CHAPITRE II
Quelle douceur extrôme
De se voir caressé d'une épouse tju'ou aime! De s'enlendre appeler petit cœur ou mon bon! De voir autour de soi cioîlre dans sa maison. Sous les paisibles lois d'une agréable mère. Des petits citoyens dont on se croit le père I BoiLEAU, Satire X.
— Au diable ma dernière pratique ! disait Jean-Louis en arpentant lestement les quais, le tonneau de Fancheite sur 1 épaule; elle est cause que je suis arrivé à huit heures au Louvre... Lasse de m'altendre, Fanchetle s'en sera retournée seule à la maison... Jlangrebleu! j'avais tant de choses à lui dire seul à seul!... d'autant mieux que mon père barguigne pour nous marier : il dit qu'elli; n'a rien et n'est rien. U(;ureusemcnt l'oncle Barnabe est de notre bord : c'esl, comme on dit, un savant, un philosophe, et j'espère...
11 serait trop long, ami lecieur, de vous raconter tous les châteaux en Espagne que le bon Jean-Louis bâtissait tout le long de la rivière. Pour peu que vous ayez aimé, vous devez vous eu faire une idée assez approximative... Tout en rêvant, Jean-Louis est arrivé en vue de la maison paternelle; il aperçoit la peiiie fenêtre de la petite chambre de Fanchetle. — Elle est là, se dit-il. occupée à meure en oidre le travail de la journée... 11 me semble la voir assise entre son armoire et sa couchette... Sa couchette! ah! quand pourrai-je... La maison de bois de Fancheite ne pesait pas une plume en ce moment sur le dos de Jean-Louis. Son pied touche à peine la terre ; il court, vole, se précipite et tombe comme la foudre devant son père et l'oncle Barnabe, qui, tous deux, assis près d'une longue table, sablaient, eu attendant l'heure du souper, d'excellent vin à douze sous la pinte. La figure extrêmement animée du jeune homme, son œil brillant, sa respiration haletante, firent croire aux deux vieillards qu'un malheur venait d'arriver. Ensemble ils curent la même pensée, ensemble ils s'écrièrent : — Jean-Louis, qu'est devenue Fancheite? — Fanchette! mais elle est ici, je pense. — Nous ne l'avons point encore vue ! — Quoi! mon père! quoi! mon oncle! — Serait-elle perdue? enlevée?
— Enlevée! s'écria Jean-Louis. Et la jalousie pénétra dans son cœur. Rapide comme le feu, elle le parcourt et le brûle Son imagination se reporte en arrière ; il voit le clerc près du tonneau de Fanchette, il se rappelle ses regards, il interprète leur langage et s'écrie : — Walhenr à lui! Puis, bondissant comme un jeune lion furieux, il s'élance. En vain le père Granivel et loncle Barnabe jurent, tempêtent on essayent de jiarler raison, rien ne peut retenir le bouillant jeune homme : il part l'éclair dans I œil, la vengeance dans le cœur... Tout à coup la porte s'ouvre, Fanchette paraît, et sa présence fait plus que les cris et la philosophie des vieillards. Jean-Louis a vg sa bienaimée ; il se précipite, la presse dans ses bras, et, avant qu'elle ait le temps de se reconnaître, il lui donne un gros baiser bien bruyant, puis va tranquillement reprendre sa place accoulumée.
A la vue du transport de son fils, le père Granivel hocha la tête en signe de méconteniement. — Ilum, frère, dit-il en regardant Barnabe, un des plus ardents disciples de Pyirhnn. — Tout est dans la nature, répondit le philosophe. — C'est possible, frère; en attendant, cela n'en est pas plus gai. Se tournant alors vers Fanchetle, le père Granivel lui demanda assez brusquement pourquoi elle rentrait si tard.
— Je sors de chez M. le procureur Plaidanon, où j'ai éié repojler un ouvrage extrêmement pressé. — H fallait qu'il le fût bien, dit Jean-Louis avec curiosité. — Oh! je t'en réponds, reprit la jiune fille en allant s'asseoir à cô;é de son amoureux. Figure-loi, mon cher Louis, qu'il y a ce soir chez.M. Plaidanon bal, concert, que sais-je? Il s'y trouvera une foule de belles dames et de beaux messieurs. Les clercs de la maison ne veulent le céder à personne, et c'est pour cela que je suis allée poriir leurs bas de soie auxquels il y avait quelques points à f.iire... Mais ce n'est pas tout, ajouta Fancheite à voix basse, j'ai vu mademoiselle Justine, la femme de chambre de madame, et elle m'a invitée à venir voir la fêle. Si tu pouvais obtenir de ton père la permission de m'y conduire, ah ! mon cher Jean-Louis, combien je t'aimerais ! — Fanchette, ne m'aimerais-iu que pour cela? dit le jeune homme d'un air de reproche. — Je veux dire, reprit la co-
JEàN-LOUIS.
