CHAPITRE m
C'est Armodèile!... Alors le paladin
A reconnu sa fille à ce signe certain, Et, voulant célébrer celle heureuse journée. Il prolonç;ea la fcsie, annonça l'Iiyménéc, Purs renvoya soudain le pastre malheureux. Sans espérance aulcune, et toujours amoureux... HoNOBÉ D'UnrÉ.
Pendant que ce digne élève de Pyrrhon marchande les di^pc uses sacrées qui rendent un enl'aLit légiliine. suivons les deux héros de celte véridiquc histoire à travers les rues de Paris. Mon cher licieur, connaissez-vous la rue Saint-Germain-IAuxerrois? — Ceriainenunt. — Eh bien ! elle aboutit au Grand-Chàieiet. — Je le sais. — En ce cas, nous coïncidons dans nos vues. — Le Chàlelet est partagé par un petit passage. — Oui, mais c'était avant la Révolution. — Sans douie : ne sommes-nous pas en 1788? — Après. — Non, avant. — Comment, avant? — Oui, c'est avant le passage du Chàtelet qu'à l'angle de la rue Saint-Denis et de la rue lAuxerrois il y a une maison.— Je la vois. — Mais ce n'est pas à celle-ci, c'est à celle d'après que demeure maître Roc Plaidanon, le plus fameux des procureurs du Chàlelet.
J'ignore si maintenant celte maison existe; si, par hasard, il en était ainsi, j'engaga le propriétaire à refaire la porte, qui, dès 1788,
tombait en mines, comme l'éiat social. Je conviens que l'on voyait assez clair dans la cour pour y lire un exploit à midi. Mais, grand Dieu ! quel escalier lortueux! il resseml laiiau dédale des lois d alors. Avouons cependant que Jean-Louis et Fanclieiie aperçurent des lampions sur les deux bornes de la porte presque cochère : et Dieu sait quelle dispute il y avait entre la vieille portière et le commissaire!
— Allons, un peu de raison!... disait ce dernier. — Cela ne me regarde pas. — N'est-ce point un scandale qu'un procureur, et au Chàtelet encore, illumine... quand il donne une fêle?... Oiez les lampions. — Mais, monsieur, cela ne me regarde pas. — Il n'y a pas de mais qui licnne; éteignez, ou m(uiseigiieur le lieutenant de police...
— Cela ne me regarde pas, dit l'obsiinée portière en ôtant des luiielte^ de ih-sus son nez, et regardant le conuiiissaire pour voir si son\i-:i!:;e lidé ne l'obligerait pas à la retraite. — Je vous citerai, vieille liille ipie vous êics... — Cela ne me regarde pas. — Allons, vile, obéissez!...
A touies les raisons, la vieille opposa son cela ne me regarde pas, alors le lyrannique commissaire donna un coup de pied aux lampions. — Ah! monsieur, s'écria Courollin survenant, votre affaire n'est pas claire : si M. Plaidanon s'avise de s'en plaindre à l'un de ses clients qui vient ce soir. Sou Excellence im nseigueur le duc de Parlhenay!... — Monseigneur le duc! répéta le commissaire avec effroij; et il ramassa les lampions lui-même, en disant à la portière :
— Rallumez-les, ma bonne ; en vérité j'ai toujours remarqué que le devant de votre porte éiait balayé, et très-propre.
Jean-Louis dit à Fanchette : — Vois-tu ce que c'est que la dégradation des pouvoirs, dont mon oncle nous a expliqué Virnrchie! Fauchelle lui sourit conmie si elle eût compris, et ils entrèrent avec Courollin, frisé et endimanché. Le petit clerc jouit de leur élonuement quand ils virent à chaque marche golliique des vases de (leurs. L'escalier monté, la première porte était celle de rétud(S aussi un jeune clerc avail-il collé une bande de papier pour remplacer l'ancienne, sur laquelle on lisait : Etude. Il employa dans ce mot clérical tout le luxe de l'écriiure, et il avait môme un air de fête. La seconde porte était celle du cabinet de maître Plaidanon, converti ce jour-là en un somptueux antichambre. D'Aguesseau, Cochin, Pairu, Domal, etc., garnissaient les murs, et les bustes des anciens fondateurs de la chicane snrinoiuaienl le corps de la bibliothèque. Le portrait du chancelier du jour n'était certes pas oublié; mais ce luxe processif n'étouna pas tant Fanchette et Jean-Louis que le salon d'après.
