CHAPITRE IV
L'ami de son enfincc
Elle r.i reliulô.
Je pcns.iisla trouver toujours tendre et lidèle. Pour l'aimer rtcsurm.iis, elle est Irop criminelle. Comédie des deux Amants.
Je vous vais en deux mots dire toute l'alfaire; C'est pour un m iriasie. Et vous saureï d'abord Qu'il ne lient plus qu'à vous et que tout est d'accord. Racike, dernière scène des Plaideurs.
Jean-Louis se leva avec le jour, bien résolu d'aller trouver Fanclieite. A cinq heures et demie, il était à la porte de Plaidanon, regardant d'un air piteux les fenêtres de la chambre de sa belle; mais, hélas! tout dormait : maîtres, valets, portière, clercs même!... Enliii, après trois quarts d'heure de faction, la porte s'ouvrit, et l'horrible cerbère femelle vint balayer le devant de la maison. Jean- Louis allait lier conversation avec elle, lorsqu'il fut abordé par le léger Courottin, qui se rendait à sou poste. — Eh, je ne me trompe pas! c'est M. Jean-Louis... qui peut vous amener si matin de nos côtés .'... Je le devine, c'est l'amour? — Non, c'est le diable. — C'est ce que je voulais dire. — Ecoute, Courottin, dil Jean-Louis en saisissant brusquement le clerc par la main, lu peux me rendre un grand service. Es-tu honnête homme .'...
A cette question inattendue, Courottin regarda fixement le charbonnier, pour voir s'il ne se moquait pas de lui. Cela doit être, se dil-il en lui-même, ou ce jeune homme est Ion... Cependant, rassuré par l'air de franchise de Jean-Louis, il se hasarda à répondre d'une manière évasive : — Monsieur Jean-Louis, je ne suis, grâce à Dieu, sons le coup d'aucun jugement. — Dis-moi quels sont les chemins qui conduisent jusqu'à Fauchette? — Vous voulez dire jusqu'à ma. demoiselle Paméla? — Que maudit soit ce nom! — Mademoiselle
JEÂN-LOniS.
demeure dans une des pièces de l'apparlenienl de madame ; or, rapnarlenienl de mad.ime donne ^n^ d>n\ e^e.lli^T^•. d un lole, à droili-, le grand e>ca\ier ; c'esl eelni qui m ri à nuinsieiir .1 an\ client^; ei d'un antre cMé. à canctie, le pelil eM alur d.inl.e ; e e>l pal làqn'enire lo«)onrs M. l'abbé l!olin>liiiel, direeleiu' de madame... Ouelnne- clerci. y oui bien aussi passe jiar-ei par-là. mais ce^a ne me repnide pas... — Tiens, dii Jeaii-L()ni>, en lir.ml de >j p.» In' une poi"iiée de gros écus, voilà pour loi si tu ven\ inr eiuidnire yvc- de Fiirclielte — Pour moi' répéta (:onrollii\. l'cvil liiillaiil el la maiu eniclme. \h\ umuMenr Jean-L..nis' le sui> à v..us. — .Mare e doue.. - Un moment, mon-ieur Je.m-Louis... llianiir. eomme v.ms y all.z ! crovei-vous. p;.r hasard, qnc mademol^el^■ >oil viMbl.' a cille heure' songez donc que vous ne pouvez guère lui |.ailer avaiil raidi. — Avam midi: morbleu! mais jai le temps de moiiin d'impatience vincI f.iis d'ici là. — Je n'y puis rien laire, mou bon monsieur Jean -Louis:
vous seuieï bien qu'il n'est pas en mon pouvoir de faire lever les maîires de céans avant l'heure lisée p;\r la mode. — Eh bien donc, s'écria le jeune homme avec dépit, je vais at^' tendre, en allant visiiei nos bateaux . que l'heure de midi vienne à sonner. Je reviendrai alors.
Prends ces écus, et songe à ta promesse, ou sinon — Soyez tranquille, monsieur Jean- Louis, vous verrez mademoiselle Paméla ! . . .
Cela ne m'empêchera pas, ajouta le malin clerc quand le charbunnier eut disparu, de faire tout au monde pour complaire à mouseigni'ur le marquis de Vaiideuil. En attendant, mangeons à deux râteliers, inangi'ons à trois si nous pouvons... voilà la bnnne philosophie...
Tandis queCuurotlin, ferme dans ses principes, balayait l'élude el allait chercher le fromage qui devait faire manger aux clercs du pain plus que rassis, le pauvre Jean - Louis se désespérait en déchargeant un bateau de charbon. — (Jue l'enfer emporte tous les procureurs, s'écriait - il !
Ah ! mon père avait bien raison, ces maudits bals sont la perte des filles !
Sans celui de cette nuit, ma Fanchette serait à moi , et personne au monde ne viendrait me la disputer! Morbleu I pourquoi ne suisje qu'un charbonnier?...
Ce souhait ambitieui fut le premier que le cmiir de Jean-I.ouis forma... Jusqu'ici il avait vécu heureux et conient di' sa fortune; maintenant il peste contre le sort; il envie le rang, l'habit cl la voilure de chaque passant; enfin il rougii presque de son vieux père... Qu'on dise encore que l'amour est la source de loiiies h-s vertus!... C'est un appétit féroce et honteux, el de plus une absurdité.
Pendant que Jean-Louis a de mauvaises pensées, l'eau couh', et avec elle le temps. Bieutôt midi sonne, et le jeune homme s'élance : en moins de dix minutes il est à la porte de Plaidanon. — Courotlin... l^ouroiiin '..
A la voix sonore qui prononce son nom, le clerc reconnaît le charbonnier : craignant quelque mésaventure, il descend l'cscalier, qua're à quatre et se présente avec l'air du dévouem iit devant le fougueux Jean-Louis. Bien lui en prit, car le fils Grauivcl élail parfois brutal comme un prince. — Couroitin, Fanchette est-elle levée?... —
L'escadron de cuisine se mit en martlic. — rAcr. f>.