qui'iie mi peu honieuso. qiii' lu me ferais bien jilaisir. — \\ siiflii... To-e. i';ti une f;i;ue à l.- tliMiiaiuler — Varie. j;ar(,i>n, el s'il <!« p. nd de HU.i. . — Ohl mou Dieu. père. île toi beul. laiielielle a éle iiivilee par mailemoiselle Jusliuc à voir la fèie que ilouiie uiailanie l'I.ùilauou; elle grille d'y aller, el je uie jeu. rais dans le leu pour l'y emi- (luire, l'ère, accorde-m'eu la penuissiou. — Fauebelle, el loujuurs Kauehetle, dit le b.iuliouinie à voix ba>>e eu se louruaul ver> liariiabé : cel eufanllà ue pense qu'à elle... Pourquoi veu\-lu aller là, iieiile? ajoula-l-il eu s'adres>aul à la jeuue lille, qui. le euur irem- Ll.iut deuioi. alleudaileu >ileuee le ré>ulial de la demande de Jeau- L.iuis. — Eh mais, père Crani^l. pour voii ... — Voir quoi? — Voir lau er. dtuic !— Au dialili' la danse ! eesl la perle des jeunes filles ! - Frère, dit alors le pyrrlionieu eu posant sur la table ses lunettes et » livre qu'il tenait à la main, tu as tort de maudire la danse; il y a iu bou dans le plus mauvais, el il y a du mauvais dans le meilleur. Songe que si la danse a fail chopper plus d'une àme, elle a servi à redresser plus d un corps. Les JniN oui dansé devant le \ eau d'or, j'en conviens, mais David a dansé pareillement devaui l'arclie du Seigneur. Frère, il faut s'ab-teiiir de prononcer non Hifuit. — Tu peux avoir raison, frère; m:ii^ dis-moi, je te prie, ce que Fauelutle el mon lils iront faire eliez M. Plaidauon —Je l'ignore. — (.Miellé ligiire auroiil-il> au milieu de toulce beau monde avec leurs babils de \i:mvres diables? — Ob! père ' s'écria Jean-l.imis. je vous jure que l'anchelte sera bien partout, surtout avei' son joli dé^llallillé biane el son tablier noir. — Je ne les ai encore mi> qin' ileii\ fois, ajouta la Jeuue lille avec un petit air lier, el tout le monde assure qu'il> ne ine Vont p.is mal. — Mais enfm, vous gênerez les gens... — Au touliaire, père (Jranivel. dit Fauebelle, mademoiselle Justine m'a répété que je lui rendrais un grand service en venant ce soir. - El commenl cela?
— Abl d.une! parce qu'elle aura besoin de quelqutin pour l'aider à porier d.-s rafraiebissemeuls aux danseurs. — El c'est pour faire le méiierde valet que tu veux que Jean-Louis aille avec loi? Fi! Fauchiite. je te croyais plu> de cœur: — Mais, père Granivel... — Non, nianiz> lie, non, vous dis-je, jamais je ue souffrirai que mou garçon s abaisse à servir qui que ce soit. Corbicu ! nu laquais n'est pus uu biinime. — Que dis-lu là, fière? s'écria Barnabe à celle proposition nial>o.iuaute pour ses oreilles pyrrhoniennes, un laquais n'est pas un homme! Per sapientiam. je soutiens qu'il possède loul ce qui caractérise cet animal. Il a, comme lui, deux pieds, deux bras, une tète et im uei; comme lui, il mange el boit; comme lui, il pleure, rit, souffre et menrl!... Que faul-il de plus?... — Ce n'est pas tout d être liomme, il faut encore n'clre pas méprisable. — El qu'a donc de mé|)risable la créature humaine qui se voue à la peine el à la douleur pi.ur semer de Meurs la vie des heureux de la société.'... Quoi! parce qu'un homme me diuinera mes gauls et mou chapeau quand je sois; une assiette el un verre quand je suis à table; qu'il me brossera, essuiera, habillera, décroliera, ennuiera, actious parlàiicmenl innocentes en elles-mêmes, el que le plus riche el le plus noble a faites Cent fois d.ms sa vie. cel homme sera méprisable?.... Non, mon frère, une telle proposition ne peut se soutenir. Je le le répète, non lù]uet. — Cepeudaut, frère Barnabe... — Je conviens, reprit l'infatigable discoureur, qu'un homme qui sacrilie sa liberté pour quelques pièces d'un métal jaunâtre, métal vil el inutile en lui-même, quoique cependant fort nécessaire à cause de sa valeur représentative; je Conviens, dis-je, qu'un pareil homme dégrade eu quelque sorle ce qu'il y a de divin dans sa nature. De là je conclus el je dis...
