‹ Œuvres de jeunesse, illustrées. DessinsChapitre 56 sur 92 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Souvent un beau désorjre est un effet de l'art. BoiLEAU, Art poétique.

Je viens de la montaf^ne:

Cnminent vivre sans ma compagne?

Elle est mon Snie el moji IkiiiIiuui'.

Mettez un terme à ma dunlenr.

En me rendant ma douce aniie, Ma mie.

Complainte du IVendianl.

Nous avons laissé Jean-Louis courafti après sa chère Fancbelle; or je vous prie très-humblement de lire l'historique de celte course, si toutefois vous en avez le temps.

Un bon bourgeois du Marais, qui revient de la place Royale voir ' jouer les petits enfants, fait presque un pas géométrique par seconde, el marche comme le balancier dune j)ondnle, même lorsqu'il s'agit d'aller manger sa soupe à deux heures. ProïKms cette base pour juger du pas de 1 homme. Le lecteur sait que Jean-Louis a cinq pieds dix pouces; son pas doit donc être double de celui dn bourgeois : ce n'est pas tout, les dames ont remarqué que Jo;in-Lonis a les muscles saillants et composés de nerfs vigoureux ; doublons la vitesse. Jean- Louis aime, triplons le tout : alors il s'ensuivra que le charbonnier faisait six pas géométriques par seconde, ce qui produit mille quatrevingts pieds par minute, et un peu plus de cinq lieues à l'heure : c'est courir aus.si vite que les chevaux d'un prince : quel scandale !...

Quoi qu'il en soit, Jean-Louis courait le nez en l'air, regardant toutes les voitures verdàtres; c'était la couleur de celle qui emportait Fancbette. Sur le quai des Tuileries, il ap<'rç()it un fiacre de cette couleur, et le hasard veut que le cocher ait la figure rouge el le nez bourgeonné; Jean plonge un œil jaloux dans la voilure qu'il atteint bien vile, et il voit une jolie fille habillée en moire ou étoffe presque semblable!... C'en est assez, il se glisse derrière le fiacre, monte sur la petite planche, et se promet en lui-même d'assommer le marquis afin de reprendre Faneliette. Jean-Louis était devenu logicien!... Le petit carreau de derrière se trouvant cassé, Jean-Louis, en y appliquant son oreille, entendit ces désespérantes paroles:

— Eh bien ! Fanchctte, es-lu contente?...

Un bruit funeste fut la simle réponse... Jean-Louis est prêt à défaillir : un coup de poignard l'a frappé au cœur. Tandis qu'il reprend ses sens, la voiture s'est arrêtée à la porte du suisse dos Tuileries; le couple qui l'occupe descend lestement, el entre chez le restaurateur. Jean-Louis, revenu à lui, se précipite... mais déjà les deux amants avaient gagné le commode cabinet; le charbonnier se dépite, pleure de rage, donne un louis an garçon, et demande un cabinet.

— Monsieur, ils sont pris. — Tons? — Oui, monsieur, le dernier vient de l'être à l'instant. — Je veux le voir. — Monsieur, cela ne se peut. — Comment, mon cher, ma femme y entre avec un marquis! — liaison do plus pour n'y pas aller, reprit le garçon philosophe.

Jean-Louis insiste, le garçon l'envoie promem-r ; .Jcan-Louis applique im sonfllet sur la ligure du garçon, le garçim répond par un coup de poing, et Jean-Louis en colère le prend, entre dans la cuisine, et le ])loiige dans un grand baquet d'eau chaude; la cuisine en rumeiir s'arme, et jure... En voyant ce bataillon sur le pied de guerre, les gens qui sortaient forment un groupe, les passants entrent, les officieux pérorent el conseillent d'aller chercher le guet. Au milieu du tumulte, un petit gâle-sanco s'écrie : « Je suis mort! » L'attention se porte sur lui, Jean Louis s'esquive, el mimte visiter les cabinets; les portes sont fermées, le charbonnier frappe el appelle; on ne répond pas, eCpour cause; il enfonce alors une, deux, irois portes,

JîîAN-T.OUlS.

eiil ?oii Lion di' drûli's de clioso«... Les dames cricnl au mcurii-e; le guet et le commissaire niuiueiu les inarches quaire à quatre... .Miiis Jean, saillant par une feiiêire. va se iiiitire en fai:tioii à cent pas (!.• \ii, Sis yeux lixés sur la pDrte du suisse II viiit ciiuiieiier quaire lii)iniues..."Los dim ui-s, troublé>, vont ailleurs aclievi r liur rcpa» et autre eli()>e... Uu (iacre en eninicue deux... Jean-Louis croit recouuaiire... il accourt... il est trop lard, la voilure est partie, et Jiau- I ouis e>t obligé de se uielire deriièrc Ui( 11I61 lo fi.iCie s'arrêle à la porte d'une autre luai^on. Sans alleudre ^ue li' coilier descende, .lean-Lonis ouviv la portière, laisse dcbarqu<T l'honuni . niais il se s;.i.-il d<' l;i leinine, la pose sur sa lèle connue uu pot au lait, et court avec celte rapidité que vous lui connaissez.