Mademoiselle est visible, monsieur Jean-Louis ; je lui ai même annonei' voire visite... — V.h bien! qu'a 1-elle dit.'.. Eih. ;, p;ir„ fort émue; je suppose que c'est de joie !... Eu attendant, elle m'a prie (le vous < uiiilniic par le pelit escalier, el avec les plus grandes preeanlioiis... .lusuiie esi dans nos inlérèls, ne craignez rien.— La
leeoi ;inil ilioii esl iniilile. lepril lièiemenl le résolu Jean-Louis; je
suis eneoi-e à eoiiiuiiue la peur. — En ce cas, vous êtes bien heureux !... — llenrenx !... — lUi moins si j'en juge d'après moi. — Taistoi, el maiclie... je le suis. — Un moment, monsieur Jean-l.ouis; il fani que je vous eoiulnise d'abord à la cuisine. — Je n'ai pas l';iim. — Il ne s'ai;it pas de manger non plus ; est-ce qu'on mange chez nous?... mais il laul y alleiidre que Justine iioiis iiisliuise iln iiiomenl favorable où nous ponnons nous piésenler eln-/. mademoiselle Paméla. - Eneoie un relard I... — Il le faut, iiionr-ienr Jean-Louis, dans votre intérêt d'abord... mais surtout dans eelni de mademoiselle, qui ne doit point être compromise. . —
Je me rends Et le
charbonnier, doux comme un mouton, se laissa conduire à la cuisine. 11 n'y fut pas longtemps sans voir arriver Justine. — Mamzelle, la venai-je? s'écria Jean- Louis — Certaine-
inenl, monsieur Jean, car vous êtes trop honnête homme pour que ma jeune maîtresse ait rien à craindre de vous.
En disant ces paroles, la soubrette lorgnait le beau garçon avec lin air en dessous qui semblait dire qu'à la ])lace de sa mailresse elle cûl vidoutiers affronté les dangers qu'il pouvait y avoir .^ se liouver seule avec lui.
Puis, le preiianl par la main elle le conduisit dans le cabinet de loilelle de madame Plaidanon. Paméla s'y Irouvail seule, sa mère éiaitsorlie. — Ah, Fanchette! s'écria l'amoureux charbonnier , je le revois enlin!... Et il eiiiirut vers sa belle, qn il prit dans ses bras, sans s'inquiéter ilu froissement inévilable qui allait eu résullcr pour
la toilette La jeune
(ille , tout enlicie au plaisir que la vue de l'amour de Jean-Louis causait à son cœur et à sa vanité, fut quelque temps sans s'apercevoir que sa belle robe était chiffonnée el noircie par les mains du charbonnier. Néanmoins, comme une jolie femme ne peut être cinq minutes, cinq siècks! sans consulter des yeux son miroir, elle découvrii bienioi les méfaits de Jean-Louis. A cet aspect, un léger mouvemenl de dépit s'empara de la coquette, el elle s'éeria, en regardant son amant avec un air d'humeur : — Mon Dieu, Loui's, que tu as les mains sales I...
■\ ce ropioehe évidemment bien fondé, mais que Jean-Louis prit pour la plus noire inju-liee, il pâlit, rougit, tremble el s'emporte. — Drgurillense ! s'éerii'-l-il , voilà donc le fruit réservé a mon amour!... Vous rougissez de l'ami de votre enfance! sa présence vous importune, vous humilie; eh bien ! je vousl'i'pargnerai... Oui, fuyons, Fanchette n'est plus.... — Jean-Louis... mon ami... reviens!... En vain Paméla laisse échapper les marques du plus vif repentir, le charbonnier a disparu avec la rapidité de la foudre. Des cris se font entendre sur l'escalier. — Ah ! s'éciie la jeune (Ille alarmée, c'esl lui... il esl blessé... Elle eonri, s'empresse, arrive, et aperçoit (loniolliii
JEAN-LOUIS
élcndu, les deux griffos et les deux fers en l'air... On s'approclic, nu le relevé, on l'iniorroije, el l'un apprend, c'est-à-dire (ni.iiid il cni miaulé pend.inl un quart d'heure, qu un vdieur I a rciivfr>(; Le pnidenl (louroltin aima mieux mentir, ^elon >a luiiable habitude, (|ut; d.: déclarci- la vérilé; savoir, qu'il avait élé rcmcisé par .li'au-i.ouis, connue il avait l'oreille appliquée ù la porlu de la pièce où ce derniiientretenait madeniuiselle Plaidanon.
A ce mol de voleur, maîtres et valets de miauler à leur tour, el clercs de rire. — (Ju'ou visite loute la maison, s'écrie Plaidanun ef. frayé, la cave, le grenier, mon cabinet... — Epargnez-nous celle peiiu,'. monsieur, dit un clerc égrillard ; je vous jure qu'elle serait absolumeni inutile. — Et pourquoi cela, monsieur rEntendu?...
— P rce ipi'il est impossible qu'un voleur vienne jamais voler chez un pmc urenr.
— La raison, s'il vous plaît?
— Il y en a mille...
d'abord la crainte de la justice doit les arrêter; ensuite...
— Ensuite?...
Corsaires à corsaires Ne font pas leurs affaires,
dit le clerc en rentrant dans l'élude. — Il s'agit bien, vraiment, de plaisanter, reprit Plaidanon en regardant du coin de l'oeil ses clercs qui souriaient. Allons, messieurs, rentrez à l'étude; et vous, Courottin, accompagnez -moi dans la visite que je vais faire...
Laissons le prudent procureur s'assurer qu'il n'y a pas un fripon du plus dans sa maison , el relouruons à Jean- Louis. Le voyez -vous courir le long des quais?
jl coudoie nu grave magistrat , fait pirouetter une petite maîtresse, et renverse dans la bone un solliciteur : ce dernier y clait déjà. Arrivé chez son père, il cuire brusquement, se préfipiic sur la chaise (lu'occupait ranchelle, et y re-le accroupi pendant vingt-quatre heures en gardant un silence stupide el farouche.
Le père Gianivel el Ionde Barnibé s'empressent en vain autour de lui ; eu vain le pyrrhonieu lui adresse les arguments les plus pressants, el le père les auesiions les plus lenares, rien iie peut le tirer de sa léthargique stupeur. Que faire.'... que
devenir? comment
sauver Je?n Louis?... Les deux vieillards v perdent, l'un sonlaiiii et lautresa peine. Le jour, la nuit se passent, el ,lean-Louis no ve. ni mieux ni pis, malgré les trois médecins qui l'entourent. Sur ci s e.itrefiiiles, le curieux Ciiurottin se présente à la demeure de l'aman' (!:■ l'aucheite; il voii la frénésie du charbonnier et en devine la cau-e : anssitôl, homme habile, il saisit l'iirciiMon «ini se présente d'allraj'.! r quelques écus. Il s'avance vers Jean-louis, et lui dit : — Mon-i: ur Jeau-Lonis, je viens de la part de mademoiselle Fanchelle vous dire qu'elle vous aime toujours, et ne cessera de vous aimer.
