‹ Œuvres de jeunesse, illustrées. DessinsChapitre 46 sur 92 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

C'était l'heure on tout dort... et la lune en silence Ue sa roule étoilée ar:;entait les contours, Ou iiicl l'airain villageois, par sa triste cadence, Murmura le moment du crime et des amours. Isma, romance norwégienne, IraduiH du baron Wuulheb.

11 est peu de personnes qui ignorent le fameux raisonnement de Buiidan, lequel supposait un âne entre deux mesures égales d'avoiiw bien grasse, vannée, criblée, choisie et appétissante. Jackal, également tenté par les promesses du marquis et par l'or de Jean Pàqué, représentait fidèlement ce célèbre animal. 11 est certain que si l'àne de Buridan avait été placé entre les deux picotins il en eût agi comme Jackal, qui. après de mûres réflexions faites en suivant sou maiire à Birague, résolut de tuer tout ce qu'il pourrait de l'un et de l'autre,

L'II!'Rmi>RE DE BIRAGUE.

se promenant de toiiir une conduite mixte dont il piU se faire uti inériie auprès du vaimiueur : son rôle se trouvait bien favorable à cet lioonèle di's.-ei;i. rendant que le valoi |u'ii>ait à ses manœuvres, le maître en Taisait autant pour les siennes, mais sis réiloxions étaient iri-tos, car il se voyait engagé de telle manière qu'il lui fallait vaincre ou périr. Eu efl'iM, après avoir laissé le comte et Mitliilde dans la pcr-uasion qu'il courait se venger de leurs dédains, il revcn.iit au château sans veuneance et sans pouvoir l'accomplir, ayant truuvé dans I\i bert un adversaire redonlable, qui, l'œil toujours ouvoii sur lui, hardi, infaiigable. ne lui permit de ne rien èntrcirenilre contre l'honnenr de la famille. Les œuvres de conseilKr amio.icaieut qu'un intermédiaire puissant entre lui et le pouvoir suprême lui fournissait les movens de satisfaire sesmoindres volontés. 1) un autre côie, Jean P;u]ué lui parut connaître, ainsi que le cardinal, as>eit de ses crimes seei els pmir rempècher de faire un seul pas eu Fraiiee ; sou origine dévoilée le couvrait de ridicule, et Jean Pàiiue annonça, par tous ses moyens, qu'il était le uiailrc de sa vie, et Villaui en eouviut en lui-même. Les terribles paroles prononcées dans 1.1 tnur, reientissaut encore à ses oreilles, lui disaient assez éuergipiement qu'ayant tout à craindre il devait tout oser. Qu'iinpor;e un crime de plus alors que le supplice s'apprête'/

L'humnie au manteau rouge, à supposer que ce ne fût pns le même que Jean Pâqné, était encore un ennemi redoutable, puisqu'il avait tinte de l'assassiner. EiiPui, d'après les entreprises des deux capitaines Ciiantlos et de Vieille-Rocbe, leurrcn.-.ontrc i!c lui serait-elle pas dj pins en pins fatale, et celle du jeune d'Olbreu-^e encore bien d.;vauîftge? Ajjuiant à cela qu'il ne lui ro.lait qu'un moment trc;conri pour agir, car les deux capitaines, à la première occasio'!, divnlu'Ui nient l'aventure de la tour; en cette extrémité, le marquis pressé de tous côtés, se trouvait comme une bête fauve qui, resserrée par trente chasseurs, n'a jiour toutes resscurcv.s qu'un f.iiblc taillis, et un trait de courage pour se sauver dans une autre forêt. Cette autre forêt, pour le marquis, était l'Italie; il tourna ses yen?; vers elle, en y cherchant ua endroit où il ftlt inconnu. Ce projet l'amciiaiià Biraguc, ei de temps en temps il jetait nu regard scrutateur sur le remplaçant de Géroijmo. comme pour voir si son front marquait assez de lérocilc et sou œil assez de traîtrise pour l'aider dans ses crimes; et nous devo:is dire qu'il ne laissait rien à désirer sous ce rapport. Tenté par les immenses richesses du comte, le marquis roulait eu sa tète le dessein de s'emparer, par tel moyen qoe ce soit, des diamants de Mathilde et de la cai>se de Robert. Ainsi JacLal suivait sou niaitre attiré par l'appât de l'or, et Villani courait ù bir; gne dans lu même but. Dans le fait, Ëiraguc était le lion le plus Et)r et qui lui olfrait le moins de périls.

