ARGO^^' LE PIRATE
h vérité quand on me la dcmandora. — Ma lâche ne sera que plus ilifiicile, du Cliarles, mais j'espire... — Tu espères, Cliarlcs?... Ali! lu me rends la vie!... dit Annclle.
Chaque jour Auuelle viul le matin et s'en retourna le soir. Vernyel ne parut pas une seule fois; car, aussitôt qu'il sut que son ami était emprisonne, il repartit avec Jeanueton et on ne le revit plus à Valence. Charles, de son côté, s'occupa entièrement de l'affaire de sou cousin, et ayant reçu l'ordre de se rendre à C*", où il était nommé avocat général, il envoya sur-le-champ sa démission et s'inscrivit comme avocat à la cour royale de G*".
Aunclle, ne voyant pas le danger imminent, et d'ailleurs ne pouvant se persuader que les crimes d'Argow fussent aussi grands qu'il le faisait souvent entendre lui-même, redevint, au bout de quehiues jours, ce qu'elle avait toujours été, c'est-à-dire qu'elle ne s'occupa qu'à combler d'amour et de recherches son mari, dont la sublime résignation, le calme et la fermeté la rassurèrent. Klle reçut de beaucoup de personnes des marques d'intérêt, car généralement on la plaignait.
L'alT.iire fut instruite avec une célérité et une activité extraordinaires : cependant l'éloignement de tous les témoins à citer, qui se
trouvaient pour la plupart à A y, à Aulnay-le-Vicomle et à Vans-
la-Pavée, tous endroits situés dans le département des Ardcnucs, fit qu'il s'écoula encore deux mois avant que l'affaire ne filt portée au trilunal terrible du jury. Les magistrats qui composaient la chambre d'accusation étaient tous révérés, et quand on apprit qu'ils avaient décidé que M. de Durantal serait mis en jugement, la ville de Valence fut plougée dans l'étonnement, et les campagnes au milieu desquelles Annclte et son mari avaient exercé leur bienfaisance active furent frappées de terreur, de façon que celte cause devint l'occupation de tout le pays, et l'on sait que les Méridionaux ne s'occupent pas d'une chose à demi.
M. Bagder, le préfet, était tellement connu pour être l'ami intime el dévoué de M. de Durantal, qu'il reçut sa deslilulion, quoiqu'il elît agi avec finesse pour conserver sa place au moment où il pouvait sauver son bienfaiteur. En effet, il avait affecté la plus grande horreur pour lui, et avait pris des mesures si sévères, que l'on commençait a l'accuser dans le public ; mais cette conduite n'empêcha pas que l'on nî crût pas, dans une semblable circonstance, devoir lui confier le soin d'administrer le département au milieu duquel on allait juger son ami intime.
nientùt la cour d'assises fut convoquée, et il vint de Grenoble un conseiller de la cour royale pour présider. L'affluenee fut extrême à Valence, et la curiosité publique était excitée au dernier point. On prit même des mesures envers la foule par qui Ton présuma que la talle des audiences pouvait être envahie, et l'on réserva des places pour les personnes de distinction. Les avocats réclamèrent même leurs bancs, car ils étaient intéressés à la lutte qui allait s'engager. En effet, Charles avait fait preuve du plus grand talent pendant le temps qu'il avait exercé les fonctions de procureur du roi, et son histoire avait couru la ville : on connaissait sa haine primitive pour M. de Durantal, son amour pour sa cousine, et l'on savait que c'était lui et mademoiselle Sophy qui étaient la première cause de l'infortune de M. de Durantal.
D'un autre roté, M. de Ruysan était l'adversaire, l'ennemi avoué de Charle-. L'affaire de M. de Durantal paraissait peu douteuse; conséquemment la lutte entre ces deux talents devait être très-intéressante. 11 est vrai de dire que la noble conduite de Charles et son refus de la place d'avocat général à C" lui avaient conquis tous les sufi'ragcs et lui faisaient pardonner les torts qu'il avait eus envers son cousin, alors qu'il était procureur du roi.
£nfiu le jo;;r de la justice humaine arriva pour le criminel, et le premier jour, en présence d'une assemblée immense, les juges parurent sur leur tribunal, dans une salle majestueuse. Un grand crucifix était placé au-dessus du président, qui, entouré des juges, se trouvait en face du public. Les jurés étaient placés à droite, et le prévenu à gauche; le procureur du roi, M. de Ruysan, était presque à côté d'Argow, que des gendarmes gardaient à droite et à gauche, et Charles n'était séparé d'Argow que parla boiserie de l'espèce de stalle dans laquelle se trouvait l'accusé.
Quand Argow parut, tous les regards se portèrent sur lui avec une espèce d'avidité, et cette vue produisit dans l'âme des spectateurs des sentiments divers. Cette figure avait contracté un tel caractère de sublimité et de grandeur, il régnait une telle sérénité sur ce front où jadis brillait une énergie si sauvage, qu'il fut en un instant l'objet de la faveur générale. Les femmes surtout, connaissant par la voix publique la concorde et U: bonheur qui régnaient dans soii ménage, et la grandeur qui éclatait à Durantal, lui tenant compte enfin du dévouement profond d'Annette, furent influencées en sa faveur par son seul aspect. Le hasard avait voulu que les seules croisées de la salle fussent du côté des jurés, ce qui faisait que tout le jour tombait comme un rayon du ciel sur l'accusé, et qu'aucun des mouvements de sa figure ne pouvait échapper à ses juges. Au milieu du public privilégié on remarqua un homme debout contre une croisée; il observait les jurés, qui attendaient le choix qu'on allait faire d'eux, et il ^S observait avec l'aitealioD do tigre , »od regard Oie et perçant
parcourait l'assemblée, et principalemcnl les magistrats, avec ime curiosité sauvage. Cet houune, fortement contracté, soul'fr.iut, pale, abattu par de grands travaux et des souffrances physii|uc>;, était Vernycl!... Sa figure animnçait une grande douleur et de grandes résolutions.
Lorsque les jurés furent choisis, que les récusations furent exercées de part cl d'autre, Vernyct r'emniqua chacun des diiuzi' jii'^es que la société donne aux criminels, el il sortit. Tout le ninmli' él;uit a-is-is, le président ouvrit la séance et les débats, recomuiauda le plus graud silence, cl un greffier lut l'acte d'accusalion.
Nous allons en rapporter succinctement les principales circonstances, afin que le lecteur soit au fait de ces débats, et nous lui éviterons la prolixité nécessaire de l'acte, qui tiendrait trop de place dans un moment aussi critique.
« Di'iiuis longtemps, y était-il dit, les puissances nnriiimes de l'Europe avaient été instruites de l'existence d'un pirate nonuné Argow qui iul\>lait les mers d'Amérique. »
A ce nom, il y eut un iiwuvement dans l'assemblée.
« Il était signalé à tous les gouvernements, et l'on savait que ses pirateries avaient commencé par ranéantissement d'une fioite espagnole qui faisait voile pour Cadix. Ce pirate était uêi contre-maître (le la frégate \a Daphnis, coinmaudée en 18.. par !\I. le mar(iuis de Saint-André, contre-amiral au service de France, el qui s'y rendait pour recevoir les ordres du gouvernement. Argow avait soulevé l'équipage et s'était emparé du vaisseau après avoir déporté M. de Saint- André el les officiers qui lui étaient restés fidèles, et l'on remarqua que de tous ces officiers déportés sur un rocher stérile, M. de Saint- André seul a reparu en Franco.
« Longtemps tous les gouvernemcnls, effrayés des pirateries de ce brigand, s'étaient concertés pour s'en emparer; mais son habileté, sa valeur, le dévouement de ses compagnons, le firent échapper à toutes les poursuites. 11 vint un jour échouer sur un ■ côte aux Etals- Unis, et, envoyé à Cliarlestown, il y fut cond.imiié à mort; mais, s'élant rendu utile à l'Union par la vaillance de ses iroupcs, il obtint sa grâce.
« L'immensité de ses richesses lui fit penser à jouir du fruit de ses crimes. 11 vint en France, décidé dès lors à vivre dans le repos, et, se fiant à son opulence et au geme de vie qu'il adoptait, il espéra demeurer impunément sur cette teire hospitalière.
« 11 y aurait vécu, en effet, si la Providence n'avait ordonné qu'il se trahirait lui-même par de nouveaux crimes.
« En 181.., Argow, qui, depuis son retour prenait le nom de RIaxendi, avait acquis plusieins terres, el noiammenl la terre de Duranlal. Un de ses amis, nommé Vernyct, sur la complicité duquel la justice n'a pas obtenu assez de preuves pour le faire paraître à eôlé d'Argow, avait acheté, soit pour le compte de son auii, foit pour le sien, une terre très-considérable à Vans-la-Pavée. Slonseigueur l'évêque d'A...y en po;;sédait une voisine de celle de Vernyct. et les appartenances de ces deux propriétés étaient tellement encadrées l'une dans l'autre, que Maxendi et Vernyct se rendirent exprès à A. ..y pour acheter la propriété de monseigneur l'évcque d'A...y.
« Monseigneur était le frcrc de M. de Saint-André, el ce dernier veiuiit de rentrer en France, cherchant sa fille unique qu'Argow avait enlevée à Paris et retenait prisoruiière dans son château de Vans, espérant épouser la fille de son ennemi, et l'obliger ainsi à se taire, si par hasard il revenait.
« Lorsque Vernyct et Argow se présentèrent chez monseigneur d'A...y, ils revirent M. de Saint-André, qui, n'écoutant que sa vengeance et la juste indignation que lui inspirait la vue d'un si graud criminel, envoya sur-le-champ chercher la gendarmerie pour le faire arrêter. Ce fut alors qu'Argow-Maxendi découvrit à son ancien chef la situation de mademoiselle de Saint-André.
« Le danger pressant dans lequel était sa fille obligea M. de Saint- André à différer de livrer aux lois son ancien maielot jusqu'à ce qu'il lui eût rendu sa fille, que ce dernier menaçait de la mort.
« Après cette entrevue, M. le marquis de Saint-André fut trouvé mort, el dans la nuit Argow partit. »
Voilà les faits principaux, cl maintenant commence un autre ordre de faits. , ^ .
« Argow avait intérêt à commettre ce crime, et les faits suivants vont établir sa culpabilité .• • . *
A ce moment, l'auilience fut interrompue par un incident singuliei qui donna lieu d'ariêler la lecture de l'acte d'accusation.
ARGOW LE PIRATE.
M. (le Rabon. qui était elipf du jury, se leva et interpoUa airiM le présidonl : — Àlon^ieur h; prosideat, une pcrsoiuie que je ne pourrals désigner, et qu'aucun de mes collègues n'a vue, vient de lancer sur notre ial)le une note ainsi conçue :
<! Si .M. de Durantal est condamné à mort, le chef du jury et ceux des jurés dont la voix aura clé contraire à l'acquitlemenl périront, eux et leurs ramilles!... »
M. de R.ibon remit la note au président, et M. de Ruys-in fit sur-lecliamp un réquisitoire auquel la cour obtempéra. M. de Ruysan sortit pour faire conuneucer li s poursuites sur cet attentai, l'un des plus graves que l'on puisse commettre conlre les lois du pays. L'audience fut iroublée, et l'on clicrcha vainement l'auleur de cette menace, car Jcanueton, mise avec élégance, et placée auprès des jurés, ne fut rcroMiuie par personne pour la .leannelon qui gardait des cbèvrcs à Durantal. et c'ciait elli; qui, par le conseil.de Vcrnyct, avait jeté ce papier sur le bureau diN jwré>. Ce petit m inége l'ut favorisé par l'attention générale qu'oxcilail la lecture de l'acte d'accusation.
Après cclti' longue interruptiiiii, le grcflier continua :
Il .\rgo\v avait intérêt, repril-il, à comnicttre ce crime, et les faits suivants établissent sa culpabilité.
« Monseigneur l'évéque d'A...y, soupçonnant de ce crime le pirate dont il avait entendu les menaces, et voyant son frère mort, fit appeler la justice, et l'on examina avec soin le carps du contre-amiral.
« 1* On découvrit que la mort lui avait été donnée violemment, mais sans lésion, car son sang avait été décomposé par l'effet d'un poiso!) subtil et d'im poison végétal qui ne laissait aucune trace. Cependant on découvrit à l'artère du bras une piqûre, et les médecins n'hésitèrent pas à déclarer que celle piqûre avait entraîné la mort subite.
« 2° En dépouillant les chairs avec précaution autour de celte piqûre, on apcreut un fragment de deux lignes environ de hauteur et d'une finesse imperceptible qui se trouvait dans la plaie. Les médecins, munis de ce résidu dune substance inconnue, l'ont introduit dans le corps d'un chien, qui, à l'instant même où le fragment eut pénétré le tissu d'une veine, expira sans convulsions et sans agonie.
« Alcrs les recherches les plus minutieuses eurent lieu, et l'on vit sur le parquet les traces des pas d'un homme qui serait sorti par la cheminée. On examina la cheminée avec soin, et l'on reconnut, aux traces laissées dans son ))assage, qu'un homme s'était introduit par le tuyau de celte cheminée : fe faîteau en avait été démoli, et les débris s'en trouvèrent dans la cour.
<t Dans le jardin, on découvrit des pas d'bonlme imprimés sur le sable, qui, par l'effet du hasard, avait été ratissé dans la journée, et la mesure, la description minutieuse du pied, soit en allant, soit en revenant, a éié prise.
« En examinant le haut de la cheminée, on découvrit un crampon de fer, il était neuf, et une marchande a déclaré en avoir fourni sepi, dans la soirée pendant laquelle le crime a été commis, h un homme (l'une taille moyenne, et elle a désigné Argow. On a en effet retrouvé les sept crampons sur la muraille de l'hôtel qui donne sur le jardin.
« La femme qui tient l'auberge où Argow était logé déclara que ce dernier avait été absent pendant une partie de la nuit et précisément à l'heure à laquelle le crime a été commis.
« D'après ces renseignements, on poursuivit Argow, qui se faisait appeler Maxendi ; mais les recherches furent vaines, parce qu'il sut se soustraire à toutes.
« M. de Durantal a, au moyen d'une épingle formée par une arête de poisson, fait expirer un taureau furieux dans son parc ; le fait a eu deux témoins que les liens du sang écarlenl de cette audience ; mais l'on a raconté ce fait à toute la viîle de 'Valence.
« La bague qui contient cette arme redoutable a été saisie sur lui au moment de son arrestation ; celte épingle venimeuse est cassée à sa partie inférieure ; le fragment trouve sur le corps de M. de Saint- André s'y adapte cxactemeiit; la couleur du poison dans lequel elle est trempée est uniforme dans le fragment ei dans l'épingle, et une foule de témoins reconnaissent M. de Durantal pour l'homme qui vint à A. ..y.
(1 11 y a identité dans la trace des pas observés à A. ..y et dans la forme comme dans la dimension des chaussuies de M. de Durantal, etc., etc., etc.
« A ces causes, » etc..
Cet acte d'accusation était dressé et sif;nc par le procureur général de la cour royale de G..., sans nulle participation du parquet du tribunal de Valence
Le lendemain, la séance fut ouverte dès le matin : l'affluenco était ÇBCore plus grande que la veille. Ou commença par l'appel des témoins.
Sur la liste, mademoiselle Sophy se trouva l'un des derniers, et elle était, au moment où l'interrogatoire commença, placée entre le bureau de M. de Riiysan cl le tribunal de la cour.
— Comment vous nommez-vous? demanda le président à Jacques. Il se leva et répondit : — Je ne m'appelle ni Argow ui Maxendi;
j'ai pris le nom de Durantal, parce que je iiossédais cette terre, et qu'en effet je n'ai aucun nom propre... je m'appelle Jacques...
A ces niDts, mademoiselle Sophy jeta un cri perçant ; elle regarda aycB la plus grande anxiété le prévenu et tour à tour le président du tribunal; puis elle parul en proie à un profond accablement.
— Où cics-vous né'?... demanda le président à Argow. — A Durantal, en ITSii. — Où est la preuve de cette assertion.'...
Jacques (il parvenir au iirésidenl un vieux parchemin, et mademoiselle Sophy y ayant jeté les yeux s'écria d'une voix altérée : — Mon (ils!... oli! j'ai livré mon fils!... Elle tomba, privée de sentimniii; en tombant, sa tète porla sur le coin du bureau des juges, s'ouvrit, et le sang jaillit pre.'^quesur la robe du président.
Elle était morte autant par la violence du coup que par l'Iiorrible révolution qui s'était faile en elle.
Cet évéuemenl causa une sensation extraordinaire, et sur-le-ebanip Charles s'élança vers mademoiselle Sophy, et, s'assuranl qu'elle n'existait plus, s'écria :
— Cette mon subite, messieurs, nous prive d'une des plus fortes preuves eu notre faveur; car vous ignorerez à toujours si cette demoiselle n'a pas eu deux enfants q-iii se ressemblassent tellement que les crimes de l'un pussent être aitribués à l'autre. Je prends acte do ce moyen à l'instanl même, pour faire voir qu'il enlrail dans notre défense avant révénement même, mais la cause présente des moyens de défense qui ne nous l'auraient fait employer que comme surcroit..
Celle obsiivalion de Charles produisit une grande impression.
En ce moment, le président de Valence, pâle et en proie à la plus vive agitation, déclara se récuser; sur un mot qu'il dit au président de la cour, cette récusation fut admise, et ces événements, en plongeant l'assemblée dans l'incertitude et dans l'effroi, aiguillonnèrent vivement la curiosité publique. La séance fut longtemps interrompue, car il fallut enlever mademoiselle Sophy. Enfin, le président, que cet événement avait, comme tout le monde, visiblement ému, reprit l'interrogatoire de l'accuse.
— Reconnaissez-vous celte bague pour vous avoir appartenu? — Je l'ai portée pendant longtemps... répondit Jacques. — Avez-vons servi sous M. de Saint-André? — Oui, monsieur. — Faisiez-vous partie (le l'équipage de la frégate la Daphnis? — Oui, monsieur. — A quille époque? — En ISO.. — A quelle époque rentrâtes-vous en France?
— En 181.. — Avez-voiis connu mademoiselle de Saint-André? —Oui, monsieur. — Est-ce vous qui avez été à A. ..y, chez monseigneur l'évéque, dans l'intention de lui acheter sa terre? — Oui, monsieur lo président. — Eu quel temps? — Je ne saurais, eu vérité, préciser l'époque de mon voyage.
Celte réponse causa un vif plaisir à Charles Servigné.
— Avez-vons vu M. de Saint-André, le contre-amiral, à A. ..y? —
— Oui, monsieur le président. — Etait-ce le soir ou le matin? — Le soir et le matin : je le vis deux fois. — Messieurs les jurés, dit Charles, remarqueront que l'acte d'accusation ne mentionne qu'une visita. — Quand êles-vous reparti d"A...y? — Quelque temps après avoir vu M. le contre-amiral. — Etes-vous resté, tout le temps qui s'écoula eulre votre visite et voire départ, à l'Iiôtel d'Espagne, où vous logiez ?
— Non, monsieur. — Qn'avez-vous fait pendant ce temps?
Ici Charles se levant brusquement dit au président : — Monsieur, je m'oppose à ce que mon client réponde ; car il avouera que pendant ce temps il a tué M. de Saint-André, et son aveu ne peut servir en rien, les lois n'admettant point l'aveu du prévenu, ou il gardera le silence et niera, alors de toute manière la question est inutile : il vaudrait mieux nous demander surle-ehamp : Eies-vous coupable î
Le président se tut, mais M. de Huysan s'écria dune voix sévère :
— Eh! depuis quand s'élève-t-il du barreau une voix qui impose des lois au pouvoir qu'a le président de diriger les débats ?0n vous interroge !... gardez le silence si bon vous semble ; ne l'avez-vous pas gardé pendant toute rinslruction ? — Nous en avions le droit, répliqua Charles. — Eli bien , usez maintenant encore de ce droit sans dicter des lois aux magistrats qui connaissent leurs devoirs, et à qui, vous, monsieur, avez moins que tout autre le droit de les apprend! e!
— Je n'insisterai pas, dit Charles, sur ce que cette réplique a d'insultant pour moi; une seule chose ici m'occupe et me passionne, c'est 1 intérêt de la défense. — Accusé Jacques, d'où teniez-vous celte épingle ou celle arête de poisson ? — D'un chef de sauvages de l'Amérique septentrionale. — Avez vous été arrêté à CharlestowQ et condamné comme pirate? — Oui. - Je ferai ob-erver, dit Charles, que l'acte d'accusaiion n'a fondé en rien sa sévérité sur les prétendues pirateries de l'accusé. — Aussi, reprit le présidenl, ne fais-je celle quc-tion que pour établir l'idenlilé que vous annoncez vouloir détruire. — N'est-ce pas avec celte épingle que vous avez tué récemment un taureau dans le parc de Durantal? — Oui, monsieur le président. — Le chef de sauvages qui vous remit cette arête empoisonnée en avait-il pluiieui^? — Je 1 ignore, mais il est probable que,
ARGOW LE PIRATE.
connaissant le secrol du poison dont ollc était impréçrnôo, il pouvait on préparer de soniblables à VdlmUé. — Des {;eiis de votre é(juip;\^e ëliez-vous le seul qui jiossédassiez une icUe arme ? — Je l'igiuirc.
— Avez-vous communiqué seul avec ce clief? — Non, monsieur. —
— Etiez-vons plusieurs de votre équipage .'—Oui. — En est-il revenu beaucoup eu France avec vous?— Tons ceu^ qui éeliappérent aux combats livrés devant Cliarlestown pour en faire lever le siège revinrent avec moi en Franco.— Pourquoi, après avoir fait un éiablissement aussi considérable que celui que vous fondâtes à Vans-la- Pavée, n'y étes-vous plus retourné après le meurtre de M. de Saint- André? — Los cireonslanecs qui se sont succédé rapidement pendant deux ans et mes relations avec la famille Gérard ne me l'ont pas permis, mais je n'aurais jamais craint d'y retourner. Au surplus, cette terre n'est pas ma propriété, elle appartient à l'un de mes amis.
— N'avez-vous pas été arrêté à Auluay-le-Vicomle?— Oui, mais co ne fut pas comme criminel : je fus l'objet d'une méprise. — Alors ,
pourquoi offritcs-vous cent mille francs et les donnàtes-vouspourvous échapper? — Parce que je voulais être rendu à Paris au plus tôt, et le ciel m'est témoin que ce n'était pas pour échapper à desdangers; quant il l'offre que je fis d'une sonmie de cent millj fr.\nc;,cllecsl expliquée par ma grande fortune et par mon empressement de me rendre à Paris.
Ici le président fit rép.mdre du sable dans nncpartiede l'encciuie, ordonna à Jacque-; d'y marcher, et pria les jurés de voir la trace des pas et la marque des jiieds d'Argow. Le greflier mesura exaciement les dimensions de ces vestiges, et l'on passa à l'audition des témoins.
Le premier fut la maî- Ircsse de lliôicl d'Espagne, à A.. .y. Elle dé-' clara qu'elle reconnaissait parfaitement Argow pour le voyageur qu'elle avait logé à l'époque indiquée par l'acte d'accusation. — Combien de temps a-t-il dertienré dans votre hôtel ? — Un j'jur et la moitié d'une nuit. — Vous devez avoir apporté vos livTes , et 1 vous pouvez préciser le jour de son arrivée'' demanda le procureur du roi.— C'est, ditl'hô'.csse, le 25 octobre 182..
— Messieurs les jurés remarqueront , reprit M. de nnysan, que c'est le jour de la mort de M. le marquis de Saint- André, car on s'aperçut de cet assassinai le lendemain malin, à six heures.
Le témoin interpellé ne put pas affirmer à quelle heure et pendant combien de temps l'accusé fut absent.
La senante de l'auberge, interrogée, affirma qu'on avait amené des chevaux de poste à une heure et demie du malin et que l'accusé était dans sa chambre à une heure précise.
Oa lui demanda quand il ét;iil sorti ; elle répondit qu'il était sorti à huit heures du soir pour aller à l'évèché, et qu'il était rentré une hfure après, mais qu'à compter de cette heure elle ne pouvait pas affirmer l'avoir vu sortir ; cependant une circonsLance qu'elle se rappelait fort bien, c'est qu'il sortit trois inconnus de l'appartement de l'accusé, et qu'à une heure du malin il s'était trouvé dans sa chambre sans qu'on l'eût vu ren'.rer. — La porte de l'hôtel était donc restée •uverlQ'. — Oui, parce que nous avions beaucoup de personnes qui
devaient partir. — Avail-il l'air agité? demanda Charles. — Non, ré- [londit la servante, il paraissait fort gai.
Une marchande de ferraille à A. ..y, déposa que l'accusé, qu'elle reconnaissait sans peine, d'autant plus que quand on Pavait vu une fdis on ne devait pas l'oublier facilement, était venu dans la soirée du 25 oclcibie 182.. pour acheter des crampons de fer. — Comment avez-vous pu le reconnaître ? demanda Charles; vous avez, selon l'avis de plusieurs personnes, riiiibilude de vous tenir dans une arrièrebnulique, et vous n'éclairez jamais votre magasin. — Ce fut, dit-elle, à la lueur du réverbère... — Messieurs les jurés, dit Charles, jugeront jus(pi'à quel point on peut croire à celle déposition si importante pour nous, car le réverbère n'est pas en face de la boutique... — Le réverbère est-il en face de votre boutique ? demanda vivement M. de Ruysan. — Pas tout à fait, répondit-elle. Ici le président déclara aux jurés que Pétai de maladie dans lequel
se trouvait M. l'évéque d'A...y,lecaractère dont il était revêtu, et ses fonctions, n'avaient pas permis qu'il vînt faire une déposition orale , mais qu'on avait dressé à A... y un procès-verbal de son témoignage, et le président en donna lecture.
Celte pièce était tout entière favorable au système de l'accusation, et monseigneur rapportait un propos d'Argow ann(mçant évidemment l'intention qu'il avait de se défaire de son frère le marquis. Une foule d'autres témoins, mais dont les dépositions offraient peu d'intérêt, furent entendus, et bientôt la série des témoins à charge fut épuisée : on commença à entendre les témoins à décharge.
Le premier fut M. Bagder, l'ancien préfet de Grenoble, qui déclara que le H octobre, à minuit, M. Maxendi était chez lui à Paris el avait assisté à un bal qu'il avait donné le soir du mêmejour. Celte importante déposition fut confirmée par douze lémoins , personnages marquants qui avaient assisté à ce bal el qui reconnurent M. de Durantal.
Trois domestiques et le concierge de l'évèché, tous au service de M. l'évéque d'A...y, déclarèrent que, sur les neuf heures ou neuf heures et demie du soir, un inconnu , mais qui certainement n'était pas Argow, s'introduisit à Pévêché en se faisant conduire avec un gros paquet que l'on crut être celui de M. le contre-amiral, dans la chambre même de M. le marquis de Saint- André.
— Oui de vous l'a introduit? demanda M. de Ruysan. — C'est moi, réiiondit le valet de chambre de M. de Saint-André. — L'.avez-vous vu sortir? demanda M. le président. — Je l'ai reconduit jusqu'à la jiorlc des appartements. — Concierge, demanda le président, avezvous vu sortir cet homme parla porte de l'évèché? — Oui, monsieur. — L'avez-vous vu rentrer? deniaiida Charles. — Je ne saurais répondre avec certitude. — La porte de l'évèché reste-l-elle ouverte habituellement? — Presque toujours. — Etait-elle fermée alors? demanda le président. — Je crois pouvoir dire oui, si ma mauvaise mémoire me le permet. — Dites oui ou non, répliqua Charles. — Je ne saurais, dit le témoin. — A quelle heure cet homme est-il entré? — H était neuf heures el demie. — A-t-on délait le paquet qu'il portait? de-
Le greffier, le garde cliamjNjtre cl l'ouvrier. — l'agc 37
AP.r.OW LE PIRATE.
mnnda le présMlfnt aux Irois ilumesiiques snccessivemeiit. — Oni, moiisifiiir, répondit le valet de chambre; il contenait des tflVts, des papiers, des chlflons qu'on ne tarda pas à brûler, car on vit bien qui! c'était par dérision qu'on avait apporté ce paquet. — Faites le portrait de celui qui l'apporta. — Il était petit, gros, et avait l'air (•tranpir : j'aflirmc celte partie de ma déposition. — Ciminieiil étaitil li:il)illi> .' — Cro-sieremeut; il portait même des souliers feirés.
Ir i Charles, faisant observer que la liste des témoins à di'i liarge était épuisée, présenta à la cour une demande.
— Messieurs, dit-il, nous avons un témoin à produire, mais notre devoir n'est pas de poursuivre des coupables, et je n'ai d'autre but que le salut de mon client. Je demande donc si la cour trouvera bon que nous fassions intervenir une personne obligée de garder l'anonyme, mais dont la seule présence peut faire arriv"er à la découverte de la vérité. Nous demandons qu'il lui soit permis de se reiiriT sans qu'elle soit poursuivie, du moins à l'instant même ; sans cela, nousrenonccrionsà l'introduire.
' M. de Ruysan s'opposa foriement à un acte aussi insolite, et dit que toutes les formes judiciaires rejetaient cette étrange proposition ; mais le clicf du jury ayant déclaré que là Ci)nscience des jurés exigeait que la personne fût admise, la cour, après avoir délibéré, permit à l'avocat d'introduire le témoin. Ace moment un homme d'une taille énorme fendit la foule, arriva devant le président , et , posant sur le bureau une épingle absolument semblable à celle qu'on avait saisie sur Argow, il s'échappa sans qu'il fût possible de le retenir.
• Cette scène se passa avec la rapidité de l'éclair, et Charles ajouta :
— Monsieur le président, et vous, messieurs les jurés, vous jugerez jusqu'à quel point nous sommes embarrassé , lorsque nous vous dirons, sous la foi du serment, qu'hier une lettre anonyme que voici ( et Charles la déposa sur le bureau) nous offrit, sous la condition que j'ai eu l'honneurde vous exposer, de faire arriver sous les yeux du tribunal la principale pièce de conviction. J'ai répondu , comme la lettre me l'indique, de vive voix, en entrant àl'audience, que j'acceptais la proposition qui m'était faite, et je jure que j'ignorais comme vous ce qm devsit en résulter.
La séance fut levée, et toutes les circonstances de ce procès extraordinaire, parmi lesquelles la dernière n'était pas la moins remarquable, aiguillonnèrent vivement la curiosité publique.
Parmi les juges, les jurés, les avocats, dans l'assemblée entière, personne n avait pu seulement entrevoir l'être extraordinaire, qui semblait être sorti de dessous terre et s'être envolé ; car la foule étonnée avait a peine gardé le souvenir de l'empressement avec lequel elle s était rangée en haie pour le laisser passer sur le geste dont elle avait subi la puissance et l'autorité.
Le lendemain fut attendu avec d'autant plus d'impatience qu'il était vraisemblable que les plaidoiries auraient lieu et que la nuit le jury prononcerait son arrêt. Une muliitude de paysans étaient venus des environs de Durantal pour apprendre le sort du bienfaiteur de la contrée.
Annetie ignorait tout, et passait ses jours dans la prière et dans l'attente.
Il cria : — Ami ! — Page 43.
Le lendemain, la place sur laquelle est située le Palais de Justice était envahie par la foule, qui se précipita dans la salle des assises
aussitôt qu'elle fut ouverte. L'accusé excita, quand il parut, un murmure de faveur et d'intérêt qui prouvait bien que les assistants ne l'avaient connu qu'à Valence ou à Durantal. Il était toujours le même, calme et d'une douceur qui n'avait rien d'affecté ; ce jour-là même rien n'annonçait en lui l'incertitude cruelle qui devait l'agiter, ses traits étaient reposés, et l'expression du bonheur les animait, car il sortait de sa prison, où Anueite l'avait comblé de mille preuves d'un amour qui grandissait dans l'infortune. En ouvrant la séance, le président fit passer aux jurés la seconde épingle qui avait été apportée la veille d'une manière si extraordinaire sous les yeux de la justice, et elle fut trouvée exactement pareille à celle que portait Argow, le fragment s'y rapportait également; de manière que, pour le moment, l'on n'apercevait aucun indice qui pût faire penser que l'une plutôt que l'autre eût donné la mort à M. de Saint-André.
Après avoir demandé à Charles s'il n'avait plus aucun témoin à faire entendre en faveur de l'accusé, le président donna la parole à M. de Ruysan pour soutenir l'accusation; mais ce dernier, par un adroit artiliee, déclara qu'il s'en tiendrait à une réplique quand l'avocat de l'accusé aurait parlé, parce que l'accusation n'était que trop prouvée par les faits; que, pour lors, il se contenterait de paraphraser en concluant à la condamnation d'Argow. Un sourire de dédain parut sur les lèvres de Charles. Il se leva, et, en ce moment, le plus profond silence s'établit dans l'assemblée. Tous les yeux se tournèrent sur l'avocat, qui semblait être le centre de toutes les pensées de cet immense auditoire. Charles n'avait ni notes ni livres, il était seul debout et en quelque sorte sans armes devant les juges qui allaient prononcer sur le sort de son cousin. Jetant alors un coup d'œil plein de confiance sur les jurés, il parla ainsi d'une voix assurée :
(I Je n'en appellerai pas, comme on le fait, à voire sagesse, la flatterie est inutile en de pareilles occasions, et l'on sait fort bien que des hommes impartiaux ne condamnent pas de gaieté do coeur un homme à mort; aussi, par le même motif, je n'emploierai pas, pour
ARGOW LE PIRATE.
vous convaiiif re. de ces ai'gumonts que l'on lire il'abslraclions iiiéla-
fihysitiiu's, mii foni briller le talent de l'avocat aux dépens de la soidîlé de la défense; c'est dans les faits, et dans les faits tels qne les dépositions les ont présentes, que j'irai chercher les preuves do l'innoeence de mon client; et, en les expliquant avec bonne foi et simplicité, j'éclairerai plus faeilenienl vos consciences qu'en appelant à mon aide des nioyens oratoires contre lesquels vous êtes habitués à vous tenir eu garde.
« Nous ne sommes plus au lenips dos quarts de preuves et dos scrupules de probabilités pesés par dos jiigos ; la société vous députe pour juger en son nom. et le senliment est un témoin que la loi vous permet d iniorroser et d'opposer à ci-ux dont l'accusation s'a|)|iuie comme a ceux qui ont déposé en notre faveur.
« Los premiers vous ont assuré avoir vu Jacques de Durantal dans une réunion composée de l'élite de la société de Paris. Ces témoins n'ont plus revu depuis l'accusé : ils n'avaient que la vérité à dire, et ces témoins l'ont vu à Paris, à minuit, le H octobre. »
loi Charles fit parvenir aux jurés le billot d'invitation de M. Badgor à M. Maxeudi pour cette soirée.
€ Messieurs, reprit-il, ce nom de Maxendi est celui d'un chef de .sauvages qui sauva la vie à mim client, car l'iMuocence doit tout expliquer, et ces noms quo l'on vous a dit être supposés pour échapper aux noursuiles sont l'effet de la rooiiimaissaiice; car celui d'.Argow, quo Jacques a porté jusqu'à co qu'il i l'il pris celui de Maxendi, lui fut donné par l'équipage du prcmior vaisseau sur lequel il a navigué.
« Maintenant, messieurs, je pourrais vous donner à poser comment il a pu se faire que, le 13, an matin, Jacques de Durantal fût
à A y, après cire passé par Vans-la-Pavée et s'y être arrêté : mais
le moyen de l'alibi est explétif, ce sera le dernier refuge de l'innocence ; nous avons mille preuves à donner avant celle-ci.
«Vous connaissez la position del'accusé et la mienne; cVsi moi, son parent, qui l'ai en quelque sorte amené sur ces bancs!... Une femme, pour avoir empêché sa fuite, s'est punie devant vous!... Je défonds mon parent, parce que s'il a beaucoup fait pour le crime, il a fait encore plus pour la vertu ; aussi le sauver est mon plus cher espoir, et plus encore, c'est désormais un devoir pour moi, fiJt-il coupable!...
« Débutant par un tel aveu, il faut que je sois bien certain de son innocouce et de la force de nos argiiiiionts; mais vous remarquerez que cotio loyale franchise rt'gnora dans tout mou plaidoyer; et c'est par l'offet de cette ^iucorité que iKitre ju^tilioalion ressortira, non pas des témoignages à décharge, mais des dépositions mêmes des témoins que le minislcrc public a fait comparaître.
« Je ne répondrai pas à l'accusation quand elle prétend que Jacques avait intérêt à faire périr M. de Saint-André ; en temps et lieu on verra le contraire. Je prends donc les débats là oîi ils ont commencé.
t Jacques, disent les témoins, a été à huit heures et demie à l'évêché, il en est revenu à neuf, et depuis per^onne n'a pu vous allirmer qu'il soit sorti de son auberge. Première obscurité. On a ensuite établi devant vous qu'il était parti à une heure du matin.
« Voici donc une circonstance bien forte : pesez-la... Nul témoin à charge ne peut affirmer l'avoir vu sortir de 1 auberge une fois qu'il y fut eiuré en revenant de l'évêché, à neuf heures; de neuf heures à une heure qu'il est parti, il y a quatre heures, et c'est pendant ces quatre heures que le crime a été commis, dit l'accusalioii. (Juel est le devoir du niioisière public? C'est de vous faire suivre ini accusé dans toutes ses actions; il doit vous le montrer en quoique sorte marchant au crime et le commottant.Or, ici, l'accusation n'a pour prouve, au milieu de ces ténèbres, que la déposition do monseigneur l'évêque, et co di niier peut être facilement réfuté ilans son ténuiignage, car ce yioillard, prévenu par les anlécédonts de la vie d'Argow, a pu croire que lassassinai de son frère était le fruilde la haine du subordonné contre un chef.
» ?îous, messieurs, nous n'appellerons aucune bvpolhèse à notre aide. A son premier pas l'accusation chancelle, car elle ne peut pas prouver que le prévenu soit sorti de l'auberge.
« Maintenant, remarquez que la marchande de fer a déclaré avoir Tendu di-s crampons dan* la soirée, mais elle n'a pas précisé l'heure. Si l'accusé a commis le crime et qu'il prouve être revenu de l'evècLé à neuf heures, il f.iut, pou' que l'accusation soit fondée,
qu'elle le montre sortant do son auberge, à neuf heures et demie au moins, pour acheter les crampons. Observez, messieurs, que nous procédons dans l'ordre adopté par l'accusation.
« Sorti de l'auberge, achetant des crampons, où serait-il allé?
« Il est constant qu'il est parti avant une heure. Serait-ce en deux ho\MOs ot (loniio ilo loiiips qu'il ain'ait envahi l'évêché, lue M. do Saiiil- Aiidré, qu'il serait levoim à l'auberge et qu'il y aurait repris traiiquillemonl son soninioil, sans être apor(,'u do qui que oe soit ; n monde, à travers tant d'obslaelos .' L'Ilôld d'Espmjnc était encombré de voyageurs, la porto élait rostéo ouverte, ce qui suppose une grande snrveillaiico. et aucun témoin ne peut vous dire : Je lai vu soitir, aller, venir dans les rues... La marchande de fer a une famille, son quartier est populeux... Que de vide dans l'accusation!... liiou plus, le réverbère do la rue était allumé, et voici nue preuve qu'il aurait fallu surmonter l'impossible pour consommer ce crime : c'est que, le 11 octobre, les réverbères ne s'allument qu'à dix heures et donne, en raison du clair de lune; en voici l'attestation du maire d'A...y et de l'oulrcproneur de l'échiirage. Ainsi l'accusé, d'après ces renseignements certains, aurait eu encore moins do temps.
« Or, dans cette soirée fatale, peudani que personne n'a vu sortir l'accusé, auquel il élait bien permis do (huinir après un voyage aussi rapide et aussi fatigant que celui qu'on lui attribue, on a vu, des témoins ont même conduit un inconnu qui n'est pas l'acrusé; cet inconnu a déposé un paquet dont le coiilonn a prouvé qu'il s'était introduit dans l'hùlel avec l'intention d'y mal faire. On ne peut déterminer l'heure à laquelle il est sorti; M. d(' Saint-André est assassiné, et c'est nous que l'on accuse!... Il y a preuve contre l'inconnu et à peine soupçon sur l'accusé, et c'est lui qui est assis sur le banc du crime!...
« Ici je prie M. le président de faire rappeler deux témoins, le valet de chambre de M. le marquis et la servante de Vllôlel d' Expagne, de qui j'espère obtenir doux renseignements décisifs. »
Les deux témoins rappelés, Charles écrivit au président doux demandes à faire. Le président demanda au valet de chambre à quelle heure M. le marquis de Saint-André s'était couché.
— A dix heiiros. roprit-il. — Comment pouvez-vous préciser ainsi riieure? demanda le |)rooureurdu roi. — Parce que ce fut après avoir soupe et lorsque j'eus desservi à neuf heures et demie que monsieur causa avec son frère une demi-heure environ, et comme j'attendis tout ce temps et que ce fut alors que j'allai déshabiller M. de Saint- André, ces petits événements, suivis d'une si affreuse catastrophe, (uil gravé dans mon souvenir l'heure du coucher de monseigneur et quelques-uns des incidents do cette soirée. — Les draps de l'accusé annonçaient-ils qu'il se filt couché dans son lit, à votre holel? demanda le président à la servante. — Oui, monsieur.
« Messieurs, reprit Charles, l'accusé, on se couchant à neuf heures et demie, n'aurait pris que deux heures et demie de repos pour se remettre do la fatigue de son voyage, ot l'on n'oubliera pas que, s'il partit à une heure, ce fut pour aller chercher la fille de M. de Saint- André, qu'il s'était engage à ramener le lendemain. »
— Pourquoi ne la ramena-t-il pas le lendemain ? il n'ignorait donc pas la mort de M. de Saint-André, qui cependant ne fut connue du public qu'à diï heures du matin '^ dcmainla M. de Ruysan.
« Monsieur le procureur du roi, je n'imagine pas qu'nii plaidoyer soit une controverse, et vous m'interrompez au moment où j'allais au-devant de l'objection. Vous saurez donc que mademoiselle de Saint-André ne voulut pas venir ot qu'elle s'évada. Ceci est un fait démontré, et l'accusation établit elle-même que l'accusé fut alors incarcéré, non pas par la justice, mais par l'amant de mademoiselle de Saint-André, qui craignait son courroux, et s'il s'évada de la prison d'Auluay, ce fut pour aller se venger de cet eidèvoment.
« Pouvions-nous retourner à A. ..y? je le demande... Maintenant' supposons que le véritable criminel soit cet incomni, admirez comme de la part de l'accusé toutes ses démarches sont naturelles et justiiiéos I
« Il arrive à A.. .y après un voyage d'autant plus fatigant qu'il a été plus rapide, si tant est que ce soit lui, et, aptes avoir rencontré un homme qu'il ne s'attendait pas à trouver, qui peut le livrer aux tribunaux comme pirate, il fait un traité, permis à ini père seul de le faire, par lequel M. de Saint-André s'engage à ne pas lu livrer aux tribunaux, s'il lui rend sa fille.
f Remarquez que Jacques pouvait s'enfuir en Allemagne, qu'il avai*
ARGOW LE PIRATE.
mille partis à prendre plutôt que de tuer M. de Saint-André. Or il sort, va se coticher, repose, et à minuit, fidèle à ses engagonvuis, il vole clicixher la lille de sou amiral. J'ai dit le reste tciut à l'heure, liilie (Uiii? nest-ee pas la vérité'.'... Messieurs, ce qui n'est qu'mie pirib.ibiliié va devenir une certitude. En ufi'et, parmi les pas qu'un a niesuiés dans la i h.iuibre do M. de S;iint-.\ndré et ceux qui lurent égalemeul mesurée dan» le jardin, l'atensaiiou a omis de dire qu'il 5 en trouve d'éirauncrs, qu'on eu a remarqué d'antres, et ces pas bien distincts, pourquoi iie seraient-ils pas ceux du véritable assassin? 1! s'y trouve de.i irace» exactenieat semblables à celles des pas du prévenu!... Messieurs, si l'actusatjou n"a plus que cette preuve, nous demandixis qu'elle aniône sur ce même banc des prévenus tous les hommes à qui cc(lc rcsseiublance est coninmiie. Mais ce qu'on n'a pas remarqué et ce qui jette encore plus d'obscurité sur l'accusation, c'est que l'un ne vous a pas dit dans quel sens allaient ces pas!... s'ils venaient de la cheniinée au lit, du lit à la cheminée, ou do la porte de la chambre au lit; si, dans le jardin, ils venaient de l'holel au mur de clolurt-, ou du mur de clolnre du jardin à l'iiûlcl. Ici je demanderai à l'accusation : par où pense-l-on que nous nous soyons introduits? Déterminez le terrain sur lequel nous devons nous défendre!... Voyons!... Est-ce par la porte?... Le concierge nous aurait revus, reconnus!... Par le jardin?... Il faut le prouver... et, sur trente maisons qui font face au jardin, nul habitant ne nous a vusl... Ensuite que de diflicnltés dans l'exécution!... tandis que nous n'avions que tout au plus deux heures. Eh ! comment . messieurs , l'auteur du crime ne serait point cet inconnu qu'une marchande do fer a pu désigner faussement pour l'accusé à cause do l'éloitîiiement du réverbère, que l'attestation du maire vous dit être à treize pas de la boittique, sur la gauche... Cet honmie. une fuis introduit, et que l'on n'a pas vu sortir, n'a-t-il pas pu se cacher dans l'hôtel après y être entré, et n'a-t-il pas calculé d'avance qu'il sortirait par la cheminée et par le jardin au moyen de sa corde et de ses crampons?
« Le fait est que M. de Durantal n'a pas paru à l'évôehé, et que l'accusation est muette sur l'heure du crime. Nous, nous prouvons que cet assassinat a dû être commis an moins à mimiit, car les crampons n'ont été achetés qu'à dix heures et demie, et, d'après les difficultés, il (allait au moins une heure et demie pour arriver à l'appartement de la victime... Or nous soniines partis à une heure, et nous avions dormi longtemps... Mais, messieurs, supposez le crime commis dans l'intervalle de dix heures et demie dn soir à six heures du malin, rien ne l'empêche; ici l'accusation contre nous croule tout entière. Car, enfin, n'y avait-il que nous qui eussioi-.s intérêt à tuer M. de Saint-.\ndré? savez-vous ce qui existait entre lui et l'inconnu?
« Or, maintenant, quelle preuve avez-vous pour croire que c'est Jacques qui est monté par-dessus le mur, qui a franchi les étages de Iholel jusqu'au sommet, et conimenl ?... Le dernier crampon se trouve au second étage : comment aurait-il monté jusqu'au second avec ses mains?... n'est-ce pas impossible?... n'est il pas plus naturel de penser que celui qui s'était introduit dans la chambre, sortant par la cheminée, a fiché ses crampons et y a attaché ses cordes, et qu'arrivé au second il s'est laissé couler jusqu'en bas au moyen de sa corde? Que d'obscurité! que de ténèbres dans l'accusation!...
« Demain, contre un inconnu, avec des circonstances moins aggravantes, j'en ferai un aussi lucide.
« Que l'accusation retrouve l'inconnu !... voilà le coupable!... )i
Ici un murmure d'.ipprobation, même de la part de quelques jurés, accueillit ce plaidoyer, qui parut embarrasser M. de Huysau, qui semblait accablé... 11 examinait pendant ce temps l'épingle d'Argow et celle que l'inconnu avait apportée...
«Maintenant, continuaCharles, cet inconnu d'hier, quia demandé un sauf-conduit, ne serait-il pas ce coupable qui, pressé par ses reniords, est venu donner ainsi une preuve en faveur delinnocent?...»
Ici Argow dit à voix basse : — Grand Dieu ! quelle puissance vous avez donnée à la parole de l'homme!... Et il jeta un profond soupir.
a Que reste-t-il, continua Charles avec une énergie et une véhémence croissantes, que reste-t-il à l'accusatiDU?... une épingle!... non. je me irumpe, deux !... S'il était permis de plaisanter dans un sujet aussi grave, je voudrais vous égayer, messieurs, sur une accusation qui, prouvée, entraînerait la mort, et qui s'appuie sur deux épiugles cassées comme sur des béquilles... Ainsi donc, tant que l'on ne prouvera pas que l'épingle de Jacques est celle qui a donné la mort, tant que l'on ne prouvera pas que la seconde est empoisonnée, vos épingles ne pourront pas nous atteindre.
ï Nous ne dissimulons pas que l'accusatioi aurait été plus grave sur le chef des pirateries ; mais si dous avons été condamnés en
Amérique, nous ne le serions jamais en Europe, car devant des juges européens le corps du délit manquerait.
Ici Charles se livra avec une éloquence entraînante à la description des nombreux bienfaits par lesquels Jacques avait cherché à se faire pardonner ses erreurs- Il s'éleva à tout ce que Part oratoire a de plus passionné et de plus persuasif, et il récapitula si bien tout ce que son plaidoyer avait de logique et de bonnes raisons, que, lorsqu'il fut terminé, une salve d'applaudissements se fit entendre, et sur la place on cria unanimement : « II est sauvé! »
M. de Durantal .ivait écouté Charles comme s'il cllt parlé pour un autre que lui, et, lorsque M. de linysan se leva, il se tourna vers ce dernier avec une complète indifférence.
« Messieurs, répliqua M. de Unysan, j'avoue que l'accusation a été attaquée avec habileté... »
A ces paroles, un murmure de joie s'éleva dans l'assemblée.
« Je conviens que, pour la soutenir sur le chef de l'assassinat de M. le marquis de Saint-André, il faut de nouvelles preuves; mais j'en ai une... une palpable...
« L'épingle do !\I. de Durantal et celle qui nous a été remise hier, non pas, comme le prétend l'avocat, par le vrai coupable, le fut par un ami de l'accusé, et ceci tient à un raisonnement très-juste et si naturel, que c'est le premier qui soit tombé sous le sens de l'avocat dans la défense. Mais voici ce que je remarque, c'est que ré[)iii2le ou l'arête de poisson qui nous a été donnée hier est teinte de la même substance que celle qui couvre l'arêle de Jacques ; mais l'arête de Jacques, à l'endroit où elle est fracturée, n'est plus teinte à l'endroit de la fracture , puisque le poison dans lequel elle a été trempée n'a enduit que la surface, et celle qui nous a été adressée est recouverte de substance vénéneuse à l'endroit même où celle de Jacques n'en a point... »
Ici les jurés demandèrent inianimement à observer cette différence. Pendant qu'ils examinaient les deux pièces de convicti(m, M. de Ruysan requit le président de mander deux chimistes et deux naturalistes, et do soumettre les épingles à leur analyse. L'audience fut donc suspendue.
Pendant celte suspension, M. de Ruysan reçut deux lettres, et ces deux lettres excitèrent en lui une vive émotion. L'audience fut reprise à sa requête, et il déclara qu'une lettre anonyme venait de le menacer de la mort s'il persistait à vouloir faire condamner Argow. Il déposa la letire parmi les pièces du procès en déclarant que rien ne pourrait l'empêcher de faire son devoir.
— Ces deux lettres, dit Charles, peuvent plutôt nuire que servir à l'accusé, car, à la place de M. le procureur du roi, j'agirais comme lui.
« L'autre lettre, s'écria M. de Ruysan, est la plus importante, car M. le procureur général m'annonce que demain l'inconnu . dont la défense s'est tant occupée , celui qui a pénétré dans l'hôtel <le M. l'évêque d'A...y, a été retrouvé...
« En effet, messieurs, la présence de cet inconnu a été, pour le ministère public, l'objet de longues recherches dès l'origine des poursuites comme pendant le cours de l'instruction, et nous ignoron» entièrement la nature des dépositions que fera ce nouveau témoin , elles peuvent être favorables ou défavorables, mais celte circonstanco nous force à demander que la cour s'ajourne à demain pour entendre cette nouvelle déposition. »
On obtempéra à celte demande, et l'issue du procès fut encore reculée d'un jour. Le lendemain, même foule et même impatience. Les doux chimistes s'accordèrent à déclarer que la substance qui recouvrait l'épingle d'Argow leur était inconnue, tandis que celle qui enduisait la seconde était une substance connue et facile à composer. Les deux naturalistes reconnurent également que l'arête qui produisait Icpingle d'Argow provenait d'un poisson qui leur était incoimii, mais que l'autre provenait du saumon, et qu'on l'avait même taillée et arrangée.