Xu nom de Faucheite, Jeau-Louis paraît sortir de sa léthargie ; il s'aiimie, prèle l'oreille, et entend ces doux serments que le ruse Courotlm prononce en qualité d'ambassadeur. H n'en faut pas davantace pour le rendre à la vie; il sourit, se lève el regarde autour de Ini.'ll reconnaît son oncle, son père, et se précipite dans les bras de ce dernier. — Perel elle m'aime encore!...
A ces mois, l'idée de Fanchelle et de son amour fidèle attendrissent tellement le jeune hoinuie, qu'il inonde le sein paternel de larmes de joie et de bonheur. — Il est sauvé '. s'écrie Barnabe. — Gr.icc à nous, disciil les médecins. — Grâce à moi, répèle CoiiroUin en tendant la main, -^ Gràcc à la nature, reprit Barnabe. — El à Fanchelle ajouta Jean-Louis. '
Quoi qu'il en lui. tout le monde sortit content. Le père Granivel, enchanté de voir son (ils hors de danger, convint avec les médecins que c'était à leur science qu'il le devait, et les paya généreusement, dit à IJourollin qu il n'oublit rail jamais le service qu'il venait de lui rendre, glissa deux louis dans son chapeau, et embrassa sou fière en remerciant la nature. Barnabe fut le mieux payé.
— Que fait Faiicliette .' demanda Jean-Louis à Conroiiin... — Elle pense à vous, pleure, gémit el soupire. — Eh ! pourquoi donc? dit le
père Graiiivi:
nie M.
Monseigneur le duc de Parthenay; monseigneur le marquis et madame la marquise de Vaudeuil. — page 6.
Plaidanon veut la marier au jiuue Charles Vaillant, son premier clerc, dont le père est un riche notaire.
Cette nouvelle fut un coup terrible pour le pauvre Jean -Louis; il se laissa tomber par terre, puis, se relevant comme un furieux, il jura d'exterminer Plaidanon, Charles Vaillant et le notaire.
Barnabe allait prendre la parole pour argumenter contre celle proposition tant soit peu brutale, lorsque sou frère l'en empêcha en disant : — Garçon, avant de tuer les gens, il faut voir s'il n'y a pas moyen de s'enlendre avec eux :
laisse-moi aller chez ce M. Plaidanon ; je lui parlerai, et morbleu, nous verrons 1 — Ah !
mon bon monsieur Granivcl, dit alors le vindicatif Courotliu qui aurait désiré voir Plaidanon assommé par Jean- Louis, je vous proteste que vous vous donnerez une peine inutile : le patron est un coeur de caillou, et rien ne pourra lattendrir. — Comment, rien !... pas meme l'argent?... —C'est le seul moyen. — Kh bien , nous l'emploierons ! — Mais songez donc, estimable Granivel, qu'il en faudrait beaucoup plus que tous les charboimicrs de Paris n'en possèdent ensemble. — Mais encore!... combien, à peu près?...— Que sais-je...
vingl mille francs, peulèlre?... — N'est-ce que cela?... Allons, Jean- Louis, gai, mon garçon, tu auras la Fanchelte. — Quoi! père, il se pourrait?... — Prends courage, te dis-je, et laisse-moi ruminir jusqu'à ce soir avec le frère Barnabe... demain nous nous expliquerons. On a raison de dire qu'il n'existe pas de meilleur oreiller que lespéraiice ■ Jean-Louis l'éprouva, car il dormit sur l'une et l'autre oreille douze heures de suite. Couroltiii, au contraire, ne ferma pas l'œil fur son grabat. Il cherchait à deviner d'où pouvait provenir l'assuraiice du père Grauivel. — Cet homme serail-il assez riche pour in:;riiT son fils à la fille du riche Plaidanon? .. allons doue !... un chaiba;:iiier aisé à la vérité, mais portant le sac lui-même... Cependant, l'on a vu parfois... la brouette du vinaigrier, par exemple... Courottin!... Cdiiroîiinl... il faut te mettre au courant et faire ton profit de tout. Tandis que Courottin forme des projets, que Jean-Louis dort, cl que Fanchelle regrette sa pelile chambre de la rue Thibaiitodé, et t^urtout le voisin qui demeurait près d'elle, le père Granivel el Bar-
JEAN LOUIS
nabé, son frère, ayant amHé dans leur Siigosse lo jjlan de conduite qn'ils dovai Mil snivro, agissairnl déjà en omséqiieiiee.
(.nrou se rtprt'-eiile la' surprise de .le;ui-l.iini>. lor>qu'i'n se réveillant il ;>p>r\'.>il, cl.dc> devant lui. le> liabiis les plu- éléyaiils el les bijoux les plus pràieux : il ouvre le^ yeux, recarde, se frolie les yiux. et rejrarde encore. Que signKie ee'cpii fr.ippe sa vue?... à qui sont destine.s ces brillaute> parur.s?... Counui- il s"adres-ait mille questions auxquelles il no pouvait n pondre d'une uianiéie sali>faisaute. le père Granivelet Toiirle llainabéemrerent dans sa eliainhre.
— Gareon, dit le preuiirr, non- ne souunes plus eharbonnieis, non-; sommes maiuteuanl propriétaires el reutiei^ sur l'Etat, el, eoinme tels, nous p(uivon> prétendre » la main dune fdle de pioeurenr et inèine d un cnns.illei... Pau- drux heur.s, nous nous rendrons, à 1 aide dune bonne voiture, eluz l'I.iidanou, el, morbU u : nous verrous s'il nous refusera Fanehetie. — Il ne le ponira pas, dit alors Barnabe, ear jai préparé plusieurs arpumeiils an\<picls il lui sera inqios ibie de répondre. — Quoi '. mon père... quoi ! mon oiiele... vous peusiz que j'épouserai Fanehrlie? — Nous en sommes sûrs, p.,rç,,n. — i;'est-à-dire que nous l'ispérons. ajonla le pyrrhouieu; car qui peut se vaut» r dVire silr de quoique eho-e?
