XVI
Le mythe ingénieux que la Grèce a transmis jusqu'à nous, le roman de Galatée el dePygmalion, ne se soutient, comme la charmaïue my:hologie à laquelle il se rattache, que par de gracieuses allusions à d'éternelles vérités. Certes, jamais l'aventure de l'amoureux sculpteur n'eut sur la terre une plus belle, une plus fidèle image. Jane était Galatée, el les foudres de l'Amour faillirent la consumer. Alors elle s'embtilit de charmes nouveaux ; el si le feu de ses yeux devint plus vif, elle baissa plus souvent ses longues et belles paupières; sa modestie s'accrut en proportion de son bonheur, sa cliaslelé fut plus minutieuse, el ses regards ne prirent leur expression d'amour qu'à l'insu de Landon, en silence, à la dérobée, parce qu'elle en connaissait la puissance. Si la froideur avait pu paraître sur sa figure, elle eût été froide, mais elle n'était que ré.-ervée, même en présence de sa chore
JANE L.\ PALE
Ni'Uy. I.llc fu prévaloir la coiilnnic pleine de tiéceiue (pii veut, eu Augieterre, quiiiie clianibro mipiiale soil nii lieu sicré doiil l'enlrée csl iiilenlile même aux servileiirs, el elle ré<(iliil lie chercher uue jeuue feuiuiede chambre qui, seule, lui cliari;ée de l'entretieu el des soius que réelauiaieut le sauctuaire. (^ouune elle, Laudou voulut rester dans celle profonde solilude. Le cloilre leur élail devenu cher, el d'ailleurs la situaiion de leur maison leur permeUait de sortir par uu faubourg s;uis être vus de personne : c elail pour eux uu précieux avaulai^e. Lindou avait chargé Nikel de lui acheler une voiture à Paris, et^a voilure arriva. Le chasseur élail revenu avec des chevaux, il fut exelusiveuient charj;é de <eae partie de radniinislraliou domestiipie. el Jane put jmiir ainsi de toules les douieurs d'une opulence tranquille el sauséelal. Leur mni^oii élail conunode, les prodigalités de sir tlliarles eu avaient embelli l'iulérleur selon ie 5;oùl de Jane, et c'était celui d'Horace. Mkel, Nelly el Geririideleur forniaienl un domestique lidcle, di-crel. (Jnehiuelois. au milieu d une nuit de bonheur, Laiiduu, appuyé sur le ciBur de Jane, ne pouvait s'empêcher de songer à la fragilité de son bonheur. Alors Jane l'accablait des plus douces caresses, lui parlait le langage le plus alïecuieiix, le pins doux qui jamais ait llallé des o:'eillcs humaines, et Land(Mi ré))oiid,iit toujours avec amour, cachant ainsi au fond de son cœur une pensée bien cruelle. Quel supplice ! el au sein de quel bonheur I C'est le père qui cache sa détresse à sa famille, qui répand sur ses enfants les jouiss;iiices à pleines mains, cl qui, le lendemain peut-être, leur dira, au milieu de leurs tendres félicilalious : — Il n'y u plus de pain pour uous!...
(luelques mois s'écoulèrent ainsi, et si Laudou se souviuldu temps qu'il avait passe près d'Eugéuie, ce fut comme d'un songe pénible. La pauvre duchesse élail éclipsée par cet aslre nouveau. Les plaisirs les plus \ils goûtés avec elle pouvaient-ils approcher de ces torrents de bonheur, de celle inépuisable source do voluptés qu'il devait à sa b.lle luailresse? Jane savait revêtir toute-; les formes; elle ressemblait au beau portrait de la Jocoude. Le spectaleur devine sur celle ligule vi bien idéalisée tous les sentiiiifiils imaginables, cl choisit à Son gré celui qui l'attache davantage. Kiilin, quand elle n'aiirail pas cil tous ces avantages. Jane n'élaii-elle pas aimée? seule aimée?... llor.ice aimait bien Kugeoic, et la [ireuve, c'est que si, par hasard, un Souvenir trop vif loi représentait la douleur dans laquelle elle devail être plongée, dco l.irmes involontaires roulaient dans ses yeux ; il aurait donné toute sa fortune pour qu'on vint lui dire : — Eugénie a un amant I... Sa vie avec la duchesse fui nue douce nuit, sa vie avec Jane l'tait une journée d'été lorsipie le soleil radieux darde ses rayons au milieu du ciel. Ils passaient leurs jours au sein de la nalure la plu^ pittoresque, el trouvaient trop court ce temps dont les innonibiables minutes lombeul goutte à goutte sur l'honuiie : les promenades silencieuses, le soir, au bord des eaux, les soins de leur propre amour, les bienfaits, le soulagement des malheureux, les voyages sur la Loire, au sein des paysages variés que présentent ses bords, les discours charmants, les vives caresses, el la mutuelle conliance des ànies, une pensée commune exprimée par l'un quand l'aiilre commençait k la concevoir, tout concourait à leur faire loul oublier. Ils ue forniaienl qu'une seule àme, un seul être. Enfin, dit encore noire poêle : « Celaient deux mortels qui ii'avaienl qu'un cœur dans chaque pensée, se répondant comme l'écho qui répète de colline eu colline les sons d'une musique aérienne avec lanl de fidélité, qu'on cherche eu vain quel est l'écho et quels sont les accords; dont la piété est tout amour, et doiil l'amour, quoique unissant leurs âmes dans uue douce étreinte, n'appartient pas à la terre, mais au ciel. » Ainsi deux glaces polies, pi icées vis-à-vis l'une de l'autre, se renvoient leur lumière el ne rélléchissenl que les cieux ! Aussi Horace u'élail-il occupé qu'à chercher les moyens de rendre sou bonheur éternel en le préservant des dangers qui le menaçaient. Un soir il revenait de Tours en guidanl son amie à travers les sentiers qui coiiioniienl les roch Ts de Vouvray, de Rochecorbon et de Saint-Sympluuien : ils avaient joui de l'éclat d'une de ces belles journées d'automne où la >aiiire semble se parer encore une fois avant de s'envelopper de ses vêtements de deuil. Ces rochers éclairés le soir par les dt^rniers rayons du soleil, qui répand à cette époque une lueur roiigeàtre , la pureté des e.iu\ du llcuve, l'aspect des plaines qui séparent la Loire du Cher, loul rappelait à Jane l'i.cosse. qu'elle avait habitée avant de venir en France et à un âge qui ne laisse que des souvenirs confus. Elle s'arrêta sur la crêle du roc, contempla longtemps ce paysage et dit à Landon avec attendrissemeiil :' — Il y a un site semblable en Ecosse... Qu'il est beau dans mon souvenir! Il me semble revoir l.i-has l'endroit où je jouais dans mon enfance; mais ce pays-ci est plus doux à »oir... c'est le tien... — Craius tu le froid? lui demanda Horace. — Est-ce que je craius quelque chose auprès de loi? — Eli bien ! asseyons-nous. ■:— Mon ange, reprit-elle, promets-moi que nous irons ensemble eu Ecosse ; il me sera doux de revoir ces lieux charmants; , ils te plairont!... Tu ne répouds pas?