— Mademoiselle .lusline, qu'aurai-je à faire? demanda la ravaudeuse qui se mirait dans toutes les glaces du salon. — Nous apporterons desgàleaux excellents, du lait,;.(i:v thé, des liqtu'urs et des fruits,
— Et que feront ceux qui seront sur ces beaux meubles? — Ils causeront. — Beau chien de plaisir! s'écria Jean-Louis.
\ ces mots, madame PLiiria on entra, et sou premier coup d'œi! fut I xlrènienn nt fa\oralile à lllerciile moderne. Mais lorsqu'elle vit la rare beanlé de sa conipiigne, elle eul un nmuvemenl d'impalience qui se maiiife>ta par ces paroles : — Je ne vous croyais pas si gauche, lui dit-elle. Justine, ces baugies coulent, vos meubles sont mal disposés; jamais cinquante persoimes ne tiendront ici... allez ranger dans ma chambre, et meit<z les labiés de jiu...
Son courroux se radoueit par une inspeclion moins fugitive? qu'elle fil de la carrure du charbonnier. Llle s'assit 'ur un canapé, et les deux amants retournèrent à la cuisine, où Conniltin s'était déjà assuré, au péril de sa vie, qu'il n'y avait rien d'empoisonné.
Trois personnes montèrent. — Ce sont, dit Courollin, en regardant au bas de l'escalier, des procureurs de la place Maubert. Ce grand sec a des calendriers remplis de jours maigres, et ne met du persil autour du bœuf que les jours de fête; le second ne mange jamais chez lui ; le troisième est à la fois le procureur, les clercs, l'étude et le saute-ruis=eau ; il fait tout, même ses enfants, ce que ne font pas les deux premiers.
Courollin, au grand étonnemenl de Jean et de Fanchette, leur tira une profonde révérence, et courut, léger comme un cerf, les annoncer.
Madame Plaidanon, vêtue tout en blanc et avec une simplicité pleine de coquetterie, les reçut avec grâce et se mit à côté du procureur qui faisait tout.
Le léger Courollin se trouvait déjà dans la cuisine pour draper le nouvel arrivant. — Voyez-vcms celui-ci? dit-il à Fanchette : c'est un clerc de notre étude, et madame le sert le mieux de lous à table. — (Ju'esl-ce qu'il entend par là .' demanda Fanchette à Jean. — Que veux-tu? c'est un apprenti procureur; il s'essaye à parler sans être compris. — Mademoiselle Justine, dit Fanchette à la femme de chambre qui arrivait, quand verrons-nous de belles toilettes et de beaux messieurs? — Il n est pas encore l'heure, répondit le clerc; les grands ne vont au bal que quand il finit.
Alors une femme parut avec un petil homme court et en lunettes.
— C'est la femme d'un conseiller, dit Justine,, une amie de madame.
— Quels beaux diamants! s'écria Fanchette. - D'autant plus beaux, observa Courollin, qu'ils ne lui ont pas coûté un son. — Quelle belle femme ! s'écria Jean-Louis. — Qu'est-ce que cela le fait? dit Fanclielte
JEAN-LOUIS
eu tirant par ?on babil le cliarbomiier appuyé dessus la rampe. —
— Tai>-loi ilimc, Faiiohctie; je ne parle que des vètenienls. — Il a raison, reprit Coiiroltin; j'aime mieux le eolller que la bèlel... — Courottin! cria nue voi\ qui parlait «lu faite de la maison.
Le ruM- petit elere. r<coniiais>aul eelle de mhi clief. grimpa eomme on cbat. ei monta sur uneécbelle pour atteindre le réduit du maître clerc. — Pondre-moi, drôle, et passe-moi mon babil.