Jean-Louis, transporté, s'étail jelé on b.is du lit, et dansait comme un penlu dans sa ebambre. Tour calmer reffervcsecuce de -es sens, el Mirloul pour dcH-rasser l'ex-charbonnii-r, lîarnabé proiiouça qu'il était indispensable do lui faire pn udri' un bain. Jean-Louis se rendit San- n'sist.iuee, et la b.iiiïuoire fnl apportée.
Vous me permettrez, loeliur. de laire le nombre de fois que l'ean du bain fut changée : qu il vous suKiso de savoir que .leau-Louis, lavé, décrassé, blaucbi, frotté, ponuii;idé, eoific, cud i-sa 1 s ricbos habits qui lui éuiont destinés, lesquels no lui allènul pas plus mal que la couronne ducale à nos parvenus. Que dis-je? ils lui allaient cent fois mieux, car Jean-Louis n'était ni bossu, ni boiteux, ni borgne, ni même louche ; au contraire, il avait, comme nous l'avons déjà dit, ciuq pieds dix pouces; de plus (et nous ne vous l'avons pas encore appri-). il possédait une jambe parfaitenu'ul faite, de beaux pr.inds veux noirs, de belles dents et vingt-deux printemps; avec ceLi ou peut se présenter hardiment paruuit.
La toiletle faite et le déjeuner mangé, une bonne voiture s'approcha, el notre héros, sou père et l'onele Barnabe, s'embarquèrent pour la rue Saint neuis. On arriva bientol à cette demetire. objet de toutes les pensées de Jeau-Louis; et \ bruit inusité d'un équipage produisit sur le procureur el ses gens autant d'elfet que le père liranivel pouvait le désirer.
— Quoi, monsieur de Jean-Louis! c'est vous '?*s" écria Couroltin en extase devant le brill.int costume du charbonnier. — Oui, mon garçon, répondit le pi;rc Granivel, enchanté de la stupéfaction du clerc... n'cst-il pas vrai qu'on voit peu de seigneurs mieux nippés?...
Couroltin confondu s'inclina...
— Mon ami. faites-nous annoncer, dit alors l'oncle Barnabe. — Oui, fais-mms annoncer, répéta le père Granivel avec emphase ; et en même temps il laissa tomber une poignée déçus devant Couroltin et la cuisinière.
A la vue du métal tentateur, Couroltin se précipite, en ramasse les trois quarts à lui seid. et, prompt conmie l'éc air, il entre dans le cabinet du patron, en criant de toutes les forces de ses poumons : — Mes>icurs de Granivel !
A cette annonce, el surtout au ton dont elle était prononcée, Plaidanou se leva précipitamment cl courut au-devant des nobles personnages, qui, probablement, venaient lui confier trois on quatre procès.
— Messieurs, dit-il, je suis confus de rhonneur... Couroltin, des sièges... Messieurs, veuillez... — Monsieur, dit l'oncle Barnabe, nous venons pour une affaire cxtrèmemeni imporianto. - .Monsieur, j'y mettrai tous mes soins... — Vous êtes père, monsieur.'...— Oui, monsieur, j'ai cel honneur. — Voire (ille est charmante? - On le dit. — Sage .' — Cela ne me regarde pas. — Bicho ? — VoiLi l'im- ]iortanl. — Nous venons, monsieur, vous la demander en mariage pour notre lils el neveu que voici, jeune buniine d'un excellent naturel, qui l'aime depuis longtemps. — .Alonsieur — Qui en est
aimé?... — JIon>ieur — El qui aura deux cent mille lancsen
mariage, sans couipler les espérances. — Causon--, messieurs...
Comme la convi rsalion allait s'engager, la perle du cabinet s'ouvrit, et madame F'iaidanon, Fanchetic, (^harli'S Vaillant et son père panirent. A la vue de sa bien-aimée, .lean-Louis put à peine se coniciiir, el il aurait sans doute donné lieu » qiu'lqne nouvelle algaradi^ si H.:rnabé ne lui eût lancé un coup d'œil qui recommandait la prudence.
— Qii'ai-je entendu? s'écria le notaire; viendrait-on sur les brisées de mon fils ;.. Monsieur Plaidanon, je vous déclare que je ne le souffrirai pas. — Mai-, mon ami, répliqua le procureur avide, je ne puis contraindre ma Paméla à époustr votre lils... (>e jeune homme que vous voyez l'aime deimis longti-mps ; il en est aimé, et de plus il possède deux cent mille frant- de dnl, el votre lils n'en a que cent cinquanle mille. — Deux Cent mille fr^oics, dil Charles V.iillaiit, et le (ils duo cbarboDDÏer d'odI jamais été ensemble. — Corbleu ! s'écria
Jean-Louis!,.. — Paix 1 garçon, reprii le père Granivel, laisse-moi parler!... MoiiMenr IM.iiiiaiuin, j'ai dit que je donnais à .lean-Louis. drux ceiil mille- Iraiics : li's voiei, en bonne- irailcs sur les proniières maisons de Paris. Le eompte v e-l, dil Phiid.iuon après avoir vérilié les billels... Vous voyrz. e\ier oolair,'. (pie je ne puis m'empêcber...— Mais songez di>iie que c'est on ehioliomiicr! dil le notaire.
— 11 a deux ecnl mille fr;uics. - Un luimme du peupl.' ! — Il a deux eeiitmilli- frauis. — Kh bleui j'en diiine deux eeiu cinq mille à mon (ils. — Ah! ;ili! s'éeria Plaidanon. — Le bonheur de mon garçon ne lii ndra pa- à si |ien de chose, dil le perc Granivd, j'en donnerai (Il iix eeni dix mille. — Vous entendez, notaire? s'écria le procnreiu', deux eenl dix mille francs !
