CHAPITRE XX
Le cnnie de ton père est un pi'snnt fanleau. R\i;isE, l'Iiédre.
Aloïse resta plongée dans mie iirofiiide donleiir; lon((! la nuit se coiisuina sans qu'elle dorinit, et Marie reniendil |)leurer e( gémir. Elle sculail que jiin.iis elle ne pourrait vivre sans son cousin ; mais les terribles paroles de sa mère, n teiitissant toujours dans son oreille , épouvantaient s(m jeune cœur par Pinipossdiilité qu'elle voyait à ce que cette union ( ùl lieu. Comme elle élait pleine de sens, elle s'apercevait bien (pi'on lui cachait les niodls de son mariage avec Villani; la condiiile e\iia<nilinaire de son père le lui prouvait. Elle le connaissait assez pour savoir que ce nélaient jioinl les déceptions de sa mère qui lui avaieiil fait cliaiigcr dt; re olu.ioii. Cependant, ignorant cette raison suprême, elle ne la crut pas au si décisive, et le résnhat des réflexions de la nuit fui d"(]btenir absolument une audience de son (lère, ne pouvant s'imaginer qu'elle en lût (OUI à f.iilab.indonnée. L'aurore la vil assi.-e sur nu fauteuil dans la méditation de celle entreprise, sa jolie tête ;upporlée par sa main et Pantre faisant des gestes d un discours imaginaire. Au niilieii de ce silence, elle enlendit trois pelits coups, qu'on aurait dit fia| pés par la prudence. Ayant répondu, elle vit entier à pas lents le vii ux Piubert, qu'elle recoimul à peine dans une simarre neuve aux armes des Morvan, et portant sur sa tète une espèce de moi lier, qiiil se liàta doter par respect pour la (ille de ses maîtres. — Eh bien ! vous pleiin z, jeune (ille, et vous vous désespérez. Il esl vrai que chaque jour votre position devient de plus en plus criiiqiie. — Ah ! Hubert, j'ai formé un projet. — Et quel esl votre projet, ma noble demoiselle? - Je veux voir mou père et lui demandir sa prutection : savoir enfin s'il a l'inteiKiou de nu- sacritier. Bien ! .Mais commeiil feTez-vous ? Madame vous fait garder à vue; chacun de VO' pas est soumis à son iiillueuce, et iiioiis( igneur est invisible S.ivez-vous pourquoi .'. Je le sais, moi, continua le vieillard sur un geste d'AIxiise : il ne dépend plus de lui... Chut!... Et le priidenl Robert mit un doigt sur ses lèvres. — N'importe! Coudni-ez-moi vousmême puisque je suis surveillée; conduisez-moi vers rentrée du château j'ai veillé pour pouvoir m'y trouver au départ matinal de mon père; je veux le voir. — Eh bien ! sachons ce que cela pnidiiira. En disant ces mots, le conseiller prudent lelinl les consolations qu'il apportait à la jeune fille, les réservant si son chagrin augmentait. Il lui donna son bras, et la guida par des détours et sans jiasscr dans les cours, pour éviter les regards, vers le poiit-levis du château La tête vénérable de Robert, ses cheveux blancs, ses petits yeux expressifs et son pas tardif contrastaient siiignlicrcment avec la ligure douce de Phérilière. sa taille svelle, son marcher bondissant et ses formes délicieuses. On aurait dit un des anciens dieux prenant des formes humaines, guidant une de ses progénitures mortelles à travers des obsUicles créés par une déesse jalouse.
T(ms les apprêts d'une grande chasse se faisaient dans la cour du château de Rirague; les chiens aboyaient; on cnlendait essayer les cors ; les piqneurs, à pied el à cheval, les écuyers. les valets, préparaient les armes, et le- gardes rendaient compte des traces des bêtes sauvages au capitaine des chasses. Le coursier du comte hennissait en aliendanl son maître; enliii les traqueurs venaient d'arriver, et une assez grande quantité de monde était dans la cour. Le comle parut au perr.ui en babil de chasse, triste, pà!e. et marchant à p;»s lents. Néanmoins, aussitôt qu'il fut au milieu de ses gens, il écoula les récits des gardes, donna des ordres, parla et se mêla de tout comme un homme qui voudrait encore plus de soins et d'embarras pour se déf.iire d'une idée dominante dont le souvenir le pimr uit malgré lui. La chasse se mil en route pour le rendcz-vons. oii |ilusieurs seigneurs des environs devaient se trouver, et le comle sortit en dernier, accompagné de son premier écuyer. Comme il passait le ponl-levis du château, Aloïse regardait d'un air craintif dans la cour, el n'y voyant personne, elle se mil à courir après son père, en criant : — Arrêtez !... ariêtez!... mon père! .. Le comte reconnaît la voix de sa (ille. et mesure d'une seule pensée l'étendue de ce qu'elle pouvait avoir à lui dire: mais, redoutant cet entretien, il feint de ne pas entendre, et rejoint le gros de sa troupe; cependant son cœui lui reprochait éuergiqnenient celle criiaulé.. — Arrêtez ' arrêtez ! criait toujours la jeune lille eu courant de (miles ses forces, et animée par
L'HKRITIËRE DE BIRAGUE.
l'amour el Va ilonUnir. Alors lous les gi'iis, locoiinaissant la voix de la jeune Aloîse, se relouriiéreiii sponuméineul. Le ooiiile, bien qu'il coiiliiiuâi (I avaiic.T. fui conlraiiU de les imiUT: oi, voyant Aloise pâle et iremblanie. il mil pied à terre. Aloîse se jeia à genoux, et secria :
— Mon père, je ne me relèverai pas que vous ne m'ayez aceorde une demande, c'est la plus simple que l ou vous aura jamais faiie...
Le comte, surpris de oetle action inattendue, rougit de voir sa fille cliérie dans celle posture devant tous ses gens : — Oelève-loi. mon Aloise. — Non. mon pore bien-aiuié; rendez-vous à mon désir. — Eh bien, soit !-quel esl-il? - Renirez sur-le-cbanip avec moi. el permettez-moi de vous eiilntonir. Le fronl du eomle se plissa ; et après un instant de refli-xion bien pénible, il aida sa fille à se relever, et lui donnant son liras. iU resagnèrcnl ensemble son apparlement. — C'est, dil-il eo liii-nuMue, uiî des mille tourments qui m assaillent saus cesse. Il y avait déjà dans la cour plusieurs personncsqui cherchaient Aloîse dé la part de sa mère. — Voyez-vous, mon père, sous quelle active surveillance je suis .'les moindres écrits, les pas, les regards de voire fille soni soumis à vos gens. — Le premier, s'écria le comte, qui déplaira à mon Aloi^e ira faire un tour plus loin qu'il ne le voudra. — Monseigneur, répondit C.halyne, les ordres de la comlesse...
— Ne sont rien, vieille sotie, dit le comte en colère; songez aux miens, et malheur à vous si ma fille n'est pas libre ! Je veux qu'on lui obéisse comme à moLChrisioplie, vous reiilendez'? ayez soin que cela soil ainsi, et je vous charge de me prévenir des moindres choses.
