CHAPITRE X
11 n'est pas impossible qu'un gr.iml soit humain et g£nêrcus. La BiiuïénE.
Pour l'hymen aussitôt chacun prit ses mesures; Le monarque en pria tous les rois d'alentour, Qui, tous brillants du diverses parures. Quittèrent leurs Etals pour èiro à ce {çrand jour. Cn Peeuaclt, Peau-d'Ane.
Jean-Louis fut poursuivi par un ou deux valets intrépides, mais il était impossible qu'ils résisla;sent aux mille quatre-vingts pieds que le charbonnier parcourut par minute. Arrivé sur les boulevards, il déposa Fanchette; et comme les émotions violentes qui s'étaient si rapidement succédé en elle la rendaient incapable de soutenir une marche aussi précipitée que celle de Jean, il prit une voilure, et s'embarqua pour la rue Thibaut-aux-Dés. Ce qui prouve éiicrgiquement sa préoccupation amoureuse, c'est qu'il tenait toujours à la main la jante qu'il avaii rompue à la roue par laquelle il arrêta la fatale voiture. La tendre Fanchette. au comble de la joie et du bonheur, prit '■on fin mouchoir pour essuyer doucement le visage couvert de sueur de son amant; elle ôta la goiiiie d'eau qui se trouvait à chaque cheveu, et y passa sa blanche et délicate petite main. Mesdames, avouez qu'un homme de cinq pied> dix pouces, qui fait mille quatre-vingts l'ieds à la minute, qui porte neuf cents, qui arrête une voiture, mérite bien de tels soins.
A ces tendres et naïves care«ses, le charbonnier ne disait mot, et Fanchette respectait le silence de son amant, et la voiiiwe roulait ioujours vers la rue Thibaut-aux-Dés, où le professeur et le père Graflivel étaient fort inquiets du sort de leurs enfants.
Dix heures sonnèrent, elle léger Couroitin ayant quitté son étude, 1 orté à souper à sa mère, et l'ayant consolée sur sa fluxion de poiirine. arriva chez le père Granivél pour apprendre le résultat des recherches.
— Blonsieiir GraDJvcl, quittez votre figure chagrine; je vous promets que Fanchette aura été reconquise. — Dieu le veuille!... et le
bon homme leva ses yeux au ciel. — C'est douteux encore, reprit le pyrrhonieu en posant son livre et ses lunettes, mais comme le doute est une pensée, cn tant que la pensée existe, et que l'espérance est un composé de pensées, nous pouvons l'espérer. — Voilà, s'écria Coiiiottin, les plus beaux arguments et les plus philosophiques paroles qui soient sortis de la bouche des hommes!...
Le professeur manqua perdre la tête!... Et pourquoi?... Pourquoi, lecteur''... c'était le premier éloge qui lui était .ijdressc en face...
En ce niomeut, un roulement de voiture se lit entendre, la porle battit avec une extrême violence; celle de la pièce basse où étaient les Granivél s'ouvrit avec fracas, et Jean-Louis parut, sa fiancée dans ses bras.
— Je l'avais dit! s'écria Courottin. — Garçon, tu as donc, encore une fois, ressaisi ton bonheur'.'... — Ce sera la dernière!... dit le professeur.
Jean-Louis porle en triomphe Fanchette autour de la salle. Si la jeune fille fut élonnéc dans le brillant boudoir de Vandeuil, où tout respirait la grandeur et la corruption, elle pleure de joie en revoyant celte salle simple où, pour tout luxe, on voit une horloge cn bois de noyer, une table ronde, des chaises grossières et des hommes vertueux, le Courottin excepté cependant; celte figure maligne affichait la joie.
Enfin le taciturne charbonnier pose Fanchette avec une gravité extraordinaire sur le virginal fauteuil du premier conseiller clerc qu'il y eût au parlement de Paris.
Chacun regarde ces singuliers apprêts ; Fanchette est cioimée, alors Jean-Louis croise ses bras avec force, fronce ses sourcils el son front, en disant à son amante avec l'accent d'un homme trèsému :
— Fanchette, tu viens d'une petite maison!... et tu es sur le fauteuil d'une jeune fille sans tache el sans reproche'?...