— Tu conclu> et tu dis, frère .'... — Qu'il y a du pour el du eoiilre dans loul ceci connue dau> tout, et que le plus sagi' est de s'abstenir de prononcer non liquet. — Ainsi, frère, lu es d'avis de laisser aller ce? jeunes gens .' — Il y a du pour !... — Oublie»-tu qu'ils sont amoureux ? reprit le père Granivel à voix basse. — Il y a du contre ! mais leur amour ne change rien à l'affaire. — Non, mais il peul diablement l'embiouillur. Songe donc que deux jeunes gens qui courent la nuit \e> bals el qui s'aiment peuvent fort bien... — Cerlainemeiil; cela est dans la nature. — Mais alors commenl remédier à ce nialheui .'... comment me débarrasser des inquiéludes que celle petite Fanchette me cause.' — Eu la mariant à Jean-Louis. — Mais, frère, elle u'a rien. — Ils s'aiment. — C'est une lille irouvée. — Aimerais-tu mifux que ce fût une fille perdue? — Dieu m'esl témoin... — Allons, frère, rends ces jeunes geus heureux. — J'y penserai.
Touie celte conversation entre les deux frères s'élail tenue à voix bas^e. Cependant, comme les amoureux ont l'oreille fine, Jean-Louis et Fanchette n'en perdirent pas un mol. Or Jean-Louis, se voyant soutenu par son oncle, résolut de piolilcr de l'occasion pour donner gain decuuse à son amour. Il s'empressa donc de relever If j'y penferai dr sou pi;re. — Cher père, s'écria-t-il eu serrant sa main dans les siennes, il i..^ t'en coûtera pas davantage pour y penser de suite. Vois : Fauchetle el moi nous nous aimons et ne pouvons vivre l'un sans l'autre. Si tu nous sépares, le désespoir me prend ; j'abandonne le Carbon, je m'engage dans un régiment, el je me fais tuer à la pre- Diiert- bataille... Si, au contraire, tu nous maries, j'aurai si bon cœur à l'ouvrage, que je te pruMicl~ de di-venir avant dix ans d'ici uu des pr. .. i r 'harboiMiiiTs de Palis... Allons, père, remU-nous heureux.
— Uui. bon petit perc, ajouta la jeuue fille en caressaiil le meniuu
dii vieillard de sa jolie main potelée. — Petite fûtée! dit le bonlioinmfc à nioiiii' v.iiueu .. Quoi ! .leaii-Luuis, lu veux ab-oUinieiU (''poiiser?... Songe doue, gare «m. (|iie le ni.uiage... — Esl la plus agréable cérémoilie... n'est-il pas vr.ii. Faiulielle?