En p;»ssanl dans la galerie, la comtesse, qui avait été iiisliiiiie de ce qu'elle appelait l'évasion de sa lille. soriii exprès pour lui dire :
— Je voudrais bien savoir, mademoiselle, pourquoi les oi ilres de votre mère ne sont plus écoulés'.' — Pourquoi, iiiadaine'.' répliqua le comte, parce qu'ils sont sans doute oulre-|iassés; et alors ce ne sont pliK ctux d'une mère : ne me forcez pas de vous dire quelque chose qui put altérer le respect que vous doit volrc fille; vous tii lailes assez pour cela, ajoula-t-il d'une manière à ce qu'Aloise n'entendit pas les derniers mois. Le regard sévère du comte lit renirer Ma- IhiMe. et .Mathieu XLVl condui>it sa fille dans son gr.ind cabinet : il s'assit, posa son coude sur le bras de son (anieiiil, sa main re<;ut son front encore rou^e de colère, el, sans inviter sa lille à s'asseoir, il lui di' : — Pariez. Inlerdiie par l'espèce de majesté déployée par le comie. Aloise le regarda ; mais bientôt les larmes inondèrent son viy.'!g(>: elle se mit a genoux en baisant les mains de son père; ell.; s'é.-ria : — Ah! voire fille est bien malheureuse.. — Eh! qu'as-tu.' parle: explique-toi... — Oh ! mon père ! je ne puis douter de votre aiiiiMir; j implore donc avec conliance votre protection. Vous savez que dès mon jeune âge je fus destinée à mon cousin... Eh ! quoi 1 \ lus ::c m'écoiitcz pas avec plaisir? N'avez-vons pas encouragé nol.-c amour.' Aujoiird'luii l'on veut nous séparer... Hélas! nous le S' mines. Oa veut plus ; on exige que je fasse taire mon cœur, que j'anéantisse un seiiliment que vous y avez fait naîire, un scniimeiit invincible; et pourquoi'/ pour me donner à un Villani, un làehe, un homme sans nom et saus fortune, encore plus indigne de vous que de moi; répondez, mou père bien aimé, le voulez- vous .'
L'accent que la jeune amante mit dans ces paroles remua le cœur du comte. — .Ma lille, ô ma chère fille! le ciel m'est témoin que Je l'aime,... que je veux ton bonheur... — Eh bien ! comment *e fait-il qu'on ait ignominieusement chassé mon cousin du château, que l'on ait rompu noire mariage, que l'on me défende de lui écrire, que... — Aloise ! Le comte se leva, parut agité, ûl quelques pas, et revint vers sa lille, qu'il regarda avec douleur. — Mou père, est-ce qu'il y aurai! un obstacle .' — lu obstacle.' Grand Dieu! dit le comte, un obstacle '. oui. un bien grand.
Les veux d'Aloiy'e se remplirent de larmes qui roulèrent sur ses joues pâlies, cl ils se fixèrent mulnellement. chacun en pioie à un coaib.it iuléricur, dont le plus cruel était celui du comte. — Alors, mon père, reprit Aloise, voyez jusqu'à qir«l point la vie de votre lille vous est chère : je seus que l hymen de Villani est nu arrêt de inoit pour moi; laissez-moi finir enpaix, et sans subir un tel supplice; voire bien chérie descendra dansia lombe avec moins de douleur. — Tu me perces l'àine. Aloise, ma fille; viens, que je te presse contre mon sein pour chasser l'amertume qui le remplit. Hélas! pauvre enfant, ajonla-t-il en l'embrassant sur le frfot, je connais tes chagrins, et je les souffre encore plus cruels que toi : ils sont un surcroît aux miens. — Mou père, vous qui avez tant de pouvoir, comment se fait-il que mon mariage vous cause tant de peine'.' pourquoi Villani seul... — N'en parle pas; je le bais plus que loi. — Lh bien! baiini»sez-le donc de ces lieux. — Si je le pouvais sans mégarer de nouveau, dit le comte... — Mon père, songez que chaque jour cet hymen s'approrhe; ma raère en a fi\é le terme faial. — Je le relarderai. — Lmpèchez-le plulot. — Je ni; le puis, 6 mon enfant! ti'lle malheureu->e que lu sois, ton père est mille fois plus infortuné, quand il n aurait même pour chagrin que de ne pouvoir l'aire ton bonheur; mais pense que lu tiens eu tes mains plus que ma vie; c'est moi qui le supplie. Alors le comte embrassa le-, genoux de, »a fille, et Aloise fut stupéfaite de voir l'action de son père. — Oui, ma fille, l'houueur de ton père, ta sûreté, sa vie, la lienne même, exigent que tu sois soumise. — Je le serai, mon père, dit Aloise avec effroi. — Songe
que la splendeur de notre maison, noire renommée, tout s'évanouirait... !lla fille, toi seule peux jeter un peu de consolation dans mon âme: lu es le |irix (le ma tranquillité; contente-moi, proloiiije ma vie. toute triste qu'elle est.
Aloise t■nll»r:^^^ail son père, et leurs larmes se confondaient : — J'obéirai, mou père, répéla-l-elle ; cessez, vous m'elTrayez; calmezvous, je l'épouserai s'il le fuit. Kl ses pleurs redoublaient. Une voix énergique parlit du fond du cœur de llorvan ; il se releva, et saisissant le bras de sa lille : — Mon Aloise, ne pleure pas; lu es vertueuse, ton dévoiieiiient est sublime ; mais écoute-moi toujours, car je suis cruellement déchiré : pardonne-moi de bon cœur ; jure-moi ! oui, jure-moi-le... Le comte était si troublé, qu'il croyait avoir achevé sa phrase. — Mon nère, que voulez-vous de moi .' — Ah! malheureux que je suis! dit le coiiile en se promeiianl à grands pas; bouireaudc ma tille!... et pourquoi? pour un iiislaiil... Si je mourais, tout ne cesserait-il pas?... — Ma lille. repiii-il eu lui prenant les deux mains et les caressant doucement, promets-moi donc de ne jamais maudire tou pauvre père, de toujours l'aiiiuM', eonmie s'il n'était pas cruel envers toi. — Vous ne le lïlies jamais. — Je suis la cause de tou malheur, de ta peine; va, crois-moi. je sais ce que c'est que l'amour, oui, je le sais... Enfin, ma chère, s'il ne s'agissait que de ma niori, je ne balancerais pas de l'unir à ton cousin; mais... Ici, le comte, ému par tonte cette scène et le désespoir de sa fille, s'éciia comme égaré : — Pardonne-moi donc; pardonne, ne me maudis pas; que je conserve l'aniour de quelqu'un... — .Mon père, calmez-vons; je me retire. — Te retirer! reste, mon enfant, parle-moi. Et il la serrait contre son cœur avec force.
Jamais Aloise n'avait vu son père ému par tant de sentiments divers; mais il est vrai de dire que jamais homme n'eut un si violent combat à souienir. — l'reiuls courage, ma lille; si je puis j'empêcherai ton malheur... mais non, il le faut... n'importe ! dussé-je périr, je verrai Villani... hélas! Le comte s'assit, laissa aller sa fille, hors d'elle-même, et se mit à regarder sur son bureau nue pendule qui marquait les jours. — Et c'est hier, s'ccri,vt-il, c'est hier! Et sa figun: se contracta ; il resta immobile... en fixant les airs comme s'il voyait un effrayant lableau. Aloîse épouvantée se retira doucement, et fut se remeitre de celte fatigue morale en restant tranquille dans sa cliambre une bonne partie de la journée. Cdiume elle descendait pour dîner, Robert trouva moyen de lui demander le résultat de son enlretien. — Ah ! Ilobert! il faut épouser ce Villani? — Patience, paiieiice ' noble demoiselle ; nous avons les yeux sur lui ; et fiez-vous à moi seul pour garantir la maison de iMorvan d'un pareil alfront. — H parait, Itoberi, qu'il n'est pas au pouvoir de mon pcre de l'écarter. — Je devine pounpioi; mais soyez iraiiquillc ; celle bêle venimeusene pourra rien conlie notre honneur : je sais oii il a caché son poison, el lin pendra plutôt liolu-rt pour avoir lue Villani que... Le reste est ir. p long à vous i\pli(iiicr; qu'il vous suffise d'espérer. — Et ma mère;
— Souffrez en silriice : la mesure se remplit !... — Qu'osez-vous dire .
— llien qui puisse vous alarmer : écoutez-moi encore lin peu ; loin île rebuter Villani. je vous conseillerais de ne plus vous offenser de sis bonmiages, de les recevoir avec froideur, mais poliment : d'abord, voire mère sera moins sévère, et vous y gagnerez cela ; après l'on i c vous lourmeutcra plus; enfin, ayez l'air'd'y consentir. — Il le fai i bien, puisque la vie de mon père y est atlaeliée. Mais, Robert, si je vous dis ce secret, soyez prudi'iit.