Le malin clerc , lorsque sou ebef fut babillé , lui blaurbil une épaule et revint en riaul à la cuisine. — Place I place! s'écria-t-il eu regardant l'escalier, voici lui brochet du parletiicut avec le plus cé- Icfire avocat.
Jean et Fancbetie ouvrirent de grands yeux et virent passer deux têtes chauves et pointues.
(Juelque temps après, un jcuue bomme, dont l'babil n'annonçait pas uu grand luxe, moula d'un air timide. — Voici, dit le clerc, le plus mince avocat : il plaide nos petites causes pour rien : atieiidez. vous allez voir.
Uu coq sur son fumier n'affiche pas plus d'orgueil que Courottin en se mettani sur le palier de l'auticbambre. — Monsieur, dit- il au pauvre jeune homme, monsieur n'est pas visible pour affaire. — Tu te trompes, tnon ami, répondit l'.avocat en rougissant : je suis invité.
— .\h :... vous êtes invité?... Ces mots furent prononcés d'un ton goguenard qui précipita les pas du jeune bonmie vers le salon, où son entrée ne fui pas remarquée. —Tu es un niedianl drôle, dit Jeau- Louls. — \\\ bien! les méchancetés sont mes >enls profils; d'ailleurs, toujours le m illieur a tort chez nous : va vktis! — Ma chère enfant, interroinpii Justine, il faut ôier votre tablier noir et eu mettre un blanc. — Pourquoi donc cela? répoudii Jean-Louis; je ne le veux pas. morbleu ! je le lui ai donné. — Il le faut, monsieur Jean.— Comprenez donc la société, monsieur Jean? dit Courottin. — S'il le faut, mon ami.
Le ton que Fancbette mit à ces paroles fit plus que le reste, et l'amoureux cbaibonuier embrassa sa tendre amie. 11 y eut un écho, car le petit clerc lit reteutir le baiser qu'il prit sur le cou de Justine. — Courottin. mou ami, nous nous fâcherons. — Taisez-vous donc, Justine; pas de plaisanterie; chut! tenez, voici l'amphitryon. —Qui'? demanda-t-elle... — Ce gros plaideur qui paye la fêle. Ah! son mémoire était salé!
A ce ninment. maître Plaidanon montra son ignoble figure, et dit à sa vieille cuisinière : — Ayez soin que rien ne se gâte ! de l'ordre ! 11 faut que les restes servent , et vous, Courottin, annoncez bien clairemeui le duc et son neveu... Que diable! je vous avais dis de chercher une livrée dans les vieux habit? que l'eu a saisis à ces comédiens de campagne... Là-dessus le procureur entra au salon.
Il éiait déjà assez bien rempli de gens iu>ignifiauls murmurant sur la convocation des états généraux, et dans leurs propos l'on distinguait déjà cette ardeur qui signala celte classe dans nos assemblées législatives. Les femmes se regardaient l'uuc l'autre bien tristement, l'ennui leur sortait par les yeux, et sans les méchancetés dont Courottin nons a donné le texte, et qui se disaient sous l'éventail, on aurait ignoré dans quel but on s'était réuni.
Madame Plaidanon ri'gardait avec anxiété une pendule de mauvais goût qui gisait entre deux candélabres de cuivre doré, présent de quelque plaideur. — Il viendra, il ne viendta pas! telle était son unique pensée. Son dépit se manifesta par le mouvement brusque avec lequel elle tira un cordon de sonnette.
A ce bruit, l'escadron de la cuisine se mit en marche; Justine et Fanchette portaient des plateaux remplis à profusion, et Jean-Louis un plateau vide pour recevoir les verres.
Lorsque la jolie ravaudeuse entra dans le salon, il s'y fit une révolution curieuse : il n'y eut pas un homme qui n'employai le total des forces de ses nerfs optiques pour la considérer ; tout, jusqu'à lœil mort des vieux procureurs, se ragaillardit. Les dames ealinrreiii le courroux que leur donna l'apparition de celte Uébé en e\anMn;iiil le palliatif qui l'accompagnait : c'étaient les muscles saillants du lils de Granivel.
