‹ Œuvres de jeunesse, illustrées. DessinsChapitre 57 sur 92 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Jamais un parricide, un calomniateur

N'a dit tranquillement dans le fond de son cœur.

Qu'il est beau, qu'il est doux, d'accalilcr l'innocence.

VOLTAIBE.

Est-ce un prestige? est-ce un songe?... Un cri se fait entendre, et l'espoir renaît. MAïuuniN.

Le premier soin du marquis, en quittant Fanchctte, fut de demander après Duroc, l'intendant et le gardien de sa petite maison. Ce vieux coulident intime était absent. Ordonnant qu'on le prévînt aussitôt qu'il rentrerait de se rendre auprès de lui, le marquis court se renfermer dans la pièce la plus reculée de son appartement.

A peine est-il hors de lous les regards, qu'il laisse échapper les passions qui remplissent son àme. Semblable au criminel, il tremble et se rassure, brave loutet craint tout à la fois; tantôt morne, abattu, il fixe un œil égaré vers la terre; et tantôt furieux, blasphémateur, il pousse les plus épouvantables imprécations ; il passe une heure dans cet état; enfin Duroc paraît... — .Monsieur le marquis m'a demandé?... — Il est vrai. — Que veut monsieur le marquis ?... — Ta mort, misérable traître ! — Moi traître ! Monsieur de Vandeuil, pouvez-vous, après ce que j'ai fait pour votre maison, me donner un nomaussipeu mérité?... — Vil imposteur ! tremble! je sais tout!...— Eh bien! que savez-vous?... — Léonie respire, misérable! — La fille de votre oncle?... — Elle-même... trouvée dans la forêt de Sénart. elle a été recueillie par d'obscurs paysans; je l'ai vue... je lui ai parlé... — Ah! monsieur le marquis! ayez pitié de moi, s'écria Uiiroc en tombant aux genoux de son maître. — Tu avoues donc ton crime, infâme?... — J'avoue que je n'ai point eu le courage barbare de vous servir comme vous l'exigiez... ou, pour mieux dire, j'ai cru vous servir en agissant comme je l'ai fait. — Malheureux! mais tu laissais vivre l'enfant qui renversait mes espérances de fortune et de bonheur... — Monsieur le marquis, je vous évitais le remords cruel qui suit toujours le sang versé par un crime... — Faire gloire de ta lâcheté...-- Je ne m'en défends pas, j'ai reculé devanU'elfrayante responsabilité qui menaçait ma tête... J'ai respecté les jours cle l'innocence, et cependaut je vous ai prouvé un dévouement sans bornes.— Un dévouement sans bornes, perfide?... — Faut-îl vous rappeler nos crimes?... Qui ordonna la mort de la duchesse?... — Ce fut moi, dit le marquis d'un air sombre.— Quiversa le poison?... —Tu fus fidèle alors. —Ah! je fus un barbare'... Non coulent du meurtre de la mère, vous proscrivez l'enfant... quel enfant encore!... la fille de votre oncle, de votre bienfaiteur... voire cousine enfin!... — Dis plutôt mon enne-

