile, dit le comte forlemeut énni, ces reproelies, tout cruels qu'ils sont, |)ourraient raelieler bien des loris, si li: cuMir les dictait... mais il ne s'agit pas de tout ceci: songi'on^ à ce qu'il faut... — 11 f;iut, reprit la comtesse, s'assurer de cel Innnnie my,-.lérieux, et je croirais assez que c'est notre ancien cliiipcl.iin, dont le frère est main'enanl si puissant auprès dn cardinal, sous le nom du père .loseph Nou^ ne r;ivons pai^ vu depuis dix-scpl ans ; cet inconnu du b.d Ini ressenilibiit par la démarche, la voix, l.i l;iille... Ilepi'udant. dil-elli' en se r^qipelant ce que Villani lui av;dl promis, je m'étonne qu'il puisse êlre à Chanclos.. Mais enlin, que ce soit le chapel.iin. le duc de Channy, ou quelque autre plus puissant encore, sove/. silr (pie dims peu j'en serai maîircsse ; et pour iion> convaincre que la viiMime fnt ensevelie, j'irai moi-mèinc, si vous craignez d'interroger son tombeau, j'irai voir sa cendre et disperser celle |iousslère ;iccn>alriee!... — La disperser, Malbilde! la disperser!..,
le conile sortit, et se relira dans son apparlcnienl, plus tronblé, plus sombre (pie jamais. Aux cris élerneU de son coair se joignit des lors l;i (T.iinle de la ju-tice humaine; et s'il voyait d'un C(">'é l'écliafiiiid, le parlenienl assemblé, sa Limilli' déshonorée; de laiilre se di'convraii le tableau sans cesse présent de la prot'nndi nr de l'enfer et de la vengeance divine... Enteud;int un grand l)inil de chevaux dans les cours, il s'avança vers sa croisée, croyant déjà que les archers venaient le saisir; mais c'élaieul les gens de sa suite, cl sa nile Aloï^e qui descendit légèrement de cheval, appuyée Mir Itidiert, qui regardait avec sati>faclion ce qu'il ap|iel;iill:i (lein- et l'ornement de son intendance .. La ecunlesse, conslernée de ce (pie son noble époux lui avait appris, se leva précipitamment sans soigner sa parure; et, saisissant l'inslanl du déjeuner oit elle fut seule avec Villani, elle lui dit avec un air indifférent :
— Cher niiiiquis, avez-vons vu votre Géronimo? Voici bien du tenq)-; qu'il est :ib~ent de Biraguc? — J'ai grandpeur, comtesse, que le (b(')le n'ait élé ini'né loin par cel inconnu ! m:\\> il n'aura pas pu le ni.inipier. — L'ineonuii, marquis! il esta' hanclos...
En hiissani (■( baiiper ces paroles, elle se nionlil les lèvres de dépil, connue un joueur qui fait une f.iule. — Ali ! vous vous trompi z s.ins doute, car alors Géronimo serait revenu... En aebevaiit ces mots, l'Ilalien épi;iiten souriant le visage de l:i conilesse, pour y découvrir les senliincnts qui la faisaient parler. Malbilde iiflecta un air de légérelé. el. pinir détourner la ciniversalion, elle Ini oflrit quelque ( liose. Mais Villani reprit : — N'ai-je pas aperçu le comte rentn r ce iiKilin? Il était eu dés(udre et sans suite; qui donc Ini a f.iit ipiilter Clriuelos si précipitainmenl et d'une telle manieie? — Il ne m en a rien dit Ne vous a-l-il pas vue? La comtesse embarrassée ré|)ondi! : — Viuis connais-czl humeur biusque du capilaine; je présume qu'ils auront eu... quebpie... querelle — Ne disicz-vous p;is. charinanle comtesse, que I inconnu se trouvait à (!banclo>? — Eh bien?— . Ab! je voulais être sur qu il vous en ( ût iusirnit, pour y diriger Géronimo, car cet honnne parait connaître les secrels de bien du monde. — Vous me scmblez curieux de vous eu emparer; je suis cnebaiitde qu'il ne soit pas hors de nos domaines; vous pourriez satisfaire vos dé-irs. — Mon seul désir est de vous venger!...