La sensation produite par ces deux êtres se prolongea longtemps après leur départ, de même que la trace d'un vaisseau n'est pas surle-champ effacée par la mer. Chaque homme se promit bien de prendre un plus ample informé sur Fancbette. Quant aux dames, elles chuchotaient déjà deux à deux sur le charbonnier et son amante, et, en se mettant au jeu, chacun en parlait encore.
— Tudieu ! dit Courottin ; attention, mes amis, j'euteuds une voilure. Le premier sera le duc de Parthenay, beau et bon vieillard, tenant peu son rang, car ses gens sont trè:>-doux; mais, morbleu, le marquis de Vandeuil est un joli garçon, qui n'a jamais compté avec ses gens pour les coups: il délaisse sa femme!... parlez-moi de cela! C'est un seigneur !... — Qu'est-ce tu dis là, malicieux ? dil Justine ; au moins ne médis pas de? choses. —Je ne le comprends pas, ajouta Kaiiclieiie.
On Coup d'œil du charbonnier la récompensa.
— Je m'explique, reprit Courottin ; le tnarquis de Vandeuil laisse sa femme ; c'est un u-age des gens de qualité qui ne nous regarde ras. U d't a que nous oui soyons oblieés d'aimer les nôtres.
Comme il finissait, le duc de Parthenay, décoré de l'ordre dn Saint- Esprit, donnant le bras à sa nièce, très-peu parée, et suivi du jeune et beau marquis de Vandeuil, parurent au haut de Pescalier.
C'ouroilin avait déjà plié sa moelle épinière autant que la nature le pcrmellail.
— Mon ami. dit le duc, fais-moi le plaisir de nous annoncer. — Annonce-nous, drdle, ajouta le marquis.
Courottin, enchanté tle la bonne grâce de ce dernier, rassembla tout ce (jn'il avait d'air dans ses poumons, et en forma des sons argentins et perçants qui produisirent les mots suivants :
— Monseigneur le duc de Parthenav ; monseigneur le marquis et madame la niari|uise de Vandeuil! — Ce sont mes clients, dit négligeuuneut lioe Plaidanon au procureur an parlemeni qui se trouvait avec lui contre la eheminec, et qui creva d'envie, car jamais duc n'avait été chez lui, quoiqii'il fût au parlement.
Une fourmilière que l'on remue peul seule offrir l'image de la confusion du salon : Courottin en jouit d'un air ironi(iue, et il n'y avait pas jusqu'à Justine. Jean-Louis cl Fancbette qui, le cou tendu, se repaissaient de ce spectacle, pendant que les domesliqnes du marquis engageaient ceux "du duc à faire main basse sur le superllu des gàleaux, fruits, etc., amassés par le procureur.
La marquise de Vandeuil s'assit a côté de madame Plaidanon, et fut l'objet de tous les regards. Chacun cominentail sa pâleur, son air de victime, et les fréquents coups d'œil qu'elle lançait à son mari, sans que celui-ci eût l'air de s'en apercevoir. Aussi tons ces ménages bourgeois se proniirenl bien de se modeler là-dessus. Le duc de Parthenay en agit sans cérémonie avec madame Plaidanon, et pour cause : en effet, il l'avait vue uu jour à l'Opéra. Le lendemain, il la vil chez elle, le surlendemain il en eut assez. Quelques jours après, son procès commença. Il crut que le mari aurait en alîaires les mêmes qualités que sa femme, mais il compta sans son hôte, car son procès durait depuis deux ans ; c'est ce qui fit que madame Plaidanon eul des diamants à très-bon marché, et M" Plaidanon un énorme mémoire (!e frais.
— Avez- vous vu, dit Courottin, le ton du duc et celui de son neveu? — Comment, drôle, tu oses parler de nos maîtres ! Et un laquais du marquis s'avança vers le petit clerc. Jeau-Louis en voidait déjà à Ce laquais de ce qu'il lorgnait Fanchelte, et arrêtant sa main prêle à frapper le clerc, il vengea Courolliu en prenant son anlagnniste par la celniure di' sa culoile, et il le suspendit dans rescalier. — Si tu fais lin^oleni, dil le nerveux Jean-Louis en le remuant, je l'accroche en dehors de cette fenêtre.
Les laquais furent dès lors irès-respectueux.