mie... — Pour vous assurer les biens et les titres des Parlhenay, je consens à faire disparaître l'héritière légitime de cette noble maison. Trahison, faux actes, incendies, je commets tout pour vous servir... n'était-ce pas assez ? et fallail-il enfoncer le couteau dans le sein de celle que vous priviez de sa famille et de ses biens?... — Il fallait exécuter mes ordres !... — J'eusse été aussi méchant que vous !... — Duroc ! — Monsieur le marquis, le crime nivèle tous les hommes. -• Voudriez-vous me trahir? dit le marquis en pâlissant. — Moi! monsieur?... — La trahison suit le regret. — Quelque coupables qu'ils furent, je ne regrette point mes services. Ce que j'ai f.iit par atiachcmenl pour vous, pour le nourrisson de ma pauvre Marie, je le ferais encore!... — Dis-tu vrai?...— Dieu sait si j'en impose. — Eh bien ! mon cher Duroc, puisque tu conserves toujours pour moi la même fidélité et le même dévouement, tu peux m'en donner de nouv.lk's preuves? — Parlez ! — Celle fille que je te (^oniinandai autrefois d'immoler, cette Léftnie à qui ta pitié déplacée laissa la vie... — Achevez!... — Elle est ici. — El vous voulez?... — Sa mort... c'est le seul moyen d'assurer mon repos, d'éviter les vengeances de la justice, et de réparer les toits envers moi... — Avez-vous pensé, monsieur le marquis, aux suites?...- J'ai pensé à tout. — Mais ne craignez-vous pas?... -Je crains tout si elle vit, rien si la tombe la reçoit. — Le désespoir vous égare... veuillez donc réfléchir, de grâce, aux obstacles qui s'opposent au trépas de cette jeune infortunée !... Vos domestiques l'ont vue entrer ici, plusieurs savent le nom qu'elle porte, plusieurs connaissent sa famille adoplive... D'un autre eôlé, celle famille fera des recherches ;... le duc peut être informé de cette aventure... le prince lui-même peut en entendre parler... Que devenir alors?... tout se découvre, vous perdez honneur, réputation, fortune... la vie même!... — Grands dieux!... quel terrible tableau!... Ah! Duroc! comment échappera tous les dangers qui me menacent?... — En suivant mes conseils, reprit l'intendant charmé de voir son maître faiblir dans des résolulioiis sanguinaires. — Que faut-il faire?... parle?... — Eloigner ostensiblement Léonie de ces lieux, M rendre la liberté... — Lui rendre la liberté!... interrompit le marquis avec un mouvement d'effroi. — Pour une heure seulement... la ressaisir alors, et en disposer secrètement. — Je comprends... dans lin lieu écarté... désert !... — Du tout, dans une niaisonde correction. — Dont elle pourra sortir?... — Que vous imporle? elle aura étéassez de temps en notre [louvoir pour que nous puissions la voir sans crainte au milieu de sa famille et de ses amis... — Je devine... un breuvage... — En respectant ses jours, lui ôtera l'usage de sa raison. — Mais es-tu bien sûr?... — Que trop, monsieur le marquis; souvenez-vous de votre tante... — Tais-toi... Pourquoi me rappeler sans cesse ce qu'il faut oublier? — Oublier, monsieur le marquis? jamais... — Pauvre esprit!... âme étroite!... — C'est pourtant à moi que vous devez... — 11 suffit... je saurai récompenser ton zèle... Eu altendant, prépare tout pour le départ de Léonie... Ladeur conduira la voiture qui l'ennucnera hors de ces Ueux... 11 la mettra en liberté dans la rue des Postes... entre neuf et dix heures du soir... j'y serai avec toi... et alors... — Parfaitement réglé, monsieur le marquis. —Cours exécuter mes ordres... Dans un quart d'heure je quitte la petite maison. — Comptez sur mon exactitude...

A ces mois, le marquis et son confident se séparèrent. Duroc fut s'occuper des préparatifs nécessaires à la fuite de Léonie... Il avertit Lafleur de tenir une voiture prêle pour neuf heures précises, et fit en outre atteler deux excellents chevaux à la chaise du marquis. Ce dernier venait de sortir de la petite maison.

Pendant que tout ceci se passe, Fanchelle, revenue à peine de la terreur que lui avaient causée elles attaques indécentes du marquis, et ses interrogations prononcées d'une voix sombre et menaçante, Fanchctte, dis-jc, s'occupait des moyens d'opposer une résistance invincible aux nouvelles manœuvres qui pourraient être dirigées contre elle. La pauvrette se fit un rempart de ses vêtements; robe, chemise, jupon, tout fut rétréci, fermé ; coulures, épingles, lacets, rien n'est oublié...

