CHAPITRE XXVII
Discite justil am moniti, et dou tcmncrc divos, Vmciii.
Le cheval de bataille du comte, aiguillonné par le vigoureux coup de fouet que lui administra de Vieille-Roche, emportait le vieux Robert, qui, bravement cranqwnné aux crins, s'en lemeltaità saint Ma- Ihien du soin de son saint. Saint Mathieu entendit sans doute la prière (le 1 iiiteiidani, car il le fit rencontrer, après cinq heures de course à la véiilé, par le marquis de Montbard, qui retournait tranquillement de Dijon à Chaoclos. Le marquis se rendit aisément maitre du coursier de Robert, el, après avoir fait metlre pied à terre au pauvre conseiller harassé, il s'informa de la cause d'une promenade aussi extraordinaire. - Ah! monsieur le marquis, c'est fait de moi; l'honneur et la gloire de mou intendance sonl à jamais compromis.... un Irailre, une jupe noire... madame la comtesse... le Robert... le Robert surtout... Ah! je sens (|ue je ne me consolerai jamais de cette funeste aveniure... non... jamais... ah !... — Allons, allons, remettez-vous, mon bon Robert, reprit le compatissant marquis en s'efforçanl de calmer les transports du vieillard, le mal n'est peut-être pas sans remède... — Il n'y a plus d'espoir maintenant, monsieur le m;;rqnis, el voilà précisément ce qui me tue... C'est que, voyez-vous, monsieur de Monibard, il s'agit ici d'une affaire non moins imporlanle que la fameuse quittance des quatre mille marcs dont je vous ai déjà parlé, je crois. — Oui, mon cher Robert, je connais cette histoire, interrompit promptenieut le marquis, qui craignait de voir entamer à Robert l'aventure interminable de la célèbre quiitauce. — Eh bien ! monsieur le maïquis, ce que j'ai à vous apprendre importe bien autrement au bonheur des .Morvan et à la gloire de mon iiiiendance!... Figurez-vous, monsieur le marquis, que le Robert, ce diamant incompaiable, le Robert esl disparu !... — N'est-ce que cela'' dit Honthard, que le luxe de douleur de Robert commençait à inquiéter sérieusement... — Que cela! s'écria le conseiller presque indigné. Eh 1 grand Dieu ! que peut-il donc arriver de pis'.' — La ruine, la maladie de vos maîtres. — La ruine, la maladie, monsieur le marquis; mais ce ne serait rien!... A propos de maladie, ajouta gravement le conseiller en reprenant le ton diplomatique qu'il quittait rarement, j'ai l'honneur de vous faire part, monsieur le marquis, de la mort de madame la comtesse de Morvan, née de Chanclos, qui a été trouvée assassinée et volée .. ainsi que sa favorite (^halyne, dans la forêt de... — La comtesse assassinée!... — Monsieur le marquis, c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire... M. le capitaine de Chanclos, M. de Vieille-Roehe el moi avons été pour ainsi dire les témoins de ce forfait!... Aussi sonnncs-iious montés de suite à cheval : le capitaine pour courir après h s meuririers, el moi pour rattraper le Robirt... Hélas! parviendrai-je à le ravoir en ma puissance!... — E; {|uel est l'assassin de l'infortunée comtesse? s'écria le marquis. — El qui serait-ce d'autre que le vendeur de gants Villani?... — Serait-il possible?... — Oui, monsieur le marquis, rien n'est plus vrai, Quoique je ne l'aie pas vu, l'Italien, j'ai des raisons particulières pour le croire coupable ; el d'ailleurs, quel autre que ce hardi coquin aurait pu conduire la comtesse où nous l'avons trouvée et lui enlever le Robert, dont voici l'étui vide? Ilélas!... ah! l'infàrae ! le renégat! le turc! qu'il pér'sse! qu'il soit maudit!...