A celle aposiid|ihe, le notaire, p'qué ju-qn'au vif, se laissa aller dans UNO énorme bergère, puis, ras-c niblanl lonles ses forces, il enlama le C(Mnbat par ce- mois prononce- d'un Ion bref :
— Cinq mille !... — En sus? dil Plaidanon, qui comprit de suite la manœuvre de sim ami — Eu sus, répiuidil le notaire. — En sus, répi-la l'Iaidauon en se tenirnant vers les Granivel. — lieux cent vingt mille francs, dil alors le père Granivel. — Cinq mille, reprit l'imperlurbable notaire. — En sus?. .. — En sus, proemi or. — En sus, monsieur Granivel. — Erère. c'est ici un niarehé dil le pyrrbonien, serions. — Ah ' père I s'écria .lean-l.onis en rcgaulanl le vieiUaiil. qui, indigné, allait suivre l'invilation de liariialié. — Deux cent trenle mille francs I c'esl loul ce doiil je piii- di-po-cr. dil le bon hcmmie, t(m(lii' du chagrin de son lils.— Ciiol mille, repvil encore le notaire.
— En -us, notaire.' — En sus, procnrein- — Eh bien! monsieur d'ranivel, ponssez-von- l'eneliere?... Allez an diable !... — Une fois... deux bds... trois fois... per-onne ne dit mol.'. . adjugé à M. Vaillant. En parlant ainsi, Plaidanon mit la main de sa tille dans celles de Charles Vaillant..
En vain le pyrrhouieu voulut mettre en avant un argument; en vain l'anehette pleura ; en valu Jean-Louis s'emporta, cria, menaça... tout fut iiiiiiile. Adjugé, répétait Plaidanon, adjugé...
CHAPITBE V.
Ainsi tourna la pucelle en arrière; Dessus hi Innciie elle .ivait la prière, La lariiie à I'ceiI, le souci sio' le Iront, Dedans l'esprit un pensemenl pidlcml, Et maint sioiglot se crevait en sa hoiiche.
RoN-Ann, Franciade, livre VII. •
Judas ne vendit le Seigneur que trente deniers!... Je ne -uis pas si dupe... La perte de l'Innocence fut ainsi résolue. IVlATirams, Mclmothn.
Cette vente judiciaire terminée, Fancbetle fut adjtigée au plus fort encbéris-eur. Ainsi donc maître Vaillant et maître Plaidanon, assistés du laeilurne notaire, commencèrent la lecture du conirat de m.v riage. Comme vous devez ccmnaitre les clauses qui le composent, car un contrat de mariage est une selle à lous chevaux , pendant qu'on le lit, Iransporlez-vons, je vous prie, autre pari.
A cent pied- au-dessus du niveau du sol boueux de la rue Ogniard, est un palier tombant en ruines, et couvert par un toit en tuiles qui laissent en vingt endroits la place nécessaire à un astronome pom* voir le ciel. On y arrive par une échelle : d'un côlé de ce palier e-i la demeure de Couroltin el de la vieille sibylle qui le porta neuf mois dans son sein. Elle n'est séparée de l'riznr'almospliérique que par ce toit d'a-trologue. En face e-l uik! ehaudue habilée par nue auire vieille. Elle est C(Miehée sur un gr.ihal, pres(pi(; nue, étendant ses mains décharnées vers le ciel, qu'elle a|iercevait parcelle planche ù bouteilles nommée loil. ses yeux sont hagards, ses cheveux gris s'éehiippeni de des-ons un mauvais bonnet, elle hoquet funéraire lui peiiiici encore de l'aire entendre ces mots en s'appuyanl sur une mauvaise paillasse :
— Encore si j'avais un confesseur !... je meurs comme un chien, sans voir per-onne!... — Ouais !... s'écria Couroltin, est-ce que noire vieille folle ferait -on dernier paquet, le seul où l'on n(; peut rien emporter à personne?... — Ihdà ! quelqu'un, frt'-ce le diable !... Ah I grand Dieu! me pardonnerez-vous .' miséricorde!.. — Elle soullro pourtant!... reprit C(mroUin tranquille. — Ah!... personne pour me donner di; quoi conlenter ma soif!... ma bouche est brûlaiile comme ma conscience. — Il y a quelque anguille sous roche!... se dit le clerc. — De la ti-an(î !... du vin! — C'est ça, du vin, ré|>éla Couroltin en atieigiiani le dernier bâton de sa cage ; la pauvre femme en a joliment pris pendaiil sa vie ! elle veut mourir comme elle a vécu. — Qu'il e-l diflicile de mourir!... — Il est bien plus diflicile de vivre!...
A ces mots, le philosojihe fil sauter la porte mal jointe du galetas rempli de vermine, de pots cassés, et d'une odeur de souris el de misère.
— Aliséricorde !... ayez compassion, donnez-moi de l'eau !... écou-
JEATs'-LOmS.
toz ma faute !... — Oui, pnrlcz; de qvioi s'agit-il ?... —Je fus nourrice il y a (li\-sppi à di\-liuit ans... A ces mots, la vieille eut iiue frise et retomba sur son lit de douleur. Couroitin s'inipatienui. — Mon eufiiil !... de Vv.m. ma liiii^'iie se eolle à mou palais. Le elorc lld présenta un put ébréehé. dont elle but la moitié avec un indicible plaisir. —Cet enfant est mort, re|H'il la mourante, il est mort par ma faute I... — Qu'est-ce '|ue cela me fait?... je vous absous, ma bonne, mourez tranquille, il n'en sera ni plus ni moins; ou ne peut plus vous pendre. — On en a dressé un acte, et j'ai subi un jugement qui m'a reconnue innocente, mais... je me suis enfuie de mon pays, et jauiais la famille n'a su la mort de l'enfant. — D'où èies-vous .'... — De l'eau !... je meurs. — D'où êtes- vous?... — Ile Qniney, près la forêt de Senartl... Si vous pouviez dire à la famille l'Iaidanou... — Plaidanon!... s'écria Courollin; et où sont vos aetes? — Dessous ma paillasse!. . attendez que je sois uiurie. — H s'iigilbien de cela ! dit le clerc en soulevant cet infect matelas. — Ah ! je meurs ; par pitié, de l'eau !...
Le clerc fouillait avec une ardeur inhumaine ; il renversa l'agonisante contre la croisée; elle poussa un lamentable soupir que Courottin n'entendit pas, car il tenait les papiers.
— Allons, la vieille, du courage pour mourir. Eh bien ! où est-elle donc ? le diable la-t-il emportée .'
