JIÉMOIRES D'HORACE, DUC DE LANDON-TAXIS
« A l'Age de cinq ans, in:)doinoiscll(>, je fuyais ma patrie, sauvé par ma incre, dont le courage et la piésence d esprii avaient déiobé ma lêie à l'écliafaud ; mais udiis laissions derrière nous mon père en prison ; et à peine nos pieds loiiclierenl-ils la terre étrangère, que nous apprîmes à la fois sa condamnation et sa mort. Ce coup terrible écrasa ma mère, elle périt à la Heur de l'âge. Je me rappelle qu'alors, craignant sans doute pour moi les dangers d'un monde où j'allais être seul, et ne sachant plus à qui conlierson enfant, elle me serra dans ses bras mourants comme si elle eût voulu m'emmener avec elle. Quoique les autres événements de mon enfance soient gravés dans ma mémoire comme les confuses images d'un songe, ce seuvenir m'est toujours resté présent. On ne voit point impunément le dernier soupir d'une mère ! A ce moment nos biens étaient à l'encan, nos honneurs détruits, mon berceau proscrit, ma jeunesse sans guide, et la longue et brillante fortime d'une maison historique périssait dans un obscur village d'Allemagne sans le dévouement d'un vieillard!
(I Mon père avait pour intendant un procureur au parlement de Paris; c'était un de ces vieux serviteurs dont la fidélité passe de génération en génération connue un des biens du patrimoine. (Juérard nous fut légué par mon aitul, chez lequel il avait débnié par être commis d'un secrétaire : son intelligence ayant été remarquée, mon grand-père l'avait f.iit élever avec tant de soin, l'avait protégé avec une telle bienveillance , qu'en 89 Uuérard était devenu l'un des hommes les plus remarquables de son corps ; ses connaissances, son instruction, son esprit, égalaient son allachemcnl à notre famille, dont il faisait presque partie. Lorsque l'orage éclata, nn)n père fut étonné d'apercevoir son intendant rangé parmi les plus fameux adversaires de la monarchie. Guérard est toujours resté rép\ibli(airi ; mais dans les efforts qu'il fit pour sauver mon père, nous reconnùnus une justesse de calcul digne d'un homme d'Etat. Son dévouement faillit même le perdre, on le jeta dans la même prison que son maître, et la voix consolatrice du fidèle serviteur fut la dernière que mou père entendit avant de marcher à l'échafaud.
« En restant mon unicjue appui, Guérard retrouva de nouvelles forces; des qu'il (ut sorti de prison, il vola me chercher en Allemagne, me ramena sur le sol paternel, me fil rayer de la liste des émigrés, protesta de mon dévouement à la République, acheta ceux de mes biens que l'on vendait, arrêta la dilapidation des autres, me mit à l'abri des fureurs révolutionnaires en me cachant à tous les yeux, et s'occupa de mon éducalicm avec tant de soin et de succès, que j'entrai, jeune encore, dans cette éfolc célèbre, l'une des plus belles créations de la République. En 1807. n'ayant pas encore vingt nus, je sortis de l'Gcole polytechnique, bien recommandé par nos illustres maîtres. La faveur dont Guérard jouissait alors et l'amour de Napoléon pour les grandes familles raa valurent une lieutenance dans un régiment de cavalerie, arme que je préférais à toutes les autres. Le fanatisme guerrier dont j'étais animé me fit solliciter d'être envoyé sur-le-champ à une armée active, et j'arrivai assez à temps pour me distinguer pendant le cours de la campagne par quelques actions d'éclat dont je recherchais avec avidité les occasions.
« Alors Guérard, prêt à abandonner son poste éminent par suite du chagrin que lui causait le despotisme impérial, fit hahiliment valoir mon enthousiasme et profita d'un moment où Napoléon pouvait être séduit par l'éclat de mon nom pour m'oblenir dans la garde impériale le grade que j'avais dans la ligne. Satisfait de m'avoir placé dans t!n poste si brillant pour un jeune homme qui venait d'entrer d.ms la carrière militaire, heureux d'avoir attiré sur son fils adoplif l'attention du souverain, l'incorruptible Guérard, entouré de l'esiinie publique, se relira à Neuilly comme dans un ermitage, et mit toute son ambition, tout son orgueil en moi. Alors, comme aujourd'hui, mon nom prononcé avec quelque éloge le faisait palpiter de joie, et mes visites étaient pour lui des fêtes. Seul il administre mes biens et prend soin de mes revenus. 11 est mon guide et mon soutien dans la vie. 11 partage mes joies comme mes peines, et son existence semble même n'être qu'un long reflet de la mienne. Notre amitié est telle, que je ne lui ai jamais demandé les comptes de mon héritage. Je lui laisse le soin de ma fortune comme à un bon fère, et sa prévoyance est si grande que mes prodigalités n'ont jamais épuisé les sonmies qu'il dépose pour moi chez son banquier. Mais, mademoiselle, la nature
semblable au sort qui favorise les joueurs avant de les ruiner, fut même prodigue envers moi; j'avais trouvé un père, elle me donna un ami. Vous demanderez comment j'ai pu devenir tout à lait m.dljrureux. Ah: vous verrez bientôt avec quelle pompe la vie s'est prc'jcntée à moi.
(I (Juand, au sortir de l'Ecole polytechnique, je me rendis à l'armée, j y fus accompagné par un jeune Italien nommé Anwihal Salviati. Nous avions passé ensendde nos examens pour être admis à l'école, et dès lors nous nous étions sentis entraînés I un vers l'autre par une vive sympathie. Une douce conformité d'âge, de mœurs et de caractère resserra les liens de notre amitié. Ainiibal était orphelin comme moi, comme moi il cherchait un frère au milieu du mondi'; tout conspirait à nous unir. Mon ami est d'une belle taille, ses yeux jettent du feu, son organe est fiatteur, son parler poétique; ses cheveux noii-s bouclent naturellement sur un front plein de noblesse, et ses traits séduisants sont encore embellis par ce teint olivâtre qui donne un caractère si passionné aux (iguies méridionales. Iné.i;al d'humeur comme moi, l'espansion est chez lui plutôt un besoin qu'une qualité, et il possède par-dessus tout celte grâce indéfinissable qu'il a fallu appeler le je ne sais quoi; il est brave, généreux, spirituel, modeste ; il excelle à tous les arts d'agrément, et je ne peux lui reprocher qu'une aveugle jalousie, passion (ju il doit sans doute à sa patrie et que mon amitié a vainement combattue. Tour à tour gais et tristes l'un et l'autre, nous avons recueilli de cette discordance originale un contraste perpétuel de douleur et de joie, une consolation dans les maux, une vivacité dans les plaisirs, une espérance infiUigable, une chaleur d amitié qu'il serait difficile de vous peindre. Mêlant ainsi nos affections, confondant nos pensées, nous soutenant l'un l'autre, nous avons plus d'une fuis remercié le hasard qui nous avait unis. Salviati, pour ne pas me quitter, voulut servir dans la cavalerie, malgré la répugnance qu'il avait pour cette arme, répugnance qui était peut-être un pressentiment; car à celle première rencontre où nos jeunes courages obtinrent de fiatleuses approbations, Annibal, en me sauvant la vie, reçut une blessure qui le força de quitter l'armée. Il revint à Paris, où la protection de Guérard lui fil obtenir le titre de maître des requêtes et la place de secrétaire auprès d'un ministre. Sa fortune fut aussi rapide dans la carrière administrative que la mienne à l'armée. Vous pouvez facilement imaginer, mademoiselle, la brillanle perspective qui s'offrait à nos regards : riches tous deux, tousdi'ux puissamment protégés, bien accueillis dans le monde, nous marchions de fêle en fête, essayant de toutes les illusions, déployant nos ailes vers la moindre lueur, heureux enfin comme on l'est à vingt ans quand le destin semble se plaire à jeter à nos pieds toutes les fleurs de la vie, et quand, les mains pleines, nous envions de l'œil les couleurs éclatantes de celles que nous ne pouvons pas saisir.
« Telle est, mademoiselle, l'histoire de ma vie extérieure, voilà tout ce qui intéresse la plupart des hommes; mais ma vie intérieure, cette succession de sentiments orageux dans un cœur tranquille en apparence, forme une histoire bien autrement importante. Je vous raconte cette vie avec une candeur de sauvage; ne faut-il pas vous montrer tout entier l'homme qui doit vous accompagner toujours'?
« Lorsqu'au milieu de l'amiée 1808 je ramenai à Paris Annibal blessé, j'obtins, en outre de ma promotion dans la garde, un congé de deux mois afin de pouvoir soigner mon ami. Vers la fin de septembre, Salviati entra en convalescence, et je devais le mener a ma terre de Lussy, en Bourgogne, pour achever sa giiérison à la campagne, lorsqu'un j(uir la promenade niatiii;de que je lui faisais faire nous conduisit jusqu'au boulevard Sainl-Antoine. — Tu n'as pas vu cette jeune fiUe .' me dit Salviati. — Non, lui répondis-je. — Eh bien! retourne-loi et regarde-la. Je me retournai pour la voir et je la vis. — N est-ce pas original? me demanda-t-il. — Oh! très-original, lui disje avec un sourire forcé. — Voilà comme je me représente le vampire dont nous a parlé ce jeune Anglais à Coppet. Je ne répondis rien. — Aurais-tu froid.' reprit Salviati, lu trembles. — Va tout seul, lui dis-je en l'abandonnant... Il me regarda d'un air inquiet et finit par sourire en me voyant attendre la jeune fille et mesurer mon pas au sien. — Annibal, ne te moque pas de moi, et si tu m'aimes, laissemoi seul. Il s'en alla avec la soumission de la véritable amitié.
« .Soigneusement enveloppée dans une espèce de manieau d'étoffe commune, mais d'une propreté recherchée, cette jeune lille semblait voidoir dérober ou ses formes ou sa toilette aux regards des curieux; sa tête élail même cachée presque tout entière sous un grand chapeau de paille blanche, et sa figure seule avait attiré l'attention d'Annibal. En effet, la jeune inconime était d'une pâleur effrayante, et son visage ressemblait exactement à celui d'une statue, quand, sortant des mains du sculpteur, le marbre, vierge encore des injures de l'air, jette une molle et blanche lumière; le tissu de sa peau avait une telle finesse, une transparence si vive, que je croyais voir couler dans ses veines à peine bleuâtres, non pas du sang, mais le lait le plus pur. Au milieu de celte blancheur éclatante, ses deux lèvres étaient comme deux branches de corail; lerellet des longs cils de ses larges paupières baissées jetait sur sa joue une légère vapeur noire, et la llamme humide lancée par son regard en paraissait plus brillante encore ; mais
JANE LA PALE
ses veiiT et se* sourcils noirs (rancliaient bien ilavaniage sur la couleur ébl(niis>anie de sa ligure. Ses ciievou\ éinieni raclics par un voile uéslisomniem noué sous sou nieuioii. Sa iléuiurclie avait je ne sais quoi tie magique, car j'isiiiore d'où peut venir celte luidulalinn délicieuse qui régnait dans le uioiiulreniouvenuMit de sa piTMinne; le bruit même de ses pas relentis>aii à mon oreille coiiinu' luu' douée barmouie, et je la suivais comme eniraiué par le eouraui d'un llouve. « Elle avait pour guide un vieillard siniplenieut babillé, dont la marche lourde et tremblante contrastait avec la légèreté de la siciuie. La ligure de cet liomme était d'une laideur repiuissante, ignobli" peui-êire au premidr a^^peel; mais, pour peu qu'on le conlemplài, on reconnai>>aii tant de bonté, un tel accord dans les traits, une tranquillité si noble, un front serein si bien accompagné de cbeveuK blancs eoinuie la neige, qu'on oubliait presque sa laideur. Il était impossible de ue pas'ctre vivement intéressé par cette alliance sineuliére de la laideur et de la beauté, de la vieillesse et de renlanee. Ou ue voit pas sans une émotion profonde une ro^e sur une tombe et riiiroudelle sou.- im monceau de neige: au^>i je cliircliais vacm nuiil à deviner le sentiment qui les unissait. (Unuiue pa>. du vieillard allii ait l'attention de la jeune lille, et les moiudios gotos do la jeune lille excitaient les soins du vieillard; enfin l'euieiite parfaite de leurs mouvements, l'accord de leurs yeux, celui Ôl' leurs àuies, auraient fait croire qu'ils avaient une seule vie pour tous deux. Dieutôl je ine liouvai devant l'église de Saint-Paul, ignorant comment j'étais arrivé jusque-là. En monianl le perron, le vieillard et sa compagne fmenl assaillis par des pauvres qui accoururent vers eux comme les oiseaux de la campagne sur le blé ; il donna quelques pièces de monnaie à la jeune lille. qui les remit aux mendiants. J'ignorais le véritable motif de cette action, mais je fus attendri par ce r ffiueinenl de tendresse. Je les suivis sous les voiltes sacrées de l'édilice, marcbant avec une sorte de souffrance. Us prirent de l'eau bénite, s'avancèrent vers un autel, s'agenouillèrent. Je les suivis encore, et je ne m'agenouillai point; mais, tapi derrière un pilier, je m'applaudis d'être placé de manière à voir la jeune lille au moment où elle relèverait la tête de dessus sou livre de prières. Mes jambes chancelaient, et parlois mes yeux étaient fatigués comme dans les songes, lorsqu'on cberclie à voir avec les yeux du corps ce qu'on ne voit qu'avec les yeux de l'àme.
€ Le vieillard, quittant sa protégé? pour aller à la sacristie, tourna plusieurs fois la tête vers elle avec une paternelle sollicitude, et revint aussil6t en rauieuant un prêtre. .Mors de ses mains tremblantes il déb.irrassa la jeune fille de i-a pelisses et l'aida à étendre sur sa tête une voile blanc comme la neig'e ([ui n'a pas encore louché la terre. Je la vis tout entière : ses cheveux tombèrent sur son front en boucles aussi noires que les fruits du troène, et me rappelèrent cette image de Milton : in rocher d' albâtre environné de nnagea. lille était vêtue d'une robe blanche, elle prêtre lui jeta, eu montant à l'autel, un reganl qui dévoila le my^lère de cette scène. Elle joignit les mains el pria. Je répelai involoiilairemenl les paroles saintes que parfois elle prononçait à haute voix; puis, rougissant en lui voyant tourner une page, me levant quand elle se levait, pliant les genoux quand elle s'inclinait, je me recueillis comme elle, me prosternant devant la créature pendant qu'elle adorait le Créateur, extase aussi pure que celle de.^ séraphins confondus dans la lumière du Tronc? Le sil-nce profond de l'église el le jour sombre qui y régnait m'imprimèrent une sorte de terreur ; l'air était brûlant, ma main pre.-ipie humide, mes vêtements lourds, tjue vous dirai-je.' coranienl vous peindre des joies aussi passagères, et cependant si durables, si profondes? Je ue voyais plus que celte têle; chaque geste de la jeune Glle donnait un charme de plus à ma vision; elle semblait se mouvoir dans une atmosphère lumineuse, et son moindre mouvemenl amenait un nouvel accident de lumière : laniôt elle était éclairée par le jour mélancolique du dùnie; puis, quand elle s'inclinait, ses vêtcmeuls se teignaient des couleurs de l'arc-en-ciel sous les reflets des vitraux des cha|ielles latérales; les nuages, luttant avec le soleil audessus de l'édifiée, la plongeaient tour à tour dans l'ombre ou d.ais la lumière: enfin, la chute de son voile et la main qui le relevait aussitôt, son souffle, la vapeur légère qui se jouait autour de ses lèvres, la pureté des contours de son visage, ses paupières vacillantes, tonl diinuaii à mon àme une joie nouvelle, à mes yeux de nouvelles fêles.
• Tout à coup le prêtre se retourna, et elle leva sa figure vrs le prêtre. Il tenait l'hostie suspendue: et dans ce moment il pai'aiss:iit sur les marches de l'autel comme un ange médiateur. La jeune fille le coutemplait avec une joie pure, elle rayonnait comme une sainte. Il jeta sur elle un regard de bonté puissante; et soudain releva sa tête vers b voûte, comme si tous les chérubins veims sur des images d'or et groupés en cercle haniionieux eussent souri à cette fêle de la terre, à ce premier banquet de la vierge. Il me sembla qu'un reflet de celte himièrc qui enveloppe le triine de Dieu jetait son éclat inimitable sur ces trois êtres confondus dans une même admiration. Doe molle el voluptueuse langueur m'avait saisi, j'étais coiiune assoupi, rêvant, et plongé dans uo monde nouveau, je serais resté là toujours! Le prêtre déposa le pain de vie sur les lèvres de la jeune
fille qui baissa aussitôt la tète ; les cieux ouverts s'étaient reftM'iiés soudain. Je pleurai en voyant des larmes rouler dans les rides du vieillard, el je demeurai comme un honniie ivre, ne pouvant plus me soutenir. Lorsque ma fatigue fut passée, que mes jambes ne trem bièreni plus, je cherchai la jeinie fille des yeux; elle avait disparu. Je me précipitai dans la rue el je ne la vis pas ; je parcourus toui le quartier, et il me fut impossible de la retrouver; imlle trace n'avait marqué son passage, personne no l'avait vue. L'elfroi s'empara de mon àme, et je devins comme nu eiil'.iut resté seul dans la nuit. Demain ! me dis-je; et je revins leulomeut chez moi, après avoir été revoir avec une atienlion presque siupide le lieu où Salviati m'avait dit : Tu n'as pas vu celte jeune fille? Ne pensez pas, mademoiselle, que mon enivrement mail alors laissé analyser mes sensations connue je le fais eu ce moment. Ce n'est que bien lard, au contraire, que le souvenir est venu m'api orler ces images, comme au bord de la mer les flots jettent sur la grève tous les débris d'un vaisseau brisé par l'orage ; el mainlcnant je dois vous faire observer (pie les longues études dont Cuérard s'était servi pour fatiguer l'ardeur de ma jeunesse , les occupations de l'école el mon amour de gloire m'avaient laissé dans le calme le plus profond. Jusqu'alors ma fougue s'était emparée des sciences, le monde ne m'avait offert qu'un tourbillon de plaisirs dont les atteintes venaient mourir à mes pieds sans les effleurer ; ainsi je naissais à la vie avec d'autant plus de force que le sentiment avait plus longtemps dormi dans mou cœur. »
— Eh quoi! se dit Eugénie en laissant tomber le manu.serit, cette âme si exaltée, si grande, serait à moi!,,. Mais reprenant bienioi les papiers, elle continua .
« Le lendemain nrriva, et dès le matin je rôdais tour à tour sur le boulevard el d.uis la rue Saint-Antoine; (Midu j'entrai dans l'église, espéranl que la jeune inconnue y viendrait : que de fois j'allai de l'autel au portail, cherchant à l'apercevoir, el du portail à l'autel, trouvant chaque fois un nouveau plaisir à revoir la pierre sur laquelle elle était la veille! Mon front dégouttait de sueur, je sentais les innombrables minutes du temps comme les angoisses d'une douleur, el j'interprétais l'absence de la jeune fille de mille façons bizarres. Chaque personne qui entrait me faisait frissonner; enfin les dalles de l'église brijlaienl mes pieds, et ma situation devint si intolérable, que j'allais sortir quand la jeune lille parut. Elle entra et s'agenouilla devant l'autel de la Vierge; je la (ouiemplai avec d'autani plus de bonheur, que, depuis qu'elle avait disparu, je m'étais occupé à me rappeler les moindres traits de son visage. Elle était sans manteau, vêtue siuipleuieut ; sa taille était svelle, elle me parut avoir tout au plus quiaze ans. En la voyant ainsi, je tremblai de ma propre ivresse. Bientôt elle sortit avec son guide, et je les suivis leutement, craignant d'être aperçu, les perdant de vue, les rejoignant soudain; mais, arrivé à la place Itoyale. je les vis entrer dans une maison qui formait le coin de la place cl de la rue de Turenue. Avec la naïveté d'un enfam, je ne songeai point à pénétrer dans la maison ; satisfait de ne plus pouvoir perdre la jeune fille de vue, et ne pensant même pas qu'il était possible que celle maison ne fûl pas la sienne, je me contentai de l'examiner longtemps, en cherchant à deviner l'étage qu'elle devait occuper; (piaïul je me sentis fatigué, je retournai chez moi, comptant sinipicmenl revenir le lendemain à Saint-Paul. Ce fut ainsi que pendant (piatrc ou cinq jours je vécus inuocemuient du bonheur d'aller coutenipler la jeune fille priant à l'autel de la Vierge. Mon imagination ne voyageait pas au delà. J'étais heureux de me nourrir ainsi de sa vue, et je me sentais assez d'amour pour vivre de mou amour même. Avec liuiprévoyance enfantine du nègre, qiii, ne pcn-^ant pas qu'il dormira le soir, vend le coton de sa couche, je jouissais du présent avec ivresse, ignorant la joie que me causerait une parole prononcée par elle. Alors j'étais séparé du désir de presser sa main par une plaine aussi vaste, aussi brillante que le grand désert : je jiensais à elle dans le silence des nuils; je me préparais à aller à Saint-Paul comme pour un long pèlerinage; je causais longtemps avec Salviati, qui riait en déplorant mon délire : n'éiais-je pas fou quand je versais dans son âme le torrent de mes pensées? Souvent je lui disais que son cœur même ne me suffisait pas, que j'aurais voulu pouvoir tout dire à la nature entière; mais plus souvent encore je voulais tout cacher, et, craignant même ses regards, je me réfugiais dans mon àme.
M Cette première joie que je croyais sans fin fut bientôt épuisée, et je m'accoutumai presque au tressaillement qui me saisissait à la vue de la jeune fille. Enfin bientôt elle cessa d'aller à Saint-Paul. Alors je tombai dans le désespoir : je voulus, avec le despotisme d'un enfant gâté, entrer dans le sanctuaire habité par elle. J'attaquai cette idée avec fureur, je me tourmentai en moi-même pour l'exécuter, cl alors je fus en proie à une véritable folie. Le jour était trop vif pour moi, le bruit me faisait mal, tout me gênait. .Ma divinité m'était ravie an moment môme où je voulais me rapprocher d'elle, respirer son souffle, effleurer ses vêtements, entendre ; ;i parole, apprendre son nom pour le jironoucer mille fois, lui parler pour lui plaire, au moment enfin où je voj;iis encore une autre vie à épuiser. L'amour, le véritable amour ne' passe-t-il par milles teintes avant
JANE LÀ PiVLE.
d'arriver à la lumière, comme l'insecle s'ensevelit dans un tombeau de soie avant de déployi'r ses lirillanlos ailes?
« Salviali me conseilla de séduire le portier :
« Tu appri'udras bien ccrlainement par lui l'iiisioin; de Ion vieil- B lard, nie dit-il, et je pourrai dresser quelque machine pour le « donner tes entrées au logis, car tu es incapable d'ouvrir une « porte I » Je lui sauiai au cou en lui disant qu'il avait plus d'esprit que tous les Crispins de tliéàire, et je courus à la place Royale, em ■ porté par je ne sais quelle frénésie de joie et de bonheur. Quand, arrivé devant la perle, je saisis le marteau que sa main avail touché, le sifflement de la peur retentit à mes oreilles, et il me sembla que mou cœur cessait de battre. Etait-ce le binit des ailes de mon ange? était-ce un pressentiment de midlieiir?... La porte s'ouvrit, je me trouvai sous le portique de la maison liabiiéi; |iar elle. J'entrai dans la loge d'un air embarrassé; je rougissais; mais, en voyant un vieil homme courbé sur un habit qu'il raeconunodait, je m'assis, et prenant courage : — N'avez-vous pas ici des étrangers? lui dis-je. Cette question, faite par un jeune homme décoré, sortant d'une voiture élégante, l'intimida. — Monsieur, répondit-il, tous nos locataires sont de fort honnêtes gens, tous tranquilles, et le gouvernement... H ne s'agit pas du gouvernement, réplii|uai-je en lui glissant une pièce d'or dans la main, je veux seulement avoir des renseignements sur un vieillard, sur une jeune (ille dont le visage est paie... Alors le concierge remua sa télé chenue d'une manière significative, et nie dit : — Le vieux bonhomme se nomme Sniilhson; je ne crois pas que la jeune personne soit sa fille; mais il y a quelque mystère là-dessous : on ne les voit jamais; ils sortent rarement; ils sont Anglais, et demeurent au second. Ce sont de fort hoiuièles gens, qui ne font point attendre leur terme, mais qui ne sont pas riches. M. Smiihson copie de la musique, et la jeune fille joue toute la journée de la harpe. Je n'en sais pas davantage, car ils ont une domestique nommée Nelly, qui ne parle pas plus (pi'un iiiur.
« Apres cinq ans, la voix cassée du vieux portier retentit encore à mon oreille, et le souvenir de celle scène est aussi frais que si rlle s'était passée hier, tant ma mémoire est puissante quand je l'interroge sur les moindres détails do cette longue ivresse. J'accourus a Annibal, comme s'il eiît été chargé de penser pour nioi. 11 écouta çravement le récit (pie je lui lis et se mit à jouer une de ces scènes (n'i le valet cherche a démontrer à son maître, embarrassé, la fertilité de son génie. Je le pressais de me trouver quelque expédient, et il termina ses plaisanteries en me disant : — Cherche la Balaille d'Ilastinos ! La Bataille d'Uaslings était un mauvais opéra que nous avions fait ensemble à l'Ecole polytechnique; et quand il prononça cet arrêt, je le suppliai de ne pas se moquer plus longtemps de ma souffrance. Il répondit par sa phrase : Cherche la Balaille d'Ilaslintix! J'eus mille peines à trouver ce manuscrit, jeté parmi nos papiers iimiiles. — Ne vois-tu pas! s'écria Salviali en saisissant l'opéra, que c'est à celte œuvre que nous devrons le bonheur de conlempler cette pâle beauté ! En effet, son père copie de la musique : alors il est musicien ou copiste ; si c'est un copiste, il est misérable, et nous enlevons la fille ; s'il est musicien, il est encore plus misérable, et nous enlèverons encore la fille pendant qu'il fera la musique de l'opéra. — Salviali, lui dis-je, partage mon respect pour elle, ou je te renie pour mon frère. — Oh ! oh ! cela devient sérieux ! Mais, mon pauvre Horace, poursuivit-il, rends justice à ce dilenmie triomphant : Sir Smiihson est-il copiste .' tu iras voir copier toutes les pariiti'ins de ton compositeur; est-il musicien? ce sera certainement un Ampliion, et tu le conjureras de prendre la lyre pour donner quelque prix à ton poëine. Je le ferai même une musique baroque que tu lui porterais à copier dans la première hypothèse, ou doni tu serais mécontent dans la seconde. 11 ne s'agit plus maintenant que d'eidevcr les suffrages du sénat comique en lui livrant des assauts réitérés au rocher de Cancale. — Salve ! mon cher Salve ! lui dis-je en trépignant de joie, veux-iu'me sauver la vie encore une fois, me guérir d'une fièvre qui me dévorerait? mets-toi sur-le-champ à l'ouvrage. Je suis incapable de raisonner, d'agir; je suis un enfanl; prends mes lisières et guide-moi.
« 11 sourit et tint parole à son sourire. Le comité ne ré.-ista pas longtemps à nos dîners, à notre crédit, à nos recommandations; enfin la pièce fut reçue; Annibal eul bientôt broché une musique d'écolier. Si, pendant tout le temps que prirent ces intrigues, je restai privé de ma lumière et dans une obscurité profonde; si je ne murmurai point de ne voir que les murs de sa maison, c'est alors qu'à chaque instant brillait l'espérance d'entrer dans le temple habile par flic. La nuit, le jour, à toute heure, une ombre s'élevail devant moi, i.'animait lenienienl, grandissait, s'enveloppait de vêlements éclatants comme la lumière : et cette ombre, c'était elle! je la voyais non plus comme à l'autel de la Vierge, froide, calme, sans expression; non, je donnais à sa pâle figure le ravissant sourire que je souhaitais, et souvent je disais à Salviali : — Vois comme elle est belle! Enfin, par une charmante matinée d'automne, je partis pour la place Itoyalc, accompagné d'Annibal, qui me taisait répéter ma leçon. — Ke te trompe pas ! nie cria-t-il quand il me vit descendre de voiture «SI couvic sous l'arcade. — Mouieiau secend, me d'il le ^itas çûc-
lier. Qu'on m'explique par quel phénomène ces paroles amenèrent la sueur sur mon front et la crainte en mon cœur. En gravissant l'escalier avec rapidité, je sentais croître dans mon sein une chaleur humide et profonde. Arrivé en un clin d'œil à la porte, je m'arrêtai soudain comme si j'eusse renconiré un invincible obstacle, cl dans le silence j'entendais résonner les fortes pulsations de mon cœur. Je sonnai en tremblant, et les sons qui retentirent dans cet appartement me causèrent cette douloureuse sensation qui nous saisit quand un bruit aigu ronq)l la profonde paix de la nuit. Une femme dont les pas traînants me chagrinèrent parut et m'introduisit sur ma demande. Une fois que j'eus mis le pied dans cet appartement, je crus avoir atteinl la terre promise, je respirai plus librement dans im air moins lourd; mais j'étais ébloui, et je ne recouvrai la vue qu'en me trouvant à mon insu assis devant le vieillard.
— Que désire monsieur.' Ces mots me réveillèrent en sursaut. Je crois me souvenir que mes yeux parcoururent alors la chambre avec une curiosité si avide, qu'elle avait sans doule excité cette brusque demande; mais, en ne voyant pas la jeune inconnue, la mémoire me revint, je répondis en rougissant et ehcrchanl à répéter mot à mot la leçon de Salviali :
— Monsieur, j'ai l'honneur de vous apporter la musique d'un opéra... — Comment, dit-il en m'interrompant, ai-je l'honneur d'être connu de vous? je suis étranger. — Une dame irlandaise, lady Pagesl, que j'ai le plaisir de voir sonvenl, m'a beaucoup parlé de vous et de vos talents. A ce moment sa figure parul s'animer, ses yeux brillèrent, et je ne le trouvai plus aussi laid. — Les Irlandais ! s'écria-t-il, cela ne m'étonne pas, c'est moi qui le premier fis connaître leurs airs nationaux!
« Là mon embarras cessa, car j'eus assez de présence d'espril pour deviner qu'il était musicien. — Monsieur, repris-je, voici le motif de ma visite : l'opéra que je vous présente est reçu an théâtre Feydeau; le sujet en est pris dans l'histoire d'Irlande; lady l'agesl, à (|ui je me plaignais il y a quelques jours de la médiocrité de mon compositeur, me dit qu'elle avait entendu parler par plusieurs Irlandais de sir Smithsoii : — S'il est ici, coiiîine on le prétend, je l'aurai bientôt découvert, ajoula-t-elle, et vous pourrez vous adresser à lui, Cir c'est l'homme (ju'il vous faut. Hier an soir, monsieur, j'ai su votre demeure, et ce malin je suis accouru vous offrir mon poème.
— Je n'ai jamais entendu parler de lady Pagest... répondit-il, et je ne sais peut-être pas assez le français pour... Ces mots me glacèrent d'épouvante. La Balaille d'Uaslings ! s'écria-l-il en prenant le manuscrit; ô Erin ! Erin! (1) (et il tremblait d'enthousiasme) pour toi mon feu éteint se ralUimera, et, tout accablé que je puisse être sous le poids de la vieillesse et de l'infortune, pour toi, Erin, je retrouverai la lyre de mon jeune âge !... En prononçant ces mots sa physionomie révéla toute la noblesse de son àme. — Eh quoi ! vous seriez malheureux? lui dis-je avec intérêt. — Et que vous importe? répondit-il avec la brusquerie anglaise. — Comment! m'éeriai-je, n'êtes-vous pas un homme ? et si votre infortune est de cilles que l'or peut adoucir, lisez dans mes yeux, vous verrez que je me trouve heureux d'être riche, que j'ai un cœur que vous avez gagné, que je suis lout à vous. Voyez mon front, est-il de ceux qui sont marqués du sceau de l'égoïsme ! 11 me contempla en souriant avec ironie ; puis, après un instant de silence, il me prit la main el me dit : — C'est bien;
« L'homme vertueux a-t-il autour de lui, comme les fils des dieux de la Fable, un nuage qui le préserve de toute souillure, et celui qui l'approche entre-t-il dans une sphère céleste, ou leur àme laisse t-elle échapper un divin fluide qui donne aux gestes, aux paroles, une puissance magique ? Celle phrase me fit rougir. Je ne mérilais pas de l'entendre, car ma générosité était toute de calcul, et j'expiai ma faute en vouant au vieillard une amitié désintéressée. — J'aperçois là une harpe, disje en cherchant à cacher mon embarras, n'est-ce pas la vôtre, n'êtes-vous pas quelque barde déguisé? El je regardais tour à tour les deux portes, désirant bien vivement recueillir quelques renseignements sur la jeune fille dont il m'était interdit de parler. A ce moment une des portes s'ouvrit, et soudain l'inconnue parut ; mais en m'apercevani elle se rejeta brusquement en arrière. Le vieillard lui dit alors quelques mots en anglais ; et, lout interdite, elle s'avança lentement les yeux baissés, puis, fitisant une salutation embarrassée, elle s'assit à quelques pas de moi. Le frémissement de sa robe, le bruit léger de ses pas, retentirent dans le silence comme les sons dont Schiller a dit : On les sent comme une brise du soir. Croyez-vous, me dit sir Smithson, (|ue je puisse être tout à fait malheureux '! — Vous êtes marié? lui demandai-je avec effroi. — Non, répondit-il en souriant, vous voyez mon Aniigone.
« La jeune fille leva ses longues paupières et le remercia par un regard. Deux fois et à la dérobée elle glissa sur moi un regard empreint de cette laciturniié naïve d'un enfant que l'aspect d'un étranger effraye. A peine osait-elle faire un mouvement; el moi je ne jouissais pas du charme de me trouver auprès d'elle, car mon âme
05 Les Iriswtîis donnent te nom à leur pajs,^
JANE LA PALE
était plongée dans une sorte de sliipenr semblable à relie que dnivenl éprouver les peiis gui passent siibiicniciÈi de hi misère à l'opiilonce; d'ailleurs je crus que j'allais rester là ((lujours. Rieuli'it la peur de paraître indiscret nie prit, et je me levai en demandant la peinii-'sioii» de venir m iiifurmer quelquefois de l'opéra. Le vieillanl mo npoiidit de manière à me faire croire que je ne serais pas iiuiioriiiu. Je sertis, et ce fut alors que je me reprochai mon silence, ma precipilalion, nion déraiil de présence d'e^prit ; mais j'avais le cœur plein de juie. Mademoi^elle. il n'y a dans ce récit nul charme, nul acci- <leni qui puisse vous le rendre intéressant, et cependant cette scène si rapide abonde en sentiments; mais coinineni vous les décrire? où trouver des images pour exprimer cette timide pudeur dont s'enveloppeut nos premiers vaniv, ce tressaillement intérieur c|ue nous éprouvons auprès de noire idole, et cette lié^italion d ms la pensée, d.ins la parole, et celte crainte dans les regards, cette audace d.ms (es vœux, ce sourire lixe, enfin ce délire comprimé qui fatigue et que l'on aime'? t^'éiaieui, hélas 1 des émotions vierges dont le charme est à jamais détruit.
• Jusqu'à ce jour j'avais aperçu celte jeune fille comme dans un songe ; tout ce que je pouvais me dire à moi-même pour nie rendre raison de mon ivresse, si toutefois je raisonnais, c'est qu'elle me semidait la plus belle des femmes; mais maintenant j'allais en quelque sorte marcher pas à pas dans son àme, reeonnailre sans duiite en elle un de ces êtres descendjs des splicres célestes, admirer ses perfeciioiis, étudier les nuances de son caractère comme les mille beautés de son vi>age. Ainsi mon cœur ne passait pas d'un ciel à un autre sans en parcourir les brillantes merveilles; je montais de lumière en 'iimiere jusqu'à celle région où lésâmes brûlent toutcsdu même l'eu. Je vous épargne le détail des degrés imperceptibles qui, de visite en visite, établirent une sorte d intimité entre elle et moi. Des volumes entiers ne sufliraient pas à décrire cette niuUitude de sentimenis, de scènes intérieures, ces riens qui ont tant de prix, ces mois (pii valent des discours. D'ailleurs quelle expression pourrait peindre ces mystères des âmes qui, par une lente et graduelle succession de pensées, d'entretiens, se niclcnl, s'infusent eu quelque sorte, et deviennent une seule àme? Irai-je aussi vous expliquer ces autres mystères de la beauté vivante"' vous dire quelle magique auréole se pose sur UD vi>age adore? la lumière est plus vive, l'ombre passe, les teintes se nuancent. 1 iris de l'œil brille ou s'éteint, et cliaoïin de ces accidents révèle une grâce nouvelle, peint un sentiment qui passe d'une àme dans une autre comme le smi dans Pécho . tuiil est Voix, pensée, amour, et celte magie s'enfuit comme l'ccharpe biniiide de l.i terre au malin; elle était là, elle s'est dissipée, le charme du lendemain n'est plus celui de la veille.
a Enfin je passai presque toutes les soirées chez sirT>miin--*nn, aitiré non-Seulement par la jeune fille, mais aussi par uni' certaine tranquillité dans la vie, par une égalité dans les manières ((ui inc séduisait en eux. Leur appartement élait toujours tenu avec l.i simplicité anglaise ; les meubles brillaient par la pro|)reté ; ils semblaient immobiles; tout annonçait le calme, la paix de l'ame. Rien n'ell'iayail l'œd comme chez le ricbe ; on y reconnaissait sur le-cliamp je ne sais quelle secrète liannonie entre les êtres et les cbo^es. l'endaul Itiigtemps la jeune lille resta dans son appartement, et cette conduite si opposée à celle qu'autorise la liberté des jeunes miss me causa le chagrin le plu3 vif. Enfin le jour où je crus cire assi z l'ami de sir Sniiihson pour lui demander quelque chose, je lui exprimai le désir d'entendre la jeune fille jouer de la harpe, car ce suir-là j'avais résolu de la voir. Sir Smillison l'appela, elle vint. Elle était vêtue de sa robe de mous?eline blanche, et ses cheveux noir-, lonibaiii en boucles, donnaient à sa pâle figure un charme iuexprimabl •. — Voua allez l'entendre, me dit sir Smilbson avec joie. Elle s'assit devant nous, saisit sa harpe, leva au ciel des yeux qu'animait le génie, et puis elle joua. Cette barmimie me pénétra comme la lumière quand elle traverse un corps diaphane; je ne me sentis plus vivre, mon àme n'eut plus qu'un sens, et les sons, s'élevanl d'abord comme un nuage de parfums qui monte an ciel, me parurent venir d'en haut, semblables aux voix entendues par les bergers de l'Evangile. Je restai dans une attitude de stupeur, retenant mon baleine conmie si elle eût dû troubler ces divins accords. La jeune (ille jeta deux fois les yeux sur moi. deux n gards de fl.imme. Quand elle se leva, mon œil inquiet la suivit. — Pourquoi ne rl!^l(■-t-elle jamais? dis-jc à sir Sinilhson. — Depuis quelque temps elle est plus recueillie, me répondit-il. Je tressaillis. — Mes aigiiillelies feraient-elles peur à votre fille .' lui rc|p|iquai-jc — Jane n'est pas ma fille. — El qu'estelle d»iic.'d'<iù lui vient sa pâleur et quelle est votre histoire? — Cidera! s'écria- t-il, reviens, mon enfant; monsieur est notre ami.
• Elle viiii s'asseoir en silence aujirès de moi, voilant toujours ses regards sous ses larges paupières, quelle ne soulevait que pour contempler le vieillard, comme si elle eût craint de me voir. Sir Smiilisnii me prit les mains et me dit avec onction : — Je vous crois bon. vons éles notre ami, le seul que nous ayons dans Paris, je vais vous dire uion histoire. Et alors il nous fit un long récit que je vais abréger. Il n'avait jamais été marié, et de sa nombreii-e famille il ne lui rcatait qu'un frère, encore s'éiait-il écoulé dix-huit ans depuis
leur dernière entrevue. A cette époque son frère partait pour l'Italie où il (levait épouser une femme i|u'il adorait; et la dissidence de leurs opinions religieuses élait cause qu'il n'avait jamais reçu de ses nouvelles depuis leur sépaiati(ni. — Voilà, dit-il en montrant la jeune fille, voilà celle qui me lient lieu di' tout sur la terre, et son histoire est un épisoile de la mienne. On donnait à Londres un de mes ii|iéras lorsipie la salle de Drury-Lane biûla. Mistriss Jenny-Duls, danseuse céiibir, e|ironva une telle frayeur à l'aspect de l'incendie, qu'elle inouinl dans mes bras Elle était grosse; ne trouvant pas de ebirnrgicii an milieu du tumulte, j'eus le courage de pratiquer l'afrreu>e (ipi'ralion qui sauva celte chère enfant. Par un phénomène inexplirable, la pâleur de la mère avait passé sur le visage de la fille, et c'est pour cela que vous m'entendez souvent la nommer Chlora ou Chlore, ce nom doit lui rappeler sans cesse qu'elle a été coinpiise sur la mort.