Enfin parut le témoin si important dans le procès, l'inconnu sur lequel Charles avait rejeté tout le crime. Il fut contemplé avec une vive curiosité par toute l'assemblée, et l'on vit un Auvergnat jietit, gros et tel que l'avaient dépeint le concierge et le valet de chambre.
On confronta l'Auvergnat avec ces deux témoins ; ils déclarèrent que c'était bien lui qui s'était introduit dans l'hôiel de l'évêché.
L'Auvergnat déclara se nommer Jean Gratinât, être d'Auvergne et demeurer à V..., dans les montagnes du Cantal.
ARGOW LE PIRATE.
— Avoi-voiis été à A. ..y? demanda le prcsuloni. — Oh I bien... répondii-il. — Combien y'êles-vons reste de temps? — Six mois. — Quctiez-voMS venu faire? — Gagner ma vie. — Pourquoi vous ôios-vous en allé si tôt?— Parée que j'avais fait forlune. — Comment eela? — Un gros monsieur m'a "lonné douze mille francs et m'a fait reconduire dans une belle voiture à mon pays pour avoir porté un paquet à révèché... — Rien que cela ! — Je devais, en outre, examiner l'iulérieur de la maison, et lui indiquer où était située une chambre qu'il me désigna.
Une profonde terreur régna dans l'assemblée... Charles parut abattu. — Reconnaitriez-vous l'homme qui vous a donné les douze mille francs ? — Oui. — Est-ce l'accusé ? — Non.
Celle réponse fut accueillie par un murmure d'étonnemcnt. — Connaissez-vous l'accusé ? —Oh ! ben ! . . .— Comment le connaissez-vous ? — C'est lui qui m'a promis les douze mille francs, c'est lui qui m'a fait épouser Jeannette, c'est mon bienfaiteur... c'est à lui que j'ai donné les renseignements, et c'est lui qui m'a donné le paquet à porter à 1 évêehé. — Accusé Jacques, demanda le président, reconnaissezvous cet homme pour l'avoir rencontré à .\...y ? — Oui !...
Alors M. de Ruvsan prit la parole et soutint l'accusation avec une subtilité et une éloquence dignes d'un ministère plus humain.
Qiarles répliqua, mais sou plaidoyer ne roula plus que sur des raisonnements spécieux. Il ne puuvait'plus invoquer les faits en faveur de la défense, et son peu d'espoir perçait dans tous ses gestes et dans toutes ses paroles.
Le président résuma les débats avec talent, et posa la question, qui n'éiait nullement embrouillée. Les jurés entrèrent dans la chambre des délibérations et y restèrent pendant quatre heures et demie.
ka momeni oii ils rentrèrent dans la salle, il y eut un mouvement de terreur ei d'attention dans l'assemblée, et le chef du jury énonça, avec les formes imposantes qui sont prescrites par la loi, le verdict de condamnation à la peine capitale.
Argow se leva, et, s'adressanl aux jurés : — Messieurs, leur dit-il, s'il reste à l'un de vous quelque incertitude qui trouble le repos de sa conscience, qu'il se rassure; je déclare que je suis coupable... l'uissé-je, eu expiant mes crimes sur la terre, attirer sur moi la miséricorde céleste!...
Le criminel inspira parées paroles une pitié qui se glissa dans tous /■s coeurs, et sur la place, lorsque la condamnation fut connue, il y eut une longue rumeur qui prouvait l'intérêt qu'il avait inspiré.
La salle élait vide, Jacques dans la prison, et Charles, désolé, la mort dans l'àme, se rendit auprès d'Annette, pour la préparer à cette fatale nouvelle, qui faisait l'objet des conversations de toute la ville de Valence.
Annelte était assise dans le salon de madame Servigné la mère, elle était sur un fauteuil, et, pâle, égarée, elle regardait Charles, dont la pâleur et l'agitation lui révélaient l'horreur de la nouvelle qu'il apportait. M. et madame Gérard, mornes, abattus, changés à ne pas les reconnaître, étaient debout, près de madame Servigné, d'Adélaïde et de madame Bouvier. Tous rangés en cercle autour de Charles, ils atiendjieni avec une anxiété sans égale. — Faut-il parler? dit Charles avec elîort. — Je suis chrétienne I... répondit Annette. — 11 est condamné à mort !...
Madame Gérard et Adélaïde tombèrent évanouies... madame Servigné recula épouvantée; mais Annette se leva : ce mouvement, produit par une horrible convulsion, fil tomber son peigne, ses cheveux se déroulèrent et nijltèrent épars sur ses épaules; elle n'y fit null ; attenljoD. — Charles !... viens!... s'écria-t-elle, sortons 1... il me faut de l'air... j'étouffe !... sortons!... Eu parlant ainsi, ses yeux s'animèrent et brillèrent d'une expression d énergie sauvage. Elle saisit son cousin, l'entraina sans pouvoir lui dire un seul mot et descendit rapidement avec lui dans la rue.
Quand elle y fut arrivée, elle s'écria : —Ah ! je respire !... En ce moment, l'horloge du palais sonna minuit. —Que voulez-vous faire? demanda Charles. — Ce que je veux !... s'écria-t-e'le avec une énergie croissante, je veux une seule chose, le sauver ! . c'est mon élcruelle
pensée !... c'est ma vie ! Ou l'amour n'est qu'un mot, on je le sauverai !... J'ai en ce moment une terrible puissance!... viens, et tu vas voir comme je soulèverai tout un peuple. On l'aime, mille bras veulent le délivrer, il ne faut qu'une voix pour les rassembler, qu'une volonté pour les faire agir, il faut une âme à cette foule!... je serai sa volonté, son àme, sa vie!... Eveillez-vous!... au secours !... — Taisez-vous, ma cousine; vous allez vous perdre! — Eh! que m'importe de me perdre s'il est perdu pour nous !... Avenir, forlune et la vie, je veux tout sacrifier, je veux le sauver!... Holà ! braves gens, venez ici! venez m'aiderl... — Silence!... lui dit un honmie enveloppé d'un grand manteau et dont le chapeau à larges bords était rabattu sur le visage... silence! si la parole avait pu le sauver, il devrait la vie .à votre cousin. — C'est Vernyct!... s'écria-t-elle, il est sauvé!... — Vous tairez-vous !... dit Vernyet; ne prononcez pas un mot, et venez avec moi ! J'allais vous chercher, car il n'y a que vous qui puissiez le déterminer à nous suivre : enveloppez-vous de ce manteau, et venez!... —Marchons!... dit-elle, marchons!...
Ils marchèrent en silence; mais, au détour d'une rue, ils furent arrêtés, et on leur demanda à voix basse: Qui vive? — Daphnis et l'Ancien! répondit Vernyct; puis, allant vers les trois personnes qui gardaient le passage, il leur demanda : Oit esl Jeannelon?... — Nulle part, répondirent-ils...
Alors Vernyct p.assa sans difficulté.
Nous allons décrire le plus succinctement qu'il sera possible la prison de Valence et sa position. Celte prison était un ancien presbytère qui, pendant la Révolution, avait reçu cetie nouvelle destination. Ce presbytère éta t situé sur une petite place carrée à laquelle aboutissaient deux rues : l'une menait à Uurantal, et l'autre à la route de Paris.
La place élait formée par des maisons presque toutes bâties en bois, et les deux rues dont nous venons de parler étaient opposées l'une à l'autre en parallèle, de manière qu'elles longeaient les inurs de la prison, qui alors se trouvait séparée par trois côtés de toute espèce d'habitation, car sa façade donnait sur la place, et de chaque c6té étaient les rues.
La porte de la prison était bardée de fer, et chaque croisée, chaque issue, sur la place comme sur les rues adjacentes, étaient enjolivées de gros barreaux de fer et de treillages en fil de fer qui ne laissaient aucun espoir de salut; enfin, il y avait toujours à cette prison un poste très-considérable de soldats de la ligne, outre les gendarmes de service. Ce poste était situé à côté de la porte même, et la salle du corps de garde communiquait avec le rez-de-chaussée du presbytère. Il y avait toujours une sentinelle en faction à la porte de la prison, mais sa guérite était du côté gauche, parce que le poste étant à droite, avalisa sentinelle particulière, ce qui faisait deux hommes de garde pour la porte seule de la prison, sans compter les autres sentinelles.
L'administration, en raison du grand Intérêt que le peuple avait manifesté pour Jacques de Durantal, et surtout à cause des lettres menaçantes que les magistrats avaient reçues, avait ordoimé, dès le commencement du procès, de doubler la garde et de faire parcourir la ville à de fréquentes patrouilles.
Vernyct, que la délivrance d'Argow intéressait autant par l'affection qu il portait à son capitaine que par les dangers et les difficultés de tout genre qu'elle présentait, avait résolu de venger son ami tout en le délivrant, et, dans sa haine contre la ville où les hommes l'avaient si juslement condamné, il prit des mesures telles, qu'il fallait de grands secours à la prison pour empêcher cette délivrance.
Eu ce moment le terrible lieutenant, tenant Annette sous le bras, parcourait avec activité tous ses postes, car l'instant fatal approchait. Il avait donné pour signal le son de la cloche quand elle sonnerait une heure du matin.
Il avait réussi .à rassembler, pendant lout le temps que le procès et son instruction durèrent, une Irentaine de ses anciens corsaires ; c'était tout ce qui en restait : il avait été à Vans-la-Pavée, à Paris, pour y recueillir tons les renseignements qui servirent si bien Charles dans sa première défense, et ensuite pour convoquer une réunion générale de ses anciens marins. Ceux (|ue l'on a vus, au commencement de celle narration, arrêter la diligence, n'y manquèrent pas, et avec les trois nègres dévoués Vernyct réunit trente-sept hommes, qui tous, les nègres exceptés, avaient coopéré aux pirateries d'Argow. Vernyct les avait animés, et sa harangue eût fait pâlir celle de Catilina ; tous prêtèrent le serment d'obéir à Vernyct comme jadis ils avaient obéi au capitaine ; le but élait la délivrance de l'Ancien (nom qu'ils ne cessaient, comme on l'a vu, de donner à Argow) ; que si l'on y parvenait, ceux qui resteraient en vie seraient transportes aux Bcrinudes, qu'on leur compterait une somme fixe, et qu'ils iraient ensuite où bon leur semblerait ; que, s'ils ne délivraient pas leur Ancien, ils le vengeraient en désolant le pays jusqu'à l'extinction complète de leur bande.
ARGOW LE PIRATE.
Maintenant la suite va faire voir comment Vernyct s'y éiail pris pour délivrer son ami.
Il arriva sur la place avec Annetie, qui, en proie à une horreur que rien ne peut rendre, ne réflécliissait plus et n'avait plus qu'une seule pensée, la délivrance de l'être qu'elle adorait.
— (Ju'ave/.-vous là? dil-elle ii Vernyct en sentant sur le dos de ce dernier une foule d insiruincnls. — C'est une hache, mon tromblon et ma giberne. . — Dieu ! que va-t-il donc arriver .'... — Je ne sais pas eneoriî conunent cela se passera, mais nous sommes en guerre depuis que l'arrêt a été rendu ! — Le sauverez-vous ? — Oui, ou nous périrons ! — Tous? demanda-t-elle. — Oui ! — Tant mieux!... reprit-elle avec le regard et les gestes de la folie ; mais, Vernyct, écoutez... si l'on échoue, promettez-moi de me tuer!... car si je survivais... je ne me tuerais pas, moi!.-.
Un grand silence et une profonde obscurité régnaient en ce moment, et l'on n'entendait dans la place que les pas des deux sciiiiiielles de la prison. Une heure sonna. .
Vernyel tressaillit, et Annetie lui demanda ce qu'il avait.
— Nous allons commencer à ce moment une vie d'enfer !
Annette jeta un cri en disant : — Ah! je ne pourrai jamais voir de telles scènes I... — Voulez-vous le sauver?... — Oui!... dit-elle. — Eh bien ! fermez les yeux sur tout ce que vous allez voir!... la mort pourra vous atteindre; mais Jeannoton y est bien, elle, avec moi !... — Me voilà!... cria doucement une petite voix de femme. — Silence !... lui répondit Vernyct, et prends Annetie avec toi, rends-toi dans la maison qui est an coin de la rue de Paris, et restes-y avec madame jusqu à ce que Milo vienne vous chercher.
L'intrépide lieutenant re^ta seul, et à ce moment une ombre gip;inif'sqne, projetée par la lumière de la lune, qu'un nuage laissa par.iiire un moment, se dessina sur le pavé.
— Un... dit Vernyct. Qui vive ?
Un homme parut et ré|)ondii à voix basse :
— L'Ancien!
Après un grand quart d'heure, trente-sept hommes avaient comparu ainsi, lentement et mystérieusement, devant Vernyct ; ils semblaient maiclicr sur du velours, car ils ne (ircnt aucun bruil, et ils se ranj-'iTi'iil le long des maisons qui de l'autre côté de la place formaieiil le parallèle delà façade de la prison. Il les passa en revue pour s'assurer qu'ils y étaient bien tous.
11 se dirigea ensuite vers la rue qui menait à Durantal, et là demanda à une troupe également rangée contre les maisons si Jacob élait venu... A ces mots, un homme de la taille et de la corpulence d'Argow se présenta, il était habillé alisolument de même, et à quelques pas il devenait presque impossible de ne pas s'y tromper.
— Enveloppe-toi de ton manteau pour n'êire pas reconnu, lui dit-il. Cl prends garde de te faire tuer, au risque de passer pour un lâche...
Enfin il s'assura par lui-même de l'arrivée d'une des voilures d'Argow, et il ordomia d'y atteler six chevaux qui se trouvaient dans une maison qu'il avait louée sous un nom emprunté. Il revint sur la place, et retournant à la maison dans laquelle Jeannelon avait peine à contenir Annetie, il s'assura que trois chevaux sellés et bridés élaient prêts, ainsi que plusieurs déguisements.
L'horloge annonça en ce moment une heure et demie, et les nuages étaient tellement noirs et rassemblés qu'on ne pouvait rien distinguer à deux pas. Alors, à un signal donné par Vernyct, une boutique fut ouverte, un homme parut avec une torche, et les trente-sept brigands s'élancèrent sur le corps de garde et sur la prison avec la rapidité de l'éclair, trenie-sept fagots furent lancés contre la porte, et l'houirae à la torche y mit le l'eu.
A cette brusque et vigoureuse attaque, les sentinelles, sans crier qui vive? tirèrent ensemble et au hasard sur cette masse eu criant :
— Aux armes!
Le poste entier sortit, mais il fut enveloppé et combattu par les assaillants.
La flamme attisée par l'homme à la torche s'éleva dans le bûcher préparé, et bientôt le feu prit à la porte de la prison.
Aux cris poussés par les soldats et par les brigand^, tous les habitants de la place furent éveillés, et apercevantdes flannnes ils descendirent, sans seulement se véiir, en criant:
— Au feu!... au feu!...
En ce monii^nl. de tons les c6lés arrivèrent des habitants, parmi li'scpiils élait on bon iiombie de paysans des environs de Durantal : Vernyct avait fait répandre parmi eux le bruil qu'on allait délivrer leur bienfaileur.
La troupe des brigands combattait avec une délerminalion digne d'une meilleure cause. Au mili(;u d'elle était Vcrnyci, qui les dirigeait et les encourageait, quand tout à coup, sur un gcsie ([u'il fit, ils se rangèrent en demi-cercle, et Vernyct dirigea sur le poste la décharge de plusieurs tromblons: tous les soldais furent tués, blessés ou niis en fuite. Alors le lieutenant, s' avançant vers la porte ipii brûlait, commença de l'ébranler à grands coups de hache, ses hommes en firent auianl, elle céda bientùt sous leurs coups. Ils entrèrent pèli;mêle par la porte principale, par celle de comnmnieation entre la prison et le corps de garde, et furent suivis de la nmliilude. La maison d'où l'homme à la torche élait sorti brûlait, les habitants des maisons voisines déménageaient : cette place, qui un instant avant élail muette, Iranqnille, sombre et vide, offrait en ce moment l'image d'une ville prise d'assaul.
La foule s'y précipilait parles trois issues que nous avons décrites. Le tocsin sonnait, on entendait au loin battre la générale, et cet affreux tuumlle était augmenté par les cris horribles que poussaient les prisonniers, qui sentaient la fimiée remplir la prison, et par les incendies, qui sauvaient leurs effets en tâchant de se faire jour à travers la foule. A la lueur effrayante de l'incendie, on apercevait les flammes dans la prison, et une épaisse fumée s'élevait du faîte de ce palais du crime : il semblait que ce fùl un volcan près de lancer une lave terrible et lumineuse.
On entendait un combat qui devait être sanglant dans l'intérieur de la prison : les détonations d'armes à feu , les cris surpassaient ceux de la place, et l'on voyait par la porte et par les fenêtres des l)oulres enflammées tondter, des prisonniers se sauver en désordre, les uns nus, les autres à demi velus; les pompiers arrivaient avec leurs pompes; le tumnlle et la confusion, les cris et l'horreur étaient au comble, et tous ces alienlats affreux se conmietlaient par des holinnes (ilus allreux encore, et au profit d'un seul homme anq\iel la société devait donner la mon, el qui la méritait mille fois.
Au moment où l'alla(|ue de la prison commença, Argow était à genoux dans sa prison et priait avec ferveur.
Les cris, la fumée, le luimilte, le tirèrent de sa méditaiion, et quand il se releva frappé par le bruit de la mousquelcrie, il eniendil de grands coups de hache que l'on donnait dans sa porte, et vit paraître Milo, Vernyct el plusieurs hommes ensanglantés, brûlés, cl dont les figures annonçaient la chaleur d'une action dangereuse.
— Sauvez- vous!,., vous êtes libre!...
Argow resta muet et immobile.
— Jacques, suis-moi ! lui dit Vernyct.
— Non! s'écria avec indignation le criminel, vous avez sans doute emporté d'assaut la prisim, vous avez...
— Ah! le voilà qui déraisonne!... s'écria Vernyct en l'inlerrompant; allons, tais-toi !... El toi, Milo, va chercher d autres arguments. Vous, dit-il à ses brigands, gardez-le et ne l'écoulez pas !
En ce moment, des détachements de gendarmerie à cheval et des troupes de ligne arrivaient en hâte par les rues adjacentes et cherchaient à -se faire jour à travers la multitude pour s'établir sur la place. A force de pousser, de ballre et de fouler aux pieds cette nmliilude inuiiense. la force année avait fini par s'établir sur la place, el essayait de se mettre en ligne, toute confondue qu'elle élait avec le peuple. Alors la foule, poussée par sa propre force vers la prison, se replia tout à coup et brusquement sur elle-même, et un détachemeutdes brigands, jetant en signe de joie un terrible hourra, criait à la délivrance et portait en triomphe le criminel... La foule, rangée en demi-cercle devant la prison, les vit passer; ce chœur, armé jusqu'aux dénis et composé d hommes aux vêlemenls brûlés ou en désordre, éclairés par les lueurs de lincendie, conduisit le sosie d'Argow vers la voiture que le peuple apercevait et dont les six chevaux hennissaient. A cette vue et au cri général : — Il est sauvé ; il est sauvé I... répété par des milliers de voix, l'escadron de gendarmerie à cheval, siimulé par le chef, fendit vigoureusement la foule ; mais au moment où il arrivait près de la voiture, elle partit au grand galop vers Durantal, et l'on vit l'escadron la poursuivre à toutes brides. Les brigands qui venaient de porter Argow à sa voilure se mêlèrent à la foule; mais tous, selon les instructions de leur chef, coudoyèrent, foulèrent celte masse, et vinrent devant la prison se former en baiaille.
Milo avait été chercher Annetie et Jeanneton, il les fit passer par les débris d'un mur du jardin de la prison que l'on avait abailu, et
ARGOW LE PIRATE.
il les ameoa, à travers l'iaceudie, jusqu'à Argow, qui refusait obsli- Béuieul de partir.
Plus ou attendait, et plus la force armée, que sur les avis réitérés on 110 cessait d'envoyer, mettait de rcgulariié dans ses mouvements et de patience à s'ouvrir uu clieiuin dans la foule que l'on faisait écouler. Le danger doveuait pressant, et si Vernycl n'avait pas compté sur de grands délais, il avait pris des précautions eu cas de malheur : aussi, en ce moment, tous les brigands se tenaient sous le porche ennainiuc de la prison et s'apprêtaient à soutenir uu siège s'il le fallait et à s'enfuir par les derrières aussitôt que le sauve qui pfMi.' aurait élé prononcé, car ils avaient uu autre rendez-vous général après l'expédition. Ceux qui seraient blessés devaient être mis à mon par les vivants, ei nul ne devait se laisser capturer.
Ce fut en ce moment critique qu'Annetle et Jcanneton traversèrent les corridors enflammés et arrivèrent, conduites par Milo, dans la cellule où le criminel haranguait avec son ancienne énergie ses anciens corsaires, et tachait de les faire rentrer dans le devoir et de les soumettre aux lois. Cet hiiunne, condamné à mon, prêchant au milieu d'un incendie et s'obstinaut à périr, olfrait un tableau singulier.
— Tu ne veux pas te sauver!... s'écria Annette en se précipitant sur lui.
— Est-ce toi, mon Annette, qui m'encourages à sauver ma vie par de nouveaux crimes ? ceux-ci ont été commis sans mon aveu, je n'en cueillerai point volontairement le fruit. Je suis condamné à mort !... je mourrai.
— Eh bien, soit ! dit Annette, niais il est des morts glorieuses que l'on peut aller chercher quand on est condannié. Sauve-toi, je te suivrai partout; nous irons chercher une mort utile on glurieuse, je ne t'en détournerai pas ; mais, au nom du ciel, pas ici!... pas sur cet horrible échafaud I
— J'ai donc entendu encore ta douce voix ! lui dit-il en se penchant vers elle et en la baisant au front.
Mais elle se dégagea brusquement de ses bras.
— Ecoute-la donc cette voix que tu aimais jadis, s'écria-t-elle, et vis pour léguer à ton ûls un héritage de gloire, au lieu de l'opprobre de l'écbafaud !... Viens !... viens!... suis-moi !... Qu'il vive!... qu'il vive I... s'écria-t-clle avec enthousiasme; et voyant l'incendie s'accroiire, la fumée épaissir, elle sentit couler en elle uu sang plus mâle et plus ardeul. Elle regarda Argow, le saisit, et, le soulevant, elle l'emporta à travers les décombres et les poutres roulantes, eu fléchissant parfois ; elle fut suivie de Jeannetou et de Vernyct , et bientôt d'Argow lui-même, qui se sentit vaincu par tant d'aniour et de dévouement.
A ce moment on entendit une horrible détonation, et le bruit des tambours annonça que les soldats avaient remporté la victoire. Vcr- Dyct courut à travers les flammes, il rallia les brigands épouvantés, il' les réunit, et, ayant lancé une dernière décharge sur la troupe, il s'écria dune voix tonnante : — Sauve qui peut!...
A cet horrible cri répété, ils s'élancèrent tous dans le jardin, et abandonuèrent aux vainqueurs la prison, <iue l'incendie gagnait déjà. En longeant les murs de la prison, dans une rue étroiteet qui était re>tée déserte, ils rencontrereut un homme assis sur des décombres, qui, couvert de sang et de fumée, souleva la tète eu les entendant approcher. 11 Dt d'abord uu mouvement pour se lever, mais, ayant reconnu son capitaine et son lieutenant, il se rassit, et, portant la main à son bonnet par une vieille habitude militaire, il sourit convulsivement à Vernyct, qui, le regardant des pieds à la lête d'un air moqueur, lui demanda pourquoi il ne se hâtait pas de fuir.
— J'attends un camarade, réponditlebriganden jetant sur Vernyct un regard effaré. Puis s'efforçant encore de sourire et de détourner l'attention du terrible lieutenant : L'aflaire a été chaude, dit-il, et nous nous en sommes passablement tirés; mais vous-même, mou ofO< ier, pourquoi ne vous hàlez-vous pas davantage ? voilà le capitaine qui vous a devancé, tous allez le perdre de vue.
— Oh ! dit tranquillement Vernyct, je sais oii le retrouver... Et en parlant ainsi il prenait un des pistolets passés dans sa ceinture. Quand il l'eut chargé et armé : — Stephcn, mou vieil ami, dit-il an brigand, dont les yeux étaient à moitié sortis de leurs orbites, tu connais la consigne, epargne-moi la peine de fenvoyer où tu sais bien !
— Mon lieutenant, s'écria Stephen d'une voix entrecoupée, je ne sois pas blessé grièvement, une balle m'a eflleuré le bras, et voilà toni ; bast ! une égratignure, un rien ; le vieux Stephen eu a vu bien d'autres !
— Une égratignnre ! dit Vernyct en riant. Et prenant une des
jambes du brigand, il la souleva et la fit ployer plusieurs fois en sens inverse du jeu de l'articulation.
— Mon pauvre Stephen, je voudrais avoir le temps de t'emporter d'ici, mais le Gipitaine s'impatienle, il faut que j'aille le rejoindre. Adieu, nous causerons une autre fois, ajouta-t-il en riant sourdement.
— Mon lieutenant, attendez; je...
Il ne put achever; Vernyct l'ajusta froidement et le renversa mort à ses pieds; puis, entendant marcher à quelques pas, il franchit d'un bond les décombres et se mit à fuir dans la direction de la roule de Paris. 11 rejoignit bientôt Auneite, Jeannetou, Milo et Argow, qui s'étaient déguisés, et, montés sur de bons chevaux, ils se sauvèrent à toute bride sur la route de Paris, qu'ils abandonnèrent au premier chemin de traverse qui se présenta. Vernyct avait de l'or sur lui. Laissons-les fuir.
Ou Gnit à Valence par faire un cordon de troupes autour de la prison, qu'on laissa brûler ; on dissipa la foule avec une peine infinie, on éteignit le feu des maisons, et trois jours après on chercha et l'on ensevelit les morts que l'on put retrouver dans les décombres. On avait arrêté une foule de personnes, l'ordre était rétabli, nou sans peine, et diverses relations couraient par toute la contrée sur l'événement de cette nuit terrible. La moins exagérée portait le nombre des brigands à trois cents.
Parmi les personnes arrêtées, on n'en reconnut aucune qui fût suspecte. On n'avait pas encore de nouvelles de la voilure que les gendarmes poursuivaient, et la police de Valence agissait avec la plus grande activité dans tout le département pour parvenir à retrouver ie criminel et les auteurs de l'horrible attentat dont on vient de lire les détails. Mais la multitude des témoins enfanta une multitude de versions, et l'autorité, occupée des nombreux incidents que celte affaire présenta, se perdit dans le dédale des mesures à prendre. On trouva, le quatrième jour, le corps du concierge et ceux de tous les employés de la prison. On reconnut sur la place les corps de huit soldats, de vingt personnes de la ville, et dans la prisou neuf corps de personnes inconnues, que l'on présuma devoir être ceux des complices de Vernyct, attendu qu'ils étaient tous hommes, et qu'auprès des corps il y avait des armes. Voilà tous les renseignements que l'on eut et d'après lesquels on commença les poursuites. Nous laisserons cette affaire, et, dans le chapitre suivant, nous marcherons avec les fugitifs.
Annette était en croupe sur le cheval d'Argow, Jeanneton sur celui de Vernyct, et le fidèle Milo galopait en avant pour lever les obstacles qui pouvaient s'opposer à leur fuite. Mais n'ayant éprouvé aueiiiie difiiculté à sortir de Valence, une fuis qu'ils eurent atteint la grande route de Paris, ils lâchèrent la bride aux excellents chevaux que Vernycl s'était procuré^, et en quatre heures ils mirent une quinzaine de lieues entre eux et Valence, et se trouvèrent dans la campagne, à l'abri de toute poursuite, jusqu'au jour où les événements de Valence devaient être officiellement transmis par l'autorité aux moindres fonctionnaires.
Ils avaient eu soin d'éviter tous les villages et toutes les habitations ; mais dès que le jour parut ils furent forcés de chercher un asile, car le cheval de Milo était mort de fatigue, et cet avertissement leur prouva que les leurs ne tarderaient pas à les abaudoiiuer.
Alors Vernyct indiqua un village retiré dans les terres, et ils s'y rendirent. Annette n'avait pas cessé , pendant toute cette route si fatigante pour elle, de tenir son mari embrassé , et lorsque les circouîtances le permettaient, elle le couvrait de baisers, et quand ses discours annonçaient qu'il désapprouvait cette fuite, elle lui rappelait, par de douces et tendres paroles.qu'elli! portait dans son sein un enfant qu'il ne fallait pas abaiiaunner. Cette Annette qu'on a vue si religieuse, si rigide, faisait céder maintenant la religion tout entière à son amour, et quand celui qui jadis ne connaissait même pas l'image du Christ lui disait qu'ils transgressaient toutes les lois divines et humaines, cette vierge pure répondait : — Si nous réussis-
ARGOW LE PIRATE.
nons, c'est que Dicii le reut!... paroles qui, de tout temps, oui «té J'arguiiiciil des valucpieucs.
Ils ciiirércut tous dans une misérable cabane dont l'extérieur annonçait une auberge, et là Vernyct tint conseil avec Jeanuelou et Blilo, e;ir Anneite ei Jacques étaient incapables de penser aux choses de ce uiuude : ils ne voyaient queux, et encore le temps leur paraissait-il trop court. En ce luonient ils oublièrent tout, car les habitants de la maison étaient absents, tandis qu'Argow chereliait à placer Anneite sur une couelie, qu il avait chargée de tous les vêlements dont il |)onvait se passer : de son côlé, Annette tachait de lui periuader qu'elle était bien et qu'elle ne souffrait pas.
Pendant qu'ils étaient ainsi presque heureux au seiu du malheur, Vernyct, Mi!o et Jeauuelou se oonsultaieut sur le seuil de celte cabane.
— ^'ous avons encore deux jours et deux nuits au moins, disait Vernyct, avant que l'on semelle réellement à notre ponr>uite; mais alors' tout sera contre nous... Que faire pour regagner Valence, Duraiiliil et la route (;ui nous mènera à nos relais pour aller à .\...m, où j'ai ordonné que nos deux vaisseaux nous atleiidi^senl, car on devait savoir qu'ils étaient à Fréjns, et j'ai sagemenl clianiié leur position. — Nous ne pouvons plus aller à cheval, dit Jlilo ; monsieur, vous et moi irous bien à pied, mais ces deux dames... — C'est vrai, répondit V'ernyct: eh bien! nous les abandonnerons... — Nous séparer de vous! s'écria Jeanneton, j'aimerais mieux marcher toule ma vie, sans me reposer une minute! Ah I vous ne nous connaissez pas !... — Madame!... criait-elle (et Annette accourut), madame! ils veulent uous laisser ici et s'en aller sans nous!... est-ce que vous ne vous sentez pas la force daller jusqu'au bout du monde à pied?... — Je n'irais pas seule, répondit Annette, mais avec lui ! — U:ns, dit Vernyct en admirant l'enlhousiasmede ces deux êtres charmants, quise teuaieut par la main et regardaient le ciel, vous avez des souliers de salin et des bas de soie... — (Juand nous les aurons usés, reprit Annette, nous prendrons des souliers de paysan. — Chère Aunetle! dit Argow eu serrant su feuune dans ses bras.
L'ingénieuse sollicitude du nègre lui avait déjà fait trouver le pain noir des habitauls de la cabane, et il faisait cuire les pouleis qu'il avait attrapés et arrangés. Pendant qu'il apprêt;iit le repas, Vernyct dit à Argow : — Nous avons trenie-ciiiq lieues à faire avant de regagner l'endroil où mes honnnes seront ra-semblos, et, pour être sûrs que nous pouvons nous rendre au mouillage où sont nos vaisseaux, il faut que nous y soyions dans deux jours : or, comme nous devons passer par les campagnes de Valence et de Duranlal, car le rendezvous est à une lieue de l'auberge de Jeanneton, dans la forél, il est nécessaire de faire, pendant la nuit et par les roules de traverse, ce trajet périlleux. Une fois chez Jeanneton, nous sommes sauvés, car les relais sont préparés. — Vernyct, lui dit Argow, le ciel m'est témoin que lont ce que tu fais est contre ma volonté... — Ah ! dit Veruycl, voilà encore du radotage!... Oh! mon pauvre capitaine, comme on t'a encapuciné !...
Milo vint leur dire que le repas était prêt. Quand les propriétaires de la cabane entrèrent et virent le nègre qui leur demanda ce qu'ils voulaient, ils furent saisis de frayeur ; ce fut Jeanneton qui leur persuada de manger de leurs poulets avec eux, et qui les rassura en leur parlant patois. Le repas fini, Vernyct les surprit encore bien davantage eu leur laissant deux pièces d'or et en leur recommandant le secret. Vernyct était de tous celui dont le costume devait donner le plus de soupçons : il avait sur sa tète un madras à moitié brûlé, son manteau l'était aussi de tous côtés; il portail une reinlure large et rouge qui contenait des pistolets ; sou tromblon. qu'il nommait sa fille, était passé en bandoulière avec un sac plein de balles et de charges de poudre, et ses buttes teintes de sang, de boue et de poussière, son pantalon rempli de taches, ses gros gants biùlés, tout annonçait et indiquait l'aiileur de l'incendie de Valence. Aussi Milo gagna-t-il avec peine de pouvoir mettre en ordre les vêtements du lieutenant, et lorsqu'on se mit en route le bon nègre ne craignit plus de voir leur petite caravane arrêtée au premier village à cause de réquipa£,j du chef. Le tromblon, le sac, tout fut soigneusement caché sous le manteau, et le madras fut légué au premier fossé que l'on rencontra.
Milo resta constamment en arrière; Vernyct et Jeanneton, se tenant par la main, formaient l'avant-garde, et au milieu, à cent pas de distance et de Milo et de Vernyct, Amiette et Argow marchèrent ensemMe. — Ah! disait-elle, je l'anue bien mieux errant et vagabond que sous les verrous de cette horrible prison!...
Ils marchèrent tout le jour avec un courage inouï, et, malgré mainte et mainte alarme, ils réussirent à relaire, à pied et sans être aperçus, lûul le chemin qu'ils avaient parcouru à cheval pendant la nuit. Us arrivèrent, sur le soir, aux environs de Valeuce, mais du côlé de Paris. Aimette et Jeanneton étaient si fatiguées, qu'Argow portait sa
femme, et le nègre Jeanneton. Les souliers de satin étaient déchirés, les pieds dos deux femmes étaient ensanglantés, el cepenilanl elle» ne |)ioréraicnl pas une seule plainte; lorsque Vernyct ou Argow les re« gardaient, elles trouvaient encore assez de force pour sourire, el les douces mains d'Amielle caressaient, conmiepar instinet, les cheveux d'Argow, car elle était si horriblement fatiguée que c'était tout au plus si ses yeux pouvaient se soulever sur lu campagne pour veiller au salut des fugitifs.
Alors lu nuit était venue, et Vernyct, en s'orientant, reconnut qu'ils approchaient d'un bois épais; ne voulant pas se hasanlerà entrer soit dans une auberge, soit dans un village, ds se jelèreul dans le bois. Ils y avancèrent avec précaution; Vernyct tenait sa (Ulc toute chargée à la main, et allait en avant.
— Nous sommes là dans une belle salle pour passer la nuit!... dii Jeanneton. — Chut!... s'écria de loiu Veruycl; au diable les feuimes!... elles parleui toujours.
Ce chut les fit rester eu suspens, ils s'arrêtèrent, et, dans le silence de la nuii, ils écoutèrent leurs cœurs battre avec violence. — J'ai une effroy.ible peur !... dit Aunetle à voix basse. — Soyons résignés 1... lui répondit Argow. — Je te fatigue'?... — Non...
Alors ils entendirent une voix rauque qui leur cria un qui vive? suivi d'un horrible jurement. — Duplmis et l'Ancien ! répondit Vernyct, s'apprêiaut à combattre. — Où est Jeanneton?... demanda joyeusement l'inconnu. — Partout et nulle part! répondit Vernyct, et sur-le-champ il dit à la petite troupe d'avancer.
Alors ils virent briller une lumière, et en un instant ils se trouvèrent dans une espèce de grotte au milieu de laquelle ils aperçurent un homme qui faisait griller un mouton tout entier... Veruycl reconnut quelques-uns de ses trente-sept acolytes, et ce brigand, après avoir témoigné la plus vive joie en voyant son Ancien et sa com|)agnie, raconta comment il avait été poursuivi tous les jours par les gendarmes, et conunent il avait trouvé cet asile, comptant le lendemain regagner, au péril de sa vie, le poste indiqué par le lieutenant.
Les événements de la nuit et du jour qui venaient de s'écouler avaient fatigué à lel point les compagnons de Vernyct, la course à cheval et la fatigue morale, enfin tout ce qui avait agité Vernyct, que, après avoir partagé le repas du fugitif, ils succombèreiu tous au sommeil. Quant à Veruycl, il se mit à boire avec ses compagjions, qu'il égaya fort en leur racontant les adieux du brave Slephen. Vers le milieu de la nuit, l'influence du vin plus que celle de la fatigue les plongea tous dans un profond sonnneil.
Le matin, on tint conseil, et, grâces aux connaissances topograp'iiques de l'un des compagnons d'infortune que Vernyct avait rencontrés, ou connut parfaitement bien les chemins que l'on devait parcourir pour éviter Valence et Duranlal, et arriver néanmoins à la forêt qui se trouvait non loin de la demeure de Jeanneton.
Le brigand leur promit de toujours aller un demi-quart de lieue eu avant et de tirer un coup de carabine au moindre danger. — Si je Rencontre les gendarmes, ajouia-t-il, n'ayez pas la moindre inquiétude sur mou compte, je ne cours aucun risque, car j'ai l'habitude de me sauver de leurs griffes.
La éâravane se remit donc en marche; mais cette journée fut tout entière employée à faire des détours, des contre-marches, des courses rapides et tout à coup ralenties. Annette et Jeanneton avaient enveloppé leurs pieds mignons de linge, et s'étaient fait des sandales avec lés débris d'un chapeau de feutre; alors elles purent mareiier, mais lentement, et dans les grandes occasious Argow et le nègre les portaient.
Ils approchèrent de Valence, où on ne les cherchait certes pas : cependant ils ne tournèrent la ville qu'avec la plus grande dillleulté ; les chemins creux, les hauteurs, furent soigneusement suivis, et quand il fallait traverser une plaine, Annette et Jeanneton étaient employées comme à l'armée les éclaireurs.
Enfin la nuit vint, et ils n'avaient encore rien mangé depuis le matin, mais ils avaient réussi à aller en deçà de Valenu;, vers Duranlal, et ils ne leur restait plus que quinze lieues à faire pour gagner l'auberge de Jeanneton, où se trouvait le premier des relais préparés par Vernyct pour gagner le mouillage et s'embarquer.
Acemomeniils se trouvaient à centpas d'un village distant de deux lieues de Valence et de trois lieues de Duranlal. Le matelot se replia sur la caravane, el revint dire qu'il venait de voir une auberge séparée d'environ six cents pas du reste du village : elle était située sur la grande route, de manière qu'en cas de surprise on pouvait,
ARGOW LE PIRATE.
en trois bonds, se réfugier dans un endroit inaccessible qui lui était connu pour lui avoir déjà servi de retraite ainsi qu'à ses camarades. Il s'engagea à introduire sans danger la petite troupe , et sur celle assurante l'on se dirigea vers l'auberge.
Le niaieloi outra seul, et demanda trois chambres et un souper pour buit personnes. Ayant vu l'aubeigisle st-ul avec sa fcniiiic, il ressortit, lit entrer Annelie, Jeaunetou, Voniyet et Argow, on ni;i.-<se, dans nue salle basse coutiguê à celle où se tonaicnt ordiiiaiioiiiriit les voyageurs. (Juaut à Milo, il lui dit de s'iiuroduire par les loiiotres, parce qu'il était uop counu connue domestique de in-idaïue de Duraulal.
Eu voyant passer ces cinq personnes dans nn pareil équipage, la lerronr j'einpara de l'hûle cl de sa feumie, cl pendant que Wriiyct et Milo, qui était monté par la croisée, arraugeaieut la Uible, ou entendit la couversaiiou suivante :
— As-tu vu connue ils étaient armés ?
— Oui; maisque penses-tu de ces gens-là 7
— Uum!... ils n'ont pas bonne mine... ce sont peui-èire les brûleurs de la prison... •
Alors le matelot entra subiiemcnl et leur dit :
— Comment I vous n'avez encore rien mis à la broche?... voulezvousbien faire rôtir tout ce que vous avez!... Tenez, leur dit-il en leur montrant vingt pièces d'or que Vernyct lui a-
'vait remises , voilà ce que vous gagnerez ce soir si vous voulez observer deux choses, discrétion et silence. .. Cinq cents francs, ou voire maison brûlée... choisissez...
— Oh!... c'est tout choisi !.. dit la femme ; quand il viendra quelqu'un nous tousserons, et mon homme , pour ne pas vous déceler, car je vois qui vous êtes...
— Silence!... s'écria le corsaire.
— Vous servira par l'autre porte... Tenez, monsieur, voici la clef de la porte du jardin.
— C'est bon, dii le corsaire; allez vite en be>ogne...
Le souper ne tarda pas à être servi, et toutes les armes étaient préparées eu cas d'attaque.
Le souper terminé, tout le monde était trop fatigué pour se mettre en
roule; alors on résolut de coucher dans l'auberge. On dressa pour Vernyct et Argow une échelle appuyée contre la croisée de leur chambre; enOn le corsaire et Milo veillèrent toute la nuit en faisant sentinelle.
H n'y eut encore aucun événement, et ils passèrent dans l'auberge même une partie de la matinée; mais, sur le midi, pendant qu'ils •'appiétaicnt à quitter l'auberge et au moment où ils étaient tous réunis dans la chambre haute qui donnait sur l'escalier, ils entcndireut eutrer beaucoup de personnes, et l'auberg'tste et sa femme tousser avec une violence et une complaisance très-siguilicaiives. La terreur les fit rester muets et sans force; ils prêtèrent l'oreille et tatcudireut la conversation suivante : — Eh bien, la mère, vou>i êtes donc eurliumse ce matin? — Ob ! mou Dieu, oui, monsieur le brigadier; luajs vous vous poilez bien, à ce que je crois? — i'arbleu, uou,
Cet inconnu était un des bri;rands... — Pagefô
car depuis trois jours nous faisons un métier que jamais je ne pensais faire élanl gendarme!... et voilà sept hommes qui sont sur les dents comme moi !... Vous savez ce qui s est passé? — Oui, qui est-ce qui ne le saurait pas !... (Ici le maleloi dit à voix basse à Vernyci : Us ne sont que sept ! ) On m'a dit qu'il y avait eu au moins ironie bourgeois de Valence de tués, une maison bnllée, sans compter la prison.— Bah! dit le gendarme eu riant, elles étaiout assurées!... Donnez-nous du vin... — (Jue venez-vous donc faire par ici? leur demaiida-t-elle en leur versant à boire. — Vous ne savez donc pas, leur dit le brigadier en inettaut son sabre entre ses jambes, cet enragé... Vernyct, qu'ils rapiiellent, c'est no lion cet homme-là!... c'est lui qui a délivré son ami, M. de Duraulal... N'avail-il pas fait courir après une voilure vide?... on ne l'a attrapé qu'à trente lieues de Valence, et l'on n'a trouvé (lu'un bourgeois de Valence qui ressemblait à M. de Durantal. — C'est, par ma foi, drolc! s'écria l'hôtesse. — Oui, mais ce qui
n'est pas drôle, c'est que nous avons crevé nos chevaux et que nous sommes revenus à pied.
— Ah? c'est vous qui avez couru! — Oui, moi et bien d'.iutres ; mais nous ne sommes revenus que sept, parce que l'on a laissé h'S camarades en surveillance sur toute la route. — Oh!
dit l'hôtesse, ils ne peuvent pas vous échapper.
— llum ! dit le gendarme, ce sont de (iers hommes!... — Qu'y at-il de nouveau à Valence?
L'hôtesse leur versait du vin à chaque instant , et le corsaire , croyant qu elle voulait les griser, lit signe û Vernyct de rester tranquille. Annetle se mourait de peur et parlait à Argow pour le contenir, car il voulait se livrer plutôt que d'occasiomier de nouveaux malheurs.
— Il y a, reprit le brigadier, que l'on a découvei t que c'est Vernyct, l'ami de Jacques, qui avait mis tout en mouvement. On a arrêté bien du monde, et l'on fait des poursuites : on instruit une affaire dans laquelle tout le monde est compromis: les gens les plus inconnus ont eu peur, mais des témoins ont déclaré que madame de Durantal, son mari, son nègre, s'éuiieui enfuis par la route de Paris, et l'on est sur leurs traces...
on les a vus je ne sais où, et il y a ordre de visiter toutes les auberges.— Dieu merci, ils ne sont pas dans la mienne, dit l'hôtesse, car ]e ne crois pas qu'il leur prenne envie de retourner à Durantal.
— C'est égal, il faut visiter tout... A boire! On a mis tout le pays en état de siège... Croyez-vous qu'on laissera des brigands rôtir la prison, le concierge, brûler la moustache à tout un poste, eu risquant d'incendier une ville, délivrer un condamné, sans qu'on les extermine tous?... Vous n'avez personne en bas?...
Le brigadier se leva et visita la chambre où l'on avait diné la veille.
— Diable ! vous avez eu du monde ! — Oh ! ils sont partis. — Quels étaient ces gens-là? — Des marchands... — Restez, vousautres!... dit le brigadier en montant l'escalier. L'hôtesse pâlit, tout en espérant , qu ils se seraientsauvés. Le brigadier parvint à la chambre où élaiuul
ARGOW LE PIRATE.
suspect, cl il y avait loujuurs
ranges le corsaire, Vernycl et le nègre, et en ouviaul la porte il les aperçut qui tous trois tenaient leurs armes braquées. En les voyant il dit : — Oh! oh! chut, ami... cest Golburn!... .Allons, s'écria i-il à haute voix, la mère, il n'y a personne!...
Vernyct et Milo se regardaient avec le plus prolund élonuonient quand le corsaire leur dit: — C'est un des nôtres qui de tout louq)s a été geudarmc...
A» bout de dix minutes, le brigadier remonta et leur dit : — Allez par N"*', il n'y a encore personne, je crois; mais prenez bien des prcc.iuiioris, car nous sommes semés comme des cailloux, et dans chaque village il y a des postes de la ligne.
Depuis longtemps le brigadier était dans les hommes qu'on lui donnait à couduire un surveillant auquel son grade était promis si l'on pouvait le couvaincre de perfidie et de trahison. (Je surveillant, en voyant Golburn retournera l'auberge et laisser ses sept hommes sur le chemin, conçut des soupçons et revint avec précaution dans l'auberge : il y entra,
et, moulant l'escalier,
il se montra brusquement avec sou monde.
— Perdus! perdus!...
s'écria le corsaire en voyant les chapeaux bordés et Golburn se ranger du coté des gendarmes en leur disant :
— Vous voyez que je ne me doutais pas en vain que celte sorcière d'hôtesse nous cachait quelque chose... En avant!
Un combat très -vif s'engagea entre les gendarmes et les trois délènseurs d'Argow; mais après trois décharges de mousqueicrie , les gendarmes abandonnèrent la place eu laissant trois morts : le brave matelot avait une blessure si grave, qu'il pria le nègre de l'achever, afin de ne pas tomber au pouvoir de l'ennemi.
Vernyct et le nègre avaient reçu deux balles, mais elles avaient porté dans les chairs; et, après s'être pansés, ils rejoignirent en hâte Argow,Aiinetteet Jeaunelon, qu'ils trouvèrent dans l'endroit indiqué par le matelot.
Vernyct et plusieurs hoitmes ensanglantés. —Page 53.
— Cette dernière affaire est la plus malheureuse! s'écria Vernyct, car ils vont être désormais sur nos traces; et, à moins dune grande célérité, il sera difficile de leur échapper. Nous n'avous pas à balan-
cer, il faut nous mettre en marche, car uous avons une nuit de repos, nous ne sonnnes plus guère qu'à dix lieues, et, à la nuit, nous prendrons le chemin à vol d'oiseau.
Ce discours ranima l'espoir dans le cœur d'Anuette, qui heureusement ne réfléchissait pas encore, tant elle était absorbée par son amour et par les dangers qu'elle ne craignait que pour Jacques. Si une voix lui avait crie : — AniiettC; compagne des hommes les plus criminels que la terre ait portes, les veille dans leur soinnu-il ' elle eùi demandé la mort à grands cris ; en ce moment elle en était hère elle regardait Argow avec orgueil... Tous ses pressentiments n'élaieiitils pas accomplis?... Non, il y avait une horrible imaKe de l'avenir qui n'était pas réalisée.
Enfin ils se remirenl eu marche, et, après avoir passé deux nuits
et un jour comme ils avaient passé les deux précédentes, c'est-àdire en proie à des tran srs perpétuelles et à des terreurs si cruelles .
qu'Argow commençait à trouver la mort plus douce qu'une lelle vie, ils .■irrivèreiil enfin au rendez-vous donné par Vernyct à sa troupe.
C'était dans l'endroit le plus épais d'une forêt. Des rochers et des cavernes faisaient de ce lieu une forteresse où cent hommes pouvaient tenir en échec plus de dix mille bonimcs de troupes réglées. Arrivé au chêne désigné, Vernyct dit à Annette, à Jeannetou età Argow de s'asseoir eu toute tranquillité, et qu'il espérait que désormais ils parviendraient au bord de la nier sans difiiculté.
Alors par trois fois il jeta un cri rauque et bizarre, et à l'instant on entendit du bruit dans les arbres, dans les rochers, et il sembla que tous les hommes qui parurent fussent sortis de dessous terre ou tombés du ciel.
• — Combien êtes-vous?
demanda Vernyct, sans les voir encore.
— Vingt-neuf! répondit une voix.
— Nous sommes trahis, je crois, dit Vernyct à voix basse, car je ne connais pas cette voixlà!...
— Qui es-tu? demanda-t-il.
— Flatmers!...
— Bravo! s'écria Vernyct... Amis, apportez des Imnières, que l'on veille à six cents pas à la ronde, et que l'on apporte des lits de mousse! Servez-nous un bon repas, et nous réglerons nos comptes.
A ces mots, un hourra s'éleva dans l'antique forêt, et bientôt on apporta des flambeaux : ces figures terribles et toutes marquées au coiu de l'énergie et du courage le plus féroce effrayèrent Annette, qui se pencha dans le sein d'Argow.
— Ce sont eux qui l'ont délivré!... lui dit Vernyct. Cette phrase la fit regarder avec moins d'horreur ces brigands, qui souriaient en voyant au sein de la nuit, au milieu des rochers et du silence de la forêt, deux têtes aussi pures et aussi célestes que celles d'Annette et de Jeanneton. Jamais deux femmes n'éprouvèrent plus de marques de respect et de dévouement. Ces hommes grossiers, devant les fum-
ARGOW LE Pll^riTE.
mes de leurs chcfe, deTinrent soumis et dévoués. Elles n'avaient qu'à jeter un regard, il était interprété, et ou courait audevaul de leurs moindres désirs.
On leur lit une tente de verdure, et lous donnèrout leurs habits pour préserver les deux fenuius de llimnidilé. Argow el sa femme enirèreni souseei abri champèire, aniour duquel ou plaça des scutinelles pour veiller à la sûreté des fui^iiifs.
Veruyct eut le sien : puis, le repas fini, le silenee régna dans la forêt, éonime si elle n"eili eoiiieuu aucun être vivant.