Le plus doux sourire vint errer sur les lèvres de ce chef-d'œuvre de grâce et d'ingénuilé.
— Ah! Fanchette, ce sourire d'innocence est la plus belle réponse que femme ail faite !... Jean prend son amie dans ses bras, la serre, la couvre de baisers, el dévore chacune de ses beautés. Ce déluge de caresses enflammées fut pour l'àme de Fancheiie ce qu'esl la rosée du matin pour la jeune plante fatiguée ; elle rit et se joue sur le sein de son bicn-aimé, comme un jeune cygne sur les eaux, el toute souffrance s'oublie dans cette liesse d'amour... enfin il la pose sur les genoux du père Granivél : — Tiens, père, c'est ton tour, voilà ton enfant...
Le père Granivél l'embrasse sur son front virginal, et la jeune fille caresse son menton de sa main blanche et jolie, en s' écriant : — J'éiouffe sousiani de bonheur !...
Ce mot fut un signal pour un nouveau déluge de caresses amoureuses de la part de Jean-Louis. Le pyrrhonieu se p;'<maii eu disant : — Voilà la simpliciié de la nature... el de la venu !... Ce tableau était de l'alKoran pour le muet Courottin.
Le bruit d'un équipage se fait entendre, el le duc de Parlhenay, curieux de voir cette Fanchette si tendrement aimée, et sur laquelle sa nièce avait éveillé sa curiosité, arriva au milieu de ce touchant spectacle : l'approche d'un grand fait l'effet de la présence d'un être animé sur la sensitive... Chacun se tait, la gaieté se retire, on se plie avec respect.
Qui se plia? ce fui Courottin, car les trois Granivél gardèrent l'attitude qui convient à des hommes ; la tendre Fanchette fit une révérence que vous auriez payée mille écus... je suppose que vous les avez!... et alors vous êtes bien heureux.
Jean-Louis prit la main du duc. et le présenta en disant : — Père, c'est monseigneur le duc de Parlhenay qui nous fait l'honneur de venir nous voir!... Par déférence, Fanchette avança le fauteuil du premier conseiller clerc, et le duc s'y assit.
— Monsieur, dit ce dernier au père Granivél, il vous paraîtra irèsétonnant de voir une excellence chez vous; mais j'y viens réparer les torts de mon neveu; fasse le Ciel que les excuses d'un vieillard en cheveux blancs puissent vous suffire pour les outrages I... — Monseigneur, interrompit le pyrrhonieu, n'en parlons plus : vous faites en ce moment, non pas tout ce qu'un grand, mais tout ce qu'uu homme doit faire... ici, Votre Kxcellcnce n'entendra que la vérité simple, autant qu'elle peut exister dans ce monde, car j'avoue que , je ne l'ai jamais vue ni chez les guelfes, ni chez les gibelins, ni au milieu, et... — Jeune homme, dit le duc en s'adressant à Jean-Louis, vous êtes de parole; mes chevaux n'ont pu vous atteindre; je suis arrivé pour être témoin de l'enquête que Ton faisait sur votre lutte. Cl je l'ai arrêtée.
Depuis que le due se trouvait dans cette salle granivellienne, il ne cessait de regarder Fancheite.
— Voilà donc votre charmante fiancée?... Ah! sans mes soixantedix ans, mademoiselle, je ne sais si je n'aurais été, je ne dis pas aussi coupable que mon neveu... mais du moins aussi amoureux !.. Avouez-nous ce qui s'est passé?... — Monseigneur, s'écria Jean-Louis, c'est inutile!... — Je voulais seulement, reprit le duc, m'informer par quel motif mon neveu vous remettait en liberté, car le vieux Du-
JEAN-LOUIS
locm'a soiilcnii (jiie c'élaii son inteniioii... Etoiilez, mes eiif.inls, l'expression de ce vieux donuslique, en me piirlanl de niadenioi^elie, avait un je ne sais quoi qui m'a lilé au cœur; habitué qu'il est à ces sortes d'aventures, puisque le marquis, dont je suis lier de rougir devant vous, a cette infùme maison depuis dix ans, je lui ai trouvé une figure décomposée, une espèce de terreur, une crainte de me voir... el certes, jusqu'à présent, jamais jeune lille enlevée ne lui a causé de pareils remords I... du moins, son visage les annonçait; ainsi (loue, belle Fancbette, expliquez-moi le motif qui vous fit mettre en liberté par Vandeuil... je sais que vous Wles respeclce ; et, certes, il lui a fallu pour cela des raisons bien importantes...