Malbihh; se leva mécontente de sa tentative, el VilLmi lui donna le bras, l'cnsifs tons les di'ux, ils s'arrêièrent par distraclion, en sortant de l'unli(|ne salle des gardi'S, sur le v:islc et lungmliipie perron qui se trouvait an milieu de la f.içade intérieure dn clialean.. Or, le lecteur s;inra i]n'il v avait (l;\ns le domaine de lîiriigne plusieurs succursales dont lannK'iiiiir dn comte se trouvait èlre le mélropidilain en forme d évèipie. En effet, les grands supports de la féodalité av;iieul bien soin de la religion, sans trop en praiiqucr les belles maximes. Dans ces lemjis d'heureuse el de sainte mémoire, le liant et puissant seigneur s'asseyait à l'église dans nu f.inlcuilde velours avec des coussins à glands d'or, placé juste en face de celui qu'occupe le* prêtre pendant les armisiiciîs du saint sacrifice. Là le messire, séparé du contact ro'nrier de la chrélienlé, adressait ses nobles et f.islueuses prières à l'Eleniel, qui sans doute se levait pour les écon . 1er, comme cela se prali(pie ili^ polcntat à polenl;it; jiisqne-là rien de mieux... Mais ce n'est pas tout; lorqiie l'on encensait, on faisait une pari d'encens bien fumant, bien bleuâtre, bien odorant, pour l'hunihle créature qui crevait d Orgueil et de coiilenlemeul d'être eu pi(pieniipic avec Dieu. Savez-vous, cher lecteur, que c'est nu bien friand ri'g.il que de rencens?en avez-vons goilté?... Ilél.is ! c'est une denrée bien rare, c'est un mels dn bon vieux teiniis, un plat de nos ancêtres; on ne sait plus raccoiumodi^r; on préfère la cuisine ministérielle à celle de l'église!... 0 temps!.., ômœurs!... espérons qu'on y reviendra.
Vu la bonté, le gortt exquis dn ce mets divin, ne vous étonnez pas d'apprendre que Robert allait tous les diin;iiicbes faire la recette des
r;nr:RiTiKRE de dirague.
iQ
Coups fVonconsnir de siicciirsnle on siircnrsalo, rt'ni|ilir le beau fauteuil doie, s y carrer, el legarder avec dédain les corvé:ifcles, en aspirant, par représentation, celle jolie luinée lli)berl avail raison ; ii"e^t-ee pas ini revenu bien clair el bien pal|ial)le'.' De plus, il s'assnrail de la piété des vassaux : il in^slail |fcrliculièremi'nt pour que les curés les retinssent dans une hounéle serviltule, el (pi'on leur inculquai dés l'enfance qu'un mainmorlable n'élail rien. Ccpendanl le di^iie iniendant ne les lyraimisail pas; il avait pour eux celte pitié qn'inspiii'nl les èlres faibles.
N'oiililiez pas, lecleur, que la comtesse el Villaiii sont au perron» s'exainiiianl l'un l'autre comme deux armées en présence, ou coninideux loiirbes qHi s'es>ayeiit, pendanl que le serviteur des Morvaiis, en grand costume d'intindanl, revient par l'avenue du clià'eau en récapitulant ses coups d'encen-^oir, car il en avait vraiineiil bien plus que sou inailre. Les curés, voulant se coiicilii'r lamilié de ll'ibiTt ipii les pavait, il épargnaient pas l'eiicet^s, et priaient prnptrr Ihiherlum qiiartn-decimum intendantnn Miitlici XLVI, comitis Morroni. (Yqui le mettait au\ anges célaii-nt le-- s(hIs mois latins qn il se lïil f.iit cxpli<|ui r. Hoberl donc cheminait en badiiiaul avec son liàloii d'ébéne el d'ivoire aux armes des Morvaiis, il suivi de Cliiisioplie, qui porlail le l'.iruissien de son cliet'. loi-sqn'il riili'ud un chariot derrière lui.
— Ah ! ah! te voilà, bonne paie d'Ilalie? — SI, signor. — Eh bi(M)! qu'as-ln donc, roturier d'en deçà les monts? comme te voilà pâle et défait ! — Mon bon signor, dil Géronimo d'un ton patelin, j'ai é!é allaqiié par un brigand. — Comment ! des brigands? apprenez, monsieur tiéionimo, que depuis mon inleiidance II n'y a eu que trois voleurs sur les terres de monseigneur, el c'était, si je m'en souviens, sous Mathieu XLV : je les lis pendre de concert avec mon prévôt; c'é'ait ma première exécution juridique. Depuis, rien de pareil n'est arrivé dan^ la comlé... On a bien pendu des vilains par-ci par-là, alla qu'ils n'en perdissent pas l'habitude... .Mais des biigandsl par saint Mathieu, les vassaux soni Irop heureux, el la religion, la morale et le bon sensdomiiienl trop ici... Je viens d'en avoir la preuve !... Allez compter à d autres vos lariboles; vous croyez-vous en llalie'? est-ce qu'on fléirii comme ça un pays que j'admini^tre? — Mon bon signor rud)'.'ri, je n'en ai pas moins reçu un coup dépée, el je serais mort sans les braves gens qui m'ont secouru. — Oh ! je l'avons trouve, nionsieu" de Uobirl. quasiment tout peodu à un arbiC ~ Pendu, mon brave! dit Robert en lançant une œillade de satisfaction au charretier p(pur son de Hiiberl; e^l-ce bien vrai.'