La fcéi'.e n'avait pas changé dans ce malheureux séjour. Aloïsc ne sortait p.is de son appartement, et Chalyne, exacte à remplir les ordres de lacomiessi;, était, pi)in- parler exactement, la geôlière de l.i tendre amante du chevalier d'i'lb.-euse. Maihilde, à la suite d'un vii.lent acecs de colère de .Mathieu XLVI, fut bannie de sa préscucc et maudite à jamais. On ferma le chàte.iu par les ordres du comte ; le plus profond silence y réguait, et la nuit, Morvan lui-même c;i faisait exaciemeul le ttuir, comme une sentinelle dans une place forte. Si par hasard un homme de justice y fill entré, le comte était homme à s'eus.:velir sous les ruines de la demeure de ses pères. Les valets remplissaient leurs devoirs eu tremblant et sans mol dire. Il n'est pas besoin d'instruire le lecteur que tlhristophe vit avec une extrême tristesse son intendance cammencer sons des auspices au: si peu favoraljjcs. Les menace? du comte abattirent .Ma'.hilde ; elle trembla sur ron existence future; et les injures d'un mari qu'elle n'aluiait plu> lui firent concevoir une haine trop forte pour qu'elle lût sans effet. Rien u'ét;dt plus redoutable pour elle que de vivre atiacliée avec un criminel plein de remords, confiné dans un chàte u dont il u'o-ait sortir, et ne recevant per.-onne, puisqu'il craigi;ait tout le niuude, même ses gens. L'hi.rreur de cette vie lui app;irut grossie de circon>lances que son im.ginp.'Lion enfanta; alors les réQexiDi:s profondes que lui causa cet avenir lui firent regarder tous •les crimes comme permis pour s'en délivrer. 11 est inutile de raconter les succès et les minuties qui ramenèrcnià pen.er ainsi.

On co.'nmençait dans la contrée* parler d'une étrange manière sur le^ événemeuts de Biiague. Ces deux mariages, successivement réiolus et interrompus si bizarrement, ue pouvaient être cachés, pui-que chacun avait les yeux sur la noble et belle héritière de la pienii' rc maison de la Rourgogue. Le chevalier d'Olbreusi;, caché dans la forêt à une lieue de Rirague, habitait la demeure d'un bûcheron, et ch.;que soir il se glissait dans le parc, à l'endroit escaladé par le sire de Vieille-Roche; et Marie, en recevant ses lettres, lui rcmeiuiit celles de sa tendre cousine. Le sénéchal, mandé par Richelieu, était parti pour la cour; alors personne ne pouvait donc démentir les bruits injurieux qui circulaieut sur le-, habiumts de Birague. Lor^quelemarqui^ approcha de= timis du château, le comte se promenait sur les fijriificatioii-,. 11 fréniit de joie en apercevant son ennemi, et fit signe d'abaisser le poiit-levis, se promett;;nt que le marquis n'en sortirait qu'à bonnes enseignes. Villaui fut étonné du silence : nul valet dans les cours ; aucun de ces chants ({ue fredonnent les

domestiques occupés : le feu semblait avoir passé sur ce séjour. Le comte, debout sur une esplanade ruiuéc, laissa entrer l'Italien sans se déranger,, Mathieu XLVI était fortement intrigué par l'ariivée d'un cavalier habillé comme les gens de la justice, et qui s'efforçait eu vain de faire jireudre le galop à une petite jmneut assez âgée;,,, mais le respect qu'il déjdoya dans ses mouvements, et bien plus encore le mortier aux armes des Morvan fit disparaître les traces du comte, et lui démontra que ce ne pimvait être que son fidèle Robert XIV suivant l'Italien avec opiniâtreté... Alors il ordonna de tenir le pont-levis baissé, et il retourna dans sa chambre du repos, en pensant qu'il fdlait q\ie le conseiller eût des affaires de la plus haute importanec pour s'être absenté du château.

