‹ Œuvres de jeunesse, illustrées. DessinsChapitre 45 sur 92 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Doli non doli sunt, ni4 aslii colas.

Plaotk, les Cajjtifa.

La ruse n'est pns ruse, alors qu'elle est grossière. Traduction de Dlasids.

Quelque rusé que Villani ptll être, Robert ne l'était pas moins; de plu--, le vieil iiUiMwlanl po-séilail certains secrets qui lui donnaient un giai'd avanlajîf sur celui qu'il reiîard.iit comme sou aniiig.miste. Lors- (|u'il apprit le départ du ur.inpiis, il se décida à le prévenir, et à se reudie avant lui auprc> de l'Iiomnie qui tenait en ses mains le dépôt piéiieux de riioniu'ur des Morvan. Le voyage de Robert élail une nouvelle preuve de son inviolable attacliemenl à la famille des 51alliieu, et il fallait que cet altachement fût sans mesure pour décider riuleiid.iut général, le conseiller intime, à s'éloigner du château, de Birague dans celle circonstance diflicile. Il donna à i bristopbe auquel il avait plus d'une raison de vouloir du bien, la plus grande preuve d'e.'lime qu'il fût en son p(uivoir d'accorder. En un mot, il le substitua, pendant le temps que devait (iiirer son absence, dans tous les droits, prérogatives et l'onclions ipii ressoriaient de son intendance. Cette translation de pouvoir.s se fil avec une sorte de solennité. Cela était bien naturel, car llobert XIV ne pouvait décemmenl dire à Christophe : — Sois intendant de Birague pendant mon abseuee, comme le roi dit à un courtisan : Soyez marquis ou due. 11 fallait bien d'autres formalités ! et Robert, grand p:ir!isaii de l'éliiiuitte ei du cérémonial, élaii incapable de se conduire avec tant de légèreté. Il (il donc sommer t, bristopbe de se rendre à l'intendance ; et là, revèiu de sa simarre neuve ei de son beau mortier, il procéda à rinsiallaiiou de sou (illeiil. L'éloquent conseiller intime commença par retracer longueruent toute l'bistoire de son intendance. Il appuya particulièrement sur deux ou trois faits saillants, tels que la pendaison des révollés calvii.istes; l'bimneur qu'il avait eu de parler à Sa Majesté le roi Charles IX, à Sa Majesté Henri 111 et h Sa Majesté le roi Henri IV, lesquelles Majestés bii avaient adressé mille paroles flatteuses qu'il montra consignées dans les regi>tresde l'intendance. Après avoir ainsi fait connaître à Chrisiopheloute l'importance de sa place, il jugea convenable de lui révéler un dernier secret, pour achever de lui mieux faire sentir tout le dévouement et l'obéissance qu'il était en droit d'attendre de lui. En conséquence, il lui conta d'une manière assez drôletlc et égrillarde les aventures de Jeanne Cabirolle, sa vénérable mère, et le rôle important qne lui Robert y avait joué. — Tu vois, mon garçon, fmil-il par dire à Clirisio|'lie, le service que j'ai rendu à la mèie en daignant remplacer auprès d'elle monseigneur le comte Mathieu XiA' dans une de ses plus importâmes prérogaliv4's. N'oublie donc jamais, mon enfant, que ta mère a vu ma jambe non bottée; aie toujours cette jambe devant les yeux, et tu ne manqueras jamais à ce que tu dois à l'honneur de ma place. Le fardeau de celle inîendance va tomber pendant mon voyage en tes mains; tâche d'être digne de moi... — Vous pouvez compter, monpc,... mon parr... monsieur Robert, balbutia Christophe, qui ne savait plus trop quel nom donner au repiésentant de la bolle de Mathieu XLV; vous pouvez compter que je remplirai les fonctions de la place que vous me couliez en fidèle et loyal... — En lidèle et loyal serf, ajouta Robert, qui s'aperçut que Christophe cherchait une expression pcut-èire trop ambitieuse... Bien, mon garçon! je suis content de loi, et je compte sur ta parole. — Monsieur de Robert, demanda Christophe, ne miles- vous que votre jambe?... — Est-il ambitieux ! s'écria le vieillard, ragaillardi par celle queslion.