Laudou était absorbé, le bonheur lui avait presque ôlé la faculté de rcDéchir. Par ces mots Jane lui indiquait un moyen d'échapper au malheur. — Oui, dit-il, aller en Ecosse, y chercher une lerrc superbe, immense, y transporler mes biens, y vivre toujours loin du
inonde, de la France surtout...— Qui te parle d'abandonner la France! s'écria-t-elle ; me crois-tu capable d'exiger un tel sacrifice?... ta patrie n'esi-clle pas la mienne? — Nous irons, chérie, nous irons avant peu et nous habiterons désormais les lieux de ta naissance. — J'ai été élevée en Ecosse, mais je suis née à Dublin, et Dieu nous garde d'aller à Dublin!... Voyager en Ecosse, n'est-ce point un songe?... dis-tu vrai? — Oui, répondit Horace en sortant de sa rêverie; el alors son regard , reprenant une expression moins indécise, montrait à Jane que Landun ne l'avait point écoutée. — Qu'as-tu donc?... lui demauda-t-elle avec élouuement. — Quelle fatalité!... s'écria-t-il brusquement. En effet, Jane avait prononcé : — Qu'as-tu donc ! avec le même accenl et le même intérêt qu'elle mit à le dire lorsque Laiidon partit pour l'armée, au temps de leurs premières amours, el... en ce moment il méditait encore de s'éloigner. Ce rapport le frappa, et, après avoir expliqué la cause de sa surprise : — Oui, moa auge, dii-il oui, nous quitterons la France, et pour toujours; nous chercherons un vallon solitaire, et nous y vivrons loin du monde... A sou tour, Jane, surprise el comme frappée par une vive et soudaine lumière, lui dit : — Sir Charles a une terre en Ecosse, allons nous établir auprès de Cécile; nous aurons pour voisins des gens qui, s'aimant comme nous, comprendront toutes les exigences de l'amour : nous jouirons de noire liberté sans nous gêner par de sottes convenances ; nous resterons en silence dans notre manoir si nous voulons, nous irons les trouver s'ils le veulent, et réunis à eux, séparés d'eux à notre gré, nous vivrons de la vie des anges. Ils redevinrent joyeux, el Jane ne pensa mémo pas à demander à son bien-aimé la cause de cette déterminalion. Mais le soir elle interrogea Horace, qui rougit sans répondre; elle s'en aperçut, et reprit : — Tu rougis, méchant! parle, dis-moi, est-ce un secret? Oh! vite, dis-le-moi; tu sais bien que je ne le confierai qu'à mon bien-aimé. — Chère, répondit Landon, qui avait eu le temps de se remettre, je fuis la France par lâcheté!... — Toi, lâche! s'écria-t-clle avec un divin sourire, toi le plus noble! le plus courageux!... — As-tu oublié, répondit-il, que je suis au service?... que d'un moment à l'autre je puis être forcé d' accepter quelque mission périlleuse? Duo lêle chérie par loi n'est pas plus à l'abri des balles qu'une autre. — Oh ! cher ! tu me fais frémir ! s'éoria-t-elle, oh ! oui, parlons, et arrange-loi pour qu'on ne puisse pas l'arracher de mes bras, même en Ecosse !... Landim fut heureux d'avoir trouvé ce prétexte. — J'ai payé ma dette à l'Etat, reprit-il. je puis me retirer sans honte : il ne laut pas, cher ange, que notre bonheur soit troublé... Jane le serra dans ses bras avec effroi, et ses baisers furent plus doux, les caresses de Landon plus vives.
Le lendemain la tristesse s'empara de Jane, car Horace lui dit : — Mon cher ange, dans peu j'irai à Paris. — Pourquoi ? — Ne faut-il pas réaliser ma fortune, donner ma démission, obtenir l'autorisation de quitter la France?... Oh! ne crains rien, ma promptitude sera en raison de mon amour, et mon absence ne durera pas quinze jours.
— Laisse-moi l'accompagner, dit-elle; voyager avec toi est un bonheur suprême. En effet, quand je marche auprès de toi, appuyée sur ton bras chéri, moi qui jadis me trouvais lasse au bout de cent pas, je sens que j'irais à pied jusqu'à Rome. Quel sera doue cet autre plaisir de penser ensemble vaguement, emportés par uue voiture rapide sur une route qu'on voudrait rendre éternelle! Je pars, n'est-ce pas?...
— Chérie, ce voyage, qui te semble charmant, serait pour toi un supplice insupportable; lu resterais seule à Paris pendant des journées entières : puurrais-je l'emmener partout ? Non, je partirai seul. Pour la première fois Jane avait à déployer cette soumission aux volontés d'un bien-aimé, charme le plus puissant d'une femme, respectueux devoir d'un véritable amour. En sentant qu'elle obéissait, elle éprouva une sorte de joie : — Tu le veux, dit-elle, je resterai malgré les vœux secrets de mou cœur. Ce voyage ue nous sera-l-il pas funeste ?