Kaucbetie, se souvenant des menaces du marquis, et d'ailleurs craignant que le récit de la manière dont le portrait fut trouvé ne < liagriuàt Jean-Louis, se décida à taire celle circonstance; elle lit le récit de ses deux jours d'infortune avec naïveté, et soutint au duc, en rougissant cependant, que ses larmes et son désespoir avaient seuls ému Vandeuil. A la vue de la rougeur de la jeune lille, le duc, ancien diplomate et ministre babile. jugea qu'on lui cachait quelque chose... Une pensée lui vint, et cette pensée attira des larmes dans ses yeux!...
— (Juel âge avez-vous?... — Dix-huit ans, je crois, monseigneur...
— Ma lille aurait à peu près cet âge... — Monseigneur, écoulez l'histoire de Fancheite. dit le père Granivel; j'ai des terres et des forets du colé de la forêt de Sénart. En novembre 1770... — C'est l'époque de l'incendie de la ferme où était Léonie, interrompit vivement le duc... Insensé que je suis! n'est-elle pas morte'/., n'ai-jepas l'acte mortuaire !... Le duc parut accablé de dmdeur, et le pyrrhonien dit tout bas à son neveu : — C'est un bien digne homme, que ce duc !
— Je passais, reprit le père Uranivel, dans la forél de Sénart ; j'entends des cris! des barbares, malgré le froid, avaient exposé celte pauvre peiile sans linge ni vêtement. Le cœur me saigne, je me déshabille, et, l'enveloppant dans mes habits, je l'apporte à ma pauvre l'emme. en lui disant : «Tiens, prends-en soin! Ùieu le veut, car il nie l'a fait trouver, c'est pour que j'en sois le père! ... » Et je le fus; pas vrai, Kancheiie?... Fancheite, pour toute répouse, lui sauta au cou. — Rien! frère, s'écria le pyrrhonien, pour qui le beau ne fut jamais douteux. Le duc était combattu par mille idées conlradicloires qui l'assaillaient. L'œil tristement attaché sur Fanchctle, inie pensée triomphait toujours: « Léonie aurait cet âge!... » — Monseigneur, dit Couroltin d'une voix mielleuse, demain les deux fiancés se marieront : si vous leur faisiez l'honneur d'assister à leur union, vous qui l'avez si bien protégée que... — Très-volonliers, mes amis, répondit le duc en regardant toujours Fanchetle. Cependant, ajouta-t-il, ne faites point de façons pour moi; je pourrais être retenu auprès du roi; ne m'attendez pas!... Si monseigneur le permet, continua le clerc, j'irai l'avertir de l'heure qui doit être prise, afin que Son Excellence n'attende pas. — C'est me faire plaisir, mon ami, répliqua le duc. — Alors Votre Excellence aura-t-elle l'extrême bonté de dire un mot à sou suisse, pourqu'il veuille bien laisser passer désormais Courottin, le nom de votre très-humble serviteur.'.. — Je le dirai... — Si monseigneur prend intérêt à nous, et daigne faire luire un rayon du pouvoir sur nous!... — Ah! monseigneur, interrompit le pyrrhonien, c'est un jeune homme rempli de talents!... — Et de zèle, ajouta Courottin.
A ces éloges réitérés, le duc quitta la vue de Fancbette, et regarda le sieur Courottin, qui, par une heureuse tactique, se courba jusqu'à terre, en ne faisant voir de sa figure que juste ce qu'il fallait pour être reconnu.