— An voleur!... a l'assassin 1... et le gros petit homme de s'élancer : chacun vole et le suit; le petit monsieur est égaré, pâle. Je le crois bien, on ne va pas eu voilure impunément avec uue jolie I inuie. Le gucl du poste de l'Opéra accourt (ne vous alarmez pas, I. cleur, si le guet vieul encore ; le gnet, avaot la Itcvotutio.i, et les R.'ndarmes de nos jours, ont toujuur-- été des choses indispensables); birf. le gin'l prend le petit monsieur pour le voleur. On le ramène en le tarabustant, vingt témoins ariirnieul l'avoir vu courir; le (iacre a i!i paru; le pciil monsieur, mis au corps de garde, se trouble; le commissaire vient, l'inierroge, et l'envoie en prison.

nu'arriva-t-il de tout cela.'... niad:iine Jacques Lenfant, sa Ollc et sa servante, aUendirent leur maître jusqu'au lendemain huit heures : on s'ingéra que cet extrait d homme s'élait perdu dans l'Opéra. — L'Opéra est si grand! disait madame Lenfant. que Lenfant s'y sera égaré. (Juelquefois, quand nous sonnnes couchés, j'ai peine à le trouver dans noire grand lit. Sur ce raisonnement couclnant, on alla le réclamer au directeur de l'Opi'ra, qui répondit qu'il ue se chargeait pas plus de ceux qui cuiraient chez lui qnc de leurs oreilles; et lorsque la famille revint de son long voyage rue des Nonnaius-d'Yeres, avec celle réponse égoïste et désespérante, ou trouva une lettre datée de la Conciergerie :

« Ma mignonne (elle était haute de quaire pieds, et avail soixantedouce pouces de tour), va me léi lanier ;i la police; j'ai perdu les cent vingt francs que nous eûmes tant de peine à amasser, et je n'ai pas vu l'Opéra.

Signé Lekfant.

« P. S. Informe-toi de ce qui est arrivé à la petite lingère du coin. »

Lair.oOns l'hoiinêie mercier à la Conciergerie, et retournons à Jean- Ltuiis, qui court avec la petite lingere du coin sur sa lèie : arrivé au Pal lis-Roval, il la pose à terre, el s'écrie : — Fauchetle ! indigne Funchetlê!

Fanchette pleure!... Jean-Louis la regarde!... Ce n'est pas elle!... ce n'est pas elle!... cl il fuit en laissant la nouvelle Hélène au milieu du Palais-Royal... Je ne sais pas ce qu'il en advint, mais oocques depuis l'on ne revit la jolie petite fille de boutique de la lingère du Coiiil... Je faux!... car le marquis de L** en fit sa -niatiresse; elle eut de l'ordre, et quand la Rcvolutiou arriva, elle passa à Mirabeau, acheta d 's biens nationaux, maintenant elle a cinquante mille livres de renies, est femme d'un dignitaire, va aux sermons, est dcvr)te, parée qu'elle a cinquante et un ans, el prêche la vertu...

Jean-Louis du l'al.iis-Hoy^il courut à l'hùtel du duc de Parthenay, rue du Bac. Le gros concierge le laissa passer san^ mol dire, et cela par une excellente raison, Jean-Louis élail le fournisseur de la maison. 11 arrive pâle, harassé, munrant de faim, à la cuisine. — Te voilà, l'ami'? s'écria le chef, sans se déranger d'un coulis qu'il méditait; mais notre provision n'est pas encore finie. — Ah ! mon cher monsieur de Ripainsel ! j'ai quitté le charbon, et je viens v(jus demander de me rendre un service. — (Ju'est-ce? dit le chef avec un air de protection, tout en faisant sauter sa casserole. — Avouez-moi liauchemeni si le duc est chez lui. le marquis, la marquise !... personne ne sait mieux que vous quand ils sont où ue sont pas ici. — Mon cher, répliqua Ilipainsel eu mettant chacune de ses mains sur tes hanches, el en balançant sa tète. Sou Excellence depuis ce malin est à Versailles, le roi l'a mandée, voyez-vous? la politique s'embrouille, il devient Ions les jours plus difficile de gouverner, comme de faire la cuisiue; le peuple veut de nouvelles choses, comme le palais de imuveaux ragoûts ; voilà pourquoi je crois que monseigneur ne reviendra que demain, car demain j'ai un grand dîner. Et le marquis? .. — Ahl depuis une heure il est parti avec sa voiture d'ex- I édition. — Qu'est-ce? dit Jean-Louis. . — L'ne voiture sans armes, simple, et telle qu'il en faut pour courir la prétantaine. — Le scélérat ! que le tonnerre l'écrase f...

A ce blasphème, les marmitons restèrent la bouche béante, et le chef s'écria; — Mais, mon cher, vous n'êtes pas dans votre assiège ordinaire; vous avez la figure rouge comme une tomate, vous vous emportez comme une soupe au (ait.— Ah! mon cher monsieur de Ripainsel, sauvez-moi la vie 1 — Je ne demande pas mieux; j'en fu^ toujours le soutien. — Faites-moi donc parler à madame la marnuise? — Impossible! elle dlnel... et le diner est une affaire trop impor-

tante pour qu'on se dérange eu y procédant. — Monsieur de Ripainsel !... — Impossible ! vous dis-je. El le chef reiounie à son coulis.

Sur ces entrefaites, arrive nue jolie femme de chambre qui iigaçait toujours Jean-Louis quand elle le voyait. . Avouons la chose, Victoire eu était folle!... Vous voilà, joli garçon 1... que faites-vous à celle heure?... — Mademoiselle, lui dii le pàli' cliarb.,unier. reiidcznioi le plus grand service qu'un èlre puisse rendre à un autre. Lequel? — Faites-moi voir votre maîiresse, ou je meurs! .. — Ah, monsieur Cranivel, cela ue se peut... — Qu'est ce que je vous disais"' s'éiTia le chef — Ah, mademoiselle' re|uit Jean-Louis Et il saisit la main de Victoire. Ce ge>te produisit quchpie effet. — Ce serait oublier mes ordres!... El la soubrette s'esquiva duuceiuem par u.i long corridor.