Je ne rêverai plus que faucons, que ré«caux,
dii-elle; mais elle se prit à rire, et, le regardant avec une douceur d'ange, elle ajouta : — Je voudrais que tu m'ordonnasses quelque chose de plus cruel, j'obéirais encore. Horace tomba à ses pieds, saisit ses mains et lui dit : — 0 charme de mou cœur!... non, la patrie n'est pas la terre!... Il baissa la tête sur les genou* de Jane el versa quelques pleurs en silence. Elle le vit, el lui serrant la main :
— Ecoule, dit-elle, la première fois que tu m'as quittée, tu as éld blessé; la seconde fois, tu m'as crue infidèle : que ni'arrivera-t il maintenant? — Rieu, j'espère, répondit-il d'une voix entrecoupée : que le ciel nous protège!... — On dirait que lu crains? Landon s'échappa sous prétexte d'aller préparer son voyage. — Heureusement, dit-elle, j'ai encore quelques jours à le voir!... Landon revint à la nuit : en traversant le cluitie, il aperçut une figure noire, debout, devant sa maison : il approcha. Une femme vêtue de noir passa leniement à ses c6lés et se perdit dans les hautes et sombres murailles du cloître : il entendit le froissement des étoffes qui couvraient ce fantôme, et il frissonna involontairement. Le passage rapide de cette ombre lui jeta un froid de glace jusque dans le cœur : — C'«&t ma femme ! dit-il avec terreur. Puis rappelant son courage : — Ne
JAM' L\ PALE
serait-ce pas une vision do iiiuii cerveau troublé .' peiisa-l-il ; je veux, parbleu! en être certain... Apercevant l'ombre de cette feiniiie en deuil projetée dans le clollre par la lueur du seul réverbère qui éclairât ce triste lieu, il courut, et, malgré ses rcchercbes, il ne trouva personne. .Mors, en proie à un eiïroi mêlé de superstition, il s'arrêta silencieusement et prêta l'oreille, espérant encore enieiulre le bruit des pas du spectre. Des soupirs étouffés semblèrent s irlir des arceaux de la cathédrale, il se dirigea de ce côté; mais, après Tinspection la plus minutieuse, il ne découvrit rien qui pùljuslilier l'illusion de ses sens. — Elle m'apparait dans mes songes, dit-il, elle peut bien nie poursuivre le soirl... ilontcux d'avoir obéi à cette faiblesse, il se bÂta de rentrer chez lui. —Grand Dieu! s'écria Jane en le voyant enirer. qu'est-il arrivé? Horace, lu es pâle!... — Alors je te ressemble, dit il en riant: et il s'assit auprès d'elle. — .lure-moi. dit-elle, que lii n'as fait nulle fâcheuse reneonlre. — Non, je l'assure... LUe respira plus librement, et, remluassant : — la tranquillité d'une fcmnie, ajuuta-l-elle, dépend du iiiiiiudrr pli (|ui se forme sur le front de celui qu'elle aime... Le malin nicmc lùigénic était arrivée à rii6teldu Faisan. Le voyage lui avait rendu de la force et de la santé. Rosalie remarqua même que le visage de sa maîtresse quittait son expressiom de douleur à mesure que l'on approchait de Tours. Quand la voiture roula sur la levée et que la duchesse aperçut les clochers de Saint Catien, elle sourit, embrassa son fils avec joie et llosalie dit : — .Madame ne paraît pas avoir été malade. — Je suis tout à fait bien, répondit Eugénie.
l'endant la roule, la jeune duchesse avait fait à sa fidèle Languedocienne, sinon une confidence entière, du moins une relation succincte des principaux événements qui l'amenaient à Tours, prévoyant bien que l'adresse de Uosalie lui serait plus d'une fois utile. La femme de chambre avait promis une discrétion sans bornes et une fidélité à toute épreuve. Sans comprendre la sublimité du caractère de sa maîtresse, elle l'aimait trop pour ne pas lui obéir aveuglément. Le hasard voulut que la duchesse descendit à l'Iiôlel du Faisun. où Landou avait séjourné pendant quelque temps. L'infortunée dut bien souvent et avec bien de l'amertume songer au premier voyage qu'elle avait fait dans la même voilure avec un époux chéri, de qui elle ne voulait point encore se plaindre. La place d'Horace était restée sans être occupée, el Eugénie la respecta même au point de n'y pas poser son enfant. Celte place vide lui rappelait en effet son bienainie alors qu'elle semblait elle-même en èirc aimée, et cela seul combattait les plus cruelles visions de son imagination. Lorsque la duchesse, qui ne s'était fait prudemment connaître que sous le nom de comtesse de Taxis, fut assise dans rappariement qu'elle avait clicisi, sa première pensée fut pour dire à Uosalie : — Par quel moyen découvrirons-nous leur demeure?... Et elle fondit en larmes. — Ali! madame, ce sera difficile! vous ne voulez ni tomprometlre personne ni vous montrer, m'avez-vous dit : n'importe, je ne manque pas de ruse... Et en parlant ainsi la soubrette frappait le parquet de petits coups de pied réitérés et regardait par la fenêtre : — J'irais bien à la promenade publique, dit-elle, il doit y en avoir une ici, mais iiion- «ieur n'est pas homme à aller se promener en public avec telle qu'il aime. — Oh! non! dit la duchesse en balançant son enfant comme pour l'endormir. — Eh bien! trouves-tu un autre moyen?... llosalie, sans répondre, s'élança comme un trait hors de la ciianibre et se rendit dans la salle commune. — Quel est, dit-elle à l'hôle, ce garçon que vous avez mené sous votre remise et auquel vous montriez cette voiture?... Rosalie indiquait de la fenêtre la berline dans laquelle Landon était venu à Tours. Celte berline avait été vendue p.ir Nikel a l'Iiùle du Faisan lorsque Landon crut se fixer à Tours. Nikel et l'hôte élaieiil devenus grands amis, et le chasseur venait emprunter la berline pôur le nouveau voyage qu'entreprenait si>n maître. — Connaissez-vous cet excellent garçon, mademoiselle? répondit riiôle à Rosalie. — Mais je crois l'avoir rencontré quelque part. Quel esl son nom? — Piikel, mademoiselle; c'est le valet de chambre d'un jeune homme nouvellement arrivé dans notre ville, el qui vient de s'y marier. — Vous nommez le jeune homme? — Horace Landon... 11 a épousé une Anglaise de la plus giaiule beauté. Je suis peut-être le seul qui l'ait vue... jélais un des témoins... — Landon!... Landon!... répéta Rosalie; ne demeure-l-il pas... — Rue Racine, dans le cloître... — Je me trompe, mon cher monsieur, le valet m'est aussi inconnu que le maître.