— Monseigneur, dit Courottin, l'Etat, vous le savez, se trouve en des circonstances critiques; il sera nécessaire d'avoir des hommes adroits, qui soient doués d'un esprit conciliant... si par hasard... Votre Excellence... Ce qui causa le bégayement de Courottin, ce fut le regard inquisiteur du duc. — Qui étes-vous, mon cher.'... — Un ami de la maison, et j'aspire à l'honneur de servir monseigneur... En ce moment, je suis un des membres du Châtelet. — Suffit... Alors le duc se leva, prit la main calleuse du père Granivel, et lui dit : — Songez, monsieur Granivel, que vous avez eu moi un zélé protecteur. Il salua Fanchetle avec celle grâce el cette galanterie des hommes de l'ancienne cour, s'inclina légèrement pour le reste, et partit. L'infatigable Courottin s'était saisi de la lanipelle, et présenta son bras pour que le duc muniàt dans sa voilure.
— Ah ! si tous les seigneurs lui ressemblaient! s'écria le père Granivel. — Je conviens qu'il est bon homme; mais, pour un ministre, je le trouve faible sur le raisonnement et la logique. Cependant il a conquis mon estime... La-dessus Barnabe remil ses lunettes, el reprit son Locke. — Pour moi, Fancheite, je lui dois tout, car s'il ne m'avait pas euseigné la petite maison, du diable s'il arrivait assez à temps pour le sauver !... Tout cela est juste, dit alors Courottin; mais convenez que ce duc ne tient pas son rang !... venir chez-vous!...
A ce mot imprudemment lâché, Jean-Louis el le père Granivel regardèrent le chat judiciaire avec un air qu'il comprit fort bien, car i! se hâta d'ajouter :
— Mes amis !... comment pouvez-vous croire que je veuille vous ^baisser.'... celte visite ne m'a-i-elle pas été utile? et je serais un
ingrat... Mais, remarquez une clio e, tout le qu:irtier e;l en émoi, el douze personnes sont à voire porte el s'enlniii nnenl de celle visite d'une Excellence. Or, vous savez à quel puinl i ii est l'espril public; une révolution se prépare, les images pulitiiiiics sont gros d'une tempête ; prenez garde que celte visite ne fasse croire que les grands vous ont dislingués!... croyez-moi... — 11 a raison, dit le pyrrhonien... et parle comme un ange.
Là-dessus le clerc trouva prudent de s'en aller. Monté dans son galetas, il réiléchil à cet événement, et, sur-le-champ, il écrivit un mot au marquis de Vandeuil pour l'instruire de ce qu'il savait de Fancheite ; et, avec un courage admirable, il s'en fut le porter au suisse, qui le combla de joie, en disant : — Moi afoir Forte de te laissair entrir...
Courottin se roucha bercé des plus douces espérances.
Pour la troisième fois, le père Granivel courut à Saint-Germainl'Auxerrois se disputer avec le sacii-tain et le prêtre de service; néanmoins il obtint de ne rien donner en plus, et le mariage de Fancheite el de Jesn-Lonis l'ut commandé pour le lendemain.
Ce lendemain si désiré arriva; Fanchetle se leva pâle, fatiguée et souffrante.
— Mon ami, dit-elle à Jean-Louis, il m'est impossible d'aller à l'église. — Ah, Fancheite ! ce retard me fait peur ! — J'irai, Louis, si cela l'alarme; mais je suis sûre... — Allons, garçon, ne risquons pas sa santé.
Courottin , pendant qu'on l'avait envoyé chercher le déjeuner (le l'élude, élait accouru ; on le chargea d'aller à Saint-Germainl'Auxerrois, et le mariage fut remis au jour suivant... Le petit clerc profita dune course dans le faubourg Saint-Marceau pour se rendre à l'hôtel du duc, rue du liac, et il l instruisit de ce retard par une lettre, car il n'était pas visible. On va voir comment.
La journée parut un siècle à Jean-Louis ; mais il eut le plaisir de voir la fièvre de Fanchetle cesser, et le médecin déclarer que cela ne serait rien.
Laissons ces deux amants livrés à l'espoir le plus tendre, à la joie la plus complète, se croyant à la porte du paradis, et suivons le duc.