Voilà donc notre héroïne métamorphosée en une citadelle imprenable... Imprenable n'est pas français, dit-on; n'importe... les minutes, les heures se succèdent et se passent dans des transes inimaginables; la nuit qui approche redouble l'effroi de Fanchelle : elle , prête l'oreille; le moindre bruit la fait frissonner; elle fixe d'un œil hagard les portes verrouillées, et surloul les murs de la chambre... Elle croit voir à chaque instant s'ouvrir une issue secrète... Enfin neuf heures sonnent. Comme le dernier coup frappait les airs, des pas se firent entendre; plusieurs personnes montent l'escalier, s'arrêtent à sa porte, y frappent, et l'appellent à haute voix. — Que me voulez-vous?... qui êtes-vous?... — Je suis Duroc, l'intendant de monsieur le marquis, et je viens, par ses ordres, vous mettre en liberté... Dépêchez, la voilure attend... — Ne me trompez-vous pas, monsieur?... — Je vous jure, au nom de Dieu, que c'est la vérité... Venez, ne craignez lien; ma femme est avec nous.

A cette assurance, donnée au nom du Créateur, Fanchelle, qui avait de la foi, ouvrit la porte, et se trouva devant Duroc, qui lui offrit la main pour gagner la voiture. Comme la jeune lillc dcèoeîidait

JE\N-LOUIS

l'escalier, elle s'api^rçiii que la main de rinieiulani liemblaii : elle jeia un regard sur le vieillaril. el fui clïravée de ragilaliiui exiraoïdiiiaiiv qui se peignait sur sa figure. — Slousieur, lui dii-elle avec feniieiê, vous vépiuidrez devant l)ieu de voire ronduile envers moi. — Je le sais, reprit Duroc d'un air sombre : mais je sais aussi qiic le Seigneur esl miséricordieux. — El qu'il protège l'innocence, ajouta Fanclielie en s'avau^aul eourageuscnicni : je mets donc mon espoir en lui.

Comme elle achevait ces paroles, elle se trouva dans la cour et devant une voiture attelée de deux chevaux. — Où me conduisezvous .'... — Près de vos amis... C'est-à-dire on vous descendra sur la place Saint-Gemiain-rAuxerrois... vous gagneriez seule votre demeure... — Vous avez raison d'en agir ainsi: car il serait dangereux pour vous de paraître devant Jean-Louis... — Allons, mademoiselle, montez...

Fancheitese place dans la voilure; la porte s'ouvre, elles chevaux s'claueeut... Mais tout à coup, comme s'ils rencontraient un obstacle invincible, ils s'arrètentet restent immobiles... Eu vain le cocher jure, sacre el fouette; en vain les coursiers frappent du pied, hennissent et blanchissent leurs luors d'écume ; il n'en résulte qu'un craquement terrible: la voiture peuche, elle va verser sans doute, et un cri part de l'inléneur.

Une voix fonuidalile répond à ce cri : — Fancheltel... Fanchette!... La jeune lille éperdue reconnaît son amant; elle brise la glace, le nomme et invoque son secours... Jean-Louis se précipite, arrache une portière, et reçoit son amie dans ses bras... Mais Ladeur, Picard. Jasmin et les palefreniers crient au voleur '. et cnloureut Jean- Louis... Le peuple sort en foule des huttes qu'il habite de temps immémorial, et coiume il donne toujours raison à celui qui crie le plus fort, il se range de côté des valets qui jappent... alors une nuée de pelles, de pioches, de fourches, de broches et de sots entourent Grauivel. — Frappez! renversez! tuez le voleur! s'écrie-t-on de toutes parts... Le peuple a toujours été pour les moyens expédilifs... — Mais, répond Jean-Louis, c'est ma maîtresse... ma femme, que j'arrache à d'infâmes coquins. — Coquin toi-niénie, disent les valets. — Coquin toi-même, reprit le bon peuple... A mort!... à mort!... — Sacrebleu' ... s'écria Jean-Louis, il n'en sera rien, ânes que vous êtes.

Avant ainsi prononcé celte protestation énergique, le neveu du pyrrhonieu se jette sur la masse qui l'entoure; il frappe à droite, à gauche, au centre (on a bonne envie d'en faire autant aujourd hui); il écirte, écrase, éreinte, assomme et se fraye un large passage. Alors il s'élance, et, rapide comme le trait qui siflle en volant, il disparaît, en laissant échinés, rossés, crottés, jurant, beuglant le peuple, et surtout les valets du marquis de 'Vandeuil

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