Là-dessus, le minutieux inicndani insirui-it son liUeul, dans le plus grand détail, de tout ce qu'il aurait à faire durant son absence. 11 lui donna de fort amples insirueiions et force conseils; puis, le croyant sufiisammentendoctriii.é, il lui dit adieu, et montant sa petite jument gris-pommelé, il prit le chemin d'Aulun avec autant de tranquillité que son amour-propre pouvait lui en permettre. Tandis que Robert, croyant l'honneur de la famille des 51orvan iniéressé à son voyage, ar|i°enlait la route qui sépare Autun de Birague, le capitaine, sur un mol de lettre de Jean Pàqué, prenait la même direclion. Robert avait toulcfois un grand avantage sur l'offi.-ier de Chanelos, car an moins savait- il pourquoi et dans quel but il iigissail. (Jnaiil au capitaine, qui, vu ses longs services militaires, avait contracté la bi^nne habitude d'agir machinalement, la lettre de son vieil ami le balafré, toute obscure quelle était, suffit pour le faire monter à cheval, accompagné de Vieille-Roche, devenu encore plus taciturne depuis la perte de sa gabriel'e.

Les deux amis cliemiueic,:t suas nMi u'tic, cur ils élaicat à jcua.

Comme ils approchaient d'Aulun, ils furent rejoints par un cavalier eniiorement enveloppé d'un grand manteau. En passant près de Cbauclos, le cheval de l'éiranger lit un écart, et son maître, qui ne s'aileiidaitpasà celle l'nguc, laissa tomber le manteau qui le dérobait à tous les regards. La surprise du compagnon de l'aigle do Béarn fol égale à sa joie, lorsqu'il reconnut dans l'élraiigf r le subtil marquis de VÎIIaui, (l'.i'il détestait aussi cordialement qu'une dévote aime son confesseur et dont il s'était si souvent promis de tirer la plus éclatante vengeance Craignant de perdre l'occasion qui se présentait, le capitaine dég:iîna prompiement, et s'avança sur Villani, en s'écriani : — A mui, dj Vieille-Roche, voilà l'ennemi... A la vue du redoulabic Chancloi cl d-j son hem ieite menaçante, l'Italien comprit qu'il n'y avait plus moycMi d'éviter le combat qui lui était présenté pour la dixième fois au moins. Il sentit même que la prudence lui commaudail de l'accepter sans trop se faire prier; car il y avait ab olue nécessilé. 11 mit lépée à la main d'assez bonne grâce, aimant mieux courir les chances incertaines des armes que de refuser à l'irasicible capil.iine une satisfaction que ce dernier était homme à se procurer de force.

— J'espère, capitaine de Chanelos, dit Villani en mettant pi( d à terre, que vous connaissez trop les lois de riionncnr pour seelfiir quf votre ami le sire de Vieille-Rjcbc et la longue rapière dont il est armé se mêlent du combat que je vais soutenir contre vous? — Oses-tu parler d'honneur, vile couleuvre d'Italie? s'écria Chanelos transporté de colère... Ne sais-tu pas qu'en quelqee lieu que je te rencontre et de quelque manière que je te m( lie à mort, je n'aurai fait qu'un acte méritoire et épargné de la besogne au prévôt/... Ici Villani laissa éclater tur son visage les marques du plus visilile effroi. Le capitaine jouit qmlqne ti-inps de la peur de son ennemi; piii, il ajouta : — Allons, ra sunz-vous, piudenl marquis; je consens à ne pis u.^urperles dr.ii's du bourr.'au. Je vais, en vous accordant l'hoiiiienr de' vous niesur.r avec un véritable ge:::illi(imnie, vous traiicr mille fois piieux que vous ne mérilez, car certaiiicnient vous ne )iouvicz pas espérer de périr aussi honorablement... Allons, faiies trois signes de croix, et en garde... Le ton propliélique du capitaine parut un augure des pins sinistres au marquis. L'Italien se trouvait dans la position d'un homme qii doit vaincre ou mourir, et cette alternaiive cruelle, au lieu de la bravoure qui lui manquait, lui donna l'éuergie du désespoir et de la haine. II se jeta comme un furiiîux sur son ennemi et essaya de lui porter un coup mortel avant qu'il eût le temps de se mettre en garde. — Ab ! coquin de condottieri ! s'écria l'offitier de Chanelos en reculant de quelques pas pour éviter la bru que attaque du marquis, tu joues des couteaux avant le signal! Attends, spadassin fieffé, je vais solder ton compte en monnaie française. A ces mots, le capitaine reprit l'offensive et menaça à son tour l'ilalien. La flamboyante henriette, tournant avec rapidité autour du corps de Villani, ne tarda pas à lui donner des verliges. L'honnête capitaine s'en aperçut avec une agréable satisfaction, et, profilant de l'émoi du marquis, il lui poussa sa dague dans le côté e! l'étendit sur le gazon.