Rosalie, consternée, remonta précipitamment et se résigna ii apprendre cette fal;>le nouvelle à sa mailre»se en usant des plus grandes précautions. Un affreux silence suivit ce récit. La duchesse était pâle et comme foudroyée. — Marié! s'écria -t-elle enfin d'une voix déchirante; marié!... je veux y aller sur-le-champ... llosalie, quelle heure est-il?... Dans le cloître, dites-vous? Ne me parlez pas, vous m'empêcheriez d'entendre. On vient, je crois; non, non, personne ne pense à moi... Marié! Et cet enfant, bourreau, tue-le donc aussi, puistjiie c'est moi qui te l'ai donné!... Eugénie avait les veux fixes, elle était debout et tendait son enfant; Rosalie le prit, et pensa avec terreur que sa maîtresse devenait folie. La duchesse se promena lentement autour de la chambre: son air était égaré, sa poitrine hakiaute. — Oh! oui, poursuivit-elle, Jane est nue créature célesle.,.
je suis loin de iiouvoir lui êlre comparée... je sais que tu dois l'aimer mieux que moi... mais tu savais, toi... ipic je mourrais... oui, je mourrai!... Rosalie, à qui désormais poiirra-l-on se confier?... La duchesse demeura comme anéantie pendaiit ipielques mimilcs; tout it coup elle revint à son enlaiit, qu'elle avait dcpo.-é sur le sofa, elle le pressa contre son sei« avec effusion. — Pauvre èlre ! dit-elle, tu as une mère bien mallicureuse! elle n'était née que pour souffrir : malheureuse pendant son enfante, malheureuse encore aujourd'hui, elle est enfin desiinée à toujours souffrir, elle expiera une année de bonheur par des tournicnls sans (In!... 0 cher Horace! si tu vovais ton enfant... si Iule voyais ainsi dormir, tu aurais |ieut-êti'e pitié de sa mère!... Elle pleura alors abond:mimeiil, et llosalie comprit qu'il n'y avait jias d'autre soiilagemenl aux maux de sa nl.litres^e que cehii que la nature lui olfrait ainsi. — Horace serait iiiort de douleur si, apprenant que Jane lui est restée fidèle, it lui eiU fallu vivre séparé d'elle'... Moi seule je suis de trop!... Si je meurs, je ne serai pas regrettée; je ne demande que d'être plaiiit(!! .. pas auire chose. Mais mon enfant n'est-il pas aussi le sien? ne doit-il pas l'aimer?... Toula coup, frappée par une pensée nouvelle, elle se leva, et par un violent effort redevint entièrement calme. Il semble que les femmes, dans leurs moments d'énergie, soient plus l'orles que les hommes. — Il est perdu! dil-elle... Rosalie, partons'... parlons! Elle s'arrêta et pAlil. — Il est ici! dit elle, et je ne le verrais pas!... Un regard, même indifférent, mu serait, je crois, si doux!... Son amour, sa tendresse, étaient revenus avec la raison, et son courage ét;\it égal à son infortune. — Rosalie, j'irai!... je le verrai. — .Mais, madame, songez donc... — Je le verrai en secret, rassure-toi!... Elle sortit le soir, contempla longtemps cette niiiison asile du bonheur : sa souffrance fut horrible, elle y trouva pourtant une sorte de charme. Il y a en effet deux douleurs : la douleur héroïque el sublime, qui s'asseoit sur une tombe et se repaît de l'image d'un ami qui n'est plus; et il y a la douleur plus timide, mais non moins prufoiule. qui fuit tout souvenir funèhre et se consume dans une miii'lle solitude. Eugénie rentra. — Madame, il faut vous inetlre au lit, lui dit Kos;ilie. — Tu crois? — Oui, madame, vous êtes glatée. — Que ne suis-je morte!... Elle se coucha cependant, el la (itlelc Ros;die voulut passer la iiuii auprès d'elle.
XVJII
Les apprêts du voyage de L.indoii se firent lenlement. Jane, usant de 11 finesse que déploient les femmes quand elles veulent s:iti-fairc sourdement un désir, créait des relards et multipliait les oljstatlcs. Néanmoins la veille du dép.irt arriva : le lemps élait la seule chose qu'elle ne pouvait empêcher de marcher. La tristesse de Jane avait redoublé : quelquefois elle s'élançait dans les bras de Landon el disait : — Ne pars pas! reste avec celte pauvre Jane qui t'aime tant!... — Mon ange, répondit Landon, si lu le veux, je vais rester, mais ce serait agir comme les enfants, qui mettenl la main devant leurs yeux pour ne pas voir l'objet qui les effraye. — Tu as raison, tu as toujours raison : nous autres, nous ne sommes que faiblesse; mais les Ecossaises ont le doti de seconde vue, et j'ai été élevée en Ecosse. Je pressens quelque malheur : ta voiture est-elle solide? Si tu allais verser en route, ne va pas... — Folle! — Oui, tu as encore raison, l'amour esl une folie. — Le temps élait superbe malgré le froid, le ciel était sans nuages, le soleil brillait et la campagne avait encore un reste de verdure. Jane voulait se promener avec Horace pour la dernière fois avant son départ; Landon y consentit. Ils sortirent de Tours fiar le faubourg Saiiil-ElieJine et marchèrent eu silence le long delà evée d'Amboisc. — Je ne connais, disait-elle, rien d'affreux comme l'absence; j'ai toujours soulVert p:ir elle. Ils se reposèrent à une demilieue environ de la ville sur une grosse pierre qui se trouvait au bord de la levée. — Horace, dit Jane, regarde comme tout va prendre le deuil de ton absence : vois ce nu:ige à l'horizon, il ressemble ;i un crêpe, il annonce de la neige pour demain. Demain! comment puisje prononcer ce mot? Demain tu me quittes... Etre quinze grands jours, quinze siècles sans te voir, sans l'entendre! Au moins dis-moi bien ici. sur celte pierre, ah! dis-moi bien que lu m'aimes! je serai longtemps sans l'entendre, dis-le-moi si bien, que les paroles retentissent toujours il mon oreille... J'écoute mon bien-aimé. — Jane, je vous aime! répondit Horace avec une gravité profonde. 0 mon unique amour, poursuivit-il en la pressant contre son cœur; et ayant regardé sur la roule pour s'assurer qu'il ne pouvait pas êlre va, il l'embr.issa. Tu ignoreras, j'espère, combien je t'aime!... Que saistu, dii-il avec énergie, si dans ce moment même je ne te sacrifie pas honneur, patrie, ei... plas encore?... — Que signifient ces mots?... s'écria-l-elle. Landon se mit à rire. — Ne t"ai-je pas dit que je t'aime?... — Oui, mais tu m'as effrayée... et je ne veux pas qu'un sentiment d'effroi se môle dans mon ànie au souvenir d'une si douce fête. — Jane, conlinua-t-il avec le tendre accent qui la charmait si