Jean-Louis avait trop d'intelligence pour ue pas la suivre, et lorsqu'il aperçut les yeux brillanis de Victoire, il conçut quelque espérance. — Ah, mademoiselle! s'écria-l- il en la saisissant par la taille, seriez-vous assez cruelle .. — ,Oui!... Et la fine soubrette gagnait un piMii e-.ealicr.

L'intrépide Jean voyant qu'au bout de trois marches montées on nelj renvoyait pas, espéra davantage; el 1 onuue il était un mailrc lioiiune, il risqua quelque chose de positif eu embrassant Victoire.

— Allons!... j'espère, petite femme, que vous ne me refuserez pas?

— Laissez-moi, dit-elle en lui donnant uue cliiquenaude sur les doigis. -- Victoire!... Et Jean-Louis in.iista. — Ah, mou>ieur Cranivel, vous (■;es trop bon pour me faire renvoyer... Et elle montait avec une \ iiesse singulière.

Arrivée à la porte d'une petite chambre de mansarde, elle entra, en répétant : C'est impossible!...

La porte restant ouverte, l'amoureux charbonnier comprit tout d'un coup retendue du sacrifice qu'il fallait faire. — Allons, se dit-il, c'estr pour avoir Fanchette.

Jean-Louis entra

— Eh bien !... dit la soubrette étonnée, je me résignelà me faire eronder pour vous; voyez comme je suis bonne!... — Bonne! répéta Jean-Louis en la suivant : corbleul vous u'èies que reconnaissaule ! ..

C'est si vrai, que la respectueuse soubrette descendit l'escalier en admirant le ( h.irhounier; celle aduiiraliou se manifesta par un : Incroyable!... qu'elle répéta trois fois, et qui piouvail combien son esprit était frappé de la valeur intrinsèque de Jean. Ce dernier, marchant lête levée, n'y répondit que par nu sourire de lierié qui semblait (lire à la soubrette vaincue : « Ou ne vous a pas vendu chat en poche !... »

Victoire était lelleineni préoc<upée, qu'elle entra chez la marquise, en s'écriant : — 0 madame! quel honune:... Je veux dire, reprit-elle, rougissant jusque dans le blanc des yeax, que ce be! homme est le charbonnier de la maison, el qu'il désire vous parler.

La jeune el jolie marqui-e s'amusait à faire manger un petit singe ; elle ne se dérangea pas, car elle était triste; elle pensait à la conduiie de son m;;ri !... — Que peul-il me vouloir'... el eUe jeta une noi-eite au petit singe. — Mais, madame, d parait avoir bien du chagrin. — Du chagrin!... qu'il entre alors!... — .Madame!... dit Jean-Louis avec sa voix reteuiissanle, et en s'asseyaiil sans attendre qu'on l'en pria!, selon les principes d'égalité de bon pyriliouien. La marquise, choquée, continua de jouer avec sou singe, sans même remarquer Jean-Louis : car femme qui aime n'a jamais d'oeil eu ré erve pour les hommes.

Celte contenance, loin d'iuiimider Jean-Louis, le fit ressouvenir d'un [jiécepte de son oncle qui prétendait que les grands sont entourés d'illusions, et qu'en les étonnant par la vérilé et la ju^(ice, on les force à nous écouter. — Madame!... reprit donc Jean-Louis eu haussant la voix, c'est un malheur! je sais qu'en quillant votre singe vous n'allez vous occuper que d'un homme, el d uu homme au dése;-poir. mais encore faut-il le quitter pour m'enleudre?...

La marquise, abasourdie par uu tel langage, regaida le charbonnier. — Ah, madame ! reprit-il en profitant de son élonnemenl, je souhaile que vous ue conuais^iez jamais le trouble affreux où jetle la priv lion de ce que l'on adore, surtout lorsqu'on nous Ole, de force, tout ce qui nous fait supporter la vie : c'est ce qui m'arrive. J'aimais Fauchetle, et j'en étais aimé; votre mari, qui pourtant a une assez belle femme pour n'avoir rien à envier aux autres, votre mari a vu Fanchette, et il me l'a enlevée ce malin.

Le ion de ces paroles naïves allait à l'àme, et le début avait déjà fait pleurer la pauvre marquise délaissée. — Vous accusez le marquis à tort ! il est incapable d'une pareille action ! — .Madame, je ne viens pas l'accuser; qu'il se comporie comme il l'entend, cela ne me regarde pas; mais je veux savoir où est sa petite maisim, car en ce moment il y est avec ma Fanchette!... — Mou mari avoir une petite maison!... Et le p.iuvre marquise pàlil, en regaidmt de nouveau le chai bonnier : — En ète.^-vous bien sûr .' dit-elle d'une voix entrecoupée. — Madame, je ne sais qu'une chose, c'est qu'il m'a enlevé ma Faiicliette, et il en avait formé le projet au thé de maître Plaidauou. Là on lui a entendu dire à uu cerl.ain Lafieur, que le lonnerre écrase... sous votre respect., de la réserver pour sa petite maison.