Fauebelle ne reiioiidii rien. Sa charmante figure, couverte en ee UKimenl d'un léger el brillant incarnai, pailail pour elle. — N esl-il lias vrai, mon oncle ? rcpéla .lean-Lonis en s'adressant au philosophe Barnabe, dont il espérait ipie la logiiiiie allait se déplayer en sa favciic. — Jo conviens, nioii neveu, dii le pyrrlionieu, déiiosant encore son livre et en se bàlani (!<■ prendre l,i parole. < hose qu'il ne manquait jamais de faire ans^ilol qu'il en Ironvait l'occasion, je conviens que le mariage est un élal fort dé-irable. En effet, rien n'est plus charmant que de trouver, quand on n^iure chez soi, un visage qui vous sourit au lieu de visage de bois, ce qui arrive lorsque l'on est pa>eou. On cause, on folaire avec une femme aimable, puis l'on s'endort sur le coussin le plus doux que nous ail fail la nalure... Ou M' voit reiiailre dans les Irnits de ses amours; enfin l'on est deux à pariager la peine et la dnulenr. Ergo, je crois que le mariage est une iiisiilulion déliciiuse el eoiisol.inte. — Vous croyez bien, mon «lucle. s'écria Jean-Louis, et jamais je ne vous vis si éloquent. — Ccpchd.ml, reprit le digne élève de Pyrrhon, quand je viens à penser i|iic la nature n'a rien fail de pareil; que par conséquent les caracleics sont tous discordants; qu'en général les femmes sont capri- < ieuscs et d'une imagination Irès-mnbile ; qu'eu outre elles ont un principe irritant, irritable el irrité d'une espèce extraordinaire qui les domine, entraîne, subjugue ; et qu'alors elles nous tourmentent, se chagrinent el nous trompent (ce n'est pas leur faule, mais enfin nous sommes... trompés); alors, dis-je, le bonheur en ménage devient une pierre philosopbale très-rare à trouver; c'est pourquoi je ne conseillerai à personne de se marier, non pas loul à fail à cause des suites plus ou moins fâcheuses de l'hymeu, mais parce que les raisons étant égales pour ou contre... non liquet, il faut s'abstenir, ciiinnie l'àne de Buridan. — Mais, mou oncle, s'il m'esl impossible de m'absleuir?... — Est-ce prouvé .'... — Mon Dieu, tout auianl qu'il est vrai que vous avez besoin de manger quand vous sentez la faim. — Bravo! Jean-Lmiis, s'eeiia le |i\riliiiiiirii, voilà un argument. Toutefois, rien ne me serait idiis f.iciïe que de le détruire par un autre... Mais non, je veux le laisser la gloire de la discussion, el je me rends... Allons, frère, imite-moi, et joins les mains de ces enfanis...
La menace de Barnabe avait effrayé Jean-Louis; mais l'emb.irras de l'honnête philosophe, autant que l'amitié qu'il portait à son neveu, arrèlèreni le torrent de son éloquence. A peine eul-il fini l'exhorialion fraternelle, que Jean-Louis et Fanchette furent aux genoux du père Granivel. Il y avait lanl d'amour el de bonheur dans leurs regaids, tant de respect filial et de recueillement dans leur maintien, que le bonhomme ne put s'empêcher de leur donner sa bénédicliuu paternelle.
— Elle est donc à moi ! s'écria Jean-Louis avec un transport de joie dillicile à décrire ; ah ! père, tu me donnes une seconde lois la vie!... En parlant ainsi, le jeune homme se mit à sauter et à courir par la chambre, en tenani dans ses bras sa jolie fiancée. En vain le père Granivel criait-il à son (ils de se calmer; en vain le pyrrhonien soutenait-il que la modération est la vertu des sages, l'infatigable .lean-Lonis aurait dansé jusqu'au lendeniain malin si Fanchette ne se fût avisée de lui dire avec sa douce voix llûtée : — Mon ami. tu m'élouffes!... A ces mots, le délire du jeune honnue cesse comme par enchantement; il s'arrêie, et va poser doucement sa future sur les genoux du père Granivel. La curieuse Fanchette, qui ne perdait pas la têie, profila du calme survenu pour glisser ces mois à l'oreille de Jean-L mis : — Mon ami, el le bal?...
La permission si ardcmnieni désirée fut demandée et obleuue, el nos amants coururent s'habiller.
Pendant que Fanchelie pensant au bal. aux belles dames et aux beaux messieurs, el Jean-Louis à eeilaines choses qui valaient bien c.la pour le moins, nassaicnt, l'une sou caraco blanc, et l'autre sa belle veste, les deux frères s'cntn tciiaicnt de la nécessité de conclure |iiiimpiemenl le mariage des deux jeunes gens, afin de ramener la IraiiquiUilédansla maison L'oncle Barnabe ouvrit un avisqui fut goûté. Ce fut d'aller de suite trouver le cure de S.iinl-Germain-l'Auxerrois, pour aviser avec lui aux moyens prompts et décents de mettre une j(die fille dans les bras d'un honiine, el cct.i par-devaiil la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine, téiiinin qui rajuste ajuste prix l'honneur cl la vertu des femmes el des lilles.
Cmnme celte résolutimi venait d'être arrêtée à l'unanimité, Fanchelie el Jean-Louis parurent dans leurs atours. Granivel, eu a|)ercevanl le charmant minois de Fanchette, fut de l'avis de son fils, c'està dire autant i|ue ses soixanle-ncuf ans le permeltaienl. Quant à l'cuicle Barnabe, il ue fut de l'avis de personne, attendu qu'il y avait autant d argumenls pour que contre. Quoi qu'il eu soit, chacun est de Li ineitl'ure humeur du monde. On sort, on ferme la porte, et l'on cliiniii.ie, les aillants en Sautillant, el les papas en bavardant; chaque àj,e a hts plaiîirs... Arrivés à lapoiie du curé, on souhaite tout haut
JEAN-LOUIS
beaucoup do plaisir et de biscuits à FanchcUc ; tout bas quelques b:;!sers à Ji';in-L()uis, et l'on enire chez le niiiii'^ire ilii Seigm iir.