— France ! France ! et saint Henri 1 s'écria de Vieille-Roche en voyant tomber l'Italien.

Le marquis se mit à pousser des cris et des jurements effroyables :

— Je suis mort! enfer et furies! je suis mort !... Le capitaine, qui avait toujours douté de la véracité du marquis, voulut s'assurer si au moins une fois dans sa vie le drôle disait la vérité. Il s'approcha do:ic du blessé avec l'intention toute chrétienne d'éviter un nouveau mensonge à Villani. Henreuseroeiil pour ce dernier, de Vieille-Roche, qui avait continuellement l'oreille aux aguets, entendit le bruit lointain du galop de plusieurs chevaux. Le prudent témoin se bâta d'en avertir son ami et lui conseilla de gagner prompiement du pays. — Ce n'est pas, dit-il, que les choses ne se soient passées couvenablement; mais il est toujours mieux, dans de pareilles circonstances, d'éviier les explications brutales que la justice ne inanque jamais de demander à un gentilhomme qui prétend voyager honorablement sur le pavé du roi sans souffrir que personne lui manque. Chanelos, qui fuyait comme l'eau tout ce qui avait quelque rapport avec les hommes noirs dont la mission est de pendre un certain nombre de chrétiens, honnêtes gens ou fripons, peu importe, la quantité est donnée, et il faut la remplir; Chanelos, disons-nous, crut ne pouvoir mieux faire que de remonter lestement sur son vieux Henri et de presser les côtes de ce fidèle coursier. Il abandonna donc l'Italien à son sort, et gagna Autun au galop précipité de son cheval, galop que sa fierté ne lui permit jamais d'appeler que du nom de trot allongé.

Le marquis, voyant s'éloigner le terrible compagnon de l'aigle du Béarn, se mit à crier, et ses cris firent venir des paysans qui travaillaient. Ils s'empressèrent de prodiguer à l'Italien tous les secours dont il devait avoir besoin. L'ayant déshabillé, ils reconnurent, à la grande joie de Villani, auquel il fallut répéter vingt fois qu'il n'était pas mort pour le lui persuader, que sa blessure était peu dangereuse. Eu cfiet, benrietie avait glissé le long des côtes et avait à peine cfllenré la peau du marquis. Rassuré sur son état, ce dcruier ne larda pas à recouvrer des forces et à remonter à cheval. Toutefois, il est bon de prévenir mon lecteur que le vaillant Italien ne juL'ea poiut à propos d'aller à Autun par la même roule que son brutal adversaire ; il crut plus sage de prendre à travers champs et de faii'9

L'IIÉRITIÈHE DE BIRAGUE.