JEAN-LOUIS

Li marquise pensive pâlissait et roiisissaii loiir à tmir. — Je n'eu puis plus douter !... il m'abnndouiu- et me délaisse!... quelle rt-coiupeuse pour laiil d'amour !... — .Vucuue. madauie : je sui> liouiiète liomuie. et ne veux qui' ui.i Faiulullc, lepril le iliarlxinuier prenant le ehange. — Mon ami. dit Eriu'^liiie de Vaudiiiil. lu chéris donc bien Fancliene? — Ali, madame! c'est mou secoiul Dieu '. — El elle l'aime ? — Si elle m'aime ! répéta le charbonnier la larme à l'œil, ei tordant son chapeau... si elle m'aime!... — Ils s'aiment!... s'écria douloureusement la marquise. — Mou ami. coniiuua-l-elle, il nous est impossible d'approfondir ce mystère d'iuiquilé ; car aucun de mes gens ne me dira ort est la petite maison de monsiciir... s'il en a une!... et le dépit perça dansées derniers mots... Mais le duc doit éliv demain ici à sept heures du soir. Ilevciiez, et je réponds sur mou àme que votre Kaiiehelte vous sera rendue. — Ah ! madame I et Jean-Louis se jeta à ses pieds, et couvrit sa main de baisers... j'avais juié la mort du ravisseur de Fanchetle : c'est déjà m'acquitter envers vous

que d'être parjure

Ah ! mad.iine ! vous méritez d'être heureuse...

Je reviendrai demain.

A ces mots , Jean- Louis disparut cl qiioi- 3u'il n'eût rien mangé e la journée, qu'il fût huit heures du soir, qu'il eût beaucoup couru, qu'il fût ir.s-fatigué, il ne s'en alla pas moins le jarret tendu comme un maitre d'armes faisant le salut, ce que Victoire remarqua irèsbieu.

Cependant il f.iut convenir que la nature commençait à soulfrir.

Avouons-le, Jean-Louis était homme . Lecteurs, ce préambule est pour vous instruire qu'il avait faim et soif. Alors, entrant chez un raai'chand de vin, il jette un louis sur le comptoir, y voit un broc, le prend, l'enlève, le boit, et disparaît. . De même que la soubrette, le cabar<!tier répéta . Quel homme!...

Je vous laisse à penser quelle fut la stupéfaction de tous les buveurs, et surtout des buveurs au canon!...

« Devançons un peu Jean-Louis, et vovons ce qui se passa chez le père Granivel. Coiirottin n'abandonna pas cette maison. C'est uue maison d'or, avait -il dit à sa mère... au.^si la vieille sibylle et son fils, prévoyant la profusion du repas, s'étaienlilâ munis des poches

de fer-blauc qui servaient au rusé petit clen; à emporter le dluer de sa mère, qu'il nourrissait de la cuisine de l'avare Plaidanon. Courottiu. ce délégué de l'enfer, jouit pendant quelque temps de la douleur d'un chacun, et il y compatit en feignant une bo.ini' fui qui sédui-ii le pyrrhoiiien. Les quatre lémoinTi prirent une figure qui annonçait le ferme désir de coopérer au repas de noces, l'endaiit que sa mère mettait le couvert, Couroitiu furetait : ses doigts crochus s'in>inuaient partout avec une rare activité : parvenu dans une pièce ohicure qui donnait sur la rue, il aperçut une sacoche abandonnée : il lui pri t une tendresse de père pour ce sac, qu'il recueillit charitabli'ineni ; et, voyant en niémi! temps une espèce de coffret, il lui porta promptement secours en y fourrant sa main rapace : c'était un piège pour les sfiuris; sa main ainsi capturée, et l'autre embarrassée de la '«ci'che, il s ■ liciiva dans u;ie pf)-iiion irc-ii tjiI 'xe.

l'jrut alors Barnabe Granivel. — Que fais-tu donc là, drôle'.'... —

Courottin entendant parler tic m mille franc».

Je range, monsieur de Granivel, dit-il tout penaud. — Je comprends bien ; mais comment ta main s'est-elle trouvée prise dans le piège?... A celle interrogation, l'humble Courottin lâcha un «Je ne sais » avec l'air d'une dévote qui fait un acte de contrition.

— Bravo!. . admirable!... belle réponse! Le clerc crut que le docteur raillait; mais celui-ci s'approcha de Courottin, lui dit avec la joie d'un eompairiole qui en retrouve un autre : Serais-lu pyrrhonien ?... — Parbleu ! répondit Courottin, je le crois bien !... nous le sommes de père en (ils. — Prouve !... prouve !... — Je suis prêt; mais, bien qu'il soii impossible d'allirmer que ma main soit prise, 6tezmoi, je vous prie, ce Irébuchet.

Le pyirlionien, enchanté de ce langage philosophique, débarrassa leCourollin. qui reprit :

— (W n'est pas tout; êtes- vous sûr de voir ce petit sac? — Certes, non... — liles-vous sûr de ne plus le voir? ditCourollin en le mettant dans sa poche. — Certes, non. — Bien, continua le clerc, laissons le sac oii il est ; maiiiteiiaiità qui croyez-

vons qu'il soit? —

Je n'eiiiends rien à cela, s'écria le père Granivel, qui enlrail alors pour chercher de l'argenterie! : mou sac '!...

— lîsl à vous, monsieur de Granivel : il y a quelques probablliles en voire faveur, j'en conviens ; prenez-le donc :

Ce que j'en faisais , continua le clerc en troiiani le sac avec son ongle, n'était que pour discuter sur la réalité des choses... On croit qu'une chose existe , tandis qu'elle n'a que des formes : on se troni' pe, même sur les quantités, le contenant et le contenu... et voilà... Le clerc rendit le sac allégé...— Ce jeune homme ira loin, frère!...

dit le pyrrhonien surpris...

Le couvert dressé, chacun se mit à table :

le père Granivel ne mangea pas, tant il était afiligé. (Jourollin liouva le moyen de dévorer comme quatre, de discuter sur le niouveiiunl avec l'oncle Bariialié , de plaindre là père Granivel, de remplir ses deux poches de fer-blauc, et (le s'insinuer dans l'esprit des «(udtre convives, qui le regardèrent comme un profond génie.