Au lieu de prodiguer à l'Italien, suivant l'exemple que donnait Robert, les épiiheles que son afireuse conduite méritait, le marquis de Monibard prit le parii de se faire conduire par le vieil intendant à la chaumière où .llathilde avait été trouvée assassinée. Ce ne fut pas tout : le généreux gendre du capitaine dépécha en toute hâte un de ses gens au commandant d'Aulnn pour le prier de melire en campagne tous les archers de la province- Après celte sage précaution, le marquis, suivi de Robert, se dirigea vers la forêl de...
Comme ils gravissaient une côte assez rude, ils aperçurent deux cavaliers qui traversaient au galop de leurs chevaux la plaine qui se trouvait au-dessous d'eux. Ces cavaliers avaient l'air de se diriger vers un bois qui était situé à l'exlrémité de l'immense plaine qu'ils parcouraient. — Ce sonl eux ! s'écria l'intendant; monsieur le marquis, voilà les ravisseurs du précieux Robert .. L'œil perçant de Montbard avait déjà reconnu Villani. Aussitôt, suivi de deux de ses gens, il s'élance intrépidement à la poursuite de l'Italien... — 0 le brave seigneur ! disait le conseiller intime en voyant le hardi marquis franchir à bride abattue la colline escarpée. Saint Mathieu, veuille le proléger!...
Tout en formant des vœux pour Monibard, Robert suivait de l'œil la course des fuyards. Ces derniers, venant de s'apercevoir qu'ils étaient poursuivis, faisaient tous leurs efforts pour gagner le bois qu'ils avaient devant eux. Us pressèrent leurs montures; mais, déjà
L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE
fatiguées par une longue course, elles ne purent que faiblement seconder l'inipaiieuee de leurs cavaliers. Les chevaux Irais du marquis de Monibard ne lardèrent pas à gagner une avance considérable, et annonçaient qu'à moins d'un événement imprévu les fujjiiifs seraient rejoints avant qu'ils eussent pu gagner le bois sahilaire. Transporté de joie par celle espérance, le vieux conseiller des Morvan laissa éclater les marques d'une vive allégresse... — (lonrage, monsieur le marquis! s"éeria-l-il, courage ! nous les allcindrons... ferme eu selle! bravo! poussons, piquons des deux!... A merveille! dans cinq minutes ils sont à nous!...
Tout en parlant ainsi, le vieillard se remnait vivement sur son cheval. Il gesticula tant et si bien, que Superbe, malgré la longue course qu'il venait de fournir, se sentant aiguillonné, partit comme un trait et descendil au galop la montagne. Le fidèle iniendanl des Mathieu crut alors toucher à sa dernière heure, et il adressa au ciel plus de vœux qu'un matelot pendant l'orage ou qu'un auteur à sa première représentation.
Tandis que Supcrhe causait à Robert la plus belle peur qu'il eilt ressentie de sa vie, le marquis de Monibard avail joint Villani. llcndn brave par le désespoir. l'Italien voulut essayer de s'ouvrir un eliemin par la force. Il mit l'épée à la maiu et s'avança avec détermination sur son adversaire. La bravoure ne lui avait jamais réussi : aussi ne put-il parer le coup de sabre que Montbard asséna sur son chef roturier. Il tDinba baigné dans sou sang. A cet aspert terrible, Jaeknl épouvanté se lai>sa glisser .i bas de son cheval afin de pouvoir implorer à genoux la clémence de Montbard.