« Après cette explication, il reprit le cours de son histoire : le pauvre bmnme, jusqu'à trente ans, avait goûié toutes les délices de la vie d'artiste; altacbant sa barque à tous les rivages, s'arrôtanl où il se trouvait bien, fuyant rapidement des que les nuages lui annonçaient un orage. Ne vonlanl que les fleurs de la vie, il se souciait peu de l'avenir el ne s'altacliaii qu'à jouir du présent; il mena enfin l'existence aventureuse el pittoresque de ces hommes dont les triomphes trouvent souvent p(mr ca|iiiole un bôiiilal magnifiquement bàli, comme disait en souriant le vieillard. — Oui, mon jeune ami, continua-t-il, j'ai cru dans mon jeune à;{e que tout en liait toujours ainsi ; que les fêles, les chansons, les i'eslins, les amis et la vie oisive enloureraiiiil toujours le convive du nectar. Ces riantes idées sont vraies, sont belles à vingt ans; mais quand j'en ai eu cinquante il m'a fallu quiller le biillanl palais que je m'étais construit. M'ayaut pas fait de provisions pour mon hiver, j'ai voulu meure à profil mes prétendus talents; j'ai trouvé ma veine glacée, ma verve éteinte, les amis, ainsi que je le fis peut-être moi-même aux jours de mon bonheur, s'enfuirent loin de moi, les femmes ne me virent plus du même œil ; je n'élais plus jeune et j'étais pauvre ; n'avais-je pas mangé mon blé en herbe en vendant chacune de mes productions aux directeurs de théâtre? Les barbares, ils me laissèrent affamé devant la porte de leurs salles de fesiins : j'avais la gloire, eux l'argent. Ainsi je me trouvai bientôt, à l'âge de soixante ans, n'ayant plus rien qne de charmants souvenirs cl un grand fonds de philosophie. Loin d'accuser le ciel, je n'accusai que moi-même, et je cessai même bienlùl de me dénigrer en approuvant tout ce que j'avais fait, coiiime élaiil pour le mieux, par la grande raison ipie nous ne sommes plus maîtres du passé. Alors je résolus, à l'âge de soixantesix ans, (le passer en France et d'essayer d'y faire foriunc. Je vins à Paris avec Jane, elle avait cinq ans. Celle chère petite me fut d'un rare secours, car il arrive un âge où nos afieclions et le besoin d'aimer qui biûlc toujours un cœur lei dre ne |)envent plus se portir sur les êires qui charmèrent notre jeunesse. Les lemines ont raison de nous fuir; un vieillard est comme un enlanl gâté qui a tous les défauts d'un homme joint la tristesse d'un malade. El ponrUinl à mon âge celui qui n'a pas une àme à laquelle il puisse rattacher la sienne est un être complélemenl malheureux. On a bien des amis, mais y en a-til beaucoup?... si j'en avais eu un seul, serais-je ici? A ces mots, je saisis la main du vieillard, et noire allendrissement fui égal. Le moment de silence qu'il y eui nous laissa jouir de toute notre sensibilité, et nos âmes s'entendirent comme celles de deux amis habitués depuis trente ans à penser ensemble. Jane nous contempla avec des yeux hmiiides de joie : ce n'était plus f extase, mais la douce éinolion de la prière. — Et, reprit-il, l'ami le plus affectneiix el le plus expansif procnre-t-il à notre àme ces pl.iisirs purs que l'on ressent à cultiver la plus belle de> (leurs, à regarder naiire ses couleurs, à contempler son lent épanonisseiiieiu?. . (.)iirllcs chasles voluptés dans la liaison d un vieillard et d'une jeune fille, quand cette liaison a pour but de faciliter la vie à un être faible et cliaiinanl de candeur, de grâces, de tendresse! On recueille la première ilaimne de ce foyer caché dans son cœur, on a ses premières caresses, son prrmier amour, et l'on se sent rajeunir en écoutant ses naïves confidences.
« A cet instant je vis Jane qui, la tête appuyée contre l'épaule de son père adoplif mêlait sa chevelure noire aux longs cbeveux blancs du vieillard et me regardait avec un mol abanduu. De ses yeux à demi fermés s'échappait un rayon vraiinenl céleste. — Tenez , me dit-il, croyez-vous qu'il y ail rien de plus doux au monde (pie cette pression caressante par laquelle celte clière inlaiii me lémoigne ^oa affecliun? Il la prit dans ses bras, et déposant sur sou Iront un baiser de vieillanl. un de ces baisers chasles el brûlants tout à la fois, il s'écria : — Oh! oui, tu me dois de la rcconiiais^-ance !... non que je l'exige, ajoula-t-il en changeant de ton brusquement; mais ne t'ai-je pas inspiré de bonne benrc ce qui fait le charme de la vie, une philosophie douce, une décenle gaieté? n'ai-je pas développé en toi une sensibilité profonde? el toi. ma lille, lu aimeras!... Tues pieuse, tu garderas ta parole; et dans telle siluallon ipie te jdaee le sori, j'espcre que lu auras toute la force el la grandeur que le ciel lais-e aur femmes; tu ne perdras jamais ces richesses-là, non plus
JANE LA PALE
que les talents que je l'ai donnés. Enfin je t'ai légné tous mes trésors, mou i-nfaiit, assurant ainsi ton bonheur moral; le reste n'est p:is en m m pouvoir, ;iioninie n'est miiitre que de sou âme ; les jours et les événements appartieuiient à Diru. Aussi, mon jeune ami. Diiu nnus a-til aldigés; vous saurez, dit il eu nie regardant, que Paris me fut aussi funeste que Londres : ia( quis la triste ecrlilode (pie partout oii les hommes sont entassés ils perdent en sensi- Lililé ce qu'ils gagnent en iiilelligence et en bonheur matériel par la (OMiMuiiiicatioii de leurs idées et par rassocialioii de leurs fortes. Je \ég 'lai longtemps, donnant des leçons d'anglais et de musique, travaillant alliant que je le pouvais à mon âge. Je vous épargnerai le ■ (■lil lies éveiieiiienls ipii nous ont fait descendre pnr des lignes imjiereepiibles jusqu'à cet étal de niédiotrité, d indigence, dirai-je, dans lequel nous vivons aujourd'hui, car notre situation présente est triste. Eu rassemblant toutes mes ressources, j"ai à peu près réuni quarante livres sterling de rente qui nous suffiront, j'espère, à moins, dit-il en nous regardant d'uu air ironique, que notre opéra ne nous donne nue fortune ; mais, sans la refuser, je ne la souhaite jilus. Avec notre système d'économie, une bagatelle est devenue une jouissance. Une parure pour Clilora, un meuble, choses qui l'eraii-nt sourire un riche de pilié, nous procurent d'innocentes joies Leur possession ne satisfait elle pas une niasse de désirs longtemps comprimés; et, dans la vie, le bonheur n'est pas autre chose. L'imagination est une fée ; sous sa baguette le plus beau diamant, le dernier coi|uillage delà terre, sont égaux et prennent le rang qu'elle daigne leur assigner. Or, il faut songer que si la vie de rhonime est là î^il montrait sa tête), elle est encore bien plus là (et il montrait son cfpiir).
« Vous voyez, mon ami, si je vous crois digne de ce titre en vous dévoilant ce que nous fûmes, ce que nous sommes; en vous le disaut, je n'ai pas semé mon infortune dans un mauvais cœur : vous me coinpreiu^? 11 me serra la main. Tel fut à peu près le récit de ce hou vieillard. A chaque mol son âme tendre s'échappait de ses lèvres; il enchaiiiait par ses discours; et il était impossible de lécouler sans attendrissement. Je m'étonnais qu'il n'eill pas réussi en France; mais nous sommes si insouciants ! Inseusiblemeut la jeune fille s'était rapprochée de son bienfaiteur, cl depuis le moment où elle l'avait presse si tendrement, elle était restée sur sou sein comme sous l'aile protectrice de la philosophie. Sa jeune tête aux couiours fins et purs, ses cheveux abondants, sa boni lie entr'oiiverte, la naïveté de sa pose, tous les trésors de la vie qui brillaient en elle, formaient nu riche contraste avec celte lêle de vieillard dont le large front, ombragé par de longs cheveux blancs , était creusé de rides parallèles, dont les yeux n'avaient plus qu'un feu sec, dont les contours étaient fiétris. La jeune fille était là comme une violette étiose dans le creux d'un vieux saule.
« Les derniers sons de la suave musique vibraient encore à mou oreille, mêlés aux dernières paroles du vieillard ; le silence qui leur avait succédé, ce tableau, le charme de cette soirée, avaient éloigné de moi touie idée terrestre. J'étais prêt à dire comme les apôtres sur la montagne : Dressons une tente et restons ici!... Nos regards se confondirent, et, pénétré d'attendrissement, je m'écriai les larmes aux yeux : — El moi aussi je suis orphelin !... Alors l'acccnl de ma voix, les traits de mon visage, mou geste, eurent une magnifique piiis>anre, car Jane se leva soudain, et le vieillard, me tendant la main, me dit avec la voix de l'àme : — Voulez-vous être mon fils?... Je me précipitai sur sou sein et je l'embrassai avec effusion. Qu,iiid je relevai ma tête, Jane était là, des larmes la rendaient encore plus belle; et, me prenant la maiu, elle me dit d'une voix Ireinblante : — Vous serez donc mou frère?... Son attitude inspirait une douce coufiance sans l'exprimer encore ; elle était émue, mais craintive. Sa tendresse n'avaitelle pas franchi la chaste eiii cime de son âme? Aussi,. toute confuse, elle baissa les yeux, et, comme la Ualalée de Virgile qui s'enfuyait pour être suivie, elle Cacha sa tête dans le sein du vieillard. Telle l'ut sa première parole d'amour. Elle retentit souvent à mon oreille, mais alors elle tomba dans mou coeur comme le cri de grâce dans celui du captif. .\ ce moment elle sembla me tendre une main secourable, et nous entrâmes dans le même ciel. L'habitude de nous voir devint un besoin de nos cœurs, et notre mutuelle timidité fut pendant longtemps pour tous deux la source d'un charme nouveau. Ah! le malheur a voulu que nos mains moissonnassent la moindre fleur éclose sur les bord^ de notre chemin '.
« Bieniôt, à noire in>u, vint insensiblement une délicieuse entente dans la pensée, une même intention dans les mouvements, une même vie dans les regards, une ideiiiité parfaite dont nous seniimis les charmes sans pouvoir les définir. La timidité resta, mais l'embarras disp.iriii. Noos éiions libres et livrés à cette précieuse comiuunauté de pin-ées, d'aciioas, qui existe entre un frère et une sœur. (Juaiid j'arrivais pour les voir, il me semblait que j'entrais chez moi, le vi(-ill;ird et la jeune fille m'attendaient : parlait-elle, j'accourais; sou- Laitais-je un regard, je l'oblenais; nous avions les jeux de l'enfance comme nous en avions la pureté; enfin, qumd }£ Voulais l'entendre chauler, j'apportais la harpe, et soudain elie se rendait à mon désir
avec celte tendre soumission qui semblait m'accorder un secret empire. Aussi le moindre de ses signes était un ordre auquel j'obéissais avec une joie qui lui disait : Je suis à toil Mais la nature de mou caractère me condamnait à dévorer ces enivrantes délices avec la même avidité qui m'avait fait passer du bonheur de la voir en secret à celui de venir vivre auprès d'elle, et de cette joie aux volupiiieuses émotions de la folle espérance. Je m'accoutumai trop vite, hél.is! à cette vie d'innocence et de paix. Je voulais... Oiic voulai>-je.' aujourd'hui je suis embarrassé de le dire, je suis honteux d'avoir si peu vécu dans ce matin de lamour, et je ne peux expliquer cette progression dans mes désirs que par un instinct terrible qui pousse toujours l'homme vers de nouveaux rivages. Eût-il l'univers tout entier, son œil inquiet se tournerait vers les cieiix. Je voulais alors savoir si j'étais aimé, je voulais savoir si cette chère créature était à moi!... Et à qui pouvait-elle appartenir? J'étais le premier, le seul être qu'elle eût aperçu sur sa route. Aujourd'hui mille preuves d'amour reviennent à ma mémoire comme des remords. Combien île fois elle resta sans faire un point à sa broderie, croyant travailler en m'écoutant! avec quelle naïveté elle contemplait mon uniforme! comme elle tremblait en touchant les aiguillettes, et comme elle tressaillait quand je lui parlais ! Je n'étais pas content du bonheur d'être attendu! de savoir que dans un coin du globe un être aimable et faible me voyait comme sou seul protecteur, me donnait tous ses soupirs, reconnaissait mon ap|iroche au bruit de mes pas, accourait à ma rencontre, épiait un regard, conservait dans sou cœur chaque parole comme un monument, chaque sourire comme une fêle, et, par cet entier dévouemeni, marchait vers la perfection de l'amour sans croire aimer ! Je voulais plus, je voulais qu'elle confessât son amour, quand moi-même je ne l'osais pas encore. J'étais comme ce monarque insensé de l'Ecriture qui, possédant la Juilée, voulait s'enorgueillir de sa progre grandeur en comptant ses sujets.
« Un soir que ses idées avaient jeté sur mon front un voile d'inquiétude, sir Sniilhsun nous laissa seuls par hasard. Jane étail depuis un moment penchée sur sa harpe, et, rêveuse parce que je rêvais, elle en tirait des sons vagues comme nos pensées. Je n'osais parler, elle élail muette. La lampe se trouvait placée derrière nous; alors la lumière, en glissant autour d'elle, la liissaii presque dans l'ombre, et sa chevelure enveloppait son visage; elle me regarda et tressaillit ; je vins m'asseoir auprès d'elle, et. levant mes yeux suppliants vers les siens, je saisis sa maiu pour la presser doucement.
— Oh! s'écria-t-cUc, Horace, ne me prenez jamais ainsi la main !... Elle quitta sa place et courut s'asseoir loin de moi ; alors je [iliural. M'observant à la dérobée, elle revint avec un délicieux ab.iiidon en voyant couler mes larmes, et, tout émue, me dit : — Horace, vous aurais-je fait de la peine? — Oui, répoudis-je... Elle parut en proie à une vive douleur. — Ecoutez, chère (jhlora. repris-je eu la regardant avec une tendre sollieitiide, nos âmes s'eniendeiit et nous ne parlons pas : n'y a-l-il pas entre nous uu monde de pensées ipi'un mot peut détruire comme un rayon de lumière dissipe la nuit? — Oh! oui, dit-elle avec naîveié. — Eh bien! continuai-je, m'aimezvoiis comme je vous aime? — Oui, répondit-elle avec un sourire d'innocence et une simplicité d'attitude qui m'imprimèrent un respect profond. — Mais m'aimez-vous comme je vous aime, autant que je vous aime? — Je ne sais, dit-elle avec un regard où se peignaieiil confusément la pudeur et l'amour, mais je croirais que c'est plus, car je ne vous aurais jamais demandé si vous m'aimez. — Pour(|uoi? répondis-je dans mon désir de prolonger le charme de celle scène.
— Parce que j'en étais sûre! — Ange céleste! m'écriai-je; et, poussé par mou ivresse : N'y a-t-il pas, Tui dis-je, une dissonance cuire ce vous et j'aime? est-ce lii le mot du cœur? Elle baissa les yeux, qu'elle releva soudain pour me regarder avec un embarras ipji peignait son amour; puis, voilant encore une fois ses regaids, elle s'assit en silence, semblable à ces généreux coursiers qui se coucbenl quand on leur demande une lâche au-dessus de leurs forces, et elle pleura. Je tombai à ses pieds. — Reçois donc, m'écriai-je, le don de mon âme ! sois ma sœur, sois ma femme, je l'aime, et pour toujours !
« J'ignore le torrent d'idées que j'exprimai, mais je sais qu'elle pleurait de joie et que je tenais ses mains embrassées lorsque sir Smitbso.T entra... Jaiie ne changea pas d'attitude, elle reporia seulement ses yeux brillants à travers ses larmes sur son pi oieclcur immobile, qui nous regardait avec inquiétude. — Ami, me dit-elle^ je t'ai écouté!... sar.s te faire taire, ajouta-t-elle en se retournant vers son père, j'ai pris plaisir à l'entendre!... Oh! mon cœur en estgoullél 11 m'a semblé, Horace, que tu iiarlais pour moi... Ah' ajouta-t-elle, je t'aime depuis longtemps ! — Mauvaise, dit sir Smithsou en l'inierrompanl et en venant s'asseoir entre nous deux, pourquoi donc me i'avezvous nié l'auire jour? — Mon père, dit-elle avec uu sourire tout à la fois plein de la finesse d'une femme et de la naïveié d'un enfant, c'est que jt: voulais qu'il fût le premier à l'eniendre. — Enfants! s'écria sir Sniithson avec un indulgent sourire, aimez-vous... sovez heureux!... Jeune homme, me dit-il, si tu ne l'avais pas aimée j'aurais été â toi un jour, et, te prenant la main, je l'aurais dil :
— Ami, tu as une belle àine! je lai reconnue au seul son de ta voix, à ton geste, à ton front; sans cela tu ne serais pas mon ami. Ecoute :
Zi
JÂNE LA PÂLE.
Chlora est un ange, éponse-l;\. Tu l'aurais éponséo. Vous auriez élé heureux, parce que vous clés nés au niOnie ciel ! anjounlMiui je réponds de votre bonheur; je suis vieux, cl les vieillards voient (luelquefois dans l'avenir; ils en sont plus près que tous les autres. Mais, mes cliers eufanis. je n'aurais pas siiAi parlé que vous; j'eusse aileadu quelques années; vous êtes irop jeunes, lloiace, à peine es lu majeur, el Cillera n'a pas encore seize ans! Va, mon ami, cours au cliamp d'honneur, acquiiie la dette envers la patrie, el reviens; tu trouveras Chlora telle qu'elle esi aujourd'hui... .!<- serai sou prolecteur jusqu'à ce que je l'aie unie à nue plus durable proleelion... Mes chers enfants, ajouta-t-il en nousrassenihlani sur son sein elen nous conieinplani avec orgueil, vous serez le plus beau couple de la Icrrc!...
« Jane leva les yeux an ciel et les reporla sur moi en tenant la main du vieillard. Celle muette réponse, qui disait : « Après Dieu, c'est ioi!»cetieaiiilude, ce groupe... ah I je vois tout encore... Malheureux ! Comme deux anges qui vont en mission sur la terre, et, s'ignorant l'un l'autre, ue se reconnaissent qu'au moment où la llamme céleste brille au-dessus de leurs léies. nous avions élé deux mois entiers livrés an charme de marcher de jouissance en jouissance dans une carrière an milieu de laquelle la religion et la musique nous avaient servi de tendres inierprèles; réunis maiutciiani, nous cnnfondimes nos âmes en une seule, et dès lors s'ouvrit une ère nouvelle de sentiments plus icndics.Nous allions parler cœur à cœur, nous étions amanis! Voilà , madcmoiselle , commeni la \ie s'est ouverte pour moi. «
A cet endroit Eugénie s'arrêta, scslarmcs l'empêchaient de lire, son cœur était gonflé, elle respirait à peine , un poids horrible l'nppresf-ait. — Que leur est-il donc arrivé'.'... se dil~ cile loui émue de ce tableau que la lettre d'IIoracedéroulaildevanlies yeux. Elle reprit bientôt sa lecture.
« La lia de ce jour, le plus beau de ma vie, compléta le bonheur qui l'avait commencé. Jane prit sa harpe et joua d'in=piraiion. Toutes les impi essions qui l'avaient assaillie dans celte journée trouvèrent dans la musique un divin interprète, le seul qui pût recevoir et redire les confidences de celte âme naïve. Le lendemain, quand je racontai cette scène à Salviali, ses yeux brillèrent d'une expression que je n'avais jamais observée en lui ; il me sauia au cou, m'embrassa et médit :— Horace, tu es heureux, toi! tu as trouvé lepliH grand bien! Oh! j'en jouis autant que toi! ne suis-je pas ton ami. ton (rère .' Tu es aimé, et ji; ne le (-erai jamais, moi ! où trouver une autre Chlora? — Oh! lui di>-je, j'avoue qu'elle est uiiiqoc!... Je m'arrêtai en lui parlant, car je vis ses yeux se remi)lir de larmes. Il me serr.t la main pour me remercier de mon silence, et me dit avec un son de voix que je n'ai point oublié, car il m'a dévoilé toute son amitié : — Je ne puis plus être ton confuleni, ton bonheur mi- tue!... attends que je sois aimé!. . — Nobli- aini, lui dii-je, ton amitié, celle de mon tuteur, celle de sir Smiihsou, et... l'amour de Chlora, c'est trop de bonheur pour un seuil... Oh! que je vive!... nul n'est plus heureux que moi sur la terrel Dès lors mes
Monsieur, tous nos locataires sont de fort honnêtes gens. — Page 29.
jours se passèrent tout entiers auprès de sir Smithson et de sa fille adopUve. J'abandonnais mon hôtel dès le malin pour n'y rentier que le soir. Les jours nous paraissaient des heures, el les heures des ininuies. Je ne suis jamais entré dans la chambre où elle demeurait sans voir errer le plus doux sourire sur ses lèvres adorées. La naive liberté qui régnait dans nos discours, dans nos enfantines caresses, n'ei'it pas cfhirouehé les anges. Jamais il n'y eut sur terre d'amour plus pur, plus vivement senti ; mille fois ma pensée fut prévenue par la sienne, romnu' mille fois nos mouvements furent ordoimés par la même volonté. Une d heures entières nous passâmes à nous regarder en silence, détachés de toute affection terreslrc, comme dans un rêve ou comme lorsqu'on regarde le ciel !
« Uii souvenir entre! tous les autres m'est resté. Elle était occupée à hioder, el je baisais à la dérobée tout ce qu'elle avait touché. Elle feignait de ne pas me voir et riait. Elle riait .' Je crois devenir fou en
me rappelant ce rire.
Une lueur surnaturelle semblait l'environner, ses cheveux étaient ornés d'une rose blanche.
Le caractère virginal de ses iraits n'excluait en rien l'amour qui brillait dans ses yeux, et sa tête, doucement penchée comme pour fuir un regard qu'elle savourait avec b:inheur, ajoutait à toute sa personne une grâce que l'on croyait deviner pour la première fois. Le jour, car elle était placée dans l'embrasure d'une croisée, passant à travers les rideaux de mousseline, ne tombait que sur elle et semblail la caresser doiiceineiit; tout .i coup elle se retourna, et liranl de son sein une lielile croix noire qu'elle jioriail toujours, elle me <lil : — Einbr.isse plutôt ce gage d'un autre ainonr, el je pourrai confondre mes deux cultes en un seul !.,. Je couvris la croix de caresses ; mais, emporté par mon ardeur, je déposai sur sa main un baiser brûlant. Elle la relira avec un petit geslc d'humeur et me dit : — Horace, c'est trop! Le feu s'échappa de ses yeux comme un éclair quand elle ;ijoula : — Tu mc fais mal ! mou amour ne le hullil-il pas?
« Laisser voir tout son amour lui paraissait nu crime, el un jour elle déchira une lettre pour éviter de me la montrer.
« Elle m'aurait donné de l'oigucil, disait-elle.
« Ilontcux à mon lour, je m'en allai à côté de sir Smiihson, qui écrivait sa musique, el je me mis à regarder les notes qu'il traçait en fredonnant. — Jugez-moi, lui dis-je à voix basse, suis-je coupable jiour lui avoir end)rassé la main? — La question, me dit-il en souriant, est diflicile à résoudre : Jane est et n'est pas voire femme; mais ne vous plaignez pas de sa colère, dit-il en s'interrompanl. Et il se retourna v(!rs elle. — Elle méconnaît, dis-je assez haut, la nature de l'amour qu'elle m'inspire : c'est l'adoration la plus pure. J'avais à peine achevé ces mots que je sentis ses lèvres se poser sur mou front. Je mc retournai sur-le-champ, je la vis prosternée, disant, avec un accent couiiipie plein de re|iroelie, d'amour et de gaieté : — Anrais-je offeiin- ujciu riiailic.' Eriliii chaque minute en amenait une Sf 'idiiable, et toutes étaient indiquées i)ar la plus douce folâtrerie. Je n m'attache, mademoiselle, à vous peindre ce profond amour sous im» ses aspects, dans toutes ses phases, que pour vous bien faire sea-
fsimMm
JANE LA PALE
tir toute riiorrciir de la catastrophe qui mit fin à mon bonheur quand jo fus trahi par Jane. C«s dciails vous furont conipreiiilre eu ini'Mic Icmps combk'U il faut que vous m'inspiriez de conliaiicL' pour qui' je mette mon sort entre vos niaius. Chaque jour notre amour Croissiiii, à notre grande surprise. Chlora s'était imposé la loi de se ciinf(unier à mou caraclcre. Klle s'effor(;ait d'être habitutlk-niLUt (;:iie, parce que la gaieté me plaisait, et cependant la niélaiicolie lui élan plus naturelle: car à elle phi>(|u'à luul autre il a|ip:iitii)ait di' rire comme les anges et de pleurer roinine eux. Elli^ saiiili.iil aiii-i ses plus chères pensées à mon bonheur. Pour moi, elle aurait voulu, disait-elle, rassembler eu elle toutes les perfeclions; pour moi, il me semblait ([u'elle n'avait rien à désirer.
« Ce soin perpétuel de voler au-devant de tous mes vœux, ce contentemenl de voir mes pensées les plus fugitives devenir la loi sacrée d'une créature plus parfaite que moi ont peut-être flatté mon jeune amour-propre, et telle est la cause secrète de la passion qu'elle m'inspirait. Quoi qu'il en soit, le son et l'éclio, deux glaces polies se renvoyant le mèiui' reflet, sont d'imparfaites images de notre union; elle était arrivée à toute la perfection que les sentiments peuvent avoir sur cette terre. Irai-je évoquer parmi de douloureux souvenirs d'aiiires scènes pour vous convaincre de la supériorité de celte trop chère créature ! J'ajouterais à mon chagrin et je ne vous donnerais qu'une faible idée de celte vie céleste. Ah I croyez plutôt que Jane n'avait d'autre mérite que celui de nie plaire, que j'étais aveugle, et laissons pi'rir la mémoire de tant de bon lieur. Un jour j'arrivai plus loi que di' eoulii me; sCschevciis étaient encori! empiisonni's daiisquelqiieslr;igmeiits de rouverliMC de noln opéra.— SaiiiteThérèse ditclle en ri:int, quand vous parliez, à l'ieu vous ôliez vos papillotes IMeu me préserve donc de paraître jamais» devant le roi de la terre sans être parée I Et elle s'enfuyait ave' un ensemble de gestes et de peureuses préc;iutions, mercgardani, lu'évitaul de manière à exciter celle folàlrerie si douce pour un cœur, cl murmurant elle disait :
ue m'arrêtera pas, vous La place Royale,
verrei que j'aurai la honte de courir à lui.
— 0 Jane! tu t'arrêteras, lui dis-je. Elle me regarda, restant ^lupéfaile d'apercevoir sur mon visage l'expression du chagrin. .l';i\.iis reçu l'ordre de partir, et je ne savais comment le lui apprendre. Elle accourut près de moi, m'amena vers son père et, me prenant la main, me dit : — (lu'as-tu donc ? avec nn aceent, un regard, une contenance qui me donnèrent une plus haute idée de son amour que tout ce qu'elle avait répandu de bonliiur, de grâce et de gentillesse sur deux mois et demi que j'avais passés auprès d'elle, (.luelquefois une voix m'éveille la nuit et j'entends: — Qu'as-lu donc? Jane est là, avec son geste, son regard... Je la vois et je frissonne; il me semble qu'elle me dit : — )e l'aime toujours!
Le vieillard dit en me regardant avec anxiété : — Quel malheur nous est donc arrivé, mon ami .' — Un seul mot vous le fera connaître, lui dis-je. Je pars. Jane tomba presque rouge dans mes bras en disant : — J'étouffe et j'ai froid. Je la réchauffai sur mon cœur, je
la couvris de baisers. Elle revint k elle, et voyant mes yeux lui sourire elle sourit à son tour. — Il estencore là I dit-elle avec un reste d'effroi. Oh! ajouta-t-elle, ne nous quille pas d'une minute jusqu'au moment fatal ! Celte crainte de Jane répaiidil sur les derniers instants que nous devions passer ensemble une mélancolie qui me montra combien je lui étais cher. — Ne viens plus en uniforme I me dit-elle un jour après avoir embrasse mes épanlellcs sans que je m'en fusse aperçu. Oïdinaireiiieiit, le soir, elle me disait adieu ; désormais elld ne prononça plus ce mot cruel. Il ne lui échappa aucune plaiiiie; elle fut parfois gaie, afleclaut une force qu'elle n'avait pas. Elle s'occupa toujours de sa harpe avec enthousiasme et mil la même exaltation dans ses improvisations, mais il ne s'y trouvait plus cette harmonie ineffable dont la cause secrète est dans la sérénité du cœur. Elle nie regarda bien avec le même sourire, mais il y avait sur ses yeux un voile de tristesse inexplicable. Un soir, au milieu
d'une conversation qui
ne roulait pas niêniesur
-leffiiSrTl^" - nion départ, elle dit tout
à coup : — Cette guerre me sera fatale.
« Elle s'habilla avec la même élégance, mais il se rencontrait quelquefois des oublis dans s;i toilette. Elle voulut un jour que je lui amenasse le cheval que j'avais acheté pour m'en servir à la campagne ; elle descendit dans la cour et resla longtemps à le flatter et à le caresser. Un autre aurait accusé le chef du gouvernement, se serait plaint de son imbilion, de son ins iti iblt cruauté ; elle et lit \n^laise, elle l'auriit jui non, elle géniiss ii( n secret etu'actn- iii pirsonne. — Uor i( I , me dit-elle un oir c( m itin je suis al- Il a Snni-Paul, jo me nis assise ^ur la même J chaise, j'av lis le même ^ li\re c'était la même ( îlise, lis mêmes prièr s c était toujours Dieu inllii eh bien! j'ai senti que je n étais plus la '^èM NitiiiL.je mêlais invo- "^ Iniitiiieinent d'autres idcts a ma pieuse méditation; les mêmes paroles n'avaient plus le même sens pour moi; je ne puis plus prier sans toi !... Aussi, ajouia-i-elle,j'ai dit à Dieu que c'était lui qui m'avait donné mon amour, et qu'il ne nous condamnerait sans doote pas.
<! A chaque moment,
il sortait de sa bouche
et à son insu les paroles
les plus tendres et les
plus touchantes ; elle
était née pour aimer. On voyait que la douleur que lui causait mon
dépari était un seiiiiiiient qui l'absorbait et qui se trahissait en tout
et malgré elle.
Sa harpe répétait : — J'aime cl je souffre! Son attitude le redisait encore; le son seul de sa voix indiquait la pénible situation de son âme, et son regard la reflétait sans cesse; elle s'asseyait comme une personne à qui tout est insiiiipoitalde, et ce spectacle me remplissait moi-même d'une tristesse amére qui s'aiigment;iit encore à la vue des efforls qu'elle faisait pour me sourire aussi d(jueemcnl qu'autrefois.
« Quant à sir Sr.iitliscn, il ne craignait pas de se plaindre, et la douleur de ce vieillard était efirayaiite; elle ressemblait à celle d'une mère qui, dans un incendie, voit périr son dernier enfant. Urne suivait des yeux comme s'il ne devait plus me revoir; rien ne pouvait le ranimer : il était morne et accablé.
,; < EuGn le jour fatal arriva. Lorsque Jane et son père me vireal ea-\
Ch'
JANE LA PÂLE
irer en habit de vovuge. elle s'écrin : — C'est donc vrai ! Elle rcsia inimoliilc oi ooinnie (vliifiée par l'horreur de sa siinailot». Eii jiréî^'iico du dési'siH'ir elle regrellail les affreuses auxiclés dans lesquelles l'Ile venait de vivre.
« Je devais diner avec Jane el son père : nous dinimes, c'est-à-dire <;tie tous les trois uoitsfrtmes assis autour d'une table sur laquelle on servit des mets : — yu'il pat le I s'écria Jane avec un geste desespéré, et elle s'enferma dans sa eluimbrc sans qu'aucune prière pill l'en faire sortir. — llnrac e, disaii-elle, que je n'entende même pas la voix ! J'embrassai .M. i^miilison el je partis.
« Telle fut l'aurore d'un anuiiir qui dura cinq années et qui fut toujours aussi pur. Jamais deux àuies ne s'emparèrent l'iuie de l'autre avec une iclle foriuc. L'anionr, la jeunesse, la beauté, l'opulence, radieuses, m'ouvraient le seuil de la vie; toutes les exislences comparées à la mienne ne ine semblaient que lénèbres. Avec quelle licrld je regardais la loule des honuiies au milieu desquels je mareliais!
» La veille démon départ, j';ivais indiqué à Jaue el à son père Salviali comme un ami dévoué, dont la position au niiuislére de la guerre devait nous être d'un grand secours, el il leur rcudil en effet d'iniporiauts services.
• Ail moment où je pariais, nous nous trouvions vers la fin de l'année IS08, je me rendais à l'armée d'Allemagne, et par la suite je passai en Espagne, pour n'en sortir que furiiveinenl, au commencement de la f;iiale aimée de 1814. Vous savez, mademoiselle, combien ces cinq années furent orageuses; j'obtins ranuient des congés, et lorsque j'arrivais à Paris, je passais toutes ces journées de gràec auprès de Jane. Telle vous l'avez vue. tille elle fut toujours. Il faudrait \ious répéter les niêuies choses. Aliu d'éviter de m'appesaiitir sur niu; liisioire dont chaque détail renouvelle mes douleurs, je vais ajouter ici la correspoiidanee de mon ami Salviati. Je choisirai parmi ses lettres celles qui sulfironl pour faire connaître la suite de mon histoire; mais n'attendez pas de moi que je vous donne une seule de ces httres de Jane dont il sera question. Elles sont soigneusement cachetées, et jamais Iceveloppe n'en sera brisée. Je ne puis uicinc, sans une émotion profonde, voir l'endroit où elles sont déposées; alors mes yeux sont comme éblouis, ma tète se ironlile, je me sens embrasé par un feu dévorant : Jane est là vivante, elle nie parle, je la vois; il fnnt sortir, car je succomberais sous le faix trop pcsaal de ces terribles soDvcoirs.
Première lettre d'Aimibal à Horace.
« Il y a réellement du plaisir à être ton ami : la belle miss Jane me regarde avec quelque bienveillance. Je lui ap|)orie les bullelius de la grande armée, et Dieu saiiavt-c quelle avidilc ils sont lus, el tout cela pour on petit capitaine de chasseurs qui, dans ce inonienl, trotte inaperçu parmi cent mille hommes. Je vois venir de belles coniiesses, des duchesses, des femmes de généraux ; elles traversent la cour du ministère, et, sans craindre de crotier leurs jolis pieds, elles moulent, sollicitciii des nouvelles de leurs maris, avec ardeur, j'en conviens, mais demandent aussi, el cela du ton de lindiflérenec, si un de leurs parents, un jeune capitaine, a été épargné. Elles remuent ciel el terre si, par hasard, nouvelle leur manque sur le petit capitaine ; elles mettent en l'air gens, voitures, employés, elles vont même jusqu'au ministre!... Au quartier du Marais vil obscurément une jeune fille qui. par la seule vertu de son sourire, obtient chaque jour, avant tout Paris, l'assurance que l'amour de ses regards gahjpc au son de la trompelie en toute liberté. Amitié, voilà ton ouvrasje ! Elle veut êlre mon ami, parce que lu m'aimes... Tu es son unique pensée. Elle e=l vêtue de blanc, mais elle porte une ceinture noire cl des ornements de deuil, et tout cela sans la moindre affectation. Elle prononce rarement ton nom, et quand elle l'entend elle n'est pas maîiresse d'une émotion profiuide. Ce que j'ai le plus admiré eu elle, cl ce dont lu ne m'avais pas parlé, c'est ci'tle expression de dévouement qui éclate au milieu d'une naivc ingénuité; son nez lin, dont les ligues appartiennent encore à l'enfance, forme un singulier contraste avec la douleur gra\e qu'expriment sa bouche et ses yeux. Ah ! pourquoi le l'ai-je montrée .' J'ai fait un grand plaisir au pcre el à la fille efi leur apportant la carte du lliéàlre de la guerre, et le lieu 0(1 Campe Ion régiment est pour eux le quartier liéueral. Une épiiijjlo à laquelle une banderole esl ûxée aiinouce que là vil le bicu-aiuié, el les jeux de Jaue se tournent à chaque mslaiit vers celle carte, llurace, heureux ami! tout a été couronné par un de ces événements qui me feraient rester comme une statue, clernelleiueiit agenouillé devant une si noble créatui e. Tu m'avais vanté son Uileut, celte br.llanie iuspiralioii, cette barmuuie aiigélique; si je voulais le rappeler les discours, »ingl pages ne me sufiiiaieul pas; tu seus que j'étais curieux d entendre celte niei-veille. J'arrive il y a quelques jours, décidé à tout faire pour obtenir celle faveur. Je la demande humblement, au nom de notre amitié: ou me la refuse, j'iusisle. Jaue se levé : l'eothousia-me d'une proplictesse auim.iit ses regards; elle marche à sa harpe, prend un couu^u, coupe eu uu insiaot toutes les cordes, puU me regarde dèremeni el se rassied. Elle était sublime !
Un frisson s'est glissé jusqu'à mon cœur. Mon ami, voilà de la musique supérieure à celle ipie m as pu entendre.
« De quelle foule de (piestions je suis accablé sur ton compte ! avec quel bonheur, avec (pielle joie je réponds! Je raconli' nos aventures de collège, noire enirée dans le niunile. Elle tressaille, pleure el rit quand je dis que depuis ton arrivée à Paris je n'ai pu le dérider à aller dans aucune assemblée; quand je vanle ton amour pour les ans, ringémiilé de Ion caraïuère, ta boulé, ta bienfaisance, et celle nonchalance d'existence, celle lieuiense disposition di; l'àine qui te foui trouver plus de bonheur dans une douce conversaiioii an coin du feu, entre deux ou trois amis, que dans le gr.md monde. Elle ne l'aime pas, Horace, elle t'adore! ("haque lois je sors le cœur pressé, désirant une Chlura, et pénclré de limpossibililé d'en trouver nue seconde. Eh! qu'elle soit laide, pourvu qu'elle soit gracieuse; ipi'ello brise les ccniles de sa harpe en mon absence, ((u'elle porte mon deuil et (pie je vive an l'mul de son àme I Dans le monde, an bal. je prends pilié de toutes ces pauvres pctiles créatiiies liarnaehées eoiunie des chevaux de coriege, chargées do plumes, de parures. Elles aiment comme elles se lèvent, se cimcbent, s'habillent, babillenl, niaiigeulet se dé>babillenl tous les jours... Adieu, il faut que j'aille au miuisicrc. Tu trouveras ci-incluses les iellres de ton ange. »
Deuxième lettre d'Annibal Salviati à Horace Landon.