L'iioniiêle curé soupait, cl sa gouveruanlc et lui étaient ;ilnrs entre la poire et le fromage... — C'est le bon moment, se dit liarnalic; entrons en matière... — Monsieur le curé, nous venons, mon frère et moi, pour un mariage... — Fait? interrompit brusquement le ctiré.
— Non, monsieur, à faire. — Donnez-vous la peine de vous assenir.
— Monsieur le curé, mon frère, que voilà, est un riche charbonnier qui ne regarde pas à queUiues écus... — Un riche charbonnier!... s écria le curé, madame Paradis, offrez à ces messieurs un verre de mon vin de Roussillon... Messieurs, faites-moi l'honneur.. — Avec plai>ir, monsieur le curé. Excellent, sur ma parole. — Excellent, frère! — Ah çà ! où en étais-je '.'... — Un riche charbonnier qui ne regardera pas h quelques écus... dit le curé. — Fort bien... mon frère est doue, nionsienr le curé, un riche charbonnier qui ne regardera pas à quelques écus de plus ou de moins, s'il est possible d'avancer le mariage de son fds unique, charmant garçon, qui sait déjà ce que c'est qu'un argument!. . — Et qui porte neuf cents sur ses épaules, ajiinla le pcre Granivel d'un air tant soit peu orgueilleux. — Ord(uic, nidn^iciw le eitré, reprit Barnabe, mon neveu est amoureux de la plus jolie lille qui soit à cent lieues à la ronde, et nous voulons la lui donner le plus tôt possible... — Rien n'est plus aisé, messieurs. Le pcre et la mère de la demoiselle sont d'accord avec vous'^.. — ,Je vous promets que nous n'avons eu aucune diflicullé avec eux. — Je l'aurais parié... — Attendu que la future de mon neveu n'a ni père ni mère. — Elle est donc orpheline'.' — Nous l'ignorons. — Seraitelle illégitime?... El la figure du prêtre se rend)ruuit. — Je n'en sais pas davantage. — Qu'est-elle donc.'... — Un enfant trouvé... Combien do jours et d'argent nous demandez-vous pour la marier à mon neveu 'f —C'est selon... voulez-vous qu'on les marie décemment'.^...
— (;erles. — Achetez-vous des bancs?... — Nous achètenuis tout ce qu'il faudra. — Alors il vous en coûtera cent vingt francs. Cent vingt francs! s'écria le père Granivel; je n'en ai payé que vingl-ciiiq pour mon mariage. — C'est possible !... mais alors c'était un in;ii iage connue on en voit tant. — Dites comme on en voit peu; car je puis me vanter... — Vous avez beau dire, on ne vous a fourni ni pnèle, ni coussin, ni cierges, ni çrand autel, ni chantre, ni serpent, ni sacristain, ni bedeaux, ni enfants de choeur, ni curé, enfin .. vous avez été maiiéparun prêtre du commun des martyrs; et à quelle paroisse, encore?... — Saiut-Jean-de-Latran. — C'est cela même, un saint apocryphe, une joroissc borgne... tandis que celle de Saint- Germain-l'Auxerrois...
Le curé avait mis tant de chaleur dans l'éimmération des pompes de sa paroisse, et tant d'énergie dans les louanges de saint Germain, que le père Granivel, abasourdi, crut qu'il n'avait rien de mieux à faire qu'à exhiber les quarante écus demandés. Il allait les oCi'iir à la gouvernante, lorsque l'oncle Barnabe entama un discours si beau, si éloquent, que le curé et la gouvernante n'en comprirent que la ronclusion, qui, rédigée en termes fort clairs, fut à peu près ainsi conçue:
— Ou vous marierez mon neveu pour soixante francs, ou il ira se marier ailleurs.
De tous les arguments entassés par le pyrrhonien, aucim ne produisit [ilus d'effet que ce dernier. Le cure baissa la lêle; le père Granivel ouvrit sa bourse, et les bans de Jean-Louis et de Fanchette furenl affichés. Mais, hélas !...