‹ Œuvres de jeunesse, illustrées. DessinsChapitre 50 sur 92 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

an virliis quis in horle requirat?..

Vmcii.E, Enéide.

Pour détruire nos ennemis, Force ou ruse, Inut est permis.

Traduction du toron d'ALOiiR.

Nous pourrions finir ici celte véridiqne lii^loire, mais nous ne le ferons pas, persu.idé que vmis grilliz de savoir les tenants et les aboutissants de la merveilleuse résurrecliou d- .M.ilhieu XI.V, assassiné par son coupable fils, et laissé pour mon dans le souterrain. Il y avait été trouvé par Robert : à ce spectacle épouvantable, le fidèle intendant des Morvan avait senti de suite que rhoiiueiir de la famille était perdu si qui que ce soit venait à soupçonner le meurtre de son maître. Il enleva le corps, en mit nu autre à la place, en ayant soin de le défigurer, et transporta le comte dans la partie la plus reculée du château. Là il pansa sa blessure, et eut le plaisir de voir son suzerain revenir à la vie.

Les premières paroles du comte furent un remercîmeut adressé au fidèle intendant pour les précautions pii-.es à l'elfet de sauver la gloire delà inaisondes .Morvan. (Juelque légiliine que pût être la veug'^ance, Mathieu XLV résolut de se vouer à l'obcurité, plutôt que de f!é>honorer l'antique renom de sa race, eu publiant le crime de son fils, et en obtenant justice du forfait.

Admirez la grandeur d'àme du vieux gentilhomme ; jamais vilain n'e il été capable d'un tel sacrifice. Ce qui acheva de déterminer Mathieu XLV à tout supporter pour sauveur l'Inmoeur de son nom, ce fut la naissance d'Aloise, et la certitude que lui donna Robert que iamais son fils n'aurait d'autre enfant de Matbilde... Robert savait mta des choses, convenei-en...

Tranquille de ce coté, le vieux seigneur se consola en pensant que l'enfant mâle d'un Chanelos n'usurperait jamais le llire de comte de Morvan. Il reporta toutes .ses espérances et ses affections sur le jeune fils du sénéchal, qu'il regarda dès ce moment comme son légitime héritier.

Longtemps le Tieillard refusa de voir Aloise : à la ûu, les imporlu-

nités de Robert le décidèrent à permettre que la jeune héritière lui fill amenée secrètement. Lesgràees, l'air uol)leella charmante ligure (I ' l'eulanl, vainipiiieni l'eiliiiiiiieirtrul proncmcé du vieux coiiile, t-l il pennil que sa |>e!iielille lui Ii1l pré-eiiii'e une seemidc fois; bientôt il demanda lui-même à la voir, cl enfin il lioil par s'y allacher; d'à bord parce qu'elle était de son sang, et ensuite |iarceiiu'elle avai' une grande ressemblance avec Anne de Morvan sa sann', deiuoiselli' d'une beauté et d'un esprit extraordinaires, qui avait épousé unpriiic souverain d'Allemag[ie. Cette dernière raison l'ut celle qui produisit le plus d'impression snr son esprit... Ressembler à une Morvan, princesse souveraine, diable!... ce n'était pas peu de chose...

Mainlenant que vous voilà instruit des motifs qui dirigèrent la conduite de Maihieu XLV, sautons .à pieds joints sur les dix-sept années qui se passèrent d('|)uis le crime et la naissance d'Aloise, jusqu'.i la MorI de Mathieu XLVl. et oreiipiiiis-nons du sénéchal, de R^iberl et du vieux comte, qui sont restés tous trois seuls devant le cadavre de Morvan.

— 0 mon frère I s'écria le sénéchal en jetant les yeux sur le défunt, avez-vous pu porter une main parricide sur le clicrde notre maison ! ~ Vous voyez, mon fils, reprit le vi ux couile, le réNiillal d'une mésnlliancc. Un crime affreux a souillé un Morvan, et notre honneur u couru les plus grands dangers. Ces dangers, mon lils, sont loin d être détruits! ils existent encore aussi pressants que jamais; ils cxi^ter.ucnt toujours si je n'avais résolu... mais il n'est pas temps de vous annoncer mes dernières internions. Je ne dois, je ni; veux mainlenant m'occuper que du boidieur de voir et d'embrasser ma famille léiniie. Robert, ajouta le vieux seigneur, conduisez dans le saloa des aneèlres Aloï-e, d'Olbrense, Anna, Montbard et Chanclos ; ce dernier a niérilé cet honneur... Vous, innii fils, allezlssy attendre; je ne larderai pas à vous suivre... Robert, delà prudence, du zèle elde la promptitude! — Monseigneur connaît ISobenXIV, répondit le conseiller intime avec un orgueil bien excusable; il peut donc être certain... —Allez, Robert... ^t