«f Je te félieilc de ta nnniinalion an grade de chef d'escadron, mais les exploits font frémir la chère Jane. Plus je la vois et plus je m'étonne : le temps n'alfiiblil eu rien sa douleur el son amour. On dirait, à l'entendre parler de loi, que lini départ ne date que d hier. L'empereur a passé une revue aux Tuileries, elle y était. Eu l'apercevant, elle a éprouvé une émoliou fort vive. L'amilié dont elle m'honore, le charme de ses manières, l'agrément de sa conversation, m'ont enivré; ma visite du soir esl un besoin pour moi. Je donle qu'elle soil aussi brillante eu ta présence que parmi nous; son amour doit lui ôler tons ses moyens. J'ai admiré l'éleudue des connaissances que son vieil ami lui a fait acipiérir, el dont elle ne fait jamais parade comme les Parisiennes. Je l'envoie ses dé|icchcs, dans lesquelles elle te recommande, m'a-t-ello dit, de ne jamais exposer sans niolifs graves des jours qui lui apparliennenl. l.a santé du pauvre Smithson n'esl pas très-bonne. Jaue t'envoie son périrait. Combien on doit être bravequand on porte surla poitrine une image aussi gracieuse. Quant à ton ami, il répèle sans cesse que tu es trop heureux, cl, s'il ne t'aimait pas auiani, il envierait ton boubenr bien davanlaue. Il me prend souvent des envies de ne plus voir l'enchanteresse. Adieu. D
Troisième lettre de Salvinli à Landon,
(S Aussitôt que j'ai appris la nouvelle de Ion affaire à S'** et que j'ai su que tu avais été blessé si daiigeieiisemeul, j'ai couru chez les amis pour allénuer le terrible coup que devait leur porter celle nouvelli^ ; car lu es cité dans les feullh's. 0 cher ami ! lor^que j'enirai et qu'elle aperçut mon air triste, elle jeta un cri horribU', renversa f nleiiient sa tète, dunl les cheveux se déroulèrent, el s'écria : — // esl mort! Je courus à clic, lui jurant sur l'honneur que tu vivais. Elle me regarda d'un œil hagard et médit d'une voix mal assurée : — Ne me cachez rien, j'ai du courage. Je lui ai tout raconté. — Ya-t-il une lettre? demanda-t-elle. Je lui dis que non. Elle resta imnaibile el sileuciense pfludant loule la soirée : il u'y avait plus personne pour elle dans le monde.
« Le lendemain je m'empressai, dès le malin, d'aller savoir de ses nouvelles; on m'a dit que le père et la lille élaicni absents. Voici trois jours qu'on me fait la même réponse, et la plus vive iiiquiélude m'a saisi. Je m'empresse de l'écrire el vais faire des démarches pour ap(irenilre ce qu ils sont devenus. Donne-moi de les nouvelles, je l'en supplie. »
Lettre de il. Horace Landon à M. Annibal Salviati.
« Ne cherche plus nos amis, mon cher Salviati; voici mon aventure. D.ms la journée de j'étais avec mon régiment sur l'aile
gauche; c'était une bien chaude affaire; mais nos gens enrageaient, nous avions l'ordre de ne pas marcher. L'alfairc ns se décidait pas, et il y avait précisément en f.ice de nous un carré composé de bonnes troupes. La nuit arrive, l'ordre de donner nous est transmis, giaiids cris de joie, nous parlons. Arrivé à portée de fusil, je me suis approché du colunel, qui m'aime, comme lu sais, et je lui ai dit : — Je gage, colonel, que ce» gens-là masrpieni une batterie... — Nous verrons bien!... répondit-il d'un air sévère, ^'otre régiment a été balayé, le colonel est mort... mais le reste de nos hommes a chargé, cl nous avons emporté le poste après une lutte terrible. Je suis reslé le |seul oUicier. Pendant que nous nous rendions maîtres de celle
lANE LA PALE.
partie de la ligne, on Iridiiipliait sur l'antre, et ce fnt au sein même de la vicioire qn'un dernier cdiip in'alieigiiii à la poilriiic. L'armde a marché en avant, et on m"a laiisé dans le pelit village de S... avec une firandc qnaiililé de blessés; on ma élahli dans une misérahie caliaue allemande balie on bois. I.a blessure élail si gra\c, qn"on m'a tenu pour mort ixndaiit luugiemps. Je suis resté éieiidii sur inun lil, iiiMUobile, soullVaiit, cl presque sans eoiuiaissance. Le cliirurLjicn a relire pièce à pièce le portrait de Jane, qui était cniré dans ma plaie. Je ne te dirai pas combien de temps je suis resté aveujîlc. Une uuil, à la lueur d'une mauvaise lampe, je distinguai, à travers le voile élciidu sur mes ycnx, une ombre légère ,- elle voltigeait dans uiu chambre. J'accusai uia raison égarée, et je mis cette app.irilion sur le compte des songes. Taii(6l elle veillait au chevet de mon lit, tunlùl elle arrangeait la channiicre, en apportant dans cet asile de la souiïrance l'esprit d'ordre et de propreté qui distingue les femmes. Elail-ce Jane?... Je crus d'abord i la présence de (juelque béguine ullemuudc. CluKpie minute me semblait éire ma dernière heure, et je n'avais pas loule la seiisatiun que comportaient mes douleurs. Cette Oiubre légère et ces soins me tourmentaient beaucoup. La nuit, je la voyais toujours les yeux lixés sur les miens, et dans mon délire je reconnaissais parlaitement l'expression des yeux de Jane.
« Kniin. ce malin, je sentis une main si douce et fi tendre fairfc à ma blessure une friction avec un soin si minutieux, recommencer avec tant de patience, y mettre une légèreté, une douceur si g;randes, que j'eus l'idée que ce jjonvait èlre elle!... Oh! il faut avoir passé par ce monde inconnu de douleur pour s'en figurer les émotions : les objets ne paraissent plus sous leurs couleurs et dans leurs dimensions véritables; les forces du corps sont anéanties à tel point que lever la main est un supplice: la parole est dillicite; on rassemble tout ce qu'on a d'énergie, et on ressemble encore ii une vraie machine. .Mnsi tu peux, cher Salviati, te figurer combien mes pcrceplions étaient coid'uses. Ce fut alors que je levai la main pour saisir une autre main qui me sembla la sienne, el je pus prononcer son nom. J'entendis le murmure confus des voix, les expressions de joie, mais bientôt je reiombai dans ma première faiblesse. Ce fut qnebpies jours après, une nuit que, n'ayant plus de lièvre, éprouvant un bicn-éire qui nie faisait croire que je renaissais, j'aperçus, a la douce lueur d'un (lambeau nocturne, ma chère Jane, dont les veux, allachés sur les miens, semblaient se complaire à me veiller. Je la rccoMuiis alors... et je l'appelai doucement. Elle me prit les 11! lins, les baisa, me dit : — Reste calme... et me montra son père qui dormait dans un grand fauteuil... Quel délicieux monicnl, quelle joie au milieu de la snulfrance! Siuilhson était maigre, ses doigts c'Iilés, loulc sa (igure déposait de sa vigil.mte tendresse. La cabane était devenue un temple. Depuis ce moment, soit que la cerlitude de la présence de Jane ait agi sur moi, soit que ses soins aient aug- Micuié avec son espérance, ma guérisoii fit des progrès rapides, et j'eus des lors le louchant spectacle de son attentive tendresse : une lucre 1 une mère qui soigne son enfant chéri !
« Elle nie raconta comment, le jour même de la nouvelle, elle éiait partie avec son père; elle me peignit ses angoisses, ses craintes d'arriver Inqi tard, de ne pas retrouver ma trace; enfin sa terreur quand elle m'aperçut aux portes de la mort, mais elle ne dit rien du reste. La délicatesse des soins d'une femme, Salviali, ne peut cire appréciée que par ceux qui en ont élé l'objet; j'admire maintenant sou adresse à deviner mes pensées : elle voil avant moi qu'un rayon de soleil trop fort me blesse, et gaiement elle attache un mouchoir au rideau, drape un chale devant la fenêtre; je n'ai pas le temps de désirer. Avant-hier, le vieillard s'est penché sur mon lil et m'a dit : — Horace, ordonnez qu'elle se cojiche; voici vingt jours qu'elle n'a pas dormi !... Le vieillard pleurait. l-"llc a consenti à premlre du repos eu voyant le chagrin q ;e m'avait causé une telle conliJence. Ce malin, à mou réveil, j'ai enleudu les sons les plus doux, le chant le plus pur. Jane était penchée sur une harpe et me regardait en chantant. Celte délicieuse musique m'a pour un instant rendu loules mes forces. La raiï^on, le courai^e sont revenus. Je me suis levé, elle m'a donné son bras, m'a conduit, aidée par le vieillard, sur un banc de gazon, sous un peuplier. Vois-tu ce tableau .' le soleil était brillant, le ciel était sans nuages : que la nature m'a paru belle! avec quel bonheur je l'ai saluée! Jane me pressait la main, je l'appelais du doux uoni de sœur... elle pleurait'... Uhl si tu pouvais la voir mesurer 1 ma nourriture et nie la faire prendre ! Sa fatigue cesse, elle revient I à la sanié avec moi, nous croissons ensemble : elle semble vivre tout à fait de ma vie, respirer de mou souille. Dans tout le village on l'a nomméi^ VAngel .laue a quelque chose d'imposant qui la fait respecter partout; elle a cet attrait et cet empire (pii ariélenl un mot sur des lèvres impures... elle est reine! Non, mon cher Salviali, tu ne connaîtras jamais Jane, car lu ne las pas vue dans l'asile de la sotillraucc, tu ne l'as pas vue sur son troue de gloire, répandant , toutes les richesses de sa présence et de son esprit dans une humble cabane... Ma tête se fatigue, j'ai fait écrire cette lettre [icudaut son sonmïeil, elle m'aurait empêché de la dicter; Jane est mon second médecin, il faut obéir qiiaml elle ordonne. Tomes ses l'acullés sont tendues vers un seul but qu'elle poursuit avec une opiniâtreté ex-
jraordinaire ; elle a voulu ma santé comme elle veut mon boKlicu'r, coilimo elle vent mon amour!.. .
I Adieu, cher Salviali; sois désormais sans inquiétude, et envolamoi, je te prie, une assez forte sonnne ; j'ai une liorrilile peur : lO'it ce qui s'est f.iit ici serait-il aux frais de sir Smiihsou .' Craiid Dieui quarante livres sterling de rentes!... la capital ruserait bien attaqué. Je pense au moyen de leur faire consiilner milla écus de renies sans qu'ils puissent me refuser. Adieu, ccrisiiioi, car ou prnelamc sourdement que la paix va si- ennelnre, cl je voudrais savoir la vérilé.»
« Mademoiselle, à celle i'|I(M|iic je lus ramené à Paris, où je restai six m;pis à recouvrer ma sauh'. .Mais l.ii^sez moi ensevelir dans le fond de mon àme le souvenir de ces jours de bonheur, et repnriiuis-uons brusquement à la fin de celle désastreuse ( amj.agne de 1813 : j élais alors en Espagne, et la correspondance qui suit vous peindra fidèlement tous mes malheurs. »
Quatrième lettre cTAnnibal Saviati à Horace Landon.
«Notre vieil ami est bien d-angcreusement malade : tous les malheurs, comm? lu vois, nous accablent à la fois. Tu dois restera ton poste, il est [icrilleux; je lâcherai de le remplacer, mais je ne saurais te cacher qu'il n'y a plus guère d'espérance. Jane est au désespoir!... Adieu, je t'envoie nue lettre qui l'eu dira plus que la mienne, a
Lettre de sir Smithson à Landon.
(S Mon fils, je suis aux portes de la tombe, cl celte lettre est un teslament: quand vous la recevrez, c'est du fond de mou cercueil que s'élèvera ma voix. Landon, quand je le vis p.iur la première fois, je devinai facilement (pie je n'éiais pas seul l'objet de la visite. Ma fille chérie te plui ; lu l'aimes, elle t'adore. Je le la lègue, prends Soin de son bonhiur : je te confie une àme digne de la tcime. Après de cruelles in^iuiétudcs sur le sort de ma fille, je la ratlache dans la vie à nu être bon et généreux... ma Liche est remplie; je meurs comme j'ai vécu, sans regret, sans envie, les yeux louriiés sur vous, ômes enfants! Ne ta vois-je pas à mon chevet'? Adieu! songez que mon ombre vous accompagnera sans cesse. Adieu donc, toi, le protecteur de ma chère Chlora !... »
CAn([uic.me lettre d'Annibal Salviali à Horace Landon.
0 Ton digne ami n'est plus! il souffrait d'jà depuis longtemps lorsqu'il prit le parti de se meure au lit. J'ai vu (!lilora. sans cesse à ses côlés, suivre avec une douleur croissante les progrès du mal; c'est te dire tout en nu mot.
« Aussi attentifs l'un que l'autre, ne quillant jamais des yeux le lit daus lequel reposait le juste, m irehanl légèrement pour éviter le briiii, veillant ensemble, nous couiprenant d'un regard, nous eiueii- (lant comme une seule âme pour tout ce qui pouvait èlre soulagement et bien-être au malade, nous ressemblions à deux anges gardiens chargés d'adoucir les derniers momeuls d'un prophète.
« Il n'a ])as laissé échapper une seule plainte, son visage a tonjours respiré nue résignation sublime, et il a ciiuseï vé jusiiu'au dernier moment ce léger sourire (\m disait tant à lame. Souveui la nuil, (piand, à la lueur tremblante de la lampe, nous le reg.irdious dormir cl que nous nous parlions du geste et des yeux, je l'ai vu soulever sa iiaupiere pesanie iioiir jeter un coup d'œil d'inquiétude sur sa fille aîloplive. llier au soir, iieus étions assis à son chevet, le silence régnait. Depuis le malin, toutes les fa('ullés du vieillard paraissaient affaissiies, et, le visage penché sur lui, nous écoulions avec anxiété sa pénible respii aliuu, craignant que chaque suspension trop longue n'cùL annoncé son dernier soupir. La lueur des llanibeaux donnait au vinage de sir Sinilhson la pâleur de la mon!... Tout à couple vieillard releva lenlcmcnt sa paupière par un dernier effort, et nous mouli a l'œil éteint de la mon ; cet œd sans expression, sans regard. Nous avons frémi comme si uous n'eussions plus vu que l'ombre de noire père.
« Chlora, dit-il d'une voix qui s'éleignait, ma fille, je suis ton père!... Quoique la force de lo.i anii' me fut bien connue, j'ai gardô ce pesant sec ret sur mon cœur, craignant de le faire rougir. Je l'ose maintenant qu'un autre moi le reste... J'aurais désiré vous voir... mais l'heure de rélernilé sonne pour moi!... 11 s'arréla, lui jeta un dernier regard de tendresse et de regret et ren lit le dernier soupir. Jane et moi sommes tombés ensemble à genou-K, et. nous tenant par la main, nos âmes oui accompagné un instant celle du jn^le, et le malin nous a surpris à genoux!... Oh ! je ne veux plus voir Jane!... et cependant daus l'horrible crise où elle se irouve, je suis forcé de le remplacer. Elle n'a pas encore versé une larme et sent lont son malheur sans le comprendre encore. (Juels soins ne faut-il pas lui prodiguer! je vais lui tenir compagnie chaque jour, ne plus l.i quitter; maii par quels secrets lui cacheraije le vide affreux qu'elle va
JANE LA PALE
sentir? Elle enleiidia les accents d'une voix qui lui est à peine connue, elle recevra les soins d'uu être qui ne lui est point cher. Adieu.»
Si-iième kUre (fAiwibal Satvwti à Horace Landon.
t Jane va mieux ; elle a pleuré. Elle a daigné m'écouter et prendre quelque nourriture. Quel spectacle '■ je donnerais volontiers ma vie pour adoucir sa peine... .\ventnre extraurdinaire. mon cher Oralio ! le sir Suiilhsou d'Italie était à Paris, cherchaiil son frère, et l'annonce du décès de sir Smitlison dans les journaux lui a fait découvrir la denieuie de Jane. Il est arrivé hier ; sa présence la prive tout à coup de la faible succession de son père. Heureusement tes mille ccus de rentes sont constitués de manière à rester à la pauvre eufaut. Par ma première lettre, je te donnerai des renseignements sur nus hôtes nouveaux, car sir Georges Smilhson a une fille. »
Septième lettre d'Annihnl à Horace.
• Maintenant, Orazio, miss Jane est sauvée. L'image de son père est comme une ombre qui raccompagne sans cesse, et pour comble de douleur elle vil au milieu d'une foule d'objets qui tous lui parlent du vieillard. Cependant miss Cécile, la lille désir Georges, lui a plu, et cette amitié naissante apporte quelque adoueisseinenl à ses chagrins. Rien n'est plus original que le ciiutra-te produit par la réunion de ces trois êtres. Sir Georges Suiilli-ou est un homme de cinq pieds huit pouces; il est maigre, sec, nerveux. Sou visage est sévère, il garde une imperturbable gravité, et, iiu'iue quand il regarde sa fille, ses traits conservent leur rigidité habiiiK lie. Ses habits uoiis ont quelque chose d'antique et de patriarcal; il a des cheveux giis, porte un chapeau à larges bonis rabaltiis, semblable à ceux des quakers, sort rarement, parle plus rarement encore, luloie tout le inonde, et quatre ( >h par jour lit la Bible avec sa lille; c'est un puritain renforcé, digne du temps de Ciomwell.
« Miss Cécile e.-t eue jeune fille presque aussi grande que son père; elle est svelte, élancée; et comme Jane, quand elle marche, ou dirait d'un jeune peiiiili"r balance par les vents, tant ses mouvements sont gracieux et couples. Sa figure brune e>t laide au premier aspect, mais ou y recouuaii bientôt une grande originalité, et ses jreux bleus ont je ne sais quoi de sauvage et de lier. Elle porte toujours, par l'ordre de son père, une robe noire à grands plis (|ui ressemble assez au costume de nos religieuses et qui monte jusqu'à sou cou. Sir Smilhson permet à peine à sa fille de laisser voir sa taille, la ceinture est à peine tolérée; car roriienienl le plus simple est stricleuicnt interdit à la jeune miss; ses cheveux sont toujours exactement partagés en deux bandeaux au-dessus d'un Iront éelalanl; elle n'a même pas le droit de friser des cheveux chiiiains qui cachent son cou sous de grosses boucles brunes. En vain le vieux puritain cherche-t-il à retenir daus les tristes voies du puritanisme cette fille de l'Italie, le naturel triomphe : elle tremble devant son père, dont un seul mot de reproche la fait pâlir; aussi, sans examiner la raison ou sou goût, elle lui obéit avec la servilité d'un muet de sérail ; elle garde auprès de sir Smithsou nue morne contenance, et, baissant les yeux, ne hasardant pas un mot, elle reste iuimobile comme une statue. A-t-elle franchi le seuil de la porte et se trouve-t-elle avec Jane, c'est une gaieté folle, une pétulance d'écolier, une exaltation, UD amour pour la parure, une amabilité, un feu... la fierté de ses yeux a disparu, elle est charmante! L'autre jour Chlora lui avait donné une boucle d'acier bronzé pour mettre à sa ceinture, elle s'en para joyeusement et folâtra comme un papillon, tant elle était heureuse de ce présent. En entrant dans le salon, sir Georges aperçut cet orneraeut, et, regardant tour à tour sa fille et celte ceinture.
— (À'cde! a-t-il dit, et la pauvre enfant rendit la boucle avec une froide impassibilité qui m'étonna.
€ Tu peux facilenieat imaginer la souffrance d'une àine comme celle de Chlora en présence d'un caractère senihlable; c'est la glace et le feu, l'exaltation du génie et la froideur du cloitre. — <i Avez- \ijui été jeune? demandait hier Chlora à sir Georges. — J'ai toujoura cié tranquille. — Avez-vous eu des amis? — Ils sont moi tj.
— Aviez-vousdu plaisir à les voir.' — D'abord, mais je m'y suis accoutuiué. — Avez-vous aimé?... Sir Smilhson la regarda avec une It'lle iusensibililé, qu'elle s'arrêta. — Vous ne preniez donc pas de plai.4ir à voir les belles créations des arts, à re>seniir les éniolinns duuc musique délicieu!>e. à contempler un beau tableau? — L'aduiiratiou pour les ouvrages des tioaimes me fatigue, mais la prière et la couteiii|ilalion ne me lassent jamais. — Etes-vous heureux?... Il revint a sa première réponse : — Je suis tranquille?— Mais votre lille, a dit Jaue, vous atUichc à la vie?... — Il tourna lentement les yeux sur "Jécile et la regarda avec plai^i^, mais sans passion. — Conuaissez-vous la douleur.' lui dii Chlora. — J ai obtenu le calme!... et il prit La Bible, l/esl un stoïcien sans grâce, sans celle grandeur qui jadis leur do.iuait de lliéroisme. Je ne crois pas que Jaue reste longl'juips en préseuce de cette statue de glace. Elle a pris Cécile en
amitié, et cette n;iuvre jeune fille ad'ire Chlora. N'est-ce pas la première créature dont lu cœur lui ail clé ouvert? elle s'y réfugie comme dans un asile...
Huitième lettre d'Annibal à Horace.
« Suis-je ton ami, ne le suis-je pas? 0.^erai-je d'une main hardie te réveiller au bord du précipice, ou te verrai-je périr sans rien tenter pour le sauver? Je sais que lu me donneras à tous les diables; mais je veille sur ton amour comine un chien sur le trésor de sou maître, et j'aboie parce que j'enieuds du bruit : ceci est brusque, mais tu me connais, et tu apprécieras ma franchise. La figure de Jaue est une de celles sur lercpielles le moindre trouble de l'àme apparaît, comme le moindre s-oullle du vent sur une source. Depuis trois jours cette belle |)hïsioiii)mie, jadis empreinte d'un sentiment impérissable, a changé. Jane est distraite, rêveuse: elle commence des phrases sans Iss achever, parce qu'elle pense à je ne sais quoi de terrible : ses yeux u'(uil plus la même expression de calme et de sérénité on d amoiireiise rêverie; elle pleure quelquefois; elle tressaille au Mitiindrc biiiii, elle ne parle plus de son père, elle ne parle plus de toi; elle ne me voit pas encore avec peine, elle seul que ce s<'raii donner trop de soiuiçon, mais elle m'accueille avec un plaisir ipii me parait joué. Elle lutle, et lutle peut-être avec courage contre un fantôme qui semble lui apparaître à lous moments, fiécile et Chlora ont des conrérences ensemble, et souvent elles se font des signes qui ne m'échappent point. Que le dirai-je? ces indices sont aussi légers que l'ombre projetée par une figure quand la lune se le\e : je les aperçois, mais je n'en comprends pas la force cachée. L'aeeeiit d'un moi, l'insoueianco d'un regard, ne se décrivent pas.
Il L'autre jour je l'ai vue, .à sou insu, se promener; elle était parée ; elle qui pendant ton absence traîne de longs habits de deuil ! Elle est bien en deuil; mais la femme a un art merveilleux pour glissi'r la joie dans un corlége de douleur et les crêpes de la douleur daus un habit de fêle. Hier, miss Cécile voyant Ion portrait en parut enlhousiasmee : — Si vous connaissiez 1 original, ai-je dit, vous sauriez que nul pinceau ne rendra l'expression de son visage. — C'est vrai.' a répondu Jane. Je ne pourrais, mêihe de vive voix, te peindre la froideur de son accent. Le soupçon s'est furtivement glis-ié dans mon àine, mais rien ne le justifie. Je suis effrayé du mal que le causera la lecture de cette lettre : mais que veux-tu '' je l'aime comme un homme doit aimer. Attends encore ma prochaine dépêche avant de le désespérer, et crois que je suis ;ibusé par quelque vain fantôme...
Neuvième lettre d'Aïuiibal à Horaie.
« Non, non, elle est pure comme nu beau ciel, comme la neige de mes Alpes chéries; c'est une créature toute céleste ! Je l'ai tourmentée, gênée, épiée; l'enfant qui lève ses mains timides vers les cieux au moment oii l'intelligence commence à poindre dans son àine n'est pas plus candide qu'elle. Je m incline devant elle! Sois heureux, Horace... Cependant je suis bien certain que ces deux jeunes filles-là me cachent un secret. Est-ce une plaisanterie? oui, car Jane et miss Cécile sont deiiuis quelque temps d'une gaielé folle. Elles jouent comme des enfants et médilent quelque espièglerie, car les entretiens dont on me bannit avec un joyeux mystère sout fréquents, cl je ne crois pas que ces deux jeunes fille soient assez perfides pour couvrir une trahison sons les riantes joies d'un commerce aussi naïf : voilà ce que je me répèle. Eh bien ! ce mystère me tourmeute.
Dixième lettre d'Annibal à Horace.
« Quelle terrible situation! Mon amitié pour toi me fait éprouver toutes les angoisses qui le déchireraient si tu étais présent a toutes les scènes qui se passent ici, et qui varient comme les visages de ces deux jeunes filles. Je vis incessamment menacé par un orage, les nuages s'amoncellent et disparaissent soudain ; je suis balaucû par un ilux et un reflux conti:iuels d'espérances, de chagrins et de soupçons qui me tuent. Hier au soir j'ai éprouvé une émotion affreuse que tu vas pirlager; écoule... Miss Jaue se trouvant Irès-fatigiiée, Cécile s'est levée et lui a proposé de se retirer daus leur appartement. Alors h: vieux puritain a jeté un regard terrible sur sa lille, qui ne s'en est pas aperçu henreusemeul, car elle se serait évanouie de frayeur. Sir Smllhsou. lui ai-je dit, votre religion défcndrail-ella aux jeunes filles d être indisposées? — Non, frère, a-l-il répondu. — Et pourquoi avez-vous regardé miss Smilhson avec laut de colère? — Parce que je la vois en danger ici, répliqua-t-il. Chlora est une véritable lille d'Eve; ses grâces séduisantes et ses talents mondains le prouvent assez. Elle est attachée à la terre, et je crains même qu'elle ne préfore une créature an Créateur. — J6 crois qu'il
JANE LA PALE
t-n esl ain^i, lui répondis ju... Le vieux purilain m'a cimemplé avoc icrrciir. — Mai> rommeiu voulez-vous dune que l'on vive ici-bas ? — Ou y esl fil épieuve, et nous ne devons penser qu'à la sainte et redoulàlile éternité ! — Bien, lui ilis-je; mais puisque vous avez une lllle, vous avez élc marié; vous n'avez pas toujours eu le ciel pour unique pensé»... Laissez donc les jeunes filles se marier comnu- vous l'avez fait ; quand elles seront plus âgées, elles songeront à leur salut, comme vous faites à présent. — Qu'elles se marient, dit-il, mais qu'elles n'aient pas d'amanis, et qu'elles ne secliargent pas d'or et de bijouï, pures inventions du démon! — Eh! repris-je, quaud voyez-vdus des amants ici? — Il en vient, dit-il d'un ton grave (à eéite parole je frissonnai de rage) ; la fenmic qui veut se parer et qui se pare ne elicrche pas seulement sa propre satisfaction; lu le sais, frère, il y a dans l'Ecriture : Je me suis levée pour aller ouvrir à mon amaiU chM... mes mains avaient répandu les parfums en rosées. {Surrexi ut aperirem dilecto meo... manus mex siillaverunt myrrham etdigiii mei pleni.)
« Kntends-lu, Horace? il vient desainants! La première impression calmée, les réilexions que tu fais en cet instant se sont présentées en foule à mon esprit. Cette phrase du vieillard ne me concernailellc (las? Sir Smithson, entraîné par une déliance aveugle, ne pouvait-il pas avoir pris le change sur moi ? Jane l'a donné tant de preuves d'un amour immuable, qu'elle ne saurait être soupçonnée d'inconstance; enfin cet amant ne serait-il pas plutôt celui de Cécile!... J'ai embrassé celte idée avec une espèce de fureur. Je suis revenu plus souvent et à des heures différentes chez Jane, espérant recueillir quelques indices qui pussent éclaircir ces nouveaux soupçons. Cécile, mon pauvre Horace, esl l'innocence même ; et ot'i auraitelle trouvé un amant ! Elle esl à l'aris depuis trois mois, n est pas sortie dix fois, et quand elle sort, son père l'accompagne, et regarde sans cesse autour de lui, comme un dragon qui veille sur un trésor. Je me suis repenti de l'avoir accusée ; mais alors (pielle chute ! ne faut-il pas que mes soupçons retombent sur Jane, sur Jane!... C'est loui dire. M.iinlenant j'ai l'àme assiégée par le souvenir de tous les exemples de légèreté donnés par les femmes. Ces histoires souvent fabuleuses, mais toujours assises sur ce principe vrai, que la femme esl une créature essentiellement mobile, viennent tour à tour se dérouler à mon esprit, et je frémis ! !*lais ne faut-il pas considérer Jane comme un de ces èlres chez lesquels la perfection de la beauté féminine n'exclut pas la stabilité de scnliments qui esl noiroparlage? ne lai-jc pas dil un jour qu'elle avait l'àme d'un grand homme? Adieu. «
• Fragment d'une autre lettre d'Annibal à Horace.
« Je songe, mon cher Orazio, que tu dois avoir entre tes mains les preuves les plus certaines de la lidélilé ou de la trahison de Jane. Ne t'écril-elle pas? chacune de ses lettres n'est-elle pas le reflet de sa pensée? n'a-t-elle pas l'àme trop fière pour vouloir dissimuler ses sentiments, même coupables? et si j'ai observé l'inquiélude de ses yeux et le trouble de ses discours; si, malgré ses efforts pour paraître toujours la même, elle n'a pu me cacher sa préoecupaiion, ne peux-lu pas, toi, scruter le fond de son cœur? Il te suffit, pour cela, de comparer les lettres d'aujourd'hui avec celles d'hier. On a beau vouloir les déguiser, les pensées qui prédominent en nous percent toujours dans nos écrits!... Envérité, ma situation est affreuse. Je ne dors plus. Tu me connais, Horace; tu sais si je suis fier, hautain, si jamais l'idée d'une bassesse a pu souiller mon âme ; eh bien ! voilà que je descends à l'ignoble office d'espion. Je vais sourdement épier les actions d'une créature toute céleste!... Je vais... ah ! Horace, que la sainte amilié a des devoirs cruels! ne nous ordonnet-elle pas d'achever l'ami qui languit suri e champ de bataille, atteint d'une mortelle blessure?...
« Douzième lettre d'Annibal à Horace.
« Hier sir Georges Smithson lisait à haute voix l'évangile de
la femme adultère. — Vous voyez, lui dis-je, quand il eut fini, que Jésus pardonnait aux filles de Baal, et votre devoir est tout tracé... Les deux jeunes miss m'ont regardé avec effroi, et Jane a rougi : lu sais de quelle émotion cette rougeur est l'indice. — Mon devoir, dit le vieux purilain avec une tranquillité vraiment horrible, je le connais ! ma fille n'aura jamais besoin du pardon du Sauveur : elle ne ferait qu'une faute, moi vivant!... A celte phrase prononcée comme im arrêt, Jane s'est appuyée sur Cécile, et toutes deux sont sorties. Cécile soutenait sa cousine presque évanouie.
€ Dernière lettre d'Annibal à Horace.
• lUSCRIPTIOR.
c Tu auras sans doute été surpris de mon silence, mais j'ai pris le
parti d'en faire une e>pecc de journal, el je te l'euvoie. Je n'ai pis la force de l'en dire davantage.
t Octobre 1815.
« Mon pauvre Horace, je marche de lumière en lumière, de douleur en douleur. Tu as du courage, je l'écrirai la vérité. Tu sais' qu'au-dessus de ra[)partement de Jane il existe une longue mansarde (lé|)eiidant de son logement ; jusqu'ici cette mansarde était inhabilée. Hier seulement j'ai aperçu je ne sais quel air de nouveauté aux fenêtres de ce grenier. Le lendemain je suis revenu, je suis monté comme par megarde, et je n'ai pas eu honte de regarder à travers la serrure. Horace, tout est fini, je le crains bieul... Tu n'es plus aimé ! La magnificence du peu de mmibles que j'ai nu voir m'a étonné. J'ai nris le soir même, eu sortant, I empreinte de la serrure, et j'ai le lendemain trouvé un homme habile qui m'a promis de me fabriquer une clef.
c Du 17.
<r J'ai la clef, je cours à la place Royale, j'arrive, et je moule à cette fatale mansarde! J'en reviens sans avoir vu Jane. Ah! mou pauvre Horace, je tremble encore de rage ! (Jnel est le démon, la fée?... Non, c'est l'amour qui a présidé à la création de ce voluptueux palais où il a prodigué ses eiichanlements!... Mais quel prince a pu semer ainsi l'or à pleines mains, et, nouveau Jupiter, franchir mystérieusement lesn^rs d'airain qui gardent celle Danaé nouvelle? par quels artifices magiques a-t-on dérobé à mes vigilants regards les pas des ouvriers qui ont décoré avec tant de luxe cette amoureuse retraite ?
« Cet ignoble grenier a été distribué en trois vastes salons, et les lignes disgracieuses des combles se trouvent cachées sous la soie dont les rouleaux nuancent et s'enlacent disposés avec un goût remarquable. Mes pieds ont partout foulé les lapis les plus somptueux, et dans les angles rentrants des tableaux m'ont offert les couleurs les plus fraîches et les plus suaves figures. Ici c'est un vase magnifiquement doré, là une statue d'albâtre, plus loin des porcelaines dignes d'un souverain, et des fleurs fraîches écloses charment les regards el enivrent les sens. Mais je ne le parlerai que de la chambre à coucher: c'est un temple de voluplé, un vcrii;dile chefd'œuvre en ce genre. Les fenêtres sont garnies en verre dépoli; les murs sont cachés par des draperies d'une mousseline éblouissante que bordent de larges bandeaux de soie bleue ; le lapis est à fond blanc, semé de fleurs bleues ; tout le reste de l'ameublement est en harmonie avec la délicatesse des tentures; le lit est de forme antique et drapé avec une élégance voluptueuse; il élait encoie dans le désordre oii l'avait laissé l'amour. Une coquille dagathe était suspendue au milieu de la chambre et servait de lampe; auprès du lit je remarquai une paire de pistolets, et sur un riche divan de velours bleu je vis les babils d'un jeune homme : ils paraissaient y avoir élé jetés à la hâte. Je suis promptement sorti; tout mon sang houilhinnait. mille pensées s'élevaient dans mon àmo. J'étais comme au milieu d'un touibillon. Je songeais à la richesse du séducteur, à l'élégance de se-, mcem-s, trahie par les recherches de ce lieu de délices. Je le voynis beau, noble, brave, élégant dans ses manières et de parole gracieuse ; je voyais la faiblesse de la femme mise aux prises avec toutes les vanités humaines; Jane n'avait pu résister, etc., etc.
« H est impo.ssible, me disais-je, que le vieux porlicr no sache rien sur le nouvel habitant de celte maison... J'entrai brusquement dans sa loge et je lui dis : — Vous avez un nouveau locataire dans la maison.' — Non, monsieur, m'a-t-il répondu. — Vous vous moquez de moi ; je suis entré dans son appartement et je l'ai vu. — Ah! si monsieur le connaît, c'est différent! a-l-il répondu. — Mais, lui ai-je demandé, quel est-il? A celle queslion, imprudemment lâchée, il ma regardé de son air inquisiteur que tu dois connaître et s'est enveloppé dans un profond silence. J'ai tenté de le séduire, il a repoussé l'or, rien n a pu le fléchir. Ainsi tomes les précautions sont habilement prises et l'inconnu n'est pas un étourdi ; mais cet hommelà sort, marche, vient, entre... Je découvrirai ce mystère... Je tuerai ton rival... ma tète esl en feu. Une fruitière demeure dans la maison voisine; j'ai voulu la gagner, j'ai réussi; elle vient de m'apprendre que le vieux portier a marié dernièrement sa fille unique en lui donnant dix mille francs de dot... Dix mille francs!... payer si cher la langue d'un poriier ! Je porterai le flambeau dans ce mystère, dût-il en jaillir un incendie; je te vengerai!. . »
t Mardi, 20.
« Aujourd'hui j'apprends que le magicien est un jeune homme. Je me suis mis en sentinelle pour le guetter : mon espion m'a dit qu'il sortait bien rarement, el toujours si lestement, de si grand matin, qu'il était presque iinpo>sible de le surprendre. Ce n'est point un sylphe, et mes yeux le verront, je l'ai juré! Je ne m'occupe plus du Jane, ni de Cécile, ni du purilain; je suis sur la trace de ton rival, et jamais ti^re n'aura mieux suivi sa proie que je le suivrai. »
JANE LA PALE
c Mercredi, 21.
€ Je l'ai vu rentrer; il (îlail onze heures et demie; une voiture l"a jeté au coin liu boulevard Sainl-Auloiiie : cV'nI un grand joinu' lnnnine, ^ob^Cllrilé ne m'a pas iieimis de distinguer sa ligure. A deluaiu; je serai sur le boulevard à cinq heures du malin »
f Jeudi soir.
f ITorace, j'étais ce matin sur le boulevard vers nualrc heures et demie : à cinq lieures, une brillante voilure attelée de deux chevaux angl.iis est venue s'arrêter près de la mienne; des gouttes de sueur inondaient mon fro„t, et. nialgré le froid, dans ma fureur impatiente, je courais de la place Iloyalc au boidevard, du boulevard à la porte de Jane. Je n'ai pas ai'.enlln longtemps; un jeune homme de vingt-cinq ans environ est sorti de la maison: il c'iailvètu trcs-simpleiiieni; il m'a regardé d'un air inquiet, car je l'examinais avec une sombre curiosité. 11 est blond, ses clieveux bouclent naturellement ; il a l'air doux, mais lier; son visage est distingué, sa tournure noble et gracieuse; ses yeux lileus sont aussi tendres que des yeux noirs sont ardents. J'ai jugé au caractère de sa physionomie, et à tout l'ensemble de sa peri-oime, qu'il devait être .anglais... Oh ! s'il peut être Anglais, me di»ais-je, malheur à lui 1 eu deux heures je puis le faire emprisonner 1...
« 11 esi monté dans sa voiture, et moi dans la mienne. Après mille détours par lesquels il seinh(ait vouloir se dérober à ma poursuite, il est arrivé à 1 h6iel de l'aiiibassadeur di; Naples. Le soir même, je suis allé à l'ainbassiide. Ou y diinnait un bal. j'ai vu mon étranger. J'ai demandé à madame B... le nom de ce jeune inconnu; elle s'est défendue de répoudre pendant environ une demi-heure, mais j'ai lîui par lui décl.irer, au uoni de II..., que je prenais ces reuseiguemcnis dans l'intérêt même du jeune homme, qui courait des dangers. — Annibal, m'a-l-elle dit, je me conlie à votre houueur, et, en vous disant le nom de l'élranger, vous le protiu^erez : jurez-le-moi... Impatient de tout apprendre, je lai juré, Horace!... Le jeune homme reconnaissant en moi sou es|)ion du matin, et voyant la fmiiliarilé qui régnait entre la duchesse et moi, ne pouvait pas déguiser le trouble alîreux auquel il était en proie. I ui parlait-on, il ne répondait pas; forcé de dan>er. il jetait sur moi d'impatients regards...
« —C'est, me dit madame de B..., le (ils de lord C..., le ministre anglais. A ce nom lu sens quelle fui ma surprise. Ton rival est donc un compatriote, le fils d un homme qui, dans le pays de Jane, esi presque roi; il en a lout le pouvoir sans l'éclat. Ce jeune honmie s'est donc présenté dans toute la splendeur de la jeunesse el de la beauté, à la jeunesse et à la beauté même; il est venu entouré du cortège des scuivenirs de la patrie. 11 a dil apparaître à Jane comme la jiairie elle-même; il a parlé 1 11 a parlé le doux langage qui charme une Irlandaise... eniinil a sur loi d'ineonteslahles avantages.
a Le père est immensément riche, mais la fortune du lils est indéjiendante; sa mère est morte eu lui laissant trente mille livres sterling de renies. J'ai su tous ces détails de madame de B..., et j'ai découverl le motif de l'inlérèt qu'elle prend à lui : n'a-l-elle pas uue lille à marier? Aussi m'a-l-elle ajouté que le jeune liomnic était retenu ici pour une affaire amoureuse. — Or, dit-elle, je suis certaine que cet amour n'ira pas loin, parte que le père a drjà relii^é une fois !-ou cciDseutement, en ani,onv'anl à son lils qu'il le dé^hél'ite^ail s'il épuus^iii celte jeime fille. — Laconiiaibsez-vous.' lui ai je dil. — Non, mais je sais qu'elle t>l Anglaise, m'a-l-elle répondu. — Voilà où j'en suis, Horace : cruis-lu qu'il y ail de l'espoir? el que faire? »
c Mardi.
€ Mes recherches sonl vaines, il m'est imi ossible de découvrir qnand et tommcDt sir Charles C... est parvenu à voir Jane. Celte inti igur diabolique restera toujours dans les ténèbres au sein desquelles cUe a prli D.iiss;aice. >
• 1" novembre.