une entrée modeste ilaus la ville. Peiiilaiu que cet événement se passait sur la route. Robert, amvé à Autiiu, eiaii tlesceiiilii à la porte de la maison de maitrc Eerivaid. notaire myal et loyal, l.e vieux serviteur des Mathieu, après avoir prealabliinent attaelié sa jnuuut grise aux crochets de fer qui garnissaient le devant de la maison du notaire, monta lièremenl l'escalier el entra dans l'étude du gardenote la tête haute et son mortier aux armes des Morvan placé d'un air important sur son vénérable chef. — Où est le patron ? deniaiulat-il à un jeune clerc du nom de lîoujarrel. et qui, sa plume sur Poreille, se promenait avec la gravite d'un conseiller. — Dojnine in arcanis, sous-entendu œdibus. répondit Bonjai ret en se rengorgeant. — (lue parles-tu de Bibus ' dit liobcrt, dont les vieilles oreilles étaient antilatines; crois-tu que les affaires qui m'amènent ici soient des fariboles.'... Eu entendant ce blasphème scolastique, Coujarret resta la bouche béante; il crut s'être compromis en écrasant par son savoir un homme qu'il prenait en flagrant délit, et qu'il jugea, d'après son ignorance, appartenir à la phb. Iiauli' magislralure. Robert, tout fm qu'il était, ne devina pas la tanse de l.\ stu]iéraetion de l'aide notaire, mais il en proGia en homme profiMulénieni versé dans la connaissance du cœur humain. 11 le |irit par l'oreille et dit : — Tu mériterais bien que je te l'arrachasse : mais je suis bon el je consens à le pardonner, pourvu que lu veuilles réparer la faute. — (*ue faut-il faire, monseigneur ? A ce litre pompeux, l'iulendant de Birague lâcha l'oreille du jeune clerc, et le reçardant en souriant, il lui répondit : — Il faut, mon cher enfant, ne laisser entrer personne ici tant que je causerai avec ton maître... Maintenant, promels-le-nioi et conduis mes pas vers ton patron. Bonjarret promit d'exécuter fidèlement sa consigne, et marchant devant Roberi, il ouvrit une petite porte et introduisit le conseiller intime des Morvan dans le cabinet de maître Eerivard. Cela fait, il fut se niellre en sentinelle à la porte de l'élude. Maître Ecrivard, en entendant troubler la solitude de son cabinet, lève la tète d'un air de mauvaise humeur; mais eu apercevant devant lui le lier intendant de la plus grande maison de la province, son visage prit l'expression de bienveillante accoidée aux riches clicuts, el il se leva du misérable fauteuil à rouleiies qu'il nommait emphatiquement sa chaise curule. i^laltre Eerivaid avait pris en affection, ciimme tous les gens de cabinet, un mol qu'il répétait assez souvent. Ainsi l'on ne s'étonnera pas de l'entendre commencer par un : En dernière analyse, qu'y a-t-il pour votre service, monsieur Il ibert? dit-il en offrant avec politesse le plus haut de sçs fauteuils au vieux favori des Mathieu... — Une bagatelle, répondit nonchalammenl Robert : je voudrais avoir plusieurs copies de soixante-dix actes fort anciens, déposés chez vous, qui prouvent les acquisitions successives faites par les Mathieu XXXV, XXXVI. XXXVII, XXXVIII, XXXIX et XL du nom... C'est un ouvrage, mou cher notaire, qui vous sera payé sur le pied de trois francs par rôle, el cela fera un total, maître Ecrivard!... un joli total, par ma foi! Le rusé vieillard ayant ainsi affriandé l'avide garde-note, il ajouta • — D^ plus, je voudrais avoir de suite une bonne et exacte copie du vieux titre que voici ; ayez la bonté de la faire faire à l'instant et d en surveiller l'expédilioii. Recevez-en le prix d'avance, dit Robert en posant plusieurs éeus sur la Uible d' Ecrivard.

La vue du métal offert à sa rapacité fit sur le compassé notaire le même eiïet qu'un boisseau d'avoine produit sur un cheval de fiacre accoutumé à la porlion congrue, il courut aussi vite qu'il le put à son étude, et chargea Bonjarrel de lirerla copie demandée. Jusqu'ici tout allait bien; d'un côté, Robert avail donné une consigne à Bonjarrel, qui devait empêcher que personne vînt l'iiiteirompre , de l'autre, il avait éloigné maître Ecrivard du sanctuaire de la chicane. A la vérité, la porte de communication qui joignait l'étude des clercs au cabinet du patron était restée ouverte, et le notaire y jetait de temps en lentps les yeux ; mais le subtil cou-ciller intime des Mathieu n'était pas homme à s'efi'rayer des difficultés. En conséquence, il se mit adroitement en qnèîe d'un certain carton qu'il savait avoir été déposé par Villani chez le discret Eerivaid. La recherche fut longue eldifiicile; heureusement pour Robert, l'acte dont maître Ecrivard surveillait la copie était de la plus ample dimension; le prudent vieillard avait pense à tout. Enfin, après avoir fureté pendant une heure, Robert découvrit un jteiit carton sur lequel étaient écrits les mots : Dépôt confié par M. le marquis de Ki//ani. — Ah ! fourbe ! dit Robert en mettant la main dessus, c'est eu vain que lu as cru me jouer!... En achevant ces paroles, le carton demeura enseveli sous la vaste simarre de l'intendant; avec quelque adresse que Robert exécutât son escamotage, il ne put dissimuler entièrement la joie qu'il éprouvait en se voyant le maître des pièces qui devaient servir à perdre l'honneur des Morvan. Maître Ecrivard s'aperçut de l'énioli.m du vieillard, et il jugea qu'un homme raisonnable ne pouvait rire que lorsqu'd en avait trompé un autre. En conséquence, il quitta précipitamment Bonjarrel, et accourul dans son cabinet, en jetant snrRolitrt un regard où sa pensée était écrite en toutes lettres. Le bonhomme la Comprit parfaitement, mais il n'en fil rien paraître, cl il regarda le notaire avec un air qui tenait le milieu entre la naïveté ella malice. Ecrivard parcourut rapidement de l'œil les diiféreDts cahiers de Bon caLiaet, el il devina de tuile par la place vide q.i'il y aficrçul, s'jr