JAKE LÀ PALE
puissamment, qti'elle serait élenipllemoiil restée dans nne allilnilc do re-pect, occupée à savourer ses paroles, ma rliére, possédons- nous le siil'liiuel.iiigage des archanges pour parler do leur vie? L'iioiiimo en tonib.inl perdit tonte niènmire de celle Iniigue céleste, et les divnv rogartU. les élreiiiles. les exclamations do lamour, sont tout ce qui nous en ri'sle. Tu la parles, toi, cette langue liarmonieuse ipiand ta li.irpe ré>oiine, q-.iaiid les yeux lancent la Haiimio. .\ tes côtés, je devions tout ànip. toute divinité.., je le resseiuhle eidin... Hélas 1 je peux sontir Il b'iiihour, mais le décrire, je ne saurais: tout ce que je puis
dire, c'est qu'où tii es là es' la vie pour ton Uoraee. — Nentends-in pas dos s«uipiriéloiin'és? s'écria Jane,
Tous deux (•coulèrent, regardèrent autour d'eux, et n'ayant vu personne ils revinrent se tenant parla main, ravis, liourcux, cl Jane Clait moins inquiète : ils marchaient connue les anges dans un nnai:e de feu. Lorsqu'ils furent assez éloignés pour ne plus voir le lien de la Scène, Eiigéaie sauta avidement sur la pierre. Celait elle qui, lémoiii invisible de cette scène, n'avait pas réussi à étouffer ses soupirs et ses larmes. La lovée d'Atnboise est une digue faite pour préserver les plaines qui séparent la Loire du Cher, et Eugénie, en se glissant au bas du talus, avait pu suivre les doux «imaiils. qui luarcbaieiil sur le sommet de la levée. Quand ils se roposcrcnl, elle avait trouvé dans cette d'gue une excavation asse/, profonde qui lui permit de se dérober à leurs regards cl d'enendre leur conversation. — Eli bien.' Ro-alie, dii elle, y a t-il do l'espoir? La Languedocienne était ninelle. — Si Nikol, répondit-elle en retrouvant la parole, se jouait ain^i de moi, je lui arracherais les yeux ! — Pauvre enfant ! et lu crois aimer!... Quel organe enchanteur a celle créature!... — Laq^iielle, madame? — Ah! tontes deux ! dit Eugénie en pleurant. Il sc-it assis là cl elle regard;»! la pierre) : voici la trace de son pied (sans Rosalie elle eût baiséle sable). Bien cruel et bien cher! ajouiat-elle en L vani les yeux au ciel. Venez, Ro-alie, voici l'Iioiire de coucher sou fils!... Elle soupira, mais elle avait entendu la voix de son bien-aimé. Cette voix lui avait déchiré le cœur connne le cri de liberté qu'écoute un prisonnier, mais elle l'avait rnlendue... Jane accom|ia;:iia sou mari jusqu'à Tlois, puis elle obliiit d'aller à Orléans, mais là U^iracc fut inflexible. Jani' repartit pour Tours, apri's avoir écoule l.>nslemps sur la roule le bruit de la l)"rline. Quand elle rentra chez elle, elle trouva la maison vide, aifrense. Sa chambre ce temple sacré, lui déplut : n'éiail-ce pas l'endroit où, pour ctie seuls, ilsie réfugiaient? En la rangeant elle même, elle pensa quelle n'avait pas encore trouvé de feinine de chambre : elle voolail une auire Nelly. plus jeune, plus vive. Gerimde, toule gentille qu'elle était, ne savait rien; sa jeuuesse ne lui perinctlait pas do grands travaux. Jane s'eslima heureuse d'avoir une di^traclion : s'ocmpor du choix d'une nouvelle Nelly, c'était chose sérieuse, cl Jane comptait au inoi-is dérober quelques jours à la tristesse. Une àme chagrine a bi suiii de mouvement el d'activité. Jane mil sur-le-champ Gertrude et Niki'l en campagne.
Le chasseur eut recours à son ami, l'hôte du Faisan. Rosalie aperçut eneiire son mari causant confidonlielloment au milieu de la cour. L'envie do savoir ce qui se pass.iii chez la rivale de la duchesse, et, mi- nx que cela, le plaisir d'épier uu mari, firent descendre la Laneueditcienne. Elle manœuvra comme un chat qui a peur de se mouiller le> pattes, et, saisissant un moment où l'hôte et Nikil, qui se promenaient en long dans la cour, lui tournaient le dos, elle par\int a gagiiiT, sans être vue, une sorte de bûcher d'où elle pouvait tout eutendre. — \Iadame Landou voudrait qu'elle eût une certaine édiicalion, disait Nikel à Iholc, — C'est donc une dame de compagnie que mad.ime Lindon désire? répondit l'Iiôle. — A peu près, dit ?Jikcl ; il faul cependant qu'elle puisse faire la ehamiire, mais voilà tout'... Ils s'éloignèrent, el Rosalie n'entendit plus rien. Diontôt ils revinrent. — Votre maître est donc parti?... — Oui... Elle gagnerail sept à liiiit cents francs. — Vraiment? — Et une rente après quelques années de service... I..eur marche les dirigeant vers l'anlre bout de la cour, Rosalie allendil. —Mais, disait l'hôte en revenant, j'ai une de mes cou-ines qui, si les quatre cents francs de rentes sont certains, pourrait... — Pourvu qu'elle plaise... Ils étaient encore trop loin pour que Rosalie pût saisir la suite, mais au retour : — De la Uavane! disait l'Iiôte avec surprise. — De la Havane! répéta N.ktI. et d'un goût ! ah ! jamais vous n'aurez fumé meilleur ci:are!. . Cette f.iis. la Langiiedoeiciine s'esquiva en reconnaissant que le «liaseur étaii incorrigible, el que, nonobstaiii ses promesses, il foiiiail toujours en secret. Elle i onimenla tout ce qu'elle avait surpris cl en instruisit Eugénie. — Et que m'im|iorlc qu'elle veuille une femme de chambre ! s'écria la duchesse, cela me rendra-t-il Horace? Dailloors, à quoi pensai-je?... je ne plairai plus!... Rosalie se relira. — Il est perdu pour moi! répéta-t-clle; et cependant le voir, c'est toule ma vie ! Pourquoi ne serais-je pas son esclave, sa servante?... Elle parcourut sa chambre à grands pas, s'assit, se leva, sentit la sncur inonder son dos el le froid la gagner (oui à coup. Elle acquérait en ce moment une énergie nouvelle. — Oui, s'écria-l-clle j'en aurii le courage ! nuRc femme n'aura porté si loin le dévouement de l'amoar!... La jalousie, sentiment qui n'abando::iic jamais enlièrement le cœur le plus aimant quand il est o!fen=é, lui laissait en-