• C'en cl fait, mon cher Horace, tu es trahi. Je compte sur une fermtié pr-u commune en te trjçanl cet arrêt terrible. M.ustu l'euvc- Iqperas dans une froide résignation; je le connais, ami. J'ai lougii inp< reculé devant l'affreuse vérité, uiainienant la lumière m'aveuçle. Un amoiir de six années n'ciaii-il pas toujours là, plaidant la cause de J.me.' Cnliii lout est rompu, un autre a su lui plaire. Une grande àme co-nnie la tii une doil laire à Jane le sacrifice d'un amour qui ne sain ail plu., la rendre heureuse. Je ne suis pas assez insensible fiour exiger de loi celle fenueié sioïque qui brave tiiules les (loui'urs: non, la perle de J.me encore vivante mérite, je ne dirai pas des larmes, duus autres hommes nous n'en devons répandre que t|é joie, mais le même dosCspoirque si la mon l'avait ravie. Ton amour s'eusevtlira dans une amitié courageuse. Au moment où tu liras ces lijues, sonte ([u'il est au monde un ê re qui partage el sent la doi^- Icur; majiitcUuUt rassemble toute la (cruielé.
« Après avoir recueilli les renseignements que me donna madame de B... chez l'anibassadeur de Saples, j'ai avidement clii'relié les moyens d'celaircir mes soupçons. Je suis allé voir Jane. Celte jeune fille me confiuid, elle est toujours tendre, atlcctueuso .. rien ne ti ahit les secrètes émotions qui l'agilent sausdoule; cepenilanl elle est changée, elle csl en proie à des souflrauees diiot elle^s'cffiuv e eu vain de dérober la violence et la cause à mes regards lloraec ! Horace!... Du reste, hier encore la scène élait la même, rien n'annougait le trouble el le désordre des p;iSsions d.ms celte Iraiiqnille leliailc. Le vieux puritain semble cependant vouloir rttonrner eu Italie avec sa fille, car les affaires de succession du pauvre Smillison n'ont pas Clé dilliciles à régler; et, comme sir Georges Smitlisim fréinii à chaque instant des dangers que courl sa fille en vivant dans l'amilié d'une fille aussi mondaine qi|eJane. son dép.ar^ me paraît cirtain.
« Tu sais qu'il existe à l'autre çojn de la place une maison de laquelle il csl facile de voir ce qi(i se p;)sse chez Jane, les appartements se trouvant tous sur la même ligne Cl de pareille hauteur à la place Royale. Je résolus alors de me tenir en seiitinelie dans un appartement de la maison voisine pendaùl loul le lemps qui me serait nécessaire pour acquérir les tristes preuve» de l'amour de Jane pour le fils de lord C...
« Le lendemain même, le portier de cette maison fut à moi, el il me laissa la liberté de m'élablir dans le grenier, où. muni d'une longue-vue et tapi dans un endroit propice à mon espionnage, je restai toute la journée cl loule la nuit. A uue heure du matin environ je vis briller une Iniuière dans l'apparienienl de miss Jane, el à travers les rideaux j'apervus distinctement les ombres de trois personnes Je reconnus t'acilemenl le jeune homme dont un instant auparavant j'avais entendu la voiture s'arrêier au coin de la rue de Turenne; il riait et folâtrait avec miss Chlora. La nuit, les rideaux, tout conspirait contre moi, je ne pus voir que ces omljres sinistres qui voltigeaient. Tantôt dans le silence de la nuit j'entendais quelques soiiids accents de celle harpe divine, lanlôt l'ombre d'une jeune lille dans les bras de sir C... se projeiait sur les plis de la mousseline, et je frissonnais. Enfin ils ne lardèrent pas à disparaîire. la chambre reii Ira dans une obscnriié profonde, el soudain la lumière illumina successivement les dilTérenles croisées de la voluptueuse mansarde. 'Sh'is bientôt niiss Cécile, reiilrant dans son appartement, ouvrit sa croisée; et, comme si l'aspect de ce bonheur l'eût trop agitée, qu'elle eût besoin de la vue d'un cîel étoile pour se consoler de sa solitude, eHe resta plongée dans la rêverie, contemplant les nuages qui fuyaient avec rapidité à travers les flambeaux de la nuit. Alors mon deiiiier espoir m'abandonna, ei je fus saisi d'un froid qui pénétra jusqu'à mes os.
« Ami, cherche un prétexte, viens, accours, tombe comme la foudre, cliarge-toi seul du Si)in de ta vengeance. J'irai au-devant de toi aussitôt que lu seras arrivé eu France, car lu ne manqueras pas, j'espère, de m'écrire un mot d'avis. Adieu. »
« Hélas ! lingéuie, vous aurie« un tableau bien imparfait de celle catastrophe si je gardais le silepce sur la situation dans laquelle je me trouvais lorsque cette dernière lettre alluma dans mou cœur tous les feux de lenfer Les Français ét;iieut séparés les uns des autres eu Espagne, et, semblables à des citadelles semées dans uue conirée, ces restes de nos armées se défendaient au milieu 'l'un pays où les murs, les arbres, les foiitaines recélaicul des ennemis. Accablé par la chaleur du climat, par les longues marches, par tous les soins qu'exigeaient notre subsistance précaire et noire sûreté menacée, je portais déjà un cruel fardeau, lorsque ce dernier malheur vint m'accabler.
« Jusque-là les terreurs d'Annibal n'avaient point encore attaqutî mon amour, je dormais tranquille, me confiant au sourire de Jane. Di'las! mademoiselle, ses lettres changèrent insensiblement; à ces clières expressions d'un immortel amour, qui me ravissaient, sqccédiTent lenlement des expressions encore tendres, mais dénuées de cette exaltati(ui qui est la vie du cœur. Je ne m'en aperçus pas, car nous n'étions point de ces amants dont la flamme est (iévorante parce qu'elle dure nu jour. Bientôt son style eut de la tiédeur, puis il perdit cette chaleui- dont l'amour est le principe. Lnfiu sca |i'llres devinrent froides par des leinles aussi imperceptibles que les déaradatiiuis de la lumière au coucher du soleil; alors les avis de Salviaii prirent à mes yeux beaucoup de gravité, alors s'élevèreni en mol d'horribles doutes que mon cœur repous'iai',, des soupçons di.'iueuiis par une voix secrète; l'image de Jane planait ioujonrs devant nies yeux comme un soleil et dissipait tous ces nuages. Mais y: reçus la dernière lettre de Salviati ; il s'y trouvait une lettre de Jane dont l'indifférence me glaça, et im démon s'empara de moi; je fus emporté par je no sais quelle puissance infernale, car je n'avais plus la conscience do ma propre existence.
« Aussitôt je quittai l'armée, disant que ma blessure reçue à S.... s'étaii rouverte et demandait les plus grauils soins. Le poste une j'occupais était envié, on me savait incapable de commetire une lâcheté; , j'ohlius sur-le-champ un congé, je parlis.
« J'ignore moi-môme en qui'lles inti niions j'allai à Paris : dans le torreui d'idées, de i,unsulious, ()c projets qui s'eutrc-choquaieitt, je
JANE LA PALE
ne distinguais rien ; une espèce d'iiistiiicl nie giiidnit et j'obéissais aveii!.'li;mi-iii. Je Iraversai la Fninrc, les mallitMirs de ma p.iiric ne nii' ((iinluMi'iil iKiiiil; ce ne fui (|nc li)iiglcmps après, et à Cliiiiulily nitfiiii'. (pic je me rappelai les événi'meiits poliliqiies ciimnie mie vision de mmi eiifaiice. Au niiùeu des soullVances de cet liiirrible caiirliiiiiar. j'eiilfcvoyais la vengeance comme nne iicce»siic, l'amonrde Jane comme un espoir, et ces deux pensées éiaient seules à tourineiiler mon eu-in-. I.a vigueur de ma jeune iuiagiualion et les événcmriiis lerrll>les qui l:i faliguaieiu cnïaulereul un eliaos de souffiauees morales el |ili)>i(pies sous li'(|iiel ma raison faillit succomber. Enfin j'arrivai à Orléans; j v trouvai Anuibal. A ma vue il se précipita dans mes bras el nraeeueillit par un silence q.ii me fit connaître tonte l'eleudi e de mon malheur, .le le vis |iâlir, rougir tour à lonr et n'oser lever sur moi des yeux dans lesquels je crus voir briller une lai me, et je le connaissais assez pour savoir que son dévouement n'était égalé que par mon infortune.
« — El Jane?... fut ma première parole. Il baissa la tête par un geste plein de mélancolie. — L'aslu prévcinie de mon arrivée',' — Enfant I s'écria-t-il. El son regard exprima la pitié, il m'était si dil'licile de croire à sa trahison que je ne cessais point d'agir et de parler connue si elle étail toujoiirs à moi. — Hélas! lui dis-je, c'était cette aimée nièiiie que nous avions attendue pour notre union. A ce lerme, je dev;iis acquitter les obligations que le bon père Siui'.hson m'avait imposées par sa lettre dernière. A cette idée, je restai slupéfaii en pensant que le souvenir de cette union de nos cœurs, célébrée si religieusement par cet être divin dans une scène qui ne sortira jamais de ma mémoire, ne s'était pas élevé dans le cœur de Jane pour défendre mon amour. Depuis ce moment, n'éiions-nous pas époux'?
« Aiinilial, profitant alors de rabattement dans lequel je tombai, me raconta en peu de mots que Jane était mère, que sou séducteur étail parti depuis drux mois pour l'Angleterre, dans l'espérance de fléchir son père, qu'enfin le puritain venait de perdre sa (ille. Ce récit me causa des convulsions alfreuses; une fièvre cérébrale, causée par CCS secousses terribles, me contraignit de rester à Orléans. Tantôt j'appelais la mort à grands cris, et alors Annibal, veillant sur moi, lui' dérobait mes armes; tantôt je refusais toute nourriture, ou je voulais m'eufiiir.
« Annib.d employait pour me calmer toutes les ressources de Téloipieiice, et il agissait avee moi comme les chefs de parli avec les masses populaires. Taniôl il me disait : — Eh bien! allons la tuer, elle el son anianil Je reculais d'horreur, conmie si j'eusse vue nue mare de sang, el je refusais d'accomplir le vieil que j'avais exprimé avec funiir. Tantôt il me parlait de sa vive alfection pour moi, de la part qii il pren.iit à mes chagi ins, et sa douce voix apaisait mes souffiauees. — Oui. lui disje un jour avec un sang-froid ((ui l'épouvanta, l'amour l'ail de riioimne un lyran! Eh! quel droit avons-nous d'exiger qu'une pauvre ciéature (|ui vil sons l'inlluence despotique des sens aime toujours parce que nous lai i ons? Mais c'est une folie, c'i-st vouloir qu'il n'y ait au monde ni hasard, ni plaisirs, ni erreurs... Annibal crut d'abord que ces paroles m'étaient dictées par l'ironie que mon désespoir affectait souvent. — Partons, dil-il. — Parlons, répondis-je, je ne crains rien ; je puis regarder maintenant Jane sans être ému. Je disais vrai; quelquefois l'ame a de ces retours el trouve des forces nouvelles en se repliant sur elle-même, semblable à Anlée, qui puisait un nouveau courage en touchant la terre. J'arrivai .à l'aris, et, suivi de ^alviali, j'accourus chez Jane. Angoisse affreuse! je franchissais, à la poursuite du malheur, ce même chemin que jadis je me faisais un jeu d'abréger en courant m'enivrer de ses regards. — Tu pali^! me dit Amiibal quand j'arrivai rue de Turenne. — Je ne crois p.is, lui répondis-je, mais j'ai froid. J'ai vu la porte de la maison, j'ai monlé les marches de l'escalier, et j'ai fail retentir celle Kouuelle, dont jadis les imiemenis
« J'ai pris un moment de repos, Eugénie ; j'étouffais. N'y a-t-il pas un monde de douleurs dans ce dernier mol? J'ai repris courage, je Vais poursuivre.
« Alors je l'enlendis, je la reconnus sans la voir, elle accourait de ce pas léger si connu de mou oreille. Souvent aul refois elle accourait ainsi; aujourd'hui elle accourl, joyeuse auprès d'un antre. Rien n'a manqué à ci'tlc calasirophe. C'éiMelle! A ma vue elle jeta un eri |ierçaiil; je la vis frissonner et rougir; je frémis. Celle rougeur élait cliiz elle riiidlce de la plus grande diuileur. Que la honte la renJ.it belle ! Elle me jeta un regard, el je me senlis fasciné par nne puissance inconnue; toutes mes idées se confondirent, et je restai en conieniplalion devant elle. — Est-ce toi? s'écri;i-t-elle; dans quel woiiieut, hélas!
« Je m'avançai sans lui répondre; elle me suivit en silence dans le salon. La un autre spectacle s'ollril à mes regards : un homme, ou plutôt mi squelette, habillé de noir, tenait un' livre dans ses mains déch.irnées. Notre arrivée n'opéra en lui d'aulre changement qu'une vaei lalion leiiie et monotone dans ses yeux, qui roiileVenl dans leur orbite de telle f.ii-on. qu'eu s'arrèlanl sur nons iU ne me semblèrent pas avoir ciiaugé U'altilude. — Ce u'esi pas elle, dit-il avec une dou- i
leur si profonde, que ma douleur se tut devant l'angoisse paternelle. Il ne se leva point, ne fit aucun mouvement, et ses yeux revinrent contempler la chaise qu'c//« avait occupée pour la demierc fois. Je sonlfr:iis; j'avais du bonheur à revoir Jaue. même infidçle: j'étais stupéf.iil à la vue du puritain; en un mot. j'étais ivre. Voir cet apparlemenl! être a celle iiiéun' place où sir Smilhson avail uni nos deux mains dans les siennes! oli ! ce sont des angoisses que pei sonne ne coiniirenilra. Un autre bounne eùi tué Jeanne ou l'eût accablée de rcproclies ; moi, je senlis ma fureur expirer à son aspect, et ma bouche, qui s'ouvrait pour l'accuser, ex|irima par un trislo sourire les sentiments confus dont j'étais agité. Alors sir Georges, qui m'examinait d'un air sombre, s'écria gravement : — La joie des hommes est une insulte pour qui n'a plus de lille! (La joie !) J'ai cru voir l'ombre du roi Lear.
i( Je me retournai vers Jane, elle pleurait! A ce spectacle, je fus près de me jeler à ses pieds; mais une femme de la campagne sortit de la chambre à coucbiT, et Jane courut lui parler à voix basse. Annibal se peiuba vers moi pour me dire ; — C'est la paysanne qui prend soin de sou fils; depuis quinze jours elle va tous les malins à Sèvres... Mon cœur à cette phrase redevint de marbre. Annibal s'éloigna pour nous laisser seuls, eu me f.iisant signe que le puritain ne complaît plus parmi les vivants. En effet il regardait constamment cellp. chaise, lui qui voulait tuer sa fille à la preuiière faute qu'elle cominellrail.
« Jane revint précipilamment à moi, et, me prenant la main avec cet abandon qui me cliaiiiiait jadis, elle me dit : — Enfin te voilà !... A celle phrase, sir Smiihsou leva brusquement la tête et nous regarda; Clilura baissa les yeux. — Ma lettre t'a parlé, dit-elle, de circonstances fâcheuses ; mais avant to'.il laisse-moi te dire que jo t'aime!... Sa bouche prononça cette phrase avee l'accent d'autrefois.
— Eh bien! continua-l-elle, pourquoi Ion élonnement? Soudain elle regarda la pendule avec effroi : — Midi! s'écria-t-elle; Horace, ailicn ! adieu ! Reste ici ! dans deux heures je reviens à loi. — Comment! lui dis-je avec une sourde colère, j'arrive, lu ne m'as pas vn depuis deux ans!... depuis deux ans! et voilà quel est ton accueil, lu me fuis. Que le dire? trouverai-je des mots pour qualifier les perfidies? — Grands dieux! qu'as-tu? me dit-elle en me regardant avec un élonnement parfaileinent joué. — Où vas-tu'? lui demandai-je. Elle resta muette, el par un mouvement involontaire elle regarda la pendule. — L'heure le presse? lui dis-je. Elle lit un signe de tête afiirmalif en me contemplant avec un effroi qui me calma soudain. — Jane 1 lui dis-je plus doucement en lui prenant la main et la baisant avec ardeur. A ce geste, le vieux puritain se leva, dirigea sur nous des yeux étincelants de rage, ses lèvres Ircmblereut, et 11 s'écria : — Voilà comme ou les perd! — Voire heure de prier vient de sonner! lui cria Jane. Le vieillard avait jeté sa Bible par terre, il n'entendit rien et se rassit eu silence. — Jane ! où vas-tu, mon ange, et que vastu faire? lui dcmandai-je dans le désir de commencer avec calme cette fatale seèue.
« — Ami, dit-elle avec un son de voix enchanteur et en mettant son doigl sur mes lèvres, ceci est un secret qui ne m'appartient pas: en aurais-je pour toi ? Je suis bien aise de l'apprendre que ta femme sera discrète !... Elle tremblait, mais elle accompagna cette phrase d'un sourire et d'une expression qui semblaient appartenir à l'innocence. Alors une infernale idée s'empara de moi, je pensai qu'elle espéiait encore me tromper et qu'elle avail résolu de m'épouser pour cai lier son déshonneur... Elle s'était éloignée de quelques pas, et quand je la vis sortir aussi froiilemeul, je sentis redoubler ma fureur, j ouvrais même la bouche pour lui dire un éternel adieu, lorsque tout à coup elle revient à moi, m'enlace, me serre dans ses bras, m'embrasse avec amour. — Tu n'as encore rien adressé au cœur de ta pauvre Jane, me dit-elle à voix basse, et tu m'arrives après deux ans d'absence ! el je te revois dans un étal déplorable ! et lu me jettes de sinistre? regards! et tu frissonnes... Au nom du ciel! qu'as-iu?
— Jane, lui dis-je en la pressant sur mon cœur, après deux ans, queile affaire assez pressante peut jeter tant de froideur sur l'accueil que lu me fais? — Une affaire!., s'écria-t-elle avec élonnement, une affaire!... Connais-tu quelque affaire qui m'empêchât de rester un an tout entier devant loi, occupée à te regarder, sans me rassasier de ta chère vue ? Une affaire!... non, c'est un devoir sacré ! un jour tu pourras me comprendre, c'est un devoir enfin!... mais je te connais et je pars tranquille. Il y a pour toi dans cette chambre des souvenirs qui me délendront de les .^oupçons... Elle m'embrassa en pleurant, me montra du doigt le purilau». disparut en étouffant ses sanglots, et me laissa en proie à je ne sais quelle espérance. Dans ses regards j'avais reconnu la céleste expression de son amour, rien n'èlail changé. Ma colère expirait : ma langue se glaça par trois fois, quand trois fois je voulus exprimer un reproche. Elle triomphait de moi!... ou plutôt je croyais toujours à son amour.
.- « — Anuibal, m'écriài-je, il existe un mystère que je ne saurajs éclaircir !... Annibal vint à moi sans embarras et me parla de la fausseté des femmes. — Songe, lui dis-je en l'interrompant, qu'il me faut des preuves ! qu'il me faut l'évidence, pour balancer un seul de ses sourires!,.. Ces preuves, si Annibal ne me les eût pas doo-
JANE LA PALE
nées, je l'aurais nié. Aussi je lui dis: — Aunlbal, si lu t'étais trompé, éviio-nuii alors que je rcconuailrai ton onviir... 11 sourit, et ce sourire me lit iroinbler. Je marchais sur un (il cniro deux précipices. Ne fallait- il pas rcuoucer à Clilura ou à uu umi , voir s'évanouir un des deux rêves de mon cœur?...
€ Pendant que j'étais plongé dans cet égarement; quo, jeune encore, j'offrais le même spectacle que ce vieux puriiain privé de sa tille. Annibal entendit un grand bruit de chevaux, il courut à la fenêlre, revint préeipitauiment, et, me prenant par la main : — Horace, me dit-il, du courasîe, de la prudence, ne t'emporte pas!... Songe qu'il faut, pour tout découvrir et acquérir la preuve de celle horrilile trahison, garder un sang-doid iniperUirbable. Alors j'entendis un jeune homme se précipiter dans la maison; il sonna : le vieux puritain, ('braillé dans le fond du cœur, se leva de l'air d'un prophète inspiré, cl, levant les bras au ciel, il s'écria, comme un enfant joyeux :
— La voilà!... c'est elle!... Je ne sais pins ce qu'il lit, cardans ma rage je m'élançai dans l'antichambre et je courus ouvrir nioi-même.
« Je fus surpris, je l'avoue, en voyant mon rival. Si la beauté des formes, la candeur de l'expression, aniumceiil une grandie anie, ce jeune homme est digne de Jane ; il me regardait avec dis yeux si peiillanis de joie, que celte vue me rendit ma fureur. Il me souriait, l't pini-étre allaii-il me sauter an cou et m'enihrasser. — .Muusieur, lui dis-je en me conlenant avec peine, ijui venez-vous ebercher ici ?
— .M<in>ieur, me répoudil-il avec oelle émolioii que cause à un homme joyeux l'obstacle imprévu d'un iMiiime en (olère, miss Jane n'esl-clle pas ici? — Non, monsieur, lui rép)i(|uaije. — 11 faudrait cependant que je la visse à l'inslanl nièiiie ! je lui apporte de la joie... — Monsieur, lui dis-je en nio coiiieiianl avec peine, miss Jane est sortie... Mon agitation le frap|ia, il me regarda d'un air indécis et me dit : Sorlie?... oh ! ne me Iriunpez pas! si elle était ici, inquiéic, soufîranie, qu'elle ne fiU pas visible, iiorlez-lui mon nom, et sur-le-champ... — Monsieur, m'écriai-je, et je vous ai dil la vérité, miss Jane est sortie. — En ce cas, dil-il en réfléchissunt, Jane est à Sèvres...
< Je restai anéanti : ce mot Jane, cette certitude du lieu même ou elle Si: trouvait.. . oh ! alors un nuage sélendil sur mes yeux. Annibal me soutint, je nie révei lai dans ses bras. — A Sèvres! à Sèvres!... m'écriai-je avec fureur en massnrant que mes pistolets étaient sur moi. — 11 a quatre chevaux à sa voilure, me dit Annibal; nous ne I aiieiudi'ons pas... — En eût-il cent! il n'ira pas si vile que raoi! lui dis-je. Nous partîmes.
« Encore un peu de courage : mon récit, chère Eugénie, touche à sa fui. Ici, je vous ferai observer que, telle rapidilé que je mette à vous exprimer les gestes, les regards, les paroles qui ont marqué yionr moi elle journée, rien ne peut vous peindre l'horrible célérité des scènes qui la remplirent ; l'histoire de mes sentiments sérail aussi par trop pénible, vous connaissez mon caractère; je vous raconterai seulement les faits... Hélas! jamais catastrophe ne fut plus habilement amenée parle hasard! L'image de Jane avait comballu des doutes inspirés par ses lettres el conlirmés par celles d'Annibal; uu faible espoir me restait encore, ^a^pect de Jane m'avait rendu la \ie: la rencontre de sir l^barles C... venait de me plonger dans le néant. Je courais à Sèvres chercher la mort. ISos chevaux haletaient en eolrantdaas le village; mais avec une ciMérité inouïe nous avions atlcinl, rencoiilré, dé|iassé la voiture de mou rival. Attelée de quatre chevaux, celte infernale voiture allait avec une effrayante rapidilé, et il a fallu que ma rage ail pa^sé dans l'àinu de ces deux chevaux
3ue vous connaissez, punripie nous ayons obtenu environ une dizaine •; minutes d'avance sur sir Charles C... « En arrivant à Sevrés, nous aperçûmes nu liacrc dans leqtnl j'avais cru voir Jane : il était arrêté à quelques pas d'une maison vis-à-vis de laquelle se trouvait un reslauraleur. Je vis de mes yeux Jane descendre de cette voilure. Alors nous entrâmes dans la cour de l'auberge, après avoir coulié nos chevaux au niaitre, qui était venu lui mûiiie à notre rencontre. Je franchissais déjà la cour pour m'élanctr dans la niai:0U de Jaue, quand je me sentis arrêté par Salviati, qui me dit : — Vas-tu commettre des imprudences, te montrrr pour ne rien savoir'.'... Prenons des renseignements! Croistu qu'on ignore à qui cette maison apparlienl/ Nous montâmes dans une salle dont les croiiées permellaienl de voir la maison, et je fis venir l'aubergiste Le hasard voulut que ce (ùt uu ancien militaire qui avait servi sous mes ordres. — Mon brave, lui dis-je, connais-tu le pays '... — Comme une consigne, réponiil-il. (Car il semble que ma mémoire ne me fasse grâce d'aucun détail; les moindres circonsiances sont tonjtmrs présentes à mon esprit ; et les paroles, je les entends: les gestes, les individus, les nuages même qui couraient alors d.iiis le ciel, je les vois.) — Voilà pour loi, lui disje eu lui jetant ma bourbe ; écoule, tu vois celle maison?... par qui est-elle ociupr.;? — .Monsieur, répondit-il, celle maison est louée à une jeune AllglJi^e... H poursuivit, el les détails qu'il me donna con'irmèreul et mes soupçons et les accn:>alions d'Annibal, qui pendant mon colloque avee l'auber^isle éuiit à la croisée. — Horace! s'écria-t-il, voici la f.-niine que lu as vue ce malin chez miss Jane... Je m'approchai de Li fenêtre, je reconnus la paysanne. Jane était aussi à la
fenêiro, et regardait dans la rue en donnant les marques de la plus vive inquiétude.
« — Voulez-vous que j'attire cette femme ici'.' me demanda l'aubergiste. J'y consentis par un geste couvulsif, demeurant le témoin impassible des efforts que fit l'Iiôte pour amener la pi^suniie devant nous. Elle vint, el, pour qu'elle ne me reconniU pas, je m'enveloppai dans mon inaiileaii. — (Juel est le nom de la personne à laquelle vous louez votre maison'? lui demanda Annibal. Elle refusa de répondre. On lui présenla de l'or, elle refusa et voulut se retirer. Alors je lirai mon poilel'eiiille. et, lui montrant des billets de banque, Annibal lui proposa uu prix exorbitant pour ses confidences. Elle regarda tour à tour les billets et sa maison; puis succombant à l'appât du gain, elle dil à voix basse : — C'est miss Jane Sniithson!... Je n'en entendis pas davantage, un voile épais tomba subitement devant moi ; je lis signe de la main qu'on éloignât cette femme, el je me précipitai vers la fenêtre dans rinlenlion de me jeter sur le pavé, pour qu'elle fùl obligée de passer sur mon corps en retournant a Paris, mais la vue de mon rival m'arrêta soudain. Sa voiture était arrêtée à quelques pas, el il allait à pied, demandant de maison en maison la demeure de son enfanl. A cet aspect, je devins immobile, et, le contemplant avec une sorte de calme : — Jane l'aime donc! Ils soni heureux!... me dis-je. Je ne sais à quelle cause m'atliibner ce moment de relâche que me donna la douleur. Le jeune lord était le bonheur même ; il parlait à tout le inonde, et rcncuiitranl la paysanne, il riiiierrogea, l'embrassa dans son délire, courut avec elle jusqu'à la maison, doiil la porte s'ouvrit pour lui. Alors ma rage me revint tout entière; elle revint d'aiitaiil plu^ siiileiile, que je voyais la preuve de tout ce que j'avais pu sonpiuiiirr de pire, el l'anéanlissèment des espérances qui m'étaient restées malgré tout.
(( Haletant, décbiranl mes habits, arnianl, dé.sarnianl mes pistolets, je ne criais pas, je i ngi,">sais sondainemenl, le torrent où ma peusée était emportée ne me laissant pas le pouvoir de m'arrêter à des mots, à des phrases : je n'avais plus rien il'IiumaiM, j'étais comme un tigre affamé, j'avais besoin de sang Annibal ne cherchait point à me calmer et se contentait de veiller sur mes moindres mouvements. J'allais, par un mouvement précipité, du mur à la fenêtre et de la fenêtre au mur, absolument semblable aux animaux carnassiers enferoiés dans leur loge : ce n'élaient plus des idées qui se pressaient dans mon cerveau, des myriades de pensées aiguës qui passaient en me déchirant de leur essor. Ah! l'on souffre bien moins pour nioinir!... Tout à coup je vis le jeune lord sortir de la maison de Jane en domianl 1(!S marques d'une profonde inquiétude. Il laissa la porta ouverte. Sur-le-champ j'ouvre la croisée, je mesure de l'œil la dislance, je m'élance, je saule sur le chemin sans me blesser; à peine sentais-je mon corps! Je me dirige rapidement vers cette maison, qui m'allirail comme un gouffre fatal, et, quand j'y parvins, la terre, les corps, les objets, tout avait disparu sous les fiots d'une lueur surnaturelle : mes sensations étaient ii vives, si mullipliées, que mou àiiie avait subjugué, anéanti mon corps; je m'agitais dans une sphère inconnue, que je ne puis coinp.irer qu'à ce monde étrange dans lequel s'accoinplisseiit nos rêves; je marchais comme marche l'ombre, l'esprit; eiirni le langage manque à peindre de telles scènes.
« Me voici dans cette maison : un escalier se trouve devant moi ; j'entends les vagissements plaintifs d'un enfant el la douce voix de Janel Mon empoilemenls'élait évanoui; une sueur froide baigne mon front. Je pose mon pied sur la première marche, avec la précaution d'un voleur nocturne préparant l'assassinai : je n'ai point fait d>> bruit; la marche est franchie; une seconde, une troisième, nul bruit. J'ai rive au seuil sans avoir écrasé un seul grain de poussière, je retiens mon haleine, le moindre souffle relenlit dans mon oreille comme jadis une parole de Jane en mon àme ; je suis devant la porte de la cliainbre où est l'enfant; Jane el la paysanne v sont aussi. Je n'ai aucune houle de regarder par cette porte entrouverte, el j'ai 1.1 vertu, le courage (que dire!...) de contenir mes cris en voyaiil Jane, celle Jane qui m'adora, bercer l'enfant d'un autre!... lui sou rire, el quel sourire!... Elle lui souriait enliii, el chaniail pour apai serses souffrances! Elle venait sans doute de l'allaiter! (Ju'elle était belle! que dis-je, belle'?... divine, sublime!... Etait-elle coupable ?... mon cœur me criait : — Non...
— Elle eut perdue pour loi!... me dit une voix terrible; et une force invincible, celle force qui brise notre poitrine pendant un long caiii liemar, me el.>nait à celle porte. — Oh! mon Dieu! la trouveral-il>... fut la seule parole que prononça Jane avec les signes d'une liroloiide douleur. Je m'élançai hors de cet infernal repaire et regagn.ii mon auberge dans un état qui aurait fait pitié à Jane elle-même. Je Irmivai Annibal au déses|)Oir : — Dieu soit loué!... s'écria-l-il eu me voyant l'embrasser, cl, les yeux secs, lui dire : — Perdue!... perdue!... perdue à jamais!... Ce l'ut alors que commença la folie : je tombai dans une démence sombre, et mes yeux hagards effrayèrent l'aubergiste et Annibal. Mou ami fit de moi ce qu'il voulut; lios eliev.iux étaient sellés, il me mil sur le mien et m'entraîna. Je surt:ii.-< lorsque lord C... parut : nous nous arrêlànies l'un devant l'aulre. — Tout votre bonheur est là ! . . lui dis-je en monlranl la maison. —
Oai... répondit-il. — Aimez-la bieril... niecriai-je; et je m'enfuis, car je sentis que j'allais lui faire sauler la cervelle.
« Je revins à Paris, et (leiidant la roule j'écoutai les discours (|ue me tint Aiinilial, mais je n'y eiuupiis rien; sa voix me semblait une inu$i(|ue vj^iie; je savais qu'il me parlait, mais mon àine était morte. Cependant tues dénis s'enlre-clioquaient de froid; je riais, et mes yeux brùlanls me refusaient des pleurs; je n'étais pas en proie à une souffrance aigué, mais ma main ne savait plus guider mon cheval. Arrivé chez moi, je fis venir Nitel et lui comiiianilai de tenir deux chevaux prêts; puis, prenant Annibal dans mes liras : — Mon ami, lui dis-jc, mon frère! .. Les larmes me coupèrent la parole. — Taisloi, me dit-il; les larmes d'un homme sont terribles!... — Ami, je vais te quitter pour toujours!... Je dis adieu à la nature entière... Annibal. tu n'as plus d ami... Adieu, je vais vivre où le hasard m'indiquera une pla<e, mais je vivrai obscur, gardant un silence absuln. Personne ne sait son nom, je ne l'entendrai donc pas! Je l'aimerai
toujours, tu pourras le ' ' iJ^^lviiU; -^
<ui dire si tu ia rencontres... Qu'elle soit heureuse et qu'elle oublie mon infortune! je lui pardonne. Ne fais aucune démarche pour me revoir, et si tu ap-
Iirendsque j'ai succom- >é au chagrin, viensgra-
ver sur la tombe de ton ami : — 7/ aima!... Je >uis lier de mou amour.
Adieu. Vainement Annibal essaya de me délourner de ce projci, il lui fallut me quitter.
Guérard m'a dit que, désespéré de m'avoir perdu, il s'était réfuiïié a Tours : Salviali est le modèle desamis' Quand Nikel vint me dire que les chevaux étaient prêts, je lui ordonnai de in'aecompagner, et une fois à cheval je partis au grand galop. Où?
L'instinct invincible de la passion me conduisit, hélas! sur les bmilevards, et en un instant j'arrivai à la place Royale.I« revoir! la revoir, mademoiselle, me sembla le plus grand bonheur ! Oui ta revoir, même perdue pour moi!
— th ! oui, criais-je tout haut, je la verrais comme un beau tableau, comme une image des perfections célestes ! A quimoiiadniiralion nuira-l- elle? euipêcherat-elle celui dont jadis elle a sauvé la vie, qu'elle a serré dans ses bras, de rester comme une ombre de sa brillante vie, comme une statue quelle éclairera des feux de son bonlienr?.... eh bien! je demanderai cette laveur à genoux à mon rival... et il y aura encore an monde une joie pour moi ' N ai-je pas assez de force dans l'àme pour anner sans espoir?... N'éiais-je pas heureux quand je m'enivrais de la voir prier à Saint-Paul '... 0 malheur ! elle avait quinze ans alors!... six ans se sont écoulés, et ma félicité a clé successivement portée a sou comble et renversée sans espoir.
.J!.. '"""'•'' rapidement chez Jane, agité par fdes pensées bien dillercntes de mes pensées d'autrefois... Ah ! si l'on >avait lire dans les mouvements humains, que d'angoisses, de terreurs et même de joies on eût découvert dans mes gestes et dans mes pas, langage souvent plus expressif que la parole ! Je sonnai, j'entrai, je parcourus 1 antichambre , le salon ; tout était désert : j'entendis parler chet Jane, j'ouvre... je reste slupélait : liu^énie ! le même enfant que j avais vu i Sevrés!... il était chcï elle, dans le même ber-
Cliùre Eugcnic, voire inmceiice vous empêche de concevoir le nul, — Pa"e 4i
ceau; elle le balançait, elle avait pleuré!... Le vieux puritain aux cheveux blancs souriait a l'enfant et le regardait d'un air hébéié comme regarde la deiiicnce... Jane me sourit, mais soudain elle jeta un cri en voy,ini mon visage. C'était celui d'un maitie irrité, d'un bourreau plus d amour, plus d'e-poir! la mort siégeait sur mon front, uineMbl.., ternble!... Elle s élança sur moi, je la repoussai, bile alla loiidier sur le vieux purilaiu, qui, éloniié, la reilut dans ses bras... — Malheureuse! m écriai-je, tu m'as tué!... Nous sommes quittes, je te devais la vie... — Est-ce lui?... lui?... dit-elle A ce mol, je ne sais quel démon s'empara de moi, je vis la chambre tout en feu; j'avais saisi mes pistolets, l'enfer me souriait, je crois mon doigt lâcha la délente... A travers la llamme pmciiiile par i'i détonation, je vis Jane se débattre et venir à moi en souriant avec innocence; je n'avais atteint personne... Je me sauvai, poursuivi par mille furies et par ce sourire de Jane, plus cruel que les voix
inferual(>s qui aboyaient :'i mes oreilles. Au milieu de ce tiiinulte, j'entendis Jane parler et courir; mais je fuyais, je montai à cheval, faisant signe 3 Nikel de me suivre, et je partis comme un éclair. Jane est descendue jusque dans la rue, car en détournant je la vis pâle, échcvelée, essayant de me rejoindre... mais rien n'a pu m'arrêler. Ji; me suis trouvé bienlot à Chambly ; mon cheval s'abattit devant la maison que j'habite, je regardai <et accident comme un ordre d'en haut, j'obéis.
Vous savez le reste.
« Jamais, depuis ce jour, le nom de Jane n'a été prononcé devant moi. Par moments, j'entends encore sa voix, je revois ce sourire qui me fait tant de mal ; il m'assassine ! J'ignore en quelle contrée elle a porté ses pas. Souvent son fantôme arrive à moi plein de grâce, de charme ! Je la vois folâtrant, je vois ses yeux noirs, ses joues pâles, ses cheveux, sa robe blanche , et , penchée sur sa harpe, elle me clianie une billade irlandaise qui parle d'amour .. Souvent aussi elle se lève, terrible, menaçante, me montre deux fosses funèbres, deux croix, deux noms !
Voilà mes rêves, voilà ce qui absorbe toutes mes penséi^s! aussi ma jeunesse est-elle llélrie.
Maintenant vois connaissez le lœiiT sur lequel vous voudriez asseoir voire bonheur! Pardonnez-moi, mademoiselle, d'avoir soulevé le voile qui déridiail à votre candeur le pitoyable speclacle du monde. Ah ! si nous unissons nos destinées, nous n'habiterons pas les villes ! « A présent ma tâche est remplie. Vous allez prononcer sur notre sort : si votre réponse m'est favorable, mademoiselle, elle dissipera sans doute les nuages qui chargent mon front, et, j'ose l'espérer, le jour où nous seioiis unis Jane cessera de m'apparaître et mes souvenirs de m'accabler. Cette espérance rafraîchit mon àme épuisée par les efforts qu'il m'a fallu l'aire pour vous retracer ainsi les cruelles agitations de ma vie. »
— Ah! m'aimera-t-il autant?... s'écria Eugénie en la issant tomber ces pages funestes; et, s'abîmantdans une profonde rêvene, elle resta longtemps livrée aux réflexions aussi nombreuses que cruelles que celle leclure éveillait eu elle. Ce moment était pour la jeune
JANE LA PALE
fille im ^le ceux où l'âme, planant au -dessus tlo. h vie, juge l'avenir par le passé ei se seul capable de luilcr avec la desliiice
M.iis t'iigeuie aiinail. elle ne riflédjil pas Imiglcnips snr ce qu'rlle devait craindre on espérer, el ne sonda point ses pressenlinuMils. mais, s'onblianl' bienl6l entièrement, elle ramena ton le sa pensée sur les mallKurs de jon bieii-aimé Comme tous ceii\ doiil lame a tonjours élé froissée, niadenioisi l'.e d'Arnense était dmiée d'une expérience prJeoce. Le mallitnr rend observaienr, il ne s'avance qu'avec circouspcciion, tandis <\\u\ l'iiommc accoutumé à réussir procède bru^quen^enl et sans examiner. lùii;énie aperçu l font de suite un défaut de clarté et de liaison dans les déiails de celli: calisiroplie, qu'elle iléplorait par anunir pour Horace ; elle acen-a snnont le jeune homme d'avoir jugé son amie avec trop de prceipilaliiin ei de colère ; semeltani à la place de Lamion, elle s'apprdelia de Jane. — L"as-lu donc trahi"' lui demandait-elle; as-tu cessé de l'aicncr .'... El alors, se rappelant la dernière entrevue des deux amants et coinmeul leurs âmes s'étaient eiilendiu^s, se rappelanl l'Ufiii lnute riiisloire si chaste el si Uinelianle de cet amour, elle y trouvait une réponse suflisaiite et n'hés liait pas à absoudre ,lane dé parjure ; mais souilain revenaient à la mémoire d'Engcuie tontes les
Ereuves de la trahison; d nu côté, celle correspondance connue de andou, el d'où l'amour s'était graduellement retiré : de l'autre, les fails accablants raconics par Aunibal. Ne fallail-il pas un coupable'.'... Disculani alors les nmindres circonsiances, elle restait luirril)lemeiit emharr.-»sr-ée pour condamner ou Jane ou Annibal. La répugnance qu'éprcinvenl les belles âmes à supposer la perfidie lui faisait lonjoiirs ab>oudre Salviati, et la cause de Jane, élanl celle des fi'inntes et de ) amiinr, inlércssail doublement Eugénie, de sorte qu'elle accusait Landon liii-ircme el clierchail à le convaincre au moins d'emportenienl. — Une femme, disail-elle, qui le voit peut ne pas l'aimer; mais celle qui l'a connu, cpii a vécu dans son àine. ne doit jamais le Irahir... Toul à coup Eugénie songea jivec terreur que tout son bonheur avait sa source dans la faule qu'elle reprocliailà Lainlon, et ce senlinienl d'égoisme, qui n'abandonne jamais l'amour, vint lui suggérer que si quelque fatale erreur avait amené celle ruplnre, ce n'é- Udl pas à elle de la découvrir; elle essaya donc, mais vainement, de combalire le penchant qui l'eutraiuail à ainuT sa rivale cl à la plaindre. Les àmcs nobles, eeh.ippées de la même source, ne lendentelles pas à se réunir ici-bas .'