Le vieillard se mita rire de celle recommandation el s'enfuit comme une ombre, eu entendant les pas de la comlesse. Quant à Aloise, elle ne concevait pas l'assurance de Robert; et pendant tout le dîner elle réfiéchit au sens des paroles de ce serviteur, qui pariait toujours du ton des oracles. Sans cesse Villani redoublait de soins auprès d'elle, et eu agissait comme un homme qui fait la cour après un contrat signé. Eu effet, la comtesse avait déjà écrit an notaire d'Aulnn pour rédiger celui d'Aloiseetle tenir prêt. Le comte de .Morvan, p.ile comme un cadavre, assista an dîner, chose qui était devenue rare depuis quelque temps; l'air soumis el résigne avec lequel sa (ille reçut les soins du iiianiuis reiiiiiiveli reul sis Idiirniriils. nii liantereiil la comtesse <'l s.ilJsliiTiit Villani, llc|iiiis liiiii,'ii-iii|is 11' luai'ipiis et la comtesse, malgré leur intclligniee, (•lainit dans iiiir cspiMT ilr guerre; la comtesse ne pouvait oublier sa froide ironie le jour du niariagr de mademoiselle de Chanctos; et, voyant «ombieii un pareil homme pouvait être dangereux, elle le comblait de prévenances, d'attenlions l'I de lémoignagis de tendresse; plusieurs fois, elle chercha à counaiire jusqu'à quel point il se trouvait inilié dans le secret des crimes ; enfin son enjouement avait passé, et faisait place à nu sentiment contraire, qui tous les jours augmentait par les défiances, et par la pente qu'ont les femmes à grandir leurs affections. Villani était toujours galant, mais non pai d'une galanterie soumise; il sentait trop l'avantage de sa position; il songeait à parailrc redoutable.
Le soir ou parla du jour du mariage, et Villani nagea dans la joie en arrivant ainsi au succès, car il ne désirait rien tant que de s'enter sur une des premières maisons de France : il regardait ce mariage comme une absolution, el il comptait bien reparailrc à la cour daiis sa splendeur, oubliant el le biiuilla»i d'Olbreuse, el le sévère sénéchal, et les deux croiseurs qui avaient juré sa mort. La jeune Aloîse dor
L'IIl'niTIÈRE DE BIRAGUE.
mit, encore toiile agiiéc des oiiioiioiis ili- la journée el des rayons d'es- IMÎrance que RiibiTl avait fait reluire, lille eut un sommeil |iénil)le, p;'udant Icquid illc lut livrée aux angoi>ses d'un songe terribli'. Klle rêva qu'api es luie longue course elle arrivait onlin à la iinllc du cliateaii;quelà une énorme pierre se houlevail par les cflorlsd un lioinnie (|ni sortait d'> la tombe et leoiliras^ail : mais son baiser avait la froid.Mir du marbre ; et de l'as-eoiblagi' d'une Ibule de ruines, de portraits di' famille, sortait le vieux Hoberl. Iialilautel criant : « Sauvez l'honneur de mou intendance, sauvez... » Un buig silence snivil, qui lut inlerronqiu par des gémissements, et du fond de son cirur s élevait un elïroi (pii, la saisissant, la faisait évanouir sur raulcl: cl, malgré l'absence de ses esprits, elle entendit une voix lonuanle qui la lit trembler, en disant : « Lor?que le pouvoir dis lioinuies linira, songe qu'il est un auire pouvoir. » .Moïse se réveilla tout en sueur, el par un mouvement machinal elle porta la main à son cou, el y trouva le rosaire donné parriuconim. Cette circonstance rélomia ; elle ne se rapl)ellail nullement l'avoir misa cette place; alors elle se souvint des paroles de l'inconnu de la chapelle et de la citerne; elle résolut d'y jeter un grain de son rosaire, conformément aux ordres de l'être mystérieux qui lui avait parlé.
Le lendemain malin, jamais Aloîse n'avait été si gaie et si aimable : elle parut se soumettre à son sort avec bonne grâce ; elle chanta, en s'actompagnant sur la harpe, devant Villani, se promena avec lui et la coiiili'sse dans leparc, puis vêtit une parure assez brillante, el souffrit que M.irie l'enirelintas^ez longtemps de ses amours avec (Christophe; elle parut enliu si ré.>ignée.(|u"unpiqueurded"Olbreuse, qui était resté ù liirague, partit pour alleraunonceràson maître le changement qui s'était opéré. Vers le milieu du jour, elle s'approcha de la citerne, tremblante comme la feuille, et comme si elle accomplissait l'action la plus imporlante el la plus solennelle de sa vie; mais elle trouva malheureu>emenl la comtesse et Villani dissertant sur le jour de son union. — Après-demain, ma chère, le^ présents ([ue j'ai demandés seront arrivés. — Cela ne se peut pas: il nous faut le temps de faire nos invitations : je veux célébrer digm ment ce mariage. — Eh bien ! dans trois jours; lirais non; jepen.~e. clière comiesse, que nous ferons mal de donner tant d'éclat à cette cérémonie. — Alors à demain, puisque M. Etrivard doit venir : vos présents arriveront ce soir ou demain ;naiin.... On vous achète cher, marquis, ajouta la comtesse. — Beaucoup plus que je ne vaux, car Aloîsc est d'uu prix inesliinable; mais iussi ce que nous savons pèse aulaiit qu'elle dans la balance.
Aloîse fut surprise venant à pas légers, et la comte=se, ayant observé son trouble, et la voyant dans un lieu aussi désert, soupçonna qu'elle avait quelque projet ; elle se fit donc un malin plai.-ir de l'empcclicr, bien (pi'clle ne le connût pas. — Ma clière Aloîse, viens avec nous chez moi; j'ai mille choses a le dire. La comiesse la retint trèslongtemps, cl, remarquant lu préoccupation de sa fille, elle l'attacha, pour ainsi dire, à ses cotés tonle la journée. Le soir, la pauvrt; Aloîse fut enfermée dans sa chanibre par sa mère, qui la coucha ellemême; ahirs elle pleura anieremenl; car les mille cho^-es (luesamère lui avait tilles étail l'ordre de se préparer à épouser le marquis le lendemain à midi, liobcrtlut prévenu de même, el quand la comtesse l'instruisit, le vieill.nd hocha la tête d'une manière assez dubitative. Le lendemain arriva, el à huit heures Abuse étail encore relenue par Chalyne. qui procéd:iit avec une lenteur incroyable à sa toilette, tandis que .Marie avait été écartée par la comiesse. En effet, Malbilde soupçonnait à sa fille le projet de s'évader, et sa sollicitude maternelle avaii redoublé de soins pour empêcher ce malheur. Enfin, Aloîse, consternée, vit arriver neuf heures; alors elle sortit de sa ch.imbre, traversa rapidement la gaKrie, rescalier, le salon des ancèlres, la cour, et arrivant tout essoulilée elle jeta la croix de son rosaire dans la citerne ; elle n'eiiiendil qu'un léger bruit, et elle douta plus que jamais de sa délivrance; il n'entrait pa- dans sa jeune lêle qu'en une heure un homme pût savoir qu'elle étail en danger, qu'il vint, qu'elle eu fût secourni;. el par quels moyens.
Elle s'assit sur la maidelle delà citerne, pâle el Ireniblante, épouvantée de l'approche de son malheur, qui s'avançait à grands pas, car elle aperçut le chapelain et ses sacristains préparer la chai)elle; et le son de la cloche retentissait à son oreille d'une manière lugubre Cette jeune beauté, parée de tout l'éclat que l'art peut déployer, assise sur ces vieilles pierres couvertes de mousse, et la tête penchée, une larme sur la joue, et l'œil fixé en terre, aurait fait une profonde impression à qui l'aurait vue. — Plus d'espoir, se dit-elle ; et dans celle peii>ée elle eut l'envie de se précipiter dans cet abîme sur lequel elle étail posée, et d'y noyer l'avenir qu'elle avait devant les yeux. Pemlaiil quAloîse se complaisait en des sini-lres rédexions, Villani, Malbilde et le comte de .Morvan, réunis au salon, :atendaienl la jeune mariée pour lii'e le contrat; l'impatience la plus vive se peignait sur le visage de Villani cl de la comtesse, qui commençait à s'inquiéter sur l'absence de sa fille ; et le coniie, plus triste qu'il n'avait jamais été, lançait des regards d'indignalion sur ces deux êtres, et tremblait pimr safdle. Oneuvoyalacliercher chezelle; Marie revint disant quelle n'était pas dans son appartement. — Je vais la chercher moi-même, répondit la comtesse, rouge de colère. En mou-
lant sur le perron, le premier objet qui frappa sa vue fui sa fille penchée sur le précipice.
11 fallaii qu'il y eût encore dans son àine un reste de tendresse Miileinelle indélébile; elle jeta un cri perçant, cl, plus promple que l'i'tlair, elle arriva près de cette citerne, saisit Aloi-e un peu rndedenient parle br.\s, et la traîna an s;iloii eu silence. Un criiniiiel (iiii entend sa sentence de mort uesl pas pliu atlerri! (jiii' ne le lut la tendre amante de d'Olbreuse : elle prit la plume, (pie Vill.ini lui présenta galamment, el lil un informe barbouillage dans lequel un bon avocat aurait pu trouver dix caii>es de nullité. La sueur lui coiilail <hi froul, cl cependant son a;il était sec et morne : elle regarda son père, qui délonnia son visage par un sentiment bien naturel. En ce iniimeiii dix heures sonnèrent, et lui firent voir qu'il ne lui restait plus que bien peu de temps pour être secourue. Robert vint annoncer le déjeuner : avec un air de curiosité, il s'avança assez loin dans le salon connne cherchant quelque chose, et quand il vit le contrai signé, il fit nue grimace el un geste d'humeur réprimé assez loi pour oter tims soupçons, el passant près d'Aloise, il lui dit à voix basse : — Du courage; espérez!...
Le comte, Malbilde el Villani passèrent dans le salon des ancêtres : la jeune Marie se préenia alors à la porte du salon — Eh bien! Marie, tout est-il prèl pour le sacrifice'.' — Oui, mademoiselle; il ne manque plus que vous, pauvre chère demoiselle! — Taisez-vous donc, iielite sotte; Cnt-ce que vous vous mêlez de prédire le sort des Morvan'.' — Monsieur Robert, si je voulais, je dirais quelque chose, el vous apprendrais, à vous, que depuis deux heures un grand nombre de cavaliers |)as>cnt et rep;issenl devant le château, el qu'un d eii'i, qui devait venir de bien loin, m;i loi, a laissé son cheval mort «le faligue au milieu du Sentier qui traverse l'avenue. — lion! bon! dit Robert en se rrotlaiit les mains; cavalier éreinlé. cheval mon, tout v;i bien. — Ah! que vous êtes méchant! c'était nu bien bon animal, et si vous eussiez entendu ce que disait M. de Vieille-Roche en lui versant dans la bouche une bouteille de viiil... — Taisez-vous, petite péronnelle, dit Robert en lui passant la main sous le menton. Le conseiller n'ajoula rien, mais il releva la lêle, i'.l, regardant sa maîtresse avec satisfaciion. il fit un demi-tour à droite sur le lalon (!.■ la jambe gauche, et disparut en répétant : — Toi1t va bien.
CIIAPITRE XXI.
Fussé-je à l'nulel.. nm ni.nin fùt-elle unie à la sienne... il empiÎLherail bien ce in.iriagc. Une iJue d'espoir surnaturel errait dans S(.ii csrnt,..
Matiil'Iuns, Mébnoth, cli. xiv.
Le comte, effrayé de la grandeur du sacrifice auquel il condamnai* sa fille. Voulut tenter auprès de Villani un dernier elfori : .M;iiliieu ne se dissimulait pas <]uc r<'spoir de posséder m\ jour les grands biens de la famille était ce qui flaltait le plus l'aiabilion du m.irquis : Aloîse, charmante et pauvre, n'eût inspiré à ce dernier qu'n:;e f.inlaisie lia^sagère. S'étant retiré au fonddeson apparleinenl. il sil'd.i Christophe, et le chargea d'avertir le marquis qu'il dé irait reiilreleuir en narliculier. Ce message extraordinair,! surprit Villani, cl il crul dev;)ir prendre certaines précautions qui ceriainemeut eussent paru à liidiert on ne peut pas plusoutrageanles ;)aur un Moiv.iM. Christophe i ;écéda l'Italien avec mie importance digne de Hohert. Un oeii exercé :. lirait même aperçu d.uis sa taille et sa démarche certaines ressemblances dont Claude CabiroUe n'avait jamais pu entendre parler de s j:i vivant, sans donner de grands signes d'impatience sur le dos de ( elui qui lui écorcha toujours les oreilles du titre de père. — Suivezmoi, monsieur le manpiis, dit-il à l'Italien; mon maîire est dans la chambre du repos. — Du repos! reprit l'Italien effrayé : d'où vient ce nom.' — C'est le plus éloigné de rappartement de nionseigueur, et c'est là qu'il aime à se reposer. — Est-il seul, mon cher Christophe? — Eh! qui diable aulre que monseigneur aurait l'audace d'y |iénélrer sans ordre; il serait sûr de n'en pas sortir facilement;... mais nous voici arrivés.
Christophe entra avec précaution ; et, ayant annoncé à voix basse le marquis, il le fit enrer presque malgré lui, et lai.ssa retomber une porte pesante qui se ferma d'elle seule. Villani perdit un peu de sa présence d'esprit ordinaire en s'apercevant que celte porle ne |)0uvail s'ouvrir que par un secret. En s'apprucliant pour saluer le comte, qui élait pensif au fond de la pièce, l'Italien jeta un coup d'œil furtif autour de lui, el la vue de rameublement acheva de le déconcerter. Les murs avaient élé auircfois couverts d'un cuir richement doré ; mais le temps avait donné à cet or une couleur sombre : aucun meuble ne parait cet ;q)parlement, à rexceptiou de deux chaises de forme antique, el d'une espèce de lit de camp placé dans un angle, et sur lequel le m.irquis se promit bien iulérieurement de ne pas s'asseoir. Ile dislance en dislance, 1 écuMin des Morvan peint en noir, et olfraiit, sur un champ d'azur, un rocher roulant du haut d'une
LliÉRlTiÈIŒ DE BlllAGUE.
montagne, avec celte devise si connue : Mort à qui m'arrête, inlerroinpaii seul la nioniuonie de cette leninie. On voyait K's armes de eha *e du eoiiile appuyées (.'à et là eomre les mnrs La seule arme qui fût plaeée d'iiue nianière ostensible clail lia soperbe poignard enriebi de diamauls. su-peudu sans fourreau, et au-dessus de la tête do comte.
Le Comte sortit de sa nWerii- en apercevant Villani. — Vous pouvez vons asseoir, car ce c|uej".ii it vous dire est as>e7, Ioj:;;; je vou~ prie suriont de ne pas m'interrompre. et de me répondre, lorse,n(- je vous inleirogerai. avec le plus de fianeliise (]u'il se pourra. — Le marquis obéit "in silence aux ordres du eonile. — La comlesse Malhdde sontieul que vons adorez ma lille.— Le marquis sim liiia...
— Le mol est un peu s;icrili-pe, reprit le comte avec un sourire sardonique suriom p 'ur nn nlir.nnonlain : inai^, connne nos feiimies l'ont mis à la m id.'. je vous le passe. — Le marquis s'inelina de nouveau. — Savei-vous que ma (illf est très-loin de répondre a votre ad Talion . — Le mar(|iii$ balbutia les mots employés par les fniiir.- qui ont le sens commun : sa jeunesse, sa limidité, la crainte d'un ch.ngemeni detai, etc. — Ce n'est pas loni; non riinicnle d'c:re iii-enslile à voire mérite, ma liile voit arriver avec l'effroi le plus m:tn]né l'Iioiineur que vons ambitionnez... Etes-vons décidé à l'éiio'jstr malgré les vomix de son eu'iir .' — Llionncni- de m'allier aux Morvan; la eeitimle que j'ai que mes soins pourront un jour...