La souiielte les mit tous en mouvement, el Fanchette fit sa seconde apparition: nouveaux murmures : l'étonnemenl du jeune marquis d ■ Vandeuil fut grand, en voyant dans ce petit salon, ou phiiôi daiii celle étuve, une rose aussi fraîche et aussi belle parmi tant de flcnr , passées. — La petite est jolie, dil-il à Plaidanon. — A voire service, monseigneur, répondit celui-ci tout interloqué. — Parbleu ! quoique homme de loi, vous dites juste ; elle est faite pour être l'ornement d'une petite maison. — Mon neveu, reprit le duc, vous êtes un franc Iil)eriin; et cela est inexcusable ; vous avez une si jolie femme ! — C'est vrai, mon oncle; Ernestine est belle, je le lui dis tous les jours, preuve que je ne le sais que trop ; mais, mon oncle, regardez-moi, dit-il tout bas, ces formes suaves, ce bel œil noir, ce sein voluptueux, celte peau, et snrloul cet air d'innocence .. — Monsieur, vonlez-vous un gâteau ? dil Fancbette d'un air modeste. — Comment, ma belle amie ! j'en veux manger vingt mille devant vous pour vous voir plus hmgiemps.
Malgré la commande d'une vingtaine de voies de charbon que les dames venaient de faire à .lean-Limis, le compliment du seigneur hii donna ce qu'un médecin de nos jours appellerait une attaque dnerfs.
— Je ne veux plus que tu rentres au salon, lui dit-il... Allonsnous-en ; il est onze heures et demie. — Vilain jaloux! c'est parce que les ducs cl les marquis me font des compliments ! M. Vaillant m'a bien serré la main. — Il le payera. — El le vieux procureur m'a pinc • le... — Quoi ?... — La... — Je le Incrai. — Ne vous fâchez pas, observa Courottin : j'aime Justine ; je suis sûr que déjà M. Vaillant... Chut! la voici... croyez-moi, le vin ne perd pas son fumet parce qu'un autre en boit. — Mou ami, lui dit Jean, vous êtes grandement savant el avancé dans le mal : tu iras loin, el haut. — Cuvons donc à mon horoscope. Etlagentscrvile ne lui fil pas défaut, poumons servir du langage de Courottin, dont la figure de fouine el les petits yeux brillaient à l'aspect de Justine, quoique déjà M. Vaillant...
Eu conscience, je ne sais pourquoi maître Plaidanon donna un thé; mais, si l'on vent rcmonler eu 17S8, on verra que cette mode anglaise était le suprénn; hou ton de ceux qui s'intitulent les honnêtes gens ou la bonne compagnie, et nous aurons la conscience d'avouer que rien n'avait l'aspect aussi maussad»; que le salon de Plaidanon, moins par l'air aisé et prolecteur du due et de son neveu que p.n- l'ébahissèment et la servilité du reste. Depuis dix minutes, les trois nobles personnages songeaiint déjà à la retraile, hu'squ'un incident vint animer celle réunion présidée par le dieu du spleen.
JEAN-LOUIS
L'on a vil la ialoii>>ic de Jean, qui voulait s'en retourner. Celle dispute durait toujours, et se inaiiirestait par des lirailleincnts de lobe et des Coups d'a'il menaçants. .lu'-tiue eiiliardissail la défense de la jolie ravaiideuM-, qui di'-ir.iit revenir an salmi pour r«'Coller des boniniuges, tandis que >a piTlr étail déjà ré--oluc par le niar(|uis.