Comme Robert ^nant, haletant, et surtout gionmielant, descendait de sapacifiqnemonture.ilvit Jackal,— Ohloh '.dit-il en s'essuyant le front ets'appuyantsurrépauledesonnisadoiuif Clnisiophe, ohloh! il y aura du nouveau; j'aperçois bien plus d'un Gcronimo dans ce tigre judiciaire; si c'est cela qu'il a mis auprès de l'Italien, il a mal fait de ne pas me consulter,., — Quoi, monsieur de Robert?— Rien, rien, mou infant: contente-loi d'apprendre qu'il te faudra surveiller ce gibier de (iolence; avant peu il sera en lieu de sûreté; la cravate du maître et du valet se file. Le fil^ de la chaste Jeanne llaliiiolle resta tout ébahi; mais Marie accourut; car où l'on voyait l^inisinphe, on pouvait assurer qu'elle n'en était pas loin. Elle dit au vieux conseilh r : — Ah I monsieur Robert! ma jeune maîtresse est sous la garde de Chalyne; je ne peux plus la voir sans employer la ru.-e, — Et tu n'en mani|nes pas, friponne! — U paraît qu'elle es thien triste et souffre beaucoup d'être aband(mnée. — Bon, bon, mon enfant, tout va bien, et cela changera. J'arrive à temps, car tu vois que pendant mon absence tout va m;d au château. Aussitôt le bonhomme lit cinq à six tours à l'intendanci', dans les galeries, dans les cours, comme pour compenser ceux qu'il n'avait pas faits pendant son absence. Il était si gai, si peu grondeur, cl ses deux petits yeux gris briUaieut de tant de joie, quechacun, étonné de trouver le front du vieillard édairci, pensa qu'il était arrivé quelque cho.se d'extraordinaire dont ou verrait tôt ou lard lesréscltais. Robert leur parut rétrograder vers son moyeu âge; car, au dire des auciens domestiques, il eu avait retrouvé la bonne humeur, la loquacité el les saillies. Il passait la maiu sous le mentcm de toutes les jolies fiiles du château, ue disait rien aux laides ni aux vieilles, et ses regards s'attendrissaient plus que jamais eu voyant Christophe et Marie. , v

De son côté, Viilani se rendit aussitôt chez la comleàse, afin de voir comment il en serait reçu, et s'il pouvait fonder quelque espoir sur elle. Au premier abord, l'Italien s'aperenl qu'il avait encore de l'empire sur .Mathilde. Elle l'accueillit avec iend;esse, par la raison qu'elle ne pouvait se plaindre el raconter ses douleurs qu'à lui. De plus, la comtesse, coupable envers le marquis, et sentant couibi n son silence devenait précieux, rassembla tontes ses ressources pour lui plaire encore cl racheter sa faute. Elle mil tant de grâces et d'abandon, d'esprit et de tendresse dans ses manières et ses discours, que le manpiis fut enchaîné par dirs rets invincilJcs, et ne vit aucuiie impossibilité à s'attacher la comtesse dans la fuite qu'il méditait, surtout lorsqu'elle se plaignit de son épmix avec la chaleur que donne une récente injure. Ainsi donc il rendit à Mathilde ses caresses et ses amitiés avec une ardeur qui la surprit elle-même. Villani lui avoua, comme si cet aveu échappait malgré lui, que, prêt à réahser sa vengeance, l'idée d'eu savoir sa chère Mathilde la première victime l'avait arrêté ; qu'il ne pouvait croire que les parcdes qu'elle proféra au perron fussent vraies, et que d'ailleurs le souvenir des preuves d'iimourdont il fut comblé jadis les effaçaient de sa mémoire. Un général qui voit son adversaire doniicr avec une complaisance affectée dans le piège qu'il lui a tendu pour le vaincre, et qui cherche alors à découvrir les motifs de celte conduite insidieuse, n'est pas plus surpris que ne le fut la comtesse. Elle s'attacha donc à percer le mystère que couvraient les p:u'oles de l'Italien... Mais toute incertitude cessa lorsqu'il en vint a sa fuite en Italie, et Mathilde lut dans l'àme de son complice. Elle se révolta eontre cette idée en pensant que la comtesse de Morvan, en Itali<', perdait son rang, son influence, sa grandeur, cl toutes les jouissances que sa vie préseule lui procurait ; néanmoins elle cul l'adresse de cacher à Villani cette émotion intérieure, et feignit de l'écouter avec caluKî. (juand elle objecta ce que deviendrait son noble époux, un geste horrible de l'Italien l'éponvanla. Malgré la haine qu'elle avait conçue pour le comte, un léger frisson la parcourut, cl le marquis, s'en apercevant, se hâta de changer de conversation C'était iléjà beaucoup pour lui que de laisser germer cette idée dans le cœur de Mathilde.