— Tenez, monsieur Villani, laissons ces phrases bmales : lions so;nnie> seuK, e' la feinte est inutile en're nous. — Vous avez raison, monsieur le comte, et si vons voulez le-; véritables motifs do ma co:idiiile, je m'en vais vons les dévoiler : j'aime votre (ille, mais l'aiiionr n'est pas le seul droit que j'aie >nr elle : la comtesse a dil vons apprendre qii'il est peu de clioses qu'il soit en votre pouvoir d.' me lefu-cr. Lesdé-s sont pour moi, j'en profile.
Ici le comie l.iis a échapper un ni nivcmciii eonviilsif dont il i.^cli.i de dé::uisLr la force : en se levant, il lit quelque- pas (Lins la clianib:e. cl rcvenaet vers Villani, il lui mi! la main snr l'épaule, et lui dil avec l'iiceeiu de la crainte et de I bé-itatioii : — l'ni que vous p;éli'i.di z que je ne puis pa» avoir d'antre gendre qm; l'homme que j'ai di viint les yiux, vous ne sortirez pas d'ici que vous ne m'ayez déclaré tout ce que vous pouvez soup<,:onner de ma fatale histoire. — A ces mois, le < ointe s'éloi^'oa et se couvrit le vi-age de ses mains, et, tournant le dos à Vill.nii, il lui dil bni-qucni! ni : — Parlez : el, apn-s une p-inse, ilajonta d'une voix terrible: — Pailercz-vons enfin'/
— Villani crut qii un préambiile élail nécessaire pour pallier ce qu'il .tv.Vil;! dire: — Songez au moins. nio:isieiir le conile. qni; sj je parle du sang (luiaéié versé, c'est par vo'.re ordre : faul-ilï... — (lui, Ille f.iut. répond le conited'une voix soin're. — Elibien, je vais parler... Sachez donc qn'.i dater de la mort de mon doinesiiqne Géronimo j'appris fjn'un myslèie fatal enveloppait la déclinée de toute votre famille; je suivis Robert, mais le ru^é vieillard, qui peut èlre votre complice... Cette ab>urdc supposition ras ura nn peu le coinie.
— Villani ajouta : — Ne pouvant rien conoaide de llobei t, je m'altaehai à l.i comtesse; je la suivi-;, et une nuit je lai vue dans la grof.c, se llatlaut d'ané:intir les tr.iees du crime. — El quel crime? b"e<Tia le comte avec anxiéic. — Je fuis asstz fr.inc pour avouer que je l'ignore encore; voulinl m'alliera votre famille, je ne devais pas chtrclier à le connaître ; mais ce que je sais siiftit pour me conduire, qu;ind je le voudrai, à la coniiai^sance de ce secret; il est facile, en interrogeant votre vie, de savoir quelles ont nié vos haines, vos amil:és ; en un mot toutes vos passions. — Serpent I dit le coinle avec une rage é;onfrée, necrains-lu pas ma fureur'/ - Non, répondit froidenieol I it;ilieu; j'ai deux sauvegardes, votre honneur el les précautions que j'ai prises pour en disposer du fond de ma tombe.
Le conile, auéanli par l'idée que le sort des .Morvan élail dans les mains d un homme tel que Vill.nn, garda le silence le plus morne.
— Ecoule, dit-il en le rompaiil, je vais répondre à ta franchise par une frauclii-e égale à la tienne; eh bien, oui, j'ai commis un crime., un crime affreux. Tu allaclies nn prix à ton silence'/ rien de plus naturel ; mais pourquoi y comprendre le malheur de ma fille'? une âme comme la tienne ne peut aimer; c'est l'or dont tu as soif; eli bien, je l'en jiorgerai ; esiime ma lille. — Que vcux-iu.' Quelles so:nmes... deux c<ut mille fiancs... quatre cent mille francs?... Le double .'... Un million / un million?
L'éiiormiié de la somn:e causa une espèce d'élourdissemenl à Villa ni : Il l'ut sur le poiul d'accepter des propositions aiissi brillantes; cependant il calcula que riiommc qui duniiail un million pour rachi-ler sa lille devait posséder davantage; et, comme .MoîsC élait sa fille unique, il pensa qm le daiant-îge lui reviendrait infailliblement : il répondit donc d'un ion doucereux : — Quelque grande que 6oil celte somme, la main d'Aloise m'est encore plus chèie — Ah ! traître! je lis dans ton cœur ; dnssions-nons périr tous deux, je tromperai tes odieux calculs... Al<iî-e, tu seras heureuse! Aces mol«, Iccomle saisissaiu son poigiii.rd, le levé snr Villani, et suspend la mort sur sa tète...— L'honneur l'emporie sur la lendresse p:itenielle, s'écric-l-il en jetant le po:gn;ird loin de lui : sors d'ici, mi érable; cours à l'auicl. la victime y est déjà; va te repalîre des larmes de 1 innocence el de ma douleur : va, je te suis; et puisse la foudre d on
Dieu vengeur nous écraser tous deux sur les marches de l'autel que B nous allons prof.mer par noire pré.sencc! ^
Mathieu fut ouvrir la porte, et Villani s'échappa, accablé lar les regards dn comte. 11 enlendil en descendant la voix de Maihildc qui l'appelait; il la trouva au salon auprès de sa fille, qui voyait arriver l'iienrc i'.ilale sans qu'aucun secours parût. Les cloches simncrent les derniers coups, el la ccniilcsse fil ses apprèls de départ en niellant snria léie de sa fêle nn voile de dentelle; la pâle victime le revni sans mot dire. Mathieu XLVl parnl alors, prit le bras de sa (ille; la comlesse celui de Villani, el, comme midi sonnait an beffroi, l'on se mi en marche pour aller à l'aulel Aloise ngardail à chaque pas à ses côtés pour voir si qnclipi'un ne sepréseniail pas; mais elle arriva dans la cour sans rcnccn;rer personne. Le vieux Robert, Clirisioplie, Marie, Chalyne cl qnehpies domestiques jirivilégics se joignirent à leurs maîires. Arrivés à la chapelle, la jeune fille en passa la porte avec un cfrroi morlel. La tuf du lemple était composée de cinq piliers énormes d'une cou-truclion gothique. La pauvre Aloise se trouvait encore avec son père, el suivie de ce petit cortège domestique; elle vit avec une stupeur sans égale qu'il n'y avait rien qui pili la secourir en vain pàlissait-elle ; sou pcre, occupé d idées sinistres, ne la regardait pas ; elle s'avança lentement, craigiianl d'arriver à cet anu 1 r.jdouté; quand elle fui auprès du troisième pilier, elle s'arrêta en se soulen^ni sur son père, car les forces l'ahandonn. lient, en pensant que dès lors il était impossible qnaucnne puissance linmaine la sccouriU; un regard perçant de RiibiTl, (pii se ironvail d.nis nn des côtés de la chapelle, la ranima, et glissa encore nn peu d espérance dans son cœur presque néiri. Elle fil donc (pielques pas : quand elle arriva an diTiiier pilier, en entendit un bruit confus, et la voix de l'adroit Roberl, di puiaiit le droit denlrer aux baillis de la comté, éclatait par-dessus les humbles remontrances de celle justice roturière, (^hatiin se retourne spontanément ; mais alors un honinie au inanteau de velours écarlate doublé de satin blai.c, portant le cordon bleu, ayant à la main un cliapean à jibn. es blanches et bolles salies par la boue et la sueur dn cheval, s'avança de manière :'i se faire voir .t'Aloise; et, caché p;>r le pilier, il mil ses doigts sur sa bouche pimr indiipier le silence. ^
rendant ce temps, Robert avait attiré ratlenlion générale; il criail au scandale .. parlait de l'honneur de la famille compromis... Les panvres baillis, ayant éié invités par lui, ne comprcn.iienl rien à cette scène d'un genre nouveau. Le vieillard avait les plus beaux traits possibles; une grande noblesse élait imprimée sur son visage, et ses cheveux blancs lloltaient snr ses épiiules. — Tenez, mon enfant ; lorqne le comte vous demandera votre anneau, donnez-lni celui-ci. La querelle de Roberl avait fini, el la comlesse, ayant aperçu l'éearlale d'un manlean qui fl.itlail, acconrnt avec la vélocité d'un milan. Quel fui son élonnemcul et celui d'Aloise de ne pins trouver personne! On arriva à l'autel; la comlesse chercha p.irtout, cl même scruta le cortège: elle ne vil personne en eearlaie... La jeune lille oublia de s'agenouiller; slupéf.iiie de l'appaiition , de cette fuite aérienne, elle restait immobile. C'était l'usage dans la maisoii de Rlorvan, lorsqu'un mariage avait lien, de faire les fiançailles le jour même fixé pour le mari.ige. Le père, prenant l'anneau de sa lille. l'échangeait contre celui du futur, et le prêlre sanctifiait cette union préliminaire.
Aloise el Villani élaient assis ciiacun sur un fauteuil de velours; le prêtre, à l'autel et sans chasuble, tenait le rituel, el chacun, arrangé en demi-cercle, et atientif à celte cérémonie passagère, regardait le comte, qui, debout enire sa lille et son gendre, attendait que le calme le plus grand régnât. La lière comlesse, an comble de la joie, fixait sa lille avec une expression maligne. Mathilde avait mis tons ses diatnants; elle brillait d'un éclat exiraordinaire; sa beanlé éclipsait celle de sa pâle fille ; Robert regardait avec douleur le rubis brillant entre les deux seins de sa maîtresse; enlin, le soleil, en p:issani par les vitraux de la chapelle, répandait mille couleurs diverses qui donnaient à celle scène quelque chose de singulier. Les voûtes redevinrent silencieuses; alors, le malheureux perc dil d'une voix faible à sa fille :
— DoiMKZ moi voire anneau. Aloise obéit... — Grand Dieu!... s'écria Maihieu XLVl d'une voix terrible qui lit retentir tous les échos de la chapelle : sortez... sortez tous 1... Que ce mariage cesse... sortez...
— Monsieur le comte, dit .Maihilde... — Madame, emmenez votre fille — Sortez, vonsdis-je; celle union ne peut plus avoir lieu. — Je le savais, dit Robert à Christophe. Le comte répéta : Sortirezvous?
L'iJEiUilÈUli: UE DllIAULE.
CUAPITIIE XXII.
Lcvis uno oiors est vir'^inum culpx.
lion tel-:.
Kl mourir une fi>is est un li'çer supplice |)uur les graniU criminels. Avonviie.
L'ctonnomenl était peint sur tous It's visages, mais il lit place à la frayeur liii>qii on ii|it'fçiii le coniic à ili-mi renverse sur Paiilcl. et (|ui, pâle, le> elicveux lieris-é-^, priniieiiail son œil noir sur toiile l'assiiiililée. avec le tri'le smirire il''iii hiiiDiiie prei-que aliéné. Celle alliliide conviil-ive d'un eriminel, son reg.ird cliiini<-nl de souvenirs, cmilraslaienl avec le flegme dn prclre doiil le fidiil vénérable élait livé vers le^ eieiix (piil implorait, l'.liaeiiii cnniiiie punsé par faccent lerrilile qui accoinpa^M.iil l'urdie du eiunie, ahai. donna la chapelle aniicpie des .Morv.iii dan^ le plu> grand silenre La (OinlesbC voulut palier; mais un pesli' de sou iiiari l'eu eiupèelia ; elle sortit; Aloi-e la suivit; ht jeune (ille >e trouvait si lieun use d'échapper au sup|iliee d'unir son sort à VilLmi, que ie biinlieur présent lui semblait le gage assuré d'une fcliciléfuinre; lanl la jeunesse est oublieuse!... Apre> le départ de la comles^e, des groupe^ de gens inquiets se fornierenl dau> lesconr>, et l'on s'y entretint de ce qui venait d'arriver. Hubert fut le dernier à s'en aller, i.e comie, en voyant les cheveux blaiicliis de fon vieux serviteur qui passait i nlie les piliers comme une ombre légère, coaçut les soupçons nalnrels à un criniim I i{ui oi'dlt sa honte connue par tout ce qui l'enviroMiie; il s'éeiia d'une voix sévère : — Restez, llob(,'rt, et venez fiies de moi.. Le vieillard chemina à pas Ic.ls. comme pour se donner le telnp^de la réilexion. Le comte (pcilla l'aulel, et rigirda Rob ri avec une expre-sion terrible; il sembla craindie de l'inlenogiT. — Vous c'c^ lonjoins sur mes pas, dii-il enlin. I.e conseiller privé, voyant l'orage, se cmilenla de s'iiieliuir. Le comte, se releuruant encore, ré|iéta : — Vous èleS à l.i pisie connue un renard .. — Blonseignc-ur. je le dois, el... — Tai ezvous'... .MiTvan, cioisant ses bias, le fi\a un moment, en cheicliant a lire d.ins ^on àine : - Puisque vous èles si savaiil... Le coniie s'arièia de nouve.iu, et Robert, fort heurenseineiit, se garda d'e\| liquc r loul ce 4pie ce mut lui sucgérail de cimtentemeiit ; car Matbifii Xl.VI, s'avan(;anl bru qucment, lui piésenla lefaial anneau, en d sani d'une voix al. crée : — Save z-vous quel est cel amii'au'?... — Par saint .Malhien, si je le comiaisl s'écria Robert avec l'effroi le mii-ux joué; liélas I comniriit se ait-il que j'aie élé intendanl vingt an-, et conseiller trois jours sous un .'\l.iiliiru ijui n'avait pas le véritable anneau di's comtes de Murvaii?... eh! d'( ù peut-il venir'? ajouta-t-il d'un air ingénu. — Vieux four e, c est ce que je te demande!... Vous avouez donc le coimaitie, Robert'.' ajimta le comte d'un Ion plus calme. — Oui, monfeigucur, et sans le voir je pui- dire que la pierre sur laquelle soiil gravées les véritables armes il s Morvan a dix lignes de large sur dix-huit de long ; que c'esl la plu^ belle onyx de riiiiiope, et que la devise : Mort à qui m'arrêle est au bas de l'écusson.
Le coinie, sans écouler ce que prominçail avec emphase le rui-é con-eiller, jetait sur lui un regard observateur que la physionomie naïve de Robert mit en d f.iut... Charmé, malgré sa teneur, d'acquérir une e-pèce de preuve qu'au moins son inteudant ne savait que bien peu de chose de ses secrets, il lui dit avec bonté : — Ailous, coufionti z donc ces deux anneaux, afin de déeonvrii quel est le véritable. Le vieillard, après les a' oir examinés en remuant sa léle presque chauve, ré| ondit à son maître : — .Monseigneur, le vôtre est mal imité; il n'a qu'une pierre très-commune; lu devise est en haut!... Monseigneur, je suis perdu ; que deviendra ma probité si mes comptes sont mal scellés'?. . Si j'osais queslioiiiier un Morvan, je demanderais à inonseigi;eur qui a pu le troubler ainsi.'... Robert, répliqua le comte avec assez de douceur, je vais vous l'expliquer. . Le serviteur lidele s'approcha de ^Oll nniilre. en leignant une curiosilé qui en aur.iit imposé au plus fin diplomate. — L liynien de Villani faisait le malheur de ma lille.. Accablé sous le puitK des rasons qui le néeessitaient, j ai pu consentir .. .Mais, quand je fus prêt à consommer le sacrifice, une voix secrète et la tendresse que j ai pour Aloise m'ont arrcié; alors j'ai saisi pour le rompre la circonstance de la présentation de cet anneau, qui est un problème pour moi coiimie pour vous!... Ici Robert s'inclina et répondit : — Monsiigueur n'a jamais pu posséder l'anneau de son perc, puisque le comte .Mathieu XLV est mort en mer. — C'est bien pcnir cela que l'existence de cet anneau m'a surpris!... Enlin I hymen de ma fille avec un ^il intrigant n'aura pas lieu!.. — Je reconnais là le sang des Mo van, s'écria Robert avec chaleur. — llélas ! reprit le comte en pou-sanl un profond soupir, fidèle serviteur, n<itre honneur est menacé!... di'séirangers en sont les maires!.. Toui en prononçant ces douloureuses paroles, Morvau semblait, par ses n gards, percer la vit ille enveloppe qui cachait les secrètes pensées de son conseiller qui lui rép<mdit : — Jamais pareille chose n'arrivera sous RobiriXIV : uommez-moi oflux que vous redoutez, cl je cours les reufermer dans la tour aux
caMnUtes. Le dévouement du vieillard émut le cointo; il s'apjmya sur l'épaule de son intendant, el lui dit à voix ba>se : — Tu connais Villafii?... c'est l'un des deux liomnics qui en veulent à nous tous!... — Vous ne le craindrez pas longtemps, mouseigueiir. Et l'intendant fit, en baissant la main un signe horizojilal très-significatif, en répétant tout bas : — La tonri... la tour!... Le comte, n'osanl répoudre, einbrass:! son servilinr; celli.' foi=-ci Robert n'eut aucune indécision, ce fut la joue gatiehe qui reçut le visagi- hiûl.inl de son niaitre Le conseiller n'en répéta qu'avec plus d énergie : — La tour!... la tour! Alors Malliieu Xl.Vl sortit, cl les gioiqies des vasseaux décrivirenl des deini-eercles respectueux, cl cunlcmplùrenl leur maître abattu p;ir l;i d(,nli ur.
Cet incident avait élé prôné par la renommée dans tous les coins du château cl même an deliurs. el chacun commentail dans la cour cctic aven'.uic extraordinaire. On se félicitait qu'Aloi-e eût éc!i;ippé à son malheur; mais lis ( fl'orls di' Chri...lophe el de Jl.irie ne jiouvaient cmpéelier qu'(m se livrât aux conjectures les plus absurdes sur l'honorable fainilh;. Cliristephe n'avait point oublié les paroles de Robiri; .Marie, de son ci):é, s'en était souvenue; tl ce : Je le savais, vidligeant de bouche en bouche, ferineiilant de lê;e en Icle, produisit un brouhaha général, qui éclata quand le conseiller, eiive- I'ip|ié dans sa simarre et son lu rniinc, parnl sous le porli(|ue de la chapelle 11 s'avança, et sur-le-ehainp Christophe el .M.iri(î s'éjriercnt les premiers; — 11 va nonsexpliipier eominent... — Monsieur de Robert imus dira-l-il... — Pourquoi ec mari.sge'?... — (ictle intcrrnplion?... Ces différentes inlerrogalions parlirciit tontes à fi foi<; elles étourdirent le conseiller. Il considéra cel altioupement cuiienx, et, reniellant son mortier avec dig liié. comme si, nouveau I Hôpital, il avail a calmer une émeute, il s'écria : — l-h bii n ' cli bien ! jamais le ver n a levé la tête si haut ! (.lue dirait M.iilii^u XIJV"?... lonnncnt, canaille roliuièÈe, fcrf-. corvé.diles, vous mintenogez, je crois, moi, le Conseiller privé 'île la maison de Morvan ! — Canaille !... répliqua Clialyiie, fllrieu^c dn désappointement de la conili'ssc, et pins encure de la dsciélion de Robert depuis qu.iud la lète du ver se plainl-elle de la (pieue?... — .Ma mie, répojidil Robert, jibasouidi par l'épigiainme, vous m'avez tout l'air de vouloir manger votre pain entre quatre murs, et de compagnie avec les os de cinquante calvinistes que j'ai fait pendre. — O.-ez lefiiiiel murmura Clialyne. — Vite, reprit le concilier feignant de ne pas entendre els';idressant aux vassaux, débarrassez l.i cour de vos corps. En vérité, ils s'habitueront bieiiftl ;i V, ir les murs de l'inlérii ur du chaleaii, et |-.uis ils voedronl m; familiariser avec eux... touiuurs ils rinpièlent... doinnz-lrur un p lUee, ils eu prennent dix !... Chrilophe le tira par la nianche el lui (lit: — Mon ienr le conseiller, vons nous instruirez de ci lie aventure, |'i;i-qne vous la savez'?... — Christoiihe! (iliristophei s'écria Robert, In lais peu de progrès dans la belle earrieie que je t'ai rmverle... E t-ce que l'on s'occupe de la haute poliiii|ne (piand on e^t encore A peine la bè'c qui l'ait tonrnir la machine?... Allons, mon enfant, de l'humilité avec moi... Avec le reste, tu peux être auîsi insolent qu'il te pi. lira.
L;i-des us le conseiller passa sa main sous le menton de Marie cl frappa sur l'épaule «le Clni.lophe, que ces gestes ne satisfirent qu'à rmitie. Eniin, malgré le.s ordres et les cris de Ribcri, la foule ne se dis ipa que leiitemeiil. Ciiinnic le parrain de Clirisloplie montait à riniend.iiice, il fut abordé par Aloisc, qui lui dit avec inystèic : — Robert, comment tout cela hnira-t-il?... — Bien, noble deuioisclle, il faiil l'espéicr!... mais nous avons encore à hri-er des épines. Ce Villani nous a relardés; nous devons prendre des précautions. Allez, jeune lille, e'e>l un rude fardeau que l'honneur d'une famille quand eu veut la préserver de tonte Crpèce de tache I... Cela vaut dix intend.inces! Mais. Roberi, quel était donc ce personnage décoré de l:m. le . ordres de l'Europe, qui... — Eh ' le sais-je, noble dame ? — Oui Riiberl, vims le savez. (Juind je n'aiir.iis pniii- preuve que le regard ((ne vons m'avez lancé avant ((u'il ne p.iri'il... - l\ est certain, niadi'inoisi Ile, cpie je puis lu'en douli r. Un Robnl XIV ne peut pas, à quaire-viugts ans. manquer de perspicacité el d'expérience. — Diles-moi donc son nom ? — llluslre héritière, répliqua le vieillard eu remuant la lète, je ne suis qu'une eliéîive moiiss(! du bel arbre dont vous êtes le gracieux rejeton; eonimenl vonlrz-vnu- que je conuaisse le cœur de l'arbre'? — Il était mis, eoiuiiiua l;i jeune lille pensive, coiinne le prince le plus riche : ses ordres en di;iin,ints ! ses colliers!... Avez-vous vu le roi? — Oui, mademoiselle, j'ai vu plus d'un roi. (ih.irles IX vint en ce château, el Henri IV me dit, à moi parlant, que j'avais l'œil égrillard. Ce fut lorsqu'il me donna celle fameuse lettre à portera...
Aloise s'éeh,ipp;i comme un trait et fut se réfugier dans son appartement en entendant la voix de Chalyiie qui la cln rch:iii. Sans cette dernière circonstance, on auniil pu présinner que lliisloire de la célèbre lettre ipi'elle avait déjà enlindiie plus de i inquanie fois était pour ipielipie chose dans ce dép;irl précipité. — Pauvre enfant '. dit le serviteur octogénaire, ta destinée va se décider bientôt .. Il veut assurer la félicite!... Alors il entra dans l'iniendance cl se mil à feuilleter les registres de ses exercices; et, pour ne pas prêter une grande atlention à cette contemplation périodiniie de ses trav ux, '
L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE
fallaii qu'il fût bien préoccupé. En clfot, il pou-ail à la uumioie dout celle aveulure se debiouilU-rail. 11 aiuiail liop riinniiem- île la. maison pour approuver l'éclal que Jean Paqiié r.'p.iuilail iliiuiii qneUpie lenips... Le vieil inlendaul, craiiînaiu une eala>lroplu\ se promit bien de veiller plus que jamais an\ inlérèls do la famille, ei, muiblable au chien géuéreux, il reMiliil d.' périr à son posic. lidele jusqu'à son dernier soupir. Couliriiu' par l'aveu du comli' dans ce (pi'il soupçounail , c'est à-dire que Villaui avait surpris une |i.irlie d lui secret coueenlré dans le eivur de quatre personnes, il se eliar};ea de surveiller l'animal venimeux qui. sans doule. lancerait le poisnu l'iiueste à Ihouneur des Mathieu, et par contre-coup des lloberl !— Que serail-ce de l'inleudance si un Mathieu monlail ignoiuiiii. u-eiiu iil à lechafaud? Encore si celait pour un crime d'Elal ! di-ail le euiiMiJ. ier, pour une belle conspiration, comme en ourdinnl Matliieii X\\ Il et Mathieu XXX, dit le MiConUnt. passe ! L'Iiouui ur serait sauve et nii-nie accru , car nous avous sept tèies tranchées dans la famille...
Mais un Mathieu assassin!...
Pendant qu'il pesait en sa tète ces graves considérations. Mal liildiet Mil. LUI, ayant altoiidu avec iiiipaiivucele comte Mathieu, le voyaient arriver à grands pas.
— M'expliquerez -vous, mousieur le comte, dit Villaui, la cause de l'affront que vous me faites'.'
— L'affront !.. répliqua le seigneur de Birague eu laiivanl un regard irouii|ue ; vous vou trompez, monsieur Villaui, je uc crois pas que ce soit vous qui le receviez... — Monsieur, vous in'iusullez!... — Ucmandez-m'eu raison, s'écria le comte eu tir.uit son épée avec nu visible plaisir. — Je sais, monsieur, que mu mort est ce que vouî souhaitez avec le phi; d'ard.'Ur: mon intérêt exige que vous viviez, 1 1 ceci change nos positious respectives. — Lâche!... traître!...
Et le comle, indigo • d'avoir à souffrir un • iusuhc sans vengeauci', donna un violent coup à son épée pour la faire roulrcr dans le fourreau.
— Pourquoi se q.iercller au lieu de se réunir .'dit Mathilde; il f.iut lerniioer ces terreurs renaissantes. Voyous , monsieur le comte, qui donc a pu produire cette brusque intcrrupliou et voire étonnante stupeur?... — Madame... Aioïse m'a p^é^enlé la preuve irrécusable qu'il existe un être dans le monde qui eoiniail notre secret tout entier... Cet homme redoutable voltige, pour ainsi dire, au-dessus de nos tètes depuis qu'il fut question de marier notre fille. Il se joue de nos terreurb et se plait à les exciter... Il est partout, au dehors, au sein de nos réunions; il assiste à ma vie; il semble s'être réveillé d'un sommeil profond, et son doigt terrible trace jusque sur nos nmrs un arrêt lot ou lard inévitable à subir... — Eh bien, monsieur le comte? — Eh bien, marquis, vous compreuez, car vous êlcs assez adroit pour ct-la, qu'il m'est indifférent de périr par vos mains ou par celles d un autre, et qu'alors ma (ille ne doit plu- être malheureuse. Elle vivra., dé. honorée peul-èlre. mais elle u'aura pas à joindre à l'inforluoe que lui léguera son père une autre infortune aussi pesante... — Monsieur, reprit l'Italien, n'est-ce que cela qui vous embarrasse?... Je me charge alors de vous délivrer de cet ennemi,
il ^aixuuiuit les bois eu |>gui3aivc<iil lu ùaiiii tiiiiije,
quel qu'il soit... A de pareils traits vous reconnaîtrez, je l'espère, le dévouement d'un homme qui désire vous appartenir.
Le comte le regarda d'un air étonné ou plutôt avec horreur. En ce moment, la comtesse, qui jusque-là s'était tenue pensive, prit la main du comte et dit : — Mais si Aioïse vous remil celle preuve certaine, elle a dû la recevoir... De qui?... en quel moment?... en quels lieux?... et coiniueni .'... Si nous l'interrogions? Peut-être aurionsnous des reuseigneuienls plus positifs sur cet homme mystérieux? — Excellente idée ! s'écria Villani. Voilà pourquoi Chalyne était à la recherche de la jeune héritière : elle ne la trouva que dans ses appartements. Aloise. entrant dans te salon, eul un regard sévère de la comtesse, qu'elle vit assise près de Villaui. pendant que le comte se promené les bras croisés avec force. A la vue de sa lille bien-aimée, il s'arrêle, cl, la prenanl par la main, il la fait mettre à ses côtés en lui disant avec douceur : — Aloisc, ma chère enfant, l'anneau que
tu m'as remis n'a pu se trouver euire tes mains
3 ne par l'iulervention u plus cruel de mes ennemis. La jeune fille, naïve et peu hubituée à cacher ses pensées, lit un mouvement qui n'échappa à aucun des trois spectateurs de son trouble. — Dis - moi donc, coniiuua le comte, comment il le parvint.
Aioïse garda le silence.
— Répondrez-vous! lui cria sa mère avec dureté. — Doueeineul, madame , répliqua le comte... Ma lille, j'espère que le repos et l'honneur de ta famille ne Irouveroiit pas en toi une ennemie. Explique-nous ce que tu sais.
— Mon père, je ne puis vous dépeindre l'Iiomiiie qui m'a donné cet anneau. U m'a paru devoir être un eraud personnage... Un de ses gestes m'a commande le silence, el il ne me dit que ces simples paroles à voix basse . Hetneltcz à voire père eet anucau en place du foire. — Mais en ipiel lieu vous 11' doiiiia-t-il?
demanda riinpéluense comtesse. — A la chap.Ile. — Ouand?... — Toiii à l'heure. — Vous mais eu iiupu.-ez ! Je n'ai vu personne vous aborder. — Je jure que
j'ai dil la vérité Et
pour la première fois di' sa vie le mouvement d'unie généreuse colère eiillamina la jeune lille.
Chacun resta muet d'étonnenicnl. — Il est parloul, dit le comte avec un accent de rage
el Cr. .cvant vers le ciel un œil presque accusateur. — Il portail, reprit Aloise, un manteau de velours rouge enrichi d'une broderie d'or de la plus grande beauté; de belles plumes blanches fluttaicnl sur son chapeau, et tous les ordres de l'Euroiie brillaient sur son sein. — J'ai cru voir, dil la comtesse en inlerroiupaiit sa hlle; mais c'est un sylphe, une ombre, car il a disparu comme une fumée qui
se dissipe Sortez, mademoiselle, el restez dans voire ai)parie-
meut.
La jeune hérilière se leva doucement; son père, plongé dans la rêverie, fui réveillé par ce mouvement, et il embrassa sa liile sur le front. Aussitôt qu'elle fui partie, la comtesse s'écria : — Ixt être mystérieux e»t au château ; le marquis l'a vu dans le pavillon septeutiioiLil !... — Cheiclious-le donc, dirent en même lenips le comle et Villani ! — Et sur-le-champ, répondit la comtesse. Aussitôt des ordie:> extrêmement sévères furent donnés à tous les domestiques. Le
L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE
comte leur distribua des postes de distance en distance, de niaiiicre que le vaste cliâleaii de Biraguo se trouvait entouré d'uu cordon de (:ardes, et rien n'en pouvait sortir sans cire aperçu. Afin que llioninie qui produisait ces précautions ne pût W»apper, le comte, sa femme et Villani, munis des clefs nécessaires que Robert ne donna qu'en rechignant, se partagèrent le chàieau.
Le comte se réserva les souterrains et les galeries secrètes qui lui étaient connues; la comtesse eut à parcourir l'aile septentrionale et l'aile des Morvan ; le marquis, armé de son poignard, devait examiner l'aile, qu'à force de manœuvres, l'intendant avait fait nommer le pavillon Robert.
Celle recherche scrupuleuse, dirigée par les maîtres du château, excita bien plus encore le babil des gens.
Le rusé conseiller, au milieu de cet appareil, allait et venait en souriant d'un air goguenard, et parlait de toute autre chose pour donner le change; mais ses deux yeux marquaiem parfois une cer laine mquiélude. . . . ^ç^N^^r: > -«^ " -^C7=?\