trevoir une vengeance bien légitime au milieu de ses souffrances,
Klle appela Rosalie : — Mon "enfant, lui dit-elle, que je l'einlirasse pour ta nouvelle!... — Laquelle? — Ne ventf//e pas une femme de chambre? Ce sera moi!... — Y pensez-vous, madame? — Ce sera moi, V(Mis ilis-je!... elle regarda Rosalie, et Ri;salie se tut. Mon enfant, si monsieur le duc était au logis, je ne pourrais jamais être reçue ; mais en son absence on m'acceptera, alors je le délie de me chasser... Pas un mol, Rosalie. — Votre enfant, madame? Elle frémit. — Ce sera un obstacle, mais je le vaincrai! Rosalie, vous VOUS logerez dans la maison qui se trouve vis-à-vis de la leur : tu l'aclièleras, s'il le faul, et quelle que soit la somme dont lu puisses avoir besoin pour cela, je te la donnerai: si mon enfant n'était pas soufl'crt dans sa maison, je l'aurais, au moins, à deux pas, sous mes yeux. D'ailleurs ne faut-il pas que vous me serviez?... Ainsi, loue, achète cette maison, il le faul... Cherche-moi vite un tablier, cours acheter un bonnet, et que dans deux heures j'aie mon eoslnine.,.
Rosalie sentit qu'il y avait dans ce projet des idées Irop élevées ou un plan trop diflicile à concevoir pour elle. Elle sortit, cl sans se creuser la télé à deviner les raisons qui engageaient sa maîtresse à jouer un tel rôle, elle s'empressa de lui obéir. En moins de trois heures elle en lit une des plus jolies soubrettes qui eussent porté le tablier. La duchesse rccummanda à Rosalie de quitter l'hôtel du Faisan quand elle aurait trouvé à se loger el de mettre la voilure en lieu sûr : les armes des Landon étaient peintes sur les panneaux
Eugénie courut chez sa rivale avec tant de précipilalion, qu'on eût dit qu'elle craignait de voir son dessein renversé par quelque réflexion. Elle tâchait de ne plus penser à rien. Elle entrevoyait bien des chagrins, desinslanls cruels; mais elle vi\r.iitsouç le nièiiie toit qu'IIiirace, elle le verrait, lui obéirait : — 11 ne m'empêchera pas, se disait-elle, de l'aimer... ainsi je serai presque heureuse : cette vie-là est encore préférable à la mort... cl... sans lui je mourrais... Elle arriva rue Racine, frappa, entendit les pas de Kikel. 11 ouvrit. — Dieu du ciel ! madame la duchesse! s'écria-til. — Nkel, dit Engégéiiie, silence'... Immobile, il la regardait d'un air effaré. — N.kel, reprit la duchesse, pis un mot, ou vous perdez votre maître! H fuit me traiter- devant Madame... vxadame enlin, et ses doinesiiqui-s, comme si j'étais une femme de chambre, si elle m'accepte!... Surtout pas (1 imprudence, pas d'Indiscrr'tion ; vous tueriez Irois personnes par un mol... Allez annoncer à la maîtresse de la mai oa qu'il se présente une femme de chambre, allez!... Vous êtes paie, ajuntat-eile. ne nous perdez pas, raffermis-ez-vous!...
Le pauvre chasseur marcha, mais lenlemeiit: la foudre tombée à ses pieds ne l'aurait pas tant étourdi. H arriva dans le salon et bé- ' gaya sa commission. — Qu'avez-vous , Nikel? lui dit Jane. — * C'e^l qu'elle est jolie comme un ange... mon général. — Le pMiivrc ' garçon ! il est fou! — Plall-il, madame?... le duc. — Elle se iinmine madame Leduc? reprit Jane, faites entrer. Le pauvre chasseur enl encore assez de présence d'esprit pour prévenir la diioliesse qu'elle se nommerait désormais madame Leduc. Eugénie parut à la porte du salon. — Donnez-vous la peine de vous as-.eoir, lui dit Jane avec un son de voix plein de bonté. Eugénie s'assit, regarda sa rivale et ne put lui refuser son admiration : Jane surpassait le portrait idéal que la duchesse avait imaginé jadis en lisant l'histoire des amours de Landon. La ligure d'Eugénie saliéra : les deux sentiments co-.iiraires sur lesquels roulent toutes nos al'foci ions, la haine el l'amitié, se disputèrent son cœur. Tantôt elle se sentait prête à loul saerilior au bonheur de celle belle créature el de Landon, et tan'ôl sa jalousie lui suggérait de porter la douleur el la mort dans ces deux cœurs ennemis de sa joie. Jane était assise sur un divan, el, le coude appuyé sur un coussin, elle retenait dans sa main sa tête pleine de mélancolie, mais respirant aussi le bonheur et l'amour. Elle regardait ;ivec intérêt Eugénie, qui, modestement placée sur une chaise à qnelipies pas de sa rivale, baissait et relevait ses yeux tour à tour : malgré les tourments qu'elle éprouvait, sa contenance était calme. — Avozvous déjà servi, madame? lui demanda Jane. — Oui, madame, répondit Eugénie avec une douloureuse expression, mais je n'ai servi qu'un maître. — Vous clcs, m'a-t-on dit, d'une bonne famille. — Oui, madame. — Vous avez donc éprouvé des malheurs? — Oui, madame, de bien grands. — Vous vous appelez madame Leduc; mais quel est votre nom de baptême? — Joséphine, madame. — Kli bien, Joséphine, approchez-vous de moi. (Elle lui montra le divan ) Là. bien. (Elle lui pril la main.) Contez-moi vos malheurs... — Madame, dit Eugénie, j'étais placée auprès d'un officier peu fortuné, il est vrai... mais... — Oh! j'entends le viais, dit Jane; tout ce que vous m'ajouteriez serait inutile, mou enfant; vous avez aimé !... 0 Dieu de bonté ! je te remercie ! Vous avez aimé, el vous êtes malheureuse!... Ah ! vous me comprendrez, vous! Votre ligure annonce une belle àme... vous serez p uir moi une amie... Au moins je no verrai plus lenn yeux me regarder froideineui... Pardon, coulinucz... — J'ai un enfant!... dit Eugénie en rougi-sant. — De/Ht? — De lui, madame. — Pauvre femme!... Quel âge a-l-il? — Huit mois, tout à l'heuie. — Mais que vous csl-il donc arrivé! — Il m'a abandonnée !... Elle ne put retenir un torrent de pleurs, 11 m'a abandonnée, et... il est niort, mort pour moi I...