Il reconnut son erreur, et s'empresant de la relever, il cassa le pot ébréehé, la liqueur coula, et la mourante altérée lappa cette lis me sur le carreau sale et fétide. Elle mourut dans les bras de Courottin, qui la jeia connue nue masse, et s'enfuit en dégringolant les marches quatre à quatre.
Il arrive chez niaiire Plaidanon, où le père de Charles venait de signer le contrat. Fanchette, en proie à de cuisants remords, sentait renaître son amour pour ce Jean-Louis dédaigné, en songeant qu'elle serait sans doute malheureuse avec un bonmic qui la marchanda comme un sac de blé : son heureux naturel agissait dans toute sa force.
Si j'avais à peindre la figure de la méchanceté, je prendrais celle de Courollin, qui enirc etironlénient dans ce cabinet, et jette sur la table, avec une joie maligne, les pièces dérobées à la vieille. — Comment! drôle, iu viens m interrompre ! s'écria Plaidanon. — Lisez, monsie\ir. — Grand Dieu!... s'écria l'avare procureur, qu'allais-je faire! Paméla est mortel... cette ravaudeuse est une scélérate; elle trempe dans un complot pour hériier de mes biens. Alfaire civile et criminelle !... — Fi, quelle horreur 1 dit madame Plaidanon, charmée de pouvoir humilier les attraits de sa rivale : qu'on appelle Justine, qu'on la déshabille; rendez-lui ses hardes. — Sladame et monsieur, dit l'cx-Paméla à l'iaidancui et à sa fen>ni'>, je vous r.> mercie de vos boniés, et j'en conserverai le souvenir comme si elles partaient du cœur. — Oh! qu'allais-je faire!... 0 Courottin, mon ami, reprit Plaidanon, viens que je te récompense; tu m'évites une ruine complète... — Oui, certes, iulerrompit le notaire, car il ne s'agissait rien moins que d'un siellionat. — Et vous alliez aux galères, dit Courollin pour se faire valoir; mais ce mot produisit nu effet tout contraire. — Tiens, llourottin ; et le visage jaune du procureur se rembrunit en donnant un écu au petit clerc.
Fanclielte lui lança un coup d'œil de rcmerciment qui étonna Courottin: le vieux' notaire lui donna deux louis; et Vaillant nii coup de pied dans le derrière. Se voyant, comme Basile, remercié par tout le monde, il ne dit mot. — Sortirez-vous, fille de rien qui avez usurpé ma tendresse! s'écria madame Plaidanon. — Un insiant, reprit le procureur. Et sautant pour ainsi dire sur les mains de la jeune fille, il lui arracha les bagues qu'elle avait au doigt, et cela sans honte. — Fanchette, dit le clerc, vous avez une paire de bas à moi ..
• Une autre aurait pleuré, mais Fanchette ne se pos-édait p;-.s de bonheur en pensant qu'elle échappait au sacrifice. Justine vin! la chercher pour la déshabiller. — Eh bien, ma chère eidant, vous voilà cassée aux gages ! C'est un beau rêve. — .Mon songe a été plus pénible qu'agréable, et je me retrouve avec plaisir ce que je dois être. — C'est de la philosophie : j'ai une justice à vous rendre, vous étiez nne bonne maîtresse, malgré vos peiits moments de lierlé.
lancheite avait repris sa petite robe, son tablier noir et son bonnet; et lorsqu'elle sortit, tous les clercs lui dirent un Adieu, Fanchclte, assez amical.
Depuis que Courottin se voyait à la tôle de cent vingt-trois fro.ncs reçus pour avoir commis le niai, et de cent louis en espérance pour le commettre, son iuielligence s'était accrue; il négligeait l'étude en s'oceupant du projet duut la nécessité devait lui assurer la protection du marquis, et le faire parvenir.
En consiiquence, il prit un air de compassion en offrant son bras à l'ex-lille du procureur, afin de pouvoir la suivre, et accomplir ses desseins. — Tenez, mademoiselle Fanchette, prenez mon bras, je vais vous conduire. — 0 mon ami! lu n'es pas ingrat, loi!. ..'je ne le serai pas pour le service que tu viens de me rendre!... Et elle avait les larmes aux yeux. - Ouais!... dit eu lui-même cet extrait (le Satan, je suis né sous une heureuse étoile, et je fais bien de me coucher de manière à ce qu'elle m'éclaire toujours.
Fanchette était «rès-pcnsive, et marchait lentement. — C'est un bien bel homme que M. Jea\i-LouisGranivel; il et noble et géniTeiix.
— Oh, oui!... m.\is je l'ai méecmou, reuié. — Ah. mademoiselle! saint Pierre a élé pardonné, et il avait renié trois fois. — Courottin, je suis bien coupable !...
Le clerc ne comprenait rien à cette dclicate'îse de sentiment, et il se contenta de penser que ces deux jeunes gens prenaient la vie et le monde à rebours de ce qu'ils sont.
Laissons-les marcher, et voyez, je vous prie, ce pauvre Jean-Louis, triste, abattu, assis sur le fauteuil du premier conseiller clerc, son siège favori, puisqu'il avait élé celui de Fanehette. Ce mallieiu'en'x est dans la salle basse de la petite baraque de bois que son père a construite contre sa belle maison d.: la rue Thibautodé; le père Gravinel est en face de lui; une table les sépare, et il regarde ce fils idolâtré avec une douleur égale à celle que .leae.-Louis ressent. Le professeur, depuis deux heures, n'a pas cessé de parler. Sa langue lui refuse le service; et sou neveu, regardant une horloge de bois, dit avec une profonde tristesse: — Voilà neuf heures!... elle esi mariée!...
Barnabe rassembla ses forces pour n'pondre: — Est-ce prouvé?... — Ah ! mon onfle !... il faut que je qnilte Paris. — Sur quel dilenmie appuies-tu ta proposition?... — L'air m'est mortel. — C'est une proposition simple ; conclus donc?
Jean-Louis, accablé de douleur, ne répondit rien. Il mit son coude droit sur la table. a|)puya sa tête sur sa paume nerveuse: à ce spectacle, les deux frères chantèient le psaume suivant : — illon pauvre enfant! dit le père la larme à l'o'il. — (.Hiel malheur! dit B.nn bé.