L'heure de minuit Munianl, on lit les préparatifs du thé : llonrotlin et .lusline, portant la table, se disposaient i entrer. Fanchelte et Jean s'en allaient; mais le démon de I envie de briller pous-a Fanchette à quitter le brav proteetenr du ( harbonuier, et à s'élancer dans le cabinet antichambre, pi-ndani que .Insline et Conrollin le traversaient en ri'mplissaiit loute sa lariieur par leurs personnes et le matériel contenu -nr la table. L'impétueux Jean-Louis court après sa
bien-aiioée. Il fallait mce-saire ni qu'il pass;U entre Justine et le
mur. on qu'il saniat pai-des-ns le ihé : il préféra le premier parti; mais il evéeota ce niiiuvemenl avec une telle- violence, qu'il re|)oussa Justine et la table sur Ccmrottiu, qui fut collé par le milieu du corps sur la bibliothèque ; il en cassa les carreaux de verre de Bohême : premier bruit, premier désasire. Couroltio froissé, lâche le tlié ; Justine rit, et la table tombe, en offrant le vide là où était le plein : tintamarre effroyable, second désasire : il y périt un service de porcelaine de Saxe. Justine en jeta les morceaux par la fenêtre, il en tomba un sur le sein de la portière : ce fui un bien, car il lui creva un abcès dont elle serait morie. Alors la portièie crie, et le tumulte est à son comble. I>e son cùlé, Fanehelte s'est glissée dans le salon; le pied lui man(|uc, et elle glisse sur le païquet de la manière la plus malheureu-e. car sa robe se relninssa justpi'aii milieu de la cuis.se. Jeau-Ltmis resle stupéfait, un cri général s'élève ! Plaidauon bal Courollin; la cuisinière, vieille et laide, pnur-nit un chat qui s'eiiCnyait avec une volaille Iroide, et qui se reCiigie inut auprès de Fanchette, en se cbui-issaul une telle position, que tout homme eût voulu déloger le chat : ce chat jure, Plaidanoii gronde, sa femme est aux champs, la portière crie, Justine est confuse, Fanchette pleure, et l'assemblée rit. La vieille Leouarde vient nioulrer son visage d ■ parchemin à côté de la rose du Bengale épanouie sur la jour de Fanehelte; alors le rire redouble .. mais Jean-Louis, au milieu du tumulte, làthc un juron qui lit taire tout le inonde. On a quitté les tables de jeu, et Fanchette, pre-que nue, tirant le chat, est le centre d'une espèce d'amphithéâtre; le marquis dévorait de l'œil ce blanc féniui dont les veines diaphanes laissaient voirie sang circuler; le duc Ini-nième y^jetait un coup d'œil complaisant. Vaillant brûlait Ciimnie un ti^on. et tons les vieux procureurs croyaient n'avoir que vingt ans. Plaidanun ayant pioQië de ce temps pourgourmanderCoiirotiiii, qui riait toujours en jurant de se venger, rentra dans le salon. 11 voit le genou de Fanchette, et s'écrie :
— Ma tille!... une l'r.iise sur le genou!... ma fille !... on croit qu'il extravague ; mais Plaidanon court relever Fanchette, et fiiit voir à sa femme la jolie fraise rouge que sa ravaudeuse avait au-dobsus du genou.
La scène change. Le duc, presque évanoui, se relire en disant au procureur: — .\h! que vous èlcs heureux de retrouver voire fille!... je ne puis soutenir un tel speclacle... il me rappelle la perle de ma chère Léimie, et le cruel incendie qui l'enleva siiôi à mon amcur !...
Le duc sortit : son neveu ne tarda pas à le suivre ; mais il s'aiièia dans l'escalier pour dire à sou valet de chambre de rester pour prendre les informations nécessaires à l'cnlcvemeut de la fille du procureur.
— Monseigneur, dil Courottin, je vous les donnerai, et vous servirai bien. Cette ligure chafouine revint assez au marquis, et il promit au petit clerc sa protection et cent louis s'il réussissait, aidé de Lifleur.
La joie d'un père qui retrouve son enfant est trop naturelle pour ne pas se relléler ^ur chacun et l'aniuier. .Aussi le s;ilon dev:nt-il tout autre. Jiisliue avait n tabli le^ débris du thé, et il fut servi tant bien que mal; im ne s'en aperçut pas.
— Où filies-vous trouvée, mon enfant? dit le procureur. — Dans la forêt de Sénart, répcnidit une basse-taille dont les sons retentirent ju-que dans les euirailles des dames. — Et par qui'.' demanda Plaidanon à .lean-Louis. — Par mon père. — Qui êtes-vous?... — Honnêti' homme et charbonnier, répliqua r.ouroitin d'une voix de serinette. — C'est ma lille!... et la grosse ligure jaune du procureur souilla par un gros baiser les lis du frais visage de Fanchelle : Ma chère Paméla !... — Elle est P.iméla !... grand Uieu ! j'ai donc perdu Fanchette ! dil le charbonnier en se retirant.