L'intendant s'éloign.^'avec le sénéchal, et fut s'acqnitier des ordres secrets qu'il venait de recevoir. Il rassembla en moins de dix minutes les membres de la famille, les condui>^ii avec gravité dans le salon des ancêtres, et attendit que Mathieu XLV jugeât convenable de paraître. Il parut enfin

Messieurs, ces lignes de points tiendront lieu, si vous le voulez permettre, delà conversation étrange, inconcevable qu'eut Mathieu XLV avec la famille... S'il nous avait été possible de vous en donner le détail, croyez que nous l'eussions fait avec joie; mais le réservé Robert craignit tant qu'elle ne parvînt à la postérité la plus reculée, qu'il en transcrivit le narré dans les archives sous le voile impénétrable des hiéroglyphes. Ce qu'il nous est permis de vous dire, c'est qu'un serment terrible (nous ignorons encore sa formule) , fut prêté par tous les assistants ; ai)iès quoi le vieux comte, ayant embrassé tons ses enfanls, se retira dans son appartement. Le lendemain malin, il fut trouvé mort dans son lit, le cœur percé d'un coup de poignard. Sur sa table do nuit était nn volume de Rabelais, et une feuille de papier, sur laquelle les mots suivants avaieiil été tracés par lui :

La vie n'est rien ; l'honneurest tout. Silence de bouche ;...«ourcnir du cœur, c'est tout ce que je demande A mes amis. Je sauve pour jamais la gloire des Morran... Mes enfants, je vous bénis tous... et vais rejoindre nos glorieux ancêtres.

Laissons toute la famille dans l'admiration do la mort héroïque du vieux comte, et occupons-nous de Robert, qui, chargé des instructions secrètes de son maître, commença d'abn'd par le faire enfermer dans le plus grand secret dans la tombe préparée depuis longtemps pour lui, et se mit ensuite en devoir d'empêcher Villani et Jackal de pouvoir commettre aucune indiscrétion qui pût entacher la gloire dos Mathieu.

L'honnête conseiller avait fort à faire : non-seulement il s'agissait de soustraire Villani au bras de la justice séculière, mais encore il fallait arracher à JackaJ l'aveu du lieu qui recelait le diamant le roberl, celte gloire de l'intendance. Le délié diplomate commença par s'adjoindre un sonlien dans la personne de l'ofiicier de Chanclos. Ils bâtirent un plan de conduite admirable, et agirent en conséquence ■ avec ardeur et finesse. Le capitaine fut chargé d'interroger Jackal ; ■ Robert se réserva Villani. W

Chanclos aborda franchement l'ennemi. —Ah çà, coquin, dit-il en entrant dans la prison du bandit judiciaire, je viens te proposer un acct)mmodomenl; il s'agit de la mort ou do la vie. — Parlez, digne et valeureux capitaine, ré|)ondit le coquin en s'efforçant de prendre lair piteux analogue à la circonstance, je suis prêt h tout faire pour sauver mes jours. — Instruis-moi donc, drôle, de ce qu'est devenu le ; robeii, ce beau diamant de la famille... il manque dans lécrin, et tO| seul peux,,.— AU! raonseigneur 1 interrompit Jackal, qui par*

L'IIKRITlfinK DE BIRAGUE.

litre espérait gagner Chanclos, je puis vous jurer... — Tai^-ini, corbeau! lu vas nicniir... Ecoule, ajouta le capilaiiie en lirani du fourreau sa formidable hecrieilp, je le donne cinq niinuies pour te décider à ri'.-iiiuiiou, mais je jure, gar tous les combats que j'ai soutenus sous les ordres de l'aigle de Béarn, mou iuviucible maîire, que, ce délai passé, lu péris si lu le lais. — Et si je parle, inouseigncur .'... — Cinq ci nispisloles d'or, et la liberlé. — Eh bien 1 nionseignenr... Ici Jackalapprilau capitaine qu'il avait avalé le robert, incident dont vous devc7. vous rappelé: — Vivat! s'écria Chanclos... et il s'en fut trouver Robert.