Cénuiimo, tout cmifus, se plaignit de ses souffrances, cl cria d'un ton si dolent, que riiiteiidant s'anêla par comp;issio:i. Pendu ! pendu I répéta-t-il toul bas ; un coup d'épee ! c'est un genlilhomme qui l'aura chàiié; car j.imais un vilain n'osa porter d'éçéi;... Mais, repiil-il toul haut, que f.dsais-tu donc pour avoir é;é traité de cetti^ manière'?
— Mguor... je... Haye... baye... — Au surplus, lu n'es pas noble, tu n'es pas de France, lu n'es pas de la comté, lu n'es pas mort,... lu ne peux te plaindre.
Eu (levisani aiii-i, le convoi enlrait dans la cour, el Tarrivée de (jéroiiimo mit lin aiu regards d'ob;ervation et aux mots à double enlente que l(î marquis el .Malhilde ^c lançaient : ils se devinèrent l'iiii l'aiiire.— Géronimo n'a pas été heureux, car il paraît blesse, dil. la comtesse en s'en allant à sa toilelte.
L'es mois, prononces avec une intention trop marquée, augmentèrent les soupçons de Villani.
— Holà, fainéants! s'écria Robert en entrant, venez donc, au lieu de re>ter les bras croisés, transporter ce vaurien-là... Allons, i^brislophe, regarde bien la corde qui l'a P:':m1u...
Le marquis suivit Géroiiimo à sacbaii:bic, elTIuand ils furent seuls:
— Eh bien ! maladroit, lu as manqué ton coup .' — Nenni , signor ; n'ayant pas jugé à propos desavoir ce qu'était cet bonnèle homme, pui-qu'il connaissait nos gants parfumés, je l'ai poignardé; mais il m'en a coulé cher... — Imbécile; il est à Chanclos": au surplus, tu as bien fait. — Comment cela? — Oui , il y a du mystère ici , je présume que cet étranger les tracasse plus que nous îl est heureux que lu ne l'aies pas tué; d'ailleurs je ne te l'avais pas dit. — Ah ! par saint Janvier! j'ai la conception facile, et vous nie l'avez bien à peu près ordoimc. — Quoi qu'il en soit, il faut être rétabli promptemeni. Je le donne trois choses à observer : V épier le comte et tacher d'entendre ce qu'il se dil à lui-même, car il n'a pas des vapeurs pour rien.
— Le vieux Ilobert, monseigneur, paraît en èlrc instruit : si vous saviez comme il plaint sou maître, el comme il le regarde avec des yeux qui semblent dire : Je connais ton mal!.. — Ab"! bah! c'est un nidoteur qui a perdu la lèie. — Signor, c'est un fin renard; il est loujour.> sur mes épaules. — Dref, (ieronimo, tu auras en second lieu à t'en aller bien déguisé à Clianclos. — Oui, pour m'y faire éventrer par ce diable incarné. — Eh bieu ! j'irai inoi-mèmc pour surprendre le honbomme et connaître adroitement ce qu'il sait en m'insinnanl dans sa conlianee; mais lu auras soin désormais de me servir à table pourm'évilcr la peine d'examiner le visage du comte el de la comtesse quand je leur lancerai des demi-mois jetés au hasard. Il faut en finir, épouser au plus tôt la dona, et surtout la cassette el les boimeurs qui me revi.'iidront de cette alliance. — Oui, c'est là l'essentiel. — La découvert^ Ut -.e mr-Mère pourra nous être fort utile;
on ne cache que des choses honteuses cl criminelles: une fois maiire de lenr secret, la jeune béiilière sera le prix de mon silence. — (ju'y a-l-il donc de nouveau, pour vous faire soupçonner tout cela? — Le comte est revenu ce matin de Chanelos timi effrayé , il a couru éveiller la comtiîsse; je les ai entendus se parler très-haut, et Maibiide vient de m'assurer qu'ils ne se sont rien dil. Elle paraissait vouloir me sonder, me ccnifier quelque chose, cl n'avait pas le regard franc... Alerte, alerte, Géronimo ! lu m'as découvert des choses plus cachées, et dans celte affaire il s'agit de toute notre fortune ; c'est notre espoir... car, si dans un mois je ne suis p'is à l'autel... adieu . •En disant ces derniers mots, le marquis sorlil du comble oîi était logé son digne conrnleol, <■! ronniie il (li'seendait le grand escalier de marbre pour gagner le m gnilique salon où les sons harmonieux d'une harpe anminçaienl la pr(>seuce d'Aloï>e, il l'ut témoin de l'arrivée de son rival, ei put juger de la dificullé ipi'il aur;iit à triompher de l'anionrde la jeune lille, en eoniemplani l'air noble, ouvert, et les manièn-s du chevalier d'Olbreuse.