Cependant Robert, à force de soins, ré'u-sit ;'i trouver Aloïse seule; il entra dans son appartement avec sa prndence ordinaire, et la voyant pleurer, il lui dit : — Comment, noble dame, vous vous affligez au moment où vous devez espérer pins que jamais?... — Ahl Robert ! quel langage tenez- vous ! ne suisje donc plus prisonnière ?..el sans ces lettres, <pie serais-je devenue '. A ces mots, prononcés avec une aimable ingénuité, Aloïse lui montra quelques lettres écrites par d'Olbrcuse, apportées par .Marie, et qui étaient cachées dans un joli petit meuble dont elle portait la clef dans son sein. Tendre

L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE

amour ! seule fleur que produise la vie, lu es plein de recherches gracieuses el de nuances délicates!... Nous ne s-avons pas si c'esl celle rélle\i(in i'onianti(|iie i|ui lit sourire le rusé coiiseilkr : il repril, en lanvaiil un ugard approbateur à sa jiune niailresse : — Oui, ma noble dame, ra>suriz-vijus; tous uo> niaMieiu's vont finir, croyezm'en; vous n'aurez plus à lire de tendres missives; vous entendrez voire époux lui-même, et vous jouirez en paix de sa douce vue. V,e- Ini qui \ous a déjà seiiiurue ne vent plus que vous voyez la proie dis chagrins; demain penl-èlre vous verrez coufinner mes promesses; vou- pouvez ajouter foi à ce que dit uu lloberl; ils ont toujours tenu parole, cl quand Itobrrl premier a payé des quatre mille mares, vl (pie j'ai pendu nos huguenots, nous l'avions promis... Croyez-vuus que niDii inlendauce ne sera pas glorieuse, et que je verrai en mourant linlamie dctcendie sur celle noble maison?... iSon .. non... lu eid a entendu nos vieux, el la ch.iprlle des Morvan sera témoin do choses bien extraordinaires en recevant ces serments!...

Aloise, ébahie, regardait le vieux serviteur avec une espèc(î d'anxiété; car ce mi-laugu d'idées confuses lui faisait soupçonner que le couseiller octogénaire radotait un peu. Pour lui, debout, la lèt; nue et l'œil en délire, conteiiq)lant sa iiiaitresse son mortier à la main, ses cheveux bleus épars, el sa siniaire entr'ouverie, il av;iit I air d un prophète dénonçant l'avinir. — .Alon bon Robert, savczvous ce que vous dites.'... s'écria involontairemenl la jeune fille. — Ce que je dis I... si je le sais !... El le vieillard s'en alla tout étonné de ce que sa science fûl mise en question. A ce moment t^ialyne roiiiii préeipilaninienl. et, voyant la porte onverle. elle coniiiiença à s'accuser de négligence ; elli^ se rassura eu apercevant Aloîse debout, regardant encore la place où fut Robert. L'iinpriidenle avait laissé loul ouvcri le joli petit meuble (jui contenait ses leiircs. La surveillante en lit la remarque, et se promit bien d'eu proliier. La nuit surprit Aloise plongée dans tes réfiexions ryie les paroles de Robert lui avaient suggérées. Tout ce que le vieil inleiidanl prédisait se trouva toujours réalisé; et re>poir qu'il venait d'offrir était si grand, qu'elle n'osait y croire. Vers le milieu de 1« nuit, comme le silence le plus solennel y régiiail, et que la jeune (ille dormait du plus profond sommeil, elle fut réveillée en sur-aui par uu biuit violent semblable à celui d'une lourde porte que Ion ferme. Elle ne put entendre que ce mot prononcé avec lorce el releutissaut dans son apparlemenl... Lisez !... Emue an dernier point, elle promena ses regards dans la pièce faiblement éclairée par la lueur de sa lampe, el elle n'y aperçut aucun dérangement. Son cœur battait avec une extrême violence, el elle se disposait à appeler Chalyne, lorsqu'elle vit sur sou lit un papier sur lequel éîait écrit en gros caractères: A mabicn-uimee... Elle se leva sur-le-champ, s'ap|)rocba de sa lampe, el brisant le. cachet avec promptitude, elle lut ce qui suit :