Le jour surprit Eugénie plongée dans celte méditation pénible, el quand elle descendit appelée par la cloche qui annonçait le repas du malin, ses deux mères, frappées du changement de ses traits, de sa préoccupation, de ses distraelions, se fircol un signe d'intelligence. — Vous n'èies plus reconnaissable aujonrd Inii, Eugénie, lui dit sa mère en rcniraul ;iu salon: vous ne dites rien. — Il lue semble, ma nière, répondit-elle en souri. ml d'un air abattu, que je n'ai jamais beaucoup parlé. — Eugénie, je n'aime pas de telles répliques; nue mère doit toujours avoir raison. — Ecoule bien la mère, ma petite, dilniad.nnc liuérin à voix basse. — Eugénie, continua madame d'Ar- Deusf, que s'est-il passé enlre vous el monsieur le duc'.' Voici huit jours que nous ne le voyons plus; votre gaieté a fui, voire ligure est lellemeut changée, que je suis inquiète de voire sauté... M'écoutezvo'j>'? — Oui, madame. — Eh bien, qu'ot-il donc arrivé? — llien, niad.nne. — Rien'/ reprit madame d'Arnense avec ironie; j'en suis ravir! Eugénie, songe?, que si vous manquez ce mariage je vous ferai enlrer dans ce couvent que l'on vient d'établir... — J'y consens, madame, reprit Eugénie; et son accent annonçait qu'alors elle accepterait la solitude avec joie. Les deux nieres étonnées gardèrent le silence, et Eugénie attcndil avec anxiété le moment oij elle serait Seule et où elle pourrait répondre à Landon ; mais n'ayant de liberié que pendant ^ nuit, ce fui la imil qu'elle Lcrivit, sans craindre d'èlre sur()ri:>c, ci;|fe lc^re méditée pendant toute la journée :
Lettre de mademoiselle d'Ameuse au duc de Landon.
c J'ai stnii bien cruellement tonte mon infériorité devant la magnifique image que vous avez présculée à mes regards!... Certes, connue Jane, en voire absence, je pourrais briser les cordes d'une harpe, porter des vêlements de deuil. J'affronterais tout danger et je sonrirair, à la mort que m'enverrait votre main. Je ferais Umles ces choses Comme Jane. Uh ! j'cssayer-ii^ même de vous donner de pins puis^nu témoignages d'amour! .Nulle àme ne peut être plus dévouée que \a mienne : mais je sens que la pauvre Eugénie, ensevelie depuis 6:j UJi^^sauce dans un obscur village, n'aura jamais léclal, la beaulé, les lal.nis (ie miss Jane. Non, non. je ne saurais pas, avec une grâce aussi encluDieresse, vous exprimer mou amour; tout ce que je sais, cei>t que je vous aime. Oui, je vous aime plus que vous ne pouvez le croir»;, el vous allez connaître mon cceur. Ecoutez : il est impossible que Jane ail cesse de vous aimer, el... je vous sacrifie ma vie en vous répondant de sa fidélité. Jane vous aime toujours. Allez, courez Hit ses traces, et pour croire quelle se soil parjurée, attendez que sa trahison vous soit aussi bien prouvée que son amour. On a caioiiii.ié eu elle la veim L plus pure, j ignore comment ou a pu arriver à la uoiitir, je puis .oas irausiuçitrc la voix de ma con-
science, mais il est au-dessus de mon courage d'étmlier celle f:nie]\<) vérité ; je n'aurais pas la force d'en écouter les preuves.
€ Allez donc auprès de Jane, et... si vous obéissez à la lumière que je viens de faire briller devant vous, ne songez pas à moi : dès mon enfance (je l'avoue aujourd'hui), j'ai élé fa(.onné(?à la d(Uilenr , le ciel m'a sans donie réservé nue vie lout aiiière. Vous pourriez trouver dans celle résignation de la grandeur, du courage ; il n'y a, monsieur, que de l'amour, et ji" suis sans mérite.... N'y a-t-il pui» qnehpie douceur à s'iunnoler au bonheur de celui qu'on aime?
« (lounnent oser écrire ce que je voudrais vous dire enc<n'e? Sj vous retrouvez voire amie, vous devinez que je n'aurai plus rien à chercher dans ce inonde, et alors je vomirais... Cmnineut achever? l'uisciue jaiiiic Jane, elle aussi m'aimera, el, sœurs en iiinour, die me laissera vivre el mourir à l'ombre de son bonlieur et sous voire preieeiion. plus heureuse mille fuis que si j'avais vécu longlenqis saus vous conuailre.
« Horace, aujourd'hui je suis mailresse de moi, je puis rester votre amie el mourir ; niiiis si deniain j'avais le droit de reposer mou bras sur le vùire, je veux votre cœur tout entier, je le veux en despote; je serais jalouse du nom seul de Jane prononcé dans voire soiuiiicil... llélas ! y a-l-il an monde des créatures semlilahlus à Jane? ne seraitce pas une créalion à laqiu'lle vous auriez piêlé vos propres perfections? L'avez-vous bien vue? ne nous avail-elle pas fasciné? et ne vous a-l-elle trahi que parce qu'elle n'éiail pas aussi parfaite? llélas! elle a élé élevée par un clic sublime! un auge vous availofl'eri un ange. Eh bien, daignez êire pour Eugénie ce que sir Smiihson a été pour sa (ille ; vous me formerez à l'image de celte belle créature, j'étudierai avec ardeur ce qui vous plaira, et... vous m'aimerez au moins comme voire ouvrage !
« Enfin une espérance me reste au milieu de mes larmes : c'est que, si je n'ai pas élé trouvée digne de voire premier amour, vous serez, vous, le premier, le dernier amour d'Eugénie; et poiirrezvous ne pas être touche de ma tendresse cl ne pas finir par m'ainier?... Ne désirais-jc pas votre bi)nlienr aux dépens du mien? Uélas! être voire Eugénie!... êlre à vous, que je vois si gr.nid! Vos écrits me font trouver num âme petite : vous m'avez inspiré un respect que je suis heureuse de vousporler. liegardez-moi comme V(Ure création, ce litre me sera doux. Puis-je espérer?... Oh! mon cœur se brise!... Amie ou épouse, je serai glorieuse de mes sentimenls, ne voyant que petilesse à vous déguiser combien vous m'êtes cher. Laissez-moi donc vous prendre la main, vous regarder en face et vous (lire : — Ainj. êtes-vous cunlcnl de ma réponse? Eugénie niériie-l elle votre amitié?... 4e n'ai plus qu'une crainte, c'esi de trouver la vie trop courte ponr vous prouver mon amour!... Adieu, j'ose encore espérer. Euukme. »
An malin, la fidèle Rosalie porta secrèiemcnt celte leitre à Horace. Eugénie lesla d'abin'd plongi'R dai-.s les angoisses d'une morue allenie; ses regards avaient qneUi'.ie chose de fnouclie, elle se sentait comme suspendue enlre la vie el la nnnl. elle l'rissoiiuail au nn)indie bruit, cl. pâle, tremblante, elle fui obligée de laisser son ouvrage : incapable de rien faire, elle sortit de la maison et se mil à courir lidlemenl à travers le jardin, éprouvant le bi'soiu de déveiserdans une extrême agitation du corps la cruelle aciiviié de son àme.
La profonde préoccnpalinn d'Eugénie, l'absence de Landon, etla Irislesse qui. chez ions les deux, avait précédé celle conndence solennelle, donnaient depuis hnil jours les plus vives inquiétudes aux deux mères: dans le cercle étroit de leur vie, ces incidents élaienl des événements aussi importants que l'est nue déclaralicm de guerre pour un souverain. Aussi Rosalie avait déjà prévenu sa jeune mailresse que les conférences du soir roulaient enuereiuent sur les causes secrètes d'une silnalion si désesiiérée ; et madame d'Ameuse, trop acariâtre pour dissimuler longtemps, fil sentir à sa fille le poids d'une colère concentrée.
l'endant les huit jours que durèrent les chaprius des deux amants, les idées de madaiiie d'Arnense avaient complètement changé. En effet, du moment où elle apprit que son gendre éiait duc, duc de Landon, un Landon-Taxis , un jeune homme aussi «listingiié par son esprit que par ses manières, possédant nnefcnlune considérable, des terres, des châteaux, un ll'ùtel à Paris, cachani avec mystère un grade sans doute supérieur et de» décorations méritées, madame d Arneuse ne laida pas à s'tuithousiasmer de nouveau pour sou gendre : Landon devint son idole, elle se trouva (icre d'une telle alli:ince, et, au milieu d'une gloire si éclalanle, elle ne vit plus sa fille qinr comme nue tache au soleil. Eugénie ét.iit-elle digue d'un homme aussi distingué, d'un cavalier si accompli?... Lui enviant même sccrcleincnt son bonheur, elle ne se borna plus bieulôl :i s'immiscer dans l'amour de sa fille; re|irenanl cet air iullexihle qu'elle avaii Oépo>é le jour où elle avait vu Eugénie dans les bras de la mon, ma-
JANE LA PALE
dame d'Arneiise redevint d':uil»iit plus impiîrieii'e, qu'elle seniail ydii poiiv(]ir pri"; d(; lui é(li:ipprr cl (prclle vonlail prévenir la roln!lidii. Kii^'iiuii', :il)-orliéc par les pensées de son amour, laissa voir «nielle lie si'iii.iii plus le hras povaiii de sa mère; alors la marquise, îniieusc, aceord un à Laiidon la place qu'Eugéiiie devait orcupcr d.lu^ sou cirur, ne jela plus sur celle-ci que des regards d"iiidiguatioM el de colère.
Prnilaol que la jeune fdlc porcourail le jardin, sa mère et sa grand"niére avaient Commencé une longue conférence, jugeant qu'il'éiait ur;.'ent d'examiner la position respective des deux maisons et de poi 1er de prompts remèdes aux dangers que courait la gloire des (l'\rnl■u^e. La marquise avait eu soin d'aborrl de l'ernlir la porte du s;diin: celte iiorle, au sujet de laquelle on faisait d(! quotidiennes ohiiTvations a liosalie, ressemblait à celle du temple de Janus, mais avec cci|c dinérenee que fermée elle annonçait la guerre entre ranticliamlin; et le salon.
Sépaiées par une laide de jen, les deux dames se regardaient avec ratleniion de deux avares pesant de l'or: l'une tenait son ouvrage d'une niaiu, ses luneties de l'autre, et madame d'Arneuse feuillet.iit macliinalinu'iil un livre. — Enpénie, dit-elle à voix basse, aura f.iit quibpie sottise I... Puis elle remua verliealenient la lèle de droite à gain lus de gaucbe à droit;', et ce geste ne lui paraissant pas assez e\pre.>-sif, elle le coiunienla en soupirant et en levant les yi'ux au ciel, ce qui voul.iit dire : — Qlu'une mère est souvent à plaindre!... — Voilà buit jours qu'iV n'est venu!... répondit madame Guérin; qui. par ces paroles, mit le feu aux poudres. — Vous verrez, s'écria niailanie d'Arneuse, qu'lùigénie mampicia ce mariage!... et que le malheur nou< poursuivra en tout... en tout! répéta-l-elle en frappant sur la tabli; : voilà huit jouis que le duc n'est venu !... (]eile pente soite là ne lui convient pas, ou elle aura commis quelque faute... tUe est froide comme marbre, elle cbange à
vue d'œil, elle est laide! Kilo ne m'écoute pas. et croit avoir
plus d'expérience que nous. Ab! la méL-haiitc lillo ! elle me donne la
fièvre! Si elle n'est pas diicbesse de Landon, je mourrai de
chagrin !... Perdre la seule occasion qui puisse se pré.-enier de reparaître à 1,1 cour et dans le grand monde avec éclat el tout di'peiid
d'elle!... Ab! je ne lui retrouverai ma loi pas un prétendu comme c.lui-là !...
1-n enieiidaut celte pbilinpique, madame Guérin laissa tomber sur le lapis un mouchoir qu'elle marquait des initiales K. L.; I enirctien s'animait trop pour qu'elle ptlt tirer un seul point de plus. — Comme lu t'efirajes, ma chère amie ! Eugénie est triste, mais c'est tout simple; elle n'a plus ipie huit jours à être demoiselle : le jeune homme ne vient pas ! eh bien, ne fanl-il pas qu'il fasse ses apprêts'.'... — Une semaine sans venir !... répéla madame d'Arneuse, et Eugénie a les larmes aux jeux. — Hélas 1 répondit madame Cuérin, n'éiais-tu pas triste an>si, toi, la veille de ton mariage .' — Celait un pressentiment!... dit madame (l'Arneiise. — Ob ! oui, ma pauvre iill<»; ce jour-là esl bien la caii-e de tous nos malheurs! Ici les deux dames sonpircrenl simiilianéinent, et la (îlle répondit à sa mère : — Kffeis naiurels de votre ainbiiion ! vous m'auriez déihériléc si je ne m'étais pas soumise. — Allons, allons, ma fille, c'était écrit là haut! que veux-tu? le mal est fait.
— Oh ! oui I s'écria madame d'Arneuse, mais il ne s'agit pas de moi: tâcbous de qncsii'juncr Eugénie et d'apprendre la cause de celte rupture... Je veux que ce m iriage-là se fasse, et il se fera ! Maintenant Euginie ne dira pas un mot, ne se permettra pas un geste, un regard que je ne l'aie ordimnc. En conduisant ainsi l'affaire, elle réussira peut-èiic;... après... cela ne me regardera plus. Enlin, après de longs disctuirs el une nuiUiiudi- d'hypoihèses, mad.inie Uiiérin termina en disant : — J'cspere, ma chère amie, que tu ménageras celle petite; elle est gentille!... — Mais je pense, rcpril madame d'ArntU:e, qn'elli; n'a pas à se plaindre! f?i j'ai un reproche à nie f.iire, c'est de la traiter avec trop de douceur!...
Are moment la poric du salon s'ouvrit el Eugénie parut; elle marchait Imlemeiit, les yeux biiissés el le front altéré. Parvenue au milic II du salon sans rien apercevoir, elle se sentit saisie avec force par le bras, cl sa mère, la conduisant devant nue glace, lui dit d'un ton sévère : — Si M. le duc venait!... Voyez votre figure! vous avez encore vos papilloilcs, cl vous êtes à faire peur!... — Mais, maman... — Chut! lui dit madame Guérin, écoule la mère. — Eugéuie, lui dit madame d'ArneibC, (pi'avez-vous?... Elle ne répondit pas. (Ju'avez-vous, Eugénie.'... — Mais, maman, rien, je vous asturc ! — Comment, rien '.'... vous èies triste, el M. le duc reste buif joprs sans nous faire une seule vi>i!e... — Eli! madame, puis-je le foi-eer.'... — Je sais fort bien, in;ideinoiselle, que vous êtes ajsez gain lie pour l'éloigner; m:iis que s'e>t-il passé entre vous? je veux le savciir!... Eugénie garda encore le silence. — Ehhieiil ajpiila m:idanie d'Arneuse eii lanyant à sa (ille un regard leriible. répondrez vous à votre inère.'... A ce mumenl Eugénie ne trembla plus ccinine jadis, el, soit ([w déjà son courage s'accnlt avec les ciconslaiices, soit qu'elle sp jfjnitl plus furie à la veille d'avoir un protecteur, elle reg.vula ha riièie en face et lui répondit doucement : — Ah! ma mèie, pourquoi vous plaire à me tourinenler '.'...
Madame d'Arneuse se tourna vers sa rdle. el, les lèvres presque blanches de colère, lui dit d'un son de voix dont elle cbereba vainemenl à di'giiiser le trouble : — l.i; joug île voire mère vous est donc bien pesant pour lui parler ainsi? vous croyez-vous déjà mariée? 11 faut mon consenteinenl, m idenioiselle. Ah ! je vous ai trop gà'.ée, et voilà la récompense de mes soins : aucune confiauee en moi, des plaintes, des reproches! Est-ce donc pour nous punir que le ciel nous donne des enfants?... Si jamais vous en avez, Eu;.:éiiie, je ne souhaite pas qu'ils vous ressenililent... vous seriez trop malheureuse!... Eugénie pleurait à chaudes larmes; mais, sans hrc alienlion à ces marque* de sensibilité, sa mère ajouta : — Uelirez-vous, mademoiselle, on ira vous chercher à llieure du dner. Eugénie i-e leva, franchit avec rapidiic les e'-caliers, les app;iricinenls, afin de ne pas rendre les doiiiesti(pies témoins de sa douleur, et, arrivât» dans sa chambre, elle put au moins y pleurer en liberlé. Pendant le dîner, madame Guérin intercéda vaincMient en faveur d Eugénie, le dîner se passa sans que madame d'Arneuse eût l'air de s:ivoir ipi'il y eût à sa table une jeune fille triste et soiillranlc qui était sa propre iille. Rosalie haussa plus d'une fois les épaiih-s à l'iiisu des conviies, et la tristesse de mademoiselle fut le sujet d'uni! Iungue discussion entre elle et Marianne : tout ce qui agitait le salon avait lOiijiuirs un conire-eoup dans l'aniiebambre. 11 fw est ainsi partout, el I on ne saurait l'empêcher; un ni;iîire aurait beau ne rien dire, ses laquais seraient muets afin de l'iiiiilcr.
La pauvre Eugénie, confinée dans sa chambre, se trouvait heureuse de pouvoir penser à Horace sans êire interrompue, lorsque niad;)n)e Guérin vint la trouver : — M.i chère eiifanl, lu as fâché ta mère, et il ne faut pas bouder aussi les uns conire les aiiires, cela me fait mal, vois-tu... Allons, viens, descends, prends la jolie petite mine, ne sols plus sérieuse : tu entreras et tu commenceras par demander pardon à ta mère. — Et de quoi ? dit Eugénie. — Je n'en sais rien, répondit la grand'mère, m;iis demande-lui toujours ji:irdon, embrasse-la bien (jenliment, faites la paix cl ne la troublons plus, 'la mère en sait plus que toi, mon enfiint, el tu dois l'écouter; tâche de ne pas la contrarier; elle est la mère, ne veut que ton bien, ne peut que te donner de bons avis... Viens.
Eugénie se laissa ramener au salon, el vint s'offrir à sa mère avec l'air candide d'un enfant ; elle implora timidement son pardon eu lialbnliant les mots de reconnaiss;uice, de devoir, respect, etc. Madame d'Arneuse tendit gravement la joue à sa fille, el lui dil avec un geste diainaliqne : — Me diiez-vous maintenanl pourquoi M. Landon... — Maman, répondit Eugénie en rinteirompani, il m'est impossible devons répondre... — Allons! s'écria la grand'mère, tu vois bien qu'elle ne sait seulement pas ce que lu veux lui dire... elle soiif.re de l'absence de M Landon el n'eu devine pas les motifs : n'est-ce jias, mon cufaiil?... Eugénie garda le silence el on en resta là .Mais celle paix ne fui qu'une courle trêve; au bout d'une demi-heure, ces mots: — EuL;éiiie, allez vous babiller, prononcés comme un arrèl par luadame d'Arneuse, renvoyèrent de nouveau la jeune fille dans sa chambre.
A peine Ro-alie commençait-elle la toilette de sa jeune maîiresse, que Marianne annonça au salon .M. le duc de Landon. Eu entendant ce nom el en voyant paraîlre son gendre chéri, madame d'Ariunse sut facilenienl prendre un air gracieux et enjoué. — Eli ! bonjour, mon ami, voilà un siècle que nous ne vous avons vu... Elle se leva, et, tendant la main à lloraee, elle s'approcha de f.içoii que le duc se trouva forcé de l'embrasser. — Que vous esl-il donc ariivé? j'ai été vraiment dans l'inquiétude. — El moi aussi, dit madame Guérin avec une sensibilité vraie. Horace ne pouvait (pie saluer de. la lèle. En s'asseyant il baisa la main de madame Guérin. — Daignez m'excuscr, mesdames, dit-il, j'ai élé indisposé, accablé d'affaires, de soins... — Indisposé!... s'écrièrent à la fois les deux dames; seriez-vous encore m;ilade? vous êtes changé! voulez-vous prendre quelque chose? parlez... Quavez-vous eu.' mon Dieu! — Oh ! rien, répliqua Landon... Cependant sou front s'assombrit lorsqu'il prononça ces derniers mots.
Madame d'Arneuse avait trop de finesse dans l'esprit pour ne pas voir, à Pair et aux manières d'Horace, qu'il n'avait point varié dans son projet de mariage et qu'il n'avait nulle envie de retirer sa demande. Celte percepiicm lui ayant rendu toute sa gaieté, elle dépl«)ya vis-à-vis de son gendre loutes les ressources de son adresse, toutes les ruses de sa coquetterie, essayant, comme une fée, de décrire autour de lui un cercle magique d'où il n'aurait ni le pouvoir ni l'envie de s'échapper.
— Mais je ne vois pas mademoiselle Eugénie ! s'écria Landon aiissiiôi qu'il put se soustraire aux ob.-essions de la marquise. — Eugénie! répondit-elle en jouant la surprise, elle est dans sa chambre; elle s'habille, celle chère enfant. Si vous saviez comme elle est aimable! C'est an moment d'cire séparée de son enfant, de perdre son nniipie bien, dit-elle en cherchant à pénélrer les intentions de son ' rendre, c'est alors que l'on sent à quel point on y tient : tous ces jonrs-ci Eugénie a élé vraiment éloiinanle; elle est d'une douceur, u'une scubibihté... Méchant, de nous enlever notre joie! — Vous
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l'eiileverl... madame! s'écria Ilorace avec ime impnidcnle vivacité; j'espère que nous ferons une même famille.
— Bien, pensait madame d'.Vrnense, je serai maîtresse chez mon Rendre; j'aurai mus gens, mon hùlcl. mes voilures, ma terre, cie. Allons, dit-elle, pénétrée delà pins vive joie, venez, qne je vons embrasse, mon pauvre ami! j'avais besoin d'un (ils tel ([ne vons!... Ah! vous m'êtes bien cher!...
Madame Cucrin lui leudil la main, serra la sienne en s'éeilanl : — Mon cœur m'avait bien dit que j'aurais un peiii-lils...
Horace fut tout étonné de rester froid à ce nianépe el de ne trouver rien à répondre à ces expressions patliéliques. Involonlaircnicnl il avait comparé celle scène à celle où sir Smilhson lui offiil sa tille; ce souvenir le rendit morue el distrait.
— Souffrez-vous.' lui dit aussiiôl madame d'Arneuse, dont la sollicitude ue eoucevail que la douleur physique.
A ce moment Eu^-éiue entra, elle salua Landon du plus doux sourire, et, sans inlerrompre la partie d'échecs que sa niere avait commencée avec Uorace, elle s'assit auprès de madame Guériii, de manière à pouvoir, dans l'ombre où elle se trouvait, coiilemplcr son bieu-aimé; religieusement elle examiua son visage, ses cheveux, ses yeux, interrogeant son front, épiant ses pensées, et quand elle rencontra ses reg.ud>, elle sentit son cœur s'épano\iir eoinine une plante au soleil du malin. Klle voyait en lui non-seuli'mciit l'homme qui s'ciait renconiré pour recueillir son cœur, mais un èire augUNtc paré de ce charme que nous trouvons aux illustres infortunes, une îme dont toute la richesse lui était connue.
Un premier regard, recueilli avec reconnaissance, ue sembla-l-il
5 as lui dire : — Di^ormais lu seras pour moi ce qu'aurait dû êlre aue!... Tout ne lui souriait-il pas dans l'univers/... La cloche qui sonna pour annoncer le diuer tira Eugénie de sa douce rêverie, et la jeune fiUe se plaignit en elle-même de la rapidité des heures. Au dîner, l'on convint de signer le contrat dans quatre jours, et de conduire aussiiôl .iprès les deux amants à l'autel. En écoutant ces conventions, Eugénie tressaillit et resta stupéfaite de trouver de la douleur au milieu de sa joie.
Apres le repas, la fraîcheur du soir invita à la promenade; madame d'Arneuse ét;iit trop politique pour ne pas laisser sa fille causer librement avec Landon : elle ne les suivit doue que lU- loin. Lorsqu'ils arrivèrent près du bosquet, Iloiace, montrant alternativenienl à Eugénie et son étoile chérie et l'aslre des nuils, lui dit : — Vous comprenez aujourd'hui les paroles vagues que je piononiai quand nos cœurs s'eniendirenl ici pour la première fois. — Aussi vous répéterai-je, Horace, en vous montrr.iit cet astre, que Jane est pure comme lui. — Chère Eugénie, dit-il avec une profonde émotion, votre innocence vous empêche de concevoir le mal — Ah ! je me tairai volontiers, reprit-elle en retenant ses larmes. Eh bien, vous consentez donc à faire le bonheur d'Eugénie?... Elle le regarda avec une simplicité touchante: et Landon, savourant le charme de cet aveu, se coutcula de baisser la lêie par un mouvcuient plein de grâce; el Eugénie dit encore : — Oh ! mon cher, oui, bien cher Horace! je ne comprends point ces conditions dont les hommes ont imaginé d'entourer l'union céleste de deux cœurs qui s'aiment. Nous sonnnes seuls. Une de vos paroles, un regard de vos yeux, me seront plus sacrés que toutes les pompes imaginables : juroz-moi de me proléger toujours, de vous laisser aimer par moi, de ne jamais repousser loin de vous une créature qui ne peut vivre qu'à vos côtés. Je ne vous demande pas de me promettre un éternel amour, c"e>i folie : tant de circonstances... Elle s'arréla, des pleurs inondèrent son viiiige, el elle s'écria : — Il y a dans mon àme une frayeur que je ue puis expliquer, je ne sais si elle vient de la force de mes sentiments, ou s'il faut l'altribuer à cette scène... mais je tremble comme devant le malheur, et vous êtes là... vous!...
Ils avaient, sans s'en apercevoir, quitléle bosquet, le jardin, et au milieu des champs gravi une émincnce assez élevée d'où Ion découvrait tome la campagne; la lueur de la lune était plus douce. Ils se sentaient emportés par une de ces extases connue? des seuls amants. Le calme de la nature avait quelque chose de solennel et semblait l'interprète de leurs cœurs dans les moments de silence. Il y avait auprès d'eux une pierre couverte de mousse qui, s'élevant comme un monument, leur parut un aulel digne de la simplicité de leurs «?nnenls. — Eugénie, dit Uorace en s'emparant de ses mains qu'il serra avec effusion, Eugénie, Jane est, je le vois, un fantùine qui vous pou^^uivra sans ce^se : écoulez-moi donc hii'U. Je liens encore à elle par le souvenir de mes premières douleurs; mais les joies pures que vous m'avez données m'atlachent à vous pour la vie. — Je vous crois el je suis en ce moineni la plus heureuse des femmes.
Elle appuya sa tête sur l'épaule d'Horace, qui la bai-a au front avec la tendresse d'un amant. — Maintenant j'c\i-te. dit-elle, mainlenanl j'ouvre les yeux à une nouvede vie, et celle heure sera éicruellement présente à ma pensée; elle sera le c/irtr»i« devant lequel fuiront me= craintes. Souvcuez-vous-en toujours auïsi .. alors elle me sera doublement chère.
Ils revinrent à pas lents et en silence. Arrivés à vingt pas de la porte, Horace, ému comme Eugénie par les diverses sensations qu il
avait éprouvées, et regardant celle jeune fiHe comme son seul espoir (il était sans parents, sans famille), la prit dans ses bras, la serra avec force, el, l'embrassant, lui dit ; — Oh I oui, Eugénie, ne crains rien. A ce moment parut madame d'Arneuse, qui, s'avançant d'un p.i? grave et dans une attitude comiquement imposante; s'écria : — Mei enfants, vous n'êtes pas sages... Elle crul remplir à merveille soii rôle de mère, et celle phrase, sou accent, déiruisirent soudain \o charme auquel Eugénie cl Horace élaienl soumis. Au milieu d'un divin concert une crécelle avait crié. — Vous avez raison, madame, répondit gravement Uorace, douloureusement affecté de voir qu'il vivrait avec un êlre dont il ne serait jamais compris. Pendant le temps qui s'écoula entre celle soirée et le jour du mariage, Eugénie eut bien encore à supporter de petites conlrariélés : elle aurait maiii' tes fois déliré aller se promener le soir avec Horace; mais madame d'Arneuse lui interdisait formellement de passer le seuil de la maison, car il était contre les convenances de laisser voir le bout du pied d'une jeune (ille promise ; elle eut bien des moments d'orage, ils furent pour elle semblables au bruil de la pluie pour celui qui repose sons un toit hospitalier; un regard, une parole d'Horace, guérissaient les blessures faites par sa mère. Une miit elle rêva même que Jane reparaissait et brûlait le palais habité par elle; mais elle secoua toute superstition en se voyant si près de saisir le bonheur.
Le jour du contrat, Horace arriva de bonne heure, et, trouvant toute la famille réunie au salon, il jota en riant une lettre à madame d'Arneuse et lui dit : — Si vous aimez les dignités, ma mère, el je vous soupçonne de cette faiblesse, vous aurez un gendre général, grand'croix de la Légion, commandeur de Saint-Louis, etc. — Un commandeur! s'écria la marquise (à ce mot, l'ombre de l'ancien régime apparut à ses yeux), un commandeur! Elle voyait déjà des talons rouges. La cause de l'avancement extraordinaire de Laudon était irès-simple : il avait pour cousin le duc de P... Ce vieux sei-| gneur, en rentrant en France avec le roi, n'oublia pas Horace; ei[ comme, au retour de nos princes légitimes, ou venait de réunir les, deux nciblesses, les deux années sous la même enseigne el par les mêmes faveurs, le duc de P... avait représenté qu'on pouvait, sans craindre d'exciter l'étoiniemenl, combler d'honneurs un militaire aussi distingué que Landon. Son départ de l'Espagne, quand il revint à Paris attiré par la trahison de Jane, fut présenté sous un nouveau jour, et le fit regarder comme un de ceux qui élaienl restés fidèles au fond du cœur Léclal de son nom, le désir qu'avait le duc de P... de rendre sa famiUe puissante, tout contribuait à meure Landon dans une situation politique très-brillante; son cousin l'avait peiul comme un des fidèles soutiens du trône. Aussi le vieillard, charmé de la gloire militaire d'Horace, finissait-il sa longue épitre en donnant à son cousin l'espoir de s'asseoir bientôt auprès de lui sur les bancs de la chambre héréditaire. Eugénie, peu touchée de ces nouvelles, sentit mieux que jamais combien son caractère était différent de celui de sa mère ; elle ne partagea ni la joie ridicide de celle-ci ni l'enthousiasme puéril de madame Guérin.
Ce jour était alors un jour de triomphe pour tout le monde; Rosalie chaulait victoire. — Les contrats signés! s'écria-l-elle, après sept mois de marches et de contre-marches; est-ce là conduire une intrigue?—Allons, mademoiselle, répondit le maréchal, vous serez maintenant mon chef de lile. — Je le sais bien, dit-elle en riant; aussi mes talents sont-ils récompensés! M. le duc nous dole de huit cents livres de rentes. — Et je serai cuisinière d'une duchesse! s'écria Marianne. La joie régnait parlout.
Le 12 octobre 1814 fut le jour désigné pour le mariage. En allendaiil, on forma la maison de madame la duchesse de Landon-Taxis. ÎSikel resla le valet favori et Rosalie première femme de chambre ; Marianne eut une pension, et le reste de la maison fut choisi par Eugénie, qui voulut allachcr à sa persoime des gens dont elle avait déjà soul.igé la misère. Eugénie et Horace désiraienl tous deux faire un voyage à la terre qu'ils possédaient en Bourgogne; au mois de novembre seulement ils conscnlaieiit à venir habiter leur hôtel à Paris. Landon abandonna à sa belle-mère le petit hôtel Landon ; car madame d'Arneuse, dévorée du désir de reparaître dans le monde, avait refusé, au grand contentement des époux, de les suivre à Lussy. Elle fil observer que sa présence était nécessaire à Paris, où elle aurait à diriger la restauration de l'hôtel Landon et à le meubler an goût d'Eugénie, qu'elle consulterait pour la moindre lenlure, les couleurs, les bol'!, les dorures, les étoffes, les ineubles. etc. Ces soins, ces détails ^annonçaient la plus grande opulence, el Eugénie croyait rêver; elle demandait naïvement à Horace s'il ne se ruinait pas. Landon lui apprit que le vieux Guérard avait si bien administré ses revenus, que sa fortune était doublée, et ce vieil ami lui avait annoncé, en outre, qu'il tenait en réserve une somme de cinq cent mille francs pour les frais du mariage de son cher élève.
Au milieu de celte joie, madame d'Arneuse éiirouva un chagrin violent : Landon n'offrait pas une épijigle à Eugénie. Celle aimable enfant l'avait exigé d'avance el en secret d'Horace ; mais aux yeux de madame d'Arneuse un mariage sans corbeille ne devait pas être heureux. Aussi, quand, après bien des questiont faites avec sa finesse ordinaire, elle apprit que cet ornement principal d'un mariagQ
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romiiie il [mit inaïuiiicniil iibsD'iiini'iil, illo dil en conliJiiice à madame Giicriii : — Use dénient nii peu, noire jeune humme; je ne l'i'urais pas cru avare. Mais le lendemain les superbes présenls apporlcs par Landon aux deux dames lui valurent les compliments les [lins affeLiueux; et le soirmadame d'Arneuse dit à sa mère avec un air (1(' conviction : — Ne vous ai-je pas toujours répété qu'il était irnpos-iblede refuser à M. I.andon une ntagnilicente biiii eiilendiie? Aux moindres détails de sa conduite on reconnaît un bomme (|iii a de la grandeur. La veille du mariage arriva, et Eugénie fut tout étonnée de l'inlérêt (]ue sa loilette et sa ligure inspirèrent à ses deux mères. — Eh ! ma pauvre enfant, lui dit madame Guérin en l'embrassant, j'aperçois à la joue une petite tache rouge. Viens, viens. Kt la grand'mère lui donna une eau souveraine pour l'aire disparaitie 1 edél'aul. A tout instant ses deux mères la regardaient avci- une inipiiélude mêlée d'inlérêl. Parfois madame Gnéiin prenait les mains il Eugénie, cl les serrant avec len(l^es^(■, disail : — l'auvri> petite ! Madame d'ArneusC la contemplait au.si en souriant et séeriait : — iVonenfanl, c'est pourtant demain! llosalie. I.aiigiicdocienne qu'elle ciaii, souriait en entendant ces discours. Getle tendresse du moment, ex|iriiiiée par mille rélicences, semblait voiler un nivslère, et Eugénie clait trop heureuse pour cbereber à le deviner, llosalie cl Nikel en étaient déjà ù tu et à lui; Marianne prétendait même les avoir vus s'embrasser; mais pure jalousie de femme! M. Landon ayant envoyé ses gens à Lussy et vendu sa maison de Chambly à son ancien pro- [iriélaire, coucha, la veille de sou mariage, chez madame d'Arneuse. Alors tous les personnages de ce drame dormirent sous le même toit : dormirent !... veillèrent, (letie conduite n'était pas Irès-orlbodoxe, mais l'aspect de la couronne ducale avait dissipé tous les scrupules de madame d'Arneuse.
A la pointe de jour Eugénie ouvrit sa fenêtre ; elle ajicrcut à l'boriton de gros images noirs qui annonçaient un orage : — (,iuel malheur, se (lit-elle, que le temps ne soit pas beau pour notre voyage .'...
A ce moment elle vit entrer sa mère, qui, s'asseyant aujifès d'elle, lui dil : — Ma fdie, M. le due de Landon a voulu partir après la bénédiction nuptiale pour sa terre de Lussy, sans êlre acc(inip;!gné do votre mère: j'ai cédé... (ce mot parut irès-difiicile à prononcera madame d'Arneuse); c'est vous dire, Eugénie, que votre siluation et la mienne sont tout à coup changées : si votre mère a fait plier sa volonté devant les désirs de voire mari, vous devez vous sonmcllrc, vous, à ses moindres caprices. Cette conduite m'a déplu : il vous emmené loin de nous au moment où des soins affectueux sonl plus que jamais nécessaires ; alors je suis forcée de vous donner ce malin les avis qu'une mère doit à sa lille...
Là, madame d'Arneuse lit une pause, et Eugénie, pour la première (ois, élail tentée de sourire à l'aspect du masque de giaviié myslérieuse qui couvrait le visage de sa mèie. — Eugénie, repi itelle, riionncur d'une femme est son bien le plus précieux... Madame d'Arneuse s'arrèla encore, et, jugeant qu'il fallait débuicr par des généralilés, elle poursuivit ainsi : — L'honneur ce|)eni!aiil sera maiiilLiiant d'obéir à ton mari en loiit. Nous soimnes les plu; fiibles, mon enf.inl, et c'est par la ruse que nous obtenons quelipie pouvoir en ménage. — Oh ! maman, je n'aurai jamais besoin de ru-.e, je laimelai! voilà toute ma science : faire sa volonté sera mon plus grand bonheur. — Bien, ma lille, ccsmit là les i)iincipes que je vous ai incul()ués; mais écoute : il n'y a pas de feimne qui ne veuille êlre la maîtresse... tu peux penser aulrenienl en ce n;oment, mais ta mère a deux fois ton âge et connaît la vie ! or je t'engage à bien suivre mes conseils, à n'en prendre jamais que de moi, et surtout à toujours me dire ce qui se passera entre ion mari et loi, même dès le comnienccment de ton mariage ; alors nous prendrons des mesures, Eugénie, pour que tu puisses êlre tout à fait heureuse. Ah ! ma chère rnlani, il y a deux grands syslèmc;, à suivre pour s'emparer du cœur des hommes : moi, j'ai débmé par les larmes, les ailaqties de nerfs, les vapeurs, et j'ai recoimu qu'il était infiniment plus aisé de leur imposer notre empire en saisissant le pouvoir avec audace et en *eur disant en l'ace qu'ils ne nous valent pas. A force de leur répéter û inême chose, ils finissent par nous croire, de guerre lasse... Tu sens que je ne te parlerai pas du parti de la douceur : se soumeilre est la plus gr.inde sottise que puisse faire une femme. A chaque instant Eugénie témoignait son désir de répondre, mais aussitôt madame d'Arneuse lu'. imposait silence et continuait • — Ce n'est pas là tout, j'ai une foule de choses à te dire... Ici elle fut heureusement interrompue par l'arrivée de Landon.