JANE L.\ PALE
Jane prit la main d'Eugénie pour la serrer sur son cœur. A co nioiiKMU Engcuie se leva, dégagea sa inaiu cl s'élança vers la fenèlre iimir lespircr l'air exléricur; sa rivale l'avait écrasée par ses pleurs, iiieniot (Ile revint, et frissonna quand Jane, lui reprenant les mains, ajiiui.i : — .losépliiiie, vous animerez voire enfant dès ce soir, nous eu auroiis soin ; j";id:ire les enfants, je veux bercer le vôlre. lui clianUT des cliaiiMins pour l'eudorjnir. .le connais maintenant toute voire histoire : elle a bien du rapport aver la iiiieniie. Eegénic la regarda avec slupiur. — Mais moi, je suis pins lieuieusi; que vous; mou bien-aiiné est revenu, le vôtre reviendra peut-être. — Il est mort |)our moi, madame. 11 ne m'aime plus! — El... vous avait-il dit qu'il vous aimait.' Eugénie baissa la tète et la releva en agilanlses sourcils coiiiine si elle lût soudain devenue folle — C'est donc uu làclie? reprit Jane. — Oh 1 non, s'écria Eugénie en laissant écliaiiper un sourire de dédain. Son lienrense rivale aperçut le sourire, et, pressant alors Eugénie sur sou ca:ur, elle s'écria : — Ah! vous aimez, je le vois. 11 y eut un moment de silence, pendant lequel elle * examina Eugénie avec attention. — Madame, reprit Jane avec une vive émotion, soyez mon amie. Le seul service que je vous demanderai sera de faire ma chambre avec moi; du reste, vous aurez un appartement à vous, vous mangerez seule et vous viendrez avec moi aussiiùt que mon mari sortira. A ce titre d'amie, vous nous rendrez mille petits services à table ; je n'aime jias, quand je suis avec lui, que des domestiques écoulent, entrent, sortent et nous voient. Je voudrais alors une âme amie qui comprit l'ainour et ses exigences. Vous m'entendez, n'est-ce pas? Quant à votre fortune, ne ciaignez rien : vous savez que mon mari est ires-riche, vous n'avez qu'à demander. Si cent louis de rentes perpétuelles vous conviennent, nous vous les assurerons. Tenez-vous à rester en France? — Partout oii vous serez, madame, je me plairai. — Nous allons voyager en Ecosse. Eugénie frissonna. — Un peu plus tard, se dit-elle, je l'aurais tout à fait perdu. Elle trouva son affreuse situation préférable à celle dans laquelle elle aurait alors été plongée. — Eh bien, continua Jane, c'est conv<'nu, ma chère, ce soir iiiôuie vous viendrez, n'est-ce p;is?
— Oui, madame ; je vous rends mille grâces de votre hi nié. — Eh! non, Joséphine, c'est moi qui vous remercie. Avec quel plaisir nous causeroDs ensemble. Je vous parlerai de mon cher Ilorace. Ah ! votre présence m'a donné un moment de joie. Il est absent, et j'étais Irisie quand vous êtes arrivée. Je laime, mon enfant, comme vous aimiez vous-même. A ce moment Eugénie aperçut le portrait de Landon et pleura. Ueureusement Jane attribua ces larmes aux souvenirs qu'elle avait réveillés. — (Jiie je m'en veux, dit-elle, de vous rappeler vos malheurs. Allons, amenez- moi votre enfant et restez avec moi : deux jeunes folles comme nous feront un beau ménage. Mais, dites-moi, pourquoi portez-vous ainsi des rubans de deuil.' — Pourquoi, madame? Est-ce une question? Jane baissa les yeux : elle avait eu l'orgueil de croire (prelle seule savait aimer. Cette divine créature alla à Joséphine, et, déposant toute jalousie, heureuse de rencontrer une âme digne de la sienne, elle embrassa sa rivale avec une touchante effusion de coeur.