Veruyct leur distribua les souuues eouveuues, et quand ses instructions fijVeul reçues par tous ses bouinu's, celui qui avait eu le coinluaudemeut eu sou abseuce lui procura une grande surprise.
— Capitaine, dit-il, il n'y a plus rieu à elierelier, l'Ancien et nous tats sommes sauvés ! — Comment? demanda Veruyct.
Alors le vieux Tribel le mena dans une avenue du bois, et là lui montra un de ces grands eliariois qui servaient aux rouliers. Celle charrelle était chargée de f.uisses caisses, ballots, etc., si bien inillés, que Veruyct. regardant avec étounement le corsaire, lui demanda ce que cela signiliait. Ce dernier lit un gesle d'épaules en répondant : — Eh! mon lieulenanl. èles-vous (ou de vouloir aller en posie gagner avec vos relais la côte el nos vaisseaux? vous seriez
Eris mille fois pour nue. TenezI... A ces mots il leva la masse de allots qui seniblait être derrière la voilure, et il fit voir à Veruyct que sous celte niasse de tonneaux et de ballots, dont le poids semblait faire plier la voiture, ils avaienl pratiqué Irés-ingénieusement «ne petite salle dans laquelle ou avait ariisicmeut ménagé la place df deux personnes. Us y avaient mis des vivres, et l'air venait pardessous la voiture.
— Voyez-vous, mon lieutenant, l'un de nous mènera cela grand train, et à chaque relais on changera de chevaux; cela vaudra mieux qu'une voiture que les gendarmes peuvent vi:-iter : car ou peut frapper là-dessus; je leur délie de s'imaginer qu'il y ait du monde là dedans. L'Ancien et sa femme voyageront ainsi, tandis que vous et votre Januelou vous les rejoindrez comme vous pourrez.
— El qui de vous a fait cela? — C'est un de vos nègres qui est adroii comme un singe; il a tout arrangé avec une telle dextérité, que nous étions tous à l'admirer... el tenez, voilà la lettre de voiture.
De ce moment, Vernycl ne douta plus du succès de Penlreprise, et il dormit avec une sécuriié parfaite.
Le lendemain malin, il envoya Jeanneton à son auberge, car c'était chtz elle qu'était étabU le premier relais. Tout en promettant d'aller le rejoindre aussilol qu'Argow sérail passé, il lui eiijiilgnit la plus grande prudence, et l'ayant conduile jusque sur la grande roule, il la plaça à cheval en lui donnant un baiser d'espoir, et la suivit des yeux...
Quand il l'eut perdue de vue, il revint vers Argow et Annette, cl leur moulra avec la plus vive allégresse l'heureuse invention du nègre.
Annette serra la main de ce serviteur zélé et admira ce statagème impénétrable.
— Allons, ne perdons pas de temps, s'écria Vernycl, mettez- vous dans celle cachette, el voyagez pour arriver à bon port.
— Vous êtes un ange tuiélaire ! lui dit Annetie les larmes aux yeux.
— Non ! c'est un démon qu'il faut dire 1...
A ces mots, il donna une poirnée de main à .\rgow, qu'il embrassa contre son ordinaire, en lui disant :
— Adiea!... en voilà pour jusqu'au moment du départ!... Je suis (àché de te quitter, niai> n'importe ! je veillerai sur la charrette/ oU« emporte mon plus cher trésur.
— Pourvu qu'ij n'arrive rien de fâcheux I... dit Annette.
Argow était passif an milieu de tous ces dangers; il éml)ra.sSa Vernyct à son tour, et lui dit :
— La bonne réunion pour les amis, c'est dans le ciel I tâche que Dous soyons ensemble I Adieu.
Jacques et Annette furent enfermés dans leur cabane proiecirice. On y attela quairechevanx. elun brigand, vêtu en roulier, conduisit les fugitifs vers la grande rome.
Veruyct, en les voyant sortir de la foret, dii à ses hommes:
— Je ne m'en défends pas. je pleure en le voyant partir! Voilà
depuis longtemps le seul péril que uous ne courrions pas ensemble!...
— Il se sauvera ! fut le cri général.
Le lieulenanl distribua enoore une fois et de l'argent et ses instrnciions, conviui d'un reudrz-vous en cas de nouveaux malheurs, puis, se déguisant en paysan et cachant ses armes dans nue hotte couverte de fruits, il se dirigea à travers les bois vers l'auberge de Jeanneton.
Pour la première fois de sa vie, Vernycl, soit parce que sa sensibilité avait été furtemenl excilée, soit par un prcssenlimenl qu'on n'est pas maître de rejeler, était en proie à une lerreur, nue impatience, une mélancolie que son chant ne pouvait pas dissiper. 11 courait à toutes janihes pour arriver phis vite à l'auberge de Jeanneton, el s'arrèiaii soudain à cause du bruit de ses armes qui sonnaient dans la lioiie. 11 aurait voulu avoir accompagné Jeannelon, ou du moins être sur la roule...
Il marchait rapidement, mais comme il suivait un chemin détourné, il était physiquejuent impossible qu'il arrivât avant la charrette.
Après avoir déployé tant de courage, tant de force, et fait de si graiiils oiïoris pour sauver un ami. il eût été doublement déplorable pour Vernycl de perdre le fruit de tant de dévouement el de voir Argow enlevé an moniebt où le succès couronnait une œuvre doul la réussite avait eutratné tant de crimes.
Veruyct, secouant loutes ses terreurs, se mit à marcher d'un pas ferme et soutenu en chantani lu chanson des pirates, et bientôt il aperçut de loin l'auberge de Jeanm-ton. 11 approcha, mais en arrivant il n'entendit aucun bruii dans la cour ; tout paraissait morne et inhabité. A ce moment, il ne fut pas uiaitre d'un mouvement de lerreur. En entrant dans la cour, il sif.la l'air par lequel il avertissait Jeanneton de son arrivée, el ne vit perscnine accourir;... il s'élança brusquement dans la salle, le même silence régnait au dedans; la cuisine de Jeanneton était vide... Se dirigeant alors vers la salle des voyageurs, il parvint au-dessous delà trappe que uous avons décrite plus haut, et trouva Jeanneton évanouie.
Pour celle fois, si la peur et ses vertiges sifflèrrent aux oreilles du terrible lieulenanl, ils ne furent que les avanl-coureurs de la plus horrible colère qui l'eùl jamais agité. Il tomba sur un banc devant le corps de Jeannelon, et resta pâle et muet comme elle.
Tout à coup il détourna ses yeux, et aperçut par la croisée la fatale charrelle I... il ne sorlilpas... tout lui disait que son ami et Annetie avaient été découverts et enlevés I...
Il se leva, prit Jeanneton, la mit sur ses épaules, qu'il avait débarrassé^'S de la houe, et dans son désespoir il s'en alla à pas lents, armé de son troniblim en bandoulière et de ses pistolets à la ceinture, vêtu eepiHiiiaul en paysan ; mais en siirtant par la porte de l'aubcTge qui dotmaii sur la grande route, il heurta le corps du fidèle roulier, qu'il vit percé de balles.
L'air fil rouvrir les yeux à Jeannelon, elle jeta un cri faible et plaintif; ses mains, qui élaieiil pendantes, vinrent avec peine se retenir à la chevelure de Vernycl, et elle s'écria : — Que dira-t-iU...
Le lieulenanl rentra, et, posant Jeanneton sur une chaise, il se mil devant elle à genoux, puis avec de l'eau, du vinaigre, il essaya de la faire revenir tout à fait : ses yeux errèrent quel(|ne temps sans idées, enfin elle vit Veruyct, le recuimut, et se cachant le visage elle jeta un grand cri.
— Qu'est-il arrivé? dit-il. Jeannelon, raconte-le-moi, pour savoir s'il y a encore moyen d'y porter remède.
Jeanneton remua la icie deux fois d'une manière négative, puis, relevant Vernycl, elle le fit asseoir, pencha sa tête sur son seiu et pleura.
— Uélas! dit-elle en entremêlant son discours de larmes el de sanglots, quand je suis arrivée j'ai trouvé mon auberge pleine de gendarmes déguisés en bourgeois, ils paraissaient êire des voyageurs, el Slarie me dit que depuis mon absence la maison avait toujours bien été ; elle ajouta qu'il y avait un poste de gendarmerie à vingt pas de notre maison. Ceci me donna du soupçon sur les voyageurs, et quand je fus habillée en costimie d'aubergiste, je vins leur demander pourquoi ils restaient à boire, au lieu de continuer leur route. Ils me répondirent que cela ne me regardait pas. Alors, en les examinant, je m'aperçus que c'étaient des gendarmes; cela me fil trembler, et je songeai que si la police avait su que ton premier relais était ici, elle avait dû naiurcllenicnt s'emparer di: mou auberge et y tenir garnison... Alors je dis à Georges d'aller au-devant de la voiture que je lui dépeignis, et d'avertir le conducteur de ne
ARGOW LE PIRATE.
pas s'arrêter chez moi... Comme Georges sériait, un des gendarmes déguisés lui barra le passage en lui disant impéraiivcniciit : — On ne s(irt pas d'ici! vous êtes en surveillance!... Et il lui monlru un papier.
La voiture arriva... Ils ne se doutèrent de rien; mais quand ils virent que l'homme dételait cl allait nicilre ses chevaux à l'écurie, ils l'accompagnèrent, lui firent mille quosiions, lui demandèrent ses papiers, et l'homme leur répondit imporlorbahlemcnl en leur monlrant îles papiers dont ils parurent satisfaits. Alors, pour être plus sûr de son affaire, le roulier crut devoir temporiser, et il vint a tiiblc en faisant comme s'il avait coutume d'arrêter ici. Tout allait bien... mais au bout d'une heure, quand il voulut repartir, il prit les chevaux du relais... ils étaient diflëreuts des siens, les gendarmes l'avaient remarqué, ils eurent des soupçons... ils ont fait venir le 'poste voisin, ils onleutourc la voilure... ils l'ont prise !... L'iionnne a défendu M. de Duranlal si bravement qu'il leur a tué cinq hommes, ils ont alors tous lire sur lui !... il est là mort... Ils ont enmiené Argow lié sur une charrette de paysan, et madame est sur un matelas que je lui ai donné... Pauvre petite femme, elle fait peur! elle l'embrasse!... elle le console!... lui est comme un saint! quoi I cela a fait pitié aux gendarmes !... Celte pauvre Annelie esl là, comme si j'y étais avec loi ; elle ne prend garde à rien, elle ne voit que sou mari... elle lui donne les plus doux noms, et je suis sûre qu'elle traversera tout Valence sans seulement s'en apercevoir. On aura beau être aux fenêtres et la regarder, elle ne verra que lui!... Est-ce du malheur!...
Yernyct blasphéma horriblement et s'écria :
— Vile, à cheval! à cheval!... courons, nous les rattraperons sur la grande roule, et nous l'enlèverons... Non, c'est impossible... je suis seul !... Oh ! je le vengerai de manière à faire in'iiihler tout le pays! oui, je n'ai plus qu'à le venger!... et à mourir !... 0 mon pauvre capitaine!... un si brave homme !... qui sautait à l'abordage calme comme une fille qui s'avance pour ouvrir le bal... mourir connue un voleur!...
Il termina celle oraison funèbre comme il l'avait commencée, par un effroyable juron, et il dit à Jeannelon :
— Reste à ton auberge, j'y viendrai presque tous les jours à cinq heures du soir... lu me verras toujours... et je veux mourir à tes colés !...
— Est-ce que nous pouvons mourir autrement? répondit Jeannelon.
Après l'avoir embrassée, Veniyct reprit ses habillemenls véritables, s'arma et s'élança vers le chemin qui conduisait à la lorêt.
Eu ce moment, Argow et Annelte arrivaient en face de leur château de Duranlal : là, Annelte, jetant les yeux sur leur misérable équipage, arrêta le chef de l'escorte et lui dit :
— Monsieur, par pilié, ne nous laissez pas enlrer à Valence sur celte horrible voilure ! IVl. de Duranlal n'a jamais eu la volonté de vous échapper, et je crois que sa délivrance esl impossible... Permettez que l'on aille chercher une voiture au ciiàteau...
L'officier était le même qui se trouvait dans la diligence lors du premier voyage d'Aniielie à Valence, il condescendit à celle prière, et Annelte eut la faible saiisfaciion de voir son mari dans sa voiture. Ils arrivèrent prompienient à Valence. Chaque tour de roue était pour Annelte une douleur, et, sans le conlact de l'êlre auquel elle avait donné toute sa vie, elle serait morle cent fois; mais la (laiience, la résignation et les discours tendres que lui adressait Jacques la maintenaient dans un élat que l'on peut imaginer, mais qu'il est impossible de décrire. Elle ne pensait pas, son amour seul la guidait... tout avait disparu devant le mallieur d'un époux adoré... et où la société voyait nn criminel, elle voyait le plus sublime des hommes. Elle lui avait pardonné, M. de Montivers l'avait absous, elle ordonnait par ses regards à tout homme de l'imiter.
Ils arrivèrent quelques heures avant la nuit à Valence : la ville était calmée, grâces aux soins de l'aulorité; mais quand on apprit qu'on ramenait M. de Duranlal, une foule immense suivit et escorta la voilure. M. de Duranlal fut incarcéré, et sur-le-champ l'aulorité déploya la force la plus imposante autour de la prison.
Ce fut là que se passa la scène la plus touchante et la plus attendrissanie dont les murs d'une prison aient jamais été témoins. On voulut séparer Annelte d'Argow, elle ne céda qu'à la force, et on l'entraina mourante chez madame Servigné.
— Quelle barbarie ! s'écria Charles en voyant sa cousine, ils vous séparent d'un homme qu'ils mènent demain au supplice, car les délais de l'appel sont expirés!,..
— Grand Dieu! cria Annelte, mon cousin, faites que je le voie !... que je vive le reste de ma vie!... Elle tomba sans connaissauce sur
le lit de madame Gérard, que ces événements avaient conduite au bord du tombeau.
Charles alla plaider cette cause de l'humaniié devant les autorités, et il oblint qu'Annelle resterait dans la prison de son mari jusqu'au
malin.
Adélaïde, Charles, M. Gérard, la conduisirent à la pHson et lui apprirent que M. de Monlivers élait arrivé à Valence... Elle leva les yeux au ciel et y jeta un regard de douleur.
— iMon Dieu ! dit-elle, voici longtemps que je vous abandonne ! mais quel calice amer !... Mes amis, prévenez M. de Monlivers qu'il sera agréable à Jacques de l'avoir près de lui jusqu'à sou dernier moment...
— Courage ! lui dit M. Gérard.
— Oh ! répondit-elle, j'en aurai tant qu'il vivra !... La porte de la prison se referma.
Annelte frémit en voyant l'appareil de puissance déployé pour garder cet homme qui n'avait jamais songé à la fuite. Les cours, l(;s corridors mêmes étaient garnis de soldats et de gardiens. Ce fut en arrivant à son cachol que cette terrible idée, dont elle n'avail jamais vu la conséquence face à face: — Demain il mourra!... lui apparut dans toute son horreur.
Quand on lui ouvrit la porte, Argow ne vit en elle que l'onibre d'Aunetle; il en fut douloureusement frappé.
Annelte voulut parler, mais elle ne put proférer que ce seul mot :
— Demain!...
— Demain, repril-il, ô ma chère àine! demain nous serons séparés pour un peu de temps!... Vis avec celle pensée que la morl est plus légère que le remords!... Va, l'enfer s'est réjoui quand il a vu que je m'efforçais d'échapper au supplice!... 11 m'a tenté jusqu'au dernier momenl, et, quand les complices de mes crimes m'ont délivré, l'odeur de la poudre, les cris, l'incendie, m'atliraieni, m'appelaient... Un instant j'ai vécu de ma vie passée; mais je t'ai revue, ange du ciel! et mainlenant la terre est pour moi trop étroite... L'amour que tu m'inspires est exempt de toute faiblesse, et je ne sais si c'est loi qui me fais aimer la venu, ou si c'est la vertu que j'aime en loi... Reste donc en exil, ange lulélaire 1 reste pour achever l'expiaiion de mes fautes... Ta lâche n'est pas accomplie... rends mon fds vertueux... guide mon fils... et ne lui parle jamais de son père...
Une lampe accordée par faveur éclairait le cachot et répandait une lueur funèbre. C'était la dernière nuit du condamné, et (pioique toute créature vivante s'écarte du meuririer, Argow avait sur sou cœur une femme qui couvrait ses mains de larmes et de baisers.
Tout à coup Annelte effrayée jeta un cri perçant ; en vain son mar la pressa-t-il de lui dire ce qui avait occasionné ce cri, elle se garda bien de lui dire la vision horrible qu'elle venait d'avoir : elle avait revu malgré elle celle ligne rouge sur le cou d'Argow, celte ligne fine comme la lame d'un couteau !...
— Annelte, lui dit Argow «avec calme, écoute! Oublie, je t'en supplie, le cruel moment qui s'apprêie !... Songe que j'ai vu tant de fois la mort que je ne la crains pas... Sois digne de loi... grande, énergique !... et songe que je te fais ma dernière prière... Accorde-moi ce que je vais le demander... Quand je serai morl, ensevelis-moi toinièine, à la nuit, et (pie Vernycl fasse élever un modeste monument qui dise combien je fus criminel, mais combien aussi je fus repentant... Annelte! Annelte!...
Elle pleurait, son courage l'abandonnait...
— Tu mourras donc?... disail-elle. Et pendant quelques instants ce fut tout son discours. Elle se jeta à genoux, et dit avec ferveur :
ARGOW LE PIHATE.
— Dieu! père des hommes! tu le sauveras au moins! lu l'accueilleras dans ton sein !... Ah! que nous y soyions réunis àjaniais!...
Eu ce moment, un rayon de la luiie entra par les barreaux et vint illuminer Argow et Anneiie qui étaient à genoux ; Annelte regarda son époux, et le vit si brillamment éclairé, si resplendissant, qu'elle se leva et dit :
— Ah! voilà cet époux glorieux que me réservait l'avenir!... les cieux l'appellent, et c'est moi qui l'y ai conduite... Son dernier baiser ni°a donné la mort ! dit Annetie en fermant la porte de la prison; je ne le verrai donc phisl...
Egarée, elle courait par toutes les rues de Valence saus pouvoir trouver sou chemin. La fraîcheur du malin la faisait frissonner sans qu'elle s'en aperçût. Elle vit au loin des hommes qui travaillaient sur une place à la lueur de quelques falots. — Je leur demanderai mon chemiii, diiolle en s'avançaut vers eux avec un frisson glacial; et, les yeux hagards, elle se peacha vers l'un d'eux en lui di-
— Mon ami, quelle heure est-il?...
— Cinq heures. ,
— Pouvci-vous m'indiquer mon chemin?.
— Volontiers... où allez-vous?
— Pourquoi donc ces bois, ces charpentes?
— Elle est folle!... dirent en chœur les trois hommes à voix basse.
— Vous ne voyez donc pas que c'est la guillotine que j'ai élevée?... cl que ce malin...
Elle n'entendit pas l'horrible mol, car l'inforluncc jeta un cri et tomba.
A ces marques de douleur, on reconnut madame de Durantal ; elle était là, à deux pas de l'hôtel de Charles ; deux hommes la conduisirent à la porte, l'assirent sur la borne, sonnèrent et se retirèrent en disant : — Pauvre femme!...
L'aiiioriié avait jugé à propos d'indiquer l'exécution pour le maliu, aCu de ne pas laisser le temps aux amis du condamné de réunir desforceset decommellre une seconde fois des alternais aussi grands que ceux dont Valence avait été témoin la nuit du jugement. Néanmoins, malgré toutes les précautions prises pour exécuter M. de Durantal devant le moins de monde possible, la nouvelle de son arrestation et celle de son supplice matinal semblèrent voler. L'on prévit, par l'espèce d'instinct qui anime les masses, que celle sanglante tragédie du peuple aurait lieu le lendemain: on vit passer, on entendit Construire léchafaud, et de toutes parts le peuple accourut.
La place était vasle, léchafaud se trouvait au milieu, et il était gardé par un escadron toui entier de gendarmerie. Celle place ne semblait pas assez large pour contenir les llols du peuple qui s'y pressait. Ou ne voyait, du haut des feuétres, qu'une mer agitée que formaieui les tctes noires des hommes et les têtes garnies de bonnels d'une multitude de femmes. On était pressé comme pour une fête publique.
Les fenêtres étaient toutes ouvertes et garnies de spectateurs comme pour un tournoi. Si elles n'étaient pas pavoisées, il y avait, pour la commodité des gens qui regardaient, des coussins, des tapis... les fenêtres avaient même deux ou trois rangées de têles.
Les uns riaient, les autres criaient, s'appelaient, il y avait un brouhaha comme au théâtre avant que la pièce ne cununence : peu s'en fallait <|ue quelques voix ne se plaignissent des retards. Cependant ou doit dire que généralement le condamné excitait le plus grand inlérët, et lorsqu'on parlait de madame de Durantal, pas une âme ne restait froide â son malheur. On se racontait la manière dont Jacques avait éié pris, et quelques-uns exprimaient le regret de ne pas avoir appris qu'il se fût enfui. Aussil6l qu'il paraissait quelque chose dans la rue par laquelle le tombereau devait passer, im murnmre confus comme les sentiments qui le causaient s'élevait dans la place.
— Le voilà:... le voilà!... le voilà'... Ces paroles furent dans toutes les bouches, et cette voix collective fut comme le dernier mugissement d'une tempête qui cesse tout à coup. Les têtes se tournèrent Vers uu seul point, et un affreux silence regoa sur tous les points occupés par la foule.
Il ne fui troublé que par le conducteur de la charrette qui fouettait 8on cheval et par le roulement des roue^ sur le pavé; celte falale charrette avait paru, el, pour Ihonneur de l'humanité, toutes les âmes s'étaient réunies dans uue même pensée de commisération. Argow était dans le tombereau avec M. de Moritivers, et pour ceux qui ne conuaissaient pas le criminel personnelicment, et saus le costume du
vénérable prêtre, on eût pris M. de Monlivers pour le condamné. Jacques de Durantal était à ses côtés cl soutenait le bon prêlre qui pleurai!.
— Allons, mon vénérable ami, vous qui m'avez réconcilié avec le ciel, du courage!... Notre séparation n'a rien de cruel, si les espérances de l'homme ne sont pas vaines : ie vais être heureux et je quille une enveloppe grossière pour ne plus garder... vous savez!.. . celle belle robe d'innocence... Oh! votre sermon... il esl toujours là dans mon cœur.
En disant ces mois, Jacques regardait le ciel avec une expression angélique. Le char niarchait entre deux haies silencieuses. En fermant les yeux, Jacques eût pu croire que la place était déserte.
Le malheur voulait que l'habitation de madame Scrvignénc fût pat loin de celle place, comme on l'a vu, de manière que les cris de : (1 Le voilà!... le voilà!... ■ suivis de ce silence, parvinrent à l'oreille d'Anneite.
— Ah! ils l'ont tué!... un seul coup!... s'écria-t-elle ; el cette ligno rouge, la voilà...
Il fallut toute la force de Charles cl de M. Gérard pour la contenir; elle les saisissait cl poussait des cris inarticulés comme un être privé de raison.
— Ma fille!... ma fille!... disait madame Gérard d'une voix affaiblie... ma fille!...
— Ma fille!... répéta Annette, je n'ai plus de mère, de père ! tous mes parenlssonl dans la place, maintenani, sur ce iréteau !...
Pendant un temps que nulle des personnes qui tenaient Annelte ne put déterminer, on n'entendit que des plaintes incohérentes... des pleurs... des sanglots...
Cependant le char était arrivé à l'échafaud; Argow y monta, leva les yeux au ciel, dit à M. de Monlivers :
— Je vous recommande Annelte... Adieu.
La foule allait s'écouler en silence lorsqu'une scène ctfrayanlc eut lieu avec la rapidité de l'éclair.
A la chute du jour tout avait disparu, et le calme régnait seulement sur la place ; car dans toute la ville on s'entretenait des derniers moments du condamné, et des sourdes menaces de vengeance qui circulaient dedans le public et dont les autorités recevaient à chaque instant l'insulte.
Toutes les mesures nécessaires furent prises afin que le dévouement insensé des complices d'Argow n'eût aucune suite fâcheuse; mais les gens qui savaient ce qu'avait déjà fait Vcrnyct ci qui jugeaient son caractère aigri par les événements n'étaient pas sans de vives inquiétudes. On conseilla à M. de Kabon, le chef du jury, el à M. de Ruysan, le procureur du roi, de se tenir sur leurs gardes; mais ces derniers, soit courage civil, soii confiance dans les mesures de l'administration, resièrcui dans la plus grande sécurité, protégés qu'ils l'étaient par leur conscience.
ÎXX
(juaire heures après l'exéculion, Annelte vivait encore, mais l'on a vu dans quel horrible état elle se trouvait La chambre où gisait sa mère présentait uu spectacle alfreux. Tout à coup, au milieu de son délire, Atjnctle s'assil devant le lit de sa mère, suspendit ses larme»
ARGOW LE PIRATE.
et ses cris, et tout le inonde, rangé en cercle autour d'elle, attendit avec impatience ce qu'elle semblait avoir à dire.
— Il m'a dit de l'ensevelir!...
— Cliarlcs! c'est vous qui l'avez conduit là, sur la place! 11 vous a pardonné cette nui:, en m'embrassant. il me l'a dit d'une voix touchante!... Il est mort, la terre est satisfaite. Eli bien! moi, Charles, je t'infli|;c pour peine d'aller redemander son corps... je dois lui obéir... il faut que nous l'ensevelissions... à Durantal, dans l'ile des peupliers!... Va, Charles, tu me rendras un peu de calme.
(Charles obéit en silence. Annette resta au chevet du lit de sa mère. Madame Gérard tourna lentement vers elle des yeux déjà sans vie, sans expression, et, regardant sa fille, elle lui dit d'une voix sépulcrale :
— Qu'est devenue mon Annelte, heureuse, insouciante! espoir de ma vieillesse, ô ma lille!... il faut l'œil d'une mère pour le reconnaître.
— Ma mère !... mon fardeau est plus lourd que le vôtre... vous n'avez encore rien perdu !...
— El l'honneur?... s'écria la mourante en se mettant sur son séant. Annette baissa la tête et dit à voix basse :
— Je me trouve honorée de lui avoir consacré ma vie!... c'était une ànie née pour être grande et généreuse; elle le fut trop tard!...
Madame Gérard prit les mains d'Annette, les porta sur son cœur, et lui dit:
— Ma fille, tu ne m'as jamais apporté que bonheur et consolation ; Dieu nous frappe, il a ses raisons : sois à jamais bénie, car tu fus une fille tendre et une épouse grande et noble.
Elle retomba sur son oreiller en serrant la main d'Annette. M. Gérard s'approcha d'elle, et, devinant ses craintes, madame Gérard lui dit :
— Je vais très-bien, mon Gérard!... mais un faible sourire erra sur ses lèvres décolorées.
Au bout de deux heures passées dans l'angoisse et dans le silence, Charles parut et dit à Annette :
— Le corps de mon cousin est en route pour Durantal; quand TOUS voudrez, Annette, nous nous y rendrons.
— Sur-le-champ I dit elle. Elle embrassa son père en versant un torrent de larmes, et déposa un baiser sur le front de sa mère. Madame Servigné resta seule auprès de madame Gérard.
M. Gérard, «Annette, Charles, M. et madame Bouvier, montèrent en voiture et partirent, à la chute du jour, pour Durantal.
— Uier, .i cette heure, il vivait!... dit Annette.
Pendant tout le chemin, les trois cousins remarquèrent une effrayante altération dans les traits d'Annette, qui, n'étant plus soutenue par la présence de l'être qu'elle chérissait, avait perdu toute son énergie. Alors toutes les douleurs et les fatigues de cette semaine de désolation, qui se trouvaient comme suspendues, fondirent sur elle, et elle ressentit tous les maux physiques et intellectuels qu'elle devait éprouver; on l'entendit se plaindre comme si elle était seule : elle étouffait, elle voulut soulever la glace de la voiture, et n'en eut pas la force.
Charles versait des larmes amères en contemplant ce noble visage jadis si pur, si frais, si gracieux : toutes les veines dn visage étaient marquées, les cheveux d'.\nnetie étaient devenus durant cette journée blancs comme la neige : elle ne s'en apercevait pas; son souffle s'échappait avec peine d'entre ses lèvres bleuies; ses yeux, où toute sa vie semblait s'être réfugiée, étaient levés vers les étoiles, mais ils étaient secs et brûlants... Charles lui prit la main et la trouva glacée, alors il serra celle de M. Gérard, et le vieillard lui répondit par un regard découragé qui le remplit de terreur.
A moitié chemin, Annette se mit à chanter d'une voix pure et recueillie, comme si elle eût été parfaitement tranquille et heureuse. Ils se lurent et l'écoulèrent en silence : son chant était grave, mais d une mélodie extraordinaire; elle ne chantait rien qui fût connu, sa musique paraissait venir d'une improvisation. L'attendrissement les gagna tous, et ils admirèrent, au milieu du calme de la nuit cl des champs, celte vierge, ce cygne, qui semblait dire adieu à la terre; elle avait les yeux constamment fixés sur une étoile, et la lumière des cieux, donnant sur son visage, y jetait d'avance l'auréole des saints.
En mettant pied à terre et en revoyant Durantal, Annelte pleura... elle prit le bras de Charles et marcha avec assez de peine dans l'a-
venue; elle ne se plaignait pas de la faiblesse de ses jambes, mais de la dureté du sol. Charles craignit alors que sa cousine n'eût pas longtemps à vivre. Elle arriva dans son parc, sur lequel elle jeta un dernier coup d'œil. Elle regarda de sang froid l'Ile dis peupliers, où elle vit briller de la lumière; mais, avant de s'y rendre, elle voulut monter dans son appartement, et là elle embrassa avec un plaisir amer tout ce que son mari avait coutume de toucher. Elle revit la chambre nuptiale et déposa un baiser sur la couche. La chambre était restée exacleinent dans l'état où elle la laissa le jour de l'arrestation de son mari. Elle distribua à tous ceux qui avaient servi à Durantal de l'argent, et lorsque le secrétaire fut vide, elle y découvrit sur des papiers quelques cheveux d'Argow qu'elle donna à son cousin en y joignant une boucle des siens. Puis, ayant parcouru les galeries, elle redescendit avec précipitation et sans retourner la tête ; elle s'élança dans le parc, suivie de tous les domestiques, de Charles, de M. Gérard et d'Adélaïde.
On se mit en marche vers l'île des peupliers : les deux nègres portaient le corps de leur maître, et Annette jetait par instants un regard plein de douceur sur les formes que le linge laissait apercevoir. Elle tendait les mains comme pour loucher encore le seul être qu'elle eût aimé d'amour.
— Oh! elle est morte! se dit Charles.
Ce convoi silencieux passa à travers les riantes allées et les prairies de Durantal, la lune environnait le cortège de sa lumière pure, cl l'on n'entendait que le bruit des pas et celui des feuilles.
Arrivés à l'île des peupliers, l'on déposa le corps de 51. de Durantal à terre; Annette s'agenouilla et rcciia les prières de l'église. Quand cela fut fini, elle se retourna et dit: — Tous ceux qui t'ont connu, mon ami, sont là !... Je me trompe, ton plus fidèle frère n'y est pas !
— Il y est!... cria une voix sourde, et l'on vit une grande ombre s'avancer lentement. Mais, pendant que vous le pleurez, il songe à venger l'amitié!...
— Vernyct, dit-elle en l'amenant vers le corps gisant de son ami, la mort de tout ce qui a vie ne lui ôlera pas cette fatale ligne rouge. Renonce, sur sa tombe, à faire le mal, et deviens vertueux!
— Non!... Et le féroce lientenanl, levant ses mains vers le ciel, ajouta : — J'ai ma religion à moi... il sera vengé!...
A ce moment, les deux nègres, ayant descendu leur maître dans la fosse, avaient jeté une pelletée de terre; le bruit fit retourner Annette, qui voulait prier de sa douce voix l'ami de Jacques... En ne voyant plus de vestiges de cet être qu'elle avait chéri, elle jela un cri, et tomba si précipitamment dans la fosse, que les deux nègre.* jetèrent sur elle une autre pelletée de terre ; on se précipita pour la relever, mais elle était morte !... ses cheveux s'étaient écartés autour de sa tête, et leur blancheur, rendue brillante par le reflet de la lune, lui donnait l'aspect d'une sainte que l'on relirait de sa tombe... il n'y avait aucun espoir.
On n'osa point la séparer de celui qu'elle tenait embrassé par uu dernier effort...
Vernyct s'avança et dit : — On m'a tué deux amis !... je veux deux victimes!... El des larmes interrompirent le reste de son discours.
11 s'approcha de Charles, tira un portefeuille de son sein, et lui dit : — Voilà le reste de toute la fortune de Durantal ; je n'eu ai que faire, car j'ai pris tout ce qu'il fallait pour Jeanneton et pour récompenser mes amis!... je n'ai plus besoin de rien... Votre repentir est vrai : soyez donc le dépositaire de ces quatre millions, et faitesen ce que bon vous semblera .. Adieu!... Vous entendrez parler de moi, car je vais semer l'horreur dans tout le pays, mais quelque temps après on ne parlera plus du tout de Vernyct!
Il s'élança dans le taillis, mais on le vit promplement revenir, et, prenant Charles par la main, il le secoua fortement en lui disant d'une voix émue: — Je te recommande Jeanneton ! Ne crois pas, quoiqu'elle se soit donnée à moi, qu'elle soit une créature indigne d'être aimée... Pour un honnête homme, c'est une autre Annette, s'il est permis de donner ce nom à une créature vivante... Adieu!...
On ne le revit plus.
Malgré toutes les précautions que l'on prit pour annoncer à madame Gérard la mort d'Annette, elle ne survécut pas lou^t.nips à celle fille chérie ; elle languit encore quelque temps, et finit par expirer dans les bras de son cher Gérard.
Ce ne sont pas ceux qui meurent qu'il faut plaindre!... Celle parole touchante est vraie, et M. Gérard le prouva. Par toute la douleur que le pauvre homme éprouva pour se séparer de ce bureau qu'il avait
ARGOW LE PIRATE .
dirigé pendant (rente ans, on peut j'igcr de celle qui l'envaWt loiil oiiliera la mon de sa femme. Il qniilail un cire avec Unnel il avait clitininé presque toute sa vie. Jamais l'idée d'une inlidelilé ne lui ctall veuue eu tèle, et il avait toujours pensé tout haut avec elle. 11 pouvait revoir son bureau, mais revoit-on un être perdu pour loujoui-sl... Il allait daos Valeuce >aus but, sans idées (il n'en eut jamais beaucoup); mais, pour le pauvre homme, être sans guide ei ne i>lns retrouver au logis le nu^me visage qui lui adressait toujours le même sourire!... Il faisait piiié, même à ceux qui ne le connaissaient pas. Celle douleur passive, qui dure longtemps, et qui, ne se dévoilant en rien dans les actions, reste au fond' du coeur et répand sur tous les actes de la vie une teinte d'indifféivnce, est tout aussi louchante que celle qui brise comme l'orage.
Il se relira à Dnrautal et y fit du bien sans éclat: il allait chaqinjour arroser les fleurs qu'il .avait plantées lui-même sur la tombe de ses amis. Enfin, il se rendait tous les jours sur celle d'Aunctte, |)arla pluie, lèvent, le soleil, l'hiver, l'été, cl l'affreuse catastrophe qui avait m's fin à son ))ouheur tranquille lui semblait toujours arrivée de la veille.
Le lecteur peut se retracer le sous-chef dont nous avons fait le portrait dans le premier ehapitie de cet ouvrage, et il le verra de même, à la douleur près, car sa petite et habituelle grimace de bienveillance fut remplacée par le inasipie éternel de la plainte et de la mélancolie II ne vécut pas, il végéta dans un cercle de bienfaisance et de douleur. Madame Servigné, sa belle-sœur, remplaça sa femme auprès de lui.
Adélaïde et son mari prospérèrent. Charles passa en Amérique, et l'on n'a plus eu de ses nouvelles. Cependant un jour la gazette de Colombie annonça la mort d'un jeune Français qui s'était dévoué pour une mission dangereuse. Adélaïde, en apprenant celle particularité, ne doula pas que ce Français ne lut sou frère. Maintenant il ne nous reste plus à parler que de Vcrnyl et de .leanueton.
Un grand mois s était écoulé depuis l'exécution de M. de Durantal, et l'on avait cessé de parler de cet événement. Si parfois quelqu'un, dans les cercles de la société, venait à y penser, c'était pour dire :
— Eli bien, ces menaces qui ont tant effrayé les magistrats et les niais tardent bien à se réaliser! et cet homme qui a dirigé l'attaque de la prison, que devient-il ?
— On n'en sait rien, répondait-on ; il paraît même que, malgré tous ses soins, la police en a perdu la trace.
— Il est loin... disait un autre: quand on a hérité de la fortune de M. de Durantal, on a bien plus envie d'en jouir que de venir briller les bicoques de Valence.
— .Ma foi! à la place de M. de Ruysan,je dem.inderais mon changement... Cet intendant de M. de Durantal a annoncé par ses actes un {■rand caractère...
Cependant, au bout d'un mois, ia curiosité s'était amortie : le procès sur l'évasion de M. de Duranial n'avait pas eu lieu, parce que l'on n'avail pas réussi à retrouver :cs vrais coupables, et rien n'indiquait à la police de Valence que Vemyet eût des intentions hostiles. Ou (init même à cette époque par se relâcher de la sévérité des mesures adoptées pour proléger ceux que l'ami du criminel avait en quelque sorte désignés, et l'on s'endormit sur cette haine sourde.
Le nouveau préfet de Valence donnait un bal, et tout ce qu'il y avait de distingué dans la ville y assistait : M. de Ruysan et M. de H.ibon y étaient, et s'en allèrent vers les onze heures... A minuit, au milieu d'une contredanse, on enlendit des cris affreux, des hurlements, et l'horrible bruit d'une multitude de trompettes qui par leurs sons sendjlaicnt convoquer toute la ville... On se porta en foule aux fenêtres, et Ion aperçut une vive lumière qui venait de 1.» place sur laquelle avaii eu lieu l'exécution d'Argow.
Sur-le-champ tout le monde s'y transporta dans la plus vive inauiélude, et en sortant l'on vil la multitude accourir dans le désordre de gens qui s'éveillent. Quel affreux spectacle se montra aux regards des spectateurs indignés !...
Quarante à cinquante cavaliers armés, masqués et couverts de grands manteaux noirs, parcouraient la place en suivant M. de Ra- Don et .M. de Ruysan, que deux hommes traînaient impiloyablement. Chaque cavalier avait une torche, et, tenant les guides de leurs chevaux entre leurs dents, leur sabre d'une main et leur torche de l'autre, ils parcouraient la place avec des hurlements effroyables et •■n décrivant nn cercle. Ce que l'on raconte des cannibales dansant autour de leurs victimes, ou plus encore l'horrible joie des égorgeurs de la S:iiiit-Barlhélemy ou des féroces septembriseurs, rien ne pourrait donner I idée de cet épouvantable concert donné par la vengeance. Si lotit le peuple accouru voidait faire un mouvement pour arracher les deux victimes, soudain les cavaliers se portaient
vers l'endroit où les spectateurs faisaient mine de se révolter, et ils montraient sur-le-champ une forêt de carabines.
— Aux armes ! ;iux armes !... criait-on de tontes parts Les uns
couraient aux casernes, les autres aux postes voisins, et pour la seconde fois Valence était, au milieu de la nuit, en proie à la même épouvante et à la même terreur q\ii l'agitèrent l.i nuit de l'évasion de .lae(ines. Dans le lointain l'on entendit le bruit des chevaux de la gendainiericqui accourait au grand galop et celui des tambours de la troupe de ligne qui venait au pas redoublé.
Alors le grand faniôme noir qui traînait M. de Ruysan s'arrêta, descendit de cheval, et le nègre (|ui tenait M. de llabon en fit autant. Il y eut un cri d'horreur parmi la foule; mais les cavaliers ne firent qii'un mouvement, et cet horrible mouvement arrêta le zèle des habitants.
On voyait avec surprise des femmes en robes de bal et toute l'assen)blée du préfet mêlées aux habitants. Toutes les fenêtres étaient ouvertes, et chacun, une lumière à la main, regardait immobile celte affreuse scène qu'éclairait la lueur des torches.
Sur un échafaud improvisé au moyen de deux charrettes recouvertes des planches dont on les avait chargées pour les introduire dans la ville, M. de Ruysan et M. de Ilabon se tenaient agenouillés et les mains liées; les deux nègres, armés chacun d'une haehe, étaient debout auprès d'eux, et Vernyct présidait :i l'exécution de son infernale vengeance.
Les deux têtes tombèrent en même temps.
— A la même place! cria le lieutenant.
A ce moment, la foule se précipita, la gendarmerie et les troupes arrivèrent, mais le lieutenant et Milo étaient remontés à cheval; les cavaliers fondirent sur la gendarmerie, tirèrent, presque :i bout portant, leurs carabines, dissipèrent l'escadron, et disparurent avec une telle vélocité qu'il fut impossible de les imursuivre
Valence resta plongée dans la consternation la plus profonde, et l'autorité résolut de détruire ces brigands à quelque prix que ce fût.
CONCLUSION
Vernyct et ses qu.irantc camarades n'ayant pas éld allcînts par la gendarmerie qui les poursuivait se retirèrent dans les bois, mais l'autorité ne tarda pas à prendre les mesures les plus vigoureuses pour détruire cette horde de brigands. Un régiment d'infanterie et toute la gendarnKîrie de Valence furent commandés par tm habile officier qui fut obligé de combatlre Vernyct et sa bande comme une troupe régulière. Pour Vernyct, aussitôt qu'il eut connaissance de la guerre qui lui était déclarée, il se mit en campagne et |iaicouriit le I)ays en se livrant à des excès qui le rendirent le lléau de cette contrée.
Il tombait à l'improvisle sur les postes des troupes et les détruisait; il ariêiait sur les routes, même en plein jour, et se livrait A toutes les cruaniés que lui dictaient et son désir de vengeance et son naturel sauvage que les événements avaient aigri. Cependant, d'après les diverses aventures rapportées et dont on tenait registre à Valence, on remarqua que le lieutenant et ses complices ne faisaient jamais de mal aux paysans, aux ouvriers, aux malheureux, et même que sa vengeance ne s'exerçait que sur ceux qui faisaient partie de la classe la pins élevée de la société : ainsi il était impitoyable pour les gens de justice, les administrateurs ou ceux qui tenaient à l'admini-tratiou ; il était cruel pour les gendarmes et les moindres individus attachés à la police ; souvent il ordimnait de laisser aller les soldats sains et sanf^, et se contentait de retenir les officiers comme otages, quelquefois il donnait de l'argent à ceux qui en manquaient, et il payait tout ce qu'il prenait.
Dans les fiéquenles rencontres qu'il eut avec les troupes, les officiers ne purent s'empêcher île lui rendre cette justice, qu'il élait difficile de montrer plus de bravoure et d'audace que lui et tes gens. Sa
ARGOW LE PIMTE.
rcsistaiicc fui ^i longue ot son adresse élail lelle quel'ou se vit obligé de lui faire des |)rii|io»itioiis qu'il u'accepia jamais.
Eiilin. !(irsqu"uii (losesRcns était blessé, qu'il devenait impossible de le Iraiisporler cl qu'il élail uieuacé de tomber au pouvoir de l'ennemi, il y avait ordre il> l'acliever, car Veruyet elscs gens craignaient par-dessus tout l'éi li.ifaiid sur lequel Argow avjiit péri, et l'on a vu que l'impitoyable corsaire tciiail à la siricle cxdei)lion de celle consigne. Lorsque le hasard voulait qu'un biigajid lonibàt entre les mains des assaillants, Vernyct annonçait aussitôt l'iulenlion de mettre à mort tous les prisonniers, et alors l'on écliangcail le brigand contre un certain nombre d'ofliciers.
Cette lutte dura pendant un certain temps; mais, quelque habile que fût le lieutenant, il perdait souvent du monde, et il ne cherchait pas à recruter, (pioiqne bii'u des mauvais sujets se fussent présentés à lui; de sorte qu'au bout de trois mois il se vit réduit à une douzaine d'hommes aussi adroits et aussi intrépides que lui.
Après la mort d'Annette et de son mari, Jeanneion s'était retirée à son aubiTge, et l'administration, instruite de la liaison qui existait entre le chef de cette bande redoutable et la jolie hôtesse, n'avait point inquiété Jeanneion, et semblait fermer les yeux sur l'espèce de eomiilitiié de la jeune paysanne. Ce silence était assez facile à interpréter, et Veruyet avait assez de ruse pour savoir qu'on ne lui laissait .leanneton que comme un piège auquel on prétendait Je prendre.
Néanmoins le rusé lieutenant n'en vint pas moins chez Jeanneion : c'était chez elle qu'il prenait ses repas, soit le jour, soit la nuit, lorsqu'il se trouvait dans ses parages. L'amour actif de sa maîtresse, les dégiiisi'iiii'ius qu'il savait prendre, sa célérité, sa bravoure le préservèrent pendant longtemps des dani^ers qu'il courait. (Joelquefois l'on sèdui>it les espions qui rôdaient dans l'auberge; souvent Vernyct se maintint par la force, mais le danger croissait, loin de diminuer.
Un soir, le rculenant avait fait donner par ses douze hommes one alarme à tons les postes qui entouraient I auberge, et, ayant éloigné tons ses ennemis par cette ruse qui lui était familière, il arriva à l'auberge où Jeaunetcm ratteiidait avec impatience, car il y avait environ huit jours qu'ils ne s'étaient vus, et il l'avait fait prévenir.
Jeanneion, avec la même joie, le même amour que le lecteur connaît, préparait elle-même le souper de Vernyct : un feu brillant illuminait l'auberge, chacun de ses gens était aux aguets, et la jolie hôtesse Ircssaillit en entendant les coups de feu et les cris qui emmenèrent assez loin les surveillants elles troupes. 11 élail neuf heures du soir, la lable mise dans la grande salle de l'auberge attendait le maître de Jeanneion, el comme cette dtrnière fermait la trappe qui se trouvait an milieu de la salle, el dont nous avons donné la description, le cri rauque par lequel Vernyct s'annonçait ordinairement se lit entendre, elle laissa sur-le-champ cette trappe ouverte, sejeia à bas de la table sur laquelle elle était montée, el courut au-devant du lieutenant.
Lui jetant les bras autour du cou, elle le couvrit de baisers, et l'emmena à cette table et devant ce foyer préparés pour lui avec taul de bonheur, et là elle redoubla ses caresses et ses questions.
— D'nîi viens-tn?... pourquoi as-in été si longtemps abscnl? etc.. Et, sans attendre les réponses, elle lui renouvelle encore un discours
firouvanlla nécessité de quitter un pays sur lequel il avait assez vengé a mort de son ami, lequel discours faisait loi.jours froncer les sourcils du lieutenant.
Cette fois il la regarda fixement et lui dit :
— Jeanneion, ne sais-tu pas que je cherche la mort? que la vie m'est odieuse sans l'ami qu'ils m'ont enlevé '?
Jeinncton baissa les yeux, sa lête tomba sur son seiu, et des larmes qu'elle chercha à cacher roulèrent sur ses joues.
— Jeanneion n'est donc rien pour toi?... dit-elle à voix basse.
Vernyct alors la prit sur ses genoux, et, sans lui répondre, embrassa les joues de Jeanneion partout oiii les pleurs avaient coulé.
— Est-ce qu'un moment pareil ne vaut pas toute une vie?... lui dit-il après un moment de silence.
Jeanneion l'embrassa et lui dit :
— J'oubliais que du jour où je t'ai aimé j'ai perdu la raison... Je dois partager toutes les pensées : ainsi les sentiments sont les miens...
Elle le regarda, et alors elle s'empressa de le débarrasser de son tromblon et de son sac, puis elle l'entraina .i table; mais celte petite scène l'avait tellement énme que sa gaieté semblait éteinte.
En ce moment, un homme à cheval passa sur la grande Toute sans que personne y fît attention : c'était un gendarme qui, voyant à travers les b.irreaux une vive lumière, jeta un coup d'œil, el, reconnaissant Veruyci, il s'empressa d'aller cberther du secours.
Le lieutenant et Jeaimetou finirent par oublier le moment d'attendrissement qui les avait si fort émus, et la joie reparut an milieu de leur festin. Jeanneion folâtrait el riait lorsque loui à coup un bruit de chevaux lui conpa la parole, elle regarda à travers les croisées, et ses brillantes couleurs l'abanilomièrent. Vernycl riail de ton ellioi, quand le domestique de l'auberge entra el leur dit à voix basse:
— Us viennent!... ils sont l.îl...
Jeanneion, frappée, répéta :
— Ils viennent!...
— Il y a des gendarmes!... et un bataillon entier de soldats!...
— Des soldats!... répéta encore Jeanneton immobile.
En effet, le stratagème du lieutenant avait été réitéré tant de fois, qu'à cette dernière il n'avait pas coiiiplélement réussi : les chefs des postes s'étaient conlenlés d'envoyer à la poursuite des brigands quelques soldats, eu gardant la plus grande partie de leurs gens, que, sur l'avis du gendarme, ils venaient de mettre en marche sans taire de bruit.
— Jeanneion! s'écria Vernyct... Et l'inforlnnée. à ce son de voix, reiiouvaiit loiiie sa raison, accourni en le regardant avec celte soumission passive à laquelle il l'avait habituée. — Jeanneion, répéta le lieutenant, Ole la table, mets une échelle à la trappe, el sortez tous!,,.
Les domestiques et Jeanneion exéculèrenl cet ordre avec une célérité incroyable, et, pendant qu'ils dressaient l'échelle, Vernyct prenait son arme terrible et examinait si les amorces, les charges, la poudre, étaient en „lal.
Jeanneion, lui jetant un douloureux regard, le vil se réfugier dans le grenier, et elle sortit de l'auberge au moment où le bataillon entrait. Elle fut saisie par un gendarme qui la conduisit de l'autre côté de la grande route el la remit entre les mains de quelques soldats. Elle frémit envoyant son auberge cernée par toutes les troupes, et la certitude qu'elle acquit de la inorl de celui qu'elle aimail la rendit immobile, blanche el muette comme une statue de marbre : ses yeux étaient fixes et attachés sur la partie du grenier où se trouvait Vernyct.
Ce dernier, réfugié au bord de la trappe, tenait son tromblon appuyé contre le plancher, cachait cette arme terrible sous un peu de paille, et son œil parcourait la salle avec curiosité.
Celte salle était pleine de soldats; la maison de Jeanneion fut bientôt parcourue et fouillée dans les moindres recoins, et quand on vint ai.noncer au chef que le lieutenant ne se trouvait pas, tous les yeux se portèrent sur l'échelle; alors, quand on aperçut Vernycl, il s'éleva un cri terrible : — En avant! s'écria le capitaine, qui grimpa le premier sur l'échelle. Sur-le-champ toute la troupe se groupa au bas de l'échelle, et quand elle fut couverte de soldats, le lieuienant impassible lâcha la détente de son tromblon, et avant qu'un seul fu>il de ses nombreux adversaires ne l'eilt couché enjoué, l'échelle el la salle furent balayées, chaque soldat était couché, mort ou blessé, et ceux qui ne furent pas atteints se sauvèrent.
Vernycl avança la lête hors de la trappe; mais, voyant ce carnage, il essuya tranquillement son arme, la rechargea et se mil dans la même position.
Les autres officiers traitèrent les fugitifs de lâches, el une seconde fois un second détaclicmeul eut le même sort. Alors on tint conseil pour savoir quel parti prendre : Vernyct, assez fin pour ne pas ignorer que Ion ne reviendrait pas une troisième fois à l'assaut, débarrassa le plancher des morts qui l'encombraient, et, regardant par la fenêtre ses ennemis qui se consultaient, il hésita s'il ne se mêlerait pas parmi les morts en prenant l'habit de quelque soldat, lorsque tout à coup il vil qu'on lui était tout moyen de salut, car on formait un cercle de troupes autour de la maison, et il vit allumer des torches.