Adolphe avait dix-huit ans; sa figure gracieuse, et d'une forme Irès-régnlièro, annonçait une âme franelie el loyale; ses grands yeux noirs biillaient de tout le feu du jeune âge; il était monté sur un cheval superbe, qu'il maniail avec adresse; son costume relevait encore sa bonne mine. L'ample collerette, dune blancheur éclatante, qui tombait sur ses épaules en laissant voir son cou, était un ornement alors en usage : elle cachait la naissance d'un manieau court richement brodé qui descendait aux genoux. Son jusiauc(u"ps bien serré, boulonné par le milieu, faisait paraît re sa belle taille. Une écharpe brodée par Aloie lui servait de ceinture; enlin, son haut-de-chausse, taillé à l'espagnol, avec les bouffants el les enjolivements voulus par le bon goùi, complétait une parure qui certainement n'aurait pas éié ridicule sans la poinie élancée qui s'avançait en se recourbant du bout de ses bottes. Les corn bes de fer que décrivent les palins de iioj jours ne sont rien en comparaison de celles des souliers que portait Villani, qui voulait renchérir sur la mode; mais nous devons convenir que les pointes de d'Olbreuse étaient dans les justes borui.s que tout homme sage met à l'exiravagance des modes.
Adoljihe avait au menton, selon la coulume du temps, un petit bnuqu( t que nos lecteurs appelleront r.\)cimpériale mi uneroi/rt.'e. suivant leur opinion personnelb!, déclarant ici que nous nous servons du terme qui ne blessera point la troj) chatouilleuse oreille du ministère de nos jours. Deux belles plumes blanches flottaieiu sur le chapeau du jeune chevalier, et le monticrenldeloin au fidèle inlendiiii', qui l'aida à descendre de cheval, en admirant l'espoir de la famille et le fulur Malhieu XLVIII. — Merci, mon bon Robert; qu'y a-l-il de nouveau? Où est Aloïse?... mon oncle? Et. sans atleudre la réponse de l'intendaiil qui ouvrait déjà la bouche, il s'élança vers le perron, car les sons de la harpe de son amie avaient déjà frappé son oreille. — Voilà des maîires pour qui l'on se ferait tuer, dit Robert en conduisant lui-même le cheval par la bride...
CilAPITUE IX.
Il s'iipproche île lui d'un air civil cl len'Ipfi, Nommez-moi votre fils, que je sois voiru gemlre.
Ancienne ballade.
- Arrivé à la porte du s;>lnn, d'Olbreuse Tenir' ouvrit doucement, et apcrçul sa jeune cousine le dos tourné cl la tèie penchée sur sa harpe, dont elle lirait négligemment quelques sons plaintifs qui se mouraient en vibrant. A l'aspect de cet ensemble noble el si touchant, il allait laisser échapper une exclamaticm d'admiration et d'amour, lorsque Aloïse. relevant sa tête, se mil à préluder ; puis, d'une voix doi'ce et tremblante, elle chanta une romance (jue d'Olbreuse n'oublia javiais; bien qu'elle ne soit pas un chef d'œnvre. nous |irometions d'en donner un jour copie à nos lecteurs. Une chan-on, même manvEise. lorsqu'elle est composée pour un gentilhonime, devient un monument . Ires-curieux. '
— Ciel ! d'Olbreuse ici ! s'écria Alo'isc... Elle se leva vivement. — ' Que tu arrives à propos!... — Pour rassurer la jalimsie... n'est-ce pas?... — Curieux!... méchant!... .Mais il n'est plus temps de plaisanter... Mon ami, de graves malheurs nous menacent. — Cimnnent cela? — Villani m'aime. — L'aimes-lu? — Je le déleste. — Alors que me fait son amour?— Mais, Ailolphe, ma. mère en est engouée. — Qu'elle l'épouse... — La bonne folie !... En aitendiail, la comtesse lui a promis ma main. — J'ai la parole du comte. — Mon père lui-même ne peut-il pas changer? La c<»intesse est si adroite et a tant d'empire sur lui !... — Pas plus que l'honneur, j'espère. — Mon Dieu, Adolphe, cimmie vous êtes tranquille I on dirait que vous vous !iK|uiéirz peu de me perdre. — C'est que j'ai un excellent moyen pour empêcher ce malheur. — Lequel mon ami? — D'abord , j'irai trouver b' comte; je lui rappellerai noire amour, sa parole; enfin ce que je iuis. et ce qu'est ritalien Villani.— Ensuiie?...— Ensuile,.. je l'aiieiidrirai, ci