« Celui qui l'a lirée de ion affliction veut achever ton bonheur et te sauver de tous les pièges que le tendent le crime el la haine. Demain, à minuit, lu seras unie à d'Olbreuse. Les cloches annonceront ton mariage; la chapelle sera brillante; Bien ne pourra s'opposer à (a félicité; les parents seront appelés el tressailleront de joie. La mélancolie de Ion père expirera... Ou te donnera les moyens de venir à l'église sans éire vue; et malgré toutes les i)récautioiis coniiaires, je te servirai de père et tu seras protégée dans la course ncclurae, comme pendant ta vie, par uu être contre qui rien ne prévaudra. Si le mystère qui m'accoin|iagiie n'était pas conmiandé par des raisons suprêmes, crois qu'il ser.;il indigne de moi de l'employer. Le puissant ne se cache jamais; je l'attendrai à la grotte des Ossements. Adieu. 1)

En place de signature, la^ croix du rosaire (pi'Aloise avait jetée dans la citerne se trouvait appliquée au bas de celle lettre mystérieuse. Aloise la renferma soigneusement dans son pelil meuble d'ébene et en remit la clef sur son cœur. La saiisfacliun qu'elle ressentait éiait mêlée d'une espèce de terreur; néanmoins elle se rendormit avec la iraequilliié de l'innocence. Pendant qu'Aloïse soinineillait, le comte de Morvan, agité par mille idées sinistres, pensait à sauver sa hlle de la tempête qu'il croyait prêle à fondre sur lui. Avant le lever de l'aurore, il se rend à rappartemenl'd'Aloibe ; il ouvre la porte avec précaution ; elle tourne sur ses gonds sans crier , et Maihieu XLVI entre en silence... 11 aperç(;il Chalyne prenant avec avidité les lellres de la jeune enfant, qui semblait sourire en son sommeil pendaiii que l'on violait l'asile des pensées de son tendre aunur. Le cumle indigné élend la main sur le cou de (Jialyue, la saisit el la jette avec colère hors l'appartemcnl sans qu'elle puisse proférer un seul cri... Sou sang s'est arrêté; elle gît évanouie, lanl l'idée qu'un spectre l'enlevait prit d'empire sur ses sens. Alors le cciiiite jette un regard involontaire :ui- le billet de l'inconnu: il lit... el reste muet de surprise... 11 oublie loul ce qui l'amène, el son élon- I nemenl fait place à la rage en pensant que cet inconnu, possesseur i prétendu du secret d'un crime qu'il crut impénétrable, s'insinue ' dans sa famille el trimiphe de tous ses efforts. Le comte grava soigneusement dans sa mémoire l'heure du rendez-vous'ol retourna à , son appartement. Il relève brus quenienl Chalyne en lui disant à voix

basse: — Vous serez pendue sans pitié si vous vous rendez coupable de la moindre indiseréliim sur ce que vous avez surpris; votre silence seul rachètera l'éiiorniilé de voire ciiiiie, el sur toutes choses laissez ma fille en liherlé. Il fallait peu connaître Chalyne pour croire que la mon fût quelipie chose en comparaison de siiu attacln ment pour la comtesse. Aussi se trouva-l-elle au lever de sa iiiailn sse chérie, et elle lui raconta de point en point le rendez-vous de sa (ille.

Depuis que Jackal était au cbàieau, chacun de ses mnments fut employé à épier tout ce qui s'y passait. L'endroit qu'il Imnorail le |)lus souvent de son iitli-otiou clail l'intendance : il y rodait avec une affecliun toute paitieiilière. Aussi savait- il mieux que per.^(Mlne la jdace de la caisse; mais Clirisloplie y faisait nue garde assidue... Ce Jackal suivit Chalyne d'après l'.iir cmpres-é qu'elle manifesiail, au risque d'èlre aperçu par le vigilant Robert uu quelque aune personne, el se mit en embuscade derrière la porte de la chambre de la comtesse, oîi il eniindit la conversation que iilatliilde eut avec sa camériste. Aussitôt il iiistrui;it le marquis de celle découverte. Alors ViUani, oubliant le peu de temps qui lui restait el les menaces dé Jean Pâiiué, vit encore un peu d'espoir pour lui el ressaisit avec avidité l'idée de son union avec Aloïse s'il pouvait se rendre maître de cet inconnu. Il prit son poignard, ordonna à Jackal de tenir toujours des cliev;uix prêts, cl il attendit avec impatience l'heure du rei.dezvous nocturne. Aloise, étonnée de se trouver libre, p:irciiurul avec délices le parc de lîirague dans l'espoir de renconlrer d'Olbreuse et