— Sans remède!... j'aurais beau donner ma fortune. — On ne guérit pas les maux de l'àme. — Peste de la coquine!... — Mon fière, pourquoi l'injurier?... — C'est une ingrate!... — Non! — C(unment, non.' — Ceriainemeni : quand tu l'^is ohliiîée tu as en du |>laisir, et partant lu l'es payé par tes mains; un bienfait est un devoir; la reconnaissance est un trop grand prix; c'est payer un fétu de sa vie.
— Tu as raison. — Je n'ai donc pas ton de l'appeler ingrate? — Si; ce n'est pas à toi à le dire, c'est à elle de le penser. — Elle est adorable!... murmura Jean-Lonisavee le ton d'un homme qui s'éteint...
— Mon fils, mon amour, ma joie, mon petit Jean!... quelle figure décomposée!... — C'est un l'ait; mais les espérances trompent; cependant comment faire? dit le professeur. — Le plaindre, mon frère.
— Cela n'avance à rien. — Ne pas le plaindre. — C'est mal. — Quel est le milieu? — Je ne sais. — tjue faire donc?... — Se laire, et respecter son malheur!... — Mille tonnerres! que Dieu confonde l'amour, l'àme et les femmes !...
Et ils se turent. Le silence régna et la douleur la plus profonde habita celle salle granivellienue. Ce culte du malheur est à mon gré le plus délicat, surtout pour une infortune que ni la raison ni le tourbillon de la vie ne peuvent adoucir. Bref, le silence s'était coulé dans les angles, dans l'air, dans tout; la lampe même éclairait faiblement. Le professeur s'est retourné au bruit d'une ;onris qui joue exempte des maux de la raison!... Jean laisse tomber sa main, et pâlit en regardant son père, dont les yeux humides annoncent li tendresse... A ce moment, la clef gronde tout doueeliemeni dans la serrure, chacun se retourne, et Fanchette resplendissante de giàee leur apparaît... Une larme prêle à quitter le bas de chacune de ses joues indique, par le chemin brillant qu'elle a tracé, le cond)at qui s'est fait en elle avant d'entrer chez son père adopiif... Jean s'élance par-dessus la table, renverse son oncle, et baise les pieds de Fanclielte... Au bout de cinq... esi-ee cinq ... non, six minutes d'attendrissement général, le charbonnier s'écrie d'une voix iremblnnte :
— 0 ma Fanchette ! quel sacrifice lu me fais !... j'expire de joie; tn abandonnes tout pour revenir à moi!... — Per philosopUiam, u\\ dévouement pareil n'est presque pas douteux !...
Quant au père Granivel, muet et attendri, son œil disait tout i):ir son expression paternelle.
Chaque trait de ce tabhtau était un coup de poignard pour le cœur de la coupable Fanchette ; mais cette angoisse se paissait à l'iniérieur, car sa douce fignre souriait à Jean-Louis; ce sourire avait quelque chose de pénible; elle prend la poinrc n^speetueuse qu'ont les Prières en suivant Jupiter, et dit au père Granivel : — Une restait pln<, pour combler mon malheur, que de jouir du louchant spectacle de votre amilic lorsque j'en suis indigne... j'aurai le courage d'avouer ma honte... j'aimerais mieux vosreproches que vos témoignages de tendresse... Je ne suis point fille de Plaidanon !...
Il se lit un certain mouvement eiiez les auditeurs, et la tendre amie do Jean-Louis s'en apcrçni bien. — Je ne viens pas vous implorer... Ah! mes torts sont trnp'grands pimr être pardonnes; mais avant di fuir, j'ai voulu revoir l'ami de mon enfance, celui que j'ai mor:i!ié par orgueil, crainte, petitesse d'esprit... Sache-le donc, Jean-Loni ;, je t'aime et t'aimerai toujours!... dès ce moment mon cœur ne variera jamais!... Adieu'
Le front sévère de Granivel s'était déridé; il all.iit p:>rler, m;iis l'inévitable pyrrhonien s'éciia : — ^!o^ enfant! ton petit discours n'a pas trop de logique; mais pour être sans arguments ni sorile, il
JEAIV-LOUIS.
ne lucu :\ pas moiiis Umclu'; je iopar»l.inm>(loboii cœur, ot jo w i.\o[6 de >i\ mille livi>* de reiilo, dmil je nai que fine.
\ ces mois, Courolliii eiilendanl parler de m\ nulle Iranes. numlia sa maligne ligure. — i)w\ est ee rli U .lit le pK.f.ssenr. - I. est celui qui m"a rendue à vous: cinq minutes de retard ) étais madame Vaillant. • i ■ i
le professeur lira «ne longue bourse de rmr. cl la Un (ioim:i.
Mai- que faisait Jeaii-Lonis? dirti plus dun leelenr... Il iiVnl.'iulail plus, une pâleur sinistre Ol:dée sur son visage nulupiail (pi il smcoinbail à son plaisir!... (.U»' les loman.ieis de nos jmmis lieim-s.nl (levain la sainle vérilé de cette lii-loire'.... Les pauvres gens, qui jiistuiici ii'oul fait évanouir (pie (les femmes!
Li cbarmaule Fanebette alarmée lient celle lêie cberie sur son -ein ■ ell la regarde avec amour, et la constance des rayons de sa douce et langoureuse vue lit revenir .lean-l.ouis par de?ié>. emiime la llenrqui renaît aux i avons du soleil En souleviint sa paupière, sa rétine lut immédiatemciil frappée de re\pre>sioii anioinviisc .111preinte sur toute sou amante, et il sa\oiira ce plai-ir pcmlaiil <\\u' le père Granivel buvait un petit verre d'ean-de-vie, (levant lui depuis tiois beures, et que le proléssenr cbercbail, en se grattant le menlou. à se bien convaincre de la réalité de ce qu'il voyait. Courotlin comptait ses louis. . j c • .
Le père Granivel, sans mol dire, son fut cbez le cure de Saiiil- Germain-IWn^serrois, ,alin d'arranger le mariage de Fanebette pour le lendemain. Courotlin le suivit, et fut témoin que l'on exigea vingt écus pour cette nouvelle cérémonie. — .Mais, mille tonnerres ! j ai pavé pour un luarias-e, je puis le faire quand je veux. — ÎVoii monsieur, vous lavez décommandé; celui-ci est 1111 nouveau. — Peut-il être fait demain? dit Courotlin. — Certainement, en payant les vingt écus. — Vous l'entendez, monsieur IJranivcl ?