Il parla commerce, et le loua, car il n'y avait à table que des commerçants.

— Messieurs, s'écria-l-il, c'est le commerce qui vivifie un Liai; sans le commerce, on n'a rien, absiduineut rien 1... ni vin (là-dessus il en avala un grand ^erre), ni liqueurs (il arracha la bouteille de kirsch di; la main du philosophe et s'en versa), ni fourrures, ni cuirs, ni maroquins (cl il regardait le marchand peaussier), ni sucre, ni indigo, ni cale, ni chocolat (et 11 fit un sonriie à ré|)ieier). Ah ! messieurs ! le commerce .. Ici il les regarda d nii air giigiK'iiard, et reprit : Le commerce est la base de la pros|)éiité publique et particulière quand il va bien; c'est la branche la plus utile; les autres sont oiseuses; la médecine, la chirurgie, la pharmacie, le militaire, le barreau, la justice même, ne sont rien auprès Vous êtes, bous commerçants, la sève de l'arbre, et, pour le piiuiver, prenons l'état de charbimnier ; non que je ne rc pecie les vôlres, intssienrs, mais pare • qu'il fnil choisir. Or, quoi de pin, mile qui' le cliailnjii .' D'abord il lait vivre en cuisant le dioer : cl n'est-ce pas le dmer qui pio-

JEAX-LOUIS.

ciire les honneurs, séduit une belle dame et un niiigislrat. De plus, il procure les richesses et les indigestions; les indigestions, la mon : or, quoi de plus utile que la mort ? C'est la vie de la médecine, des procureurs, des notaires, des huissiers, et de l'église militante, qui ne meurt jamais !... aussi le métier de charbonnier est exlrèmenieni honorable !... — Voilà nui est philosophique, dii Barnabe. — El jusic, s'écria le père Granivel. — Fort juste, répétèrent les quatre marchands.

C'est la première preuve que Couroltin ait donnée de cette éloquence qui le rendit si lameux par la suite.

— El la philosophie? reprit Barnabe... — Monsieur, dit Courollia la voix presque éteinle, c'est la plu^- belle occupation de l'homme!... — (Jue peusez-vous du mouvement? — (Juil n'est ni dans l'objet inii, ni dans celui qui le fait mouvoir, ni entre eux. - Où est-il ? demanda le carrossier... — Parient, et nulle part.

A cette réponse, chacun resta ébahi ; le philosophe embrassa Courottiu.

— Viens me voir souvent, mou ami, lui ditil ; je te prédis que lu seras un grand homme !

' — Je suis pauvre, monsieur le professeur ; c'est là où le bàl me blesse.

Ces mots valurent quelques écus à la mère de Courottin, et le professeur lui dit : — Vous êtes une heureuse mère!... Diable', sans avoir fait d'études pousser de tels arguments 1 Huit heures et demie sonnèrent à l'horloge de bui> de noyer; et, au milieu des rires que les plaisanteries di; Oiuroitin avaient excilés, la porte de la chambre s'ouvrit alors avec fracas, et Jean-Louis parul.

— Eh bien! monsieur Jean-Louis, quel est le résultat de vos démarches? demanda K:

clerc.

Jean-Louis, la figure décomposée, lâcha le plus gros juron qu'un

ïionnnc puisse dire

cherchez-le...

— Cela va donc mal, garçon?... — Ah! père!

ça ne va pas du tout.

Hélas! ma pauvre

Fancbetle!... — Monsieur, inierrompit Courottin, voulez-vous suivre mes conseils? Jean ne répondit rien. Je parie, continua le clerc, que vous n'avez pas

été à la police? il

hvl y aller. — Il dit vrai, 'reprit Barnabe; mon neveu, nous irons demain ensemble; je leur préparerai des arguments... — Allons, monsieur Jean-Louis, dit un des marchands, prenez un peu de repos, dormez, et demain vos recherches ne seront pas infructueuses : je suis sûr que vous retrouverez mademoiselle Fanchette. — J'en suis sûr aussi, reprit l'épicier: on retrouve tout à la police; on m'y a rendu un parapluie que j'avais oublié dans un fiacre le jour de la Samt-Médard!... Ah! c'est une aventure fameuse !... — Garçon, mange et eouche-toi, dit alors le père Granivel. — Ma Fanchette, père!... — Demain lu l'auras. — Dieu vous entende, père! et làdessus Jean-Louis fut se coucher avec un peu d'espérance.

Courottin et sa mère, chargés de provisions, rentrèrent à leur grenier de la rue Ogniard : la pauvre sibylle y gagna une (luxion de poitrine, tant elle avait eu de mal à laver, récurer, servir, etc. Le malin clerc, après avoir couché sa mère, faii de la tisane, et mis ses habiis sur son lit pour qu'elle transpirât, écrivit une lettre au marquis

Elle la regarda... — p,vge 12

de Vandeuil, afin de l'instruire des efforts de Jean-Louis pour retrouver Fanebeite, et il courut à l'hùtel la remettre au gros suisse.