Ce dernier n'avait pas été aussi heureux dans ses démarches auprt's de Villani que Chanclos avec Jackal ; aussi s'agissaii-il bien d'autre chose que de faire avouer à un poltron, sous peine de mort, le lieu où il avait recelé son vol! Il fallait décider un scélérat adroit et rusé à se donner lui-même la mort, et cela d'une manière si ostensible, que la médisance ne pill trouver à mordre sur cet événement.

Robert fit doiic.i Villani uti récit effrayant des tortures qui l'attendaient en cas qu'il u'cùl pas le courage de se dérober au supplice que ses crimes avaient mérité, el auquel lui Ituberl, louché de compassion pour I homme qui avait été sur le point d'épouser une Morvau, voulait le soustraire amicalement

Mais le subtil Italien devina de suite les intentions du conseiller, et quelque chose que pût dire notre ambassadeur, il ne voulut jamais mordre à l'hameçon. — Je sais que je mérite la mort, disa't-il à Hoberi, et je la subirai sans me plaindre; heureux si. par mou repentir el mes révélations, je puis désarmer le courroux du ciel et éclairer Injustice des hommes !

Ce n'était pas là le compte du conseiller; aussi se relir.vi-il de fort mauvaise humeur pour aller apprendre du capitaine le résultat de sa négociation, .^u^silôt qu'il sut que le roberl, cette (leur de son iiilendaiice, gisait dans 'e corps d'un vil roturier, il n'eut ni repos ni cesse que Spatiilin n'eilt ordonné vingt ou trente médecines diuit il attendit "'évacuation avec la plus vive impatii iice; mais, hélas ! rien n'opéra : Tavare estomac de Jackal ne voulut jamais regorger le précieux bijou.

Le vieillard désespéré jura de se pendre ou de réussir, et voici comment il s'y prit pour sortir du plus grand embarras (pi'il eût jamais rencontré. Il se rendit dans le cachot de .lackal, cl lui dit d'un ton sentimental : — Mon garçon, je viens l'apprendre une mauvaise nouvelle. — Laquelle, monsieur Robert'.'... — Le docteur Spalulin a déclaré que jamais tu ne parviendrais à rendre le robert. — Monsieur Roberl, je suis désespéré, dit le coquin en riant dans sa l)arbe. — Avec d'autant plus de raison, reprit 1 intendant, que, ne

remplissant pas les conditions du traité que monseisneur de Chanclos a fait avec toi. je vais être obligé de te livrer à la justice, qui le condamnera probablement à être roué. — Houé! grand Dieu!... — iMon cher, tu connais la loi'.' elle est positive. — Ab! miséricorde!... — Il y aurait bien un moyen de sauver la peau, mais je ne te le propose pas; il faut du courage pour l'cxécnier. — Parle?., parlez.'... — Non, c'est inutile. — De grâce?... — Tu es trop poltron. — Soyez sûr qu'il n'est rien que je ne fasse pour éviter la roue fatale...— On dit ce supplice affreux, interrompit le malin Robert. — Ah ! monsieur l!oberi, ayez pitié d'un pauvre diable, et instruisez-moi de ce qu'il faut faire pour mériter ma liberté, et je suis prêt à tout, oui, atout, ajouta Jackal avec un serment épouvantable, môme à tuer mon père! — Allons, je vois que tu es un brave coquin, dit l'intendant en cachant l'horreur que Jackal lui inspirait, et ce pour la gloire de la famille, car ce mobile était l'unique but des actions du 'lidcle conseiller. — Que dois-je faire, monsieur de Robert .'... — Ecoule, reprit le vieillard sans trop faire d'attention au de qui venait de lui être donné par le corbeau judiciaire ; je vais l'ouvrir mon cœur. Tu sauras, mon garçon, que la famille de mon maître a le plus grand intétêt à ce que Villani meure avant que d'être mis entre les mains de la justice... Eh bien donc, si tu veux lui délivrer un pisseport pour l'autre monde, je le compterai mille pistoles, et la liberlé est au bout. Vois si le marché te convient !...

Jackal ne se fit pas tirer l'oreille ; il accepta, et promit bon comple de l'Italien; mais il fallait une occasion; Robert la fit naître. Sous prétexte de faire réparer le cachot de Villani, il mit ce dernier dans la même chambre que Jackal. Le clerc fut de parole, car, la première nuit de sa cohabitation, il assassina Villani tout doucettement.

Le conseiller intime de la maison Mdrvau agit alors d'une manière un peu turguc. Il donna les mille pisioles d'or à Jackal ; il lui donne de plus la clef des champs, mais en ayant soin de prévenir la maréchaussée, qui se mit à la poursuite de Jackal, el le conduisit es prisons d'Aulun, d'oii il ne sortit que pour périr en place publique. Robert alors se fit délivrer le corps du criminel, et Spalulin en retira Vincroyahle diamant. — Je mourrai content, s'écria l'intendant à celte vue si désirée...

Messieurs, vous trouverez peut-être la conduite de Robert tant soit peu catégorique; veuillez vous rappeler qu'il s'agissait de la gloire de son intendance, et que d'ailleurs Mathieu XLIV lui avait souvent répété l'épigraphe de ce chapitre :

Polus an virtiis quis in lioste requiratt..

Mathieu XLIV avait lu Virgile!,..

CONCLUSION

Maintenant, lecteurs, il ne nous reste plus à vous apprendre que le son des différents personnages que vous avez vus figurer dans cette histoire : nous suivrons l'ordre hiérarchique :

1° Le sénéchal de Bourgogne, devenu le Mathieu régnant n° XLVII, mourut trois ans après le mariage de son fils el d'Aloïse, à la suite d'un grand repas que donnèrent les étals de Bourgogne.

2» Son fils lui succéda sous le nom de Mathieu XLVIII, el il vécut heureux époux et père (ce qui est à noter.)

5° Aloise accoucha, un an après la mort du sénéchal, d'un joli car çon. que Roberl proclama leXLlX Mathieu; il était temps, car Aloise avait déjà fait trois filles, ce qui n'était jamais arrivé à aucune comtesse de Morvan depuis que le Morvan existait.

V Montbaïd et Anna eurent un régiment de messirei et de demoi-

telles, à la grande joie de Chanclos, qui sablait une pièce de vin à chaque naissance.

5' Le brave capitaine, devenu baron, devinl si fier, qu'il eut cinq duels de suite. Au sixième, il recul trois coups d'épiie dans le corps, et, grâce au doeteur SpatuHu, il' mourut au bout de deux jours de maladie.

6° De Vieille-Roche fut si louché de la mort de son ami, qu'il jura de renoncer au vin. 11 tint si bien sa parole, qu'un soir, retournant à son casiel, il se laissa choir de dessus son destrier, et roula dans un ruisseau de deux pieds de profondeur, où il but tant d'eau, qu'il en mourut... supplice affreux pour lui!,..

7° Christophe el Marie se marièrent. Christoplie prit alors du goût pour la belle littérature, et surtout pour la musique. On l'entendaii

LIIÉRITIÈRE DE BIRAGUE-

souvent chanter des romances et des villauellc!., cuire aunes une qui commençait ain^i :

GrSre à ma ni'5n»j:^rp.

Je suis, comme mon père, Heureux, content, cossu...

Chrisl/)vh« chantait juste., mais les mémoires originauv de Robert,

dont il fut le continuateur, prouvent qu'il faisait sotivent des fauMs d'orthographe.

S» Enfin Robert, cette perle des intendants, poussa sa longue carrière jusqu'à r;ke de quatre-vingt-dix ans. Il ne quitta V-i vie qu'après avoir vu naître le futur Mathieu XLXIX et ses suppléants. Avant de rendre l'âme, il se fit apporter la fanieusc quittance de quatre mill mares, et la lut trois fois à haute cl intelligible voix, Ijon dernier mot fut : Tout est bien en règle.

Lecteurs, j'ai dit.

ITN DE LHÉtilTlÈRE DE HRAGUIt

Le comlo tomlie aux pif !< io son pure, et rcn'i le dernier soupir. — caCe C2.

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