En effet, on avait résolu d'incendier l'anberge et de l'entourer de manière à ce que Vernyct fût sur-le-champ fusillé s'il faisait mine de vouloir se sauver.
Jeanneion criait comme une folle et injuri.iit les troupes et loi gendarmes, en exaltant le courage et l'adresse de Vernyct.
Les troupes disposées autour de l'auberge présentèrent à l'œil un cercle de fusils braqués sur la maison, et quelques soldats jetèrent
ARGOW LE PIRATE.
sur le toit et dans les salles des torches et des morceaux de bois allumés, tandis qu'à chaque décharge des fusils, les oflieiefs, par une hahile manœuvre, faisaient ressi>irer le cercle.
Jeanneton cessa ses cris à l'aspect des llammes. qui ne tardèrent pas à s'élever de sa maison, qui. an bout d'une demi-heure, brûla tout entière. S. chaque fois que les flammes de l'incendie tombaient, sgiiées par le vent ou par des poutres qui semblaient se remuer vers un seiil point, le cercle de troupes fusillait cette maison, en dirigeant les balles sur l'endroit où la flamme semblait indiquer la présence du llenienant.
\ minuit les flammes n'avaient plus trouvé d'aliments, tout était consumé, et à la lueur des torches et de l'incendie, dont il s'échappait encore quelques le .ères flammes, les soldais étaient tous arrivés autour du peu de maçonnerie qui subsistait encore, et à chaque fois «lue quelque chose remuait, les soldats, toujours épouvanlés par Veriiyci, tiraient précipitamment.
lls'veoftimit tous de décharger leurs fusils de cette manière sur
ces ruines fumantes, et chacun, certain de la desiruclion du lieutenant, s'éiaii approché, lorsque tout à coup, du sein de celte cendre noire, s'élève avec la rapidité de l'éclair un faniôme noirci qui hurle, se jette sur le côté le plus faible du cercle, le rompt, tue quelques soldats à coups de massue, et, .i la lueur des lumières, les soldats épouvanlés reconnaissent le lieutenant à ses vêtements de cuir, à ses formes sèches et m.'iigresl... La siupeur s'empare de tout le monde... Vernyet, les mains brûlées, les cheveux en cendres, s'élance vers Jeanneton, qui s'élance elle-même vers lui. A ce spectacle, tout le monde les fuit, s'écarte, et, pendant qu'ils se tiennent embrassés, une dernière fusillade les réunit dans une même mort.
Le lieulenant s'était réfugié dans la cave de l'auberge dont la voûte l'avait préservé de l'incendie: mais ne pouvant supporter plus longtemps le défaut d'air et la chaleur, il avait préféré une prompte mort que partagea Jeanneton. On les trouva étroitement unis dans leur dernier embrassement, et le père Gérard les lit secrètement ensevelir à quelques pas d'Annelte et d'Argow.
FIN D ARGOW LE nnATE.
fOISST. — TTP, JOCHET.
— H est doue riche, ma duiiic?
— Oli I irès-riclie, car il n un iiileiidaiit. (,iuïnd je dis un iiiU'udjnt, c'est plutôt une espèce de inailre Jac- 'jiies cinnnlaiu Ict fouctiuns lie valet de cliuinbre, d'écuyer, de mafire d'hôtel.
— hii tuut cas, s'il est riche, il u'esi guère poli...
— Coiniiient cela , ma chère amie?
— Coinuientî... Ne vous devait -il pas uue visite?
Ijuuud ou arrive dans un l)ays où se trouvent quelques j-eroonues comme il faut, d me semble que l'usage exige...
— Certes, ma chère fille, lu es bien faite pour attirer l'altenlion; mais faut-il s'étonner qu'mi jeune hunmie transporté tout à coup de Paris à Chainbly ne cherche pas de relations dans une petite ville où il ue compte pas sans douie se fixer?
— Oh ! si je l'ai remarqué, ce n'est pas pour m'en plaindre; nous ne sommes pas
venues au village pour recevoir. Il est vrai
grande résolution coimnence à me pesel- un pcii
Eugénie dAineuse.
Cependant celle Il est pénible, ma
ehèreamie, après avoir vccu entourée de louies les rcchmlies du luxe, de se voir Gonfiuée dans uue maison de campagne, à dix liones de Paris, et loin de tout secours eu cas de maladie.
Ici l'on entendit du bruit à la porle du salon, mais l'enlretien éu.it trop animé pour que les den\ dames en pussent être ((.'tournées.
— A qui le diles-vous? répondit la plus jeune. Croyezvous, madame, que ce séjour soii de mon goût? J'ai toujours, vous le savez, exécré la campagne; mon rang, mes habitudes, m'appelleut à Paris, que je ne reverrai peuiêire jamais. Qu.ind le monde vous parait encore regrellable, croyez-vous qu'à trente-trois ans votre (illc en soit assez lasse pour le fuir de son gré.' Si j'ai acceplé cet exil, c'est pour tàclicr de rassembler, à force d'économie, les débris d'une fortune dissipée par le mari que vous m'avez dimné.
Ce reproche blessa au cœur la pauvre mère, qui s'efforça de réparer sa maladresse par l'aveu vingt fois répété de ses torts ; madame d'Arneuse l'interrompit.
— Allons, mndame, le mal tst fail, n'eu parlons plus. Sa mort m'a rendu le repos, et toutes nos plaintes ue me rendrout ni mes
JANE U PALE
<-e\it mille livres de renies ni mon Ii6iel. — Ah ! oui, s'écri;» la mère eu <.iiii|)irani, cent Imnne» mille livres de renies que Ion pcrc avait amassées avec laui île peine, et ilonl tu t"es vue ilcpouillée en linéiques aimées — Si an uiuius il ne me reslail pas une lilU de ce triste inariapc, j'aurais Tespoir de pouvoir me remarier.
lei niaJ ime (juériii donna coui-s an\ éludes eNagérés que lui dictèrent b tendresse maleriielle el le désir de reulreren g'àce; madame dAriieuse. à renlemlre. par.iissail la sœur cadette de sa (illc.
— Va, lui dit-elle en leiniiuaiu, si ce jeune homme vient nous voir, il ne vomira p.i^ cmire que m sois la mère d Engénie. — V pensci-vous, madame : M. UmJuu ue d.iiguera pas uous faire cet lionnear...
L'aîr d'ironie qui accnnipagna ces paroles pouvait seul faire voir combien était plipièe l.i fcnnne qui les prononçait.
— Mais pourquoi pas?... Quelque jour, en passant, il entendra jouer le piann... ou chanter... et... ee jeune lionnne a du mo.ide, dit od: il voudra savoir qui nous sommes. On dit qu'il c^l bien l'ait, spirituel; el si ta lillc... — Mais ma lille est encore trop jeune pour se marier.,.
Pour celte fuis, le dépit en personne prononça cette phrase. Madame vàiérin. voyant la rougeur de sa lille, se lut el continua de broder eu regardant souvent par la lenctre.
Euséuie. rentr.ini alors dans le salon, alla s'asseoir à eôtc de sa graiid'niëre; mais, après avoir examiné le visai;e sérieux de sa mère et repris son ou\rage, elle se hasarda^ dire bien doncemenl :
— Si .M. Laniloii ne nous a pas fait de visite, c'est peui-èire parce qu'il a uop de eli;ignn.
(.'elle plirase f,u>.iii supposer deux choses : d'abord que le léger bniit enicniln à la porte du yalon veuaii de la curieuse Eugénie; elle avait voulu savoir ce qu'on di^ail eu sou :.bsence, cl la pauvre peliie en avail bieu te dioil. Kusnile on pouvait conjecturer que la jeune per-,oiine n'était pas contente de voir expirer la conversation, surioni (|uand il s'agissait de M. Uorace Landon.
— Maïs, madeiuoisille, à quel iir.ipos celte observation vient-ellii,.. et qui a pu voii> dire que M. Uorace eût du chagrin?
La jeune lille rougit, et, répondant à la seconde question eu élula ut bueiiieut la première :
— C'est SLirianne, dit-elle, qui prétend l'avoir appris du domeslique de .M. Landon.
Détournée par cet innocent subterfuge, l'alteniion de madame d'.Arneusc se porta tout entière sur uu point qui prêtait à la couiradictioD.
— Eh bien, dit-elle, je tiens de Rosalie q'ie .M. Dorace est irès- };i: ; mais, tngénie, rappelez-vous bien que je ne veux pas que l'on parie chei moi de cet iiieounn. Vous m'entendez '!...
Ua Oui, madame, limidemeni prononcé fut loule la réponse d'Eugén'e, qui poussa un soupir el baissa les veux sur son ouvrage, non saus envier le privilège acquis à sa eraïKl'mère de travailler auprès de la fenêtre et de voir passer M. Laudon à son retour de la promenade.
C'était un véritable tableau de genre que le groupe de ces trois femmes : la vieille grand'mère, ses lunelics sur le nez, brodait uue collerette; sa lille, tenant un livre, annonçait par sa po>e et par sa mise que l'orgueil lui faisait dédaigner les travaux du ménage. Sa Ogure altière eoiitra-taii siiiguliermieûi avec la douceur empreinte sur le vidage de la trniblante Eugcni.î, qui travaillait saus mot dire, el dont la jolie tète restait toujours penchée sur ua seiu gouflé de soupirs. La bonne grand'mère jetait de temps eu temps un regard aneeiiieux à sa |>etite-fi!le, qui repondait à cette c;trcise par un coup d œil furiif qu'elle semblait vouloir dérober à linquisilion de sa inere.
Cette famille habitait une jolie maison de peu d'apparence, siiuée à l'entrée de Charably, et oij la vue b'étendait sur une campagne accidentée connue sous le nom de vallée de l'Ile-Adam. Celte vallée, moins célèbre mais plus riante que celle de Montmorency, qui la sépare de Paris, est couronuée par de vastes forêts el divisée en plu- -leurs vallons qu'embellisbcni l,s gracieux détours de l'Oise. De riants villages étages sur les collines qui bordent les riv.s du lleuve jettent sur tout le paysage un air d'animation el de fête dont le charme ne laisse pas regretter les beautci sévères qui nianqucut à toute la cuiiliée.
La scène que nous venons de rapporter se passait dans un salon rujulier où deux fcnèlrei. s'ouvraient sur des jardins et deux sur la rue. Upramlmere, que nous avon> moiilrée brodant une collerette pour bugenie, était àgee de soixante el ijiwlques années ; sa fille avait ireiitc-trois ans, ce qu'elle répétait si souvent depuis quatre ans, que tout Llian.'bly le savait; pour Eugénie, sa petiie-liile, elle cuirait dans cet âge charmant ou le mariage est «M terre promise sur laquelle 00 ne jctie que des regards (urtifs. "•
La grandmcre madame Gn-:rin, veuve depuis longtemps d'un rermior gênerai, demeurait toujours avec madame d'Arneiisc. Avant la revoluiioa madame liiiérin avaii marié sa liJIe à M. d Arncusc, par suite d- I ambition qui pvu sait lou, les financiers à rechercher I alliance des niauDii^ uoble. et 51 . Guéiia u'avai» point bé>iié à sa-
crifier une grande partie de sa fortune pour faire de sa fille uns femme de qualité.
Celte union eiil, comme la plupart des mésalliances, les suites les plus fâcheuses. Mademoiselle Cueiiii, devenue iiiiilame la marquise d'Arneufe, donna l'essor 6 l'ormieil, sa (lassion iloiniiiantc. Elle punit sévèieiiieiii sa mère d'avoir désiré ce mariage ; elle l'écaria de son lioicl et la bannit de ses réunions. Madame Cuérin dévora ses larmes sans se plaindre, ot chercha niêine à excuser sa fille auprès de l'avare lermier général mais inadaniu d'Arneuse, ivre de vauilé, finit par ne plus recevoir sa famille.
M. d'Arneuse éiaitle type du dissipatcur.il avait mangé une grande partie de sa fortune avant d'épouser mademoiselle Guérin ; ce ma riage ne réiablit point ses allaires et ne fit que retarder de qni'jques années sa ruine, car la marquise, enchaniéc d'avoir le droit de vivre noblement, mil à hmineor d'iiniier son mari. Alors, quand les biens de M. d Arneuse furent tout à fait dissipés et que son espoir ne reposa plus que sur des subsliimions doiil les elfets étaient lort éloignés, il trouva dans les biens de sa femme une ressource que celle-ci lui abandonna volontiers et qu'elle couiribua même à épuiser en peu de lemps.
Au milieu de celte splendeur, il faut avouer que madame d'Arneuse, quoique coquette et vaine, sut conserver une réputation de venu que le peu d'agréments de M. d'Arneuse dut rehausser aux yeux du monde. Celte réserve, dont l'orgueil el la sécheresse du cœur firent peut-être tons les frais, lui valut les hoioinagcs de quelques hommes à la mode. La marquise eiii soin de laisser éclater leur poursuite, et plus encore ses dédanis, el prit de là occasion, dans ses rapports avec son mari, de se targuer à tout propos de sa vertu comme d'un trésor chèrement acquis. .Madame allant sans cesse au bal, à l'Opéra, faisant plusieurs brillantes toilettes par jour, laissant nn intendant administrer ses biens, donnant des fêles élégantes, ainsi que cela se pratiquait jadis ; monsieur jouant, ayant (les maîtresses, crevant des chevaux, perdant des paris, connue on faisait, dit-on, autrefois, comme on lait peulélre encore aujourd'hui, finirent par se ruiner noblement. Le pauvre Cuérin, avare comme doit l'être un fermier général qui a été laquais, mourut de chagrin eu voyant s'évanouir en fumée le fruit de ses peines, de son usure et de ses travaux. Tout ce que l'on sait d'atiihentique sur la douleur de madame d'Arni'use, c'est qu'elle prit le deuil.
A celte époque éclata la révolution. Fidèle aux principes qui dirigeaient l'aristocratie, M. d'Arneuse émigra, ne laissant guère cri France que des deites. Sa situation était de celles où l'on se bal eu désespéré ; ce fut le p rii qu'il prit; un duel lui fil rencontrera Coblenlz la mort qu'il avait clierchéc en vain sur le champ de bataille. Passionné pour le jeu de trictrac, le marquis faisait avec un personnage important une partie dont les enjeux étaient considérables. Il se voyait sur le point de terminer un coup brillant qui devait lui donner un avantage immense. En effet, son adversaire avaii entassé la fatale pile de misère ; mais le coin de M. d'Arneuse était vide, et M. S"* amena trois lois de suite hezel. D'Arneuse s'écrie aussitôt que les dés sont pipés; S*", irrilé, fil à la joue de son adversaire ce (pj'il avail fail au coin, c'est-,i-dire qu'il la ballit à vrai. Le jour, l'heure, le pré, les armes, les témoins furent choisis, et le lendemain .M. d'Arneuse péril, regrettant moins la vie que la partie.
Cet excellent joueur ne fut pleuré de, personne, pas même de sa femme, qui n'avait épousé que son nom. Cette mort vint assez à temps pour que madame d'Arneuse put garder, tontes dcUes payées el rhunncur sauf, mille éciis de rentes, qui, par une fatalité singulière, se trouvèrent dépendre de la l'orliine de M. d'Arneuse. Eiigéni.' était le seul fruit de leur nirion, l/oliligation d'élever une fille en bas âge et de lui léguer des exemples de vertu fut une espèce de charge qui sembla déplaire à la jeune veuve.
Au milieu de ce grand nanlrage, madame d'Arneuse ne con.scrva que son orgueil el ses prétentions : elle retrouva .sa mère immuable dans sa bmiié; car madame Guérin coiisentil à vivre avec elle, pour joindre six mille livres de rentes qui lui restaient an faible revenu de sa fille ; et le village de Chambly, dix ans avant le moment où coniniiucc celte histoire, avail été choisi pour servir di- toinbe:in aux grands airs de madame d'Arneuse : elle espérait, à force d'économie et de privations, pouvoir sortir de la médiocrité, cl reparailro au grand jour de la capitale. C'étaii là tout son avenir.
Les résultats naturels de ces antécédents ont à peine besoin d'être énoncés ; madame d'Arneuse, aigrie par ses malheurs, devint fort dillieile à vivre ; à défaut de sensibilité, une vivacité loule nerveuse, qui lui éiait propre, la faisait rapidement passer des espérances les pins ambitieuses au plus profond décourag*:inenl. Sa vie l'ut conslamment mêlée de joie et de peines faetic es. Enfin, l'amour de la domination, qui est la passion de ces âmes hautaines, devint la source des seuls plaisirs réels qui lui restcrenl, plaisirs dont sa fille et Sa mère firent Ions les frais. Eugénie avait à ses yeux mille Knls; le premier celui d'être née; aussi l.i pauvre pelitc sèmblail-elle vouloir, à chaque instant, en demander pardon par le regard suppliant qu'elle jetait à sa mère. Ensuile, Eugénie avail une clrumante figure, qu'cinbcllissait cucurc un air de suuniissiuu et de douceur.
J.iWË U lÂLE.
t.".--p .(t (ITii-ôiiic f.iL;i:t uailic uiicéniolion d":ui(a;it ^^lus vive, rurà iraviis l.i traiutc (]ue lui iiisiiiiail iiiailaiiic (l'Ariicusi?, l'aiimur lilial cl k- resjic cl biill.iicnt dans loi r. ganîs qu'elle poilait sur sa n>oi!- : elle épiail k iiiciiiili-e -^kAc, l'I ccUi; toiiJic lille préveiiail les oi\liis cl les désirs, pliiiôl par leiidrchse que par craiiiî.; de? rcpiiitlus. Une joie eiiraiiiine aiiiniaii son visage lorxiue ses alternions n'é- (ai 'iil pas (lcilai;;iiéos, ou quand niadamo d'Arncnse les recevait avec n oinsiriiid ricrence qu'à lordinaiic. lïllc semblait comprendre la siiuaiion de sa mère, qu'elle plaignait et dont elle excusait les travers el les caprices.
La graiid'uicre, madame Guérin, souffrait de voir sa pelite-fdle ir.Mléc avec laiii de rigueur; mais sa tendresse pour madame d'Arucuse et sa faiblesse naturelle l'empècliaicni de se pn^nonccr hauienii ut en faveur d'Eugénie. Elle-même, d'ailleurs, malgré sou grand à.uc <t le dévouenu'i.i dont elle avaii donné laul de preuves, n'éiait pas à l'abri des exigences de sa (ille : mais elle opposait à celte incessante tyrannie l'impassibilité de la vieillesse, et s'accusail ellemême des dil'auts de madame d'Arneuse, pensant qu'un mariage mieux assof li lùl accru la fortune de sa (ille, diminué son orgueil et adouci son caractère. Aussi n'iulervenait-clle dans les querelles domc.->iii|Hcs que pour recommander à Eugénie de ne pas heurter sa mère, de voler au-devant de ses désirs et de l'aimer toujours.
Madame d'Arneuse. au milieu de celte médiocrité de fortune, agissait conmie madame deMunlespan, qui, n'élaul plus maîtresse de Louis XIV, exigeait encore les respects dus à une reine ; madame d'Arneuse voulait être servie eonuue lorsqu'elle avait cent mille livres de rentes. Or, Mariamie et Rosalie, les deux seuls domestiques qui fussent restés à son service, avaient bien de la peine à représenter dignement l'aucieiuic maison ; aussi Eugénie prenait-elle une grande part aux soins que Ton prodiguait à sa mère : elle excusait Tes domestiques autant qu'elle le pouvait, et les suppléait pour tous les ^oins délicats qu'on ne peut attendre des suLduines. llecounaissanles de celle condescendance qui ne ciini|iroin.lUnt en rien la dignité d'Eugénie, ces deux femmes ne gardaient leurs places que par .'ITectiou pour leur jeune maîtresse, qni répandait un charme inex- |ii imable sur les rapports même les moins intimes. Tontes deux dél'ioraieut secrètement la tyraunie qui pesait sur cette aimable personne, el Eugénie trouvait en elles un appui plus grand qu'on ne I ourrait l'imaginer, car les deux bonnes formaient en sa faveur une ;gue pcrniaueute ; et si l'ou songe à quel point les maîtres sont eaire les mains de leurs valets, on concevra facilement de quel secours llosalie el .Marianne étaient à la pauvre Eugénie.
Cette maison ressemblait donc à toutes les maisons du monde : calme à la supcrlieie, mais troublée dans l'intérieur, et en proie ù mille petites iuirigucs domestiques qui roulaient plutôt sur des sentiments que sur des faits. Four achever ce tableau et le rendre complet, avant de revenir à ce qui se passe dans le salou, uous allons écouter ce qui se dit dans l'antichambre.
Une jeune et jolie lille repassait nue robe de percale qu'elle venait (l'étendre sur une couveriure. Elle mettait à cet ouvrage une ;rande allenlion ; et, à la manière dont Rosalie plissait la robe, ou : lit pu deviner qu'elle travaillait pour mademoiselle.
— Avouez, Marianne, disait-elle à une. femme d'une soixantaine d'années qui s'occupait de quelques détails de ménage, avouez que C'ite pauvre jeuue personne serait bien heureuse si nous parvenions à la tirer d'ici.
— Malheureusement, répondit Marianne, il n'y a pas moyen, mais je donnerais bien la moitié d'un qualerne pour fa délivrer.
— Eh bien, repartit Rosalie en abandonnant son fer et en venant s'asseoir auprès de la cuisinière, nous pouvons toujours 1 essayer. — Eh! bonne sainie Vierge I conuneut?... s'écria Marianne en mettant les mains sur ses hanches el en regardant la soubrette avec une avide curiosité. — En la mariant avec M. Horace Landon, répondit la femme de chambre. — Il est beaucoup irop riche, et puis il a q.iolque amour dans la tète, il est triste. — Il est gai. répliqua Rosalie. — Il est triste 1 répéta Marianne d'un ton pércujpioire. — Oui vous a dit cela '.' demanda Rosalie. — C'est sa femme de charge, lepondit Marianne se croyant vicloriense. — Et moi, je le tiens de -1111 valet de chambre I s'écria Rosalie en rougissant: M. Nikel, celui l'iui gouverne la maison de M. Landon; il mène son niaiirc par le l.uut du nez; il est le seul qui puisse le voir; et c'est la vérité, il i.ie l'a bien dit plus dune lois...
A ces paroles, la cuisinière se tourna d'un air inquisiteur vers la femme de chambre :
— Est-ce qu'il vous ferait la cour? demauda-t-elle. — Je n'ai
p.as dit cela... répliqua Rosalie en baissant les yeux ; mais quand c; la serait, j'aurais bien la force de me dévouer pour gagner M. Ni- . ,' ^.' 'engagera marier notre demoiselle à sou maître'.— Hévouer ! s écria Marianne; sainlJésus ! je me dévouerais plutôt mille fuis qu'une!
A cette exclamation, la femme de chambre, abandonnant la place qu elle occupait auprès delà cuisinière, reprit son fer, qu'elle passa silencieusement sur une percale d'une blaiicbeur éblouissante, eu réfléchissant à la phrase de Marianne.
— Est-ce que vous avez déjà vu M. N'i';el? demanda Rosalie niu-ès un moment de silence. — Oui, npondil Marianne; cl c'est lui qui m'a dit que son maître avait cinquante mille livres de r.nti s, que c'était une maison d'or, (pie M. Landon ne prenait g.irdc à ricu, que les ilonicsliqucs vivaient chez lui comme le poisson dans l'eau, qu'à Paris M. Landon ])ossédail un bel liôici; el il m'acnion; raconté que personne de chez eus ne pinivait découvrir ce qui l'avait iblipé à venir habiter mi petit village jiour y vivre retiré, et très-mal; mais il parait que M. Horace n'aime pas trop la bonne chère, puisqu'il a une si mauvaise cuisinièie, et qu'il la garde!...
Le Ion de Marianne en prononcjanl ces dernières paroles rendit à Rosalii! le souille qu'elle avait perdu; elle s'aperçut que Marianne ne cherdiait en M Nikel qu'un protecteur dont l'entremise pût l'élever à la place de cuisinière de M. Landon, et que dans celte espérance elle ferail tous les sacrifices nécessaires. La femme de chanibie ainsi rassurée tourna la lèie vers Marianne d'un air moins inquiet, et leur conversation finissant par l'aveu mutuel de leurs intéiéis, elles cotivinrcnl de marcher chacune à leur but en s'enlr'aidaut et eu dirigeant tons leurs efforts pour amener M. Landon à venir dans la maison dcinadame d'Arneuse.
— Cela sera d'autant plus difficile, dit Marianne en terminant, qu'il n'est pas dans l'iiitérêl de M. Nikel que son maître se marie ; aussitôt qu'il y aura une femme dans la maison, il perdra son empire, el je gage qu'il empêchera son maître de venir ici. — Si je parviens à lui plaire, pensait Rosalie, ce M. Nikel ne fera que raa petite volonté... -— Si je deviens cuisinière, pensait Marianne, j'eu dirai tant sur mademoiselle Eugénie
Ces dignes servantes s'imaginaient que M. Landon était un Ijonime auquel on parlait aussi facilement qu'à leurs maîtresses, dont la détresse avait autorisé une certaine licence.
On doit bien s'imaginer que tout Chambly savait ce qui se passait dans la maison de madame d'Arneuse par l'organe de la digne Mari mno, qui, de sa vie, n'avait pu retenir nne demande on reluser une réponse. On dit même qu'elle faisait souvent l'une et l'autre a la fois.
Pendant que les deux domestiques com|)lotaienl ainsi de marier madcnioiselle Eugénie à M. Landon, le silence régnait toujours au salon. Eugénie avait fort bien vu passer M. Horace, le malin; et, avant remarqué le temps qu'il menait à faire sa promenade, elle regardait la pendule pour calculer le moment i!e son retour. Jugeant ciiHu que cette heure désirée approchait, elle se leva, quilta sou ouvrage et se mit au piano.
Cette petite manœuvre, tout innocente qu'elle était, annonçait évidenipient qu'Eugénie pensait à M. Horace Landon. Ce ne pouvaii être en elïet que pour lui qu'elle se mettait au piano tous les jours à la même heure, et qu'elle exécutait les morceaux les plus Liillaiits, jusle au moment où il passait. Aussi conclurons-nous de celle adroite combinaison, si souvent répétée, qu'Eugénie avait ciin(;ii un petit plan de séduction qu'elle s'avouait peut-être ainsi : — A force d'entendre joiur. il voudra connaître la musicienne; alors, comme Marianne et Rosalie ont disposé tout le monde en ma faveur, on ne poui ra que l'iulércsser en lui rapportant ce que les heureux bavardages de Marianne ont appris sur mon compte : s'il est riche, il n'a pas besoin d une femme qui lui doniie encore de la fortune, il voudra d.,iic voir la miisicieiine.... cl s'il vient
Ce rêve de la jeune fille était aussi celui de madame d'Arneuse, qni ne s'arrêtait probablement pas, comme Eugénie, au point le plus iiuéressani de son roman ; en sorte que la maison ressemblait assez à l'un de ces forts dont les batteries élagées défendent l'approche d'un port militaire. Madame d'Arneuse avait aussi remarqué les heures auxquelles M. Landon passait et repassait. Chaque jour elle montait à sa chambre, abandonnait le salon à sa fille, et courait, sous quelque prétexte, s'établir à sa fenêtre pour foudroyer l'ennemi par un feu soutenu de regards, de gestes et d'attitudes qui ne paraissaient pas s'adresser à lui, bien qu'elles n'eussent pas d'autre objet.
Ainsi la première batterie faisait à grand bruit son explosion an rez-de-chaussée, où le piano d'Eugénie engageait l'action, tandis que madame d'Arneuse, au premier, lisait à sa croisée, ou regardait sur la roule, etc.. Enfin, souvent Rosalie, sur le seuil de la porte, établissait une troisième batterie qui lirait à bout portant sur Kikel.
Ces différentes manœuvres étaient toujours si habilement justitiées, que le diable en personne ne les eûl pas crues dirigées contre lui. (Ji:oi de plus naturel, eu eiïel, que madame d'Arneuse montât dans sa chambre à quatre heures, pour y faire sa toilette du dîuer ou pour y prendre un livre... Quatre heures, même à Chambly, ce n'esl pas lu lire indue, et Eugénie pouvait jouer du piano sans encourir les pl.iintes des voisins el les reproches du propriétaire. (Juautà Rosalie:, elle avait cru entendre sonner à la grand'porte, ou bien elle courait chez la mercière pour acheter du fil.
Cependant madame d'Arneuse était en proie aux plus graves agitations : elle cominent;ait à croire que sa (ille avait l'audace de tracer sur ses propres ligues une parallèle qui allait plus directement .à la place attaquée, et la mésintelligence ne larda pas à éclaler entre les assiégoauis. Eugénie venait de s'asseoir au piano et coin-
JANE LA PALE
ineuçail iiu cliannaut caprice, loi^que inadainc d'Arueuse s'écria :
— Avez -vous oublié que j'ai la migraine, ou failes-vous du bruil à dessein? N'appreudrez- vous jamais à avoir une alieulion pour voire mère?...
Eugénie déconcerlée fui loin de se doulcr que sa uicre ne suufii'uii pas le iiiolus du muude : elle la crut uaîvemeul; el, rcslaul ialeidile, elle la regarda avec sollicil de.
— Coinuicul, lu.i pauvre eufant. s'écria madame Guérin, lu soufiies!... El la graud'mamaii, lournaul la léle vers sa petilc iille, lui lii signe d'abandoiuier le piano el de revenir (ravailler. La pauvre Uiigénie, jeiaul nu coup d œil sur la peudule, poussa un soupir, regarda la croiée el repril sou ouvrage.
— Sour.res-Ui toujours beaucoup .' demanda madame Guérin, après une derni-lieure de silence. Va elle eonleuipla sa Iille avec un air de lo.npa-.-'ion. — Oui, madame: el mon mai de léle est si violent, que je vais aller cliercber de l'eau <le (lologno.
A ces mots, madame d"Arneuse, cnieikdanl le pas d'un cheval, ( ourui précipilanmieut vers l'escalier. La pauvre graud'mère croyant ^a Iille plus malade, la suivit avec inquiétude.
Eugénie, restée seule, n'oï-a louclier du piano, de peur qu'on ne la crdi iudifTérenie aux suulTrauces de sa mère: madame Gnériii i.-'ile-uiéme se serait courroucée. La jeuue fiile écoutait le pas du I Ueval, el elle le couuaissail irop bien pour ignorer que M. llurace Landon allait passer.
Hosalie entre loul à coup, et s'écrie : — Mademoiselle, le voici !
— liais liosalie!... El la jeune personne dévoila sou embarras par un de ces doux regards qui disent toul. Aussilôl la femme de chambre tranche la difiicultc en saulanl à la fenêtre; elle l'ouvre préci- ; :U-.mnieut, se s;iisil d'une assiette creuse pleine d'eau, et la vide <l.uis la rue : alors Eugénie s'approchanl ; toutes deux virent le jciuie llurace Landon; son cheval marchait paisiblemeiil, INikel suivait.
Piusalie arrêta son regard sur ce dernier avec l'assurance d'une soubrette de comédie ; mais Eugcuie, timide el coquette en même temps, se rejets binsquemenl en arrière, aussitôt que s(m regard eut rencontré celui du jeune homme. Nikcl fil un signe d'amitié à la rusée soubrette qui lui souriait: Eugéuie pul, lorsqu'ils furent lassés, couienipler eiicure le jeune iljrace qui se garda bicii di; se retoUrULT.
— Je voudrais Lieu savoir pourquoi vous vous êies permis d'ouvrir cette fenêtre?... — (^e n'est pas moi, madame, réiiondit Eugcuie. — C■e^t moi, s'écria Rosalie; je suis veune pour ôler l'assiette dans laquelle madame a voulu nettoyer elle-inêine sou bougeoir de vermeil, et j'en ai jeté l'eau par la lenëire. — Je le iiclloierai moimême toutes les fois que cela uie (ilaira, entendez-vous? mais
pourquoi Eugénie était-elle debout, rouge el décontenancée lorsque je suis entrée? — Madame, s'écria Rosalie, qui se liàia de répondre, in^idemiiiselle, connaissant mou élourderie , a craint de me voir jeter par la fenêtre votre bobèche de cristal qu'elle croyait dans l'as- .siette...
— Pourquoi vous mêltz-vous de répondre pour ma fille? reprit madame d'Arneuse en interrompant Rosalie; el pourquoi eulrez-vous au salon s;ins y être appelée.'... J'entends que vous restiez dans 1 antichambre, el que vous n'en bougiez que quand on aura besoin ae vou>. Tout va fort mal icil... Sortez! El vous, mademoiï-elle, mcllez-vous au piano. — .Mais, maman, votre mal de tête... — Il ne s'agit pa-. de ma tête, mais de voire piano; je veux voir si vous jouerez aussi faux qu'à l'ordinaire. — Allons, dit madame Guérin, allon-. ma petite, obéis à ta mère. Quant à son jeu, dit-elle en s'a- (ire^uiut à madame d'Arneusc, lu en seras, je crois, contente. Puis revenant à Eugénie : — Allons, mon enfant, lui dil-elle, ue fâche pas ta mère.
Eugénie obéit sans murmurer el sans demander la raison de celte nouvelle fantaisie; mais, loul en jouant, elle cherchait ce qui avait pu diskip'jr si rapidement le mal de léle de sa werc et en inême temps lui donner lanl d'humeur.
La pauvre cnfanl pouvait-elle deviner que la seconde batterie venait de tirer cii pure perle? que madame d'Arueuse ayant entendu ouvrir la croisée, ayant vu M. Landon regarder dans le saloa, cl surtout ayant remarqué le signe de Mkel, était devenue furieusf! en son- ;;eaut que sa fille av: '' remporté le premier avantage décisif, après vil gt jours de tranchée ou plutôt de crois<;e ouverte .'
i-vite colère d'amour-propre fui lef i ible ; la giaad'ir.èie seule re-
mercia Eugénie quand celle-ci cul terminé son morceau, encore le lit-elle avec les ménagt'miiili d'un liunnue de cour qui évite un disgracié, car elle dérob.i à sa Iille le sourire qu'elle adressait à Eugénie. Le monclioir de madame d'Arueuse étant tombé, sa fille se précipita pour le ramasser, et le lui présenta sans recevoir le froid merci qu'on accorde même aux indifférents; endn, madame d'Arueuse ne parla presque pas à Eugéi"iie, el le lendemain malin son visage avait conservé la sévère expression de la veille.
Au déjeuner, le hasard voulut que la conversation lombAt sur BI. Horace Landon, el l'on se doute bien que ce fui madame (Inérin (inj en parla la première : aussilôl madame d'Arnense déclara — qu'elle ne voulait plus entendre ce nom; qu'elle dél'rnilait d'ouvrir la bjuclic sur ce qui coiM'crnait ce merveilleux, Impoli à l'excès, grossier, sans esprit, ei qu'il ne me conviendrait pas de voir, ajoutat-ellc, quand même il en sd'.licilcrail la permission. Je ne mi: sens pas du toul disposée à recevoir des gens donl le ton est si différent (In notre. C'est quelque (ils il' parvenu, quoique marchand retiré ; son nom n'est pas celui d'un lionmie conmie il faut. — Mais, ma chère amie, ses gens l'appellent M. de Lindon, dil madame Guérin. — Oui, madame, s'écria Rosalie avec finesse, il est noble! — Landon ou de Landon, cela ne siguilie rien. N'a-t-on pas fail des nobles à la douzaine depuis quel(|uè temps? Cependant ce nom-là n'aïu'ait pas eu besoin d'être anobli, car c'est celui d'une des plus anciennes familles de France, à laquelle M. Landon n'appartient cerlaineincnt lias, car il n'en a rien fail savoir, et ce sont là de ces choses qu'on a soin de ne»pas laisser ignorer. Mais ce qui prouve mieux encore son ori(^iue plébéienne, c'est sa tournure : on le dit militaire, il n'est pas iiiênie décoré. Au reste, repril madame d'Arnense après un nioiiienl de silence, qu'on se souvienne de la manière dont il est arri\é dans ce pays! En véiité, quoique alors on ue l'ail pas arrêté el que depuis il ail donné les renseignemenis nécessaires, je ne puis qu'en penser très-mal : c'est quelque mauvaise affaire qui l'aura conduit ici; car comment im jeiaie homme qui a cinquante mille livres de rentes préfère-l-il habiter un village plutôt que Paris? Ceci n'est pas clair. D'ailleurs, loul <ii sa persomie traliit le défaut d'éducation
première Il moule mal à clieval, il se lient sans dignité. Enlin,
qu'on ne m'en parle plus ; cela m'irrite et m'agace.
En ce nmment, la haine <pic madame d'Arueuse croyait porter au jeune Landon étail arrivée à son comble, et l'on sait combien elle élail exagérée dans ses sentiments. Ainsi, ce jeune homme (pn, à M)n arrivée dans le pays, lui parut digne d'êire reçu, ol qui fui incnic doiré, devint, au boni de trois mois, l'objclde son antipathie. Cliaeuu devinera pourquoi.
Malgré le haut point de défaveur où le jeune Lanilon était parvenu dans son esprit, madame d'Arneuse ne coniinua pas moins d'épier son passage; car ce fut vers quatre heures el demie que, se plaignant du froid, elle voulut son chàle ; Eugénie eut de son côlé la satisfaction d'apercevoir que M. Horace, désirant sans doute écouler les sons du pi.ino, arièla le irot de son cheval, le fit marcher Icnlenienl le long de la maison, el reprit le trot une fois qu'il lui fut impossible d'ealendie la musique. C'est, du moins, ce que suppo. a la pauvre enfanl. Mais, hélas ! elle ne savait pas <iue si M. Landon parut s'arrêter, ce fut par la volonté de Nikel, son domestique, et i;on par un effet de son jiioprC niouvcnignt En effet, même à ce moinmi. il y eut entre Nikel cl Rosalie un engagement sérieux dans lequel Celle dernière réimporta un avantage signalé.
Celle jeune femme de cliandjrc élail Languedocienne; par coiiséqueulvive. légère, animée, l'œil fripon cl la tournure en quelque sorle agaçante; alors on peut concevoir comment, tout en» servant sa jeune maîtresse, elle avait le plaisir de travailler pour son jiroprc compte en attaquant le cœur de l'estimable Kikel.
Jamais Cliambly n'avait été si tranquille, el sous aucun régime il n'y lut une disette d'intrigues, do rapports, de coniinérages, pareille à celle qui uK^ltail à mal toutes les langues lorsque H. Landon y arriva, de manière ipie ces événements obtenaient une jjraiide allenlion, el le pulilic observait les mouvements de la maison de madame d'Arneuse et ceux de M. Horace avec encore plus de curiosité que les habitués de la Pelile-lVoveiite «•« suivent sur une carte les muuvemenisdes armées européennes, ei Ton faisait généralement des vœux pour que mademoiselle Eugénie épousât M. Landon.
H faut convenir que les discours suggérés par la haine à madame d'Arneuse n'étaieni pas sans fondement, et la conduite de M. Horace, à son arrivée dans le village, prêtait .assez à la médisance. A l'autre boni de Chambly s'élevait une belle maison séparée de toutes les autres. Elle élail inliabiléc, et le propriétaire n'avait jamais pu la louer, parce qu'elle exigeait de la part du locataire une fortune considérable : aussi, depuis quelque temps, s'élail-il déterminé à mettre sur la porle enchère un petit écrileau économique sur lequel on lisait d'un côlé à vundrc; cl de l'autre à loué.
Cet écrileau, suspendu par une mince ficelle, tournait au gré du vent : or, le 15 janvier 18U, le venl souffiait di; telle façon, quo l'écriteau ne présc.ilail aux passants que la face sur laqu»-!!'' on lisait à loue.
Ce jour-là, ^u jeune liomnic monté sur un cheval fougueux courait
JANE LA VMV.
h bride abailue eu irnvei'sanl le village de riiambly. Un donicsiiqiie le suiviiii.
L'ail- égiiié (In iiKiltvo.ses jciix hagards, sa dicvt'iiirc on do-unlrt», firent croire à ceux qni le virent passer que c'élaii ou quelque prisonnier de marque, ou quilque criniinel qui s évadait.
Ce jeune honiine ne paraissait faire ancune alienlinn aux choses exlêricnres; el ce qui le prouva, c'est que son cheval s'ahailii sons lui, qu'il tomba, qu'on le releva, que son domcvtiqiie lui dfmanda s'il soulfrait, et que, devant un cercle qui s'i'tail formé autour de lui, il réiiondit : — (Ju'est-ce'/ que me voulez-vous'?...
Celte phrase donna lieu à une dernière conjecture, chacun pensa qu'il était fou.
— Ah! je le crains bien !... dit Nikil à ceux qui lui faisaient part de leurs soupçons pindani qu'on transportait son maitre dans la maison OLi un lit fut disposé en peu d'instants.
Quand le jeinie llor:!ce reprit ses sens après nn long évanoni-pement, il demeura pendant quelque temps plongé dans un accablement pnifoiid ; puis, parcourant d'un regard elïaré tous les objets qui rentouraicut . — Jane ! s'écria-l-il. A ce moment il aperçut son valet de chambre, et recouvrant toute sa présence d'esprit : — Où aommi's-nous'.' dit-il à Nikel; eelni-ci le lui rappela. — lih bien, reprit Horace, le hasard nriudi(|ue la retraite oii je dois me fixer; ici mou cheval s'est arrêté, ici je vivrai obscur, et j'y trouverai peutêtre la tranquillité » di'l'aui de bonheur.
Il se mit alors à parcourir la chambre à s'ands pas, et ayant aperçu l'éeriteau qui se balançait à la croi-ée. il se dégagea des bras dj Nikel, qui voulut en vain le retenir, et s'élança dans Li rue; il se mit à examiner la maison, an gran;l éîotmejneiit des habitants de (liianibly, qui se figuraient qu'il avait au moins la jambe cassée. M. Land'on loua sur-le-champ la maison el ne tarda pas à s'y établir. Tel fut le début de M. Horace dans la ville de Cliainbly. Il était de nature à faire causer; aussi parla-ton de cet événement singulier jusqu'à ce que Mkel cilt donné peu à peu des renseignements qui satisfirent la curio-iié publique.
M. Landon était âgé de vingt-sept ans ; il avait perdn son père et sa mère pendant la révohiiion, et sa fortune, qui était alors considcr.ible, ^e ressentit de celte cruelle perte : néanmoins, ;o;i tuteur, lionmie d'une probité sévère, en sauva une grande partie. i,'e tuleur était un homme assez supérieur pour, dans ces temps de troubles, veiller par lui-même à l'éducation de son pupille. Ses soins prcique paternels furent couronnés d'un plein succès; l'élève te treiiva digne du inailre. ,M. Horace était donc depuis longtemps livré à iuiiiième; il avait servi pendant sept ans dans les chasseurs de la garde et avait obtenu ••on congé.
Après ces documents, que Niki'l ne rér-andit que lentement et comme pour calmer l'avide citriosiié du publie, on se co!ite;ita d'observer ce qui se passait dans la maison de .M. Laiidon. Cette maison fut meublé:; avec soin. Les écuries, abandonnées depuis longtemps, revirent de beaux chevaux, et les domestiques du jeune honiine arrivèrent bientôt. On espérait as-ez tirer parti des gens de la maison, mais leur lacilurnité désolante étonna tout le monde, et l'on fut encore plus surpris d'apprendre qu'elle était commandée par M. Landon.
Alors on attendit avec impatience les premières démarches du jeune homme pom le juger en dernier ressort; mais il resta un mois entier sans se montrer ; la curiosité devint bien vive, et arriva même à son comble, quand on sut, car tout se sait, qu'il ne bougeait pas du coin de son fen. où il passait la plup.art du temps à lire. Nikel, chargé de la conduite de la maison, en était en quelque sorte le maille. 11 n'y avait qu'un seul point sur lequel .M. Horace fûl scrupuleux; il cxig<'aii un silence absolu, et s'eniportail même, chose l'urt rare en lui, lorsqu'il entendait un bruit inusilé. Faisant sa deineure (avoriie d'une chambre reculée qui avait vue sur la campagne, il n'en sortait que ponr se promener dans son parc. Ainsi, peudaut un certain temps, il régna d.ins le village de Chambly une inqiiiéiude générale sur le nouvel habitant.
Ce fut au bout de ce mois, passé dans le silence et dans la mélancolie la plus profonde, qu'un matin. Nikel, ayant fini la chandjie de M. Landon, prit sur lui de parler à son maitre. H le eoiuempla d abord peudaut quelque temps : Horace regardait machinalement le feu ; sa icle était appuyée sur la paume de sa main droite, dont le coude posait sur son fauteuil, et sa main gauche pendante annonçait par son '.mmobilité une forte préoccupation. Oe spectacle, habiiuel pour Nikel, lui p.irul ce jour-là pins triste que jamais, et le fidèle serviteur s(nhardit au point de se placer d'abord au milieu de la chanibie, à dix pas de son maître.
L,à. posant son coude sur un meuble qni lui servit de point d'appui, il ne se soutint plus que sur sa jambe gauche, autour de laquelle il entorlilla la droite ; s'élant alors regardé\laiis la glace, il se trouva si bonne grâce, une tournure si philosophique et si arg'imentative, que, ne doutant pas du succès, il commença ainsi : — Savez-vous, monsieur, qu'en demeurant enseveli dans ce fauteuil, vous détruisez votre santé et perdez votre jeunesse'?...
A ces mots, M. Landon se (ourna vers Nikel et l'examina sans mol dire.
Nikel se croyait beaucoup plus d'esprit et de finesse qu'il n'en fallait pour coiidiiire son maître, et la cause de cette bonne opinion qu'il avait de lui-même éiait dans le caractère d'Horace, qui avait une telle insouciance sur les insipides détails delà vie, qu'elle dégénérait en un dégoût complet pour les choses. Aimant trop les jfuiissances intellectnelles pcuir ne pas fuir les réalités que sa foraine lui permettait de négliger, s'agissait-il des sentiments ou des personnes, il retrouvait alors une éneigie toute vierge et tout rentliousiasinc de ' la jeunesse. On conçoit alors l'espèce d'empire que pouvait avoir acquis sur le niiiître le valet de chambre. Nikel amait sincèrement M. Landon, il le soignait avec affection et complaisance. Celui-ci avait éprouvé tant de fois ratiacheinent de Nikel, qu'il ne pouvait refuser une grande libellé au domesiiqne. Ce dernier se permettait donc de donner son avis, de ch;;piirer ;-on maître, avec respect, il est vrai, mais encore avait-il conquis le droit de remontrances comme les anciens parlements; et Landon en agissait comme le roi, il écoutait la remontrance et n'en faisait qu'à sa tète.
Alors, Nikel, profitant de l espèce d'insouciance de son maître pour la conduite d'une maison, ne prenait, dans certains cas, l'avis de M. Landon que comme Michelieu viuiait prendre celui de Louis XIII. Mais il n'abusait pas de son autorité; seulement il régnait avec douceur sur tous les gens de la maison, faisait le beau parleur, et quand ou proposait qiiehpie chose, il répondait en s'idenliliant avec M. Horace : ISous verrons, nous avons le projet de, nons sommes d'avis, et toujours «oî/.ç. Marianne croyait le maréchal des logis Nikel (car il avait été maréclial des logis) aussi jaloux de son autorité que de ses intérêts; il n'en était rien : Nikel aimait sincèrement son maître, il savait que son maître l'aimait, et, content de sou rôle, loin de s'opposer à quelque projet qui put dissiper le chagrin de M. Horace, il eût été le premier à le proposer. £u(in Nikel était formé d'une argile pure, mais non pas sans défaut : eufanl d'Adam, il payait sa quote-part dans le grand tribut d imperfections que nous devons au malin esprit, et cette contribution |)ersonneile ne l'empêchait pas d'être nn brave, un digne homme, quoique parfois curieux et bavard.
Nikel vit bien que, la douceur du reg ira de son maitre étant un encouragement, il pouvait jiarler sans rien craindre : jugeant alors que dans les cas désespérés il faut de grands remèdes, il procéda en jetant d'abord son maître dans l'étonnement.
— Savez-vous, dit-il en contiananl, ipie Séiièque vous coud 'mue tout à fait lorsqu'il établit que les hommes de courage supportent les infortunes sans changer île caractère... — El où diable as-tu pris cela .' — Bravo, dit eii'lui-méuie Nikel; où je l'ai pris, monsieur, dans le chapitre V du Traité des Passions, où ce grand général a mis en déroule tous les arguments que des gens de la Grèce (ml, à ce qu'il prétend, poussés contre lui, quoique je ne comprenne giièn; commeiii il se peut ipie ce Sénèque... — Mais, Nikel, tu as donc lu Sénèque?... dit M. Landon en changeant de posture, car il se porta sur un seul C()té de son fauteuil pour regarder Nikel. — Oui, inonsieiir, je l'ai lu en le replaçant l'autre jour dans votre bibliothèque. — Tu n'as lu que ce passage là, je parie !... et tu es bienheureux d'avoir à me le citer. — Ciel! s'écria Nikel en décroisant ses jambes et en s'approcliant de M. Landon; c'est ce qui vous trompe, mon général, car j'ai continué, et j'ai été bien plus content de mon auteur dans sa pièce du Mariage de Figaro. Voilà un homme .'...
M. Landon se prit à rire, et Nikel inierdit reprit sa première pose ; et ayant retrouvé son point d'appui : — Oui, monsieur, c'est dans le volume suivant; il est, comme l'autre, tout relié en maroquin rouge.
Cette explication fit encore plus rire Landon, qui comprit alm's la méprise de Nikel : le maréchal avait cru que des volumes de même format et reliés de la même manière devaient ne former qu'un seul et même ouvrage.
— Je vois bien que monsieur rit parce que je ne sais pas le latin, reprit Nikel; mais enfin, monsieur, toujours est-il que vous devriez sortir de votre léthargie, courir, monier à cheval, vous distraire : vous n'emplo\ez plus voire pauvre Nikel! un maréchal des logis réduit à n'avoir plus qu'une chambre à faire!... Nous avons tous sur le ccur le pain que nous mangeons. Je ne suis pas au fait de ce qui cau5e votre peine, et je ne dois pas même le savoir, à moins que mo:)6ienr ne me le dise lui-même; car Dieu m'est témoin que je ne ferais pas une enjambée, même à cheval, pour le découvrir. Je iri suis pas comme ceux qui vont au pas de charge dans la confiance de leurs maîtres; noire devoir est de les servir et de prendre leurs intérêts: c'est pour cela que je dis à monsieur qu'il devrait ne pas s'absorber et se complaire dans sa mélancolie : quoique je n'eu connaisse pas les causes, je suis certain que monsieur conviendra qu'il a tort, et que S(;ncque a raison. — Sénèqiie esl mis là pour Niki !, dit en souriant M. Landon. — Et quand ce serait Nikel ! est-ce pan e que voire pauvre chasseur vous aurait moniré le bon chemin que vous prendriez le mauvais? — Non, non, Nikel, reprit 31. Landon, tu sais bien que je suis volontiers tes conseils, qui sont bons quelquefois.
— M'-n<:t>nr veut rire, s Vcria le valet de chaiiibie avec un fau\ air de nioiloiie (lù rammir-propre uioiiipliail; |mis il reprit : PuiMHie nioii!-ieur eaclie obsiiiiénient la cause de sou cliagriii, ou ue pmu pas lui donner des eonsolalious; mais, eu tous cas, je ne per>isie pas moins à prétendre que si monsieur montait sou beau cheval, s'il all.iit au grand galop vers Cassau. comme lorsque nous avons chargé à Eylau, monsieur se dissiperait et Unirait par reprendre un peu de yaicié. — lu as raison, Nikel; c'est une làehetti que de se laisser abattre parla douleur. — xMnsi, monsieur, iuierrompit Nikel, je vais faire seller Magnifique, vous apporte- v^ire déjeuner, et nous partirons pour r.assjn.