de savoir de lui s'il avait reçu l'avis de se rendre à la chapelle

.Mais ce fut en vain : elle n'aperçut que so:i père se promenant à pas lents dans sou allée favi,riie, el le jour se passa sans que pcr.^onne lui eût donné les instructions secrètes dont le biilei mystérieux faisait ineniion.

Sur le soir, le vieux Robert l'arrêta comme elle montait à son apparlemenl prendre un peu de repos avant I heure prescrite. — Noble demoiselle, lui dit-il d'un ion grave, non-seulement vos ancêlres furent des personnages iliuslies, puisipie Mathieu l" était le cousin de Pharamond, mais encore ils lurent prudents, et... — Où voulez-vous en venir, mon bon Robert'?... — A leurs intendants, qui imiièient leur prudence : voilà ce qui fait que je vous parle bas. Vous saurez donc, puiscpie jesuis le seul ici qui le sache, (pie les Maihicu, ayant toujours de grands risques à courir dans ies temps de troubles, ont pris des mesures pour se soustraire à la vengeance de leurs ennemis, après l'avoir bravée ju.-;.'iu"au dernier moment. Aloise, malgré sou impatience, prit le parti d'écouter le di.;Cours du vieux serviteur, dent l'œil malin semblait se jouer d'elle. — C'est ce qui fit, continua-i-il, que Mathieu le ISougc se sauva des Anglaisa 1 instant même qu'ils enlraieul dans ce ciniteau... Apprenez que ces murs épais cachent des galeries dont chaque issue aboutit à la grotte iiui se tiouve sous la chapelle, et là des souterrains mènenl fort avant dans la campagne. .Mes regi.^lres font foi des sommes immen es que l'on dépensa dans ces ouvrages secrets, qui curent lieu sous le règiie de sepi Mathieu, vos n;:l)les ancèlies : cela coûta... Mais ne nous ariêlniis pas à ces calculs. (Ju'il vous sul'lise de savoir, noble dame, qu'il existe au cbevel de votre lit une porte qui s'ouvrira ce soir >enl( nieul, lorsque vous appuierez sur la troisième feuille du parquet, à p:irhr du mur... Noble dame, n'ayez aucune frayeur du bruit iini se fera (juaiid vous entrerez... A ce soir, ajouta le vieillard en s'échuppant avec la promptitude de l'éclair en apercevant Jackiil.

Villani, le comte, sa femme et Aloise ati< ndaienl chacun de leur côlé, avec une égale impatience, l'heure de minuit, mais avec des motifs bien divers. Le comte était rési;!u de se saisir de rinconi.o ; Villani, de le tuer; la comtesse, de suivre sa (ille. Aloise seule élait charmée de l'espoir le plus doux... Elle usa de mille préc: u'.i.ms pour s'habiller, sans être aperçue, avec la même parure qu'elle portait le jour qu'elle fui sur le point d'être mariée à son cousin... Elle lenail à la main sa lampe en ailendanl l'heure indiquée par léire niyiérieux... Enfin, la jeune (ille impatientée se hasarde à travers ics sombres galeries qui sauvèient M.iihieu le Rouge. Depuis longtemps Itk comte, ayant devancé l'heure, élait assis sur une pierre froide à la grotte des Ossements. 11 prête l'oreille au moii.dre bruil el s'enveloppe dans un manli au d'une couleur rougeàtre pour se pié.-erver de l'humidité du lieu. La comtesse, appuyée sur la mardelle de la citerne, attendait sa fille. Elle vit avec surprise la chapelle illuminée .. De son côlé. l'Italieu s'achemine... Minuit sonne!...

LHÉRITIÈRE DE BIRAGUE.

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