En écoutant ce discours, Eugénie rendit grâce à Ilorace d'avoir exigé un mois de solitude à Lusi-y, et son àme pure applaudit par insimcta la délicatesse de celte conduite. Bientôt neuf heures sonnèrent. Accompagnés de madame d'Arneuse, de madame Cuérin, de Rosalie et de Nikel, ils se reudireul à la mairie de Chamblv et à
l'église; puis à dix heures le poslillon lit entendre son fouet. Une calèche de voyage attendait les deux couples. Puis vinrent les adieux de madame la marquise d'Arneuse à sa lille et à son gendre : ce fut une scène pathétique et jouée avec assez de naturel. Elle commença car serrer Eugénie dans ses bras et sut trouver quelques larmes qui brent un très-bon effet; |)uis elle la regarda de temps à autre d'un œil morne, elle lui tendait la main et pressait la sienne avec un tendre sourire. — Pauvre petite "... Enfin, quand Eugénie se leva, madame d'Arneuse la retint d ns ses bras sans vouloir la rendre à Landon. Alors Eugénie, étonnée de ce luxe de tendresse, s'accusa d'avoir mal jugé le cœur de sa mère. Pour madame Guérin, elle était sincèrement al'Iligée et ne pouvait pardonner à son petit-lils l'idée bizarre d'emmener ainsi Eugénie : aussi, lorsque madame la duchesse de Landon fut partie, que les deux mères rentrèrent dans le salon désert, madame Guérin, regardant sa fille, s'écria : — Certes, tel n'était pas l'usage avant la révolution! — Le jour qu'il nous a parlé des mœurs et du monde, je me doutais de tout ceci.— Pourvu qu'il ne lui ariive rien! — Quelle originalité de nous laisser seules cl sans société! — Pauvre petite, que va-t-elle devenir? Telle fut la litanie de madame Guérin. Celle de madame d'Arneuse élail bien différente : — Je vais donc quitter Chambly ! — Nous allons habiter Paris et un bel hôtel ! — Je vais être occupée à monter la maison de ma lille ! — Kecevoir des visites de toute ma famille et des parents de mon gendre! — Enfin voilà Eugénie duchesse! — Ah ! c'est un beau mariage! — Nous n'en pouvions pas faire un moindre! — Eugénie a un long voyage à faire. — P;iuvre pelile, que va-t-elle devenir sans moi?...
Là les deux dames se trouvèrent à l'miisson et continuèrent sur ce ton pendant une partie do la journée, tout en s'occupant des préparatifs de leur départ. Bientôt elles se rendirent à Paris et s'installèrent avec joie au petit hôtel Landon. Là elles reçurent la cour et la ville, et ce fut bien autre chose : pour la marquise, les plaisirs, les réceptions, les altitudes de reine, la toilette, tout reviniavec plus de fureur qu'au premier âge. A l'incoiistanee et aux caprices près, Marianne prétendil que madame n'avait pas eu un moment d'humeur. Elle rajeunit, et il n'est pas besoin de faire observer qu'elle partageait les senlimenls et les opinions de la baule aristocratie : — Les d'Arneuse!... Ah! les d'Arneuse !... prrr, les d'Arneuse !...
Enfin, pour bien connaître madame la marquise, laissons de côté son équipage aux armes des d'Arneuse, ne faisons pas mention du chasseur, des laquais en livrée rouge et or, et entrons dans le salon du petit hôlcl Landun; voyons-le, non pas décote avec cette simplicité noble qui indiqne la grandeur sans faste, l'opulence sans la petitesse du parvenu, mais orné de lapis précieux, de meubles dorés, de draperies rouges, en un mut le salon d'un agent de change milliomiaire ou d'un prince de nouvelle création. Madame d'Arneuse est entourée de ses parenls, qui depuis peu daignent la reconnaître et la voir. Ella est mise, non plus avec cette mesquinerie dont elle rougissait à Chambly, mais avec un luxe ridicule. Elle porte une robe de velours bleu de ciel ; les dentelles, les fleurs, tout est prodigué. — Madame, lui dil-oii, vous avez conelu pour mademoiselle d'Arneuse un très-beau mariage... — Oui, madame ; .M. le duc de [«mdon était nu parti fort avantageux, j'en suis satisfaite... L'air dont elle accompagne ses paroles veut dire : — Maintenant que la noblesse reprend ses droits, une d'Arneuse aurait pu trouver tnieux!... Sur sa ligure^ mobile comme celle de Céliiiiène, mille senliint;nts divers se succèdent : elle sourit à l'un, reçoit froidement l'autre, écorcbe ceh:i-là par un mot, caresse celui-ci, change \iiigt l'ois d'expression et de caractère : elU est sérieuse, grave, et loiit à coup vive, enjouée; elle politique •t parle modes; détruit la Cliarle et sape une lépulalion; prend un air imposant, et ne relient pas une idée triviale, reste de son éduciliun pieinièie. Elle est spiriluelle, fine, occupe tout son salon d'ellemême, règne, coutenie une foule d'esprits superficiels, et à peine se irouve-t-il un seul cœur qui la juge! Celui ci la croit franche, celuilà la trouve dissimulée. Les années n'ont rien enlevé à la vivacité de ses sensations, à la pétulance de ses m.inières. C'est la corde qui dans le feu pétille, s'élance, se tourne, se retourne; à l'htimidiié, s'assouplit, se pli(;, s'allonge, s'amollit, el qu'un souflle d'été détendra tout à coup. Enfin, à l'examiner froidement, on devine, dans le mouvement excentrique qui l'agite, le besoin qu'elle éprouve de se fuir elle-même.
Madame Guérin. simplement mise, est reléguée dans un coin : heureuse quand elle trouve un notaire, un avoué (les affaires exigent quelquefois leur présence), ou l'un de ces jeunes gens qui ne connaissent pas encore le monde; alors elle s'empare avec adresse de ces humbles comparses et réussit quebiuelois à faire sa pariie. Le soir, quand le salon est vide, madame d'Arneuse enlrevoit sa mère : — Eh bien ! maman, avez-vons fait votre bosion? — Oui; M. Giraud... — Oli! quel nom allez- vous chercher là? mais est-ce que je reçois de ces gens-là , moi?... — Mais il est notaire... — Eh ! qu'estce qu'un notaire, madame?... Quand Eugénie sera de retour, il faudra balayer mon salou, et que mon gendre n'y trouve que des gens comme il faut... A ces mots elle salue sa mère, et madame Guérin se dil : — Toujours la même... Elle gémit, mais elle l'aime : c'est sa fille, la seule qu'elle ail eue; c'est l'arbre auquel elle s'attache, son
JANE LA PALE
acile, le seul cire an momie qui s'imcitisse ou doive s'iiUéresstT à elle. Au niiiiiient oùEngéuie imuiia (l:uis la (-aUH'lu><)ui l'enirafiia vers la Biinruogue, elle euira ilaus nu nouveau uioude. Voyager avec i ilni qu'où aiuie, voyager rapidenieul. se siuiir euiporlée avec lui par nu luème lliouvenii'hl, et, ennune dans un unagc. voir les pays lailiers, l'aurore se lever, le soli il se eum lier eliaqiie lois sur des siles nouveaux, el avoir pour poinl de vue un horizon iuiiuense, pouvoir, à l'aspecl d'nu cliaruiaul paysage, d'une cole vineuse où mille voiv tliauleut la vendante, pressir une main chérie, el, sans dire nu liiol. lairc lonl enlendre parmi regard, telle est la peinture iinparfaile du bonheur d Knpénie. Elle fjodtait pour la première fois iind voliiplc puie et sans nulange; la voix de sa incre ne releiilissail que par souvenir à son oreille; elle se sentait coniine di'liviée d'un fardeau, elle éiali heureuse euliul Et quand sa pensée el ses yi'iix étaient disii-ùis pour nu ninmcnl de sou propre lioiiheiir, elle voyait Kikel et Rosalie heureux et sans nul souci. Snuveni, Kiiseiiio versa des larmes de joie sur le sein d'Iloraee, qui goillail pour la première fois le bonheur d èlre aime plus qu'il u'aimail lui-inénie. Il avait presque oublié Jane, el Kiigéuie vil errer sur ses lèvres un rire franc el dégagé de mélancolie. Loin de Ions les yeux, ils se livrèrent à leur amour avec louie la fougue des preinieis désirs. IS'e\isli-l-il doiic pas de graudes el de nobles àmcs que le bonheur ne coiuluii pas à la saliéle'/
Eugénie eût désiré vivre tonj<iurs loin de Paris auprès de son bien-aiiné. Celte solitude était pour elle un monde : une fleur qu'elle avail vue s'épanouir la veille el qu'elle avait fait admirer à Horace devenait un souvenir [lonr le lendeniaiu ; elle s'enlourail ainsi des nioniimeuts de son amour. Mais co déserl qu'elle avait peuplé de riaulrs images, il fallut bientôt le qiiiller. Ixs lettres de sa mère se succédèrent si pressantes, qu'Eugénie, après quatre mois, fut obligée de rclonrner à Paris. Elle y revint avec douleur, el quand sa voilure roula entre ces rangées de maisons si tristes, elle eut un pressenlimrnl de malheur qui se dissipa promplcmenl à la voix d Horace. Eugénie surprit agréablement sa mère en lui annonçant une grossesse. Madame d'Aineuse accueillit sa fille avec tant de joie cl de iciidiesse. quelle ne remarqua pas d'abord le changement prodigieux opéré par Landon dans lesprit el dans les manières d'Eugénie. En revoyant après quatre mois une fille dont la situation dans le monde, la beauté, la richesse, étaient pour elle des titres de gloire qui flaltait-nt si fortement son amour-propre, madame d'Aritense lui prodigua des soins presq'ie maternels. Elle fil observer à Eugénie avec quel scrupule elle avait suivi son loût el ses désirs pour ranienlilemeul de son liôlel, elle l'initia aux mystères de la société an 'Cin de laquelle elle vivait, lui raconta ses plaisir , sa vie, espérant bien partager avec sa lille les joies de la frivulilé, les pâles illusions du monde. Alors, durant ce premier mois, niailaii;e d'Arneuse, enivrée, ne vit pas loul de suite qu'Eni;énic d'AriK'u-e était deveuiie madame la duchesse de Landon. (^e n'était plus une jeune fille craintive el lacitunic : elle s'exprimait avec grâce, ('Ile avail acquis des manières nobles et atliayautes; Landon. enfin, dans le désir de la soustraire à l'anlorilé m.itcrnelle, lui avait insjiiré la conscience de sa propre valeur el de sa propre fores. Loin de |iartager l'cnlhonsiasme de sa mère à l'asperl de son liou 1 el de ses geus, elle examina loiii froidruient cl parconrni ses apparienienis sans donner aucune marque d'étonncmenl. Elle administra sa maison avec une facilité, une prestesse, une habitude qn'rlle pu-séilaii nainrellenicnt. Elle |iarul au cercle de sa mère comme son devoir I y obligeait, mais s:iiis le fréquenter babituellemenl, el eut soin de s'y tenir comme une étrangère, laissant sa mère maîtresse dans son salon pour l'être elle-même dans le sien. Bientôt ce changement tol.il, celte indépendance, cette séparation dans les imérêis, étonnèrent madame d'.\rncuse; el à la fin de l'hiver elle fut surpiise de \o\t sa fille rester an coin du feu avec sou mari au lieu de la suivre chez la Calalani et au b.il.
Alors, en moiitaiil en voiture avec madame Guérin, elle lui dit :
— Je ne sais pas. mais je trouve Eugénie prodigieusement changée.
— En mieux'/ répliqua la grand'inere. — Noi'i, répondit mad.ime d'Arneuse ; elle a oublié que je suis sa niere el n'a jibis pour moi l«;5 mêmes attentions! Demoiselle, elle était pins ainiabic... f'on devoir ne riib'.igeail-il pas à me suivre? Elle est d'une réserve r dicule! Ah! je me souviendrai longtemps du silence impcrtuibable qn'HIe a opposé à toutes mes questions, quand, à son arrivée, je lui d.'maudais de me dire loul ce qui s'était passé entre elle el son niafi. Là elle m'a blessée au cieur. — Eugénie est chaste ! dit niadartie Guérin avec émotion. — Je suis sa' mère, répondit mail. une d'AtrCDse en prenant un air de dignité. — Quand une fille est mariée, ma (lierc, il uc faut jamais laccuser, car un mari... — Ne doit j in.MS l'-mporlcr sur une nicre! ré|iliqiia madame d Ariicuse. Maliaioi' Giiérin se tut en voyant régner sur la lifiuie de sa fille une expression de sévérité red.jiitable. M.id.nne d'Arneu-e avail réellemenl ressenti pour sa fille el pour son gendre une amitié qui, sais être Li£b tendre, était cependant loul ce que sou cœur pouvait atteindre; fnais, drrivée i celle élévation, la mobilité de son dractère lui fdisdni nue loi de redescendre, comme d'ailleurs, dans lu monde
moral aussi bien que dans le monde pliysiipie, on descend toujours plus rapidement qu'on ne s'élève, il était iirobablo (pie la manpiisc ne tarderait pas à li<iuv(>r di'S motir> pour délester Eugénie et llm'aee. \in efel, la noblesse tin maintien d Eni;c'nie devint roideur; le soin qu'elle prenait de î^mnenier sa maison, dcli.uice <le sa mère; ses manières mdiles, de i'orgiieil ; les grandeurs lui avaienl lournô la tète; elle écrasait s;t mère p;ir son luxe; un diiier dunné sans que madame d'Arneuse y assistai indiquait le mépris de ses parents. Ile telles dispositicms ne lardèrent pas à changer en contrainte la réserve qu'aiiiioilait Esigéuie d.nis se» rapports avec sa mère, et madame d'Arneuse, toujours arrêtée comme par un rempart d'airaia quand elle essayait de rejirendre (pielipio empire sur sa lille, arriva bientôt au dernier degré d'exaspération. Alors, examinant le cliangcment (pii s'ét;iit introdnit dans la manière d'être d'ICugéiiic depuis qu'elle habitait Paris, elle se rép;indil en pl.dntes sur l'ingratiiude di;s enf.ints, l;i philusopliie du temps, les niueurs, le peu de religion du siècle, etc. Ces idées rermentèrenl dans sa tôle, el son méeonlenlemenl se corrobora sans (lu'un seul molif raisonnable fût nécessaire potir cela. Il semblail ((ne madame d'Arneuse l'i'il contrariée d'un bonheur con^lanl. Un an s'était ;'i iieine écoulé qu'elle était rcdevenne aussi aigre el aussi sé\ère avec sa lille qu'elle l'était au comnicncemenl de celle histoire, et elle n'avait plus même pour excuse, dans son injustice, l'ennui que lui causait alors une vie eu opposition avec SCS !;oùts.
Eugénie, sans se tourmenter comme autrefois de la mauvaise humeur de sa mère, redoubla d'altenlions cl d'enipressemeul pour elle. Pendant trois mois madame d'Arneuse chercha vaincmcnl l'occasion d'éclater. Landon conservait avec sa belle-mère un tel décorum, que, malgré son envie de se fâcher contre lui, elle ne pouvait rien trouver à redire à sa conduite. Eugénie et Uonice, se liant dans leur amour mutuel et heureux chaque jour d'un bonheur nouveau, déploraient, sans s'en inquiéter, les caprices de leur iiiere, et s'étonnaient du malheur de certaines constitutions: ils pensaient, dans leur bonté filiale, qu'il fallait, au sujet de ces travers, accuser les nerfs plutôt que le cœur de madame d'Arneuse, el nous pensons de même, mais par nue autre raison. Un soir madame d'Arneuse, recevant des compliments sur la satisfaction qu'elle devait éprouver de voir sa fille lenir dans le monde un rang distingué cl jouir d'une considération llatleuse : — Ali! madame ! rciiondil-elle, si le monde csl satisfait, je n'ai rien à dire. Eugénie, en entendant ces mots, eut (le la peine à retenir ses laihies. Quand le salon fut vide, la duchesse, élaiit seule avec sa mère el madame Guérin, demanda l'explication de celle phrase. La qui^stion, f.iite avec une espèce de timidité, sembla rcnilic à madame d'Arneuse toute sa supériorité, el, sans prendre garde an mal qu'elle p'onvail faire à un* jeune femme sur II' point U'aCcouclicr : — Eii quoi vous m'avez déplu, ma fille.'... en rien... non, en rien : seulement vous vous affranchissez chaque jour de vos devoirs, et moi, bonne qne je suis, je le soutire; vous n'avez [iliis ;.i:cniie affeclion pour moi ; les grandeurs vous tournent 1.1 tête. Madame va ;i la cour I... madame voit des diplmuates, dc3 miiiisiies; celle sociélé l'a rendue tout à coup une femme d'Etat; vous dirigez votre niai-on s;ins me demander nu conseil : ;iussi tout y va (le travers. Vous promettiez d'être une femme aimable, douce, g.nlille ; vous clés fièie... vous ne connaissez que votre mari vous l'aimez biiuigtaiiscment ; je ne sais (|uelle folie seniimentalu m'a r.ivi le cœur de ma lille .. Un jour vous saurez ce que vaut une mère! vous verrez que son cœur est toujours le même, et un jour vous en aurez peulêire besoin... Vous me retrouiieyez-, Eugénie; vous aimer avec constance sera ma seule vengeance. On peut perdre un mari, nue mère est immuable dans sa temJre.-se. . »
Eugénie, à ces sinistres prophéties prononcées avec cuthousi;isnie. jeta un cri dtfl'roi; elle regarda sa mère qui, les bras levés, lœil endaufmé, , la parole éclatante, ressemblait à une devineresse evpliqiiaiu un souge ; puis elle lui dit: — Ma mère, pouvez-vous ni'allliger ainsi'.'... Vous m'accusez d'aimer mou mari, vous me reprochez un sentiment si naturel ! n'est-ce pas un devoir écrit dans mon cœur... — \'oui pourriez bien dire, reprit inailame d'Arneuse, (pic vous tenez ces principes de moi... je me suis donné assez de peine à vous former, pour qne vous me rendiez justice... — Madame, répondit froidement Eugénie, je n'oublierai jamais ce que je vous dois; mais si, en vous rendant mes devoirs, je vii^ns à essuyer de tels reproches, ils sont trop pénibles el trop peu mérités pour que je ne mêles é))aigne pas. — Madame!... répéta iiunirpicment madame d'Arneuse, inadaimî!... nue mère!... nue mère qui l'a laite duchesse!... Aces mots Eugénie embrassa sa grand'inere, s'approcha pour embrasser sa mère, mais madame d Arm use se recula d'un pas, el mad.ime de Landon sortit les larmes aux yeux.
L'iliiaginaliiin de madame d'Arneuse lui rcpréMnla sa fille comme perdue poui elle... — Mai-> qui lavail ainsi perdue?... Horace I Eb ! s:iiis doute, se dil-clle un m.iliii, c'est lui; il serait désolé si la mère el la fille s'accordaient el si Eugénie écoulail mes avis : il est la call^e de nos malheurs (car c'élaienl déjà des malheurs)!... Alors file dressa le catalogue des défauts de son gendre, Ics'conipla, les grossit à sou microscope, et loul 4 coup bon langage changea; Eu-
JANk LÀ PALE.
Al
fr(?iiic rentra en grâce. — Oui, sa fille était iiciireusc sous le rappoii de la roi'liiiie el .les liuiiiiciirs, mais sdq mûri navait pas un caracl( re aiiiiablf, il était d'une huun'iir iiiéyalc. dilticile à vivre, jaloux, j^iluux au |)oiut de lui enlever, à elle, le cœur de sa (ille... La pauvre pi'lite buiilïrait... Elle essaya de mori^éuer lluraee comme s'il cûl été sou liN, tuais Uorace ne fil que lire de ces tentatives, et cumpliiuenla sa Leileniére sur bon talent pour dchiler des sermons. Ce dédain irrita madame d'.Vruense plu^ (pie u'eûl l'ait une sérieuse opposition; son amour-propre surlonl en lut hlessc. Aussi quel redoublrment de liaine contre son gendre! (pie de plaintes répétées à l'oreille des boimes amies et sous l'évenlail! « Mon gendre est un Ininnue sans piocédés!... il n'aime pas sa femme; c'est un égoïste, m I dure; il e>t jaloux, même de moi!... Oh! il faut vivre avec les gi-ns pour li^s connaître. Je n'ai cependant pas à me plaiiidn; de lui, ma clière; il est respectueux avec moi et rend même ma lille heur. use : on ne peut pas peindre ces nuages qui troublent une famille!.. Enfin il m'a enlevé le coeur de ma fille; elle en souffre, je ne peux pas lui donner mi avis, un conseil; elle est obligée de faire h sa tôle... Excellent mari, du reste, mais original, fantasque, ombrageux. Enfin, le croirii'z-vous? ils vont à la cour quand ils veulent, ils ne m'y ont pas menée une seule fois!... C'est une bagatelle, mais cela donne l'idée de leur conduite. » Sa bonne amie la quitte pDur danser et se (rouve inierrogée par une autre bonne amie. — 'Jue vous di^ait donc niulauie d'AnieUïC? — Ab! ma cliérc! une folie!... celle femmela n'est jamais contente; sur un lit de roses, elle trouverait un pli... La \ullà maintenant qui prétend que sou gitiidre n'aime pas Eugénie... ■
Par ces propos et par mille autres, madame d'Arneusc sapait sourdement la réputation d'Uorace, et le duc s'aperçut trop tard peut-être de l'importance que pouvaient acquérir (le tels discours. En ('poMsant Eugénie, il avait juré de prendre soin de son bonlienr, de veiller à sa tranquillité, et il voyait avec peine que le dédain qu'il afficiaii pour les inaneeuvrcs (le madame d'Arneuse n'empèciiait pas celle-ci de redoubler ses efforts pour essayer de ressaisir queUpiC empire sur sa fille. Le duchesse souffrait déjà de celte mésiiiielligence intérieure, el Horace résolut d'imposer silence à sa belle-mcre. Il serait difficile de déterminer les causes de la scène qui eut lieu quand il voulut s'expliquer; les acteurs eux-mêmes perdirent le souvenir de ces premières paroles, que les regards, les iatrniions, les gestes enveniment, et de ces nuances qui font passer d'une phrase aiin:ible par la foi me à une réponse ironique, de l'iioliie il la plainte, de la plainte à l'irritation. Madame d'Arneuse semblait ne pas redouter ces sortes de scènes, soit qu'elle eût besoin d'rniiitioos, soit que l'àpreté de son caractère les lui fit rechercher. On eûi dit en effet qu'elle courait au-devani des discussions comme les ànirs fortes au-devant des dangers. Madame d'Arneuse fut vivement choquée de s'entendre dire par son gendre que les honnêtes guis devaient avoir pour principe de couvrir les torts de leurs amis d'un manteau protecteur, loin de prendre le publie pour confident de peines souvent imaginaires... Eiilin, lor-que LamJoii, poussé à bout par sa b(^lle-mere, déclara qu'il voul.iit que sa femme re-làt maîtresse ab.solue chez elle : — Je vous entends, répondit madame d'iyrneuse, je suis de trop dans voire liotcl, je vous gène, nia p: éseùce vous humilie. Soyez tranquille, je ne vous importunerai pas longtemps. — Ma mère, vous ne nous iniporiunez jamais, et vous donnez un autre sens à mes paroles. — Oui, je sais (|ue je prends loul de travers : lorsque ma fille refuse par votre ordre (Je me prûseiiier chez l'ambassadeur de Naples, je dois croire sans doute qu'elle est fière de moi... Ici madame d'Arneuse commença à délouler le tableau de tous les giicf? qu'elle avait dessein de reproclicr à son gendre, et Landoii impalicnlé ne put se défeinlre de lui pcinilre 1^ cruelle mobilité de ses alTeclions, en lui rappelant quelques traits qui prouvèrent combien Eugénie avait souffert dans son eiif.ince. A ce moment l'ininiilié de madame d'Arneuse devint terrible, elle résolut de se séparer pour toujours de son gendre et de sa fille. — Sun cœur, disait-elle, était ulcéré; elle ne voulait jamais les revoir...
Par une volonté expresse de Landon, le bien d'Eugénie était resté à madame d'Arneuse; et lorsqu'elle se vit établie au'petil hôtel Landon, elle avait réalisé la fortune de sa fille et celle de sa mère, afin d'acheter la terre d'Arneuse, qui. par un hasard extraordinaire, était alors en vente, et les cent mille écus de la marquise ne suffisant pas aux frais de celte acquisition, Landon avait donné cent mille francs à $a belle-mère pour lui procurer la jouissance de posséder son ancien fief en eiilier. Celait donc à sa terre d'Arneuse qu'elle comptait se réfugier, suivie de madame Cuérin, à laquelle elle avait fait épouser sou lesseniim-nt. En apiirenant ce projet. Landon se mit à rire, espérant bien que les plaisirs de Paris et les cimches d'E»génie ramciieraienl bieiilôl la man|uiseau sein du tourbillon où elle trouvait la vie. Le lendemain de cette explication et pendant que madame d'Arneuse faisait ses apprêts, Landon et sa femme eurent soin de lui lai:^er le champ libre en s'absentant de la maison, où leur situation .-était fausse et pénible. Le soir Horace et Eugénie allèrent se promener à pied, el le hasard les conduisit vers le boulevard Sainl-
Antoine. — Eugénie, dit Horace à voix basse et en iremblaill, c'est là que pour la première lois j'ai reneoniié Jane Smiili-on.. El il lui nionlrait l'endroit même où Salviati lui avait dit : — Tu n'as pas vu celte jeune fille?
La duchesse frissonna cl no répondit rien. A ce moment même et an nom de Jane, un homme, appuyé sur l'arbre même qui servait de monument à Landon jiour reconnaitre cette place, se leva et passa leiUi'nienl devant eux. La faible lueur qui éclairait alors le boulevard donnait .^i ce personnage l'aiipareiice d'une ombre. Euiîénie pressa le bras d'Uorace, et, comme elle, Horace remarqua l.i pâleur de linconiin. sa maigreur, la roideur de ses mouvements, l'aniinalidu de ses yeux, la bizarrerie de son atiitnde et de ses gi'^ies; en lui lout était sombre. liieiitôt .^ l'étonnement de la dneliesse sii(-céda une sorte d'cfi'roi quand elle vit celle figure s'agiter, suivie Icuis pas, les regarder avec des yeux inquiets, scniblible à un mauvais génie qui décrivait de Ioul'S cercles auioiir de sa proie avant de s'en saisir. Landon, seiUant Eugénie trembler, se |)i'iicha pour l'inlerroger : — J'ai peur!... dil-elle. 11 l'entraîna pins vile, pour fuir l'inconnu, qui volait sur leurs traces. Laiulon, s'apcrcinant qu'Eugénie palissait, s'arrêta soudain et se retourna vers ce soinbie compagnon de roule pour le forcer à la retraite. Au momeiii où Landon v\ l'éiraneer se regardèrent en face, Eugénii; sentit tout le corps de son mari frissonner, comme si la (ievre l'eru lout à coup envahi; il resta niiiel, inimoliile. La dacliesse slnpélaite essaya de ((inteinplcr rincounii, mais elle fut contrainte de baisser les yeux devant l.i l'.ironche expression de son visage. Cet homme semlil.iit ilniié sur le sid. et lui aussi gardait le silence. Enfin il tendit sa main à Horace, et Horace la [)i(naiil s'écria : — Est-ce bien loi?... — Oui, c'est moi!... répoiidil Aiinilial d une voix siuislie. Après avoir prononcé ces mois, il Ti garda loiir à tmir Horace et Eugénie, et cherchant avec pi ine une lellie cachée dans son sein, il la tendit à Horace. Alors sur ses lèvres llclries vint errer un sourire salaniqne exprimant à la fois !(■ désespoir du damné, ses remords el l'horrible jalousie que lui inspire la vue des anges de lumière. Uorace prit la letire sans avoir la force de dire une parole. Aniiibal se pencha vers l'oreille de son ami et aj uita à voix basse : — Je vais à Ion hôtel... tu me trouveras dans l'aptiarleinent que j'occupais aiilrefois... Puis il disparut avec la rapidité de l'éclair. — Quel est cet homme?... demandait Eugénie ù Horace pour la seconde fois, et Horace n'entendait pas. H avait seiré la letire dans son sein, etmaichait précipilamnienl. La duchesse, renlèrmaut ses craintes au fond de son ceenr, respecta le silence de son bienaimé. Landon monta en voilure cl se rendit promptement à l'hôtel. El) arrivant, le duc prit son vieux concierge à part et lui dit : — Nous n'avez pas sans doute encore vu Annihal? Le concierge fit un signe négalif. — Eh bien ! préparez son ancien appartement, et (juaiid il viendra vous le conduirez vous-même sans répondre aux questions qu'il pourrait vous adresser... Je vous charge de recommander le même silence à Nikel, qui m'avertira de son arrivée.
Le duc trouva dans la cour Kugénie, qui l'attendait avec anxiété, et
pour la première fois Landon se plaignit en luiniêine de l'an r
d'Eiigéiiie; il regretta d'avoir vécu dans une telle iiiliniilé, ipi'il lui lût devenu impossible de dérober à sa femme une seule démarelie. U essaya de ne pas voir les regards pleins d'amour el de soninission qu'elle jetait silencieusement sur lui, et fut forcé d'admirer sa ré- .scrvc. Ils arrivèrent ensemble dans leur appartement, et là, Landon n'osant pas renvoyer Eugénie, se mit à lire loin d elle la lettre suivante :
Lettre d' Annihal Salviati à Horace Landon.
(( Mourir, oh! oui, mourir lorsque la conscience vous assassine, quand le cœur est mort, que l'air vous étouffe, que la lumière est odieuse, là mort est nii bienfait du ciel. (!ombieh ije fois ne l ai-je pas appelée! et... la n.ilteuse voix, les riants mensonges de l'espérance m'engageaient à poursuivre ma route. Aujourd'hui, plus d espoir! une voix terrible me crie : — Voici Gain! Un regard s'arrêle-l-il sur moi, je voudrais m'ensevelir d.nis les profondeurs de la terre. J'ai vécu cc'nt ans, mourons! Ali! cette idée rafraîchit mon cœur. La tombe est silencieuse, pliis de reproches; eUe est obscure comme la nuil, je de verrai plus Jane. Ce soir elle a prononcé mon arrêt : — - Sortez ! a-t-elle dit. Oui, je vais sortir. Apres quinze mois, infernale créature, apl'ès quinze mois passés près de toi, après avoir espéré cha(]iie jour de te plaire, tu te levés terrible et menaçante, semblable à l'ange qui, de son épée nanibiiyaiite et de ses yeux éclatants, délend.iit à l'homine l'entrée du jardin. Ali ! que cet écrit me serve de testament et qu'il apprenne à ceux qui le liront quelles mains ont creusé ma lombe. Hélas! pendant quinze mois j'ai essayé de charmer la solilude de Jane, de la plus aimable, de la plus touchanle des feininus. Chaque jour j'arrivais, et d'une voix amie j'adoucissais son chagrin. 0 supplice ' j'étais dévoré des fiammes du désir et je couvrais ma passion insensée sous les dehors d'une siucere amitié. Elle demeurait froide el sévère, environnée de mes feux. Elle a vu ma vie s'éteindre lentement sans me dire : — Ami, soiiffrcs-tu? sans même me consoler
JANE LA PÂLE
par un regard. J'ai ilésiro souvoiU cnlondrc ses clianis divins el les magiques coucerls do sa liurpe. La niorl aurait dessét'lié ses doigts avant qu'ils eussent cfneuré les cordes li;irn)imieuses. Que de Tois j'ai voulu la tuer pour renlraiuer avec moi loin du monde. Hélas 1 je concevais bien ce nouveau crime loin d'elle; mais comment le coiisomnier en la vovanl .' Tout à l'iieure. i>ou>sé par la pasvion. le desespulr. le désir, je suis tombé à ses pieil-^. je le- ai mouillés de mes larmes; j'ai parlé, j'ai raconté les douleurs d un amour qui me dévore depuis cinq années; j'ai dépeint ce Ion;; suppliée saiiis mi'iMie seule de mes paroles pût blesser sa craintive innocence. — Taisez-vous! Je me suis tu. .Mais, hélas! mes res;anls ont parlé. — Sortez! Je suis sorti; je ne la reverrai plus J'ai dit adieu à la vie. Elle attend son bienaimé. — Il reviendrai dii-ellc. Et sa voix, son aesie, son regard témoignent de sa nolile couliance. — H reviendra ! Il reviendra, cruelle, si je le veux. Si je le veux ! Horace I ombre chère et sacrée, ami que j'ai tant outragé, lu m'apparais, et voilà que je pleure. Ah! c'est à toi que je dois adresser cet écrit funèbre ; il t'apportera tout à la fois la joie, la jiiie enivraule de savoir que ,lane ue l"a jamais trahi, et la douleur d'apprendre la mort d'Annibal. (Jue dis-je, la douleur? Si lu me voyais, ta main vengeresse ne se plongerait-elle pas justement dans mon sang? ne snis-je plnsCaïn? n"ai-jc donc plus assassiné mou frère? Reçois donc en expiation de mes crimes l'horreur et le désespoir de tontes mes nuits. Accepte, en réparation de mes offenses, les angoisses de cinq années, angoisses affreuses, car j'éprouvais à la fois tes douleurs et les miennes; mais non. rien ne peut expier mes crimes, ils sont aussi grands que mon désespoir. Ecoule : il me reste à le faire l'aven de ma trahison, el j'aurai (pielque niérile ;\ les yeux en me refusant à cette horrible lenlatinn. cpii me tourmente encore, de tuer Jane Je le la laisse, brillauie de beauté, de vie, d'espérance, d'amour. Va, elle t'a cruellement veugé.
« Jadis, en me prenani pour cmilident de ton amour, tu as allumé dans mon cœur celle pas^iou qui a causé nos malheurs. La jalousie m'a dévoré, j'ai aimé Jane. Oh ! frère, longtemps j'ai résisté, longtemps j'ai combaitu sou amour, j'ai appelé l'orgie au secours de ma raison; j'ai cherché la vertu dans le vice; mais l'ivresse du vin n'a point dissipé l'ivresse de l'amour, el les poignantes émotions du jeu n'ont pu distraire m.i pensée de l'unique objet qui l'absorbe. Alors j'ai voulu l'assassiner... oui. je l'ai voulu. Une nuit je suis entré chez loi, tu dormais. Te voir dormir et l'entendre au sein de la nuit murmurer mon nom quand j'étais là, ini slvlel à la main I... La force m'a manqué; mais le démon m'a allaquè avec d'aulres armes, et sa voix m'a dicté im plan qui n'a que trop bien réussi. J'ai falsifié les lettres de Jane. Toutes celles que m as reçues pendant ion séjour en Espagne sont fausses, et j'ai mis ime sorte de gloire à composer celle correspondance, dans laquelle le sublime amour de Jane a décru jusqu'à l'indifférence par des nuances imperceptibles. J'ai commencé celle intrigue peu de temps après la mort du vieux Smilhson, car si Jane n'eût pas été sans guide el comme livrée à mes coups, vous ue m'auriez plus revu, j'aurais été mourir en de lointains climals ; mais l'arrivée de sir Smilhson el de Cécile m'a donné les moyeas de réussir. En cffel, Cécile était aimée de sir Charles C..., cl j'e conçus l'audacieux projet de te faire croire que sir Charles était l'amant de Jaue. Hélas! de loin je pouvais agir en toute liberié et l'abuser à mon gré ; mais quel écueil que la présence!... pouvais-je l'empêcher de venir loi-mènie reconnaître celle prétendue trahison de Jane? El je continuais... oui, je marchais vers mon but, incertain du succès, mais aveuglé par l'espérance, un regard de Jane m'enivrait ! enOn j'espérais que ta bravoure te serait funeste. Ce vœu fratricide, je l'ai cent fois formé pendant que je t'écrivais avec une joie infernale : — Horace, garde-moi tes jours, qui m'appartiennent... J'imaginais le porter malheur en te doiiuant souvent de semblables avis. Bientôt je découvris la grossesse de miss Cécile, el j'appris que Jaue se dévouait entièrement pour sauver sa cousine de la fureur d'un père. Hélas! par quelles expressions le peindre la scène sublime qui eut lieu entre les deux cousines? Caché dans les replis des rideaux de leur appartement, j'en fus le lénioin invisible. — Cécile, disait-elle, si ton père découvre ta faute, songe que je prends tout sur moi, ton enfant sera le mien, ce sera moi qui le louerai près de Paris une maison où lu seras sousiraite à tous les regards, je te couvrirai de mon corps, et... mon lionneur ne court aucun danger... Je connais Horace : devant lui j'avouerais sir Charles pour mon amant, un sourire lui dirait que c'est un jeu ! Une lettre pleine d'amour t'instruisait de ces événements, je la remplaçai par celle qui devait l'amener à Paris au moment où je jugeais que ta présence ne pouvait nuire au succès de cette fatale intrigue. Lorsque sir Charles C... se vit au momeut d'être père, il courut implorer sa famille, espérant obtenir la permission d'épouser miss Cécile. Eu son absence, la pauvre enfant dmina le jour à un fds, et, sir Charles C... tardant à revenir, Cécile devint fidic : elle avait abandonné l'enfant qu'elle nourrissait pour aller sur les cbcnnns demander à tous les passants des nouvelles de Charles. Lorsque tu arrivas d'Orléans, Jane se trouvait obligée •
A ce moment , Horace, en proie à une sauvage fureur, froissa celle lettre entre ses mains, la jela au feu par un mouvenieul cod-
vulsif, et ses dents choquèrent avec bruit; puis, frissonnant comme s'il cilt élé en proie à une fièvre mortelle, les yeux lises, il parcourut la chambre en rugissant, car les mots arrivaient à sa bouche en cris inarticulés ; mais tout à coup, à l'aspect d'Eugénie, qui, pâle et Iremblaulc, suivait d'un (cil épouvanlé ses moindres mouvements, il vinl se rasseoir sur un fauleiiil, garda une attitude tranquille, el, passant la main sur son front en sueur, il retrouva un de ces faux airs de calme sous lesquels les hommes de courage caclient de profondes douleurs. Mkel entra, fit un signe à son niailie, el Landou, sans prononcer un seul mol, s'élança et disparut.
Horace arriva sur le seuil de l'appartement où se trouvait Annibnl, et il tremblait tellement que !Nikel fut obligé d'ouvrir la porte luimême. A l'aspect d'Annibal, Horace resta immobile et stupéfait, sa fiH'enr s'éteiguil, il frissonna et se lut. Salviali. à l'époque où son ami l'avait quitté, était d'une beauté remarquable : en le voyant dépouillé de tous les agréments qu'il avait admirés lui-même, Horace ne put se soustraire à une émotion douloureuse ; ses cheveux noirs élaient épars, en désordre ; son front livide menaçait comme celui du fou ! A la vue de Landon, il détourna la léle, ses dents claquèrent et rendirent un son métallique ; il tendit à Horace une main froide; ses yeux étaieni attachés sur la lable qui se trouvait auprès de son lit, et sur laquelle Landon vit des papiers et plusieurs flacons pleins de vin, parmi lesquels était une liule à demi pleine d'imc liqueur brune. Soudain Amiibal releva la tête, cl, lançant à llor.ice ini éclair plutôt (pi'un regard, il lui dit : — Je viens de m'enipoisonuer, et... je m'enivre.
Landon s'avança précipitamment comma pour lui porter secours, la pitié étouffant tout autre sentiment; mais un geste impérieux d'Annibal désigna une chaise sur laquelle il se laissa tomber, et Salviali, avec un sourire ironique, lui dit : — Va, laisse-moi mourir... Il pencha la tôle sur sa poilrine pour cacher sa houle, et reprit : — Horace! je me suis mis, c(mime un hiche, dans la situation d'un enfant auquel personne ne fera jamais (pie des caresses, parce qu'il est faible et débile, cl cela piiiii e\«icer encore une sorte d'empire... Je veux! osai-je vouloir?... Je serais mort loin de loi, mais le voir, Horace! le voir cl entendre la voix me pirdonncr... oh! pour cela je souffrirais mille moris!... — Te pardonner'... à loi, mon bourreau !... — Eh I s'écria le moribond d'une voix éclalanti'., n'as-lii pas élé le mien? — J'étais aimé, moi I... — El moi j'aimais... — Elle m'appartenait. — Non, c'est moi (pii le l'ai montrée. — Tu m'as assassiné!... — Je meurs!... — Meurs donc, iraitre!... — Horace, jadis lu m'appelais du nom d'ami !... — Tu n'es plus rien pour moi. — Je meurs, Horace! et... tu seras heureux, toi!... lu l'épouseras, elle l'alteiid. — Tais-toi I... tais-toi!... s'écria Horace en fureur. — Oh !... répondit Annibal, un mol de loi calmerait mes souffrances, et je mourrais heureux !...