Comme Villani tombait sous le tranchant du sabre du brave Monibard, comme Jackal se prosternait aux pieds du vainqueur, l'inlègrr conseiller intime de la maison de Morvan mesurait également la terre. Superbe, franchissant un fossé, avait désarçonné son cavalier. N'en soyez pas surpris, ami leeleiir, vous devez savoir que Robert n'était pas habitué à sauter les fossés. Le vieillard se releva assez lestemeiii, et, jetant nn regard pileux sur sa belle simarre souilli'c par la terre humide, il allait probablement donner cours aux plaiiiics bien excusables en pareil cas, Icrsqne, portant la vue sur la plaine, il aperçut les voleurs d'écrin renversés et pourfendus. A celte vue délicieuse pour l'œil de Robert, la simarre fut oubliée, et l'inteiidaiït, rassemblant toutes ses forces, se mil à trottiner pour rejoindre Monibard. .\rrivé prés du groupe, Robert, sans mol dire, se précipita sur Villani, non pour le frapper, mais pour visiter les poches qui devaient contenir l'écrin de la famille, et surtout le magnifique diamant, objet de tous ses respects. La recherche de l'intendant ne fut pas infructueuse : il touche l'écrin et s'en saisit adroitement. Mais, hélas ! après la plus exacte recherche, l'absence du Robert fut conslaiée.
— Misérable ! s'écria alors le conseiller iniime en prenant Villani par les cheveux, qu'as-tu fait de l'ornement de mon intendance, monument de la fidélité de Robert IV. mon .lïeul '.'... — Doucement, doucement: dit Monibard. — Point de pitié pour le renégat, reprit le conseiller, à moins qu'il ne me rende la pierre angulaire de ma glorieuse iiiiendanee... Qu'il parle, qu'il restitue, ou qu'il meure !... El loi, limier de ju>lice, pratique du bourreau, ajouta-t-il en se tournant vers Jackal, attends-toi à mourir sur la roue, si tu ne déclares ce que lou complice a fait de mon joyau...
La fureur de Robert se serait répandue en discours inlcrminables, si le marquis de Moutbafd n'eût jugé à propos d'interrompre le comique interrogatoire du conseiller intime... Il ordonna à ses gens de mettre Villani et Jackal sur un des chevaux de sa suite, et, remontant à cheval, il prit au grand trot le chemin de Birague.
L'Italien s'était tu depuis que l'épée de Montbard l'avait renversé par terre. Ce n'est pas que sa blessure eût pu l'empêcher de prononcer quelques paroles, si la fantaisie lui en fût venue. Or, la rage et le désespoir étaient les seules cau'^es du silence farouche qu il garda avec opiniâtreté tant qu'il ne fut qu'en présence du marquis, de Robert et des domestiques de confiance qui accompagnaient Mmiibard. Mais aussitôt que la cavalcade parvint en vue d'un bourg fort habité, l'Italien recueillit ses forces pour l'exécution du projet qn il méditait. En effet, dès qu'il se vit au milieu du bourg, il éleva la voix, et engagea lepeu[ple à entendre la déclaration que sa conscience lui commandait de faire. — Déclaration, cria-l-il d'une voix forte, relative au crime exécrable commis parle comte....
Robert n'en entendit pas davantage; il s'élança avec une vigueur étooDante pour son âge sur la croupe du cheval de l'Italien, et plongea intrépidement son poing dans la bouche de celui-ci.
— Silence, coquin !...
L'IUlien furieux trancha avec ses dents un des doigts de Robert. Malgré la vive douleur que cette blessure causa au conseiller intime, il ne lâcha point pri-e ; au contraire, il appuya plus fort, se félicitant intérieurement de ce qu»; les dents de Villani n'avaient coupé que le petit doigt, dont la perte ne pouvait l'empêcher, pensa-t-il, de tenir
les registres de son intendance. Le dévoué serviteur des Morvan ayant ainsi sauvé l'honneur des Mathieu de loule inculpation tlétrissante, Monibard ordonna à un de ses gens de fermer la bouche de l'Italien à l'aide d'un mouchoir, et d'avoir en outre la précamion de passer au galop à travers tous les villages qu'ils allaient rencontrer sur leur route.
Villani ne se laissa bâillonner qu'en poussant des rugissements de rage. Il n'en fut cependant ni plus ni moins, et le sceau forcé de la discrétion fut apposé sur ses lèvres.