L'ex-ravaudeuse ne le regarda pas s'en aller : le pauvre garçon tomba dans la cuisine sur un magnifique gâteau de Savoie qu'il rendit mince comme une feuille de papier, et il s'y évanouit.
En dix minutes, .Justine eut bientôt habillé mademoiselle Paméla avec une robe de sa mère, et elle reparut brillante comme un astre. Vaillant lut d'un empressement qui lit croire à Plaidanon qu'il pourrait la marier sans dot à sou clerc, OK d'un riche notaire de Paris. On féliciia Boc Plaidanon, ainsi que sa femme, et l'heure de joie qui s'ensuivit compensa assez bien l'ennui du commencement de cette soirée.
— Mou pauvre garçon, dil Courottin à Jean-Louis évanoui, votre
amour a plié bagage, car mademoiselle Paméla lorgne trop M. Vaillant p(uir qu'elle resle Umjours Fanchette pour vous. Ainsi va le monde ; il n'y a qu'heur el malheur. Cherchez autre part un gâteau, n'en perdez pas un coup de dent, ça iVen vaut pas la peine. Je vous jure que je me vengerai démon clerc et de mon salaii de procureur,
3ui vient de m'échiner. C'est un homme sans âme : pas une personne esa famille ni de celle de sa femme n'a été priée !... ils sont pauvres ! — Mon ami, où est-elle? — Qui?... — Fanchette. —Dans le salon. — 11 faut que j'y aille.
Couroiiin ronilnisii .lean-Louis à la porte du salon, il prit un plateau, et passa devMiil Paméla, qui b.iissa les yeux.
Ce monvenieni lui lit loinber le plateau dès mains, et il s'enfuit la mort dans l'ànie.
— Vous n'avez aucune tenue, lui dit le petit clerc en lui montrant le chemin de l'escaher, car le charbonnier voulait à toute force s'en aller par la cuisine.
Lorsque Fanchetle-Paméla se coucha dans la belle chambre qui lui était destinée, la tête lui tourna; les regards enllammés de Charles Vaillant furent les seuls dont elle se souvint, el elle s'endormit sans penser à Jean-Louis. C'était la première fois que pareille chose arrivait.
Peu à peu le calme se rétablit chez Plaidanon. Courottin ne quilla la maison que lorsque tout fut dans l'ordre, et il roula dans sa lête ses projets de vengeance et d'élévation, car le mot di' proieciion dans l;i*l)ouche du marquis avait sufli pour Penllammer. Il n'unhiia pas d'emporter le gâteau de Savoie écrasé, el des restes pour nomrir sa vieille mèie pendant quinze jours ; et il embrassa Justine, qui pensa en elle-même que ce jeune homme avait une intelligence sans pareille.
Jean-Louis rentra chez lui. Il trouva le père Cranivel endormi sur sa chaise, el le professeur Barnabe prononçanl treizièmement. Il était clair que le charbonnier avait succombé viclirne de l'éloquence do son frère.
— Qu'as-tu, mon enfant? ta figure fait peur, lui dit le pyrrhonien. — Fanchette n'est plus a nous ! elle est lille de Plaidanon! — Sur un fait on ne raisonne point; je le plains, mais tout n'est pas perdu, mon neveu. — Elle ne m'aime plus! .. — C'est un bien, car lu l'aimais trop. — Vous avez raison, mou oncle. — Nmj, car cela peut devenir un mal, en ce que tu perdras la raison. — Je le crains. — Il ne faut jamais rien craindre La crainte est l'opium de l'àme ; cependant elle est dans la naiure.
Le professeur, pour la première fois de sa vie. resta court; alors il fut se coucher, et s'endormit entre un argument pour el un argument conire. Quant à Jean-Louis, il ne ferma pas l'oeil, car il lut ob-édé par un démon auquel vous donnerez le nom que vous voudrez.