Quoiqu'il ne se couchât qu'à minuit, il n'en fut pas moins le lendemain, lundi, à cinq heures du matin, à la porte de IMuidanon. Voilà le modèle de ceux qui voudront avancer !... 0 vous qui courez celte carrière épineuse, si vous voulez une instruction plus ample, vous la trouverez dans un ouvrage anonyme de Courottin, intitulé l'Art de parvenir; je vous recominaiide le chapitre des tarifs, vous y verrez ce qu'on peut vendre décemment sa patrie ; ce que vaut nue loi, un article, un paragraphe, un amendement, un homme éloquent et un homme ennuyeux, un parvenu ou un seigneur, une place de guerre avec ou sans ca|)itulation, un traité, un emploi, enfin ce que coûte une conspiration faite ou à faire, un député à la Nationale ou à la Constituante, ou à la Convention, ou au corps Législatif... ces derniers ne valaient pas grand'chose... Revenons à Barnabe ei à Jean- Louis, qui parlent pour la lieutenancc dcpulice.

IK se tronvcrciil d.iiis raiiticlianilirc du clicf de bureau des r( liuiiations avec uiir espèce de petite boule (Diivcrte d'un morceau de soie, cl surmontée d'un pouf; il en sortit une voix criarde.

— J'espère que ces messieurs ne comptent pas passer avant moi?

— Non, madame, dit Jean-Louis. — Vous venez réclamer quelque chose? — Je n(; sais, répondit le professeur.

— Je lésais, reprit Jean- Louis. — Lequel croire?... — Ni l'un ni l'autre, dit Barnabe; restez dans le doute 1...

A ces mots le chef sortit. — Monsieur, s'écria la petite dame, je venais réclamer mon mari, M. Jaciiues Lenfant, mercier de la rue des Nonandièies. — Madame, dit le chef, votre mari doit être maintenant chez lui, on l'a relàchéau premier mot:

son extrême naïveté est la cause de son arrestalidki. 11 a dîné chez le suisse aux Tuileries avec une certaine Fanchette... — Faiichetle!

dit Jean-Louis, je l'ai

vue ce n'él;iit pas

elle... — 0 le scélérat I le parjure! je l'aimais, monsieur le chef. Sa voix criarde cassa le tympan du chef, qui lui répondit: — Ne 1 aimez d(mc plus !... Qu'allaitil faire à l'Opéra?

— L'Opéra I... Fanchette !... le suisse : c'est mon homme ! dit Jean.

— Votre homme ! reprit dédaigneusement madame Lenfant ; il est bien à moi, je l'ai acheté assez cher; et elle descendit, ou plutôt roula par les escaliers, en niéilitant une terrible scène de reproches à ce pauvre M. Lenfant.^ .Monsieur, ditcravement Barnabe au chef, qu'il prit par son bouton, les passions âes hommes sont... — Monsieur, interrompit Jean-Louis, qui jugea que son oncle allait entamer un discours, nous venons vous demander en quel endroil de Paris est la petite maison du marquis de Vandeuil. — Monsieur, je l'ignore. — Vous avez raison, monsieur, reprit le pyrrhonien .. Cependant c'est philosophiquement parlant; mais admettons la présence des choses, où est située la forme de celle maison ? — C'est un renseignement qu'il m'est défendu de donner. — Par quelle raison? — Par la raison qu'on le défend. — Cercle vicieux, dit Granivel; monsieur, vous ignorez donc la logique?

Jean-Louis avait déjà abandonné son oncle, qui se fit mettre la^

JEAN-LOtnS.

pniii' par le liit-f. nprès iiiio vivo altcrenlion iiliiliisopliiiiiu' ircs-roiiiiqiu-, tioiil lums m- forons pas montioii par niio raison que le icclotir iloii MMitir.

L";>moiirtMi\ charbomiii'r courail veii< l'Iiftlc! du duc. quoiqu'il ne fûl q«t> quativ hcuros; il ont la conslaiicr de se pnnnencr trois homrs eu long ei en larçe. «ans s'ennuyer une niinnte, car II pensait ;i Fanelieltc !... — Faneliette!... pauvre Fancliette !... en quel péril es-tu ?

A sept heures, un pompeu-s cqtiipa|:o c'elalioussa Jean-Louis de la tfte aux pieds : il entre, ei le suisse lui dit de prendre tel escalier qui le conduirait cher, niadenuii.-elle Victoire, et tel autre qui le ferait arriver cliei madame la marquise. Krneslinc n'avait rien oublié pour que son protégé prti parvenir, et certes la soubrette était payiie pour avoir de la mémoin>; l'on doit s'en apercevoir par la première reconunaiulatinn (pfclle avait donnée an suisse.

Jean-Louis monta droit eliez la marquise, car il n'était pas liomme à faire graluitcmenl une inlidéliié.

— .Mon ami, mon onele vient de rentrer, lui dil Ernestine. allons le trouver. Votre Fancliette n'est pas revenue ?... — Non, madame; mais rien n'est plus ecriain que M. le marquis a une petite maison; car le lieutenant de police a dit qu'il lui était défendu de l'indiquer.

La marquise se trouva mal. et, s'appuvant sur Jean-Louis, elle se dirigea versTappariement du duc de l'arilienay.

— Mon oncle, dit-elle, je vous présente un brave liomme qui sait d'étranges choses, cl qtii a bien à se plaindre de l'erdinand. — Parlez, mon ami. — Monsieur, je n'accuse personne; il ne s'agit que d'une seule chose, le marquis de Vandeuil m'a enlevé Fancbclte ; elle est dans sa petite maison, je vous prie de me dire où elle est siinée.,. — Mon neveu une petite maison!... quelle indignité!... — Mon oncle, cet homme aime sa Fanchelte !... il faut la lui rendre!.,. — Comment, la Ini rendre?... snr-le-clianip. El il sonna. —C'est parlé, cela!...s'ëcrie Jeaii-Louisjoyeux; je m'en souviendrai, monseigneur, et toujours!... Son aeccni émut le due. Un laquais arriva. — Cherchez Lafleur. — Il n'y e^t pas, monseigneur. — En ce cas, je ne puis rien, mon cher; Laflenr t :-i le seul valet qui connaisse les seciets de mon neveu. — Mnnseigneur, il est des rangs où vouloir, c'est pouvoir... et il dépend de vous...— 0 mon oncle !... interrompit lîrnesline en pleurant , cherchez quelque moyen ; je ne vivrais pas si je restais dans l'incertitude ; je n'ai pas dormi de cette nuit. — Monseigneur, dit Jean-Louis, envoyez un ordre au lieutenant de police, et vous le saurez sur-lc-cbamp.