Landou fut allendri ; il Icndil la main à Salviati, qui s'en cmp^a avec une sorte de rage, et l'ondil (!ii larmes. Alors sa figure devint s( reine, el pendant un moment elle recouvra tout l'éclat de la jeunesse. — Me pardonnes-tu, ami .' Horace baissa la tête, cl le moribond effrayé s'agita en frissonnaiil. — Où est-elle donc? demanda Horace. — Elle est à Tours!... lu la reverras !... Ah I Horace ! ce mot seul expierait des milliers de crimes... Annibal se lut un moment et reprit ; — Tu la verrai ensevelie dans une rnaisim funèbre, dans ce qu'ils appellent le CJuilre... je ne l'ai jamais traverse sans terreur... Je le répéterai ce que jadis In as dit à sir Charles C...: — Rends-la beureuse... A ce dernier mol, Annibal trembla de tousses membres, et avec tant de force, qu'il écarta par celte convulsion les draps dont il était couvert, puis il se leva menaçant : Landon lui répondit par un regard farouche; il retomba sur sa couche avec effroi. — Croirais-tu que je l'ai calomnié au point de lui annoncer que lu étais marié?... Horace frissonna. — Alors elle s'est levée, m'a regardé eo disant : — Que in'imporle, s'il m'aime!... Horace poussa des ciis inarticulés, eu rcslant néanmoins immobile et semblable à un fou.
6leiil6l Annibal, en proie à des convulsions affreuses, fut hors d'état de prononcer une seule parole ; il poussa des gérnissenienis sourds et profonds, en indiquant à Landon le chevet du lit : il souleva, par un gesliî désespéré, l'oreiller sur lequel il se déballait, et montra des papiers; Horace s'en saisit, et Annibal, avec un sourire qui vint errer sur son visage décomposé comme un rayon de lune sur des ruines, lui dit : — Ce sont les véritables lettres de Jane... je les sais par cœur... Horace les parcourait déjà avec avidité, mais un soupir de son ami les lui fil déposer sur la lable, el il contempla en silence, mais avec une inexprimable douleur, l'agonie de cet infortuné : c'était là cet ami naguère florissant et remarquable par sa beauté; des larmes ronlereni dans ses yeux ; Annibal les vit et les remercia par un regard. Alors, avec les regards effrayants d'un avare qui compte soo or, il détacha sileacieusement un ruban noir do son
JANE LA PALE
cou el monira dédaigneusement la couleur à Landon. I/C portrait de Jaue la Pâle roula sur le lit. Celle peinture était due à un pinceau célèbre, et il était facile de voir que la voluptueuse Ivresse de la figure avait longtemps fait le bonheur du nioiirant. Annibal tendit le portrait à Horace, pour lui indii|uer qu'il le lui donnait, mais il le ramena prccipitamuient vers lui en ajoutant à ce geste un regard signilicatif.
Landou interpréta ce langage secret, et réussit à disposer celte image de manière (|u"Annibal prtt la voir jusqu'à son dernier soupir, il fit' un mouvement de tèle et dit : — Que de b(UUé.'... .^h 1 tu me pardonnes?— Oui, dit Uoracc.— Horace! ma mort est bien douce!... Une lumière magique rendit eiicoie à son vis;ige I éclat de la jeunesse; il regarda limage de Jane. — Elle est belle, inais terrible!...
Telle fut sa dernière parole : un inslaul après il parut s'endormir cl ne se réveilla plus, llorace, en voyant son ami exhaler le dernier soupir, resta pendant quelque temps en proie à une sombre terreur.
Le portrait de Jane gisait snr ce corps , el pour la première fois cette belle créature reparaissait brillante .à ses yeux, mais entourée du spectacle le plus lugubre : celte sinistre pensée passa comme un éclair; Landon prit aussitôt sa résoluliou 'avec une énergie qui la rendit irrévocable. Il sortit, appela Nikcl, et lui dit :— Annib.dest mort, je le charge d'empêcher que l'on étourdisse la duchesse de celte aventure. Le testament «le Salviati est sur la table, il expliquera cet événement, mais tu eiupccheras surtout que dans riiôiel on s'entretienne de cette aventure, el lâcheras de faire passer le convoi, de grand malin, par le petit hôicl...
Entends • tu ?... — Oui, mon général. llorace prit la main de son chasseur, lui dit d'une voix émue : — Adieu, ^ikcl' ...
et fit quelques pas; Nikel courut, eirarrêtant :
— Pourquoi donc adieu, mou général.' quand vous iriez au diable...
je dois vous accompagner. — Tu n'es pas assez discret.— Ah ! fautil qu-^ ce soit mou général...—Eh bien ! Niktl, dit Uorace à voix basse, pas un mot, ou je te brûle la cervelle. — Suffit, mon général — Alors reste ici iroisjours pour exécuter les ordres que je viens de te donner, el tu viendras me rejoindre à Tours: mais garde-loi de faire une seule démarche qui puisse trahir ton voyage, tout serait perdu... Mikel s'inclina.
Landon, jetant un dernier coup d'oeil plein de pitié sur Annibal, sortit de ce fjtal appartement. Eu traversant la cour, ses regards se portèrent malgré lui sur l'appartement d'Eugénie. Elle était à sa fenêtre, épiant avec la sollicitude de l'amour'le moment où Horace rentrerait, et en l'apercevant elle quitta la croisée pour courir audevant de lui. — Horace, dit-elle d'une voix troublée, qu'esl-il donc arrivé?... Il garda le silence. Quand tous deux furent parvenus dans la chambre, la lumière permit à la duchesse de remarquer le changement des traiis de Landon, et elle s'écria avec un douloureux acceni : — Tu es pâle!... oh! qu'as-lu donc, mon amour?... — Eugénie, dit Horace, Annibal est venu !... — Oui ! dit-elle avec un sourire convulsif. — Il est mon tout à l'heure enire mes bras... Eugénie respira. Landon reprit : — Eugénie, cet évéïiemeot me contraint de 48&
Elle fit un pas, et, se niutlii
faire un voyage. — Tu vas partir?... dit-elle, partir en ce moment?... — A l'instant. — Me quitter au moment où m pauvre Eugénie va te donner un enfant!... ini lils, mon ange!... ton lils ne t'arrêlerat-il pas?... — Je reviendrai, Eugénie. — Dois-je l'espérer?... dil-ellc en pleurant. Ah ! je vais parlir avec toi !... — Cela est impossible. — Pourquoi? — Veux-tu risquer la vie, celle de notre enruil?... — Eugénie, ne me force pas à te refuser. Mon voyage exige la plus grande célérité... — Ecoute, llorace, dil-elle en l'inlerroiiipanl, lu es embarrassé... mou cœur est le tien, et je lésons gêné, oppressé!... Soulîres-tu? je veux ma pari de ton chagrin. Ta fortune, ton honneur sonl-ils compromis.'...
Landon s'assit, croisa ses bras sur sa poitrine et resta absorbé dans une profonde rêverie. — Il ne m'écoute pas, dit-elle avec désespoir. Elle se mit a le contempler à la dérobée et surprit les regards presque effrayants qu'il lui lançait par intervalles : alors il y
eut un moment de silence, pendant lequel Eugénie essaya de secouer les sinistres pressentiments dont elle était agitée. Horace se leva pour aller dans son cabinet.— Où vas-tu? ditelle. (;etle incessante inqiii~itiouderamour,qui fait le charme de la vie inlinie, devient au jour (lu leficiiiliNsement une in-u|ip(irt;ililo Ivrannie.
Laii(l(]ii , égire par le malheur qui l'accablait, jeta un regard de maître à sa fcnuue (en ce moMient Eiigéiiii^ étail sn fenimc); il lui répondit :
- Eh! pour Uien ! ma chère , laissez-moi !...
Je vais dans mon cabinet chercher l'argent nécessaire pour mon voyage .. Ce ton, qui tout à coup discordait avec une année enlière (1 amoiu- el de confiance, lit Irissoniier Eugénie; ses yeux <levinrcnt secs, elle pàlil, refoula sa douleur au fond de son àuie, le regarda avec amour, et d'une voix pleine de <lo«ceiir :
— .MiMi ami, dit elle, je te I'; demauilais pour savoir si je pouvais t'éviler une pi'ine !... Landon. trop ému, voulut sortir. — Tu pars ! s'écria-l-elle, et... sais-tu ce que vaut une minute pour ton Eugénie? Laisse-moi t'acconqiagner, je le verrai quelques instants de plus ! .Sa figure suppliante et craintive respirait l'amom-.ei, ses genoux tremblants ne pouvant plus la soutenir, elle se prosterna aux pieds d'Iforace.
Landon voulait prendre les f,ms«es lettres qu'Annibal lui avait fait parvenir jadis, aliii de dévoiler à Jane Smilhson la trame odieuse dont il avail été viciimc, et, comme un criminel qui effare l"s vestiges d'un assassinat nocturne, il eut peur qu'Eugénie ne le vit toucher à ces papiers qu'elle ne connaissait que trop et ne devinât l'affreuse vérité; car les femmes qui aiment ont un sens si délicat pour ce qui concerne leur unique bien, que Landon craignait même un regard : il refusa donc cette faible grâce à Eugénie. Elle baissa la tête sur son sein, se tut et ne poussa même pas un soupir, lui uo moment Landon revint avec une telle rapidité, que, qtiaïul sa Ci mme releva sou visage baigné de pleurs, elle le trouva .à ses genoux. Il lui prit les mains, les couvrit de baisers, la saisit dans ses bras, cl, en proie à un délire croissant : — Adieu! dit-il, adieu!... — Horace, tu reviendras pour voir ion enfant ? — Oui. — Tu reviendras pour consoler ion Eugénie de ses douleurs? — Oui. — Ne manque pas à re«
;enoui... — l'a"C 64.
JANE L\ PALE
venir; je mourrai si je ne le revois bieiuùt. — Oui !... et il se leva pour p;irlir. — Et les chevaux.'.. — Je vais à pied jusqu'à la voilure... — Seul? — Oui, seul... Eugénie se leva, (uivrit la croisée et attira sua mari prés d'elle; puis, lui uuiiilraiil le ciel dans lnuic ss n)agniliceiice et la lune qui roulait euire des nuages do bronze : — Uoracc. tu n'abandonneras jamais ion niigéuie... lues mon prolecteur, ma vie, tu es à moi!... lu me dois le bonheur !... Ahl lu me l'as promis par un regai-d. par un baiser!... Pars donc, mon amour, je ne crains plus rien !... Landon se tut, serra la main d'Engcnie en versant des larmes, embrassa sa femme dans une éircuiie (l'amour et de désespoir et disparul. Eugénie resla clouée à celle fenèlre, alteudil que son mari parût dans la cour, écouta le bruit de ses pas, le suivit des veus, l'entendit ouvrir la porte, et lorsqu'il la ferma elle crut avoir vu llorace tomber dans un gouffre.
Malgré sa noble confiance, la duchesse resta en proie à de irisies rcl1e\ions qui se succédèrent avec rapidité. C'élail la première :il)sciice dont elle subissait le supplice, elle en ignorait les ninlil's. llélas ! rien n'est affreux comme les premiers mnnienls qui suivent le départ d'un être qui nous est cher et avec lequel surtout ou a eontraclé une longue habitude de bonheur. Alors il n'y a plus ni heures, ni jours, on souffre, et, sans qu'on puisse désirer la mort, on a irop de la vie. Les pensées arrivent en foule, et on ne les coordonne plus; tout est machinal. Eugénie prévoyait vaguement tout le maliieur de sa situation, mais elle en ignorait la cause; elle ne pouvait qu'en pressentir les suites. Le lendemain malin, sa mère vint la voir et la trouva changée. Eugénie lui appril le départ subit de son mari avec une simplicité afi'eciée et en lui cachant la peine que ce voyage lui causait. — Je ne m'en irai certes pas! dit n;adame d'Arneuse à madame Guérin ; abandonner ma fdle dans l'état où elle esl !... Un mari seul en est capable: moi, rien au monde ne m'arracherait il'ici. Les hommes ont des affaires importâmes que nous ne comprenons pas, ajoula-t-elle, et celle absence inconcevable me (orce à rester auprès de ma fille!... — Je reconnais là ton bon cœur, dit madame Gnorin. — Ma mère, je vous remercie, car la solitude me MTait cruelle... — N'est-ce pas, ma fille? Abandonner sa fennne quand elle est sur le point d'accoucher !... — Ma mère, ne l'accusez pas, je connais son cœur, l't la nécessité seule... — Allons doue ! c'est mal, ires-mal, c'est affreux!... Cet homme-là, je l'ai toujours dit, a un coeur sec... il est égoïste...
Go apprit dans la journée la mort d'Annibal, et Nikel ayant réussi par ses soins à étouffer les détails de celle aventure, cet événement fil croire à m:idame d'Arneuse que son gendre pouvait avoir des affaires sérieuses à traiter. Eugénie se livra sans ré.4siance à tous les caprices de sa mère, qui ne trouva plus en elle qu'une fille crainiive et soumise ; il semblait que l'àme d'Eugénie eût suivi Landon. Elle restait constammenl di^-iraite, rêveuse, et ne remerciait même p;is sa mère des soins qu'elle lui prodiguait avec une activité, im empressement exlrèmes. Madame d'Arneuse, ravie d'avoir trouvé on prétexte honorable pour rester à Paris , enchantée de la soinnis-;ion de la duchesse, avait subilenicnt changé d'opinion : — Elle avait enlin, disait-ell", reconquis tous ses droits sur le coeur de sa fille, et M. le duc de Lindon seul avait causé la mésiiilelliçerice qu'elle déplorait depuis si longtemps... Quatre jours après le départ de Landon, Hosalic entra chez sa maîtresse et lui dit : — Madame, le valet a fait comme le maître, il s'est enfui... — Pauvre Rosalie !... — Oh! madame, répondit-elle, je ne m'afllige pas!... si Mkel est avec !*1. le due, je suis tranquille, et si mon traître m'a quittée sans me dire adiou, c'est marque certaine d'im prochain retour. ^ — Dieu le veuille, Ros;dic ! — Oh ! mon Dieu! comme madame est irisle! elle ne prend même plus aucun soin de sa toilette; je pourrais l'habiller de travers sans qu'elle me dit un mol...
Plongée dans une morne douleur, chaque jour la duchesse attendait le lendemain avec une impatience croissanle : tout la fitiguait, elle aur.iii voulu dévorer le temps ; le passage des voitures lui caus;iil une sensation si douloureuse, qu'on fut obligé d'empêcher le bruit de la rue d'arriver jusqu'à elle. Tout à coup les lettres vinrent à manquer, lexisteuce lui devint à charge, et, chose digne de remarque, ]]lus elle souffrit, moins elle se plaignit : sa douceur et sa résigoalion augmentèrent avec sa peine.
Le terme de sa grossesi-e la surprit au milieu de ces angoii;ses. Elle se souvint d'avoir écrit jadis à llorace que soulfrirponr son bonheur, mourir même, serait pour elle une sorte de joie, et ce souvenir lui renilit quelque Courage. Madame d'Arneuse attendait son gendre avec impatience, mai> ou ne reçut aucune nouvelle de lui. Eugénie fut gardée par ses deux mères, et à tout moment elle appelait Horace. Elle eut un fiN, et pleura de joie en remarquant la parfaite ressemblan'.e de l'enfant ei du père ; elle voulut le nourrir, et son chagrin fut souvent allégé par le plaisir qu'elle éprouvait à conti m|iler cette vivante image de son bieuaimé. Plus d'une fois on la vit so\irirc quand sa mère di^ait : — Apportez monsieur le marquis de Landon... jlais ce sourire était plein de tristesse. Madame d Arneuse entoura de son ostenlalion habiluellc les soins qu'elle prodigua à sa fille; elle semblait à tout moment accuser son gendre en montrant avec quel lele elle le remplaçait. — Il ne m'écrit pas ! disait Eugénie.
Quel nom donnerons-nous à son fils?... Elle leva cette dffirnlié en le noninianl Horace-Eugène. — C'est la ineillenre manière de nous rendre inséparables!... dit-elle avec anierlnnie. Au niilicn di; rri événcincnls, madame d Arneuse di-vini souveraine maîlresse dans la maison <lc sa lllie. Elle en éprouva nui' juii' que, par décence, elle aurait bien voulu cacher; mais son hunlienr ne fol un secret pour p^r^onne : l'ile prodani.iil ses ordres avec om- iliguiié, avec voie habiinde, un iiislinel du (■(inonanilcnicnt qui la rrnikiienl licureose. ne f(U-ce ipie de la manière diinl elle s':ii(]uillail de ces nublrs funclions. Qn<'li|ui-f(iis ell(> daignait se familiarisi T avec les gros et leur dcniainlait : — Mcin-ienr le duc n'arrive donc pas? Ih'las' (pie je défir( rais voir monsieur le duc ici! Ma (ille peul devenir bien daugerenscmcnl malade 1... Alor.^ S(mi aeliviléd'espril et de corps Iroiivaut une pàlure, elle joua très-bien son rit\ti de mère auprès d'Eugénie. Si parfois celle tendresse avait encore une expression dure, il fallait en aci user son nalnril et la nécessité, disail-elle, d en imposer à nm' je(nie frnunc qui répugnait à se conserver la vie ..
Hladanie d'.\rncusc, au milieu de sa profonde douleur, conservait une singulière présence d'esprit : elle élail ingénieuse et feri iléon ressources pour tromper Engéui(! sur le liiups écoule depuis l'absence de son mari, et madame Guérin admirait h^s invenlious inuivelles par lesquelles elle sav;iit distraire sa fille. Une circonstance qui aggravait cha(pie jour le chagrin d'Eugénie, élail Ce diTauldiinonvelles: madame d'Arneuse se procura plusieurs lettres de Landon, et avec nue paiience Incroyable, elle découpa tons les mois nécessaires pour fabriquer une lettre qu'elle avait composée à l'avance; puis, rassemblant ce paaliccio sur une feuille de papier, elle en (il tirer un [nesiiiiile. imita assez adroitement sur l'adresse de Land(Mi le timbre (le la poste, et présenta celle lellre à Eugéuie. Ou peut juger de la joie qu'éprouva la duchesse à la lecture de celle lettre, qui cxpli- (|uail assez bien le silence de Landon depuis trois mois; Eug(''nie ne (lisenta pas le mérite du style, qui resseinblail assez peu à celui de Landon. Heureuse nulle fois, elle laissa l(unbir le pa[)ier (piaud elle lut la recommandai ion que lui f(isait son mari de donner à son fils les noms réunis d'I.ugène el Horace. — Ah ! s'éeria-l-elli' en pleurant, il m'aime ! il m'aime toujours!... Nous avons encore celle clière et précieuse comnninaulé de pi'u-ées, ce sixième sens des amants!... Dès lors son chagrin se dissipa, elle recouvra quelque tran(p)illité, et ne soupçonua point la sincérité de cette lettre; sa santé revint même dans toiit son éclat.
Quelques mois se passèrent ainsi , et Eugénie espéra en vain d'autres lettres, car madame d'Arneuse n'osa pas reconnneneer deux fois la n>cnie supercherie : elle avait cru faire ainsi gagner à Kngi'ide le moment où Landon serait de retour, et Landon ne revini pas. Alors la duchesse retomba promplemenl dans ses iirciniè'es alarmes: le fanl(")nie de Jane la Pâle lui apparut, elle l'accusa de la dé-erliim d Horace; la mort d'Annibal ne coufirniail (pie trop de tels Minpeons.
La mère et la grand'mère d'Eugénie avaient coutonie, depuis (jne celle-ci était malade, de venir le matin dans sa chambre, el souvent elles s'y rendaient avant son réveil. Un jour le hasard voulut que la duchesse .s'éveillât sans faire aucun bruit, elle entendit ses d(!ux mères chuchoter à voix basse. Aussitôt elle teima les yeux, feignit de dormir et écouta. — Quelle affaire assez pressante peut reti nir Lanùnn cinq mois hors de chez lui sans donner signe de vie?... Serail-il mort?... disait madame d'Arneuse. Eugénie frissonna. — On me trompe... pensa-t-elle avec elTroi. — Il y a quehjue mysière làdessous, répondit madame Guérin, et il est probable que luins ne le découvrirons pas, mais certes il est arrivé (|uel(|ue événement im- I)ortanl. — Quel événement'.' reprit m;idanu; d'Arneuse Landon n'a éprouvé aucun échec dans sa fortune, et le duc de II*** a dit l'autre jour qu'on allait le nommer pair de Fr.ince... — Tout cela est bien, reprit madame Guérin en iuterronipanl sa (ille, mais lu ne sais pas que ce jeune homme, mort il y a six mois, est mon empoisonné. — Empoisonné! s'écria madame d'Arneuse. et par qui '... serait-ce... — il s'est empoisonné lui-niènn; : il paraîtrait qu'il s'est puni de je ne sais quel crime dont il était coupable envers Landon. Eiig('niejela un grand cri et s'évanouit. Son lu'ure était venue. Pour elle la vérité fatale avait lui d.uis tout son jour. — Je suis ab:iinlonnée 1 s'écria-t-clle, je suis trahie!... Puis tout à coup, se voyant dans les bras de sa mère, elle se lut. Aux questions multipliées de madame d Arneuse, elle répondit constammenl que ses exclamations avaient (■-lé causées par un rêve.
Madame d'Arneuse et madame Guérin furent abusées par le calme app;(reiit sous lequel Eugénie déguisa sou désespoir. Mais la contrainte qu'elle s'imposa n doubla ses tonrmciils, on la vit bientôt tomber dans un profond anéantissement. Elle bannit de sa présence sa mère, sa graiid'mèrc, son enfant même, qu'elle ne vil plus que pendant le temps strictement nécessaire pour l'allaiter; elle annonça même linicntion de le sevrer, elle qui trouvait lant de bonheur et iiiettait tant d'orgueil à le nourrir!... Ilévorée par la jalousie et par le dé^espoi^, elle renferma héroiqneiuent si s sonlfraiices dans son àine, toute expansion lui étant interdite parla sécheresse de madame d'Arneuse et par la banalité de madame (iuérin, qui toutes deux lui prodiguèrent d'impuissantes et maladroites consolations. La du-
JANE LA PALE
chosse avnit été accoutumée à remplir les devoirs imposés par la religion, elle était vraiment pitnisi-, mais elle avait négligi' Dieu ptiidaiit l'année de bonlienr qui venait de s'écouler ; car il est à iinrirquer que l'amour est de tontes les passions celle qui se snflit le |ilns à clli-iiiénie et qui éearle des autels les âmes amoureuses (pii (loiviiiiy trouver un jour leur dernier refuge : alors Eugénie courut aux pieds du Dieu vivant, el sou cœur y resta muet. Vainement elle essaya de prier, le ciel était vide pour elle, Landon régnait s-eul dans son àuie. Après avoir langui pendant hjugtemps, elle se rai tacha tout à coup à la vie avec une sorte de fureur, (le paroxysme lui rendit toute son énergie; elle résolut d'aller chercher son époux, de reconquérir ce bien qui lui appartenait, au moins eu vertu des lois humaines- Ce projet lui appaïut snus sou vrai jour. — Irai-je, pensat-elle, redemander au nom des lois un cœur que mon amour et mes soins n'ont pas su conserver .'... Elle conçut alors le dessein sid)linie de se retirer à Lussy pour y muni ir en emportant le secret de ses douleurs; puis tout à coup la jaldiisie lui montra les deux amants épouvantés p,.r son arrivée. Mais elle prit le change sur ses véritables sentiments quand elle se crut inspirée par la haine qu'elle portail à sa rivale. L'amour seul la pou5sait à ce di'ruier parti : le voir!...
fiérîr sous ses yeux s'il la repoussait, on obtenir la faveur de vivre à où il vivait; elle aurait bien di's souffrances à supporter, mais elle pourrait au moins glaner quelques regards. Kt-.. son enfant!... son enfant ne vaudrait-il pas nu sourire à la mère?... Elle résolut de partir.
Alors, avec toute la finesse des femmes, elle chercha les moyens de découvrir le lieu où Jane et llcirace s'étaient retirés. En s'occupant ainsi de sou départ, ses douleurs se calmèrent. Eugénie se sentait renaître en pensant qu'elle allait infailliblement revoir son bienaimé, et peut-être était-il encore tout à elle. Elle se rendit à la place Royale. En approchant de cette maison, longtemps habitée par Jane Smithson et où Landon avait été si heureuv, elle fut saisie d'un tremblement convulsif, elle hésita même longtemps à entrer. Elle aussi allait questionner le concierge !-.. Elle ne trouva plus ce vieillard qu'Horace lui avait dépeint; un jeune homme lui apprit où le vieux portier s'était retiré- Il habitait Viucennes : Eugénie y courut ; car lui seul savait ce qu'étaient devenus les anciens locataires- — Madame, lui dit-il, miss Cécile Smithsou a épousé lord C-.. et j'ai vu là un beau mariage; deux enfants qui s'aimaient bien, deux anges, puis, ma petite dame, auprès d'eux était miss Jane Smithson, jadis si belle et déjà flétrie, mallicureuse, éplorée.-. Ah! excusez, madame, si je pleure, mais cette douleur est toujours là, sur mon cœur..- Je leur dois tout, cet asile, ce champ. Alors, madame, elle était abandonnée... — Abandonnée!.-- s'écria Eugénie- — Abandonnée par un jeune (jflicier qu'elle aime, et..- elle seule au monde sait aimer I Pour la distraire, lord et lady G-., ont voulu l'emmener avec eux à Tours, mais rien ne pourra la consoler.-- Elle a cependant consenii à les suivre-., il me semble encore que j'assiste an départ de miss Jane : elle m'ordonna de làire porter dans la cour tous les meubles qui étaient dans son appartement, et elle les a brûlés, madame.-. Elle ne voulait plus voir ce qu'avait vu el touché ce jeune homme--- Elle a dû mourir de chagrin.-. Eugénie tressaillit : était-ce de joie ou de douleur? Elle l'ignorait elle-même. — Etes-vous sûr qu'elle soit à Tours?.-. — Je le crois, madame, el elle doit y être seule, car lord cl lady G--- ont passé par Paris il y a environ un an. — Seule ! s'écria Eugénie, seule!--. Elle disparut. A quelques jours de là, madame d'Arneuse et madame Guérin, plongées dans un étonnement profond, soumettaient Eugénie à ces différents chefs d'accusation : — Pourquoi Eugénie avait-elle quitté Paris sans prévenir sa mère du but de sou voyage?... — Emmener Rosalie, une lillesaus expérieuee! (pielle folio!... — Agir sans demander de conseils! — Quels évéucaienls extraordinaires pouvaient donc autoriser une semblable conduite?... — (Jnels malheurs n'arriveraient pas à des femmes d'une si grande jeunesse livrées à elles-mêmes! — Telle est l'ingralilude des enfants!... Enlin le courroux des deux dames ^'apaisa. Des mille sentimenis qui les agilér.nt successivement il ue resta plu-- que la curiosité, le seul qui soit impérissable chez les femmes : elles cherchèrent à le satisfaire par tous les moyens qu'elles purent unagiuer.
Jane la Pâle avait choisi pour sa retraite le quartier le plus solitaire de la ville de Tours. Le seul aspect de sa demeure révélait la sombre mélancolie qui la lui avait fait chercher. Empreinte de la sonilire couleur que lui oui léguée les siècles, la cathédrale de Saint- Gatirn est environnée de grands hàlimenls aussi noirs que les arcs iimnlir. ux qui soulieuuent sa grande nef. et à l'endroit on, derrière l'absile, les arceaux se réunissent el abondent, comme pour protéger le tabernack, est une place morne el silencieuse; l'herbe y croît eaue les pavé», elle est presque toujours déserte. A peine di\ns le
jour trois ou quatre h<ibilants passent-ils à travers celte cnccialc, cl alors leurs pas reieniissenldans le silenre. Non loin du choeur s'élève une maison qui faisait jadis partie du cloître, comme l'indiquent les pignons séculaires, sa forme antique, la construction des croisées et la teinte sombre des pierres. Auprès de cette maison est le séminaire, plus loin les bàiiments de l'archevêché. La fabrique, en employant pour son usage presque toutes les construetion> qui dépendaient jadis du domaine de l'église, semble avoir abandonné par grâce aux victimes du monde cette habitation solitaire. Li demeurait iane, gardée par une dDuble enceinte de paix et de myslère. P.iri'ois cette effrayante soliiude était troublée, mais par les mille voix du peuple et par les chants religieux qui, traversant les nmrs, venaient niouiir à son oreille comme le bruit du monde qu'elle avait quitté. C'est là que Landon put oublier eu un instant tons les maux qu'il avait souflérts. Il fut saisi d'admiration pour Jane en traversant celte solitude glaciale. 11 regarda l'enirée du cloître, et une voix lui disait :
— Ici finit le monde... Il regarda la maison de Jane, et la même voix lui dit: — Là elle est ensevelie!.-- Landon s'arrêta, el des larmes coulèi'ent sur son visage- A ce moment il perdit tout souvenir d'Eugénie et il entra dans une vie nouvelle. Il allait revoir Jane, la revoir enveloppée de l'éclat d'un amnur sans tache... Elle n'avait pas failli, elle, aux saintes promesses du premier amour! et lui.-- cuuimenl oserait-il s'asseoir au banquet céleste, ivre encore des plaisirs d'un amour parjure?--- Vivre auprès d'elle .à côlé d'un précipice-., qui devait l'engloutir peut-être--. 11 contemplait cette mi^i^ou dont l'aspect agitait son cneiir plus puissamment que toutes les joies d'un hymen détesté. Jamais Eugénie n'avait, avec tout sou amour, excité dans son ànie une sensation aussi déliranie. Il avança leuteinent, souleva le marteau de la porte, et le coup reteaiit dans sou cœur.
Une jeune fille d'une dizaine d'années environ parut et resta debout, inquiète, en le voyant entrer el regarder avec curiosité cette cour silencieuse : des rosiers, des chèvrefeuilles, des jasmins encore fleuris, tapissaient les murs, llorace revint vers la petite (ille el lui dit : — C'est ici que demeure miss Jane Smithsou? — Oui, monsieur, — Elle y est, sans doute?,,, demanda-t-il e" restant dans une affreuse anxiété, — Non, monsieur, ,1 V»h la petite fille, le regardant d'un air malin, ajouta tout bas : — Mademoiselle noiis a recommandé de répondre ainsi à tout le monde. — Elle y est uouc ?.. .
— Non, monsieur; maintenant elle est à la messe. — Seule?,., reprit Horace. — Oh ! non ; mademoiselle ne sort jamais sans Nelly... >'elly était la nourrice de Jane; depuis l'âge de vingt-cinq ans elle avait suivi les deslins du père et de la fille : c'ét.iit un de ces domestiques que Slerne appelle A'humblcs amis. Alors Landon, s'asseyaul sur une marche avec celle naïveté enLintine qui revenaW. en lui, compagne du bonheur et du véritable amour, prit la jeune fille sur ses genoux, et tirant quelques pièces d'or de sa bourse, il les lui montra en lui disant : — Réptuids, mon enranl, à toutes mes queslioiis, et tu auras tout cet or-là pour toi... La petite fille parut chagrine; elle remua la tète et dit : — Je vous répondrai et je ne veux pas de votre argent... Votre fortune ne vaut pas un sourire de mademoiselle, et elle me gronderait, elle qui ne gronde jamais, si elle apprenait que sa petite Gerlrude s'est fait payer une réponse,,. Je ne devrais rien dire, mais je parlerai, parce que vous ressemblez au porlrai' du bon ami de mademoiselle, . celui qu'elle allend... Pourquoi pleuriz- V0U5?... Vous faites comme Nelly quand elle entend miss s'écrier :
— Aujourd'hui, Nelly, c'est aujourd'hui!... Eh bien! Nelly pleure, et elle dit tout bas que mademoiselle est folle, mais je sais bien qu'il n'en est rien, car elle m'apprend à lire.
Landon, charmé du babil de Gerlrude, l'embrassa... — Eh bien ! vous dites donc, mon enfant, que Jane ne reçoit personne? — Jane !,.. s'écria Gerlrude en colère, voulez-vous bien dire Jane Smithson ! —
— Allons, ne nous fâchons pas; réponds-moi. — Oui, nioasieur, depuis un au, depuis le jour que lord et lady C... sont partis, miss... entendez-vous? miss Jane n'a vu personne... excepté un jeune homme, l'ami de celui qu'elle aime, et... il y a quatre jours... le soir, il a commis une faîne, et mademoiselle l'a banni... H était devenu maigre... maigre; il faisait peur... Là, Gerlrude baissa la voix el dit : — Nelly prétendait qu'il aimait miss..- — Mais il faul toujours, répondit llorace, que miss Jane voie quelqu'un, quand ce ne serait qu'en se promenant. — Nenni, reprit Gerlrude avec vivacité, mademoiselle ne sort pas; et quand elle va à la n^esse, elle met un grand voile noir bien épais... — Pourquoi noir? — Elle est toujours en deuil. Elle est belle!... on dirait qu'elle s'habille ainsi par coquetterie... elle est si blanche! — Vous l'aimez bien?... — Si je l'aime!... ah! monsieur, miss Jane est une mère pour moi! — Et vous dites qu'elle ne sort j;ii,)ais? — Oh! quelquefois Nelly fait la imdade; et alors, le soir, au crépuscule, elle va se promener sur le bord de la Loire, et elle marche lentement, elle parle de /(/i à Nelly; parce que Nelly le connaît. Horace pressa Gerlrude sur son cœur et l'embrassa. — Ecoute, mon enf.inl, lui dit-il, laisse-moi entrer dans les appartements de nnss Jane — Entrer chez mademoiselle!... s'écria Gerlrude avec eflioi, êles-vous fou? mais personne n'y entre... Entrer chez mademoiselle!.,. Venez, dit-elle en se levai'* et ouvrant la porte sur le seuil
ÎO
JANE LA PALE
(le lamicllc ils élaioui a^^i^, \oi(.i la piccc où loin le inoiule vient par- " 1er à îïellv, mais niadeinoiselle ne voil jamais personne. — El où miss Jane reeêvait-elle donc Aniiibal? — Ali I lepril Cerirnile avec naivelé. dans le salon qui esl là... Kl iniver.-anl les apparlenieius, elle rondnisit Horace à riiabilalion de .I.ine. l'aiveim an veslilmle. Landoii aperçnl une Ircs-belle >latne de niarlue. lille lepré-eiilait l'Amilié pravanl sur un arbre les noms de (léiile et de ClKirle>; il >oiipira Ml vovanl colle invitation eon^laiile laite à .laiie de se rejeter daii^ le sein de l'amitié. — Eh liien ! venez donc, lui dil lui li iule en lui mon- Iranl un salon déeoré avec celle simplicité ani;laise ipii saeeoidail nierveillcusoment .ivecles poOls de .laiie. Tout y respirait l'oidre, la propreté, la noblesse et une élégance sévère.
I/indoii s'avança, (lar un nionvemenl brusque, à la porte de la cliambre à coucber de Jane, el l'onvril avant que Gerlrnde, qui s'élanç;i sur lui, arrivai assez tôt pour l'en empècber. La polile fdie fondit en larmes eu criant : — Monsieur, mon bon monsieur, je vous en supplie! n'entrez pas! mademoiselle me renverrait sans pitié... El elle tomba aux genoux dOorace. Horace ne l'éconlait pas. il regardait avec élounemenl son porlrail qui élail d'une ressemblance élonnaotc. Il courut avec nue sorte de dépil arracber un cTèpc qui le couvrait, el an\ cris de Gerlrnde il lui montra le porlrail. Gerlrnde, soil slupcur, soit plaisir, resta mnetle en reconnaissant l'original : elle pensa vapuemcni qu'il était possible que ce monsieur fùl lami de sa mailrcsse. cl dès lors elle laissa Landon mailre de la maison. Des pleurs inondérenl le visage d'Horace en voj anl la liarpe de Jane : ses cordes étaient bri-ées pour la plupart, et à peine en restaii-il une dizaine des pins grosses. Landon. ^.e >ouvciianl .ivec ivresse qu'il avait autrefois coutume d'accorder la barpe de Jane, répara le désordre du lemp^. cl décbiraiil le crêpe qui mctlail en deuil celte joyeuse ccmpagne de ses amours, celle coiilidente des premiers transports de celle qu'il aimait, il attacha aux cordes de la barpe une rose qu'il venait de cueillir dans le jardin de Jane. Une chaise con- ; trastail par sa simplicité avec l'élégance des antres meubles, c'était la chaise sur laquelle il s'asseyait jadis auprès de Jane, à la place j Doyale; il s'y assil avec une sorte de délire, et sur la table, devant lui, ; H reconnut ioules les lettres que, pendaul ses longues absences, il '■ avait écrites à son amie. Ces lellres étaient tout usées, presque noi- ■ res, et en plusieurs endroits des larmes en avaient effacé les caractères. Horace écrivit sur l'enveloppe de la correspondance ces paroles de l'Evangile qui lui vinrent à la mémoire . « Mou lils que voici était mort, el il est ressuscité ; il était perdu, el il est retrouvé; apportez prompiement la blus belle robe pour l'en revêtir... »
Tout à cinip il éprouva un désir si violent de voir Jane, qu'il s'élança hors de la chambre, emporté par nu mouvenienl de folie : — Ma pclile, dit-il à Gerlrude, garde-toi bien d'avertir miss Jane de mon arrivée. — C'est donc bien vous, répondil-elle, qu'elle appelle toi!-.. Landon était déjà sorti cl courait à la cathédrale. H enlra dans ce vaste édifiée, el. connaissant trop bien Jane pour la chercher au railieu de la foule, il s'avança lentement le long des chapelles latérales, jetant sonrigard aussi loin qu'il pouvait alteindre. Arrivé piès d'une chapelle dédiée à la Vierge, il reconnut Jane Smilbson. Elle élail si'parée de lui par divers groupes de fenmies agenouillées, elle priait!... Il la contem|)la buiglemps en silence, admirant son attitude suppliante, l'abandon de sa léle. l'onction de sa pose, la douleur qu'elle ■exprimait, cl alors ce nioinenl devint pour lui (l'une liappante so- /ennitc. Le moindre son lut une voix, le ninindre accident nu présage. On clianlail un passage du Dies irse, cl Landon frissonna involoutairemenl. Il regarda Jane : elle était bien connue jadis à Saint- Paul au pied des autels, mais à Saint-Paul il l'avait admirée vêtue d'une r(d)e blanche, présage de bonheur, d'une vie céleste et pure; aujourd'hui, elle pleurait en longs habits de deuil... il la regardait avec amour, mais aussi avec douleur... Elle lui apparaissait comme le doux génie de la religion, comme ces anges de la mort que la sculpture représente éplorés sur les tombes. Il détourna la léle et pl'iira, mais bientôt il s'endurcit contre ces sinistres présages, et après avoir pas-é plusieurs fois devant la grille de la chapelle, il se dil : — Je l'ai vue el je ne la perdrai plus!.., (juaud je la reverrai, elle ue sera plus velue de noir.
— felly, dit Jane en sortant de l'église, ma pauvre Nelly, ce que tu redoutes est arrivé, je suis folle, j'ai cru entendre son pas dans l'église : ne las-tu pas vu'/... il n'y a que lui qui marche ainsi... Elle soupira, et >'elly répondit : — .Viss, allons plus vile, voici des cens qui vous regardent. Jane précipita son pas. — Tu as raison, Kelly, tu me réponds comme à une folle; mais, que veux-tu, si je iiiii foBe, c'est par amour, el par amour pour lui. Nelly, n'ai je pas t»D]Ours dil qu'il reviendrait? et, je l'assure, c'était son pas. . Elle jf»'»a cheï «lie, cl co voyant l^ petite fille : — Qu'as-lu, Gerlrude?
dit-elle, lu parais éionnée de me voir... — Je n'ai rien, nia<icnioisellc... Elle rentra dans son appartement, el, parvenue dans sa chambre à coucher, elle regarda le portrait de Landon en disant :
— 0 mou Dieu ! tu es inuel! et je payerais une parole de ma vie!... Elle ue pouvait voir que le porirait, l'absence du crêpe ne la frappait pas encore. Elle jeta les yeux sur la clieininée et sonna liertrude. — Gerlrude. dit-elle, on a touché à ces papiers... — Ce n'est pas moi, mademoiselle! — Et qui donc?... — Gerlrude rougil et baissa les yeux. — Qui est venu ici ? s'écria Jane, est-ce Annibal?...