Comme la cavalcade approchait de Birague, elle fut atteinte par deux cavaliers qui passèrent devant elle rapides comme le vent qui porte la tempête. L'un de ces cavaliers, dont la ligure luhioonde et le costume sévère annonçait un juge ou un médecin, était monté sur un fringant et beau cheval magnifiquement enharnaché, et qui, par cela même, ne paraissait pas être sa monture habituelle. Il était suivi par nn jeune homme mis avec recherche, monté supérieurement, el qui allongeait de noinlireux coups de fouet sur la croupe du beau cheval de son gros compagnon. Robert reconnut avec joie 1« chevalier d'Olhreuse dans le donneur de coups de fouet. 11 l'appela, et le pria de s'arrêter, ayant quelque chose d'important à lui eoinmuiiiquer.
— Impossible, Robert ; mon oncle se meurt... et le moindre retard... — Monseigneur le comte se meurt?... et comment cela, monsieur le chevalier .' .. — Il a été assassiné la nuit dernière! Et d'Olhreuse continua sa roule avec rapidité. — La nuit dernière ! s'écria Monibard... — La nuit dernière ! répéta le conseiller intime... (.Iiicl singulier rapport avec la fuite et le meurtre de la comtesse!... llàlons-nous, monsieur le marquis, ajouta le vieillard en grommelani entre ses dents, hAlons-nous d'atteindre Birague, car il pourrait y arriver tel événement dont tous les trésors de la terre ne sauraient consoler.
Troublé par la nouvelle que d'Olbreuse venait de lui apprendre, et siiitout par les dernières paroles i)roiioncées par Robert, le marquis (le Montbard fit liàler la marelie de sa suite, et bienlôl l'on api reul (le loin les louis du château de Birague qui se dessinaient sur l'horizon. Encore quelques instants, el l'on allait entrer au château; on y louchait presque, lorsque l'on rencontra le triste Chanelos et son ami de Vieille-Roche, escortant le corps de l'infortunée Mathilde.
— Capitaine ! capitaine! cria Robcri, nous tenons les assassins de madame la comtesse... Dieu veuille que nous tenions bientôt pareillement le robert, ajouta-t-il à voix basse.
A la vue de Villani, désigné comme le meurtrier de sa fille, le capitaine ne fut pas maître (Je son ressentiment : — Scélérat ! s'éeriat-il en tirant son épée hors du fourreau;... mais non, ajouta le vieux gentilhomme en s'éloignant brusquement, un pareil monstre ne doit pas périr de la main d'un soldat...
On arriva enfin à la porte du château. A la voix de Robert, le concierge baissa le ponl-lcvis, et le funèbre cortège entra dans les cours silencieuses de Birague.
Le premier soin de Robert fut de conduire lui-même, et sous bonne escorte, Villani cl Jackal dans la célèbre tour dite? des Calvinistes. Ce soin rempli, il se rendit à l'apparicment du comte en marmottant entre ses dents: — Quel scandale!... pas un domestique dans les cours!... les paresseux !...
Tandis que l'intendant faisait emprisonner Villani et son complice, le capitaine, aidé de Vieille-Roche, de Monibard et des gens de celui • ci, transportait les corps de sa malheureuse lillc el de Chalyne dans une des salles basses du château. Le visage de la comtesse était horrible à voir; il semblait sillonné par le feu des passions; celui de Chalyne, au contraire, présentait le calme de la mort du juste. Une boucle de cheveux était entre ses dents, cl Monibard, en s'approchaiit, la reconnut pour être un des bracelets dont la lière comtesse avait décoré les bras de sa sœur de lait.
— Pauvre fille ! dit Montbard à voix basse, lu méritais un meilleur sort ; semblable au chien fidèle, ton dernier soupir a été pour t» maîtresse. Et il laissa les deux cadavres gardés par Fidélio.
L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE