‹ Œuvres de jeunesse, illustrées. DessinsChapitre 49 sur 92 · CHAPITRE «XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE «XVIII

Votre crime est horrible, énouvanlnble, odieux!... Uais il n'est pas plus grand que la bonté des dieux. Uucis, tragédie d'Uamlel, acte III.

l.a eluimbre du comte offrait un tablciii digne d'un grand peintre : lotis le> domestiques, oubliant et ce qu'ils étaient, et leurs occupations, formèrent des groupes attentifs, et, tous les yeux attachés sur Mathieu XLVI, prouvaient l'attailiemeMl des vassaux... Clirislophc cl Marie, serrés l'un contre l'autre, se trouvaient les plus avancés dans la chambre, car la domesticité laissa un grand espace entre elle et le lit de son niaitre. Mademoiselle de Morvan, assise au chevel du lit de sou père, le contemplait avec l'avidité de la donleur, en optant les moindres mouvements de son visage... Depuis une heure, le conue avait ouvert les yeux, et, ne reconnaissant jiersonne, il les remuait avec l'affreuse activité de la folie :... ils sinililcnni animés d'un feu surnaturel, et cliacuu de ses gestes ('i)iivul>ir- inqirimait une telle peur à ses gens, que li'iir> fifjures, pleines d'cflidi, paraissaient réilécliir comme uneglaeeles divers mouvenienis dr leur niailie. Tout à coup le bruit d'un cheval ariivant dans les cours ninipl le silence, ei quelques-uns regardent par la fenêtre. C'était le bouillant d'OIbreuse avec Spalulin en croupe, car ce dernier s'élait laissé tomber de cheval. Le chevalier mena ou plutôt traîna le pauvre opérateur à travers les escaliers et les galeries, cl l'introduit plus mort que vif auprès du lit du plus grand seigneur de la contrée.

Le docteur déposa sa trousse d'un air embarrassé, et la tendre Aloise suivit tous ses gestes comme si Spatulin avait tenu le fd de la "'je du comte. L'élève de Galien se rengorgea, et, malgré le besoin (iressant, prit un air d'importance en arrangeant ses habits froissés p.ir sa chute. Aloïse lui céda son siège, et le docteur s'y assit en écartant les basques de son pourpoint marron.

Au moment oïl il s'apprêtait à lever l'espèce d'appareil posé par l'incoinm, le comte s'élance brusquement, ei, fixant le pauvre operateur avec des yeux élincelanls, il s'écria d'une voix rauque et en agitant ses bras : — Tu sais que je l'ai tué !... vends-moi ton silence, puisque tu es juge !... j'ai bien vendu son sang pour un baiser... mon salaire n'a pas duré si longtemps que le crime !...

— Jésus, ayez pitié de moi, dit Spatulin ; il me prend pour un juge. — Un juge!... répéta le comte en retombant sur son oreiller dans l'abattement le plus profond.

Aluïse, d'Olbrcuse et tous les spectateurs étaient muets de stupeur.

Alors Spatulin acheva d'ôier l'appareil. En considérant la blessure, il dit, selon la coutume des savants médecins : — Bon!... bon !... hein!... El il lit quelques signes de tête en sens divers... Ces mots rendirent la respiration à la pauvre Aloïse ; mais le docteur, eu se retournant, montra le visage sinistre d'un médecin qui rencontre un convoi Aloïse pûlit et fui prête à se trouver mal.

Spatulin vint à d'Olbreuie, l'attira dans un coin, el lui dit à voix basse : — Il n'est aucun espoir!... s'il n'y avait à guérir que la plaie, j'en répondrais. Et le docteur prononça ce mot avec orgueil : — mais... l'aime était empoisonnée!...

Christophe, entendant cet arrêt, offrit sur-le-champ de faire sucer la blessure par quelque corvéable, trop heureux de mourir pour monseigneur. A cette proposition, qui prouvait de grands progrès d-ins l'esprit robertinien, tous les domestiques frémirent, et quelquesuns se retirèrent. Christophe nota dans sa mémoire les déserteurs;... ceux qui restèrent eurent un grand tact, car Spatulin répondit : — Ce serait inutile, le poison a parcouru la masse du sang, et le comte n'a pas longtemps à vivre; il n'est aucun remède!... — Je puis mourir!... s'écria Morvan en délire; j'ai baisé sa cendre!... et quinze ans de repentir!... Aloïse!... ma chère fille!... je n'entends point les sons de ta harpe; tu chantes trop bas !...

La jeune Clle fondit en larmes, et le morne silence de la douleur rcgua dans l'appartement.

11 fut interrompu par le froissement soyeux d'une simarre, et l'on entendit la voix du conseiller grondant les piqueurs et les marmitons de ce qu'ils étaient dans l'antichambre : — Quel scandale !... au milieu rie nos malheurs!... le siècle dégénère!...

En entrant, Robert fut stupéfait de voir l'état de son maître ; il courut s'agenouiller auprès du lit.

— Encore un juge !... s'écria le comte égaré ; comment leur échapper?... -— Ah! monseigneur!... mon bon maître (le vieillard pleura), comment se fait-il qu'une nuit où tout devait réussir pour augmenter 1« lustre de votre maison et rélablir son honneur, ait produit tant de

vfclimes et de malheurs?... et le plus funeste, le plus incroyable est arrivé... le Robert est perdu I...

— Non erat hic locus, dit Spatulin. — nélas ouil... repartit le vieux serviteur, qui ne comprit pas.

A cet instant le comte eut des convulsions horribles; el, malgré ses efforts pour parler, ces seuls mots prononcés sourdement se liront entendre : — Pardonne-inoi!... pardonne!... D'Olbreuse ne pouvant soutenir ce spectacle, se hâta de quitter l'appartement, et, pour la première fois, il ne fut pas accompagné par les regards d'Aioïse éplorée. Le jeune homme dépêcha sur-le-champ un courrier au grand sénéchal.

Aloïse, Spatulin et le premier valet de chambre, restèrent dans l'apiiarlement du comte, car le docteur avait réclamé de la solitude pour le malade qu'il observait.

Cette solitude fut bientôt interrompue par le marquis de Montbard, Chanclos et le sire de Vieille-Roche, qui s'assirent en silence el sans proférer une parole.

Le conseiller, pâle et atterré par des malheurs sans exemple dans aucune intendance, trottina en sortant de chez son maître, vers la tour aux Calvinistes pour s'assurer si l'on faisait bonne garde. Il commanda, sous peine de la corde, de ne pas en api)roclier, et en revenant il envoya l'aumônier, en lui ordonnant de sonner les cloches et de commencer les prières de quarante heures pour !e comte, et pour le Robert, ajouta-t-il à voix basse.

Puis il se rendit dans la souterrain de la citerne, el, lorsqu'il fut auprès de la pierre où le comie reçut le coup mortel, il se demanda : — Qui diable a pu ôter le corps du calviniste que j'avais déposé sous cette pierre par l'ordre de...

Comme il achevait ces nmts, une voix qui lui était bien connue s éciia : — Robert!... Robert!... Le conseiller monta lestement par un escalier secret, dont la porte s'ouvrit, et il ne reparut pas de la joiu'iiée.

Sur le soir, le sénéchal arriva suivi de gens de justice, afin de s'emparer des coupables. La plus profonde douleur se peignait sur son visage, malgré l'ample succession de titres qui s'apprêtait pour lui. Qu'on nous pardonne de répéter qu'il n'était point un homme ordinaiie.

Le conseiller sortit du terrible pavillon septentrional devant tout le monde, ce qui supposait de grands événements futurs : mais en apercevant les lévriers judiciaires se diriger vers la tour aux Calvinistes iiuliiiMée par i;iirisi(iplic comme le lieu de réclusion des coupali!es, so!i vi^uL'c s'anima, ses yeux grii brillèrent et il courut prendre Chri-tiiphe à |;i gorge, en criant: — Scélérat! tu trahis!... N'entrez pas, ou je vous assomme. Halte! ces prisonniers nous appartiennent, ils sont pris sur ims terres !... halle!... et, selon les chartes octroyées sous Mathieu XX le conquérant, nous avons seuls le droit de les juger. Halte !

Il arriva mourant lorsqu'on ouvTit la porte. Le vieillard se jeta par terre en travers, en les défiant de passer sur le corps d'un Robert...

Christophe, étonné de la strangulation paternelle, survint.

— Inf.ime ! dit Robert, jamais l'honneur n'a couru de plus grands dangers ; mène ces dogues à l'oflicc. — Monsieur Robert! s'écria un b'.illi. — Monsieur! reprit le conseiller en lui lançant un regard qni signifiait : Prends garde d'être pendu.

Les sbires le comprirent, et s'en furent.

Le conseiller intime, resté seul avec son filleul, écouta sans émotion les cris des prisonniers mourant de faim et de leurs blessures non pansées, et dit à Christophe :

— Mon enfant, que personne n'approche de ce lieu ; sans cela il arriverait des malheurs encore plus grands. Tiens, vois ma main !... et il lui montra quaire doigts veufs du cinquième. Après de tels sacrifices, faits pour qu'on n'entende pas les prisonniers, juge de l'importance... Toi-même, ajouta-t-il à voix basse, situ les écoutais, malgré ma tendresse pour toi... Le conseiller commença un geste, et Christophe frémit.

— Tout va changer dans une heure, mon enfant, tout, et chacun sera content; le comte même mourra avec joie !...

A ces mots extraordinaires qui annonçaient un dérangement dans les organes, le conseiller, ne se possédant point, courut a grands pas vers l'appartement du comte, et il laissa tomber son mortier sans le ramasser... Quel spectacle !... un moribond dans des convulsions qui n'étaient pas produites seulement par le poison, mais par de cruels remords; des gémissements farouches qui faisaient douter si c'était le repentir ou le désespoir qui les arrachait; Chanclos, Montbard, le sénéchal, Aloïse, d'Olbreuse , contemplant leur ami mourant; et Vieille-Roche dans l'antichambre, passant sa tête par la porte ; l'é-

r;HÉRlTl{<RE DE BIRAGUE.

goîslo Spalulin calculant ce que celle visite lui rai)porlcraii ; cl tous les gens dans les galeries !...

L'agonie la plus cruelle agitait le nialheuiYnx ciimiiiH. Moïse oi d'Olbnnise s'agoiiouilloreni pour qu'il voulùi les bi'uir. Le mourant parut roniprondre colle niueite action, cl so lovant il s'écri.i :

— Malédiclion!... malédiction!... vengeance:... Robert, entr.inl au milieu de oello scène lopnhre, avait sur la ligure une expression de joio inuffeusive : c'était la joie de la pitié.

Il s'avança doucement, et prenant Spalulin par le bras, il le mit à la porte. Puis, s'adressant à Moulbard et à Chanelos, il les pria polimeui de s'en aller.

— Monsieur nobert... — 11 le faut, inonsioin" le capitaine. — Comment I dans un pareil niominl, mon gendre !... — Monsieur, j":'.i diS raisons supi-èmes. Mademoiselle do Moivan elle-même ne peut p.i- Otn! témoin du dernier soupir de son père, — Insolenl ! dit le clievalier. — Ali ' moisienr dOîbveuse; vous les imiterez: munseigiieur le sénéchal seul sera présent.

Aloise n'entendait rien, et le comte ne reconnaissait toujours personne. Il se roula dans son lit en mordant avec rage les diaps, et poussant des cris inarticulcs qui tirent pleurer le sénéchal. A cet instant, la porte s'ouvre avec fracas : un homme se présente; il est décoré de tous les ordres; sa ligure est majestueuse, et il s'écrie :

— Sortez lousi...

A ces mots, le comte se met sur son séant comme frappé d'un coup de tonnerre ;... ses yeux errent sur l'étranger ; il le parcourt, comme s'il s'éveillait d'un long sommeil; il ne reste plus que le sénéchal et Robert. Alore l'étrangeV dit :

— Ne me reconnais-tu pas?... — Mon père'.... mon père... Le visage du comte avait l'aspect sous l.'quel on représente les bienheureux. . — Mon père, m apportez-vous mon pardon ?.., — Emporlo-le dans le ciel, il y sera ratifié.

Le comte so précipite à travers la chambre, tombe aux pieds de son père, et rendle dernier soupir. (Lecteur, copcreélaiiJoau Pàqué.)

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