— On m'a défendu de le dire, répondit Gerlrude. — On esl entré ici ! reprit Jane en laissant échapper un geste d'horreur. — Oui, répliqua la petite lille effrayée. — Qui? qui .'... réponds moi ! A-t-on emporté quelque chose?... Qui donc?... parle... — Il a dit que vous verriez, bien !... Jane, craignant qu'Annibal ne se ftlt livré à qi:tlquc violence, en proie d'une antre pari à l'espérance d'un bonheur auquel elle n'osait croire, tourmentée enfin par mille pensées qui la torturaient, restait immobile, el déjà sur ses joncs apparaissait une teirible rougeur, quand elle tomba soudain dans les bras de Nelly el de Gerlrnde; puis jetant un grand cri : — C'est lui! dit-elle... Elle avait jeté les yeux sur la harpe. Elle resta cpielque temps évanouie : Nelly effrayée lui faisait vainement respirer des sels, et déjà Nelly et Gerlrude iremblaieui lorsqu'elle ouvrit ses yeux mourants. Ils se portèrent sur le tableau, et voyant que le crêpe avait disparu :
— C'est lui !... répéta-l-elle d'une voix faible, Nelly, il esl ici, il est venu ! Ah ! Nelly, je me meurs ! Nelly pleurait, et Gerlrude tout interdite se taisait. — Gerlrnde, s'écriâ-l-elle avec force, lu l'as vu ?
— (lui, mademoiselle, il ressemble au porirait. — C'est donc bien lui 1... je n'en puis plus douter! Ah! Nelly I que je suis heureuse, el... c'est lui que j'ai entendu dans l'église, j'en suis sûre!... Elle se leva tout à coup, parconrui ses appartemeuis comme enivrée. — Il revient! disait-elle... Arrivée devant la statue de rAiniiié: — SirCliarles, et toi, Cécile, vous aviez tort!... oh! bien tort! il est i^eveuu, et, s'il m'aime?... ce n'est pas une quesiion! 0 bien-aimé, c'est loi ! dit-elle au portrait, je vais le revoir, t'entcndre, te parler...
— Nelly, ma Nelly, des fleurs dans tous les vases, ôle toutes les housses aux meubles, que tout prenne un air de fêle, tout, jusqu'aux pavés de la cour ; je voudrais les joncher de fleurs et de feuiW lage. Toi, Gerlrude, lu vas ni'aidcr à quitter mon deuil, je veux revèiir la blanche parure qui plaisait tant à ses regards. — Gertrude, qu'a-l-il dil? qn'a-t-il l'ait?... Que lu es heureuse d'avoir eu son premier regard, sa première parole!... Viens m'habiller, tu me conteras tout,
La folie dirigeait tous les mouvements de Jane : le moindre bruit la faisait courir à la fenêtre cl regarder la porte; lorsque Gerlruilo lui tiudit sa robe pour qu'elle la pascal, loin de se prêter à celle nécessité de la toilette d'une fernine, elle s'échappa et couriil appeler Nelly. —Nelly, ma Nelly, lu sens que je ue veux pas qu'il me ipiitte une minute! — Ma Nelly, il dînera avec moi. — Nelly, un joli dîner, les nieis les plus simples, les pins frais, les plus recherchés, un diucr d'amants enlin. — El surtout, personne que toi ne nous servira, ne
nous dérangera Je le servirais à genoux avec tant de bon-
lieur!... Va, Nelly, gueite-b; dans le cloître el avertis-moi !... Sois bien silre que mon cœur sera trop faible quand lu me diras : — Miss, le voici!... Elle revient, elle cliaute ; ce n'est plus le jour qui l'éclaire, c'esl une lumière divine, l.lle est habillée et s'assied. Assise, elle se lève et va demander à Nelly : — Vient-il? — Pas encore, miss. Elle frappe du pied, elle revient, se rassied. Elle se lève, regarde le porlrail, passe ses doigts sur sa harpe, en tire un accord céleste, jclle les yeux sur ses lettres, lil la jihrase écrite par Landon, reconnaîi l'écriture, y colle ses lèvres, baise ce qu'il a écrit, tressaille, ( l mille fois s'écrie : — Ah ! que je suis heureuse !,.. Elle court. — Nellv, vient-il ?,,. Le : Pas encore, wm! tombe sur son cœur comme un poids ; elle retourne s'asseoir el attendre. Attendre ! altcndrc ce ipi'on aime, est-ce un bonheur, une peine, un supplice?... ou pinioi, n'est-ce pas tout cela à la fois? En revoyant la harpe el la rose et la phrase el le porirait, elle s'attache à tous ces objets, les conlemple : — 0 mon ange I dit-elle, oui, c'esl loi, car loi seul au inonde connais ces délicatesses de sentiment!... Elle va el vient, consulte toutes les pendules, examine si loul esl en ordre, comme pour se donner une occupation, et s'écrie : — Oh ! si je connaissais sa demeure!... L'impatieuce la gagne, son sang court dix fois plus vite dans ses veines ; enfin, fatiguée comme si elle avait fait une longue roule, elle se couche sur un sofa, et son imagination seule s'.igite el se tourmente, son corps n'a plus de forces.
Tout à coup elle eiiiend Nelly ; alors elle court, et Nelly n'a en que le teiii|is de faire un signe, Jane esl déjà sur le seuil de la porte, elle attend le coup de marteau; Landon frappera sur le cœur de Jane. H a frappé, elle ouvre la porte el s'élance, de ses deux mains elle s'empare de lui, elle esl sur son cœur, elle l'embrasse ; il lui rend en pleurant ses caresses, et le chemin qu'ils font ainsi jusqu'à la barjie est rempli par un seul baiser. Ils se regardent, pleurent et se taisen'.. Enfin, après ce silence enivrant, après ce moment où l'on croil ne pas vivre assez : — Ah ! dit Jane, je n'ai demandé qu'une seule g.ràce au ciel, et je l'ohliens : c'esl de te voiri Parle»
JANE F.\ PALE
mon bien-aimé; la voix, après iiii an d'absence, c'est... oli ! rie» ne peul l'oxpriiinr! le voilà donc!... là. prés de moil... — Oh! oui!... pour loiijoiir-... — Horace, dil-ille. je savais bien que tu reviendrai-;, mais j i^jnorais celte joie nouvelle. J'ai eu bien des tourments pendant ces d(ii\ aimées: je le vois... ô loi que j'aime !... loul est oublié!... I.andon fondit en larmes ; dansée pende mots il retrouvait son amie : il ne sortait pas des lèvres de cette clicre créature un seul mol de rejiret. Il avait passe deux ans sans lui écrire lui seid mot: en la quiltaiit il avait emporlé la vie, l'àine de celle qu'il aimait ; il l.i revoyait, cl la gràee. la joie d'autrclois étail celle d'anjounl'lmi : le (lé(l:iiii le |ilus méprisant pour une femme n'excitail pas iiiri; i' nii re^.ird de re|)n)che. Non. elle était sûre dèlre aimée L'Iunniue qui l'honorait de son amour n'avait pas pu se tromper; ce (pi'il avait lait él.iil bien, elle souniellait huiublement son intelligence :'i la sienne : le soleil s'était caché, il luisait maintenant, voilà tout : elle avait pleuré ne le voyant plus, elle lui souriait aujourd'hui en le retrouvant. Toutes ces réflexions tombèrent dans le cœur de l.amlon, comme un orage; il ne pouvait que répauilro d<'s pleurs et contempler Jane dans un saint recueillement. — Si le bonheur n'av;iil pas ses larmes, dit-t1le en essuyant les yeux d'Horace par un geste plein de grâce, je t'en voudrais de pleurer en me voyant ; mais les grandes joies sont mêlées de tristesse... Ce mot attira sur le front d'Horace un nuagi; qui se dissipa soudain. — (!ommc lu fais voir, à ton propre in>u, s'écria-l-il, que j'ai sans c;-e été présent pour loi!... A ces mots, J;ine le prit par la main, et. le prouicnant dans les app;ii temenis avec une fcinie gravité, elle lui dit : — .Mon seigneur et maître pourrait-il me montrer où il n'est pas'?... En prononçant celle phrase, elle y mil l'acceul de colle gaieté de cieur qtii n'iipp;irlcn;iil qu'à elle; puis, le serrant dans ses bias, elle s'écria en lui moiilraut son visage : — Oh ! regarde ces yeux, regarde-les! m leur dois iiu baiser pour toutes les larmes qu'ils ont versées depuis deux ans. Laiidon la prit dans ses bras, et l'asseyant sur ses genoux il lui dit : — Chère âme, j'ai à le parler pendant longlemps... n'ai-jc p:is à l'apprendre une foule de choses?... — Quand lu parlerais toute la vie, et que toute la vie, :igcnouillée devant loi comme les anges devant bien, j'écouterais I.; doux son de la voix, je ne me lasserais pas de l'entendre, de te voir, après l'avoir perdu, aprè.-; être restée plus d'un an sans le voir? (Jue dis-je, un an? et ces deux antres années passées en Espagne, pend;ml lesquelles j'ai souffert les plus cruelles inquiétudes .' et ce retour ;tffreuxV... car vous avez de terribles comptes à me rendre... Comment, reprit-elle en faisant un geste plein de grâce, comment j'ose iulf.rroger?... oh! non, mon Horace, tu me diras ce que lu voudras!... n'cs-lu pas là, sur mon cœur?... ne sais-jc pas que lu m'aimes ?... Cependant il est une chose que je veux savoir : pourquoi as-tu voulu me tuer?... le souviens-iu de ce coup de pistolet.' Quelle peur lu ■n'as faite !. .
A ces mots Lnndon, accablé, serra Jane dans ses bras avec force, el lui dit : — Tu es un ange!... — Je le crois bien' dit-elle. Ne sont ce pas des anges qui servent Dieu, s'agenouillent en silence pour l'adorei'. écoutent sans interroger, comprennent un regard, brûlent d un feu pur el parcourent de l'œil l'éternelle immensité sans y trouver de fin, sans en èlre :iccablés ? N est-ce pas lama vie?... N'es-tu pas la plus belle image que le Créateur ail laissée de lui-même ici-bas?... et eonune je suis mi ange fenunc, c'est-àdire un peu faible, ce bonheur si grand m'aceablu quelquefois, comme en ce momenl, par exemple; et si je n'avais pas Ion sein pour reposer ma tète, que deviendrais-je?... Kn parhinl ainsi elle lançait à I.andon un de ces regards magitpies dont la hri'ilante expression f.iit jaillir tous les sentiments de l'àme par les yeux. Horace, immobile. ;idmirail en silence : — Tu n'es pas changée, dit-il euliii, tu es toiijour> belle! A iravers la douce blancheur de ton visage brille je ne s;ns quelle expression céleste... tlle lit une révérence toute inoipu'use en disant : — Merci, monseigneur!... Qu'on esl heureuse de phiire à Votre Graudeur!... — Et tu n'es plus en deuil ..ajouta Laudon, connue s'il se répondait à lui-même. — Oh non ! dit-elle, la vie et le bonheur sont revenus avec toi. Mais, mon aniour, coute-moi donc tes aventures... ne suis-je pas femme et curieuse comme Eve? .. Elle se mil alors à genoux sur un coussin, cl appuyant son coude sur Horace, elle posa son menton dans sa main, el, dans celte attitude tonle contemplative, elle s'apprêtait à l'écouler avec l'extase du bonheur Le duc se mit à jouer avec les boucles de la chevelure de Jane, el lui dit : — En le racontant ee qui s'est liasse je n'ai pas de torts à expier ; nous avons été victimes de la plus affreuse trahison'... Annihal est mort, il s'est empoisonné !... Jane laissa échapper un mouvement d'horreur.
Alors Landon, sans faire mention de son mariage avec Eugénie et de tciis les événements qui pouvaient s'y rapporter, raconta succinctement à Jane tout ce qui s'était passé. Lorsqu'il eut terminé, il tira de son sein les papiers rerais par Aunibal et les faussw lettres, puis tjus deux ils comparèrent les deux correspondances avec cette joie uueles naulrageséchippés à la mort nietlenlà raconter leurs peines. Jane etail pli;iigee dans un étounemenl profond : une semblable traliisou emportait avec elle dés idées toutes nouvelles pour sou àme ;
elle qui n'avail jamais vu les hommes que sous le plus bel aspect, eile qui, n'élaut Jamais sortie du cercle habité p;ir Annihal, Horace, sir Smitlison, le vieux quaker, Charles C.... (Jécile el Nelly, s'imagiiiaii que tons les hommes élaieiii semblables à ceux ipi'elle avait connus. Elle demanda à son cher llor.tçe si de |)anilles aveulnres arrivaient souvent dans le monde ; sur sa répoiiM', ipii hii toute misaiillir<i|iiipK', elli' se lordit h>s mains avec une éiiergiipie expression de douleur, et Iiva lis yinx vers le ciel, comme pour se ri'fiigier dans un monde plus digned'elle; puis, sejel:inl daiiï le sein dllor;ice, elle s'écria : — Oh 1 je veux rester toujours là! ton co'ur sera mon seul refuge sur cette terre! Oli ! moi, moi si eonlianle! moi qui avais si bien prémunie de toi, que, pour sauver Cécile j';iurais, je crois, embrassé sir Charles C... devant le puritain! Moi inliilele !... mais, Horace, si je ne l'avais jamais aimé, lu me c(muais assez... tu l'aurais su le premier. Va, si jamais je te ir.ihis, je te permets de me tuer!...
Apres un moment de silence, ellr dit : — Ainsi, je t'avais peidu pour jamais, el je te retrouve iuissi ainianl, aussi fidèle. Oh ! je puis iciul pardonner à Aunibal en faveur de sa confi;ssion, el ce ne sera pas ma voix ipii s'élèveiii jamais contre lui!... Horace, nous sommes nuis pour toujours!... — Four toujours!... répéta le duc de Landon, qui dans ce moment avait tout oublié. Le pas lourd el tremblant de Nelly se fit enleudre. Jane, jugeant que le dîner était servi, entraîna Horace vers la salle à inauger. Le repas, mille fois interrompu, se prolongea dans la soirée. Nous n'essayerons pas de redire la vivacité de leur joie el leurs confiants discours, extases divines, grâces indescriptibles. La nuit était venue (pu; les deux amants se croyaient encore à leur premier baiser; enfin Horace sortit, après avoir promis de revenir le l.ndcmain. En repassant dans le cloître, il n'eui plus ;ui( une pensée sinistre, il ne lit même aucune attention au silence imposant qui naguère l'avait épouvanté, el au singulier spectacle ((ur présentaient les accidents de la lune, dont la lumière colorait à peine ces hautes et sombres conslrnclious : — Ange du ciel, disaitil, comme en sa présence tout s'éclaiicit, devient calme el serein. Tous mes chagrins ont fui... Elle m'a enivré, mon cœur suffit à peine à porter tant de bonheur!... En effet, Horace était absolument comme s'il n'eut jamais quitté Jane. Le niomenl où il l'avait revue s'ét;iit confondu avec celui où il l'avait abandonnée, si bien que l'inlervalle disparaissait entieremeul. Son cœur n'avait do place que pour le bonheur et pour l'amour. Aucun nuage ne vint ternir cette belle aurore de sa passion renaissante; le souvenir d'Eugénie ne se mêla point à sa méditation nocturne. Eugénie n'existait plus pour lui : il repoussa comme un remords le souvenir de celle aimable ( réalnre, et, abandonnant son avenir tout entier ;ni hasard, il résiiliit d'acheter à tout prix les quelques inslanls de bonheur ipie lui proineltail l'illusion de son amie; il vécut dès lors sous l'empire du même charme qui l'avait subjugué la première fois qu'il vil Jane à Saint-l'anl.
Le lendemain et les jours suivants il la revit et ne la quitta plus ; satisfaisant ainsi à ce besoin impérieux que l'on éprouve de voir sans cesse l'objet qu'on aime, surtout quand une longue absence nous l'a rendu pins cher : mais il n'est rien au monde que l'àine de l'houinie, véritable abîme, ne sache épuiser, et cette première soif de r:iniijur, ce temps de délices où le sentiment se repait de riens el jonii eu égoïste de sa propre existence, furetit bientôt passés. Alors Eugénie apparut à Landon : elle apparut terrible ! Autant ses premières jouissances avaient été vives, autant ses réflexions furent cruelles. l\ y a dans la vie une situation affreuse : être aimé, avoir un autre cœur que le sien dans lequel on verse les pensées les plus fugitives qui s'élèvent en l'àme, et eu garder une seule, une terrible qu'il faut ensevelir el par laquelle on se sent rongé. Bientôt Nikel arriva et rendit compte à son inailre des événemenls dont il avait été téniùin. Landon frissonna plus dune fois lorsque le fidèle maréchal lui peignit en termes énergiques la douleur de madame. Enfin il fit signe de la main à Nikel de se taire, et, sentant qu'il devait subir toutes îes conséquences de sa position, il emmena le chasseur dans la campagne, et là il l'instruisit sommairement de toutes les circonstances de son histoire. — Tu vois, lui dit-il en terminant, dans quelle situation je me trouve : je le l'ai confiée parce qu'il ne faut pas qu'un mot, une gaucherie détruisent mon bonheur... — Mais qu'allez vous faire?... demanda Nikel par suite de la liberté que Landon lui avait lais-é prendre à Chambly. Landon legarda le chasseur en fronçant les sourcils el dil : — Je n'en sais rien encore; mais, quoi qu'il arrive, j'ai compté sur toi!... Quand tout un tribunal le ferait une question nuisible à ton maître et (|ue réch:ifaud l'attendrait, Nikel, j'ai cru à ton silence. — Sullit, mon général !... El Nikd, faisant un saint n"litaire, ajouta : — Je veillerai sur mes Piouvements et sur ma langue comme une vedette sur des Cosaques, et ce ne sera pas votre pauvre troupier qui vous nuira. — Ne parle donc à personne, sois remet sur tout ce qui me concerne, et reste coinine le chien qui suit son maître el devine sa pensée dans ses regards. — Vous serez obéi, mon général...
Ce jour-là Horace el Jane allèrent se pronencr sur ic ocra de la Loire ! ils voyaient à l'autre rive cette chaîne de rochers, de vallons, de vignobles si pittoresque -, cl, assis sur l'iioi'be, il ; lespiraienl U
JANE l.\ PALE.
fraîcheur des eaux en admirant celte nature si belle et si varice; le silence rognait entre eux : Jane avait reniartino éclioppc-t-il qnolivie chose à l'oeil clnne femme i]iii aime?) la mclancolii- qui se iiiùiait aux actions, aux gestes, aux paroles, aux regards d"Uorace, l't elle ciissi éu\\l devenue rêveuse, peni-ôire pour se conformer aux sesrèles pensées de son bien-aimé. Le ciel éiait pur, les ombres du aoir tombaient en laissant encore apercevoir les cosiumcs des paysannes qui regagnaient en cliantanl leurs demeures creusées par étages dans les rocliers; on voyait la fumée des cheininéos s eeliapper desioufles de pampres; de loin, des voiles bhuielies apparaissaient sur le lac limpide que forme la Loire en cet endroit; les cliauis monotones des paysannes jetaient une leinle de mélancolie dans ce tableau que Janè faisait admirer .à Horace; mais à l'instant même où son aiiemion paraissait absorbée tout entière par les beautés du
ftaysage qui se déroulait sous ses yeux, sa pensée errait bien loin de à ': elle avait fait asseoir son bicn-aimé pour lenlrelenir. à la face du ciel, d'un sujet dont la solennité l'eût étouffée dans un salon ; pour en parler, il lui fallait l'air put de la campagne : en ce moment ils e: lient assis sur un promonioire élevé; les arbres mêmes ne leur ii.onlraieni que le sommet de leur feuillage agile par la brise, et leur VI, e planait sur celte scène magique. A chaque minute Chlora se disait : — Parlerai-je .'... Klle regardait Uorace qui lui souriait iristemeut, et la parole expirait sur ses lèvres; un bateau passait-il : — Quand il aura alieinl cette ile verte, se disait Jane, je parlerai... Le bateau était bien loin de I ile et Jane ne pouvait que presser la main de son bien-ainié en s'écriant : — La belle soirée !... Landon répondait par une phrase adniirative. — El pourquoi ne le laisserais-je pas commencer?... car il m'en parlera... pensait Jane.
Il est pen de personnes qui n'aient éprouvé ce petit suppliée des ànies timides et de toutes celles dont la franchise attend un gr.ind bien ou un grand mal de ses révélations. Enlin, pour amener la conversiitiou sur le sujet qu'elle voulail traiter, alin de dissiper d'un mol. d'un regard, la mélancolie de son cher Horace, elle lui dit pendant que son cœur bailaii à briser sa poitrine : — Croirais-tu que, entre autres folies, Annibal a voulu me persuader que tu étais ma- . rié?... Landon serra la main de Jane avec force, et lui répondit : — H me l'a avoué... Cette apparente tranquillité couvrait un orage terrible. Il cessa de presser la main de Jane, qui, le regardant, ajouta : — Tu es presque triste depuis deux jours... Puis, se hâtant de continuer : — Je sais pourquoi... Landon tressaillit. — (Ju'il m'est doux, reprit-elle, de l'avouer à la face de la nature entière que tu m'es cher!... Tu sais, Horace', il y a longtemps que ces deux mains ont élé ainsi réunies! et une âme céleste, un ange, doit en ce moment, du liuul des cieux, nous regarder avec la même ivresse, le même sourire qui brilla jadis sur son visage quand, nous découvrant icibas, il dit : — Vous ferez le plus beau couple de la terre !... Ai-je de la mémoire, Horace?... Chasse donc ta mélancolie, car Jane la partage, et n'en conuaissoiis-nons pas le remède? Je l'aime, mon Horace!... A ces mois, craignant d'en avoir trop dit, elle versa quelques larmes et réfugia sa lêle sur le sein d'Horace, comme dans un a'-ile; puis la relevant tout à coup, elle lui dit avec vivacité : — Ta mélancolie seule a descellé ma bouche; t'avais-je bien compris?... Ne tardons pas à nous marier 1... ajouta-l-elle. — Oui!... répondit Landon égaré. — (îrands dieux! ai-je dit quelque chose qui l'ait déplu?... Horace l'embrassa sans répondre cl la ramena en silence ; en francliissaui le seuil de la maison, il songea qu'il n'avait rien dii, et voyant que Jane resp<;clait sa rêverie, il affecta pendant le reste de la soirée une gaieté folle, un enjouement excessif, <[ui rassnrereiit complelement son amie. Elle connaissait trop la franchise d'Horace pMiir iiuagiotr qu'il put jnuer un sentiment; et d'ailleurs son imagiuaiiou, en cent ans, n'eut pas trouvé une combinaison d'cvcnemeuls
3ui l'empêchât d'éponser Horace. Ce dernier avait la gaieté de don uan quand il inviia la statue à souper. — L'in^lanl est donc arrivé de prendre im parti!... disait-il en revenant le soir â sou auberge. Il se consulta pendant toute la nuit. — Si je reste à la voir ainsi, en six mois je deviendrai comme Annibal, et je mourrai comme lui... De luules parts j aperçois la mon, car je ne peux vivre que là où elle esJ; une minute d'absence me ronge le cœur!... et... pour la posçéd'T, il faut l'épouser!... N'y a-i-il i|ue ce moyen? .. Il s'arrêta sur celle dernière pensée; l'enfer était dans son âme, l'égoïsme s'y déploya : il maudit les lois sociales, argumenta contre elles, les convainquit de barbarie, et s'arrêta enlin à la po^sibilité de posséder Jane sans enfreindre les lois qu'il venait d'accuser.
Le lendemain, Landon emmena Jane sur les coieanx du 0:er. Elle le trouva changé : il prétexta une indisposition, lis parcoururent nn pays enchanteur, des prairies, des arbres, des villages, une nature animée, variée. Laudoa ne savait couimeul ramener l'entretien de la
veille. Eufln, surmoniant celte répugnance qui lui fit éprouver les mêmes seiUimenls que Jane avait conihatius la veille, il lui dli, en parcourant un chemin bindé di' haies (|iii traversait le haut d une colline : — Dans peu, chèie àme, nous serons unis, cl lions \oyaj;eruns dans nue région où l'amunr s'aeeniitrait, si chez nous il n'était pas arrivé à son plus liaiu degré. Le visage de Jane devint radii iix, el elle l'éconta avec nu plaisir inexprimable. — Mais, ma clieie, pourquoi nous lier? Elle laissa échapper un nioiiveineiit de surpiise. - Que savons-nous si celle coiuraiiilc... Elle s'anêta, éleva avi e viva cité ses mains sur la bouche de Landon. la lui reriiia pour l'empéi lier de parler, el lui dit d'une voix eiilreeonpée : — Tais-toi... tu me fais mal. Elle se lut aussi, réiléchil un moineut, cl, le regardant avec dignité, mais sans froideur, elle lui dit ; — Je t'ai compris, Horace... A cet accent Lanilon iressaillil el rappela tout son courage. — Ecoutemoi bien, conlinua-l-elle, exprime une seconde fois ce désir avec la rcllcxion qu'il suppose... je suis h toi. Elle était deboiii, la main droite sur son cœur, et tendait l'autre à Horace ; alors Landon se sculit rapetissé comme lorsque, dans un rêve, nous comparaissons devant la foule des anges qui nagent dans l'immensité du ciel ; il baissa les yeux. — Imagines lu dans le monde un lien plus sacré que celle confiance? dii-elle, el pour nos deux âmes y a-i-il des cérémonies qui les attachent plus l'une à l'autre? Mais, écoute : je n'ai pas vécu dans le monde, loi seul m'as appris naguère qu'il existe des iraîires, des lâches, des cœurs corrompus; veu\-tu l'exposer à la cruelle injure d'cniendre lléiiir celle que lu aimes? Je ne parle pas pour moi, Horace, rien ne peut m'al'Iliger; aimée de loi, je m'avouerais avec gloire, à l'univers entier, la 7nditresse. Je sais bien que de pareils outrages ne nous atteindront pas. l'euceinle du cloilre a enfermé ma douleur, elle eiifennera ma joie. Nous n'avons pas besoin du monde. L'univers pour moi comineiice ici, il finit là (et elle frappa sur le cœur de Landon) ; ainsi je ne crains rien. Mais on n'a pus lait ces petites lois humaines pour des âmes élevées; s'il n'y avait que des cœurs généreux, il n'y aurait pas eu un seul législateur. Je n'ai pas étudié, ma raison seule m'a dit loul cela. Or, pourquoi ne pas faire ù celle foule un sacrifice qui nous coûte si peu? N'es-iu pas libre? ne le seras-ln pas toujours autant? D'ailleurs, si notre union le devenait insupportable, lu recouvrerais bieniôt toute ta liberté, je cesserais de vivre aussitôt que lu aurais cessé de m'aimer.
Le senlinicnt profond qui animait Jane se révélait dans ces paroles aussi simples que tendres. H y avait tant de vérité dans sou accent, tant de charme et de puissance dans sa pose et dans sa physionomie, que Landon fui vaincu. 11 connaissait assez ledévouemenideson amie pour savoir que, s'il le voulail, il acquerrait le soir même tous les droits d'un époux; mais il savait aussi que, malgré les délices de l'amour, ce sacrifice, en opposition avec la chaste éducation de Jane et ses idées anglaises, serait pour tous deux un éternel sujet de douleur. Alors, ne voyant plus d'issue, il dil, a\"ec un" sourire qui jouait l'enjouemeut et la condescendance : — Pardonne celle épreuve, ma chère vie ! je n'ai pas voulu le faire de peine, dans trois semaines nous serons mariés.
Ces derniers mots étaient pour Landon un arrêt irrévocable. Il pensait, au reste, pouvoir trouver des accommodements avec le malheur de sa silualion. el cela en s'y prenant de la manière la plus simple. Jane revit enfin son cher Horace tel qu'il élail jadis, et retrouva en môme temps sa gracieuse sérénité : elle élail heureuse de ce que la irislesse qu'elle avait avec inquiétude remarquée depuis quelques jours sur le front de son amant n'eûi pas d'anlre motif, el elle raillait Horace sur sa facilité a se tourmenter. Le soir même ^ikel parijt en posle, avec les inslrnclions de son maître, pour aller chercher tous les papiers nécessaires au mariage de Jane et dn duc. Voici sur quelles circonstances Landon asseyait son espoir : lorsqu'il avait épousé Eugénie, les bans n'avaient élé publiés qu'à Chanihly. on, par nn hasard forl heureux, son domicile élail établi depuis le temps voulu par la loi; d'ailleurs, ayant toujours élé à l'armée, il avait peu habité Paris avant d'êire marié, et alors il n'éiait connu que comme M. Landon, officier de la garde impériale. Lorsqu'il vint avec sa femme s'établir dans son liôlel sous le nom du duc de Landon-Taxis. on dut croire généralement qu'il venait d'eu faire l'acquisition. Ces diverses particularités diminuaient beaucoup le danger qu'eût offert la pnblicaiion des baiis. A la mairie d'abord, personne ne les lisait; l'employé Cl le maire ne connaissaient prubablement pas le duc, qui d'ailleurs avait enjoint à Nikcl de déclarer uniqueiiienl M. Horace Landon; son acte de naissance, dres-é pendant la révolution, ne con- UMiait aucun autre nom ni qualité; il était fondé à espérer que de ce côté on ne concevrait aucun soupçon. Quant à la paroisse, la chose élail plusdillicile à arranger; mais Nikcl devait faire en sorte que, sur la feuille destinée aiiprêlrequi devait lire les bans à haute voix, le nom de Landon fût assezmal écrit pour qu'on pût prendre quelques lettres pour d'autres, cl lire Randon, Landau, Loudon, Vaudou, etc. Nikel devait rester à Paris pour avoir l'œil à tout, ne revenir que muni de tous les papiers, et, au préalable, envoyer â Landon les actes nécessaires piiUr que les formalités fussent aussi remplies à Tours. Nikcl partit et exécula tous les ordres de son maître. Landon reçut bientôt les papiers, el, pendant que son domestique agissait à Paris avec un
JANE LÀ PALE
succès complet, il vtilla liii-mcriift à ce une Ips piiblioatioiis n'éirouvassiiit ;uiLim ei;i|iL'( liemciil à Tdurs. (.iLielqni loi-; il Irriiiissait de craiiile en puiisaiil que si, par iiii de ces lia>ar(Ji inullieuieuN ipii MJilt si fréipieiits. iiiadaiiie Giiéi'iii allait précisément dans ce iiKiiiieiit iiilendre la messe à l' Assomption, clic ne ponvail nian()uer d'être IVappée par son nom. bien qne défiguré, cl alors A:ie purtée comme insliiiciivcmcm à (irendre des informations. Il réllécliissail cependant, avec nne joie mêlée d'amertume, qne les conclios de sa fenvr.c mettraient assez de désordre dans lliôul pour ei;ipèclier lesdaiiies d'aller à la messe; alors Kiigénie lui apparaissail, il la v.-yait ;junr lui e:i proie à nue douille sonH'rancc. il songeait (|n il était père cnlin! mais une minute passée auprès de Jane dissipait tons ces nuages, et il ne restait plus dans le cuiiir de Landon que celle gène qu'on éprouve à cacher nn secret. Pour .I.ine, heureuse de voir approcher l'époipic de son mariage, elle s'abandonnail à une joie naïve. Graciensemenl posée sur les genoux de son bien-aimé, elle lui prodiguait d'iono( entes caresses. Souvent elle passait ses bras autour du cou d'ilorace, ci, s'appiiyant sur sou ca-nr, elle disait : — J'avoue q'.ie je n'aperçois rien au delà de mon bouhfur. Tu ris, Horace.' Eh bien, moi, je ne (leniaiiderais an mariage que d'assurer celle lélicité Je pleine de joie, conlinua-t-elle, quand je pense que nous vivrons toute notre vie ainsi réunis, nous aimant toujours avec une égale tendresse, et séparés du monde par un cercle de lumière que persoimc ne franchira. Que la mon nous surprenne ainsi, la main dans la mienne, les yeux se confondant aux miens par un regard. Mi ! celte mon sera calme et suave comme une belle nuit d'été. M'éeoutes-tu'.' — Si j'écoute? Ah ! les paroles sonl une divine musique qui retentit jusqu'au fond de Tàme !
Quittant alors les genoux d'ilorace, elle courait à sa harpe et ajoutait aux délices de'ces tendres épancliemenls le charuie enivrant d'une mélodie en accord avec les élans de leurs cœur.s. Elle chantait en levant les yeux an ciel cumnie pour adresser an (héaieur l'offrande de sa félicité. Landuu l'adinir.nl pendant qu'elle se livrait à ses inspirations, il l'admirait surtout lorsque la harpe, ne pouvant plus sul'liie à son exaltaliou. elle demeurait cnlin comme en extase. Alors son visage était vraiment surhumain. Landon se prosternait à ses pieds et implorail la permission de recueillir les larmes qui débordaient dans ces yeux « dont la lumière était faite pour être adurée et non pour adorer. « C'est ainsi qu'ils vivaient dans uu perpéiuci ravissement : phis heureux que le reste des hommes, ils ne reucoiitraiiiit aucuns des obstacles dont l'anmur est toujours entouré. Ilorace lni-uu"'me en était venu à oublier le plus souvent rabime sur le bord duquel il se trouvait. Pour Jaue, elle n'apercevait aucun nuage, de qnil(|iie cô;é qu'elle portât ses yeux. Elle était sûre de son ami et ne dépendait de personne : quelle crainte cûi-clle pu concevoir.' Les deux amants, entièrement reid'cnués dans leur amour, loin du ■niindeel même de la terre, clieiniiiaieut eiisend)le comme dans une voie céleste, respiraient nn air plus élhéré, et l'on pouvait les comparer aux anges qui se meuvent dans les régions lumineuses et dont la peibée est un éternel hynme d'amour. Il sérail, du reste, aussi dTiicile que fastidieux de détailler l'existence de Landon et de Jane pendanl ces jours daltenle et de douces épreuves, délicieux préludes à un bonheur iuGui. Le récit de celte vie serait aussi monotone que les scènes qui la composaioiil étaient charmautes el pleines de nuances pour les amanU. Il arrivait bien queUpiel'ois que les innocentes coquetteries de Jane el ses naïves caresses faisaient délirer impalieinment à Landon que le délai légal fût empiré, mais bien souvent aussi il était prêt à dire, cojunie sa bien-aimée, qu'il était impossible d'êire plus heureux qu'ils n'élaieul. On trouverait diriicilemeni deux êtres plus respectueux l'un pour l'autre, plus chastes, plus discrets; et celte pudeur, cette retenue, s'accordaient parfaitement avec la laniiliarilé; car I innocence (le véritable amour ramène souvent à l'innocence) joue ainsi autour du feu sans péril N'y at-il pas un Dieu pour Icsenfanis? Si donc de celte siiualiou bien rare dans nos mœurs (on saii par (piel enchaincmeni de circonstances Jaue avait été [iréservée du contact du monde), il ré.-ultaii pour Landon quelques souffrances, elles servaient, pour ainsi dire, à aiguiser sou bonheur et amenaient seulement quelques scènes de colère enfantine dont l'expiation était pleine de charmes.
Un soir LMdon contemplait Jane tout en songeant à ce qui lui restait ri subir d'aitente et de furnialiiés. 11 venait de repasser dans son âme les plus doux souvenirs de ses amours. Son imagination avait remonté le cercle des heures enivrantes qu'il avait passées au|)rès de sa hien-aimée, qui en ce moment se taisait, respectant la méditation d'Horace. Il la comparait à elle-même, exaniiuaul, avec la timide avidiie de l'amour qui se contraint, ses charmes et ses formes si pures et SI élégantes ; il revoyait la jeune vierge de Saint-Paul, frêle et angeliiiue beaulé, et il voyait aussi la l'emine de vingt-deux ans, belle d'une heauié tout aussi chaste, mais avant des contouis ()lus pleins, des lignes plus pures, plus achevées, les irails plus éloquenls, et enfin plus d'éclat et de vie. Landon était ivre. Ce trésor, cette créature unique, elle lui appartenait pour toujours! Jane s'approcha, mais lentement, comme un cygne qui se laisse admirer volontiers ; elle regarda son bieu-aimé, el, sinclinant, posa légèrement ses lèvres sur
celles d'Horace. — Jane, s'écria-l-il, au nom du ciel, laisse-moi!... je t'avais défendu de m'embrasser ainsi... cruelle^!... El, quittant le siège qu'il occupait, il alla s'asseoir dans un coin. Jane, inlerdile et silencieuse, se relira avec la soumission d'un enCaut. Elle jeta sur Lando:i des regards furtifs cl plaisants qui donuéieut une grjce en- Aintine à sa figure imposanle ; puis, au bout d'un quart d'heure passé dans un profond silence, elle se rap|irocha lentemcnl cl offrit h Horace un bal'ser qu'elle se plut à lui refuser quand il voulut le prendre. Heureusement le dévoué chasseur arriva bientôt, apportant, au grand contentement d'Horace, les papiers nécessaires pour le mariage. Le jour où Landon vint annoncer à Jane que le lendemain serait leur jour nuptial, il entra tout joyeux, respirant le bonheur, et s'écria : — Terre! lerre ! nous abordons!... Jane, que me doimes-lu pour ma nouvelle'.' — Que puis-je te donner.' répondit-elle, je n'ai rien que tu ne possèdes! — Laisse-moi prendre un baiser!... Elle se leva et coiMul l'embrasser avec l'inexprimable abandon de l'innocence. — Ah ! dit Landon, voilà un baiser de fiancée... 11 assit Jane sur ses genoux et savoura lentement un de ces longs baisers qui révèlent toutes les délices de l'amour. Jane pencha la tète, ses longs cheveux se déroulèrent, elle rougit, baissa les yeux, et cacha son visage, qui trahissait des émotions qu'elle avait à peine soupçonnées jusqu'alors. Elle était presque honteuse d'avoir témoigné taut de joie. — Oui, chère, demain ! oui, demain ! lu seras à moi... Jane baissa les yeux en gardant le silence.
Nikel et Thôle du Faisan (c'était le nom de l'hôtel nii Landon demeurait) furent les témoins que choisit Horace. Il récompensa assez géuéreusemeut l'hôte qu'il quittait, pour que ce dernier fi1l un témoin sans prétention et que l'on pût le congédier après la cérémonie. Nous ne dirons pas rimpalience de Jaue. Le malin, à neuf heures, l'hinrcux couple se rendit à l'église. Jane était mise avec la plus grande simplicité, et sa toilette ne différait en rien de celle de la veille. Ils entrèrent à l'église sans être remarqués. Nikel était sombre, mais il essayait de cacher sa tristesse. Landon l'ut marié à la chapelle où il avait rencouiré Jane. Lorsque le prêtre lui demanda s'il ne connaissait aucun obstacle à son union, il répondit négativeiiii-nt avec assurance, el il vit Nikel pâlir; lui-même en ce moment fut troublé : mais là le crime était consommé. « Comment aurait-il pu écJiapper aux séductions?... un être si beau, dont les accents liarniouieux semblaient dérobés au ciel même, plongé dans un ravissement que les séraphins auraient été orgueilleux de partager! Oh ! il sentit, hélas! trop bien celle <lon;c mugie, el son transport fui clièrement payé... Douce fut cette heure, quoique chèrement conquise, et pure autant que pouvait l'être une chose de la terre : alors le soleil glorieux vit, pour la première fois devant l'autel de la religion, deux coeurs unis par les liens dorés de l'hymen jurer de vivre et de mourir en aimant; alors le front de la vierge porta pour la première fois cette guirlande d'hyménée qu'un «ecoiul vueu ne peut ni replacer ni faire relleurir après qu'elle est fanée! Union bénie!... seul asile paisible el sûr où l'amour, après sa chute el son e\il du ciel, puisse encore trouver une patrie dans ce monde ténébreux!... Cependant jamais le Très-Haut ne regarda une faute d'un front moins sévère. La colère de la justice se changea presque en sourire avant d'allendrir le coupable. » 11 devait être puni cruellement, mais l'heure du supplice et celle de la récompense n étaient pas venues eu même temps. Pour Jane, en sortant de l'église, elle ignorait combien ses célestes beautés étaient fatales à la vertu, et « lorsqu'elle rencontra les yeux de son bien-aimé, eUe cacha Péclal des siens dans le sein de son amant , sa joie même fut tempérée par celle humble pensée : — Quel droit ai-je donc à tant de bonheur.' » Comme ces jeunes enfants qui, dans la fougue de la jeunesse, commettent une faute, et qui, loin de l'œil sévère du maître, dévorent le charme de désobéir, mangent avec délices le fruit défendu et s'amusent d'autant plus que, peut-être, dau§ le lointain gronde l'orage de.s punitions, ainsi Horace savoura celte journée.