quel objet la convoitise de Roberi s'était appesantie. L'importance du dépôt confié à sa prudence lui en fit attacher une grande à se ressaisir du précieux carton. Il Umrna donc autour de Roberi avec l'air du loup qui assiège un bercail. Le vieux conseiller inqiassible n'avait pas l'air de s'occuper des choses de ce monde: cette conduite était le chef-d'œuvre de l'adresse ; et certainement elle eût fait par la suite grand honneur à Roberi, si, par un hasard malheureux, Ecrivard n'eût aperçu un petit bout du carlon désiré qui passait par une des fausses poches de la simarre de l'intendant. Sûr de son fait alors, il s'approcha de Roberi, et louant l'étoffe de sa simarre, il se mit à tirer le carton de toutes ses forces, lâchant encore, tant Robert lui inspirait de crainte, de décuiser l'envie de rentrer en possession du bienheureux dépôt, parle désir d'examiner l'étoffe dont était doublée la noble simarre. Robert, devinant l'iniention de l'cnnenii par ses manœuvres, voulut prendre un air de dignité capable de lui eu imposer; pour cela, il ré.solut de se draper dans sa simarre ; or, pour se draper, il faut absolument ouvrir les bra^. L'inlendanl crul pouvoir les ouvrir aussi noblement qu'il était nécessaire, en ayant toutefois la précaution de tenir sous ses aisselles les papiers, objet du li tige. Par malheur, Robert, en 'oulanl exécuter son projet, laissa glisser le malheureux carton, qui vinl tomber aux pieds d'Ecrivard. A cette vue, l'intendant et le notaire, enllammés dune égale ardeur, se précipitèrent pour s'emparer du précieux dépôt. Ecrivard fut le premier qui s'en saisil, et s'accroupissant dessus, il se mit à crier de toutes ses forces : — Au secours!... il y a un voleur chez moi... — Belle nouvelle'... N'y en a-t-il pas toujours eu, vieux coquin ? dit Robert en s'cfforçanl de lui fermer la bouche avec ses mains. — En dernière analyse, monsieur Roberi, par pitié, laissezmoi ce carlon... — Non, non, l'honneur veut... — Commenl, l'honneur veut.'... — Cela ne vous regarde pas; lâchez les papiers, ou par saint Mathieu... Robert se mit alors à tirer le carlon avec toute la force que lui donnait son zèle pour la famiUe des Morvan. Le carton commençail à passer plus de son côté que de celui d'Ecrivard, lorsque ce dernier, voyant qu'il allait être dépossédé, se mit à renouvcl?r ses cris : — Au secours !... au voleur!... Ah ! monsieur Robert !... En dernière analyse, lâchez-moi... vous m'étoulfez!... — C'est ce qu'il faut. Et Robert, ayant décoiffé Ecrivard, faisait tous ses eflorts pour lui enfoncer sa perruque dans la bouehe, el ce en forme de bâillon... Une lutte terrible s'engagea alors, elle notaire, trouvanl des forces dans son désespoir, parvint à se tirer des mains de l'implacable Itobert, qui l'eût étranglé pour sauver l'honneur. (Juand Ecrivard se vit libre, il courut à la fenêtre de son élude, et il ouvrit une bouche qui certainement pouvait passer pour la plus forte trompette de l'armée du roi. Robert, apercevant le danger, et voulant éviter des cris qui ne manqueraient pas de rendre publique son expédition, s'empressa de dire au notaire qu'il était prêt à entrer en accommodement. En entendant ces paroles de paix, le garde-note, qui n'était pas fâché de ménager l'inlendanl de la plus riche famille de la province, se montra disposé à ouvrir les négocialiOiis, malgré le droit qu'il avail de faire un procès criminel à l'inlendanl, lout Robert qu'il eiail. — Je vois, dit le conseiller, qu'il en faut finir par où j'aurais dû commencer. — Oui, monsieur Robert; en dernière analyse, il faut me rendre... — Rendre!... noa, de par saint i^laihieu; mais il faut vous fermer la bouche. Ecrivard, croyant déjà voir dans son gosier la redoutable perruque, se retourna vers l.i lèiièire comme pour appeler au secours. — Taisez-vous, maître doigts crochus, reprit le conseiller intime, il n'est plus question de perruque .. Tenez, voici qui suffira pour vous rendre doux comme un mouton et souple connne un gant. Lisez, tremblez et obéissez. A ces mots, Roberi lira de sa poche un papier, et l'ayant déployé, il le présenta à Ecrivard. Celui-ci lut ce qui va suivre...

« Nous, Armand Duplessis, cardinal de Richelieu, ordonnons à maître Ecrivard, notaire royal à Autun, et cela avec commandement du secret, el sous peine des galères, de remeltre à maître Robert, intendant du irès-haul el très-puissant seigneur comte de Morvan, le dépôt confié à sa garde par le marquis italien Villani.

Signé AnM\>D. »

— Eh bien ! maître Ecrivard ? dit Robert... — C'est bien la signature de Son Eminence... Monsieur Robert, je suis prêt à obéir, repartit le notaire avec la plus entière soumission ; mais, puisje espérer, en dernière analyse, que cet ordre me restera, ;lm de me mettre à l'abri,.. — Oui, maître Ecrivard, gardez-le, el, sur votre tête, ne le lâchez pas... vous savez ce qui vous est recommandé... les galères, en cas de bavardage. Adieu... soyez discret. — Monsieur de 'Robert, poiirricz-vous bien maintenant me dire, mais... si toutefois c'est votre bon plaisir, pourquoi vous ne m'avez pas montré de suite l'ordre de mmscigneur le cardinal .' car, eu dernière analyse, il me semble... — Ah ! il vous semble, eu dernière analyse, répéta le conseiller goguenard... il n'y a pas de dernière analyse qui tienne... ce n'est pas que nous manquions de raisons suffisantes... elles ne vous regardent pas. L'intendant, que dis-je, le conseiller intime des Morvan ne doit compte do ce qu'il fait qu'à eod suzen'ui et à Dieu.. Au surplus,

L'HÉRITIÈRE DE BIRÂGUE.

maiire Ecrivard, retenez bien ce que je vais vous dire : vous verrez pn/bablemcnt le Villani; faites et agissez comme si vous aviez toujoiir-. -i;s papiers, sinon vous voyez quel est notre crédit... prenez garde aux g.ilèresl...

iloberl déploya tant de digiiiié en sortant, qu'il balaya avec sa simarre traînante l'étude du notaire, et cela au grand contentement de Bonjarret. Quand le conseiller fut sorti, maître Ecrivard remplaça le carton par un autre, sur lequel il mit la même étiquette. Madame Ecrivard et Bonjarret furent ses victimes, car ils essuyèrent sa mauvaise humeur. Au milieu du paroxysme de la colère du notaire royal, le marquis Villani entra dans l'élude. Ecrivard trembla en le voyant; néainnoins il résolut de faire bonne contk'nance. — Monsieur le gardenote, dit l'Italien en poussant un soupir arraché par la douleur qu'il ressentait de sa récente blessure, je vieus retirer les papiers que j'ai déposés chez vous. — Comment, monsieur le marquis! vou; auriez le dessein de me retirer votre clientèle.' Eu dernière analyse, vous en êtes le maître... — Il ne s'agit pas de ça, répliqua Villani avec un air de hauteur qui lit expirer la parole sur les lèvres du questionneur. Le notaire, assis sur son fauteuil, n'en bougeait pas, et pour avoir une conienance, il se mil à rouler entre ses doigis un morceau de cire: — Il s'agit de mes papiers qu'il faut me rendre; m'entendrzvous?— Oui, nmnseigneur, je vous comprends; maisce que vous me demandez est impossible. — Impossible '. et par quelle raison? — Une très bonne. — Voici le carton qui les renferme? — Oui, monseigneur; jelerépète. jenepuis vous les donner. — l^oquin ! — Monseigneur!... — Je te ferai mourir sous le bàion!...— Pour cela, monseigneur, c'est tri's-possible; cependant on n'assassine point impunément un notaire royal ; et, en dernière analyse ma mort ne vous rendrait pas vos pal^iicrs... — Jevaislcs prendre. Et Villani se saisit du carton. Que sont- Us devenus? s'éeria-t-il. — Monseigneur, je vous jure!... — lieudsuioi mes papiers, misérable!... — Que c'est bien malgré moi... — Je cours te dénoncer, et te faire pendre. — Qu'ils sont disparus. — Disparus!... faussaire abominable!... ton procès ne sera pas long, et la corde... — Je sais ce que c'est; mais, eu dernière analyse, je suis à couvert.

L'Italien était resté immobile comme pensant à autre chose : bientôt, sans plus rien dire an garde-note effrayé, il quitta l'étude, et marcha précipitamment vers la porte, se disposant à aller chez les gens du roi pour y dresser une dénonciation contre le comte de Morvan. Mais llobert, son adversaire, n'était pas homme à laisser une minute rbonneur de la famille en danger. Le fidèle conseiller, après avoir détruit le testament que le marquis fit en cas de mort violente, prit des mesures piv"*" empêclier Villani de se rendre redoutable. L'Italien était donc en rov.""e, et déjà il se croyait dans la rue habitée par le procureur criminel, l"or^qu'il s'aperçut que deux hommes le suivaient : il se souvint, en entendant le bruit de leurs pas, que ce bruit l'accompagnait depuis sa sortie de chez Ecrivard. Il se retourna et tressaillit de peur à l'aspect de la mauvaise mine de ces deux satellites : leurs vêlements étaient déchirés, une ceinture rouge leur ceignait le corps, des poignards sans fourreau garni^saient cette ceinture, et des chapeaux rabattus, ne laissant voir qu'à moitié des barbes longues et des visages basanés, justifiaient assez la peur du marquis, surtout si l'on prend garde ipie la nuit était sombre et la rue déserte. Alors il pensa à tout ce qu'une famille comme celle des Morvan pouvait entreprendre pour conserver son honneur. Les deux hommes s'approeheient davantage; il réfléchit que la mort d'un chrétien, quel qu'il fili. n'était rien pour une famille puissante... En ce moment les deux spadassins le saisirent par chacun un bras. — Au secours !... cria le marquis. — Si vous dites un mot, vous êtes mort, et nous sommes sûrs de l'impunité!... — (Jue voulez-vous de moi''... — Il faut nous suivre. — Où?... — N'importe, marchez.. .ne tremblez pas tant... l'ordre n'est pas de vous tuer, sans cela vous le seriez !...

Les deux hommes tirèrent leurs poignards, et les firent briller à la lueur de la seule lanterne qui fût dans la rue : il n'y avait aucun espoir de fuite, car il aperçut à l'un des bouts de la rue l'impitoyable capitaine de t^hanclos, et à l'autre l'honnête de Vieille-lîoche, qui tous deux forçaient les passants de prendre une autre direction. Des lors il crut sa perte jurée ; une sueur froide coula de tout son corps, et l'on fut obligé de le soutenir. Il fut conduit par les quartiers les plus déserts; après maints détours, Vieille-Roche, qui formait l'avant-garde, s'arrêta près dune tour abandonnée qui faisait autrefois partie des fortifications, et qui se trouvait alors dépendre d'un couvent de religieux. Le marquis passa avec peine par des casemates ruinées ; car un de ses guides n'éclairait qu'au moyen d'une seule lampe vacillante... tnfin, il fut introduit dans une pièce assez bien éclairée et meublée ; on le fit asseoir, et les deux hommes se mirent debout devant la porte; quant aux deux capitaines, ils allèrent dans une pièce voisine, et revinrent sur-le-champ avec un beau vieUlard mis très-simplement, et ne portant point d'ordres ni d'armes : cependant la contenance assez embarrassée de Chanclos, la figure profondément respectueuse de son ami, qui se tenait debout, le chapeau à la main, et surtout l'air noble du vieillard, en imposèrent à Villani, qui, mû par la crainte ou le sentiment de sa bassesse, se leva précipitamment en Otaut son chapeau.

A l'arrivée du vieillard, les deux guides du marquis disparurent. L'étranger s'assit, et après un moment de silence, il fit un signe au digne capitaine, qui de suite prit la parole. — Ah çà I garçon parfumeur... A ces mots, l'Italien devint blême et voulut interrompre. — Silence !... répéta de Vieille-Roche en cinglant un coup de sa rapière sur le dos de l'Italien, action qui fit sourire Chanclos; ne vois- tu pas que Son Excellence... que monseigneur... qu'est-ce que je dis donc?... Enfin rappelle-toi ((ue tu n'es là que pour écouter... ainsi... motus, ou chut!... choisis... — Or donc, garçon parfumeur, reprit le capitaine, tu sauras que nous coimaissons toute ta vie. — Depuis o jusqu'à z, ajouta Vieille-Roche, et cela forme un vilain alphabel. — Paix ! dit le vieillard. — Paix ! Vieille-Roche, répéta Chanclos d'un air affairé... Nous connaissons, dis-Je, toute ta vie, et cela par l'ambassadeur de Florence, de Naples, etc. Non content d'avoir empoisonné la marquise de C*'* avec des fleurs, la comtesse de B"* avec désirants, la ducliesse avec une orange, lévêquede"* dans une pièce de .Madère, tu as eu le crime irrémissible, toi vilain, d'oser lever les veux sur une Morvan, la pelite-lille d'un Chanclos!... et cela pour l'épouser en légitime mariage!... Ce n'est pas tout, tu veux ternir l'hoimeur d'une maison connue celle des Morvan, en l'accusant d'un crime imaginaire : tu as comblé la mesure... écoute ton arrêt...

Le vieillard se leva, et, d'une voix terrible, il dit : — Un seul

blasphème contre la gloire des Mathieu sera le signal de ta mort

Je t'ordonne de quitter Birague, et sous trois jours la France En

cas de désobéissance, ton procès commencera... Tu peux sortir... — Sors, dit Vieille-Roche en graliliant d'un dernier coup de plat de sabre l'Italien confondu. Les deux guides le prirent par la main et le mirent à la porte de la vieille tour. — Oui, je sortirai, s'écria Villani, oui... mais, qui que tu sois, tu n'empêcheras pas ma vengeance; elle sera terrible... Je vais retourner à Birague, y porter la désolation, et tenter un dernier elfort.

Laissons ce scélérat former ces noirs projets.

Le vieillard, après le départ du parfumeur florentin, dit, en s'adressani à Chanclos : — Mon cher capitaine, je vous enjoins de ne pas perdre de vue cet Italien jusqu'à ce qu'il soit hors du royaume, et comme il pourrait se délier de vous, je m'en vais mettre encore auprès de lui un gardien que je crois capable de cette mission. Les deux amis sortirent en s'inclinant, et firent place à Jackal, secrétaire de la sénéchaussée. L'incomm lui montra un sac de pistoles, et lui commanda, au nom de ce souverain tout-puissant, de s'arranger adroiiement pour entrer au service de Villani, de surveiller ses moindres actions et paroles pour en rendre compte sur-le-champ par lettres adressées à Autun à maître Jean Pàqué. Jackal fit un profond salut en recevant le sac de pistoles, et il promit le secret et le dévouement le plus grand. Jamais argent ne vint plus à propos : Jackal avait en ce moment plusieurs mauvaises affaires dont il ne savait comment se tirer : chassé par le sénéchal, prêt à être saisi par la justice, il fut fort aise quand on le vint chercher par l'ordre de Jean Pàqué. La manière dont cet homme bizarre était sorti de prison en éehapiiant an supplice (|ue lui Jackal lui destinait prouvait un pouvoir extraordinaire, et Jackal se mit volontiers sous cette égide. Selon les instructions du vieillard, il se trouva le lendemain dans la rue où Villani avait fixé sa résidence momentanée. H fut bientôt aperçu par l'Italien, qui, se souvenant du bien que la comtesse lui disait de cet homme, le fit appeler, et le prit à son service aux mêmes conditions que feu Céronimo, c'est-à-dire de partager sa fortune, et il en promit une très-brillante, ne dissimulant pas à Jackal qu'il fallait de la résolution et très-peu de conscience. Ces deux âmes se comprirent et s'apprécièrent en un clin d'œil. Alors le marquis, sûr d'un complice, s'en retourna sur-le-champ à Birague y faire ses adieux par un coup qu'il ne cessait de méditer.

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