Uorace était retombé dans son fauteuil ; il avait l'oeil fixé sur le feu; il ne répondit rien.
— Il est ensiireelél s écria Nikel en s'en allant.
Néanmoins, M. Landon, depuis cette matinée, prit une autre manière de vivre. Semblable à ces gens qui, tout glorieux d'avoir rencontré ridée d'un honune supérieur, pensent (|u'ils le conduisent : Kikel regarda ee changement comme son ouvrage. Alors la curiosité des habitants de llhambly eut lieu de se satisfaire. Horace se promenant quelquefois à cheval dans la campagne, ils le virent passer, et soudain chacun voulut expliquer ce qu'il y avait d'étrange dans ses manières; de là mille commentaires diflérents, tous appuyés sur les traces de violeut chagrin qui paraissaient dans le maiutieu du jeune étranger.
En'effet. l'Ame dlînrace avait été altérée par une secousse trop forte pour revenir subitement à toute sa vie première; les ressorts trop fatigués n'avaient plus celte élasticité qui fait le charme du jeune âge; sa (igure portait l'empreinle do la souffrance, et comme s ni àme. au premier a>peci elle send)lait (léirie; mais, en examinant Horace, ou liui>sait par découvrir qu'il ne s'était seulement que froi^<é dans sa chute, et que l'ànie pouvait lleurir encore. On reconii; ii?sail d'ahijrd en lui une inépuisable bouté qui n'excluait pas la finesse ; spiriiuel, il était Iraiic: libre dans ses manières et dans ses expressions, il devait déplaire à quelques-uns par sa facilité à obéir à toutes les impressions d'une imagination mobile . quoiqu'il parlât .ivec pureté, avec éloquwire même, il se livrait néanmoins à des saillies qui s'accordaient mal avec sa manière habituelle de s'énoncer, mais fort bien avec l'en-emble de l'homme. 11 savait cepcnd;inl sacrifier aux convenances et avait parfois de la dignité. Sa ligure, sans è:re belle, était ïi expressive, qu'elle tradui>ail innoceniminl les moindres mouvements de son àme. H était petit, mais ircs-bien prororiiiMiné; la couleur de son teint, ses gestes vifs, tout indiquait en lui le défaut des tempéraments nerveux, cette exaliaiion dans la pensée, cette chaleur dans les sentiments, qui ne laissent jamais le temps de con-ulter la froide raison. Suivant ainsi l'inspiration du moment, tantôt Horace se livrait à une gaieté excessive, et tanlôl il devenait mélancolique. Mais cette inégalité de caractère n'influait (jne sur la surl'ate, car on retrouvait toujours en lui la bouté, l'enthousiasme et cette noble confiance de la jeunesse, d'où il résultait qu'Horace, n'ayant jamais rien de caché pour personne, introduisait le premier venu dans sa conscience avec une facilité qui lui nuisait au premier abord; aussi était ce un bien grand miracle et une chose inexplicalde pour Nikel. que M. Uorace eût gardé pour lui seul la cause de sa retraite et de son chagrin.
Avec l'apparence de la légèreté, Landon était capable de constance; Son chagrin ne céda pnint à sa nouvelle conduite. 11 huit par contracter machinalement l'habitude de monter à cheval tous les joers avant son diiicr, et les habitants s'accoutumèrent à le voirpas- ^'•^ tous les jours et ne s'occupèrent plus de lei. Horace allait se promener au gré de Mkel dans les environs. H pouvait plaisanter, rire, f.iire du bien ; mais toutes ces actions portaient un caractère d'insouciance qui prouvait qu'il ne mettait pas toute sou àme dans ce qu'il faisait; à travers la pensée du moment éclatait une autre pensée toujours vivante qui laisait pâlir tout ce qui ne se rapportait pas à elle.
Aussi les hommes les moins observateurs apercevaient-ils dans son maintien ou sur sa figure les traces de la douleur. On le plaignait iii- Tolontairement, et les bonnes gens sous le chaume disquels il portait des consolations et des discours lui disaient tous : — Ah ! monsieur, h^'p le ciel que vous soyez plus heureux! Le malheur a un instinct qui lui fait deviner le malheur.
Quand l'homme riche est malheureux, ses peines prennent leur source dans les affections de l'aine; alors son désopoir a les formes moins acerbes que celles de l'infortune qui n'envie que les biens malériels.
Cette noble douleur de l'âme perce néanmoins dans tous les actes de rexisieuce. parce qu'elle est de tous les moments. Les autres ont des in-t.iiils d'illusion et de rechute, celle-là est égale et loujour> digne. Horace Lmdon la laissait voir avec une franchise qui ne lui faisait ri'>n perdre de sa dignité et qui redoublait l'intérêt qu'inspirait ia personne.
"Trois mois se passèrent ainsi, et le jeune homme vit arriver la belle sai'on avec indiflérence.
Ce fol à cette époque, au milieu da mois d'avril, qne les intrigues de Rosalie et de Marianne prirent un caractère plus grave ; que ma-
dame d'Arneuse coniraeia l'iiahiiiuic. ilc r.dre avaul le dîner ip:i' h ■• leite qui la retenait dans sa chambre depuis quatre heures jusqu'à cinq; que la visite de M. Landon fut d'abord souhaitée, et sou obstination à ne pas la faire regardée comme une déclaration de guerre. Il serait diflicile d'expliquer les intentions de madame d'Arneuse. Voulait-elle ess.ayer la puissance de ce qui lui restait de charmes, ou désirait-elle seulement rompre, par la société du jeune inconnu, la monotonie de son genre de vie? Quoi qu'il en filt, madanie Guériu n'avait pas d'autre motif que ce dernier, car l'élablissemeui d'Eugéuir n'entrait guère dans sa tèt(^ que comme un événement po->ible, mair trop heureux, disait-elle, pour qu'il pût advenir à une famille que le bonheur avait abandonnée.
Eugénie, en apprenant l'arrivée de Landon, agit et pensa comme toutes les jeunes personnes. Elle se disait en riant : — Il sera mou mari. Une minute après elle n'y songeait plus. Lorsqu'il passa pour la première fois devant la maison, elle l'examina avec la folle curiosité de la jeunesse. Horace lui plaisait. Elle en plaisanta maintes fois avec sa graud'mère ; mais elle fiuii par en rire si souvent, qu'une autre que madame Guérin eût trouvé la chose sérieuse. Enfin elle commençait à ne plus se permettre aucune plaisanterie et touchait du piano Ions les jours à quatre heures. Uorace Landon était loin de se croire l'objet d'une telle curiosité; il ne savait certes pas que dans une inaisdu du village son n(un, mis à l'index, donnait lieu à dus scènes de famille, à des dcchiremeuts iuicricnrs. Nikel, de son côté, se sentait une violente inrlinaiiou pour Rosalie; mais tous ces sentiments restaient enfermés dans le secret des consciences sans qu'aucun événement les eût fait éclater.
Telle était, au 15 avril 181-1, la position respective des parties belligérantes. Le village attendait bien qmdques évéucmems, mais le présent n'offrait rien qui pût autoriser les moindres conjectures sur l'avenir.
La scène qui se trouve rapportée au premier chapitre de celte histoire se passa le 1(J avril au matin; ce fut donc le lendemain 17 que Kdsalie remporta cet avantage signalé sur le cœur du maréchal des logis. Cette victoire, dont la femme de chamhre avait seule le secret, lui dcmna lieu d'cjpérer qu'elle ne serait que le prélude de plus grands événements, et eUe se flatta de faire du salon de madame .d'Arneuse le théâtre de la guerre. -
Le pauvre Nikel avait, en effet, trop bien accueilli le malin regardjii > lancé par la femme de chambre. On trouvera peut-être extraordi-/ naire qu'un maréchal des logis et une souliretie languedocienne débutent en amour avec tant de délicatesse, mais il n'en est pas moins vrai qu'au moment où Rosalie regarda venir Nikrl et où Nikel contempla Rosalie, le chasseur arrêta luachinalcment son cheval, et, sans suivre son maître, resta na'ivement devant la porte de madame d'Arneuse. Le cheval laissa tout au plus deux minutes à sou maître, c'en fut assez pour la Languedocienne; quant au chasseur, il était vaincu, il aurait voulu rester une heure, un an, toute sa vie... il rejoignit son maître à contre-cœur pour la première fois.
Aussi, lorsqu'au retour de celte promenade Landon se mit à table, et que NiUel, la serviette sous le bras, une assiette à la main, debout derrière son maître, attendit l'ordre de s'asseoir, que celui-ci lui donnait quelquefois quand la promenade avait éié longue, ses id 'OS étaient déjà toutes renversées. Rosalie triomphait comjdétemeiil, Nikel avait perdu la tête. - *■
Horace ay:int demandé du pain, Nikel lui prése.>ta une cuiller; i apporta ensuite un morceau de pain à son maître, qui lui tendai son verre ; il remit plusieurs fois sur la table les mets dont son maître avait déjà mangé. Le maréchal ne voyait plus que l'œil (ripon de Rosalie, ce tablier relevé en triangle, qu'elle tenait de sa jolie main, et surtout certaine cornette garnie de mousseline qui entourait ses joues rondes et fraîches. La coifl'ure est assurément la partie de la toilette que les femmes soignent le plus; c'est aussi la plus indiscrète, elle révèle souvent les projets de séduction dissimulés avec le plus d'habileté. Les femmes qui se coiffent elles-mêmes portent toujours avec elles un sûr indice de leur caractère. Une dévole ne met pas son bonnet à rubans de couleur sombre comme ces femmes du monde qui passent une minute d'un quart d'heure à chiffonner leur gracieuse coiffure du malin.
— (Ju'avez-vons donc aujourd'hui? dit Horace à Nikel. — L'avczvousvue, monsieur? — De qui vonli-z-vons parler.' Je n'ai vu perboiiuu aujourd'hui; il s'agira de quel<|iii: femme. — Ab! ulon^i^nl, vous l'eussiez remarquée autrefois. — iNikel, vous savez bien qu'en
JANE LA PALE
eénéral je u'aiine pas les femmes. — Monsieur les aime peutùire en pai'lic'iilicr.
Ici Uoi-iice regarda Nikel avec étonnenient et lui dit en souriant :
— Ça, mon pauvre chasseur, le voilà donc runoureux? — Ah! innnsieur.ie nie sens connue je n'ai jamais éié. Certes, lorsqu'une (ignrc me plaisait autrefois, je n'étais pas maréchal des loL'is de chavsi ors pour rien, et j'allais en conquête aussi vile que le régiment. Tenez., monsieur, sauf voiro respect e^ voire avis, je crois qu'il y a plu-ieiirs anioins. — Uui, Nikel, répondit Horace gravement, je le ends au>si. — Et il y en a un où l'on est timide comme un conscrit, et où on se laisse mener à la bagueile comme un Prussien. — (l'est quand on ressent plus d'amour qu'on n'en insiiire, répondit Horace. — Monsieur a parfaitement raison; mais alors n'y aurait-il pas une manhe toute pariiciilicre à suivre dans ce cas : par exem|)le, tomber à l'improviste sur l'eimenii pour cmporler la place d'assaut, et... — Le véritable amour, dit Horace avec une craviié comique, est toujours respcclucHN. — Respcciueux ! reprit Nikel; mais alors, monsieur, il s'ajjiiait donc de mariage? — Nikel. mon pauvre enfant, ne te lie jamais à une femme... Crois moi. — Sauf voire respect, mon général, la plus mauvaise a toujours quelque chose de meilleur que nous.
L'iimocenie plaisanleiie du maréchal ne parut pas avoir égayé I.aiidiin, qui, cessant de lépondre à N.kel, resta plongé dans une sombre médilali(m. L'Iionnéle chasseur, se gourmandant en lui-même d'avoir f.iit peine à son mailre, n'osait iroubler cette rêverie; cependant, au bout d'une demi-heure de silence, il osa demander la permission de sortir. Horace y consentit par un signe de léle.
Nikel se mil ^ir le pied de guerre en revêtant sa vesie de chasseur el tout ce que sa carde-robe pouvait lui fournir de pins séduisant; il partit en frc(fonnaiit une chanson et en faisant tourner sa canne comme pour se donner de la hardiesse, et, à n'en juger que par la force de la rotation, grande était sa timidité.
Le chasseur marcha d'un pas très-délibéré tant qu'il fut !i une certaine di>tance de la maison de madame d'Arneuse; mais lorsqu'il en aperçut le toit, son cœur bailit avec violence, il ralentit son pas, sa canne ne tourna plus, il en serra le cordon, se eonieuia de la traîner lentement et se mit à philosopher; c'était son faible.
— Comment se fait-il que mademoiselle Uo.-alie, que depuis deux mois j'ai vue presque tuii> les jours, me soit ap|iariie aujourd'hui lont anire qu'à l'ordinaire; car enlin, la demoiselle l!o^alie de ce nuiiiu n'est plus celle d'hier.
Le chas^cur s'éiait arrêté tout court, et, chose inouïe ! il éprouvait en lui-même un senlimenlqui lenail de la peur. En eiTet, savait-il si mademoiselle Rosalie le recevrait bien ou mal; s'il paraîtrait aini.ible .' Là-dessus, ayant (ait descendre son pantalon de manière à ce qu'il n'y eût aucun pli, ayant brossé les manches de sa vesie et lire le col de sa chemise, il avança de quel(|ues pas; mais tout à coup il rétrograda comme si le feu d'une redoute inconnue l'eût foudroyé ; il se tapit derrière l'angle d'un mur et resta dans celte position, incertain, rougissant, pesant la démarche qu'il allait faire et les paroles qu'il allait prononcer.
La cause de cette soudaine retraite était Rosalie elle-même, qui, postée depuis longtemps dans le grenier, avait aperçu de loin la dcinarche incertaine et la toilette du chasseur. l'escendant alors avec prestesse, elle était venue se mettre en embuscafle sur le seuil de la porte coclière; là, trampiille en apparence, feignant de ne pas voir Nikel, tout en jetant parfois de son côlé un regard fiiilif. elle était jirêtc à tourner brusquement la tête quand il serait près d'elle et à jouer la surprise.
En rétrogradant ainsi, le maréchal laissa voir son jeu; il permit à Rosalie d'apprécier le sentiment qu'elle inspirait; la soubrette comprit (pi'elle était aimée, et en descendant de sou grenier elle changea de rôle. Elle venait au seuil de la porte, humble et soumise, livrer sôncœnr an valet de chambre; mais en arrivant près de lui elle eu avait déjà fait son vassal et avait décidé de déguiser son amour, de veiller sur tous ses mouvements, enfin de dominer Nikel et de le tenir en alerte.
Tqule cette histoire repose sur la fausse manœuvre du chasseur, car les plus grands effets ne dépendent jamais que des plus petites causes; un ver microscopique a mis la Hollande à deux doigts do la mort en rongeant les digues qui la défendent de l'invasion de la in(;r; comment aurait- il pu, le pauvre Nikel, ignorant l'avenir, connaître l'ii.fluence fatale d'un pas plus ou moins accéléré.' S'il eût marché droit à Rosalie, il serait arrivé, quoi? que la Languedocienne eût éié trop heuleu^e des attentions du chasseur... el dans celte hypoilic.-e les amours de Nikel auraient fini trop brusquement pour amener la capitulation qu'il devait signer.
Rosalie avait donc l'avantage. Quand elle jugea que le chasseur était sorti de sa cachette, elle tourna la tête vers lui avec une hardiesse mutine : une femme est toujours loul obéissante ou tout impérieuse.
Nikel, rassemblant alors son courage, rehaussa la touffe de cheveux qui garnissait le sommet de sa tê'e, abandonna sa position et prit le haut du pavé sans regarder la Languedocienne. Certes, si 'ivelque chose pouvait rclablir l'équilibre el détruire le mauvais ef-
fet du pas rétrograde, c'était ce pas redoublé et ce dédain affecté pour le minois coiitiisté de la soulirelte. Un bon séiiie scnihlail eiier à Nikel : — Courage' coiuinue! et tu sauveras ton maître! Mais nou, lorsque le valet de chambre parvint à rendioii où était la scrvanlel qu'il eniendii le dou\ murmure des clefs agitées par elle, il sentit son co'Ur faillir, il tourna la tête, la tête lui tourna; il quitta soudain le pavé, et quand il fut arrivé en ligue, c'est-à-dire à deux pas de Rosalie, il s'arrêta.
Dans ce moment on commençait au salon nne partie de piquet; Madame Uuérin jouait contre sa (ille et contre Eugénie. Tout à coup madame d'Arneuse se lève et sonne pour avoir de la lumière; llosalie entendit la sonnette, mais elle décréta de ne pas bouger. Si Nikel cûl été philosophe et observateur autant qu'il avait la prétention de l'être, cet événement eût pu lui rendre l'avantage.
Mais non; le valet de chambre, les yeux baissés, ne pouvait guère changer d'attitude; car, par bonheur ou par malheur, la soubrette était tbaussée avec une coquetterie raflinee, et Nikel admirait deux petits pieds, agrément rare dans une soubrette, el que Nikel avait si souvent entendu vanter à son maître, qu'il avait fini par en faire luimême le plus grand cas. Pendanl qu'il cherchait ce qu'il allait dire, la femme de chambre, ayant à peine à déguiser sa joie, croisa ses bras l'un sur l'autre, de manière que la main droite caressait légèrement la (lartie supérieure du bras gauche, et tout son air semblait dire à Nikel : — Si tu as de l'empire sur M. I^mlon, il épousera niadenioiselle Eugénie... (.liiant à toi, tu seras mon humble serviteur.
Le maréchal sentit qu'un silenee de trente seco'des est inconvenant auprès d'une femme, quelle qn elle soit, surloni quand on ad« mire ses pieds et que les pieds sont petits. Levant alors tout doucement sa têie, il se mit à contempler le visage mmin de Rosalie. Celle vue le fil tressaillir.
On doit se rappeler que Nikel avait la prétention de passer pour un bel esprit, qu'il s'étudiait à parler d'une manière disiingiiée; or voici comme il débuta : — Sur mou honneur, mademoisellB» voici une bien belle soirée
En prononçant celte phrase banale, Nikel regardait d'un air sentimental la malgne soubrette, qui, soutenant celte atta(|ue en lui renvoyant des regards pleins de gentillesse et de coquetterie, répondit que la douecnr du temps l'avait seule engagée à venir respirer le frai.^ sur le seuil de la porte.
La conversation n'en demeura pas là, comme on pent bièti în croire, et le ehasseur ne tarda pas à eiilamer le chapitre des compliments. Rosalie accepta cet hommage de l'air d'une lille habituée au.x éloges.
— Vous avez été militaire, monsieur Nikel, lui dit-elle enfin; combien de fois vous est-il arrivé de débiter de pareils compliments sans en penser un mot peut être? Cependant les pauvres filles s'y laissent toujours prendre quand ils leur sont adressés par de jolis garçons.
Nikel en ce moment trouva Rosalie dix fois plus belle. Celle-ci, comme on le voit, s'avançait en bon ordre de bataille, gard;;::l les rangs, s'emparant de tous les postes, s'élablissant sur toutes les hauteurs.
— Je sais, mademoiselle, reprit le valet de chambre, que ces choses-là n'ont de mérite que quand on les pense; mais voire miroir vous a dii avant moi que lims ceux qui vous les adressent doivent être sincères, sous peine d'être aveugles...
En prononçait ces dernières paroles, il tâcha de prendre la main de Rosalie; mais elle la relira en regardant Nikel avec assez de douceur pour lo dédommager de la sévérité du geste.
— Il fait presque nuit, dit Rosalie; si vous vouliez entrer vous asseoir, nous serions mieux... La soubrette fit mine de s'en aller en ayant l'air de, dire : — Qui m'aime me suive... Le maiéchal s'élança dans la cour, et la femme de chambre se présenta dans la cuisiue en tratiiani à sa suite Nikel tremblant et captif.
— Mais, Rosalie, dit la jeune fille, voilà une heure que l'on vous sonne pour avoir de la lumière ! Prenez garde à vous, mamau est eu colère. El Eugénie disparut.
— Comme elle est bonne, mademoiselle'.... s'écria Rosalie en regardant Nikel. Puis elle sortit pour jiorter de la lumière au salon.
Nikel fut étonné de la beauté touchante d'Kiigéiiie, et pendant l'absence de Rosalie il fit un retour sur lui-même pour considérer dans quelle affaire il s'embarquait : ses yeux erraient sur chaque insirument de cuisine; et, d'après leur nombre, leur éclat, la t;! inière dont cette pièce essentielle était tenue, il prenait une as z haii;e idée de la maison de madame d'Arneuse.
S. lit astuce, soit réalité, Rosalie revint dans un état qui acliui„ la défaite rie Nikel ; elle pleurait en essuyant ses yeux niulius du coin de son tablier.
— Que vous est-il arrivé, mademoiselle? s'écria l'honnête maréchal, dont l'àme tendre s'émut à cette scène inattendue. — Hélas ! je viens d'être grondée à cause de vous; pend.inl que j'étais sur la porte à prêter l'oreiHe à vos sornettes, madame m'a sonnée el je ne l'ai pas entendue. — Et vous avez été grondée pour moi'... Ah! mademoiselle!... Et Nikel, approchant sa chaise de celle de liosaiie, prit la main de la jolie pleureuse, et cette fois il la serra dans les
JANE LA PÂLE
fieunes. — Si je smi(Tr;iis seule île riiimiciir do. niailame, il n'y aurait que dmii-iiial; mais niailenioi>elle! ah! la pauvre eiiraiil!... quel malheur pour elle d"»Hre joliel... Çl'"'' dommage qu'il n'y ait pas (laus ce p.iys-ci un licm pani pnur file!... Coiiuiie elle rciiilra iieiireuse. en si)rl;uu d une pari-ille prison, le mari qui l'en délivrera. — Je suis persuadé, dii Mkcl, (jiie vous ressemblez à voire jeune nviliresse. — Non monsieur Nikcl: non, non. répondit Rosalie en remuant la tète d'une manière lres->ignilicalive; moi, je ue suis qu'une p.uivre fille, je n'ai pas de fortune; mademoiselle est riche : ce que j'ai, monsieur Kikci, c'est une bonne .'yme, et ce n'est pas à cela qu on regarde maiuienanl.
Celle fois le maréchal ne pouvait éviter la boite, elle était trop directe; il n'y avait ni feinte, ni passe, elle allait droit au C(vur : aussi n'y répondit-il qu'en loriillant le cordou de cuir desacanueel en regardant aliernaiivemeni ei Ros;ilie cl l.i canne, o-.i, si l'oîi veut, et la cmue et Rosalie, de manière que l'on a toujours ignoré laquelle des deux excitait le plus vivement son aitention.
— Celle lille-là, se di sait-il eu revenant che»
son maiire. celle lille-là est un trésor, tudieu!...
Celle lacuue est iiidispensablr ; car toute périphrase serait sans éncrgie pour rendre les expressions du maréchal.
— Au surplus, conlinua-l-il, quel mal y aurait-il à me marier?...
Elle me vaudra dix maîtresses!... Mais, mille tonnerres! elle m'a donné une fori bonne idée, et mon maîlre devrait venir faire quelquefois sa partie chez madame d'Arncuse, on le distrai- "■ait. Cl puis ne l'accoml'agnerais-je pas? S'il :oue au salon, uousjouel'ons à l'antichambre, je serai près de ma Rosalie. Tous les soirs je la verrai... et. si l'on ne peut pas faire autrement. on l'épousera!...
Elle es!, morbleu ! propre et geutillc comme un cheval de laucier polonais.
Ce monologue de Nikel fait voir que la rusée soubrette avait avaiicé les affaires de sa maîtresse comme les siennes. Elle avait trop de finesse pour ne pas deviner les pensées de >"ikel; aussi s'empressai-e!le d'in-lruire Eugénie du succès de ses intrigues. Sans en rien témoigner, mademoiselle d'Arneuse en conçut quelque joie ; elle
espéra même, et ce faible espoir répandit quelque charme sur la vie malbeareuse qu'elle menait.
— Allez, mademoiselle, vous serez madame Landon, disait Rosalie en la dé-lmbillant; car M. Landon viendra ici, et il est impossible de voir mademoiselle sans l'aimer. — R!)salie, vous clés fidie! répondit-elle avec un sourire presque moqueur; gardez-vous bien de laisser supposer à personne que j'autorise ce badinage.
Dd moment où Eugénie ce-sa de plaisanter sur .M. Horace avec sa grand'mére, et qu'en le voyant passer tous les jours elle admira le cheval et le cavalier, l'enfa'nlillage cessa pnur faire place à un autre jen de l'esprit. Toutes les jeunes per.-onnrs ont, à l'âge d'Eugi-ide, assez de pinchant vers les idées rom;ineh<|ues; or, comme Landon était le premier homme qui s'offrli à ses regards, et qu'il n'avait rien de disgr.icieux, l'étrangeté de sos manières, sa iriél.mcolie, tout scr'' it à favoriser le pcacbaot qu'elle cul à ou faire dans son iinagi-
Sur nion h'jnnuur, mddeiuuii.iiC^ vuici une biuii bdlc soircc. — Paj.-; 7,
uaiion le héros d'un petit roman Elle écrivait ce roman tous les soirs, eo le modiliant comme pour s'amuser; mais Dieu sait si elle s'y donnait un mauvais rôle'
En biUissant ainsi des chàieaux en Espagne, Eugénie s'habituait à penser à M. Landon, et tout en s'avouanl qu'il ne lui était pas indilTérenl, eu croyant de plus eu plus qu'elle serait heureuse avec lui, elle était loin de cunnailresun propre cœur; unscniimeul pur y grandissait à sou insu, et l'amour n'était pas loin lorsqu'elle dit avec un accent enfantin :
— Ros.ilie, vous êtes folle!
La nuit elle rêva qu'elle épousait M. Landon.
Le lendemain, au déjeuner, Nikel, décidé à faire concourir son
maître au succès de ses amours, employa pour l'engager à se pré.sen-
ler chez madame d'Arneuse tous les moyens que lui suggéra son
adresse. S'il n'iibordu pas ouverteiuenl la question comme on peut
bien le penser, au moins ne pron(mça-l-il pas un mot qui ne tendit indirectement à son but.
Il commença par établir que les intérêts et la réputation de sou bon maiirc étaient tout ce qu'il avait, lui Nikcl, de plus cher.
A ce début, Landon, avant regardé le maréchal avec attention, crut qu'il s'agissait d'une chose sérieuse; Nikel , continuant alors avec feu, soutint en thèse générale qu'il ne pouvait pas soulfrirque l'on mit en doule l'urbaiiilé etla politesse des Landon ; et l'ii ihcse particulière , que celle exquise réputation était en danger si monsieur n'allait pas faire de visites à toutes les bonnes maisons du pays, oii monsieur paraissait vouloir toujours habiter, notamment à la maison d'Arneuse , etc., etc. Enfin il icrmina ainsi :
— Oui, monsieur, je le dis et je le répète, je ne vois pas ce qui vous empêcherait d'allerdans cette maison ; vous vous y divertiriez toujours mieux que eliczvoiis. — (l'est vrai, Nikol. — Pourquoi refusez-vous donc (le vous y présenter?— Je ne sais, mais j'éprouve une répugnance invincible à sortir de ma ïrOlilude. — Si je connaissais vos chagrins .
je pourrais, monsieur, vous prouver peut-êinqu'il vaudrait mieux vous dissiper et voir une jolie jeune personne, un ange... — Je doute i|ue vous pussiez me persuader cela, interrompit M. Lanpou avec l'acceni du maiirc. — Ah! mimsieur, reprit l'adrnii Nikel, vous faites bien voir là que vous la craignez. — Il n'est plus au monde une femme que je redoute. -- Eu ce cas, monsieur a donc été amoureux?. . En faisant celte interrogation, le chasseur regardait Son inailre. Ilnrace ne leva même pas les yeux ; alors N.kel continua : — Si monsieur a été amoureux, il doit connaître les tourments et les infirnales iiiquiéliide- de celle passion... \ /
A ces mots M. I.ondun regarda Nikel d'un air qui voulait dire : — y Veux-lu me faire de la peine?... '
Le m:iréclial comprit parfaitemcnl ce regard : il savait bien que son maiire avait été aninureux, et son envie d'apprendre tous les dciails d'une aveulure dont il ne connaissait (pie l'héroïne lui faisait Siins cesse appuyer sur cel article malgré le silence obstiné de Landon et le chagrin qu'il lui causait. Ccpcndaut la plupart du temps le
JANE LA PALE
remords le prenait en voyant qu'il tourmentait son maître, et dai)s ce combat entre sa curiosité et sa bonté, ce dernier sentiment l'emporta; en ce moment, il n'osa plus loucher cette corde, et reprit en ces termes :
— Ce que je faisais observer à monsieur était pour lui donner à entendre que je ne le sollicitais d'aller chez madame d'Amende qn'a- (in de rendre service au pauvre soldat ([ni lui a sauvé la vie à Evhiu ; et je ne rap|iclle, cerics, pas l'elfet de mon devoir pour vous dérider, car vous êtes le maître, monsieur; je ne voudrais pas pour tune la gloire d'un de no? maréchaux vous causer la moindre peine 1... Vous irez, ou vous n'iicz pas; Nikel fera comme il pourra... — J'irai, Nikel, interrompit Horace dim ton de voix plus doux, .l'irai dès re soir, demain, quand tu voudras, enfin! Va, mon brave, tache de trouver une femme qui t'aime sincéiement, et tu seras plus heureux que ton m:iilrel... — Vous êtes donc malheureux?... demanda >' k ! avec l'accent de la plus tendre compassion, mais de la compassion curieuse. — En voilà assez; je ferai ce que tu veux... Laisse-moi! — C'est que monsieur connaît mon penchant pour le malheur ; sans me vanter, j'ai su partager mon pain avec le pauvre, je n'ai jamais tué la poule du paysan, et j'ai toujours conduit les ennemis blessés à l'ambulance. — C'est bon , c'est bien ; mais laissemoi, Nikel...— C'est que je vois bien que vous allez tomber dans la mélancolie , et j'aimerais vxieux, c'est-à-dire il serait convenable (puisque vous allez ce soir chez madame d'Arneuse ) que vous vous promenassiez à cheval ce matin. — Je préfère rester.— Mais monsieur sait bien que Brigand n'est pas sorti depuis quinze jours ! — Eh bien, monte-le! — Ciel!
y pensez- vous, monsieur? moi, monter un des chevaux de monsieur! j'aimerais mieux gratter la terre avec mes ongles! Si monsieur ne veut pas venir, je promènerai Brigand à la main. — Allons, Nikel, j'irai.
Nikel, se frottant les mains en signe de joie, se relira , et Horace sourit légèrement en voyant son valet de chambre persuadé qu'il avait remporléune grande victoire. Nikel était une si bonne àme, un si fidèle serviteur, que Landon ne voulut pas, en le détrompant, se priver de quelques scènes qui, pour la plupart du temps, le divertissaient.
^^^^^AJ
Horace Landon
Landon et son Odèle sergent, d'après la résolution qu'ils avaient prise, se promenèrent donc beaucoup plus matin qu'à l'ordi-
naire. Eugénie, plus attentive que sa mère, fut seule à les voir passer.
A trois heures environ, le chasseur mit toute «ion adresse à faire adoijler à son maître une mi-e recherchée; et la iiiélaucolie dUorace l'empcchaiit de s'apercevoir du manège de son domestique, il s'habilla kmh comme le voulut Nikel.
— Monsieur, disait-il. quand il se vit en route avec son maître pour aller faire celte visite, vous reviendrez sans doute de vos préventions contre les feimnes quand vous aurez vu combien cette jeune personne est intéressante et malheureuse...
— Elle est malheureuse !... dit Landon avec un accent de compassion, et C(miment?... *
— Monsieur, c'est sa mère qui la tourmente un peu. Madamo d'Ariieuse est emportée, sa fille est douce, la mère aime le faste, ei madi'nioiselle Eugénie aime la simplicité; or, monsieur sait bien qu'il
y a des caractères si opposés, qu'ils ne s'accordent jamais entre eux, et alors la vie iniérieure.
n'est pascommode. C'est précisément comme si l'on couchait avec nn mauvais camarade. Toute maltraitée qu'elle est, cette jeune fille adore sa mère, Rosalie me l'a dit; et cette mère est aveuiiléc par une inexplicable antipathie , au point de ne pas reconnaître tout l'amour que sa fille a pour elle.
— Pourquoi ne m'astu pas instruit plus tôt de ces détails?
— Mon colonel, je ne savais pas si ce spectacle-là vous rendrait plus triste on plus gai.
— Tu le sais donc mainlenani?
— Non, mon colonel; mais j'avoue fmnchement que, malgré tout le désir que j'ai de vous voir aller chez m;idMme d'Anieuse, je ne voudrais pas que votre bonté... vous fût à charge.
D'ailleurs, monsieur, ajonta Nikel en faisant tourner sa canne comme pour enlever ses scrupules, vous tronver'z là des distraeiions plutôt que chez vous.
Ne prendrez-vous pas le parti de la fille contre la mère, comme le petit tondu a fait en Espagne? ce sera une petite guerre. Vous finirez par vous intéresser à la jeune personne, et...
vogue la galère... mademoiselle Eugénie est jolie... Tenez, voici la maison ; elle n'est pas mal!... Au surplus, si
vous vous ennuyez, nous allons an trot, vous pourrez vous tirer au galop .. Mais voici la porte... entrez, mon colonel.
llor.ice, souriant de la franchise de son chasseur, lui serra la main, et Nikel, oppressé jusque-là, respira plus librement. 11 trembla en frappant à la porte, et tressaillit en entendant les pas de .Marianne, qui vint ouvrir.
Pendant qu'ils s'acheminaient, une tempête s'était élevée au salon.
— Notre voisin ne fait pas sa promenade aujourd'hui, avait dit madame Cuérin.
— Il est sorti ce malin, lui répondit imprudemment sa petite-fille.
— Comment sais-tu cela? lui demanda sa grand'mère.
— Je l'ai vu ce malin vers dix heures; il allait à Cassan, repartit Eugénie avec d'autant plus de bonne foi, que sa mère semblait approuver ce discours par son silence.
— Vraiment, je vous admire ' s'écria madame d'Arncuse, furieuse
JANE LA PALE
d'avoir niauqué le passage de Landon ; vraiment, Eugcnip. vous faites liii^n ilii c.is de tous les ordres de votre mère... J'ai sipiiiliô que je ne Miuhii- plus oulciidre parler d« cet élraiiger; son irom même me déplaii. m irrite, et vous ue cessi'z de le prononcer! Maiiilenant, K.rsiiue je voudrai quelque clm^e. je demanderai loul le conlrairc; ainsi, Emzénie. m.i «lie, pari. ï. élourdissez-moi do tout ce que fait . et ne fait pas M Landon. El ddù savcz-vous, je vous prie, qu'il aille à Oassani l'avci- vous suivi à cheval?
— Non, maman, répondit Kiigéiiie en tremblant.
— lÀimnienl, non ! vous m étonnez 1 11 ne vous manque plus que de l'oufir les champs avec luil...
— .Mais, ma tlii-ie auii?. dit madame Gncrin en interrompant sa lille, ee n"cst pas la faute d'Eugénie, c'est la mienne, j'ai parlé la première do ce jeune liomrae.
— Qu'importe, madame : devait-elle répondre? l'iiiterrogeail-on ? di pni- qn;iiid les eufuits di^couront-ils avec tant de lihiMté? Ah ! de notre temps ou se tenait tout anlreinenl ! .laniais une lille bien élevée 11 osait li'ver les youv, et mademoiselle voit passer le monde, sait où Ion va, ce qu'on fait. Nous demanderons pour vous le niiuisiére de la police.
— .Mais, maman, je n'ai pas cherché à le savoir; c'est le domesliqiie de M Landon...
— Eh hien. toujours!... Qu'est-ce que je viens de vous dire?... Ce nom me fatigue, et il faut reiiiondre à chaque instant....
— Madame, voici M. Landon, s'écria llosalie en entrant dans le salon avec un air de triomphe.
A ces mot>, mad.imo d'Anieuse resta tout interdite, et sa (ignre devint le théâtre d'une vérilahle péripctie comique. Le ronge de la colère expirante fil plac* à l'air d'une satisfaction froide; une aménité toute d'apprèi succéda si vile aux couleurs sombres delà sévérité, qn'(Mi puuv.dl f.icilemenl supposer à mad.iuie d'Anieuse une grande habitude de ces jeux de physionomie ; et cette mobilité dans le masque f.iisait mal présumer ilc sa franchise. Madame Gnérin et Ciigwiie avaient préeipitammenl tourné la tèle vers la porte ; mais la j une fille ramena lentement sa figure sur son ouvrage, soit coquetterie innée, soit crainte de sa mère.
— .Madame, f.iul-il faire entrer?... demanda la malicieuse sonhretle, d<ml l'air goguenard annonçait qu'elle avait entendu la derliiére partie de la scène.
.Mad.ime d'Arneuse pencha doucement la lôte, passa négligemment les doigta dans ses cheveux, rajusla son fichu, et jeta un coup d'uuil ilans l,"i glace; sa onn^iienee lui conseilla de s'cnveloiipcr dm: i;a ^r.ind cha!e.
Les pas du jeune homme reteiuirent dans l'antichambre, ei bieiiio. Hosfllie rentra pour annoncer d'une voix sonore : — M. Horace de Landon ; puis elle regarda Eugénie en lui lançant une œillade qui voul.iii dire : — Eu avant ! Le chasseur l'eûi du moins interprétée ainsi.
A l'a-pect d'Horace, les trois dames se levèrent. Madame d Arneu^e lui montra un sitgi; qo'rlle avait déjà placé de manière à kii dérober la vue d'Eugénie; lair moitié impérieux, moitié poli ;ivec h-ijuel elle raecueillit, était un reproche tacite du manque d'ég:ird; dont elle le jugeait coupable.
Avant que les compliments d'usage eussent élc échangés, le sourire à la fois tri>te et poli de M. Landon parut à madame d'Arneuse gal.-int et presque admirateur. Regardant déjà ce sourire comme uni; *orie d'amende honorable, elle eut l'air de consentir à recevoir iiii hommage en laissant deviner qu'elle pourrait faire grâce en laveur do radmiraiion : aussi répondit-elle par un coup d'œil plein d'amabilité.
— Madame, dit Horace, je viens vous faire une visite tardive, sans .loule; mais les soins et les embarras d'un nouvel établissement, les cbagrius qui l'ont causé, sont mon excuse.
En çroniuiçant ces dernières paroles, son regard, qui s'était d'aborrl porté sur madame d'Arneuse et sur madame Guérin, s'était attaché Mir Riigé:iie. qui se trouvait à coté de lui. La jeune lille, rougissant, •e glissa doacemeni sur une chaise plus voisine de M. Landon, cl, se gardant bi. d .le j ter les yeux sur «a mère, elle essaya de continuer sa broderie.
— Eugénie, dit madame d'Arneuse avec une perfide bonté, tu n'y Vois pa= clair, ma fille; rapproche-toi de la croisée, ton ouvrage exige b<-aucoup de jour el surtout beaucoup d'attention, ajouta-t-elle eo lui lançant un regiird impératif qu'elle crut dérober à M. Landon.
— Est-ce m.ideinôi-j-lle qui joue si bien du piano.' demanda Horace i-ii examinant Eugénie avec l'intérêt que lui avaient inspiré les détails donnés par .Nikel.
Eugénie, intTxHIée , resta debout , et se hasardant à regarder *l. Landon, lui repondit : —Oui, monsieur... et c'est aux soins et aux conseils de ma mère que je dois le peu que je sais.
Par celte pelilc flatterie, Eugénie demandait à n'être pas forcée de lever le sif«e-, sa mère ne disait mot; mais madame Guérin, enchantée de la p6ras« conciliatrice qui fjis^-ità la fo:s l'éloge de la fille H celui de 1.) mère, lui dit : — Viens, ma peiiic, viens ici. cl lais.se to i da*pjS"...
Eugénie alla d me tonte joyeuse s'asseoir sur un fauteuil à cftié de sa çrand'mèrc; et comme madame Guérin se trouvait placée en l'aci^ de lil. Landon, Eugénie, pleine de reconnaissance, baisa la main de sa grand'nière avec une douce elfiision de cœur.
— H parait, mesdames, que vous êtes bien aimées, dit Horace ;'i madame d'Arneuse. — Ah ! monsieur, repartit Eugénie, surprise du silence de la marquise, plus heureuse que la plupart des entants, j'ai deux inères!
A ces mots, la jeune fille, ayant tourné les yeux, rencontra le regard de Landon. Son ime et celle dn jeune homme furent comme en présence pendant un instant aussi rapide que l'écl.iir; Eug('nie laissa lire dans ses yeux toute la candeur de son ànie ; elle voulait iiis|iirer l'amour, elle le ressentit à son insu. 11 lui sembla qu'en cet instant le cœur d'Horace avait compris le sien. Ce regard sympathique fut comme un talisman qui lia ses fantastiques méditations à la réalité; la couleur des cheveux de Landon lui plut; elle aima la vivacité de ses yeux, le son de sa voix, son langage, sa mise, enfin elle lui accorda les perfections dont elle le parait dans ses rêves.
Il arriva donc à la maîtresse le contraire de ce qui advint à la soubrette ; et de toute éternité il avait été décidé que la tendre Engénie recevrait des lois de M. Horace, tandis que Nikel obéirait à Rosalie.
Madame d'Arneuse et madame Guérin observaient M. Laiuldii avec la curiosité naturelle en pareilh; circonstance; la graiid'mèrc semblait chercher dans ses traits les indices d'un bon caractère, et la marquise examinait avant tout les formes extérieures et les manières. Le jeune homme, qui savait vivre, ne s'offensir nullement de cet examen, et, par une pente naturelle de notre aniour-pnipre qui nous porte à vouloir paraître mieux que nous ne sommes, M. Ilorai'e s'étiulia, sans trop d'affectation, à rester aussi éloigné de la familiarité que de la sèche et froide politesse du grand monde.
— .Monsieur, dit madame (l'.Vrnense, voue intention n'est sans donle pas de rester toute l'année dans notre village: c'est pour Un jeune boninuMle votre rang et de votre forinne un théâtre bien resserré. — Madame., j'y suis fixé pour toujours ; c'est du moins en ce moment mon intention formelle — Ali! monsieur, à votre àg'é pent-on prévoir ainsi l'avenir '.'Nous avions aussi résolu de nejainal; quitter Paris. Sans la révolution, nous n'aurions pas eu le plaisir de vous voir... à Chambly.
Ici madame Guérin s'étendit longuement sur l'ancien état de sa fortune et sur la vie élégante ([ne sa (ille menait à Paris avant l'époque où tontes deux s'étaient retirées à Chambly. Elle termina, coiinnc à son ordinaire, en disant qu'il était bien dur à sou âge d'être réihiile...
— Ah! madame, dit madame d'Arneuse en l'interrompant avec vivacité, nous ne sommes pas encore si maltraitées ; je connais beaucoup de maisons nobles qui le sont pins (|iie la nôtre.
M. Landon se crut en cette occasion obligé de débiter quelques lieux communs sur cotte thèse rabatlue : que la forinne ne fait pas le bonheur. — Le bonheur, dit-il en Icrniiijant, est toujours à notre [lortée, toujours à nos pieds, c'est une Heur der, champs ; il ne faut que se baisser pour la cueillir; mais, comme elle est entourée de beaucoup d'autres Heurs, nous nous trompons sur le parfum, sur la couleur, et nous étendons trop les mains pour ne pas dépasser le but.
Celte agreste comparaison, que sa promenade du matin lui avait sans doute inspirée, eut un plein succès auprès de ces dames.
Une rougeur subite colora le visage d'Eugénie en entendant ces paroles et en voyant les yeux de M. Landon se fixer sur elle; elle n'était pas loin de lui, elle élait simple, élevée modestement : ne resscinblait-olle pas à une fleur des champs?
— Ainsi, monsieur, reprit madame d'Arneuse, je vols que vous êtes venu à Chambly pour cultiver le bonheur.
— Ah! madame! il n'en existe plus pour moi!... répondit le jeune liniiiine d'un accent de mélancolie qui intéressa vivement la mère et
la (ille.
Eugénie laissa parler son émotion dans ses regards et dans son ;âliiude. Il lui sembla que l'infortune les réunissait déjà dans un mênn; sentier de la vie.
Cette sollicitude inattendue frappa Landon, qui remercia lajeur.o fille par un regard... Madame d'Arneuse fil trembler Eugénie par lo coup d'œil qu'elle lui lança.
— Oui, mademoiselle, répondit Horace, je suis malheureux
Mais, ajouta-t-il en souriant comme pour donner le change, \> chagrins des jeunes gens sont de courte durée...
— Eugénie, ma bonne, dit iiiadanic d'Arneuse en voyant qu.; M. Landon accordait beaucoup tro|) d'attention à la jeune fille, i;; i chère enfant, (u serais bien aimable de m'aller cheiclier mon ouvrage.
Eugénie se leva eu soupirant. Cette phrase élait pour elle l'ordre secret de quitter le salon et de n'y plus reparaître sans être app. iée par sa mère. En sortant, clic contempla M. Landon dans la glace ju-qu'au dernier instant, en lui di.sanl :idieu du cœur.
Un geste impérieux de madame d'Arneuse, surpris par Landon, le mil à peu près au fait de cette scèii* . examinant alors la marquise
J.VNE LA FALE
iivce piusd'alleiilion, il vil son visage quitter brusqiiemenl le masque de la sévéïiio pour rcpreiulrc les grâces d'une alAibililo d'empiunt quand elle se tourna veis lui. C'en fui assez pour lui faire jupri- niadanii' d'Arnruse. An iiiiniicr abord, les denv (hunes lui avaient déplu ; mais à ce muineiil il acquit la preuve de toutes les asserliiuis di; Nikcl, et il se sentit vivement intéressé par lîugéuie. De son rôle, madame d'Armuse avait reçu cette première impression d'après laquiUe on ju^c presque toujours en dernier ressort une personue que l'on voit pour Li première foLs.
Elle scniit tout d'abord que Icuis ànies n'avaient aucun point de contact, et néanmoins llorace ne lui fut pas désagréable. Ce scniiincQt s'explique racilenieni. Madame d'Arncuse, u'éiant pas noble d'exlraction, outrait son lole de marquise afm d'en obtenir les lioniH'urs : et comme elle rendait iniorieuriment justice à la simpliciié de ceux qui se sentent ualurellement supérieurs, Horace lui imposii, nialgré ses manières exenq)les d'exagération, une sorte de respect involontaire. Alors, soit qu'elle fût sediiiie parla fortune de Landon, •ju que le myslcrc dont il était eniourc l'inlriguàt ; soit que, le trouvant d'un extérieur agréable, elle eût l'espoir de le consoler, le fait e-i (pi'cllc déposa ses préventions et commença par lui rendre en elle-même une pleine justice.
Elle daigna donc lui sourire, cl d'un air moitié amical, moitié protecteur, elle lui dit : — Monsieur, si vous avez quelques moments à perdre, nous serons cncbantécs de pouvoir faire une connaissance i:!us intime avec vous. Notre intérieur est, connue vous le voyez, tres- ^iuqlle. Je me suis vouée à mon ménage, au travail, à l'éducaiion do m i liUe, et je fais en sorte de me C(ml'ormer, sans murmure, à la situation dans laquelle le son m'a pl.icée. Nous nous aimons toutes, et nous nous aidons muluellcmeut à porter le fardeau que les circonstances nous ont imposé.
— .Madame, répondit Horace en faisant un geste par lequel il st'iiibla se replier sur luiinéuic. j'userai quelquelois de votre aimable invitation : j'aime beaucoup la niusique, quoiqu'elle éveille en moi (h' Iristes souvenirs, ajoula-t-il dune voix altérée. Puis, après un moment de silence, il reprit : -le vois ici un piano ; en revanche, je siïrais Datte que vous missiez à coniribution ma bibliuibcque, cl, lorsque vous voudrez vous promener au loin, je serai charmé de vous voir accepier mes chevaux...
— Vous êtes ou ne peut pas plus galant, monsieur, répliqua sèchement madame d'Arneuse, mais vous me permettrez de n'accepter (jue vos livres, nous avons notre voiture.
A ces mots madame Guériu regarda madame d'Arneuse avec surrrise, mais le sérieux de sa fille et l'orgueil qui régnait sur sa figure l'engagèrent à retenir ses objections.
— Nous ne nous en servons pas souveut, dit-elle alors avec un so urire ntoqueur.
Enlin, après quelques propos insignifiants, M. Landon se leva, et saluanl les deux dames, il sortit. Madame d'Arneuse, sans quitter sa place, lui rendit un salut tout à fait théâtral; mais mad-ame Uuérin ;ie le quitta qu'à la porte.
Nikcl ahaiidouna Rosalie en entendant les pas de son maitre; et le chasseur, une fois dans la rue, se retourna pour voir encore la maison ; alors il crut apercevoir dans un étage supérieur où s'était déjà l'ostée la femme de chambre une jeune ligure qui contemplait Horace avec curiosité.
Aussitôt que M. Landon fut parti, madame Guérin dit à sa fille .
— Comment, ma chère amie, as-tu pu transformer en voiture une berline démantibulée qui se briserait à ta première sortie?
— Croyez-vous, madame, que je veudie me laisser écraser par le (astt; de ce jeune homme? Pour qui nous prend-il donc, en nous of- Iraiit sa voiture?... En cela il a manqué d'usage; car, du reste, il est mieux que je ne le croyais.
Cette dernière jibrase était chez <nadame d'Arneuse la première i:otc de la gamme qu'elle se proposait de parcourir. Ce propjis lei.ait dans sou es|)rit le juste milice entre la ligne où finissait la défii- \cut, où allait commencer la louange. C'était tout ce que son envie lie rendre justice à M. Landon et de l'exalier par la suite pouvait lai faire dire pour s'accorder avec ce qu'elle avait avancé précéih mmcol. Elle se servait ainsi de lignes imperceptibles pour ne jamais avoir l'air de changer d opinion ; de manière qu'il fallait être trc.îevacl à retenir ses assertions précédentes, et vouloir encourir sa haine en les lui-rappclant, pour lui faire apercevoir toute la mobilité d- ses préventions.
La pbiase de madame d'Arneuse semblait jeter le gant, et madame '• eriu se serait lue toute sa vie plutôt que de ne pas le ramasser. .:1e se hâta d'enchérir sur les éloges de sa fille.
— Oui. dit fi'uidement madame d'Arneuse, il est assez bien. i ' innie rlle pronouçaii ces mots, Eugénie rentra au salon, se doutant li.e.i que. selon l'habitude constante de la maison, l'on devait s'occuper de M. Landon. — Eusénie, reprit-elle eu s'ndressant à sa fille, vous parlez beaucoup trop lorsqu'il y a des étrangers ; encore un peu , vous auriez tenu le dé de la conversation.
1. ; pauvre eiihM remarqua iiu'il y avait moins d'aigreur dans le loa, dans 1 accent et .daus les paroles de sa mère, et cette douceur
lui parut le signe évident de la faveur qu'avait obtenue M. Horace elle s'en applaudit pour lui, à ce qu'elU; crut; mais en analysant bien ses sensations, elle aurait vu que l'espoir de revoir M. Landon était de moitié dans sa joie. •
— Je vois avec plaisir, reprit mailame Guérin, qiie ce j'une homme pourra nous faire une société agréable. J'aurais bien voulu lui demander s'il savait jouer au boston ; mais une première l'ois... — S'il ne le savait pas, dit Eugénie en tremblant, nous le lui apprendrions.
— Eugénie, répondit la grand'mère, il aime la musique...
La jeune lille rougit et se tourna vers son piano comme pour le remercier Atout cela madame d'Arneuse ne disait mol; mais ce silence éiait énergique, puis(|u'elle souffrait avec plaisir que l'on s'entretint de ceyeune homme impoli dont le nom était naguère proscrit p:ir elle.
— Du reste, H paraît certain, bonne maman, qu'il est triste ; car la mélancolies perce dans ses paroles, dans ses yeux, dans toute sa personne. — Bah ! il est jeune et riche, et dans celte position-là les peines s'en vont comme elles vienneni. — D'ailleurs, reprit madame d'Arneuse, d'après sa phrase mélancolique on devine bien la nature de ses petits cliagrins, et si l'on voulait s'en donner la peine, on le distrairait bientôt... Les jeunes gens !... — Je ne le crois cependaiii pas d'un caractère inconstant, dit madame Guérin; sa figure promet de l'énergie...
On s'entretint ainsi du jeune homme et de sa visite jusqu'à l'heure du dîner, pendant lequel, au grand contentement d'Eugénie, la conversation ne changea pas de sujet, ce qui n'est pas extraordinaire; dniis un pelit village, les moindres choses font événement.
Pendant qu'au salon on parlait de M. Landon, celui-ci cheminr.it avec son chasseur.
— Eh bien, Nikel, avait dit Horace, où en sont tes affaires avec ta Rosalie .' — Trop bien, mon colonel, trop bien. — (Jue vcux-lu dire?
— Je m'explique, monsieur; la rusée m'a tout à fait ensorcelé, et maintenant je 1 aime trop pour y voir cl.iir, je ferai quelque sottise... Ahl je réponds qu'elle me tiendra toujours l.i dragée haute, car elle s'aperçoit bien que je ne suis qu'un conscrit auprès d'elle. Croiriezvons, mon colonel, que je n'ai pas encore osé lui baiser les mains, qu'elle a, par parenthèse, blanches comme du lait?... Enfin! s'écria le maréchal comme s'il lui fùl survenu quelque réflexion dé>agréable, malgré toutes ces incohérences, elle a un cœur excellent, elle m'a attendri, car elle pleuraii en me racontant les tours que sa maitress'e joue à cette pauvre petite créature, qui est bien un ange du ciel.
— Et que t'a-t-elle dit?
— Monsieur, quand elle a entendu fermer la porte du salon, elle s'est écriée : « Marianne! je parie que l'on a renvoyé mademoiselle chercher le mouchoir! » Pour lors elle est sortie, et après quelques minutes elle est revenue et nous a dit : « Je ne me trompais pas; mademoiselle en a les larmes aux yeux !... »
— Elle pleurait?... s'écria M. Landon.
— Oui, monsieur, et voilà, continua l'impitoyable chasseur, voilà qu'elle nous dit que madame d'Arneuse était la femme la plus capricieuse, la pins changeante, la plus orgueilleuse; que son imagination vire et tourne comme un aide decamp aux jours de bataille. Enfin elle nous a fait le récit des i;ifortunes de mademoiselle Eugénie si bien, quoi ! qu'elle m'a crevé le cœur. J'aurais donné ma solde de relr.iiie pour avoir douze mille livres de rentes à offrir à cette jeune (ille-là avec ce cœur d'honnête homnio qui bat sous ma capote, afin de la tirer d'un enfer pareil, si je n'aimais pas Rosalie, s'entend!... Et puis elle nous a encore conté combien cette demoi elle est bonne, qu'elle excuse les domestiques, qu'elle soigne sa mère, qu'elle 1 aime malgré ses caprices, qu'elle joue admirablement du piano, enfin qu'elle mérite un troue comme un fuyard mérite une balle dans la lêle !
Ce discours du chasseur produisit son effet. Poussé par sa boulé naturelle, Landon s'occupa involonlairement du malheur d'Eugénie, et pendant le reste de la journée il se fit répéler plusieurs fois par Kikel les détails que celui-ci tenait de Rosalie.
Si Landon pensait à Eugénie, elle ne fut pass.ans l'imiter un peu. le soir elle eut de la peine à jouer avec sa mère, elle onbliait les cartes, faisait des fautes; et comme madame d'Arneuse, par suite de l'amour-propre qui formait la base de son caractère, n'aimait pas à perdre, elle gronda Eugénie. La pauvre enfant ne put donc se livrer a sa douce rêverie qu'au moulent où elle se relira pour dormir. 0;', <()uune d.uis les deux maisons tous les personnages se couchèrent en pensant les uns aux autres, celte aventure se trouva dans eel instaul aussi fortement nouée qu'un bon troisième acte de tragédie
I Le lendemain Nikel, revenant de promener Brigand, s'arrèla Jel vani la iiiai>0!i; car Rosalie, qi.i lavait vu arriver, n'avait p.is man-
JANE LA- PALE
que de venir so placer sur la porle pour rc.nicillir an passasio li>> flalleries dn maréchal îles logis.
— Commcni cela va-i-il ce malin, ma licllc demoiselle? dii ISikd eu allachanl la bride île son cheval à la cluiîiie de la cloilic.
— Cela va bien, nionsienr. répundil la sonbrelle en lui lançant nne œillade gracieuse : voirc vi>iie d'hier a fail changer le veiU ; madame n'a encore prondé piT^oniie. pas même >a (ille ; niailainc (IiU'rin fredonne les airs qu'on clian ail de son lemps; et quant à mademoiselle, tenez '.... écoutez-moi ces traiis-là. cela ronle avec une rapidité de tonnerre: elle est an piano depuis ce malin, et ses doigis vont mille fois pins vite qu'à 1 ordinaire; on sent, rien qu'à l'entendre, qu'elle n'est pas malheureuse ce ni.iiin: moi-même, monsieur Nikcl. j'ai suivi le torrent et je chanle les rondes de mon pays.
— Pourriez-vous m'apprendre, mademoiselle, reprit llegmatiqncraeni le chasseur, qui a fait faire ce demi-tour à droite, on quel est le général qui a ordonné ce quart de conversion?
— .\h' monsieur Nikel, nous sommes toutes ainsi bâties dans noire maison : il ne faut qu'un compliment pour nous enlever nne migraine; flattez-nous bien, nous devenons aimables; nne caresse, ce sont des amitiés à n'en plus finir; mais une mouche vient à voler, en moins de cinq minutes nous sommes méconnaissables, et de fil en aiguille on arrive .i se reprocher des paroles qui datent de vingt ans, et tout cela vient...
— De la lune, sans doute! dit le maréchal en haussant l'cpanle et en souriant d'un air moqueur et incrédule; à d'autres, mademoiselle: ce sont là des incohérences par trop fortes, et vous vous moquez de moi!...
— Je ne me moque point, reprit Rosalie; et tonte jeune et étourdie que je paraisse être, je gouvernerais la maison si je le voulais. Je devine quand madame est en colère, et quand je veux la mettre de bonne humeur, je n'ai qu'à lui dire en l'habillant qu'elle est plus blanche que mademoiselle, et qu'elle paraît la sœur de sa fille...
— .Mais voilà qui est fort mal, mademoiselle.
— Et pourquoi?
— Parce que c'est meniir.
— Bah! reprit Rosalie, j'aime ces chaugemenis à vue, moi!... cela met un peu de variété dans notre vie : aussi bientôt madame desserre ses lèvres minces, elle commence par rire, elle (inil par me croire, et la voilà gaie et charmante ju-qu'au premier caprice. •Juani à madame Gnérin!... si voulez parler comme elle, l'écouter, !'ii rc[vjier qu'elle a été jolie et riche, elle vous adorera; le dos tourné, si un autre vous accuse et dit : Tue, elle répond : Assomme. Elle vous cajole; mais c'est de la bonté si l'on veut... Elle est trop faible... Eli bien, moii^ierr Xikel, je ne veux pas me donner la peine de les mener, j'aime mieux rire de leurs scènes, regarder tourner ces ;;irouettes, et me borner tranquillement à consoler mademoiselle, et à faire enrager Marianne jusqu'à ce que j'aie une autre victime, vous, par exemple.
— Toujours gentille et spirituelle! s'écria le chasseur en hichant un gros soupir sentimental.
— Toujours, monsieur Nikel ; malhenrensement j'ai grand'peur que notre onlre du jour, comme vous dites, ne tienne pas longtemps; nous retomberons dans noire infortune, et celte pauvre demoiselle Eugénie restera loujours à la torture.
— M.'idcmoisell ■, dit Mkel en s'emp^rant des mains de la soubrette, pourriez-vous m'expliquer où \ovs en voulez venir?
— Ah' reprit Rosalie, je veux dire qi il ne liendrail qu'à vous de faire la pluie et le beau temps chez nous . comme votre niaitre a Kair d'une bonne âme, il ne demanderait pav mieux que de nous laisser luujonis dans une douce température.
— Iiiable! mademoiselle, ceci s'embrjoille, et si je reste ainsi devant vous à regarder sortir vos jolies petites paroles d'entre vos dents blanches, ce n'est pas que j'y con);)renne rien, mais c'est parce que je vous aime. Au resie, voilà bien lamour : conune le disait un Irompelte de mes amis, c'est le boute-selle de toutes les sottises!...
— Monsieur Nikel, j'aime à croire qie vous êtes discret, cl que l'on peut vous confier quelque chose...
— Mademoiselle, un militaire, quand U a fail deux heures de facl'on et nn tnor à la salle de discipline, garde un secret aussi bien "iUe son cheval.
— Eh bien, monsieur le maréchal, reprit Rosalie en le regaidant •!e manière à le rendre fou, «i vous étc^.s jwui- longlemps dans le pavs, -i %-ons avez quelque empire sur voire naiire, engagez-le à venir ici i!e temps en lemp^; fpj'ii tourne chaque fois un petit complimrnt à isiaJanie, et noire panvie jeune fille respirera, on ne la grondera plus, ' Ile sera heureuse enfin; et si votre maiire a bon coeur, il sera heureux aussi d'ad'iucir le martyre de celle enfant!
— Eh bien! madcmoi-ell'e, si cela peut vous plaire, nous viendrons.— Ah : monsieur Nikel. je n'y ai d'intérêt que celui de mademoiselle ; je voudrais la voir moins mallienreuse.
— Mais moi, ma chère, je gagnerais à cela le plaisir de vous voir ; votre aspect est si doux pour moi! et le jour où vous voudrez bien me dire que vous comptez sur ma constance, je ne retrarderai plus aucune femme en face ni de côté...
Ici le chasseur fil nn iiiouveuicn! pour eoib/a-ser Uosalie, elle se recula brusquement ; Brigand eut peur, cat-ja la corde de la souiieile et s'cnl'uii ; Nikel courut après Brigand et Rosalie rentra dans la maison en riant.
Celle conversation ne fut pas sans résultat. Deux ou trois jours après, M. llorare, cerné par les savantes manœuvres de Rosalie, fiu cnlin amené dans le salon de madame d'Arneuse. La soubrette s'était servie de Nikel comme nu habile g(''iiéral se sert des tirailleurs qui couvrent son armée, et le chasseur avait fini par vaincre la répugnance de son maîire pour les deux dames. Le jour où le jeune homme se présenia chez elle, madame d'Arneuse, éianl mise fort à son avantage, avait nn air de fraîcheur et nn vernis de beauté qui ne lui étaient pas habituels. Elle fut donc eochanlée de l'opporlunilé de celte visite, et ce fut nn premier motif pour trouver le visiteur à son goût. Au nom de Landon, prononcé par Rosalie d'une voix éclataule, les trois dames se levèrent, et chaque visage pril nne gracien^e expression à laquelle le jeune homme répondit par un salut et par I e sourire banal dont il voilait sa mélancolie.
I.e soir voilait alors la campagne de ses teintes indécises et de ses ombres vaporeuses, le prinienips répandait les trésors de ses jeunoparlums, et un dernier rayon de soleil jetait encore dans le salun une nappe de lumière rougeâtre: le silence de la campagne interrom[)u par les chants mourants des oiseaux, le mystère du crépuscule, l'espcranceqni se révélait à clic, tout, pour Eugénie, rendit ce moment enivrant; ce fut un véritable enchantement, nn bonheur dont elle fui lonpiemps à savourer toute la douceur. Elle se rassit tiniidcment, pencha la tète sur son ouvrage, garda le silence, et, sans lever d.ivniii;ige les yeux sur M. Landon, se conteula de se fondre dans le charme qu'elle éprouvait à l'entendre parler. Elle se mit à recueillir chaque parole; et plus elle écouta, moins elle se seniii tentée de relever son front, car sa rougeur virginale et la naïve expression de sa félicité se seraient dévoilées à l'être le plus inatlcntif.
Elle avait lieu d'être contente : madame d'Arneuse, qui avait une grande prétention h l'esprit et au savoir, voulant déployer ses connaissances, amena la conversation sur la littérature, les arts, les sciences, et le jeune homme, facile comme il était, toujours prêt à rendre la bride à son imagination, discuta avec tout le feu de ton caracière : tranchant comme les hommes qui ont vécu solitaires, et gagnant de l'aisance à mesure que la discussion s'animait, il (inil par oublier où il se trouvait et par se croire avec des amis. Il se livra donc à toute la poésie, à toute l'originalité de ses idées ; tour à tour familier, énergique, gai, triste, suivant les sujets. A la fin, la conversaiion, insensiblement délournée de son premier objet, tomba sur l'éducation : madame d'Arneuse soutenait qui; l'enseignement actu( ! était bien inférieur à celui d'autrclois, que les jeunes gens n'avaiert plus autant d'égard pour les fenmies. qu'ils perdaient dn côté dcs belles manières et de la galanterie, cic.
— Ah! cela est bien vrai! s'écria madame Cuérin; quelle différence énorme! Je voyais dans nos salons, avant la révolution, le; honnnes êire aux petits" soins, faire de la tapisserie, réciter des vers ; mais aujourd'hui un homme croirait se compromettre en s'occupani des femmes anlrenicut que ])our se jouer d'elles.
— Mesdames, s'écria Landon d'un ton concluant, je conviens que la jeunesse d'aujourd'hui n'est pas celle de 1789.
En entendant celle année, madame d'Arneuse fit nn mouvemen' comme pour se déclarer incompéteule à juger le mérite de la jeunesse de cette époque.
— Mais, continua Landon, les temps aussi sont bien changés! Ce Siècle a reçu nu ba]ilênie de raison et de gloire qui donne une lout autre direclion aux idées. — Voilà bien cedoul nous nous plaignons, répliqua madame d'Arneuse. — Quoi ! madame, vous réprouveriez le règne de Napoléon, qui a pu dire en plein sénat : Où est le drapeau, là est la France ' — La pensée est nu peu nomade, repartit la marquise, enchantée de montrer tant d'es|)ril. — Vous réprouveriez nos conquêtes? — Les cimemis sont eu France. — Nos inslituti(ms'.' — Voire noblesse n'a qu'un jour. — T(Kit ceci, madame, n'est pas réiincalioii ; nous serions de noire sujet : je conviens que la noblesse d'aiilrcfois était plus ancienne... — Plus nationale, mfmsienr, parce
Sn'elle s'appuyait sur les vieilles traditions. Nous étions les hériiiers es premiers couquéranls du sol. — Vous voulez dire des défenseurs, madame. — Oui, monsieur, je me trompais .. Ne connais-jc pas tout ce que l'on a écrit sur l'origine de la noblesse et sur l'hisloire! Mably, Raynal, Diderot, Lavoisier, llelvéïius, j'ai vu tous ces messieurs. — Vous étiez donc lonle pelite, madame? — Ils venaient dinerchez mou père fort souvent... — Nous avions une si bonne maii-on ! dit madame G'uéiin pour soiitenir le mensonge de sa fille. Nous devions à notre cuisinier l'honneur de leur emnpagnie. Telle que vous me voyez, j'ai fait im bosion avec Franklin, Kamikaét et Voltaire : ils étaient fort aimables. Mais j'en ai fait un aiiire...
A ces mots, un sourire un peu ironique vint errer sur les l'jvres de Landon, et madame d'Arneuse tenait déjà trop à l'estime du jeune homme pour n'en pas être très-piquée ; aussi dit-elle à sa mère avec dépit :
— Ah! madame, faites-nous giiee de l'inventaire de vos bos-
JaAE la I^aLl.
Ion?... Puis, s'adressuiit à Laiidon : — Alluus, iiiousieui', soulcuuz v:Hre llièse : vous avez assez d'cspril pour me convaincre, jt' me M'HS Ires-disposée à croire à la perlecliou de la jeunesse d'aujourù'iiui.
— Je n'ai pas préliMidii. madame, qu'elle lui exempte de défaiils; i ' m'élonnais seulemciil de vous entendre regretter le temps où
i:us étions constamment à vos pieds : vous avez perdu des galants, ::!;iis vous gagnez des amants. .Moins ou voit les femmes, plus elles .:il linniirées.
~- Dii dirait que vous avez peur de nous.
— l'Hit être, madame.
— Vous êtes galant, vraiment!
— Ali I vous savez bien que mou peiU-élre u'e^l pas une injure. De nos jours, une passion iiillue sur la vie tout entière, et l'on ne doit pas s'y exposer avec étourdorie, car si l'amour nous promène d'abord .1 iraver.s les Heurs, il Huit toujoiu's par nous conduire au bord des [irécipires.
— Bienheureuses, monsieur, sont les femmes qui rcucoulrcnl laus leur vie un être qu'elles peuvent aimer comme la jeunesse ac-
'uclle mérite, selon vous, d'être aimée. Je n'ai pas connu cette félicité... Mariée par convenance, j'ai su me garder de cette licence de l'on Ion en usage de mon temps, mais j'avoue que je ne recomiiieucerais pas deux fois mon existence. Vivre avec une ànie vierge et aimante en se trouvant chargée de l'iioiineur d'une illustre maison est lui supplice que j'ignorais avant d'épouser M. d'Arneusel...
— Ma pauvre lille! s'écria madame Guérin.
— .\h ! madame , répondit Uorace , regardez-vous bien plutôt comme heureuse I... En même temps son front se couvrit d'un épais nuage de tristesse, cl il ajouta d'une voix tremblante : — Oui ! trois lois lieuieux, le moine, la religieuse, qui, retirés du monde, pour mieux résister au démon , atteignent silencieusement la vieillesse ! S'ils ignorent comme vous (madained'.\riicuse sourit avec une feinte mélancolie) les vives jouissances de cet amour enivrant pour lequel les regards sont des caresses, le bruit des pas est une harmonie, la parole une musique divine, ils ignorent aussi la rage, le désespoir, ( ;iibés par une trahison, et cette mort lente, cette consoiiiption fati- ^;;i!iie dont on est alors accablé.
Uoe douloureuse animation perçait dans les regards de Landou, dans ses gestes et dans toute son aliitude. Aux derniers mots, sa voix, qui s'élait graduellement affaiblie, prit un accent de mélancolie qui pénétra jusqu'au cœur des trois dames. Eugénie, qui, d'après l'ordre de sa mère, gardait un religieux silence, n'osa point lever les yeux sur le jeune homme, car elle se sentait prête à pleurer.
— Me voilà presque convaincue de la perfection du siècle : certes, .Tiiirefois ou parlait avec moins d'enthousiasme... Vous n'avez pas Ico idées d'un militaire, monsieur...
— Non, madame, répondit-il avec tristesse... El il y eut un intervalle de silence.
— • Il est bien digne d'être aimé s'il conçoit ainsi l'amour ! pensait l'.ii;énie. En ce moment sa pose était naïve et charmante, elle regariiaii Uorace avec l'abandon de l'innocence. Laudon, s'élanl tourné Vit; elle comme pour ne par; voir une image pénible et comme s'il I ùl voulu se refraichir le cœur par l'aspect de l'enfance, fut fjappé
■ \'.t spectacle offert par cette ligure de jeune lille. Sous les indices li'nii profond amour il découvrit les traces d'une souffrance hahi-
■ itlle. llj remarqua la pureté des contours et l'éclat du teint de ce ' ;:nc yisap;c, el dans l'expression il roconnut l'air tendrement soumis
• la femme qui aime pour la première fois. Sans deviner encore ce 'lui se passait dans l'ame d'Eugénie, il admira la suavité d'un si parfait eiiseniblc ( omiMit il eût admiré une tête de Itaphaêl.
M rompit iiilin le silence et dit avec une émotion comprimée: — .Mademoiselle ne toncho-t elle pas du piano .' Il y a bien longtemps que je n'ai entendu de musique. Il y avait un secret dans cette exclamation pleine d amertume. — Longtemps! reprit ua'ivemenl Eugénie; j'ai joué avant-hier. Elle s'arrêta, un vif sentiment de peine avait brisé subilemenl sa voix.
En elfet, la pauvre enfant parcourait le doux pays des chimères amoureuses, et le longtemps de Landon l'eu avait brusquement airachée. — S'il ne se souvient pas d'avoir entendu mon piano, il ne m'aimera jamais... Telle fut sa réilexion; et mettant son mouchoir sur sa figure elle essaya de quitter le salon. y
Madame d'Arneuse, ayaiil remarqué l'attention avec laquelle lltv ' race regardait Eugénie, s'était bien promis de la renvoyer; mais ellev fut blessée d'être prévenue par sa lille et de la voir agir par un sentiment qui ne fût pas ordoniié. Poussée alors par celte manie des tyrans qui croient perdre en pouvoir ce que leurs sujets gagnent en liberté, elle dit à sa lille : — Restez ! sonnez pour avoir de la lumière; vous allez nous jouer uu morceau, et nous tâcherons, ajouta-t-elle, de faire bien des fumes.
Il faut aux gens vraiment sensibles un sens à part pour deviner avec tant de promptitude la blessure involontaire qu'ils ont faite à une àme trop délicate; c'est ce qu'on appelle savoir retenir. Landon possédait celte qualité charmante ; cet homme, parfois dépourvu de grâces, eu avail aUs de iuuciianies. î.orr-(iuc Eugénie, obéissant ti-
midement à sa mère, se dirigea vers son piano, il alla ouvrir luimême rinsirumenl, aida la jeune fille à chercher la musique, et tandis qu'elle joua, assis auprès d'elle, il la regarda av<'C des yeux pleins de douceur et qui semblaient implorer un pardon. Ce I ingage nmel '/ ne fut que trop bien entendu. Un malin génie semblait se plaire à égarer Eugénie par de fausses lueurs, pour la laisser éblouie au bord .d'un précipice.
En effet, Landon, touiinenté par l'idée qu'il pouvait ajouter à la somme de malheurs intimes qu'Eugénie avait ii subir, s'efforça d'être affectueux auprès d'elle. Alors la pauvre petite prii les témoignages d'une cnnijiassion généreuse pour les soins d'un amour naissant; elle s'abaiidoinia doucement an b;)iiheur de le voir à ses côtés, s'oceupanl d'elle el la regardant avec une expression de plaisir. Pleine de cette conliance naturelle au jeune âge, elle croyait avoir déjà jeté un premier charme sur son cœur; elle espéra du moins; et, dans ce moineni trop fngiiif, où tout était oublié, posant, non sans crainte, son jiied Mir une terre inconnue, elle savoura avec délices la première joie de sa vie.
Quand le morceau fut terminé, Landou, avec un sourire comme eu savent trouver ceux qui connaissent la sonifrance, dit à Eui^énie : — J'ai entendu ce morceau presque aussi bien exécuté... — On n'a pas eu beaucoup de peine à le mieux jouer! s'écria madame d'Arneuse.
— Par qui, monsieur? demanda Eugénie en tremblant. — Par vousmême, mademoiselli', répondit-il; il y a quatre ou cinq jours, après midi, je revenais de la promenade... voire fenêtre était ouverte...
L'accent qu'il mit dans cette phrase et la manière dont il souriait dirent assez à Eugénie ((u'il cherchait à réparer sa faute. A ce moment la jeune lille feuilletait par maintien son livre de musique; la page qui tremblait n'accusait que trop son émotion; mais elle eut encore assez de présence d'esprit pour se plaindre de son extrême timidité.
Landon, revenant alors auprès de madame d'Arneuse, la complimenta sur l'éducation soignée qu'elle donnait à sa fille; puis, sans dire un mol d'Eugénie, il se mil à flatter la marquise avec emphase ; il semblait, à l'entendre, que ce fût elle qui eût joué. Insinuant adroitement qu'il lui croyait un talent supérieur, il parut désirer vivenient de s'en assurer el sollicita un prélude, nue improvisalion, un accord niêiiK', comme une faveur... Madame d'Arneuse se garda bien de dé iruire cette flatteuse opinion et reçut ces compliments avec la fausse modestie d'un poète.
Eu cnlendaiit faire l'éloge de sa fille, il fut impossible à madame Uiiériu de se taire, et Landon écoula avec une complaisance unique la vieille grand mère vanter les qualités de la marquise.
— Ah ! monsieur, si vous l'aviez vue, dit-elle en terminant, avant la révolution, au milieu d'une cour composée des gens les plus remarquables de l'époque, c'est alors qu'elle était belle el bien mise, ayant les pins beaux chevaux, les équipages les plus élégants. — Oh ! tout élaii simple, mais do bon goût, ajouta madame d'Arneuse. — El le jour que tu fus préscniée à la cour, on ne parlait que de toi à Versailles. — Oui, répondit-elle en poussant un soupir; c'était le 17 janvier 1789. — A qiialor/»" ans, ma pauvre fille, nous t'avions déjà sacriliée ! si jeune, si belle! — El je suis maintenant une vieille maman.
— Ah! madame, reprit Horace, si nous sommes séparés de 89 par un siècle d'événements, votre visage nous fait souvenir que l.i dynastie nouvelle n'a qu'un jour. Pour qui ne sait pas la vérité, vous êies la sœur de votre fille...
Horace avait déjà deviné le caractère de ses voisines, et n'épargnant plus dès lors un encens qu'on respirait avec tant de plaisir, il s'amusa non-seulement de la marquise, mais aussi de madame Guérin. Il soutint à celle-ci qu'elle avail dû être très-jolie, et ses compliments, tout exagérés qu'ils étaient, furent reçus avec reconnaissance. .Madame d'Arneuse venait de montrer son esprit; cette fois elle crut avoir convaincu M. Landon de l'antiquilé de sa race. />
Alors madame d'Arneuse, après avoir reconduit M. Landon, revint , / lentement se placer devant la cheminée; el s'examinanl quelque \ temps dans la glace, elle dit en passant ses doigts dans les boucles de ses faux cheveux : — 11 a été très-bien, mais parfaitcnie.t bien ce soir, notre voisin; il est très-aimable. — El toi, reprit madaine Guérin, tu étais mise à ravir. — Maman était très-jolie, ;ijouta Eugénie en embrassant sa mère.
Madame d'Arneuse, comme pour la consoler, lui fil une légère caresse. — Ne vous ai-je pas louionrs dit, répondit-elle, que ce j'eunc homme nous ferait une société.' Mais c'est qu'il est on ne peut pas plus galant, distingué. — Et instruit ! s'écria madame Guérin ; co jeune lioinrne est un |)uits de science. — Oh ! mais, charmant ! coiilinua madame d'Arneuse : de belles manières, bon ton, joli homni<', il a lout pour lui: je gagerais qu'il est noble. — Il parait avoir wu bien bon cœur, dit tout doucement Eugénie. — Oh! oui, reprit m:.dame Guérin ; il éprouve peut-être quelque inforluue de cœur, car il nous a dit certain mot avec une sensibilité qui ma touchée — 11 est ; sans doute trompé par une coquette qui n'aura pas senti la valeur ; d'une àme comme la sienne, ajouta madame d'Arneuse d'un air qui ■< disait parfaitement : — Je la sens, moi!
Eiiliii, à onze lieui'S et demie du f oir, ;ij.iès une conleivuce de
JANK lA PALE.
ir.iis boiii'cs poudjiil laquelle cbaïuiie de eos damos parla selon ses viuu\ s-ecreis, il fui reeuuuu ei déclaré à riiiianimilé que M. Horaee Laïuiiii éuiii un homme lel qu'on n'en voyait pUis, un homme di;^ne de nuuiaine d'Arneuse, un homme digue 'd'Eugénie. Quand madame d Al lieuse, la nlus exagérée des trois et celle qui exaltait le pins le jiiine homme, laissait apercevoir ses vues sur lui, madame Gnéiin a|H>laudiisaii; si Eugénie soupirait doucement, sa grand'nièie ne manquait pas de dire qu'elle éprouverait un vif plaisir à l'appeler son tils; alors, eu quituint le sidon, madame Guérin dit tout bas à sa liUe : — Tu pourrais réj)ouser. El à sa pciite-lille, lor que madame il Aineuse fut ir'>p loin pour l'eiUciidre : — Tu l'épouseras 1
la sensibiliié d'Eugciiic, refoulée dans sou propre cœur par la sévérité de sa niere, y ionnait un loyer de seiiliineiitb qui, ne se déver- >a»t sur aucun objet extérieur, ne s'échappant ni dans ses discours ni d.iiis ses actions (reurermée qu'elle était dans une maison solitaire 1 1 réduite à la société de ses deux mères), devaient se répandre avec 1 (fusion sur le premier être qu'elle jugerait digne d'être sou protecteur; et comme ce caractère sourdement énergique était caché sous i:oe grande timidité, résultat naturel de la gêne où la tenait sa mère, cette force aimante gisait dans son pauvre cœur comme une fleur sniis la neige. Chez elle la scusibilité existait dans toute sa verdeur ; limiiive; Eugénie vivait dans sou cœur, seule et cninme daus une ■'i profonde.
i\ .le jeune lille, si résignée en apparence, devait donc bien plus
'.ifnir d'un mot équivoque, d'un regard incertain, qu'une aulre . ; .Mie du pluscruel abandon; eulin sou cœur n'avait de place que p^<n- un seul amour ; et tel élail son sort, que la sévérité de sa mère :i5f .1 nugmentc sa timidité uaturellc et l'ayant habituée à l'obéisss .1 ,! la plus soumise, elle était prédestinée à jouer toujours en :Miiour le second rôle, c'est-à-dire le rôle du dévouement cl de l'abné^.i'.ion, qui est toujours celui des grandes âmes.
l'ne passion sérieuse venait d'entrer dans le cœur d'Eugénie, mais sa chaste ré--erve, la crainte qu'elle avait de sa merc, tout eonlribu.iii à en étouffer l'expression : ainsi les proportions ordinaires do l'amour, comme on nous le peint, n'existent pas dans cette histoire; un mot, un geste, un regard, y sont de grands événements. L'orage était dans le cœur, la pais sur les lèvres. Heureux celui qui, remoui.int le cours de sa vie passée, prêtera les charmes du souvenir à ce simple tableau.
Au bout de quinze jours, madame d'Arneuse s'était si bien engouée iTIloraee, qu'elle ue négligea plus rien pour l'allircr chez elle. Ou i-ommeuça par l'inviter céréniouieu^emeut à diner, afin de l'entrailier par degrés dans une intimité difficile à secouer. Une partie d'échecs avait été le motif de cette iuvitatiou et devait précéder le diner.
Un trait assez saillant du caractère de madame d'Arneuse était une fausse entente de sa dignité de femme. Elle voulait être toujours devinée : blessée de ramasser elle-même son gant, elle l'éiait encore bien davantage de n'être pas prévenue dans ses souhaits. Si l'on s'apercevait trop lard de sou désir, elle aimait mieux le nier que le satisfaire aux dépens de sa vanité. Ainsi, lorsque Landon arriva, elle crut qu'il allait s'empresser de solliciter la partie d'échecs; à ses yeux c'était un devoir : or comme Horace, une minute après l'inviiaiion, l'avait au?si pnifuadémcul oubliée que si les échecs n'eussent jamais éiéinveulés, il resla tranquillement à causer.
Mjd.iiiie d'Arueuse eut bien soin d'amener la conversation sur la cause première du dîner, et Landon s'écria : — Et notre partie d'échecs? — Ah! nous la réserverons jiour une meilleure occasion; vous avez trop de plaisir à causer i répondit-elle d'un air piqué.
Horace de s'excuser en sollicilani, conime un bonheur, la partie d'échecs, et la marquise de refuser en prétextant le peu de temps, l'insiMiciaDce d'Horace, etc. Enfin Laudoii fut obligé de faire un siège eu règle pour emporter l'honneur déjouer avec madame d'Arneuse. On commença donc; et Landon, voyant l'iuiportauce que la marquise attachait à un jeu où la science seule décide des succès, eut l'adresse de se laisser gagner, malgré sou évidenle supériorilé.
Celte deruiere circonstauce acheva de lui gagner l'estime et l'admiraiion de madame d'Arneuse : M. Laudun élait, à sou avis, un des plus forts joueurs qu'elle eût connus, un des lioiiimes les plus aimables ; enfin i-Ue époi-a en sa faveur les termes les plus expressifs de son dictionnaire. Alors la joie naquit dans la maison, personne ne fut plus tourmenté; Eugénie res|>ira et fut tout étonnée de sa félicité; madaie Guérin, heureuse du boub(j«i des aulre», caressia tour à tour -a fi, le et pclite-lille ; enfin la rusée .-oubrelle, admirant l eifel de SCS in:rigi;cs, ne bonge.i plni qu'à cour.)niier sou œuvre par uu succès ccm]>kl.
N.kel ne cessa donc pas d'être sou éelio : plus d'une fois Landon s'endormit, le soir, aux discours du soldat, qui le félicitait d'avoir allégé pour un moment la chaîne pesante de mademoiselle d'Arneuse; et Rosalie, voyant les visius devenir pins fréquentes, engagea Marianne à semer daus le village le biuit du mariage prochain de M. Landon avec mademoiselle Lngénie. Toui Cliamlily s'en doutait déjà, et tout Ohaiiihly le dé>iraii . Il ne restait plus qu'à faire parvenir les caquets du village aux oreilles d'Horace : Rosalie se chargea de cette difficile entreprise.
M. Landon ue larda pas à accréditer, à son imsu, les fimsses nouvelles répandues par Marianne, eu multipliant tellement ses visites, qu'il devint presque de la famille. 11 serait difficile d'expliquer cette intimité autrement que par le désir qu'il éprouvait d'adoucir le so rt d'Eugénie, qui lui paraissait de plus en plus iniéressanie : son antipathie pour madame d'Arneuse n'avait pas cédé à l'iiabitiule de la voir, mais il avail fini par s'amaser d'elle comme d'une eoinédie vivante, et peut-être ce petit manège le divertissail-il ivellcment.
Bientôt la fière marquise ne rougit plus d'accepter la ealeehe et les chevaux de Landon. (ilhaque jour il venait faire des leeinres, des parties d'échecs; les promenades atix environs se succédèrent, mais rien ne put adoucir la mélancolie de Landon. Heureux de procurer ^ quelque plaisir à ses voisines, il jouissait de leur joie sans la parla- ■
ger; il n cul même pas assez de confiance en elles pour les initier à ses actes de bienfaisance et les mener dans les cliaumières oi'i te speclacle des maux qu'il soulageait semblait le rattacher à la vie.
Deux mois s'écoulèrent ainsi, pendant lesquels l'amour d'Eug(':'ii' s'accrut dans l'ombre et dans le silence; car la sympathie sceie.ie qui l'unissait à Landon lui révéla chaque jour les nobles qualités )!.• ce jeune homme. Dès lors elle ne vécut plus ejt eJle-mênie, son àaio tout entière passa daus celle d'Horace, et ce ne fut pas sims frémir qu'elle pénétra le secret de son propre cœur.
Uu soir, par im hasard extraordinaire, elle se trouva seule pendant un moment dans le jardin près de Landon. Olui-ci, les yeii\ levés au ciel, paraissait plongé dans une extase mélancolique; Eugénie le regardait avec amour. En ce nuHucui un nuage chassé piu Te vent vint cacher la lune, que Landon contemplait avec ravivement, et découvrit eu même temps une étoile qui lança tout à coup une lumière vive et pure.
A cet accident si simple, Landon tressaillit et tourna lentement les yeux sur Eugénie, qu'il compara :'i cette éîoile dont la douce Im ur semblait le consoler eu l'absence de l'astre qui l'éclairait naguère. Ce caprice des génies de la nuit, image sans doute trop fidèle de sa fortune, lui arracha des larmes qu'il essaya en vain de retenir et qui roulèrent lentement sur son visage. A l'aspect de ces pleurs, Eugénie fut saisie d'une émotion qu'elle ne put dérober à Horace. Celuici prit alors la main de la jeune fille et lui demanda avec intérêt la cause de son agitation; mais Eugénie se leva sans répondre, et s'ap.puyant sur Horace, qui s'était empressé de lui offrir son bras, res a niuclie aux questions qu'il lui adressait en la guidant sons les sombres allées du jardin.
Tout à coup la lune sortit du nuage qui la cachait, et le bosquet fut inondé d'iuie vive lumière. Eugénie, que les questions d'Horaee I mbarrassaicnt, l'interrompit en lui (lisant : — Levez les yeux; l'astre qne vous aimez a reparu, mais la petite étoile s'est cadiée.
Horace n'avait entendu que les premiers mots d'Eugénie; il s'écria : — Ah! j'en accepte le présage! Pnisse-t-elle ainsi...
Il n'acheva pas, mais ce peu de mots fut un arrêt pour Eugénis, que Landon sentit tressaillir. La pauvre enfant se soutenait à peine : Horace s'aperçut de son trouble et la fil entrer dans le salon, dont ils n'éiaieut pas éloignés. En arrirant, Eugénie se jeta sur une bergère où elle resta presque évanouie.
Horace, effrayé presque autant que confus, con^-mença à soupçonuer la véritable cause de celle indisposition soudaine. Déjà, à son insu, une foule de liens secrets l'attacliaieiit à Eugénie. Il ne croyait pas trouver pour elle tant de sentiments dans son cienr.
Bladaiiie d'Arneuse et madame Guérin, interdites d'abord, n'empêclièient pas Horace de rendre mille petits soins à Eugénie.
A ces mois « mademoiselle se trouve mal! » Rosalie et Marlanr.c éiaieul accourues et semblaient ne respirer que du souffle de l.i jeune fdlc.' Quand elle eut repris ses sens, uu regard de madame d'Arneuse les renvoya du salon; puis, par un aulre regard, elle parut interroger Landon sur cet événement; celui-ci la comprit fori bien et lui répondit en atiribuaiit à la fraiclieur du bo.squet et à la ro-ée l'indisposition d'Eugénie.
Eugénie confirma celle supposition, remercia Horaee par un signe de tête plein de mélancolie, puis elle se leva et dit qu'elle se trouvait infiniment mieux: pour en donner la preuve, elle gagna lentement son piano et en lira négligemment quelques accords. Pendant toute la soirée elle fut rêveuse et triste, et plus d'une fois ses larmes furent près de couler.
Lanilon partagea uaturellcment la préoccupation d'Engcnie, et fut distrait par laloule de pen.^ées nouvelles que ce petit événement avail fait naître en lui ; il contempla si souvenl le visage d'Eugénie, que le- (!iu\ dames, inquiètes, se regardèrent avec des signes d'in-
JANE U PALE
i(!!igence, comme pour se dem;.nili>r : Qu'csi-il arrivd? On lit une iiartie : lorsque ce fut an (oiir d'iiiigéiiie de donner à couper les caries, ses doigls efllcurcreiit ceux de Landoii, on la vit iiàlir de nouveau el resiiT un instant sans reprendre les caries.
— Mais qn'avcz-voiis donc, Kugénie? dit sévèrement madame d'Arncnse. —Je souffre, m.ndame, répondit-elle avec un accent dérliirant El ses larmes, qu'elle retenait depuis longtemps, recomuien-
.ronl à couler.
Landiin avait trop de bonté pour ne pas partager un pe» la soufli.incc d'Eugénie comme il partageait sa préoccupation. L'idée qu'il pouvait plaiie était si loin de lui, qu'il avait besoin d'acquérir les preuves les plus évidentes du sentiment qu'il inspirait; et alors il .vaniin.T Eugénie avec tant de soin et d'attention, que madame d'Arn use crut de son côlé qu'il devenait amoureux.
Lorsqu'il vit les larmes de la jeune Clle, Landon résolut de cesser toute relation avec cette famille; mais, par niallieur, on avait projeté une partie pour le lendemain. On devait aller visiter le parc de Cassan. el au retour longer les bords de l'Oise. Horace se promit de trouver un prétexte pour ne plus voir madame d'Arnense'après celte promenade, lise relira en pensant à tous les malheurs produits par nu amour non partagé, malheurs qu'il ne connaissait que trop. Ne pouvant soupçonner toute la violence dos sentiments d'Eugénie, il crut qu'il était encore temps de prévenir l'orage qui s'amassait sur la tête de celle jeune (ille (h'jà si malheureuse.
De retour chez lui, Landon resta plongé dans la rêverie, et pour la première fois depuis hnigicmps une nouvelle image voliigea dans sa pensée comme une onrbie légère. C'était déjà beani-onp pour lui, c'était peut-être tout ce qu'il pouvait attendre. Une heure s'écouja sans qu'il sentit peser sur son âme l'idée tyrannique à laquelle le sort l'avait condamné. Il pensa d'abord à la vie infortunée que meuail Eugénie, aux moyens qui pourraient l'eu délivrer, puis à la douceur de caractère qu'une pareille servitude n'avait point aigri, et à la reconnaissr.nce qu'elle concevrait pour un libérateur ; euliu il revit Eugénie avec cette angélique physionomie qu'il avait admirée au premier abord, et alors cette pensée traversa ra|iidemenl son âme : c'est qu'il y avait encore au monde des femmes dignes d être aimées. Il frémi', et, comme un enfant qui chasse de sa main l'objet ipii lui fait peur, il secoua toutes ces pensées qui le ramenaient toujours à la soulTrance.
Quand, par son départ, Landon eut laissé le salon vide pour Eugénie, madame d'Arneuse, piquée de penser que sa fille eûi obtenu la préférence sur elle, refusa l'offre qu'elle lui fit de la déshabiller : et lorsque la pauvre enfant voulut aller lui chercher sa loileltc, elle lui ordonna Irès-duremenl de rester à sa place et souna Rosalie. Elle témoigna son mécontentement à sa fille de la manière la plus dure et ia plus affligeante pour un cœur aimant ; elle ne lui répondait pas, repoussait ses attentions avec humeur et se détournait pour ne pas la voir. Eugénie jeta sur sa grand'raère un regard si soumis et si ir'iste, que liiadame Gnérin ne put s'empêcher de dire à sa fille :
— Qu'as-tu donc contre Eugénie?
— Rien, répondit madame d'Arneuse d'un ton qui siguiCait le contraire. Est-ce qu'elle va encore pleurer'? elle fera mieux, de réserver cela pour une meilleure occasion ; mais si elle croit que de pareilles afièctatious font trouver un mari elle se trompe : les hommes n'aiment pas qu'on soit toujours à se plaindre et à larmoyer; elle s'imagine sans doute que c'est de bon ton, elle aura vu cela daus l'Almanacli des modes.
— Celte pauvre petite, reprit madame Guérin, ce n'est pas sa faute.
— Cela n'en vaut pas mieux, répondit aigrement madame d'Arneuse.
A ce moment la grand'mère dit tout bas à sa petite-fille : I — Demande pardon à ta mère, et couchez-vous sans rancune.
Courbée sous le poids de ses chagrins, qui venaient de s'accroître, Eugénie, en proie d'ailleurs à des "douleurs physiques, atiendait les paroles consolatrices qu'une nièie doit à son enfant qui souffre, et '•elle scène, ces reproches injustes, l'empêchèrent d'entendre la voix Je sa grand'mère; elle n'était pas assez forte pour résister .i tant de choses, elle demeura comme pélrifiée.
— La voyez-vous 1 s'écria madame d'Arneuse en montrant Eugénie par un peste décolère; quel marbre!... quelle tendresse pour sa mère ! Allez-vous-en, mademoiselle.
Eugénie s'a|iprocha pour embrasser sa mère et lui souhaiter le bonsoir d'une voix respectueuse et timide; mais, madame d'Arneuse 1 ayant rcponssce avec violence, la jeune fille se relira le coeur bri é et fondit eu larmes en entrant daus sa modeste chambre, seul asile ou elle pût respirer quelquefois.
Quand elle eut quitté le salon, il y eut un moment de silence pendant lequel m.idaine Uueiin, n'osant excuser Eugénie, épiait le nouveau sentiment dont sa Clle était agitée. Elle n'attendit pas longtemps : madame d'Arneuse. secouant la tète à plusieurs reprises, rompu le sih :i( e en di>aiit avec un naturel étudie'' :
— iXotre jeune ho:nii;e se démeut un peu.
— Oïd, reprit madame Guérin, il avait ce soir de singulières ma- ..;ei-es.
— Je ne sais, continua madame d'Arneuse, mais il m'a semblé cumiiiun ; définitivement, je crois que je n'en ferai pas ma sociélé, il est par trop libre.
Là-dessus, saisissant avec adresse et avec une certaine justesse les imperfections du caractère d'Horace, elle en fit un porirait peu flat leur.
— Avez-vous remarqué quelle licence extraordinaire il met parfois dans ses discours'? Il est irréligieux.
— Oh I je hais souverainement cela, dit madame Guérin; et puis il parle trop, il a souvent des manières inconvenantes.
— Non, réellement, ajouta mad.ime d'Arneuse, ce n'est pas un jeune homme aussi accompli qu'il nous a paru d'abord ; je l'ai toujours dit, vous n'avez pas voulu me croire, c'est un homme fort ordinaire.
Enfin, ce soir-là M. Landon n'était plus ce phénix cherché avec tant d'ardeur et qu'elles avaient éié si heureuses de rencontrer. .Madame d'Arneuse, redescendant l'échelle de son exaltation, revint par digiés à une opinion désavantageuse à Landon. Néanmoins clle s'endormit en se promettant bien de ne rien infliger pour paraître victorieusement dans la partie du lendemain.
Eugénie passa la nuit à gémir sur sa situation el à consulter son cœur. S'avouant avec elTioi sa naissante passion pour Landon, elle sentit, tant elle avait la conscience de son animu' et de sa force, que jusqu'à son dernier jour son cœur appartiendrait à Horace. Celte révélaiion ne fut pas sans charme pour elle, mais tout à coup nue voix fatale lui criait que Landon avait déjà aimé et qu'elle n'aurait jamais tout son .amour. Au-dessus de ces fluctuations apparaissait la prodigue et folle espérance, qui se levait dans son àme comme une aurore. Eugénie accepta l'avenir avec confiance, séduite par une pensée ingénue, la première qui vienne dans la tête des jeunes fill<!s qui aiment, elle s'imagina que l'amour était si vaste, olfr.iil par lui-même tant de plaisirs innocents et secrets qui ne dépassai<uit pis l'enceinte du cœur, qu'elle pouvait se borner à aimer sans être aimée. Elle trouvait déjà tant de bonheur à rêver ainsi à Landon. Elle espéra donc. Son amour n'était-il pas déjà devenu une égide sous laipielle elle défiait la sévérité de sa mère'? Le souvenir de Landon effaçait les siflons de tontes ses douleurs. Elle pleurait, mais clle ne trouvait plus d'amertume à ses larmes.
Le malin, elle s'éveiHa en pensant qu'elle .allait passer une partie de la journée avec M. Landon. Ce bonheur présent l'absorba tout entière. Elle sourit à la nature, qui la favorisait. Le ciel était d'une admirable pureté. Eugénie en remercia Dieu. Elle s'habilla avec recherche, mais sans luxe, arrangea ses cheveux avec une gracieuse simplicité qui ajoutait au charme de sa figure, puis elle rcvètiujne robe de mousseline. Cette blanche toilette lui donnait l'air d'une vierge des cieux.
Elle entra chez sa mère, et, avec une effusion de cœur vraiment touchante, avec un oubli charmant du traitement qu'elle avait subi la veiUe, elle accourut pour l'embrasser. Sa mère se détourna et agit comme si sa fille n'eût pas été dans la chambre. Madame d'Arneiise était occupée avec Rosalie à rassembler toutes les ressources de l'art de la toilette pour rendre du prestige à ses attraits. La malicieuse femme de chambre lui donnait les plus perfides conseils : tout en la flattant el en paraissant mettre tous ses soins à parer sa maîtresse, elle s'efforçait de lui faire adopter une mise disgracieuse. A la fin, madame d'Arneuse, jetant un dédaigneux coup d'œil sur Eugénie, lui dit avec ironie :
— A quel bal comptez-vous aller?... J'espère que, si vous voulez venir avec nous, vous ne garderez pas une robe de mousseline, à moins que vous n'ayez envie d'en laisser un échantillon à chaque épine.
Eugénie sortit, changea de costume eu soupirant, mu une robe d'indienne à guimpe de couleur foncée, et reparut aux yeux de sa mère, qui lui dit sèchement :
— Est-ce (|ue vous êtes carmélite?
La pauvre fille courut mettre une robe de mirinos rouge, et madame d'Arneuse ne fit pins qu'une observation, c'est qu'Eugénie aurait trop chaud.
— Naiiriez-vous pas dû, dit-elle, consulter votre mère avant de vous habiller, venir savoir quelle robe il me plaisait de vous voir porter? Vous n'avez donc pas de mère au monde? , ,
Mais i! n'.-tail plus temps de changer; M. Landon arrivait. Eugénie resta donc avec une robe de mérinos à grands plis A peine M. Horace fut-il au salon, à peine mad.ime d'Arneuse entendit-elle les chev.aux frapper la terre de leurs pieds, qu'elle devinl charmante, retrouva gaieté, prétentions, air gracieux, et l'on partit pour Cassan au grand trot.
IP
Les deux dames occupaieut le fond de la calèche. Eugénie se plaça sur le dotanl, à côlé d'ilorace. que souvent les cahots fiirçairiil à etflciu-er ou lo bras ou la ihevchuo do la jeune lillo. La nialinà' ctail superlic. et l'atluiir.ililo lalile.iu de iclle v;illée enchanteresse déployait ;i chaque instant les plus riches trésors dune nature toujours barniouieuse et piiii.resque. Ce voyage fut pour Eugénie la première $eus;iliuu de vrai h.inheur qu'elle eili jamais éprouvée.
— La bille matinée! s'écria Landon après un long silence.
— Ah: répondit tugéiiie d'une voix tremblante, cette matinée esi lapins belle de ma vie! — Que voulez-vous dire, Lugéiiii^? lui demanda sa mère avec un
faux air de buuté.
— J.iniais, reprit-elle avec calme, jamais la eampasiue ne m'a paru si riante; ce voyage est d'ailleur- pour moi d'une nouveauté qui me charme.
— Vous ne savez ce que vous dites! lui répliqua durement sa mère en lui lauçaut un regard q.ii lui imposa silence. Eugénie regarda Laudoii avec douleur pencliala tcle et se lui.
llurace fut d'autant plus ému de cette soumission profoude, qu'elle se rapportait à ses réflexions de la veille; il admira Eugénie , et , djus la couvcr^atiou qui s'entama sur le parc qu'ils allaient vi?i!er, il eut soin de parler souvent à la jeuuc fille en lui marquant une attention louie particulière.
Madame d'Arnciise en fut choquée au dernier point, el, avant d'arriver à C.issau, elle avait déjà pris avec M. Landon un air de hauteur et de dignité dont il di vina racilemeot la cause ; de son côté, il persévéra dans les soins qu'il prodiguait à Eugénie. Alors la pauvre grand'merc lâcha de pallier Ics mots un peu sévères que sa (ille comlueoçait à lancer à lloraci-, qui s'en aunisait trop punrue les pas |irovoquer.
Il avait eu soin de faire apporter un fort bon déjeuner dans le magnifique pavillon chinois du parc de Cassau,
dont il C.nnais^ait le piopriélairc. La journée se passa cii promenades daiii cette habitation charmante, oii un ancien fermier général a déployé toutes les recherches du luxe et ménagé toutes les .ressources du terrain.
Au détour d'une allée, Eugénie, voyant toute la mauvaise humeur que les attentions de Lindou amassaient dans le cœur de sa mèr. , s approcha de lui tl lui dit à v.iix basse et d'un ton suppliant :
— De grâce, monsieur, ne me parlez plus; ma mère...
Elle rousii et ne put achever; puis, scnUnl son embarras croître, elle se réfugia pre» de sa graiidnière, décidée à repousser des lors tous les s<jiui du jeune homme, sacrifiant ainsi la plus vive des jouissauces à la crainte d'aflliger sa mère. Eugénie rejrtigoit madame Uuérin ail moment où madame d'Aroea.>e la quittait, après avoir taché de lui faire partager se- nouveaux seniimeiits d'j haine contre Landou .1 ves eiprcssi'^iis av i.nt indiqué i la graud'inère combien
cette aversion soudaine devait être déjà profonde, et surtout quel orage s'élevait contre Eugénie.
On revint le soir à pied, le long des bords de l'Oise; chacun était gêné; le silence régnait assez souvent. En elîet, madame Guérin craignant tout de l'aunnatio'.) de sa fdlc tremblait de voir M. Landon s'cloijiuer de leur société, cl dans cette hypothèse, son boston perdu sans retour el l'occasion manquéc de marier Eugénie, étaient deux idées iiuelle ne pouvait envisager sans frémir. Eugénie ressemblait à ces passagers qui dansent sur le tillac en apercevant des nuages à l'horizon. Madame d'Arueuse, irritée des petits évéuements de la journée, hésitait entre le désir de voir encore Horace el l'intention de le bannir de sa maison; elle parlait peu, pensait beaucoup, el, comptant avec une sourde jalousie les regards que Landon jetait sur sa lille, sa fureur croissante lui C(UiseillLiit de cesser de recevoir Landon. Oiiaiil à ce dernier, il se reproch,\il d'abandonner Eugénie à son
malheur, sa conscience parlait, et... il écoutait sa conscience. Cette promenade fut donc consacrée tout entière à la méditation ; chacun é'tait en proie à un pressentiment dificreut, mais tous send)laieut attendre un changement; et le calme de I atmosphère, le bruissement des HoIs, les feux du couchant, l'air pur de la campagne, l'herbe même de la berge sur laquelle ou marchait, el qui éteignait le bruit des pas, tout contribuait à entretenir ce silence plein de nuilaisc.
llorace trouva enfin le moyen d'amener la conversation sur son
prochain départ; il parla d'abord des éveoc-
La marquise d'Aiiieuse
meuts politiques, de chute de Napoléon, de la présence des étrangers, de l'arrivée des Bourbons, du retour de la paix, etc. Sesintél'êi< l'appelaient à Paiis; il devait aller voirscs pri.
priéiés, reparaître à la nijuvclle Cour; enfin il annonçait à regret ;.
madame d" Arneuse que , sans savoir l'époque d.' son retour , dès demain...
A peine eul-il prononce ce mot, qu Eugénie, qui marchait devant sa. mère, se retour na et regarda Landon en pàlis.sunt. A ce spc( lacle, inadauic d'Arnense, qui avait sans doute atteint le plus haut degré de l'impatience ci de la jalousie, pousï^.' brusquement Engénir en lui disant d'une voix r.inque de colère :— Voulez-vous quoi vous marche sur les talons '.'... Une grosse racine que l'obscnriié enipêcliait de distinguer fil irébnclicr Eugénie, qui perdit ré(|uililire el tomba de toute sa hauteni hors de la berge. Eu cel endroit le rivage formait un talus, le Ion;; duquel Eugénie roula jusque dans les flots, après avoir essayé à plusieurs reprises de .se retenir aux pierres, au sable, aux bruyères r|u'elle entraîna avec elle. On la vit lutter contre la mort, élever h's mains au-dessus de sa tête et disparaître dans les eaux. A cette place même, par malheur, l'Oise se trouvait profonde, et sou courau était rapide.
Landon s'était jeté à la nage, et madame Guérin, versant de grosses larmes, tenait dans ses bras sa fille évanouie.
Madame d'Arneuse avait à peine repris connaissance, qu'elle commença à jeter des cris déchirants. Pendant que Landon plongea; i pour trouver Eugénie, elle la demandait à sa mère cl aux paysan >
JANE L\ PALE
accourus au bruit. Mais son désespoir, quoique vrai, ne fut pas sans faste, tant l'Iiahiludo de poser ciail enracinée en elle : elle s'avança d lin pas sarcailé vers le puuffrc et le regarda d'un œil égaré, comme si elle ci1l viiiilu rcjuiiHlre Eugénie en e.\pialii)n de sa fante. La con- Irariidn de s(in visage effraya madame Guérin et les spectateurs de celti; horrible scène. Les senlimcnls naturels que madame d'Arneuse avait toujours pris à tâche d'étouffer reprirent sur elle tout leur empire, elle n'était plus que mère, et ceux mêmes qui ignoraient le moins ses torts les eussent oubliés en ce moment, à l'aspect de son désespoir.
Tout à coup un nouveau bouillonnement des eaux annonça Landon, qui parut au sein de la rivière traînant Eugénie par les cheveux ; il la saisit dune main par la taille, nagea de l'autre main, et (it tous SCS efforts pour gagner le rivage, en cherchant des yeux un endroit où il pût facilement déposer le fardeau sous lequel il pliait déjà.
A la vue de sa fille, madame d' A rneuse donna les témoignages d'une joie aussi vive, aussi vraie que l'avait été sa douleur. Madame (Jucrin, muette et pâle, éiait déj.à arrivée a la place où Landon essayait d'aborder ; la vieille grand'nière se laissa glisser à travers les ronces, et, pleurant de joie, tendit ses mains débiles, qui, retrouvant les forces de l.i jeunesse, atlirérent Lugéiiie sur les roseaux.
A ce touchant spectacle , madame d'Arneuse descendit avec rapidité et enleva à sa inere l'honneur de re dévouement, en sai^is- .sant Eugénie , qu'elle transporta sur le haut de la berge. Là elle s'empara de sa fille avec extase, la couvrit de baisers, et, tout à fait rassurée en sentant battre le cœur de son enfant, elle se livra à des diimonstrations dans lesquelles son afiéetation habituelle reparut tout enlière. Madame Guérin défaisait adroilenieiil la ceinture et le corset de sa pclite-lille, et alurs Eugénie, ouvrant f iiblement les yeux, jeta autour d'elle un regard indécis et cliereha à reconnaître un libérateur que son cœur lui nommait par avance. — Eugénie, c'est moi !... parfe-moi , mon enfant, je l'aime ! je t'adore 1 assieds-toi sur moi !....
Et madame d'Arneuse l'embrassait avec force, l'entourait de son chàle, de celui de madame Guérin, et la réchauffait dans son sein. A ce moment Eugénie, ayant encore une fois vainement cherché Landon, serra le bras de sa grand'mère avec force et dit d'une voix faible .
— Ah ! que je suis heureuse d'entendre enfin ma mère !...
Madame d'Arnense fondit en larmes et serra sa fille sur son cœur. Tous les chagrins qu'elle avait causés à cette aimable enfant lui apparurent dans leur vrai jour, et elle se jura de tout faire pour les réparer.Le regard de la jeune fille semblait saluer la nature. Madame Guérin, qui la contemplait avec inquiétude, chercha des yeux Ichbératenr de sa petite-fille.
Pendant celte scène il s'était précipité vers Beaumont ; et quand on aperçut de loin sa calèche arriver et les chevaux couverts d'écume, on admira sa présence desprit et l'intelligente bonté de son cœur.
11 vit madame d'Arneuse tenant sa fille entre ses bras, dans une attitude étudiée.
Madame Guérin était déjà arrivée à la place où Landon essayait d'aborder.
— Eugénie, sou(Trcs-tu? lui disait-elle. Que sens-lu? Ah! la fat.ile promenade!... la cruelle journée!
— Ah : réiioiidit-elle en regardant Horace, je ne me plains de rien. Landon avait ouvert la voilure, et il aida madame d'Arneuse à
porter Eugénie an fond de la calèche, où les soins du jeune homme avaient rassemblé tout ce qu'il fallait pour garantir Eugénie du froid qui devait la saisir. Madame d'Arneuse put alors déployer une minutieuse aetivité de soins plus ingénieux que tendres.
Landon donna l'ordre d'aller très-vite, et l'on arriva en un instant à Chambly.
Lorsque Eugénie, couchée dans le lit de sa mère pars» mère ellemême, cul déclaré ne ressentir aucun mal pour le moment, Landon moula auprès d'elle pour la saluer avant de se retirer; alors elle le regarda en souriant avec douceur et lui dit :
— Vous ne partirez plus maintenant! Ne serait-ce pas une
cruauié que de se refuser à recevoir les témoignages de ma reconnaissance '.'
Landon s'assit auprès d'elle et ne répondit pas ; inquiète de ce silence, elle n'osa insister et lui demanda soudain en rougissant : — Mais vous, monsieur...
n'êles-vou3 pas indispo-é?... On ne pense qu'à moi, et vous donc?
Landon ne répondit que par un signe de tête et par un regard expressif; et, après avoir entendu le médecin déclarer qu'Eugénie serait rétablie le lendemain mèiiie, il se relira en saluant les deux dames ;ivcc une affcclalion céréîiionieiise; quant « à Eii;:i'ijie, il lui dit adieu iriiiie voix très-éinue.
Après son départ, la jeune lille devint triste et rêveuse ; mais la fatigue qu'elle avait éprouvée la plongea bientôt dansuii profond sommeil. Madame Guérin saisit avec adresse ce moment pour faire à sa (illr (le k'L'ers reproches sur laiii;iiiiere dont elle se conduisait envers Eugénie. La grand'mère soriii même dans cette circonstance de son caractère, en osant prendre le ton qu'autorisaient son âge et sa qualité de mère. »
— Crois-tu, ma chère amie, disait-elle, que ta fille, qui a vécu dans un isolement absolu, puisse voir impunément M. Horace? J'ai grand'peur qu'elle ne l'aime :
alors nous devrions
la marier à ce jeune
n )us en assurer, et faire tous nos efforts homme, c'est un bon parti I
— Jamais cet homme-là ne deviendra mon gendre, madame ; je
l'abhorre, je l'exècre, il m'est impossible de continner à le voir
N'est-ce pas à lui qu'il faut imputer le tort que je me suis donné envers celte pauvre petite?
— Mais si Eugénie l'aime, dites-moi, Sophie, que fcrez-vous? La scène d'hier n'est-elle pas un avis? croyez-vous que ma vieille expérience reste dupe de ce malaise qui a saisi votre fille à son retour du jardin?
— Ma fille, répliqua madame d'Arneuse avec aigreur, ne peut et ne doit avoir d'autres sentiments que ceux qui lui sont inspirés par sa mère ! Elle est trop bien élevée pour qu'on ait le droit d'interpréter son malaise d'une manière si désavantageuse. Si je l'ai groadée le soir, c'est uniquement parce qu'une jeune personne ne doit
JÀNE LA PALE.
pas se trouver mjil devant nu jeune hnmme. J'élève Eiigdnie sévi-i'emenl mais c'est pour sou biou; liop do douceur rond les eurauis iugras.
Eucéuie est Ircs-scusible, répliqua iiiadainc Guériii, et vraiuioul (]uelqtioibis tu la fais souffrir.
— J'ai toujours lort, madamei mais en cette occasion vous me permeiirez, avant do marier uia tille, do faire des réllexions. ^ous ïvous ou assez d'un mariage de cou\euance...
— Ali! ma p;»uvre fille, uo le fâche pas, ne me regarde pas ainsi : voilà viugi ans que je pleure co fatal mariage. Allons, suit, Eugénie n'aime pas M. Laudon; je me suis trompée.
Madame d'Arneuse avait prononcé, en opposition an jugement de sa mère, qu'Kiigénie ne pouvait pas aimer Laiiilon, c'en était assez pour qu'elle persistât dans rolie opinion, m;\lgié l'évidence même, bile s'eiidiirmit en pensant à sa tille et au <^ermonl qu'elle avait fuit en elle mémo do la traiter lOdiiis sovoromenl.
Pendant la pnimonaile laite à i:as--an, le chasseur était venu passer la journée auprès de Hos;ilio ol do Mariamie. Ces deux chefs de l'intrigue avaient lonulonips à l'avaiioe désicsné ce jour pour frapper un grand coup. L'Iionnéto Nikol on était vomi au puint oii le vnulail osalie, car il aooiiniplis-ait la prophétie de son ami le.tronipoito en s'apprèlaut à faire toutes les sottises pos^iblos. Par mille ruses, par mille phrases adroitement placées, par de douces promesses, on avait per>uadé au chasseur de parler mariage à son mailre.
— Ah! avait dit llosalie, M. Nikel a tant 'd'es|)rit I
— Il est lin comme un biin de soie, ajoiitiii Marianne.
— Vous faites tout ce que vous voulez de M. Landou, continua Rosalie.
— Il le retourne comme un gant ! répétait Marianne.
— Alors nous saurons bien vite si nous ferons deux noces ici!
disait la soubrette.
— Ah : Rosalie, ma pauvre Rosalie ! s'écria le chasseur, vous ne comiaissez pas mon maître, il a dos mois et des regards pires que des boulets de canon! et... gare la déroute !
Le chasseur s'en retourna donc chargé d'une mission délicate; mais, enflammé par les éloges, aiguillonné par son amour-propre, il avait déjà cent fois médité, vu, revu, étudié la manière dont il eiilamerait l'action avec son maître. Lorsque Landon arriva chez lui, que Nikel l'iiida à se désh.ibiller, le chasseur mil une feinte lenteur à faire sou service d habitude.
— Par saiiu Jacques! monsieur, il vous est arrivé quelque aventure ; vos habits sont mouillés comme une guérite.
— C'est que je me suis baigtié.
— Devant ces dames ?
— Devant ces dames.
— Ah ; voilà une fameuse incohérence Bah ! vous aurez sauvé
quelqu'un qui buvait à la grande tasse ! vous voilà bien I... Quelque jour vous laisserez le pauvre Nikel sans maître...
Landon garda le silence.
— Ah! j'ai deviné, poursuivit Nikel; vous aurez péché quclqp.e pékinl... Au lieu de ri?qner votre vie à sauver des fantassins, vous déviiez bien pluiôi sauver mademoiselle Eugénie.
— Que veux-tu dire ?
— Ah ! je m'entends...
— Voyou*, parle !
— Mais, monsieur, tout le village répète depuis un mois qtie vous allez épou>cr mademoisc lie Eugénie, que vous l'aimez... Elle a sans doute appris ce bruit-là, car elle vous aime aussi, monsieur; Rosalie sait tout cela... Moi, j'ai pris votre défense ; j'ai dit que nous avions trop de fortune pour épouser une petite fille de campagne, gentille, il est vrai, mais qui n'a que dix mille livres de rentes à espérer : elle est malheureuse, c'est encore vrai, mais ce n'est pas une raisou pour que, nous autres garçons, nous renoncions à notre indépendance.
— Cependant, interrompit Landon, ne cherches-tu pas à te marier?
— Moi, mon colonel, je l'avoue ; mais Rosalie est à mes yeux tout aussi bien que sa maitresbC, et nos fortunes sont égales, nous n'avons rien ni l'un ni l'autre; c'est le moyen de ne pas nous brouiller au contrat: encore suis-je plus riche qu'elle, car j'ai un bon maître!... Eutuite, mon colonel; nous ne pouvons pas toujours rester (tarçons, il faut bien finir par avoir une fennne, et quand on en trouve une qui nous aime, comme disait le trompette Duvigneau , c'est comme le pain de munition, il faut toujours en avoir sur soi : — il est souvent dur, — c'est vrai, disait Duvigneau ; — il est noir, — c'est encore vrai ; — le froment n'y domine pas, tant que vous voudrez, ajoutait Duvigneau ; mais que de fois nous l'avons trouvé avec nlaiîireu Egypte, en Italie, en Espagne, en Russie! Il est fidèle au hayresac, c est Tarai du soldat, et a la Bérésina on le vendait au poids de lor... Duvigneau avait de l'esprit, mon général.
— Tu prétends qu'elle m aime? dit Horace d'un air rêveur.
— Rosalie en est per^uadée... et la pauvre enfant est bien malheureuse ! A votre place, mon général, je ne sais pas si... dame ! on n'en rencontre pas s^iuveut d'ausM jolies; c'est doux comme un mouton, simple comme un conscrit de 1812, c'est constant comme une giberne : et nous voyez-vous tous les deux sur les gazons de
Lussy, en Bourgogne, vous, élisant sauter vos jolis enfants, et moi des jietiis Mkel! Ma foi, vivent l'amour et monsieur le major! ooinmo disait Hnvignoau, Pen-^o/. à eel.i, niou rolonol.
— Ah! s'écria Landon, lorMpi'oii no poul plus répondre à l'amour qu'on inspire.ee serait une irahisua que de laisser croître eelui d'une aiinalilo eiil'ant!
— Bail ! répliqua Nikol en faisant claquer ses doigts ju'-que pardessus sa tète, il n'y a pas (|n'nno feinnio pour iu)us dans le monde. Un lancier de mes amis disait (pio le di;ilile nous destinait lonjiiurs trois mauvaises balles... Le bon Dieu peut bien nous reserver trois filles...
— Laisse-moi, dit I^andon.
Les événements de la journée avaient disposé Horace de telle manière, (pie les paroles du chasseur mirent lu coinhle à son indécision. Un combat intérieur commença dans son ànio, oi'i s'i^levèrent deux voix contraires qu'il écoutait avec une sorte d'ini|iariialilé : la première s'opposait à ce mariage en réelainani Landon tout entier pour une image sans cesse présoute; l'autre plaidait on faveur d'Eugénie, (pii promettait une reconnaissance sans bornes pour son liliérâleur, un amour inaltérable pour un époux de qui l'Ile tiendrait à la fois la vie et le bonheur. La jeunesse et la beauté d'Eugénie parlaient aussi bien haut. Landon passa la nuit à écouter ces conseillers divers, et dans la niuiiuce suivante il écrivit celle lettre à Eu* génie :
« Mademoiselle, je me présentai pour la première fois chez m.idame voire mère, attiré par le vif intérêt que vous m'inspiriez d'avance. Je vous vis, tout en vous annonçait la soulTrace; malheureux conune vous, j'admirai le courage avec lequel vous supportez vos peines. Celle première impression est devenue de jour en jour plus vive, el je n'ai plus d'autre désir au monde que celui de faire c.'sser des chagrins auxquels l'accident dont vous venez d'être victime ne mettra pas un terme. Vos rapports avec votre famille vont devenir plus délicats, el les torts dont madame voire mère doit se s iiiirc{)ii|»able feront régner entre elle et vous une cynlraiuie plus ] ••■nihlc que les plus mauvais procédés. Je vous ofire un moyea (l'échapper à ce supplice de chaque jour; accordez-moi voire main. Je ne me pré.^enie à vous qu'au seul lilre d'inloriuné. Peui-êire confondant nos peim^s en allégerons-nous le fai deau. Je n'o^e vous promettre un cœur digue du votre; mais, si vous ne trouvez pas en moi la vivacité d'une amc qui n'a point éprouvé d'orages, vous pouvez compter sur une paix inallérahle, sur mie douce liberté, el peut-être sera-ce une tâche ijui vous sourira, que de vivifier un cœur mort, de créer une nouvelle àniedaiis monànie! L'espérance est encore jeune eu vous; elle ne fait peut-être que sommeiller en moi, vous la réveillerez. »
Nikel reçut l'ordre de remellre celte lettre à Rosalie, pour que mademoiselle d'Arneuse la put lire secrètement. Alors le chasseur partit, croyant bien cette fois avoir ciuiveiti son maître; il prit un air dix fuis plus important et cuudoya deux domestiques en traversant la cour. En route, son imagination se donna carrière : il détermina i époque du mariage d Horace, réunit les deux mai.-ons, s'en fil le faclolum, épousa Rosalie, revint à Paris, et il étaii déjà dans l'Iiûiel de sou maître quand il sonna à la |iortc de madame d'Arneuse.
— Victoire! dit-il à Rosalie en l'einhrassant.
— Eh bien! eh bien! voulez-vous finir .'
— \ieli)ire! répéta le chasseur en remettant la lettre avecriitjonclion de la donner en secret à mademoisinie d'Arneuse; va, Rosalie, tu auras de la peine à faire un sol de Nikel !
Rosalie lui répondit par une jolie petite moue, et ce ne fut pas sans surprise qu'elle apprit le succès de ses intrigues.
TIII
Le lendemain Eugénie se trouva mieux et put se lever. Sa mère, dont elle était devenue l'idcde en peu d'instants, l'accabla de prévenances et de soins. Ainsi Rosalie, qui auparavant ne devait point servir mademoiselle d'Arneuse, reçut l'ordre d'aller l'aider à faire sa toilette. La femme de clianibre, qui ne savait rien de 1 aventure de la veille, sur laquelle chacun, mu par des sonlinients plus (Ml moins déhcats, avait gardé le silence, fut fort étonnée de ce chaiigeinent subit, el snriout de l'amitié toute nouvelle que madame d'Arneuse témoignait pour sa fille. La jolie Languedocienne
JANE L.\ PALE
monta précipilammont clioz Eiigônio pour irois raisons : d'aburd elieclail iinpalieiile de coiiiiaiiic l'cvciiçimiit ({iii poiivail mol^vcrces variations iinporiaiilos, car la ciirin^iic iii.ircliL- en preniicre li;;iie; etiMiilo la lellrc de M. Laiiduii biûlail la piiclie de suii lablier, <l te que ISikel venait de lui dire annoiii;ait de bien plus grands événements dn côté du sud-ouest, et ici son amourpropie se trouvait en jeu; enfin son bon naturel la portail à couipliiiienter sa jeune maîtresse ilu boiibour qu'elle devait éprouver à retrouver le cœur dune merc et in même temps la tranquillité.
— Mademoisc lie, dit-elle en souriant et en singeant l'air digue de madame d'Arneuse, je viens, par ordre de madame votre nièrc', habiller mademoiselle. H parait que vous êtes eu faveur aujourd'bui; pourvu que cela dure!
— Cela durera, Rosalie, je l'espère! De longtemps ma mère u'dubliera la journée d'bier.
— Qu"est-il donc arrivé, mademoiselle? dit la Languedocienne en s'appuyaut sur son coude, dans la même position de curiositc; attentive que Guérin a donnée à la sœur do Ditlon.
— Il ne m'est pas possible de vous le dire, Rosalie, et, si vous avez quelijue attachemeut pour moi, vous ne ferez jamais aucune tentative pour le savoir...
Eugénie prononça ces pnroles avec un air de bonté et tout à la fois de gravité qui imposa silenoe à Rosalie. Alors la soubrette, d'un air malicieux, glissa la main dans la poche de stm tablier et en tira le billet de M. Landon. lille le montra de loin à sa jeune maîtresse, qui rougit, se doutant bien d'où i)ouvait venir cette lettre, et qui, en la prenant, se mit à trembler, de façon que Rosalie ne put s'empêcher de lui dire :
— Eh bien, donc? En vérité, mademoiselle, vous l'aimez,
— Quelle folie! répondit Eugénie en s'efforçant de sourire, il n'en est rien, et je ne sais si je ne devrais pas porter cette lettre à ma mère!...
— Gardez-vous-en bien ! Nikel m'a dit qu'elle était pour vous seule.
Eugénie lut la lettre en changeant plusieurs fois de couleur, la serra dans son sein, descendit au salon, où elle resta profondément préoccupée. L'agitation intéric'ure à laquelle elle était en proie, et qui assombrissait son visage, inirut vivement impiiéier sa nuMe. Madame d'Arneuse fit remarquer à madaiue Guérin qu Eui-énii' |iali>-ait et rougissait tour à tour, que ses yeux s'arrêtaient iiidiHéri niioent sur le premier objet qu'ils rencontraient et finissaient par se renqjlir de larmes. En eflet, l'idée de devoir la main de Landon à l'aveu tacite des torts de sa mère blessa Eugénie. Heureuse d'abord de l'offre contenue dans lale'tre, elle découvrit facilemeut que Landon n'était pas inspiré par l'amour en l'écrivant, et alors elle lut saisie d'un chagrin qui devait faire de cruels ravages dans sa jeune et frêle existence.
Pendant toute la journée, combattue par des sentiments divers, elle llotta entre mille résolutions ; mais son respect pour sa mère fut inflexible et bannit irrrévocablemiiU les espérances de sou amour. Le soir elle écrivit en secret la lettre suivante à Laudon :
« Monsieur,
« Vous êtes dans une grande erreur si vous me croyez malheureuse entre mes deux mères ; je les aime de toute mon àme, et ce sentiment seul me rendrait heureuse, quand môme mon affection pour elles ne serait pas payée de retour. Ces deux êtres chéris sont seuls à me proléger, à me guider dans la vie, et jamais je ne pourrais être autant aimée que par eux. Si faible que vous paraisse le sentiment qu'ils me portent, je serais heureuse qu'un époux répondit à la tendresse que j'aurais pour lui par une amitié aussi douce ei aussi durable. Vous avez beaucoup vécu dans le monde, monsieur, et vous avez dû voir bien des familles affecter devant les étrangers une uuiun qui n'existait plus dans l'intérieur : la nOtre, monsieur, est toujours et partout la même. La mère, vive, prompte, exaltée, doit porter dans ses reproches la vivacité qu'elle met aussi dans son amour. Peut-elle changer de caractère pour sa fille? N'est-ce pas à moi plutôt de me conformer à ce qu'il a de sévère, et ne dois-je pas avoir d'autant plus de reconnaissance pour les marques de tendresse qu'elle ine doime, que cette tendresse n'est pas aveugle? Si ces témoignages vous ont paru faibles et rares, pourquoi m'en faire apercevoir.'Je puis d'ailleurs regretter qu'il en soit ainsi, mais non le trouver mal !... Aije l'expérience que mes parents ont acquise pour que je me permette de les juger? Si ma mère est sévère pour moi, elle a certainement de grandes raisons pour l'être, et ce me serait une consolation suffisante de voir la violence qu'elle se fait pour agir quelquefois avec une apparente rigueur. Nous sommes faibles et destinées à souffrir, la nature et vos lois l'ont voulu ainsi : le mariage, tel c|u'on me l'a dépeint, fait un devoir de l'obéissance passive; ma mère, en me faisant profiter de son expérience, veut sans doute m'accoulnmer, longtemps à l'avance, à la soumission dont nous avons besoin dans là carrière d'épreuves que nous devi>n<j u>Kes
parcourir plus ou moins heureusement; cl si je blâmais ma mère aujomd'bui, peut-être, plus tard, quand elle ne sera plus là pour jouir de ma reconnaissance, penserais-je, avec un repentir bien amer, à l'iogratitude dont j'aurais payé les services qu'elle me rond. Vous ra\()iierai-je, monsieur? je crois voir dans votre lettre un piège que vous me tendez pour coimaitre mon caractère. Esi-ce bien vous, qui tant de fois avez excité notre attendrissement en n<jns parlant de vos affections de lamille, qui aujourd'hui me poussez à calomnier ma mère?
« (Jiiant à l'offre que vous me faites, je n'ai pas arrêté ma pensée sur ce point; il faudrait, ])our que j accueillisse une proposition si honorable, qu'elle me parût dictée par un motif auquel la pitié serait étrangère : dans ce cas même ce ne serait pas à moi de vous répondre. Il est, monsieur, un sentiment qui vivra éternellemcnc dans mon àme, c'est la reconnaissance que je vous dois. Le lien qui m'attache à vous est indépendant de toutes vos actions et de votre conduite à mon égard; que vous restiez près de imus ou que vous nous (piitiiez, que vous mu témoigniez ou non de l'amitié, j'aurai toujours pour vous un sentiment pre.-qiie religieux. Mes vœux vous suivront partout, quelle que soit la distance qui nous sépare, eu quelque lieu que vous vous trouviez. Si, au piiiiteinps. je respire une fleur : Après Dieu et ma mère, je lui dois ce parfum ! dirai-je. Ma recoiiiiaissance m'associera à toutes les aiuiousde votre vie, et rien de ce qui pourra vous réjouir ou vous attrister ne me sera indifférent. Souvent, le soir, ah! toujours! même lorsque je regarderai la lune roulant au milieu des nuages et que mon cœur s'élèvera vers le ciel, ma prière sera pleine de vous. Je suis heureuse, monsieur, d'avoir trouvé l'occasion de vous adresser une fois l'expression sincère du scntinient que je vous ai voué. Si, en vous répondant, mou cœur m'a entraînée au delà des convenances, je compte sur la oublcs^e de votre caractère cl sur votre bonté pour excuser cet élan d'une jeune lille inhabile à cacher les mouvements de son àme.
« Eugénie d'A«NECSE. »
Eugénie mouilla plus d'une fois cette lettre de ses larmes, et quand elle eut achevé, la pauvre enfant, environnée du silence de la nuit, resta longtemps absorbée par cette méditation où les pensées confuses et inilislinctes se dirigent d'elles-mêmes vers un être ou vers un objet aucpiel on voudrait ne pas songer, mais en vain, puisqu'il est maître de toute notre àme. Celte rêverie, qu'on ne peut comparer qu'aux ondulations des flots qui se superposent sans aucun ordre apparent, et qui cependant arrivent toujours au rivage, cette rêverie est surtout le propre de l'amour, qui en tire sa plus grande force. On se complaît dans celle mélancolie, d'où l'on son toujours plus épris de l'objet qu'on aime. Eugénie était secrètement salirfaiie des rapports qui s'établissaient entre elle el Landon : dans le fond de son cœur, elle espérait acquérir de l'empire en cachant ainsi sa petite coquetterie sous le voile de l'amour filial. Néanmoins elle discuta encore les moindres expressions de sa letlre, balança longtemps à l'envoyer, s'elfoiçaiit d'en préjuger l'effet et se perdant dans des suppositions contraires; pourtant il lui restait conilammeiit plus d'espoir que de crainte : ne devait-elle pas être heureuse de voir une correspondance s'établir entre elle et Ilorace? Elle ne dormit qu'un instant el rêva mariage.
Le lendemain Rosalie fut enchantée d'avoir à porter une letlre ; aussi elle |)artit, légère comme un oiseau, chantant, riant; une lettre était pour elle uu signe certain du succès :
— (jnand on répond à quelqu'un, disait-elle, on a bien envie de s'entendre avec lui.
Lorsque la fidèle Languedocienne fut revenue, mademoiselle d'Arneuse, sachant qu'Horace avait reçu sa réponse et la lisait en ce momeni même, se seutil assaillie par de nouvelles terreurs.
— 11 ne m'aimera jamais, se disail-elle; il demande ma main, et je refuse!... Ma letlre est d'une dureté au commencement ! il en sera blessé... Puisqu'elle est heureuse, dira-t-il, qu'elle reste avec sa mère... N'eu aime-t-il pas une autre? Ce (pi'il m'a répoiulu dans le bosquet prouve combien cette passion le préoccupe encore. .. Pourquoi aije été si Cere?... Ne dois-je pas me coutenier de l'amour que j'ai pour lui ? Une fois que j'aurais été sa femme, il lui eût été impossible de ne pas me chérir; j'aurais tout fait pour cela... maintenant j'ai coupé mon bonheur dans sa racine ; il faut qu'il m'adore pour m'épouser !...
(Juelquefois son cœur lui disait : 11 t'adorera!... Enfin elle éprouva toutes les transes qu'une jeune fille timide doit ressentir après nue démarche si hardie.
Depuis qu'Horace avait offert à Eugénie de l'épouser, les réflexions les plus contraires à ce projet étaient venues en foule assiéger soa esprit, par suite d'un caprice inexprimable de notre nature. Il se repentait sincèrement d'avoir cédé si étuurdiment à son premier mouvement de bonté; il était triste, rêveur, et sa conscience grondait d'une action si peu en harmonie avec les sentiments de sa vie passée et de sa vie présente. Lorsque la lettre d'Eugénie arriva, il cherchait iléjà les moyens d'éluder la fatale promesse qu il avait faite. 11 par-,
JANE LA PALE
courut donc avec avidiié ceuo réponse, et, quand il «nu fini de la lire, il se sonlii délivré du poids dont il élaii opvt-ssé, il respira plus libremeui, et relui la lettre, semblable à un prisonnier qui se f;\it répéter plusieurs fois l'ordre qui le met en liberté, tant il a de peine a y croire.
Mais celte seconde lecture lui inspira un sentiment d'admiration pour Eugénie. A chaque ligne pareourne, il croyait entendre son doux organe ; l'amour el-la soumission y parlaient avec tant de délicatesse, qu'il n'acheva pas sa lettre sans attendrissement. D'autres pensées l'assaillirent : Eugénie n'élait-clle pas un ange de douceur? Façonnée, dès sa naissance, au despotisme et à la crainte, quel danger pouvait-il y avoir à l'épouser? Plus heureuse qu'au sein de sa lamille, concevrait-elle jamais la pensée d'abandonner un protecteur, un ami. pour courir après d autres plaisirs? Klle était belle, charmante !...
— Non ! s'écria Landon , ce n'est pas elle qui trahirait son époux!
Ces mots ramenèrent les cruels souvenirs rie ses malheurs, et après un combat déchirant une réflexion terrible l'édaira soudain :
— Elle aussi, dit-il, paraissait pure et chaste 1 elle était plus belle, et j'ai reçu d'elle bien d'autres témoignages d'amour ! Qni me répond de la constance d'Eugénie?... sais-je l'impression que produira le mariage sur son âme? Il lui sera facile de rencontrer un homme plus séduisant que luoi... Mais, .ijoula-t-il, n'ai-je pas juré de ne me lier à aucune femme? Irai-je hasarder une seconde fois ma vie sur l'être le plus frêle?.. Non.
L'arrêt était porté. Nikel attendait avec la pins vive curiosité l'effet que produirait la réponse d'Eugénie, llorace le souna et lui dit d'aller chercher des chevaux de pojte.
— Où monsieur va-t-il?...
Horace lui répondit par un regard qui frappa la langue du chasseur dune soudaine par.ily>ie. iNikel avait été niililaire, et quand son maîlre commandait militaircnient, le maréchal des logis obéissait de même. D'ailleurs il igiioraii si le départ de Landon s'accordait ou non avec les projets de mariage ; et quand il sut qu'ils allaient à Paris : — Nous allons chercher la corbeille, se dit-il.
Landon ne tarda pas à partir, et quand il sortit de Chambly, loin d'en oublier les habitants, il emporta la plus vive inquiétude sur le sort d'Eugénie. L'aniour-propre lui faisait aussi désirer de savoir l'im pression que son départ produirait sur elle.
L or.-qne Landon passa devant la maison de madame d'Arueiise, les trois dames étaient dans le salon, dont les fenêtres ouvertes perraironl à Eugénie de voir le voyageur de la calèche.
— M. Landon part! s'écria-l"-elle.
LUe rougit et biissa la tête sur son ouvrage, enveloppant sa doueur dans le plus profond silence. A ce luoment, elle reçut une commoiion terrible : sa vie entière rep()>aii sur cette tète chérie, et dans une seule minute le brillant édifice de ses espérances s'écroulait.
— (Juel homme! s'écria madame d'Arneuse ; il nous quitte sans s'informer seulement de la santé d'Eugénie! c'est un cœur bien sec et bien froid; je l'ai toujours dit.
— Ah ! ma bonne amie, répondit luadame Guérin, il peut .avoir des affaires bien pressantes.
— Madame, il pouvait... il devait s'arrêter devant notre porte.
— C'est vrai, dit madame Giiérin.
— Maudit soit le jour, contimia madame d'Arneuse, où il est venu ici ; car depuis ce temps combien de malheurs nous sont arrivés ! voyez comme Eugénie est pâle... Tu souffres, ma chère enfant!... L air est trop vif... Rosalie, fermez les croisées... Et toi, ma bonne petite, viens ici. à côté de moi.
Eugénie vint appuyer sa tête contre le sein de sa mère et versa on torrent de larmes.
— C'est une crise nerveuse, dit madame Guérin; vile, de la fleur d'oranger, vite, Rosalie, dépccliez-viuts...
Lorsque la femme de chambre apporta le sucre, Eugénie, sans rien dire, rcfu^^a, par un mouvement de. main, de prendre la cuiller : <•!, se tournant lentement vers sa grand'mere, sa mère et Rosalie, elle les efiraya par l'expression de douleur (|u'ou lut sur son visage; puis, gardant le silence, elle resta dans une morne tranquillité.
Depuis cette matinée sa santé parut s'altérer chaque jour davanUige.
On la vit au salon, car pour elle il était riche en souvenirs. Elle y vnyuit Landon dans tous les objets qu'il avait en quelque sorte marqués au sceau de sa prédilection : Horace, ayant ses manies comme la plupart des hommes, aimait singulièrement à lourmen(er quelque chose entre ses doigts en parlant; il venait presque toujours s'asseoir auprès de la chiffonnière d'Eugénie pour s'emparer d'une paire de ciseaux avec laquelle il jouait pendant des heures entières : ces ciseaux devinrent l'objet d'un culte. Eugénie ne permit plus à personne d'y toucher : elle usa de mille petites ruses pour les dérober aux yeux de madame Guérin et de sa mère. Le piauo. qu'Horace ouvrait souvent, lui retraçait plus vivement encore le dieu de sou taux : a'ea écoulait-il pas iadis les accords avec une mélmcatie atr-
tentive? La pauvre fdle ignorait les terribles souvenirs que réveillait en lui la moindre mélodie. Eulin, mille fois par jour, en voyant la porte du salon, elle tressaillit en se disant : — Combien de fois il en a franchi le seuil, combien de fois il m'esi apparu comme une étoile dans la nuit! Elle lr;iça sur la chaise qu'elle donnait lonjours à Landon une luarqne visible pour ^es yeux seuls, et celle cliaise sacrée devint ])our elli' une sainte relique. Eu regardant le salon, elle se disait : — 11 le remplissait naguère de sa présence; sa voix y résoimait; il s'y promcnail!
Rien plus, Eugénie, en parlant, s'efforça de prendre les expressions favorites d'Horace, ses gestes, ses manières, ses attiiudes ; mille fois heureuse quand, après avoir retrouve une de ses phrases, un son de voix, elle croyait Pentendre lui-même; mais ces jeux terribles n'amenaient jamais qu'une plus cruelle certitude de sa perle. ("elle pensée C(mstante finit par fatiguer son cerveau. Elle resta des heures euiières dans une effrayante immobilité, réunissant toutes les forces de son imagination pour revoir la figure de Landon : alors ses cheveux d'or paie ombrageant son visage, ses yeux qni, malgré leur candeur, semblaient ceux d'une prophétesse écoulant l'avenir ou saisissant une vision du passé, ses lèvres, dont la pâleur annonçait qu'elles ne s'ouvraient qu'aux soupirs de la mélancolie, son altitude inclinée, tout révélait un ange mécontent du séjour de la terre ; elle semblait contempler l;i toiube avec ivresse et la voir comme un second berceau. Son sourire élait aussi rare que les beaux jours en hiver : encore avait-il une telle expression, qu'on le voyait avec peine errer sur ses lèvres décolorées, semblable aux dernières lueurs du crépuscule.
Le nom d'Horace ne passa jamais de son cœur sur ses lèvres, et qiuiud on prononçait ce nom chéri, détournant la lêic avec adresse, elle dérobait sa vivo rougeur aux yeux de ses deux mères, exagérant ainsi la pudeur et les soins délicats des jeunes filles pour leur premier amour.
Eugénie ne ressentit pas d'abord tous les chagrins de l'amour ;'i la fois, elle y eilt succond)é ; mais ils vinrent insensiblement. Elle n'avait d'abord souhaité que devoir llorace. Cette simple prière, ce premier désir d'un amour naissant ayant été exaucé, heureuse, elle n'avait jamais porté les yeux plus loin. N'était-elle pas en droit d'accuser le sort et de le trouver bien rigoureux de lui avoir enlevé ce modeste bonheur? Mais elle soulfritbieu davantage en raisonnant son amour. Elevée dans une extrême rigidité de principes, elle regarda sa passion comme un crime aussitôt qu'elle perdit l'espoir d'épouser Landon. Cet amour étail le seul qu'elle devait éprouver dans sa vie ; or, si, comme lout le faisait présumer, elle se mariait un jour, quel sentiment apporieraii-elle à un mari? Ne le Iromperait-elle pas toujours en lui proiiietlant un cœur qui appartiendrait tout eniier à un autre? Alors sa rêverie élait pleine d'amertume. Venaient ensuite des délicatesses de seiitimenl qui ne pouvaient être comprises que par sympathie et qui la lourmenlaient sans cesse. Les femmes, par la tendance des lois, sont des créatures sacrifiées. Un homme qni aime a mille moyens de prouver son amour, de franchir les distances, de renverser les obslacles, de vaincre les répugnauces; il commande l'amour par l'iib-tination, par le dévouement, par la paiience. Une femme, une fille, qui aiment et ne sont pas aimées, sont eiiehainées; libres, elles triompheraient; garrottées parles mœurs, elles n'ont plus qu'à s'en velopper dans leur amour et à mourir eu silence! Telles étaient ses méditations, et son mal étendait sourdement ses ravages.
Ces tristes ])ensées devinrent de jour en jour plus fixes dans son âme et lui emportèrent par degrés sa force et sa raison. Taniôt elle voulait entendre beaucoup de bruit et se mettait à la fenêtre pour voir passer les voitures; plus souvent elle désirait la solitude, et, restant le soir dans le jardin, elle consultait le ciel en se demandant : — Où est-il maintenant? Ainsi livrée à une passion funeste, ses jours se passèrent avec rapidité en emportant sa santé, autrefois si florissante. (Juekines semaines s'écoulèrent d'abord sans que les symptômes du mal se découvrissent et devinssent alarmants; il eût fallu une attention soutenue pour s'apercevoir de sa langueur.
Ainsi cette jeune fille, accoutumée à garder le silence, ne parut pas sortir de son mainlien habituel.
fÀ'peudaui clli' rnaiiqMa bientôt d'appélit. Sa mère la reprit quelquefois, assez s(i\ei(iu( lit encore, de ce qu'elle répondait rarement juste aux queNlimis qu on lui adressait. Quand elle essayait de marcher, elle semblait viudoir se ranimer. Tout devint peiiu; pour elle; enfin de jour en jour tout prit à ses yeux une teinte de plus en plus indistincte, et la nature se couvrit pour elle d'un voile funèbre.
Le jour où sa mère s'aperçut qu'après avoir lu iin livre tout haut Eiigiiiiie n'en avait rien reienu, elle rr(''iiiit d'iii(|iii('lude et s'alarma d'auuint plus, qu'Eugénie s'élautcon^taimiient appliquée à lui cacher sa maladie, elle eu recueillit avec soin les symiilômes qu'elle avait négligés d'abord; et vus en masse ils lui parurent effrayants.
Alors madame d'Arneuse, par suite de cette exagération qni lui faisait dépasser en lout les limites du vrai, vit Eugénie beaucoup plus mal qu'elle n'était.
— Grand Dieu! disait-elle un soir à madame Guérin, serions-nous iouc eotKLiraïKÎes ii perdre Eugénie... uoire seule consolation., ua
JANE L\ PALE
enfant si charmant, qui ne nous a causé d'autre chagrin que celui de sa maladie. Et de quoi soiiflVf-i-olli'? qu"a-I-elle?
— Tu ne veux pas me eioiic, répondit la grand'nière, quand ji- te dis que la fille aime M. Landon.
— C'est bien aujourd'hui, s'écria madame d'Arneuse, que l'on meurt d'amour !
— Telle est pourtant la seule cause de la maladie d'Eugénie.
— Vous vous êtes mis celte idée dans la lèie. reprit madame d'Arneuse, et vous y rapportez tout avec une ténacité inroucevahle. Bla fille n'aime pas, elle ne peut pas, elle ne doit pas aimer sans l'aveu de sa mère.
— Allons, ma honne amie, dit madame Guériii avec donneur, ne nous fichons pas. Nous nous accordons à di'plorer le dépérissement de noire lille, mais nous pouvons bien penser dill'éremmeni sur la cause de son mal.
— La cause, répondit madame d'Aineuse, est sa malheureuse chute dans la rivière, et si j'ai le mallieiir de perdre cet enlant-là, je ne me pardonnerai jamais mes torts.
— Allons, s'écria madame (ùiérin, ne vas-tu pas te faire du mal.' Tu me désoles, vniment ; sois ir:in(piille. nous soignerons si bien Eugénie, qu'elle recouvrera la sai.té, surtout si M. Landon revient.
— An nom de Dieu, ma(l:ime, ne me parlez jamais de cet hommelà I s'écria madame d'Arneuse. Eugénie raimàt-elle, il ne serait jamais mon gendre.
Pour la première fois la mère et la (ille étaient d'opinions différentes sans que madame tinérin sacriliàt sou scnlimenl à celui de madame d'Arneuse; aussi leurs soins, quoique coiieenlrés sur Eugénie, se ressentaient de la diflérence de leurs façons de voir. .Iladame d'Arneuse, voyant les sympiômes devenir pins alarmants, ne douta plus que sa fille ne fût en proie à une maladie sérieuse et appela des médecins; alors sa sollicitude, qui ne pouvait pis s'élever an-dessus des soins matériels, tourmenta la pauvre malade en lui imposant la siriclee\éculion des ordonnances; tandis que madame Uuérin, cherchant à guérir l'àme, tenait à Eugénie de consolants discours, et sans vouloir deviner son si'crei excitait son espoir en lui racontant une foule d'aneediiles ainliuies à sa position et dont le déuoiinient était tonjonrs heureux. Eugénie portait alors à ses lèvres la main de sa grand'nière, elle l'ombra.-: ail el préférait sa présence à celle de madame d'Arneuse.
Celle-ci, croyant sa lille à tonte extrémité, en lit une espèce di' dieu dans la maison; son despotisme devint encore plus exigeani quand il s'exerça eu faveur d'Eugénie : il fallait respecter les volonté ; de mademoiselle et imiter madame d'Arneuse dans Texagéralion de sa douleur, (l'élail se montrer indilTéreul (pie diî ne passe tordre les bras en apprenant (prEiigc'iiie av.il passé une mauvaise nuit. Bienlôt l'aspect même du salon où Landon élail toujours pré.scnl pour Eugénie lui causa une éniolion trop forte, et elle se résigna à rester dans son appai'ienu'ut. Sa mère, désolée, lui prodigua tous les secours, épia toutes ses actions; mais rien ne put lui faire découvrir la cause d'un mal vainement étudii^ par les médecins.
Quand ou demand.iit à Eugénie quelles étaient ses souffrances, elle répondait, en lâchant de donner quel(|ue animation à sou regard, qu'elle neressonlail aucun mal, mais qu'elle étail fi^ible.
Ses joues, naguère si fraiilu-s, étaient déjà d'une extrême pâleur, ses jambes pouvaient à peine la soutenir, el lorsqu'elle voulait marcher, sa mère el Rosalie étaient forcées de lui prêter le ser<mrs de leurs bras. Un matin d'été que le ciel sans nuages brillait d'un éclat inaccoutumé, Eugénie descendait au jardin. En passant devanl le salon, elle voulut y entrer pour revoir son piano, par une de ces fantaisies particulières aux malades en langueur. Soudain Rosalie s'élança pour lui éviter la fatigue d'ouvrir le piano. La femme de chambre avait déjà saisi la clef; mais Eugénie, semblable à Blanche de Castille qui força son enfant à rendre le lait qu'une dame de la cour lui avait fait prendre, courut par un mouvement convulsif, prévint Rosalie, essaya avec l'air du dépit la clef qu'elle avait déjà profanée, et avant de s'asseoir elle l'embrassa pour se justifier. A cette action qui parut insensée, parce ([U on en ignorait le motif, madame d'Arneuse regarda Rosalie en pleurant, et la Langudocuiine rc iinia la tète connue pour dire : — Mademoiselle est bien mal! Eugénie essaya déjouer, ses doigts trop faibles ne firent qu'elfleurer les touches; alors elle l'ondiieu larmes, promena ses yeux sur le salon, sembla lui dire un dernier adieu, eldès lors elle n'y rentra plus. Le mal étail à son comble : elle muuiuil.
Après avoir clé témoin de cette scène, Rosalie rentra dans la salle à manger, s'assit siu' uiu' chaise et pleura ; puis, regardant Marianne, elle s'écria : — Pauvre mademoiselle ! elle n'a plus longtemps à vivre. Est-ce malheureux que des êtres aussi bous s'en aillent de la terre ! En vérité, le ciel en est peut-être jaloux. (,ln'est-ce que nous faisons.
non- antres, ici-bas?... 11 vaudrait mieux que l'une de nous La
vieille Marianne, qui était en ce moment occupée à ranger la salle. se retourna vivement en eniendanl ces mots, et le regard (pi'elle lança à Rosalie marquait un tel attachement à la vie, que la femme de chambre re^la nuieiie : — Il vamlrait mieux, reprit aigrement la vieille cuisinière, que per.soune ne mourùi !... Elle est donc bien malade? ajoula-l-elleen se radoucissant. — Hélas' le remède n'esl pas facile à administrer, répondit Rosalie; il me parait cerlaiu ((ue mademoiselle se meurt d'amoni- pour M. Landon, et c'est moi qui suis la cause de tout cela, pnisipiejc lui disais toujoiu-s qu'elle l'épouserait. A ces mots, elle fondit eu larmes, et ajouta : M. Landon est parti, et je n'ai même pas vu Ndiel, d;: manière que je ne sais pas ce qui se passe ; mais sou départ a éié déterminé, j'en suis silre, par la lettre de mademoiselle. — Une lettre! s'écria Marianne, que mademoiselle écrirait à un jeinie honnue? — Ceitiineinenl, puisque c'est moi qui ai porté la lettre. — Eh bien, re|ir;t la cni^iniere, il faut faire revenir M. Landon en écrivain à M. Nikel. Je sais écrire, moi ! mais vous mn dicterez.
Rovalie accueillit avec joie celle idée, el les deux btinnes employèrent toute la soirée à écrire au valet de chambre la lettre suivante ■
LeUre de Rosalie à Nikcl.
* Monsieur Nikel, je suis bien chagrine de ne plus vous voir, et je voudrais bien savoir si vous reviendrez ; car voici déjà deux jeiini^s gens qui me demandent en mariage ; cependani je n'ai guère le cœur à me marier; car, outre le chagrin de votre absence, je pleure tous les jours en voyant l'étal dése-péré de mademoiselle Eugénie, qui se nieiirt, on ne sait do quoi. Les médecins de ces pays-ci n'y connaissent rien el disent que c'est la poitrine qui esl malade; mais moi je sais que la maladie de langueur de mademoiselle n'a commencé que le jour qu'elle a été à Cassan; aussi beaucoup de gens disent-ils qu'elle aura attrapé une fraîcheur dans le parc ; moi qui garde quelquefois mademoiselle quand madame est liop fatiguée, je ne crois pas que ce soil une fraîcheur, parce qu'elle a les yeu\ si renfoncés et si brillanls, que l'ou voit bien ((ue c'est plutôt quelipie feu qui la mine sourdement. Ses doigts sont maigres, ses joues pâles, et son i'Ius grand plaisir est de tourmenter ses ciseaux dans ses doigts, comme le faisait votre maître. Si vous pouviez l'envisager une minute, vous ne la reconnaîtriez presque plus. C'est bien dommage que les belles personnes soient toujours celles qui meurent! Je souhaite, monsieur Nikel, que vous conserviez toujours voire bonne santé, et que vous ne m'oubliiez pas à Paris, car je pense toujours bien à vous. « Rosalie lir.ANDVAiAis. »
Le jour où Rosalie mit cette lettre à la poste, l'état de la pauvre Eugénie empira sensiblement, et la fièvre à laquelle elle éiait en proie depuis longleinps prit un caractère plus grave : il s'y nièla un délire effrayant. Rosalie était la gardienne de sa jeune maîtresse, car en ce monient les deux dames étaient à dîner. Touie la journée il avait fait une grande chaleur, quoique le soleil eût été couvert par dos nuages. La fenêtre de rappartemenl était ouverte, et le plugrand silence régnait. Le ciel avait celte couleur terne qui assombrit toutes les pensées. Eugénie semblait reposer. Sa tête charmante conservait, an milieu de ia couleur du linge, une blancheur plus douce et déjà semblable à celle de la mort. Ses beaux yeux semblaient fermés par un sommeil paisible, et ses longues paupières, jointes à ses sourcils, dessinaient sur ses jcuies deux larges cercles noirs. Sa belle chevelure, rangée à la vierge, élail divisée en bandeaux, et son immobilité lui donnait l'apparence d'une sainte exposée à l'adoration des fidèles. Ses mains étaient jointes; de ses lèvres pâles etentr'ouvertes s'exhalait, par intervalles inégaux, un souffle pur que Rosalie écoutait avec angoisse. Tout à coup la jeune fille se leva comme en sursaut, el s'écria : T'aimera-t-elle pinsquc moi?... Oh! reviens, c'est la seule faveur que je désire... Que je te voie! et je meurs heureuse!... heureuse mille fois!...
Rosalie, elfiayée, descendit en appelant madame d'Arneuse, qui apaisa sa fille tt la veilla ju-iiu'an malin, craignant à chaque instant
JANE LA PALE
' que celle nuit ne fût la dernière. Aussitôt que Nikc\ reçut la Unire de Rosalie, il s'empressa de la faire lire à smi niaitre. Uepuis sou retour à Pari*, Lamlon avait été poursuivi par le so\ivonir d'tiigoiiie: une voix intérieure lui reprochait sa conduite envers elle, et souvent il noble et touchante figure de la jeune lille lui était apparue au nii- )ien du fracas des événements politiques. Obligé, malgré son insouciance, de prendre soin de son avenir politique comme de sa foi tune, Horace fut forcé de reparaître dans le monde, où il cherihait ,i s'étourdir en se plongeant dans les plaisirs et dans les fêtes, lorsque la lettre écrite .^ Nikil vint réveiller les pensées qui coinbatlaienl au fond de son cœur pour mademoiselle d'Arneuse. Si son amour-propre était occupé de l'effet produit par son absence, son creur fut vivenieni ému eu apprenant combien il était aimé. La lettre tremlila longtemps dans ses mains, et alors une nouvelle lutte s'éleva dans sou àme. Rien n'en donnera mieux l'idée que la lettre qu'il écrivit à sou tuteur, après avoir flotté pendant quelque temps dans la plus cruelle incertitude.
Lettre de Landon à M. Cuérard, à Neuilly.
« Mon digne ami. l'habitude que j'ai contractée, et qui me sera toujours chère, de vous considter dans les situations délicates de la vie, nie fait recourir à vous en ce moment. Vous connaissez mon caractère et ce que vous avez appelé la {uria Oraziana. Votre âge, Totre expérience des hommes et des choses, vous mettent à même de prononcer. Voici les faits; jugez en souverain, sans appel- .Ma passion pour Jane Smithson, la seule fennne an monde que je puisse aimer, est née pour ainsi dire sous vos yeux; vous savez donc mieux que moi-même si un cœur comme le mien peut s'ouvrir à un autre amiiiir.
« La trahison de celle fille trop aimée me laisse sans avenir, sans espoir de bonheur. J'avais, conmie je le dis souvent, hasardé toute ma cargaison de bonheur sur ce vaisseau Irapile, et le naufrage a été complet; apiès mou désastre, j'ai été me confiner dans un village, ne voulant plus voir les hommes, et résolu .à ne plus vivre que dans le passé. Dans ce village s'est rencontré une jeune lille que l'on peut dite belle, même après aviiir coimu Jane : une jeune lille que j'aimais à voir, mais qui ne m'a jamais inspiré qu'un intérêt purement fraternel. Je puis marcher toute ma vie à ses côtés sans attendre d'elle de grandes joies ni de grandes douleurs. Cependant, connue je wux garaer toujours à Jane, bien que je la méprise, une place dans mon cœur, après m'êlre imprudemincnl avancé, j'ai saisi tout à coup une occasion que m'a présiutée la jeune fille pour faire nue prompte retraite, itnaginant qu'elle aurait bientôt perdu tout souvenir de moi.
« Je me suis tronqié; cette jeinie enfant se meurt d'amour pour moi, j'en ai la preuve. Sans doute, mon digne ami, vous rirez de voir votre élève se vanter d'exciter une passion semblable, et adressée à tout autre qu'à vous, celte lettre paraîtrait dictée par fatinté.
« Il n'en est rien, je vous assure ; vous me comiaissez depuis assez longtemps pour pcuser que je n'avance pas à la légère uik^ telle assertion. Ainsi vous comprenez ce que ma position a d'cmbana-sant. Eugénie d'Arneuse possède tout ce qu'on doit attendre d'une leninie, douceur, amour, soins délicats; elle est charmante : mais que lui apporterais-je en retour? un cœur flétri par les tourments d'un autre amour, car le souvenir de Jane vivra toujours en moi. Que faire?... l'humanilé ordonne d'épouser Eugénie, et la délicatesse semble me le défendre !... i^onseillez-moi, vous qui vivez loin du monde cl qui le .«ODDaissez bien. »
Qoelques jours après, Jl. Landon reçut la lettre suivante :
Lettre de M. Guérard à Horace Landon.
€ Mon jeune ami, je vons ai répété souvent qu'il y a en vous une «'nergic qui peut vous conduire au bien connue au mal, mais qui ne vous permettra jamais de vons ariéter dans la voie boinie ou inau- ■vai>e où vous vous serez eng.igé. Mettez-vous donc proinpleinent à l'abri de \o> propres égaremeuts. J'aperçois pour vons un port a|)rès l'orage. Si la jeune fille dont vous me parlez est telle que vous me la peignez, hàtez-vous de vous réfugier au|)rès d'elle. L'amour est bien souvent venu de l'habitude, cioyez-moi ; vous ne tarderez pas à aimer uiie femme dont vous me faites un portrait si flatteur, consnllezvoMs. Cependant , avant voire mariage, examinez soigneusement votre cœur et sachez si dan, vos sentiments pour miss Smithson. le mépris l'emporle sur l'amour. S'il n'en est pas ainsi, racontez Cd'li-ment votre histoire à mademoiselle d'Arneuse; qu'elle CODnai>^ bien le cœur sur lequel elle doit reposer. Si malgré ces coutideace, elle vous aime encore assez pour vous livrer sa vie, je ne voi> pa-. que vous puissiez cire malheureux avec elle. Croyez-eu Votre vicd an.i, et décidez-vous prouipiemeut. Adieu. >
Cependaul la pauvre Eugénie dépérissait de jour en jour. En proie
h une douleur croissante, madame Guérin et madame d'Arneuse ne quiitaient plus le chevet de leur enl'aiil chéri, et, par une fatalité dont les exemples sont couimuns, elles découvraient alors toutes ses perfections ; mais à cette heure elles la voyaient langnissamment couchée sur un lit de misère, et leur espérance était comblée lorsque Eugénie levait sur elles des yeux lernes qui semblaient ne plus rien voir. Si, par hasard, elle souriait aux tendres soins doni elle était l'objet, il s'élevail alors dans sa chambre nue joie qui ei1l fait frémir un étranger; enfin elle était arrivée à un tel degré de faiblesse, que le moindre bruit lui causait une douleur afl'reuse; et telle était l'intérêt qu'elle avait inspiré dans le village, que les paysans avaient d'eux-mêmes étendu de la paille devant la maison et (pi'ils mettaient un jeune enfant en sentinelle pour prévenir les postillons de ne pas agiter leur fouet en passant sous les fenêtres de la jeune malade. Enfin une désolation silencieuse régnait dans toute la maison.
Un soir, à l'heure où le calme de ralmospbère, les premières om' bres de la nuit, les derniers parfums des tieurs, la fraiclieur de la rosée, donnent tant de charmes à la campagne, la pauvre Eugénie, allirée par la vague ressemblance de ce déclin d'un beau jour avec le déclin de sa vie, rassembla ses forces pour se lever, et, jetant un triste regard sur sa chambre en désordre, dans laquelle se déployait un luxe tout médicinal, dit à voix basse : — Cet air me pèse, Rosalie, je veux sortir; je sens que j'en aurai la force.
En effet, elle parvint, après de longs efforts, à se tenir debout, et quand elle fut dans les bras de Rosalie, elle lui dit à l'oreille : — Je veux m'éteindre comme le soleil au milieu des champs... en pliin air! Heureusement la femme de chambre seule entendit, elle détourna la tête et pleura, — Rosalie, ajouia-t-elle, comme il peut faire froid dans le jardin, donnez-moi C(^tte robe que j'avais le jour où nous allâmes à Cassan avec M. Landon.
A ce mot elle s'appuya plus fortement sur Rosalie, ses yeux jetèrent un feu passager, une vive rougeur colora ses joues... Ce nom chéri sortait de sa bouche pour la première fois, et il lui semblait que sa voix allait trahir le secret de son cœur.
Eugénie en ce moment semblait éprouver ce soulagement que la plupart des malades prennent pour un rétablissement complet, et qui n'est que le dernier degré de l'épuisement et l'avanteonreur de la mort. On a remarqué dans les hôpitaux que les phthisiques meurent pour la plupart le lendemain du jour où ils ont deuiandé leur sortie. Eugénie marcha, elle voulut descendre au salon ; mais quand elle fut assise sur la chaise où Landon avait coutume de s'asseoir et qu'elle regarda tour à tour le piano, les fenêtres, et qu'on ouvrit la porte, elle ressentit tout à coup une si forte émolion, qu'il lui sembla que les derniers liens qui retenaient son àme venaient de se briser, et elle se dit : — Voici mon dernier soir!... Alors elle lui demanda, avec le despotisme des malades, à être transportée au bosquet où le secret de son amour lui avait échappé, et elle voulut s'asseoir, malgré les siq)plicatiiins de sa mère, à celle même place où elle avait regardé avec lui celle étoile à laquelle elle s'était si souvent comparée.
Elle contempla les cieux, et, voyant la même planète briller d'un éclat vif et pur : — Nous ne nous ressemblons plus! lui dit-elle: que je serais heureuse si mon àme s'envolait vers toi; car il t'a regardée un instant avec plaisir. Mais la lune a reparu et lu as pâli devant elle. Ou la crut folle, surtout quand elle exigea qu'on la laissât dans la plus profonde solitude. Le crépuscule favorisa le rêve qu'elle appelait, la campagne était à peine éclairée, un silence solennel régnait, et la lune ne se montrait pas encore à Eugénie, qui put admirer son étoile chérie qu'aucun astre rival n'éclipsait encore. Après un recueillement extatique, la jeune fille crut entendre la voix de son bienaimé, et s'abaudonnant aux délices de sa vision, elle se livra tout entière à l'inuocente joie d'avouer sa passion à la face du ciel et de tirer du fond de son cœur l'image qu'il renfermait pour l'admirer eu toute liberté.
— Je crois être pure, se disait-elle, et je n'ai pas une pensée qui ne soit pleine de Un. Oui, c'est peut-être une consolation d'avoir vécn toute sa vie en un moment et de descendre au tond)eau comme les vierges du ciel ! Oue celle soirée est douce! 0 nature! qtie lu es belle encore ! Pourtant il n'est pas là. En murmurant ces plaintes, sa paride était plutôt un souflle harmonieux qu'une voix. Insensiblement elle s'abîma dans sa rêverie, cl toutes les forces de son àme se concentrèrent dans le désir qui les brisait en les exaltant sans cesse.
Le jardin n'était plus éclairé que par les dernières lueurs du crépuscule, et Eugénie, levant les yeux au ciel pour cunlenipler son étoile, parvint an dernier degré de l'extase. Elle se sentit rendue à la santé par l'eflet de cette puissance que donnent nue méditation et une volonté forte aux intelligences en qui la foi domine le jugement. Elle vil de ses yeux Horace tel qu'il lui était apparu lors de sa première visite ; ses cheveux bouclés paraissaient au-dessus de son front comme une flamme céleste; il lui souriait, et dans ses traits brillait tout l'amour qu'elle désirait lui inspirer. Eugénie retenait son haleine, de peur qu'un souffle ne rompit le charme de celte vision. Toutà coup le feuillage du bosquet s'agita, et ^ugénie s'écria : — Le voici! le voici!
Madame d'Arneuse, madame Guérin et Rosalie, cachées à quelques
JANE LA PALE
pas, épiaienl la jeune fille ; à son faiblo cri. elles parurent aussitôt el la tioiivpiTiit évanonie dans les bras de Laiidiui. Sa lèle reposait sur le sein d Horace, et celte pâle figure, au luilicii d'une forêl de cheveux épars, ressenililait à une slalue de mai bre blanc concliée parmi les fcuilks de l'aulonine. Les yeux noirs de madame d'Aineuse loiidioyerunt l.andon, à <iui elle arracha sa lille. — Vous lui avez donné la niori! s'écria- telle. El elle disparut, suivie de la reinine de chambre.
Landon accompagna avec inquielude madame Giidrin, qui, par nn pesle amical, cbercbait à pallier le repioelie lrai,'iqiie de sa fille; elle emnioiia le jeune homme an salon, et là elle lui raconta la maladie de sa petite-lille, làcbinil de lui peindre adroitement l'amour dont elle supposait qu'Eugénie était victime. Landon paraissait à la vieille grand luére le ineillenr médecin d Eugénie ; aussi essaya-t-elle de le mclire dans la nécessité de s'expliquer, car elle avait assez de (inesse pour deviner que son retour inopiné donnait quelque espérance; et pour êlre li première à connaître ses secrets sentiments, confiance dont les grand'méres sont jalouses, elle termina en lui disant : — Hélas ! monsieur, je suis restée seule votre protectrice, car vous avez inspiré à ma fille une répugnance que j'ai vainrmenl combattue.
Landon écouta ce long discours en admirant la chaste (iorté de celte jeune fille, qui avait eu le courage de garder le secret de son amiiiir, et il s'applaudit de sa résolution en découvrant de si nobles perfections dans la femme qu'il voulait épouser. Colorant alors son absence par une fable, il remercia madame Gucrin et lui dit : — Votre bienveillance me sera d'autant plus précieuse, madame, qu'elle m'aidera sans doute à vaincre les obstacles que l'éloignemcnt de madame d'.\rneuse pour moi pourrait opposer à un dessein que je me trouve heureux de vous confier. En demandant par votre inlerinédiaire la main de voire petite-fille, je verrai peut-être ma proposition favorablement accueillie.
— MiHisieur, répondit madame Gnérin en cachant avec peine sa joie, vous sentez que je n'ai aucun droit à disposer de ma pelilelille; mais, dit-elle en lui lançant un sonriie plein de grâce, je puis vous pioi.iiiire mes soins et vous donner beaucoup d'e.spoir. —Madame, repartit Horace en lui baisant la main, j'ose vous regarder dès ce soir Cdinme ma tnère.
Et il se retira, laissant madame Guérin livrée à une joie qui la suffoquait.
En effet, nn secret élait la chose la plus lourde que la bonne dame ptjl pnrier, elle ne lardaitjamiis de s'en débarrasser; elle monta donc bien vite à l'appartement de sa petite-fille, où elle trouva madame d'Arnense déclamant contre Horace. - Il est venu chez moi, disaitelle, de la uiaoière la pins indécente. N'a-t-il pas failli causer la mort de ma chère fille par la peur qu il lui a faite .' N'est-ce pas, ma bonne petite'? ajouta i-elle en se tournant vers Eugénie. Je suis sûre que tu le sens fort mal.
Eugénie laissa échapper un léger sourire, que madame Guérin n'interpréta pas de la même façon que madame d'Arneuse.
— Va, coniinna cette dernière, je te promets que ma porte lui sera fermée, cnmine à l'auteur de tous nos maux, el nous ne le reverrons plus, j'espère.
Madame Guérin, tout étonnée de cette sortie, ne savait plus si elle «levait annoncer sa nouvelle; néanmoins, après plusieurs signes faits .Pcrètcment à sa fille, elle parvint à l'enimeuer au salon, où elle lui âécoiivrit le brillant avenir qni se préparait pour Eugénie. — Comment 1 s'écria madame d'Arneuse, M. Landon ne pouvait-il pas m'inslruire la première de ses intentions? Il me semble que c'est à une mère... — Aussi, ma chère amie, comple-t-il bien t'en parler. Vas-lu l'offenser d'une confidence ! — Quand il m'aura fait sa demand^ madame, je verrai ce qu'il sera convenable de répondre. Eugénie n'est guère éprise de lui, el d'ailleurs la pauvre enfant n'est pas dans un état qui permetle de lui parler de mariage. — Ces sortes de conversalions, répliqua la grand'mère, n'ont jamais retardé la convalescence d'une jeune personne. — M. Horace est fort riclie, dit madame d'Arneuse.— H est très-aimable, ajouta madame Guérin.
Madame d'Arneuse ne répondant pas, la grand'mère hasarda en faveur de son protégé un éloge que sa fille écouia sans donner aucune marque de répugnance, et la couversalion continua. Alors, soit que mi'dame d'Arnense eût entrevu le riilicule deses prétentions personnelles, soit que son dépit disparût devant fidée de marier Eiig nie aussi avantageusement et de recouvrer ainsi elle-même la liberié et l'opulence. Landon redevint sou héros. Elle l'adopla snrle-clianip et se mit avec une singulière vivacité d'imagination à régler d'avance l'avenir de ses enfants : ils passeraient leur vie tantôt à la ville et lanlôt à la campagne; Eugénie, peu faite à diriger une grande maison, à faire les honneurs d'un salon, à recevoir dignement, laisserait tous ces soins à sa mère ; et madame d'Arneuse, regardant Horace comme nn sujet de plus dans son empire, s'admira, guidant ces deux enfants à travers les défilés de la vie, dominant toutes leurs pensées et se faisant l'àme de toutes leurs actions; elle mènerait encore une existence selon ses goûts, elle reparaîtrait dans le grand monde entourée do brillant prestige de la richesse et protégeant son gendre de l'éclat de son nom. Cette union était convenable : dans sa positioa
c'était un bonheur ; enfin la tèle lui tourna au point que, regardant l'accomidissement deses désirs comme infaillible, elle monta précipitamment chez sa fille, renvoya d'un air mystérieux la femme de chambre, et, s'asseyant au chevet du lit de la malade :
— Ma chère enfant, dit-elle d'une voix qu'elle tâcha de rendre bien douce, comment te sens-tu'' — Oh ! bien mieux, ma mère; maintenant je suis sûre de guérir, répondit Eugénie, surinise de l'air diplomatique qui régnait sur la figure de sa mère. — Alors, ma petite geniille, continua madame d'Arneuse en essayant de donner à ses traits rigides un air folâtre qui leur était eniièVement anii|iathique, j'ai à t'eiilretenir d'une affiire très-importante. Ecoute-moi bien : je t'ai élevée de manière à laisser ton cœur dans une indifférence précieuse pour les jeunes personnes, comme lu le sauras un jour (ici elle leva les yeux au ciel), el je crois, ma bonne petite, avoir complètement réussi.
Eugénie rougit.
— il s'agit à'un marhgepour toi. Je viens te constilter; car je ne veux pas, comme font dans ce cas tant de mères, l'imposer mes volontés. J'ai toujours été bien douce envers toi, el tu pourras choisir ton mari en toute liberté, je l'assure. Nous avons jeté les yeux sur un jeime homme; tu nous diras ce que lu en penses. — Oh ; ma mère, s'écria Eugénie en proie à ime terrible angoisse, comm iil pnis-je songer auinariage dans l'état où je suis .' Songez (jue je n'ai aucune expérii'iice. — Comment, Eugénie, vous avez de la répugnance pour le mariage ? Vous croyez-vous assez belle et as?ez riche pour trouver des prétendus tous les jours'.' Vous êtes jeune, lâchez de fêtre longtemps. Quant à votre ignorance, soyez sûre que mes conseils ne vous manqueront jamais. — Ma chère maman, dit Eugénie les larmes aux yeux, j'aime mieux rester toujours auprès de vous. — Nous ne nous séparerons pas, mon enfant. — Je n'ai pas encore dix-sept ans, — Comment, Eugénie, vous vous obstinez .i refuser un établissement honorable.' Au surplus, reprit madame d'Arneuse en jetant à sa lille nu regard dont la sévérité la fit frémir, c'est votre affaire, comme je vous l'ai dit; mais il me semble que M. Landon est... — M. Landon! s'écria la jeune fille en versant tout à coup un torrent de larmes et en tombant comme évanouie sur son lit. — J'en étais bien sûre, dit madame d'Arnense à madame Guérin. Vous voyez, madame I Avais-je raison de soutenir quelle le baissait .' — La pauvre petite, répondit la grand'mère étonnée, s'il lui était indifférent! — Ah! s'écria madame d'Arnense, elle s'y accoutumera. (!oinnieiit ai-je fait, moi .' El aussitôt qu'elle se portera mieux, nous verrons à...
Elle s'arrèla an bruit que fit Eugénie en se retournant. Madame d'Arnense regarda sa fille et la vit qui lui souriait à travers ses larmes. L'amour brillait dans les yeux de la jeune fille comme le soleil au milieu des nuages, et la joie unie à la pudeur avait coloré subitement son pâle visage. Palpitante et d'une voix troublée :
— Ma mère, dit-elle, ce ne sont pas des larmes de chagrin... il me sera doux de vous obéir si... — Aimeriez-vous M. Landon? demanda madame d'Arneuse déjà courroucée.
Eugénie baissa les yeux, rougit et garda le silpnce. — Comment! s'écria sa mère en lui lançant un regard l'iyie et sévère, connnent, Eugénie, vous aimiez M. Landon sans m'en avoir rien dit, sans me consulter ! Vous avez manqué de confiance en moi! vous connaissez bien peu mon cœur et vos devoirs ; mais c'est une chose affreuse 1... Je vous laisse, mademoiselle; vous vous marierez bien sans moi! — Que fais tu? s'écria madame Guérin; ne te f avais-je pas dit .'... Vastu gronder ta fille'.'... vois, elle se trouve mal!... Eugénie, ma petite, ce n'est rien, tu l'épouseras : il t'aime!...
A ce mot magique, Eugénie regarda sa grand'mère d'un air presque stupide; peu à peu le sourire rc|iariit sur ses traits, elle leva les yeux, et des larmes de bonheur sillonnèrent Icnlement ses joues. Elle aurait voulu se mettre à genoux et piier... Klle prit la main de sa grand'mère, la mil sur son cœur, qui battait avec violence; et alors madame d'Arneuse, qui avait cru devoir s'apaiser, se rapprocha du lit, regarda sa fille avec bouté et lui accorda son pardon. L'espérance et la joie s'étaient emparées de toutes ces âmes naguère en proie à l'ennui et à la tiistesse.
Si la marquise fut déterminée dans sa clémence par quelque réflexion d intérêt, ou si ce fut nn sacrifice fait au désir de rendre sa fille heureuse, c'est ce que nous regardons comme inutile d'examiner. Landon exerçait dans celle maison l'iiifluence du soleil sur la nature lorsqu'au mois de mars, dissipant de sombres masses de nuages, il fiit succéder l'azur le phis pur au manteau des orages. Eugénie s'abandonna joyeusement à l'amour, madame d'Arnense complota son avenir, mad.ime Guérin remercia Dieu du bonheur qu'il lui envoyait sur ses vieux jours, Itosalie se regarda comme la plus habile soubrette du royaume, el chacun, faisant mille projets, attendil le lendemain avec une vive impatience.
JANE I.\ PALE
Le lendemain M. Landon, persistant dans ses projets de mariuge. se préseuia et fut reçu avec un cérémonial extraordinaire : lorsqu'il entra, inadanie d'Arueuse, quittant à peine sa bergère, lui niontia d'un air solennel nue chaire qui se trouvait à côlé d'elle. Après quelques propos iusignilianis, Horace tii sa demande, et la future bellemère, avec un ton moitié familier, moitié hautain, lui répondit qu'elle n'apercevait aucun obstacle à cette union, et que. quand on aurait fait lonies les démarches que les gens comme il faut exigent en pareille occasion, ce serait à lui à obtenir le consentement de madame d'Ariieu?e.
— Vous sente/, monsieur, dit-elle, que je laisse ma fille parf;iitement libre... mais Eugénie est susceptible de s'attacher beaucoup; elle e^l d'une douceur d'ange ; elle est un peu musicienne ; je l'ai parfaitement élevée; elle peut devenir une femme brillante, et quoiqu'elle ne soit jamais sortie de Chambly, elle sera très-bien placée dans un salon : ayant été moi-même à la "cour autrefois, car... j'y fus présentée précisément en 89; j'ai eu soin de lui donner des manières distinguées... elle est tout à fait bien.
Aliirs elle trouva l'occasion de prononcer son propre éloge en ayant l'air de faire celui d'Eugénie.
l'renant un petit air d'autorité maternelle et de dignité familière, elle lendit la main à Landon, qui embrassa sa mère d'adoption avec cordialité. Madame d'Arneuse, fière de cette marque d'amour filial et le regardant comme de bon augure, essayait déji'i de faire sentir sa supériorité à son gendre; mais son masque de grandeur ne devait pas iiiiir longtemps. Dans le cours de la conversation, Landon annonça que, la noblesse ancienne reprenant ses titres en vertu de la charte que Louis XVIII venait d'octroyer, il était redevenu duc de Landon
— Comment, monsieur... vous seriez le chef de cette noble et illustre maison... qui...
Li joie lui coupa la parole et elle regarda son gendre avec respect. — J'imagine, madame, qu'une telle bagatelle vous importe fort peu, dit Uorace : quant à moi, noble ou plébéien, ce m'est tout un... — Ohl monsieur, je pense comme vous; une fois qu'on possède ce frêle avantage, on le méprise; c'est comme jadis notre pauvre Académie, tout le monde voulait eu être, et une fois admis on n'y mettait pas le pied; mais mademoiselle d'Arneuse, monsieur, ne fera pas rougir vos ancêtres... — .A,h I madame, je tiens si peu aux honneurs, ajouta Landon, que je me permettrai de vous cacher mes titres et charges ju-qu'à ce que je sache quelle conduite il convient de tenir dans la nouvelle situation politique où nous nous trouvons...
Ainsi Landon fut reçu chez madame d'Arneuse comme le fiancé d'Eugénie à la fin de l'été, et depuis l'hiver précédent la jeune fille l'adorait en secret. L'opulence, l'amour, la jeunesse, la beauté, s'unissaient enfin pour promettre à ces deux amants un long avenir de bonheur. Bientôt Eugénie, simplement mise et soutenue par sa grand'mère, entra au salon. Elle connaissait le nn^tère de cette entrevue, comme le prouvaient son maintien embarrassé et la rougeur de son visage; elle s'assit en silence, et sans oser même lever les yeux, après avoir adressé à Landon un timide salut. Celui-ci lui, avec un bonheur mêlé de peine, les preuves d'amour écrites sur le front d'Eugénie : elle était maigrie, ses doigts étaient effilés, ses joues un peu creuses, ses yeux renfoncés; mais tant d'amour ])erçait au milieu de ce ravage, que Landon ne trouva point pesant l'engagement qu'il venait de contracter; il tressaillit même en entendant parler Eugénie, dont la voix semblait avoir acquis une mélodie qui allait droit à 1 àme.
— Croiriez-vous, dit-elle, que vous m'avez fait peur hier?...
A ce moment elle pensa qu'il était là, qu'elle ne le perdrait plus, et, faiblissant sous le poids du bonheur, elle laissa échapper de douces larmes, qu'elle essaya vainement de cacher à Uorace, dont le cœur, ému d'un sentiment qui ressemblait beaucoup à l'amour, oublia peut-être pour un in:-tant l'image chérie de Jane : il regarda Eugénie, et cette fois elle se crut aimée : — Je me nourrirai donc en
faix de sa chère présence, se dit-elle... El la sereine expression de amour heureux vint animer ses traits.
Lorsque Landon se leva pour partir, elle le suivit des yeux comme une hirondelle suit le premier essor de ses petits, et longtemps elle écouta le bruit de ses pas. Elle contempla le salon, qui maintenant sembait revivre et se parer d'un lustre nouveau ; elle soupira doucement, regarda la chai>e qu'il venait de quitter, et se jeta dans le sein de sa mère, conni!.- pour donner cours à des sentimcnis qu'elle ne pouvait contenir. L'événement de la veille, loin d'abattre Eugénie, lui avait sur-le-champ donné de la vigueur; car dans ces sortes de maladies la sauté semble être aux ordres de l'àrae : la jeune fille était plus forte et la m.:irt avait fui.
— Allons. Eugénie, lui dit sa grand'mèie, te voilà heureuse! Ceci doit encore te faire plus chérir ta mère, s'il se peut, et suivre ses
bons avis... Que je suis contente! cela me rappelle mon jeune temps.,.
Et madame tïuérin se mit à fredonner. — Eugénie, reprit madame d'Arneuse avec gravité, j'ai bien des conseils à te donner pour la conduite que tu dois tenir dans la circonstance présente. — Ecoute bien ta mère, ma petite, dit madame Guérin, — Il faudra, continua madame d'Arneuse, t'appliquer à n'être ni trop froide ni trop empressée, et cependant témoigner de la joie, Uosalie l'habillera tous les jours; nous verrons à te parer de notre mieux... Surtout, ma fille, sois toujours occupée quand il sera ici; étudie-toi à ne jamais, dans la conversation, dire quelque chose de malséant, pèse bien tes
f)aroles, conserve un maintien modeste : cependant, mon enfant, orsque tu seras mariée, songe à lenir ton rang, car tu seras duchesse... — Duchesse!... s'écria madame Guérin. — Duchesse de Landon! répéta madame d'Arneuse avec emphase... Eh bien! Eugénie, tu ne parais pas contente?... qu'as-tu donc? — Tous les duchés du monde me sont fort indifférents, répondit-elle. — Veux-tu no plus vivre que pour l'amour? lui répliqua sa mère, ton mari a du mérite, mais la naissance a bien son prix; sache soutenir l'éclat d'uu pareil nom... et surtout ne manque pas ce mariage par d'aussi folles idées... Et voyez donc, dit-elle à madame Guérin, le malheur veut qu'elle soit malade et pide dans ce moment. — Dcpêclie-toi de reprendre les jolies couleurs, ajouta madame Guérin.
Enfin les deux mères s'efforcèrent de lui dicter la manière dont elle devait exprimer ses sentiments et les graduer comme les cres' cendû d'une sonate; elles oubliaient qu'à pareille époque de leur vie elles avaient trouvé dans leur cœur autre chose que les avis maternels. Ces recommandations ressemblaient beaucoup au Mémoire que l'on donna à Louis XV pour la tenue de son premier lit de justice : « Ici le roi froncera le sourcil, là le roi s'adoucira, plus bas le roi fera un signe de tête, plus loin le roi saluera. » Eugénie devait sourire à son entrée, sourire à sa sortie, sourire à chaque mol. Eugénie écoulait et riait dans son ca-ur, dont un seul balicmenl l'instruisait bien mieux que toutes ces leçons. Aimer n'est ni un art ni une science, c'est un instinct de l'ànie.
Dès ce jour le duc de Landon vint chez la marquise d'Arneuse avec l'assiduité d'un prétendu; les promenades, les parties de plaisir, firent de chaque jour un jour de (été. Dans celte douce intimité, Eugénie apprit que son amour pouvait encore s'accroître. Elle vit ainsi se découvrir par degrés toutes les nobles qualités qu'elle avait seulement entrevues dans Horace; puis elle se mil à étudier les goûts, les pensées, les sentiments de son ami, pour s'y conformer en toul : douce fut la peine et courte fut l'élude, car Eugénie avait si bien identifié son àme à celle de son bien-aimé, qu'elle ne pouvait plus exister que pour lui. Connue son visage n'était que l'expression de ce qui se passait dans son cœur, sa beauté primitive était revenue l)romptemenl à la suite du bonheur. Cependant cette fidélité neresla pas longtemps sans quelques nuages, car madame d'Arneuse, reprenant son empire à mesure que sa fille revenait à la vie, ne tarda pas à s'hnmiscer dans les relations des amants, et voulut commander l'expression des sentiments d'Eugénie comme les évolutions d'une parade.
Pour les amants, le monde et ses usages, la société et ses lois, les mœurs cl leurs exigences, les plaisirs, le langage, tout disparait pour faire place à des rapports nouveaux qu'Eugénie conçut avec une merveilleuse facilité; un regard, un sourire, étaient pour elle autant de questions ou de réponses; un mouvement de tête résumait toul son amour, et son moindre signe valait mille fois n)ieu\ que tout le jargon delà politesse. Un jour Landon lui apporta une joli» boite à ouvrage; sans mot dire, elle la posa sur la cheminée, puis, regardant Horace dans la glace, elle le remercia par un léger sourire et par un signe de tête. Quand il fut parti, madame d'Arneuse dit à Eugénie : — Eu vérité, ma chère amie, je ne vous conçois pas; votre prétendu vous offre un des plus jolis cadeaux que l'on puisse faire, un bijou fort cher enfin, et vous le jetez là sans rien dire, sans le remercier; c'est vraiment étonnant! vous feriez croire que vous n'avez reçu aucune éducation ; le pauvre jeune homme en a été touché. — Cela me fait de la peine pour lui, ajouta madame Guérin. — Enfin, continua madame d'Arneuse, vous êtes aujourd'hui mal coiffée et très-mal habillée. Si cela continue, j'ai grand'peur de voir échouer le mariage. — Ah! ma chère maman, dit Eugéuie, est-ce qu'un présent est audessus de son amour? — Ah! vous en savez probablement plus que moi, mademoiselle; à voire aise... mais comme je n'ai pas envie de vous voir rebuter M. le duc par vos sottises, apprenez à le recevoir mieux que vous ne le faites. Il arrive la plupart du temps que vous restez ébahie à le regarder; sachez donc causer, répondre, et l'attacher par mille petites familiarités permises qui font le bonheur des amants. L'autre jour il vous complimente très-galamment, vous recevez cela sans répondre par une phrase gracieuse; hier il vous dit que vous chantez conmie un ange, vous ne pouvez pas lui dire que vous n'avez eu que moi pour maîtresse; ah! vous ne faites guère valoir votre mèrel — Allons, reprit madame Guérin, ne te fâche pas, elle aura soii: une autre fois d'observer toutes ces délicatesses... Vois-tu, mou cœur, dit-elle à Eugénie, il faut bien écouler ta mère, tu
n'as qu'elle au monde, c'est touliiolic bien; elle est bi bonne! vois si elle épargne la moindre chose pour ion ircjusseaii. — Et voyez comme elli; m'en remercie 1 plus on falipiinr les enfants, moins ils en sont reconnaissants ! répondit madame U'Arncnse, nui voulait que ses soins maternels lussent reçus comme des lavcuis.
Il y avait d'ailleurs de l'injustice dans le reproche qu'elle adressait à Eugénie. Si réellement le trousseau était niai;nili(iue et audessus de la fortune de madame d'Arneuse, son amour pour sa fille n'enlrait pour rien dans celle dépense, elle était toute d'ostentation. Eugénie n'avait pas de dot, et madame d'Arneuse, embarrassée par son orgueil, cherchait à se mettre, au moins dans les i)etiles choses, de pair avec M. Landoii, ce qu'elle ne pouvait faire dans les grandes. Elle soutenait niènie parfois que leurs njaisons élaieut aussi anciennes l'une que l'antie. Ain>i Kiigénie avait à essuyer mille petites contrariélés qui lui l'aisaienl aciieler son bonheur. Sa mère osait l'accuser de nian(|ue de grâce avec celui (prcll»?
aimait, et clic frcniissalt si Horace lui prenait Ia main , tressaillait at moindre bruit de ses pas, allait secrètement caresser Brigand , son cheval favori, et faire causer Nikel, qui ne tarissait pas en louant son niaiire. Quand Lmdon arrivait, elle avait des pressentiments qui l'averti>saient de son approciie, cl souvent elle se surprenait à penser ce qu'il disait... Aussi le jeune homme s'applaudissait-il chaque jour de sa résolution, en admirant avec quelle ferveur il était aimé. Mais, plus Eugénie prodiguait à Lanûon les témoignages d'un amour inallérable, et plus il se sentait oppressé par des senlinKMils pénibles :
obligé d'initier cet U- jeune tille au< mystères de sa vie passée, ponvail-il prévoir le résullat de cette triste confession !
L'amourd'Eu|iénie étaitil assez prolond pour souffrir nue rivale sans cesse présente à la peu' sée de son époux .'
Aussi souvent Horace pensait-il (pi'il valait mieux ne rien dire ; mais Gnérard lui avait si fortement recoumiaiidé de faire cette sinistre conlidence , que plus souvent encore il songeait aux moyens d'obéir à son vieux tuteur.
Bientôt ces idées devinrent tyranniques. Landon, sans cesse préoccupé, craignant de perdre Eugénie, tourmenté
par sa conscience, efirayé même au souvenir de Jane, laissa paraître sur son front des nuages de chagrin qu'il ne put dérober aux yeux attentifs d'Eugénie. Elle ne regarda plus Horace qu'avec une curieuse inquiétude; craintive, elle tâcha de deviner les secrètes pensées qui l'agitaient ; elle examina son maintien, ses gestes, interprétant jusqu'aux inflexions de sa voix. D'abord elle s'imagina que ce changement pouvait provenir d'elle-même, avoir été causé par les imperfections de sa personne ou de son caractère, et elle trembla d'avoir déplu à son ami. Elle se chagrina, pleura en secret, et examinant avec soin, elle se rappela tout ce qu'elle avait dit, sans trouver jamais dans son cœur autre chose que les pensées de l'amour le plus tendre. La pauvre enfant demeura agitée d'une anxiété affreuse eu voyant toujours s'accroître la tristesse de Landon sans pouvoir en pénétrer le motif.
Un soir ils se irouvèreat seuls au salon, assis prés de la croisée
Un soir, ils.<;c trouvèrent seuls au salon. — page 25
qui donnait sur le jardin. La lueur grise du crépuscule avait fait place aux pâles ténèbres, et l'aspect imposant des cieux étoiles avait plongé les amants dans un religieux silence, quoique chacun d'eux semblât vouloir parler à l'autre : jamais Horace n'avait paru si agité à Eugénie, et jamais peul-èire elle ne s'était ell(!-mème senti tant d'impatience. Enfin l'un et l'autre paraissaient craindre et désirer tour à tour de parler. Cette scène était tout à la fois douce et cruelle ; mais, quand Eugénie, ayant levé les yeux à la dérobée, aperçut Horace qui, les bras croisés, la tête penchée, se tenait auprès d'elle sans avoir l'air de songer même qu'elle existât, elle trembla toul à coup, son inquiétude se changea en une certitude de malheur, cl elle eut un moment d'horrible souffrance. Cependant elle s'arrêta encore à l'admirer à cet instant où son visage, plein de mystère et de passion, ressemblait à ces figures auxquelles les grands artistes ont su donner une empreinte surnaturelle en conservant l'apiiareuce de la
réalité, 'l'ont à coup Horace se lelourna vers Eugénie, mais ses yeux restèrent mornes en rencontrant ceux de la jeune fille. Elle fut prêle à s'évanouir; sa peine se changea promptemeni en joie, car Landon ayant penché sa tête vers elle, leurs cheveux se confondirent et éveillèrent en eux une chaste et mélancolique volupté, par un contact si légtT, que l'àme paraissait êlre Seule à la sentir. Ihu'acc prit la main de la jeune lille, la pressa, et, la sentant trembler, il fit tous les mouvements d'un homme qui voudrait parler et que la crainte de mal dire en empêche.
Eugénie, que tant d'émotion suffoquait, se leva d'un air désespéré, et , s'arrctant subitement comme glacée , elle laissa rouler sur ses joues deux larmes, dernier langage de l'amour.
Alors Landon porta lentement à ses lèvres la main d'Eugénie; mais la jeune fille, ne pouvant plus supporter cet horrible étal de cloute, retira sa main avec vivacité , après cependant qu'un baiser y eut été déposé, et elle dit avec angoisse : — Vous m'aimerez, n'est-ce- pas?...
A ces paroles Horace tressaillit, et, passant la main sur son front pour en essuyer la sueur : — Eugénie, Eugénie!... répondit-il, nous sommes •séparés par un obstacle que je n'ai pas la force de lever!... H s'arrêta.
— De grâce, achevez, que craignez-vous?... — Je crains que ce ne soit un grand malheur pour vous de m'avoir rencontré.
Elle fit un mouvement, de surprise et sourit légèrement, — Oui,continua-t-il,je nepuis plus aimer connne vous aimez, et... vous en souffrirez. — Je souffre en ce moment, dit-elle, plus que vous ne le sauriez croire ; dès mon enfance le malheur m'a poursuivie, je n'ai pas nourri une pauvre bête qu'elle ne soit morte ; pas un oiseau n'a vécu gardé par moi, la fleur que je cultivais se fanait au lever du soleil, j'ai pensé coilter la vie à ma mère; et ce n'est pas tout, je vous vois, je vous perds aussitôt!... vous revenez, et, un mois s'est à peine écoulé, que votre front s'obscurcit : vous êtes
triste, je le vois bien Y a-t-il déjà une nouvelle infortune entre
nous? quel est-il, cet obstacle qui nous sépare? — Ne le savez-vous pas? lui dit Horace ; ne fant-il pas vous raconter ma vie et vous faire connaître le cœur sur lequel vous comptez/.,. Si j'étais indigne de
âc
JANË LA PALE.
vous''... Engt'iiic frissonna; mais en ce moment l'éioile qu'elle avait clioiMO brillait de Imit son éclal ; ce fui pour la jeune lille uu présage céleste de bouluur dcv,.iil lequel ses craitiles s'évanonireiil. — Tenez, répondit-elle alors, voyez-vous celle étoile? c'est la mienne; comme sa lumière est pure' Allez, nous serons heureux. Reganliz-la, je vous en prie; je ue l'ai jamais vue si belle. Landon soupira , la reine des nuits se levait majestueuse; il la montra aussi à Eugénie, qui ne regarda que la main de son bien-aiiiié. — Qn'avez-vous donc à me dire? demanda-telle après un moment de silence; me laisserez-vous ainsi dans rincerliliide? Uandon l'arrêta par un signe. — Demain, Eugénie, demain je vous révélerai le secret de mon cœur, et vous verrez si vous pouvez unir votre destinée à la mienne. — Qu'importe nuui bonheur, si je me suis consacrée an vôli'e, si je ne puis vivre que d.ins voire ombre! comme ces astres qui ne brillent que du reflet du soleil, mon âme est le redet de la votre. Vos maux sont les miens... parlez, conliez-les-tnoi, je vous en prie, parlez; vous m'avez épouvantée
A ces paroles, les yeux d'Uorace se mouillèrent de larmes d'atiendrissenieiil. et Eugénie pleura parce qu'il pleurait. 11 viiulul répondre, son rœiir était trop plein; il regarda (pielipies iiislaiiis encore la jeime lille avec une expression iiuleliniss;ilile, inéléi' d elïroi et de tendresse, et il s'étbappa eu la laissant stupéfaite du désordre de ses paroles et de ses manières. — Demain ' se dil-cUe : qu'a-l-il doue à m'aiinoncer?... Mou bonheur se llétrira-t-il comme les roses que je cultivais?...
Elle rest;i en proie à une terreur d'autant plus profonde, que la cause eu éiait cachée sous un impénétrable voile, ei que, dans une telle incertitude, l'avenir ue pouvait lui oITrir aucune image consolante. Sou sommeil fut agité de songes pénibles, et le matin, quand Rosalie l'habilla : — J'ai rêvé, lui dit elle, que je nageais dans une rivière. — Klait-elle trouble'' — Oui. — Marianne prétend que cela signifie malheur. — El mes dents tombaient, ajouta Eugénie. — Ruine complète! réponilit Rosalie en riant; quand Marianne rêve ainsi, elle perd toujours à la loterie! Vous palissez, mademoiselle?
— Ce n'est rien , répliqua la jeune fille, (iepeudant ces paroles avaient produit sur elle une affreuse impression.
Elle aiteudit avec une doiilourense impatience t'arriTée de Landon, et quand elle entendit le bruit de ses pas elle frissonna ; Horace était sombre, sa voix altérée glaça Eugénie. Us allèrent se promener avec madame d'Arncuse et madame Guérin : en marchant, Horace p^irda un silence inquiet; il évita même de regarder Eugénie, qui à chaque pas sentait augmenter sa terreur. — Il semble, se dit-elle, qu'il s'agisse de ma vie. Landon répondit aux questions de madame d'Arnense d'un air si distrait, (in'clle cessa bieuiôide lui adresser la parole, et, rejoignant sa mère qui niarebait en avant, elle laissa Eugénie seule avec Landon. — Mademoiselle, dil-il alors d'une voix euiri'coiipée, il m'est impossible de vous raconter moi-même les événements de ma vie... et il faui cependant que vous les connaissiez... Je preiidr.ii donc quilques jours pour vous en écrire les détails,., alors vous prononcerez sur noire union. Vous vous croyez malheureuse, Eugénie! ah! vous verrez que des fleurs mal arrosées, des oiseaux qui meurent privés de liberté, ne font pas encore de vous une victime du sort; le malheur se repaît de fleurs plus belles, de seiiliuicuts plus précieux : s'il vient à nous, prenez garde, il n'est
{>.is toujours vêtu de couleurs sinistres, il arrive souvent entouré du )rill;inl cortège des joies de la vie, il sonril; sa parole est (latleuse. Ce ne-,! que trop tard, et quand on lui app:irllcnt déjà, qu'on sent qu'd est enlin venu. Espérons que la sucnr glacée dont mon front se bai"iie à ce seul souvenir ne passera pas sur le vôtre...
Il lui pressa doucement la main : Eugénie essaya de déguiser sa terreur sous nu sourire; bienlôt elle se plaignit du froid, hàla sa marche et revint à la maison sans prononcer une parole. Au sein du biinheHr, elle se sentait frappée par l,i fatalité, et, redoutant les déce|iliiiiis de Tantale, elle n'osait se baisser pour recueillir les fleurs qu«; l'amour jeuiit à ses pieds. Une semaine entière se passa sans qu'elle rei ût la moindre nouvelle d'IJoraee ; et cette semaine fut [iliis pénible pour elle que toutes les souffrances de sa maladie : les reflevions les plus sinistres l'absorbèrent. — Et cependant, se disaitelle, que puis-je apprendre. de plus douloureux ? qu'il ne m'aime pas? et il m aime, puisqu'il m'épouse. Indigne de moi!... m'a-l-il dit, lui, si noble, si généreux!... Sou chagrin ne peut donc venir que d'accidents qui nous sont étrangers, et, une fois mariés, nous pouvons vivre loin du monde; alors quel malheur peut nous atteindre '!... Telles étaient ses pensées, partagées entre l'eD'roi et la curiosité ; de sorte qu'elle redoutait et dédirait à la fois de voir arriver le fatal et rit qui devait, d'une manière ou d'une autre, faire cesser son incerti:ude. Enfin le huitième jour, 5ikel vint apporter à Rosalie un assez gros paquet de papiers adressé* par son maître à mademoiselle d'Arniuse.
— Tenez, ma bcUe, il faut remettre ceci à votre jeune demoiselle et en secret : prenons garde à nous, ces écritures sont pleines de poison; le général est mille fois plus triste d. puis qu'il y travaille qu'ea arrivant ici... — Dites moi donc, monsieur IS'ikel, cela n'empÊchera pas le» noces, j'espère? — Je ne pense pas; le colonel a l'air d'aimer votre demoiselle.,. — Pourquoi donc, monsieur le ma-
réchal, dites-vous le colonel, le général, le capitaine? qu'est donc votre maître enfin? avant de nous marier, nous devons savoir qui nous épousons. — 11 est!... sudlt, s'écria le chasseur d'un air sévère... J'allais oublier la consigne ! Ah ! Duvigncau avait bien raison quand il disait que ranionr est le boule-selle de toutes les sottises; mais eneoic quelques jours et nous serons mariés... alors .. — Oh ! alors, répliqua la siiubroite, vous ne ferez plus que mes volontés.
Pour toute réponse, le chasseur se contenta de faire claquer ses doigts par-dessus sa tôle, et il embrassa Rosalie sans que la Languedocienne pût se défendre des libertés du chasseur. En effet, depuis les accords, il gouvernait militairement ses amours, et Rosalie, en approchant du but, n'était plus si forte ; la course avait été sans doute trop longue. Néanmoins la soubrette, curieuse d'apprécier l'impurtance du volumineux paquet qu'elle tenait, se débarrassa de Nikel en le repoussant avec une vigueur peu féminine. Le chasseur porta la main à son front, et, saluant militairement, répondit avec gaieté : — Merci, mon capitaine !
Itosalie trouva bienlôt le moyen de s'acquitter de sa commission. Elle fut tonte surprise de voir sa jeune maîtresse serrer soigneuscnientles papiers et garder le silence. — Mais qu'est-il donc arrivé, mademoiselle, pour que vous soyez aussi triste? Savezvons qu'hier an salon ces dames parlaient de vous comme déjà mariée? — Ah! Rosalie!... Rosalie!... Ce fut tonte la réponse d'Eugénie, et la Languedocienne revint auprès de Nikel, siiipéfaito de voir qu'elle ne tenait plus tous les fils de l'intrigue qu'elle avait si bien nouée. — Que
de mal aurons-nous eu pour en faire une duchesse! dit-elle à
Nikel.
Aussitôt que dans la maison chacun fut endormi, mademoiselle d'Arnense, qui voulait consacrer la nuit à lire le manuscrit de Landon, se prépara à cette pénible veille. Bien des sentiments l'agitaient lorsqu'elle rompit l'enveloppe qui contenait les papiers, et l'importance dont cette lecture devait être pour le bonheur de sa vie remplit ce moment de solennité : ses mains étaient froides quand elle déploya ces pages qui allaient lui parler ; elle observa la tristesse de la nuit ; elle écoula les gémissements de la pluie et en tira de sinistres présages. Le cri plaintif d'un oiseau, les oscillations de sa lampe, le craquement d'une boiserie, les coups répétés d'une araignée, le vol même d'une mouche, tout excitait son inquiétude et contribuait à rendre les battements de son cœur plus profonds et moins rapides. Elle aurait voulu que le vent fût moins lugubre, la nuit plus calme, en un mot, que la nature compatît à ses souffrances au lieu de les augmenter. La cloche, en sonnant minuit, la fit tressaillir de peur, soii qu'an milieu du repos des êtres vivants ce bruit, produit par une chose inanimée, lui semblât affreux en lui-même, soit qu'Eugénie n'eût pas dépouillé les terreurs enfantines que cause cette heure à laquelle se rattachent tant de superstitions; mais le premier motif de sa peur existait dans son propre sein : son amour était menacé; des pressentiments douloureux s'élevaient dans son àme. Nous devons pardonner à Eugénie des sensations qui sembleront ridicules à qui ne partage passa situation, et cependant il existe peu de femmes capables de lire sans effroi, dans la solitude de la nuit, un écrit qui doit décider de l'avenir de leur amonr. Mademoiselle d'Arneuse trouva la lettre suivante enveloppée avec les papiers.
« Mademoiselle,
« Je vous envoie ce fatal écrit; il est baigne de mes pleurs. J'ai conçu de votre caractère une trop noble idée pour ne pas vous parler franchement: le malbcnr donne une forte trempe à l'àmc, je vous ai donc retracé les émotions de mon cœur, telles que je les ai ressenties. Après avoir rempli ce devoir, j'aurai le courage d'ajouter, quand même cet aveu devrait nous être à tous deux funeste, qu'en me rap|)elant mon premier amour, bien qu'il soit aujourd'hui sans espoir, j'ai senti à ma souffrance que celle qui en fut l'objet règne toujours an fond de mon âme. Je frissonne en faisant ainsi retomber sur votre existence une part du fardeau qui pèse sur la mienne. Maintenant vos forces sont la mesure de nos espérances, oserez-vons vous charger de mon avenir?... Si, après avoir lu cette lettre, vons pouvez encore me consacrer votre vie, je vous offre en échange la plus tendre affection ; mais si, ironvanl ma destinée trop malheureuse, vous détournez la tète, je ne vous en blâmerai pas, et moi... Cet effort vers le bonheur sera le dernier. »
— Grand Dieu ! s'écria-telle, que vais-je lire?... Des larmes obscurcirent ses yeux, et à peine vit-elle les premières ligne du manuscrit qu'elle déroula lentement.
JANE LA PALE
mSTOIRE DE JANE LA PALE