Le duc écrivit deux mots, et sonna. — Que mon intendant prenne me? chevaux et brûle le pavé ; il ira à la police, et me rapportera réponse.

Pendant la demi-heure qui s'écoula, on fit parler Jean-Louis; le due et la marquise furent étonnés du sens, de la philosophie, de l'âme qu'il mettait dans ses discours. En un instant, ils surent tonte sa vie et ses amours. Les larmes vinrent plusieurs fois dans les yeux d'Emestine,

Jean-Louis avait une naïveté cl une chaleur si attendrissantes, que le duc s'intéressa singuliènmenl à son récit. Le peu qu'il dil de l'enfance de Fancliette év( illa l'attention de ce père infnrluné...

Neuf heures moins un quart sonnaient quand le gros intendant arriva et remit la réponse.

— Faites changer de chevaux sur-le-champ, dil le duc en lisant la lettre. — L'adresse, monseigneur?... l'adresse'.'... demanda Jean.— Rue de la Folie-Méricouri, n» 9. — J'y serai avant vous I...

Et le charbonnier s'élance, au grand élonnement de la marquise et du duc.

Pendant que Jean-Louis brille les distances, transportons-nous à cette infernale petite maison

CDAPITRE Vin.

Elle Cuit fille, clic était amoureuse.

Malfiljltre.

Le doulï fruict d'amourettes veult cstre cueilli furtiacment. Ribelais.

n recule. ... comme si dans les varies déserts de rAfmueun lion â la gueule écumantecût paru soudain, :ltercnant de la pâture à ses lionceaun.

Lord Btro!i, Child-Barolâ.

Wons avoos laisçé le marqni; de Vandeuil donnant la m.iin à Fanchelte pour la conduire à la ?alle à manger... Faites-moi le plaisir de convenir avec moi, lecteur, que jamais courtisan ne conduisit mieux une intrigue que ce Vandeuil... Voyez avec quel art il enveloppe sa proie... Il commence d'abord par énerver le conrage de la jeune (ille par la VU" des tableaux voluptueux qui parent les nîurs du boudoir et de la chambre à couf.btr... Une mu-iqiic d'une suavité italienne vient euiuile ajuuter aux prestiges de la p'.iniure ; des discours enflammés,

pai t'imés du poison de la louange ; la coquelleri<- éveillée à qui on pindigne tous les trésors du luxe et tontes les occasions de briller; les plaisirs enfin qui se pressent eu foule, achèvent l'œuvre de la séduction.

Ce n'est pas tout ; non content de tant d'auxiliaires, le marquis veut ajouter une ivresse à l'ivresse morale; pour arriver à ce but, tout le génie de Koliker. le VC17 de ce leinps-la, est misa contribiiii(m. Les fourneaux s'allument, les broches tounieni, les fours se cliaiiffeiil, les vins se glacent, les desserts st^ dressent, et un diner tel qu'aueun ministre ou directeur général n'en donna de nos jours à d'affamés ventrus, est offert à la sensualilé de l'anelieiie.

lleurcuscnieni pour Jean-l.uiii . l'.ineiieite avait ic cœur gros ; or, quand on a le cœur gros, on mange peu : or, quand on mange peu, on ne hoil point; or, quand on ne boit point, on garde sa raison; or, quand on garde sa raiaon, on ne fait point de sottises... on en fait qnehpiefois assez sans cela. Voilà précisément ce qui sauva Fancbette.

Le marquis, qui voulait mettre sa jolie captive an niveau des dames de la pour (quoique gentilhomme il aimait l'égalitéi, porta force santés. Il but, et il avait ses raisons pour cela, .'l la beauté de Fanchelte, à ses grâces, à sou bonheur, voire même à ses vertus... Si le Vandeuil se lût piqué de franchise, cette dernière santé eût été un De Profundis.

Malheurensement pour ses projets, la jeune fdie, Se méfiant des santés, jura de tout faire pour conserver la sienne, et autre chose si c'était possible, lîllefit si bien, que le marquis but seul; il en résulta que le courtisan devini aussi fier qu'un soKLit du pape qui escorte une procession.

Nous voici arrivés à l'instant critique : le dîner est fini ; le marquis est rhriolus, aiilrenienl dit gris d'olîicier, et, par ciniséqnent, tapageur. 11 se love résolùnienl, s'affermit sur ses jambes, s'ai>proche tant bien que mal de Fanchelte, et, dissimulant nu hocquet, il lui offre galamment la main pour rentrer dans le boudoir, champ de balailli" assigné par sa prudence. Ils y sont, la porte se referme cl. . .

0 vous, lecteurs, ô vous surtout, sensibles lectrices, ne vous effrayez pas de cette lignc^ de points; il n'est encore arrivé rien de funeste à notre jolie Fanchelte ; seulement je vous préviens que le combat est engagé.