Le bon homme làcba vingt écus, cl il fut convenu qu'a midi on mari.rait Fan( belle an grand autel ; qu'on dirait une grand[nicsse, et que l'on déploierait tout le luxe des grandes fêles. — Tu viendras à la noce, mon petit cbafouin ? dit le père Granivel en se séparant de Courotlin an soilir de l'église; lu nous as rendu service; sois noire ami. — Je vous en rendrai bien d'autres, répondit le malin clerc. — .Adieu : je vais faite sanier de j(jie ces pauvres enfanls; et celte fois-ci il n'y aura pa> (raiiiern( lie. — Faut l'espérer.
Là-dessus Courotlin, s'impiiéiani pni de ses devoirs de pelil clerc, c.alippa, comme le cheval d un pdstilloii ivre, versl'bôiel du marquis de Vandeuil. En cbemiii. il lit le> lédexiims les plus ambitieuses; elles étaient causées p'ir le> douze ( eiits francs qu'il venait de recevoir du professeur. Ses treize cent vingl-lrois francs, et le marquis de Vaudeuil à exploiter, lui causèrent un mouvement d'orgueil ; il se crut capitaliste, et jura de parvenir aux plus bailles dignités.
U arrive au somptueux bolcl, il entre, et s'incline d'aboid devaiil une iiorte sur laquelle on lisait ; Parlez au suisse. Un gros bomiiie habillé en rouge était assis en dehors sur un fauteuil. — Monsieur, dit Courotlin en le saluant jusqu'à terre, monseigneur le marquis de Vandeuil y est-il?... Le suisse ne lui répondit même pas. Le respectueux clerc atiendil. 11 réitéra, à trois inlervallcs égaux, sa demande. Voyant le Degme du fonctionnaire subalterne, il fit la démonstration dépasser dans la cour. Le suisse se leva, et lui dit : — Les mauvaises «saches sont consigucr; sort ici, fouli huissiair. — Je n'ai pas l'honneur d'être un...— Qui es-iu'?... — Monsieur Courotlin, premier saute-ruisseau du royaume.!— Moi pas connaître sté charche.
Le clerc, proOtant de l'éionnemeni du suisse, passa entre ses jambes, celui-ci les serrant le retint par le milieu du corps. Je vous dis que c'est pour une affaire, cria le clerc en glissant comme une anguille.
Ce premier pas fait, il s'avança dans la cour de l'hùlel, et fut arrêté par un laquais, qui lui demanda oii il ;illail.
— Chez le marquis; où est son appartement? — Au rez-dechaussée, répondit le laquais, inlimidé de lair insolent et familier du clerc.
Il sonne à l'apparlement; un grand flandriii (braquais vient ouvrir.
— Que désirez-vous'/— Le marquis est-il visible? — Non. El la porte se referme.
Courotlin resonne.
— Madame y est-elle? — Ce n'est pas son appartement. — Mon ami, ouvrez-moi; votre mailre vous récompensera. Pas de réponse. Le clerc sonue encore. La porte s'ouvre, et il met son doigt entre un des battants. Le domestique, impatienté, la frappe <;n voyant la même figure, et relouriie à sa place. Cnuroltin, malgré la dmileiir, entre deriiere lui. — Mon ami, je vous promets la luoilié de ce que le marquis va m'accorder; laissez-moi parler à votre maître. — En ce cas. adres^ez■vous à Lafli^ur, et pas-ez.
Le clerc arriva au cabinet du marquis; Lafleur en sortait.
— Mon cher monsieur Laileur, me reconnaissez-vous? — Non. El il passe en emportant une lettre pressée.
Alors Couroitio tourne la clef; il se trouve face à face avec le marquis, el s'annonce lui-même, en lui disant, ajirès s'clre toutefois plié en deux :
— Mouseigneor, je suis un de vos plus dévoués serviteurs, —
Apres? — Je me suis donné mille peines. — Au fait? — Mais je suis parvenu. Le comte lit un mouvement pour sonner. Coiiroiliu comprit nue fois pour toutes qu'avec les glands il faut être bref. Alors il (lit : Moll^ei^'llel\r, vous aimez Fanebette ; elle n'est plus la lilhî de l'Iaidaiiim, (•'(■lait une erreur; si votre amour dure encore, demain elle est à vous. — Que ne l'explii|U;iis-tii. mon cher I (■oiiimenl! si je l'aime? j'en suis l'iui. — Monseigneur, une centaine de louis sérail asscA iii'cessaire, — Preuds-U^s sur la cliemiiK'e. Le cleic prit sans compter.— Qiu-I est Ion projet? Voyous, dit le marquis. — Mimseigneur, ayez la coniplaisaiice de faire mettre un numéro de fiacre à l'une de vos voilures; (pn' votre valet de chambre la conduise, et soit à ou/.e heures el demie dans la rue des Bourdonnais; qu'il ait l'ordre de m'idiéir, el je réponds du succès. — Sais-lu que situ me lrom|ies, un cul de basse fosse l'allend? — Et si je réussis ? —Ma proleeiion, — Monseigneur, je l'obtiendrai; où faudra-l-il conduire l'aiichelte? — A ma petite in;ii8(m, rue de la FolioMérieourt; Lafleur sera à tes ordres, et la voilure sera prête. — Monseigneur, je n'ai plus (prune grâce à vous demander. — Laquelle? dit le marquis impatienté, - Faites-moi l'honneur de m'accorder cent coups de biilon. Je n'ai pu parvenir ;'i vous voir qu'en promettant la moitié de ce que vous me dcuineiiez ;i l'un de vos lacjuais.
Le marquis rit beaucoup, el lui dit : — Par ma foi, tu es rusé, et je te iirotégerai de bon cœur, — Monseigneur, je me rendrai digne de vos bontés. Il se courba jusqu'à terre, et comme le marquis l'accompagna par distraction jusqu'à l'anlichanibre, Courotlin reçut des respects d'un chacun. — Je suis en bon chemin, s'écria-t-il; allons, Coiiidiliii, mon ami, de l'égoisme, de l'esprit el de rimpudence, el tu seras hienti'ii dans les grandeurs!... A demain les affaires sérieuses. Et il UKmta Jes bâtons de sa cage avec l'assurance d'un ministre ipii monte an Louvre.