Intrépide comme le sultan Misapouf, le marquis s'approche de Fanchelte d'une main effrénée ; il presse la taille la plus gracieuse; de l'autre il tient prisonnières deux charmantes mains qu'il couvre de baisers; il veut parler alors, mais en vain; sa langue, épaissie par ses libations à Bacchus, refuse de servir d'instrument à la séduction; il se décide donc à substituer l'éloquence du geste à celle de la parole. Plein d'audace et de désirs, il rend la liberlé aux j(dies mains de Fanchelte. et, préludant à ses entreprises plus baidicspar un baiser qui souille le front de l'innocence, il enlève le lichu de gaze qui voilait deux demi-globes tels que Zeuxis même n'en aperçut jamais... 0 mes yeux! que n'éliez-vous là!... ô glaces envieuses! que n'avez-vous conservé celte image du beau idéal!...

A l'action téméraire du Vandeuil, à la vue de ses charmes profanés par des regards impies, le roiipre de la pudeur et de l'indignation couvre le charmant visage de l':in(heiie; il colore son teint, et jusqu'aux formes de lait qui semblent friMiiir... La jeune fille se récrie, rassemble ses forces, et s'arrache des bras du courlisan...

Hais, hélas! où fuir'.'... où trouver nu abri...? le tour du boudoir csl bienlôt fait, et le loup dévorant est toujours d'ailleurs à six pas de liens... il avance... qu(î résoudre'.'... que foire '^.. inexorable, il se jouera de mes prières et de mes larmes... que dis-jc? mes larmes peut-être seront un attrait de plus pour lui... Ah ! si le désespoir pouvait !.. . faible, femme et timide, il pourra me donner la morl, et non me soustraire à l'infamie !

Tandis que notre pauvre Fanchetle faisait rapidement ces tristes réflexions, le marquis, remis de la surprise que lui avait causée la défeiic de la jeune fille, s'avançait avec un cœur où les désirs avaient éteint la pitié : — Bel amour, dit-il, il faut être à moi!... — Jamais! jamais! s'écria Fancliette...

Aussitôt le combat recommence avec plus d'ardeur qu'auparavant, et... Il me prend fantaisie de mettre encore une ligne de points; non, non, cela n'est pas nécessaire, car Fanchelte se défend comme un lion, ou, pour mieux dire, comme une femme qui bail; et le marquis, dont les forces sont paralysées par le vin, attaque d'une manière à me rassurer. Bientôt je le vois rendu, couvert de sueur, se jeter sur un canapé pour y recouvrer sa vigueur épuisée.

L'heureux succès de la défense a exalté le courage de Fanchelte; ce n'est plus celle vierge timide qu'un regard fiiit trembler; c'est la femme forle de Salomon accablant de reproches et d'injures l'audacieux qui l'ose outrager.

Piqué au vif par les sarcasmes dont on l'accable, le Vandeuil jure tout haut cl jure disiinclemenl de triompher de la rebelle. Il r.ifsemble son énergie, et s'avance dans l'intenlion d'enlever du coude Fanchetle le portrait qu'il y aperçoit, portrait qu'il soupçonne être celui de Jean-Louis, cl qu'il regarde comme le palladium de sa venu.

JEAN-LOUiS.

En vain Fanchctte résiste, en vain elle croise ses jolies mains sur l'ivoire de son sein, la chaîne est brisée et le médaillon au pouvoir du inarquis. Fier de cet avantage, ce dernier insulte à ?on troiilice; il j'injurie et va le briser, lor-que son œil, tombant sur la peiulure, y découvre un portrait de femme; il regarde...

A cette vue une pâleur livide couvre son visage ; ses mains trembiciii, ses genoux (Icchisscnt, se dérobent sous lui, et il s'écrie :

— (Irands dieux !..

Fanclietie, immobile, frémit en apercevant le boideverscment des traits de Vandeuil. Ce n'est plus l'amour, ce ne sont plus les feux du désir et du vin, c'est une sombre expression qui brille dans sa paupière gonllée par veines... l'amant a disparu, et des passions terribles ont chassé la volupté.

Le marquis est debout; son regard fixe tour à lour Fanchelle cl le portrait; il semble ks comparer avec une terreur iiiviucible; ciiliii il rompt le silence par ces mots entrecoupés : « Elle a pu m'ctliapper!... ce dcrruisement... mais comment peut-il se faire?...» Puis, s'approchant de Fanchettc, il lui dit :

Sai<-iu qui lu es?... — Je suis une pauvre orpheline. — Tes parents .'... — Je ne les connus jamais. — Tu me trompes. — Quel intérêt puls-je avoir à le faire? — Serpent!... quel est ton nom?... — Fauebetie. — Celui de ton père?... — Je l'ignore. — Tu l'ignores, dis-tu?... — Je le jure! — Oij es-tn née?... — J(; l'ignore encore.

— Qui t'a élevée?... — Pe bons et probes charbonniers. — LesCranivel ? — Eux-mêmes ; ils m'ont trouvée au pied d'un arbre de la forêt de Sénart... Je leur dois tout. — Connaissent-ils les parents?... — Ils ne me l'ont jamais dil. — Comment ce portrait est-il en ta puissance? — Il fut trouvé sur moi dans la forêt. — Sais-tu qui il représente?... — Je crois que c'est ma mère. — Ta mère !... garde-toi de prononcer jamais ce nom!...

A ces mots le marquis laisse paraître sur son visage les marques de la plus violente apitation. Il fui quelque temps coiinne absorbé en lui-même; nuis, M.iiaul (k- cette suiiibro rêverie, il regarda Fauchette (le l'air de la haine la plus violente, cl, la rejetant brutalenieiil loin de lui, il s'élança hors du boudoir, en s'écriaiit d'une voix formidable : — Malheur à loi!...

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