Eugénie sortit. Chlora avait exercé sur elle son empire, comme elle avait séduit à son tour sa belle rivale. En un moment ces deux âmes, que les circonstances rendaient ennemies, s'étaient seniies de la même nature; et si l'on sujipose aux belles âmes une commune origine et une tendance à se réunir, elles s'étaient identifiées à leur Insu. — C'est une sirène, se dil Eugénie en sortant; elle attire pour donner la morl. — Elle est charmante, pensa .laiie, je l'aime déjà. Eugénie avait eu un espoir, il était détruit : elle acquii la conviction que jamais elle n'éclipserait Chlora, et cette cruelle certilude ne servit qu'à l'aflèriMir dans la résolution qu'elle avait formée, de luUcr d'amour avec Jane. La jeune duchesse trembla en présentant son enfanl à sa rivale. Elle croyait que la ressemblance causerait quelque malheur, oubliant qu'il faut être mère pour bien conn.iîlre les Iraits d'un enfant. Jane le trouva charmant. — (Juelle envie cela donne d'êire mère ! Mais, ma chère, vous êles d'un luxe... Votre enfant a une robe; et quel bonnet! une dentelle d'Auglelerre. — Ah! madame. — Ma chère, écoutez : appelez-moi Jane quand nous serons toutes seules. Quand j'aime, moi. c'est tout de bon. — Un enfant, continua Eugénie, esliout 1 orgueil d'une mèn^. — Et le père, qu'est-il donc.' Mais Jane s arrêta en pensant au malheur d Eugénie. — Ma chère, reprit-elle, vous me sauvez la vie, vous et votre enfant; je serais morte cent fois d impatience si je n'avais pas une occupation qui me prit la nuit et le jour. J aurai à veiller, n'est-ce pas .' à aller, venir, chanter, pour endormir votre cher petit, le faire manger; alors je n'aurai plus dans 1 ame celte pensée afireuse : — Tu es seule... il n'est plus là! Eugénie aperçut un avenir affreux. — Supporierai-je, se dit-elle, le spectacle de leur amour? Le soir même elle fut installée danscette maison, «oj-.s celte maison pleine d'un bonheur qui n'était pas le sien. Elle aida Jane à préparer la chambre nupliale, et quand elles eurent fini :
— Joséphine, dil Jane, je ne coucherai jamais ici. Nous irons ensemble dans le salon là-haut : il y a deux lits, nous soignerons votre entant tour i tour, vous pourrez dormir. La vue de cette chambre me tuerait. •
Eugénie connut ainsi tout à coup le caractère adorable de sa ri-
vale; elle admira cette inépuisable bonté, cet esprit doux et gai, et cette amitié touchante (presque aussi pure que sou amour) dont illi? accablait une personne inconnue. La duchesse, eu prenant la fihde ré ohition de servir Jane et son mari, n'avait pas vu toutes le.s souffrances de cette situation; elle aurait préféré la mort. Le lendemain Jane reçut une lettre de Landon, elle la lut à Eugénie ; la pauvre duchesse aurait bien voulu baiser l'écriture. Jane la biiisa devant elle. La duchesse épia un moment où elle resta seule, et, relisant celte lettre pleine de tendresse, elle lùcha de se persunder que ces hrùl.intes expressions d'amour s'adressaient à elle. Elle songea (ce fut oiie pensée tout ainèrc) qu'elle n'avait pas reçu un seul mot de Lamlon après en avoir élé abandonnée si crneilcmenl, et que jamais le duc ne lui avait parlé si tendrement. Elle fut encore bien plus morliliée : Jane reçut une lettre tous les jours, et Landon rinslriiisait de ses moindres démarches, tandis que pendant raniiée de bonheur passée avec lui il avait souvent gardé le silence sur ses occupations. Chaque événement amenait un coniraste, et le coulraste excitait les pensées les plus cruelles pour Eug(;nie. Néanmoins la duchesse trouva quelque plaisir à suivre ainsi'^llorace dans les dé;ails les plus niinuiieux de sa vie, et elle eut des remenîments à adresser au Dieu qui mesure le vent à la brebis nouvellement tondue. Elle avait bien des souffrances, mais çà et là aussi quelques consolations; elle linit même, malgré son horrible jalousie, par écouter avec un calme apparent les récits que Jane lui faisait de son amour pour Landon. Jane parlait alors pour toutes les deux, et Eugénie pouvait par instants oublier la contrainte qui lui était imposée ; puis elle était si bien façonnée à la douleur depuis sa jeunesse. Sa rivale avait les soins d'une mère pour Eugène, elle pleurait même sur le sort de la prétendue Joséphine. Comment Eugénie aurait-elle pu ne pas lui pardonner de l'avoir innuceniment emporté sur elle? Rosalie réussit à louer un appartement dans la maison voisine, elle s'y établit, et il y eut bicniôt une reconnaissance mémorable entre elle et le niaiéchiil des logis. Quand Nikel aperçut sa femme : — Je me doutais bien, s'écria-l-il, que mon chef de (ile ne larderait pas à se inonirer. — Tu m'as joué un joli tour, répondit Rosalie en le regardant d'un air moitié fâché, moitié joyeux ; viens chez moi, nous avons à causer. — Sera-ce long? répliqua le chasseur, qui cherehaii à plaisanter. — Aussi long que cela me plaira, coureur! Rosalie et Nikel s'expliquèrent, reconnurent qu'ils en savaient autant l'un que l'autre sur le compte de leurs maîtres, et restèrent animés du même dévouement, l'un pour monsieur, l'antre pour madame. Un mois se passa de la sorte. Jane déployait cette fausse activité des personnes qui souffrent et qui essayent de se tromper elles-mêmes, de donner le change à leur ànie par de vaines occupations. Sa peine était aussi vive qu'au moment du départ de Landon. — Il avait dit quinze jours, et voici un grand mois ! disait-elle à Eugénie du ton d'une tristesse profonde.
On était au milieu du mois de mars; le froid avait repris avec une certaine intensité; le ciel était sombre et les toits étaient couverts de neige. La maison qu'habitait Jane avait redoublé d<î taciturnilé : on aurait pu, sans le facteur de la po.^te, s'y croire au boni du inonde. Un matin les deux épouses, assises an coin du feu d.iiis le salon, travaillaient après leur déjeuner; Eugène jouait à leurs pieds: Chlora regardait la pendule, ainsi qu'Eugénie, car l'heure de la poste approchait. Nelly entre et donne la" lettre à sa maîtresse, qui l'ouvre avec sa précipitation accoutumée; à peine y a-t-elle jeté les yeux, que'lle la laisse échapper de ses mains. — Il arrive aujourd'hui pour diner!... entendez-vous, ma chère?... il arrive, Joséphine ' einhrasscz-moi !... Qu'avez-vous? vous changez... — C'est vous qui m'avez fait peur! votre exclamation... je n'ai su ce que celait... Eugénie rassembla toute sa résolution; l'inslant fatal approchait. — Comprenez-voiis quelles doivent êire ma joie et mon impatience''... Songez donc, il s'approche à chaque instant! — M. le duc sera sans doute aussi heureux que vous de cette réunion ?... — Pauvre enfant! son malheur lui est toujours présent... Peut-êire avcz-vous eu une semblable scène avec votre ami !... Oh! non, pas une, mais mille!... Mais je vous demande pardon, ma bonne Joséphine, ce n'est pas votre Leduc qui arrive, c'est bien mon Horace !... Eugénie frémit de son imprudence. Quel mouvement ell:s répandirent toutes deux dans la maison ! avec quelle promptitude elles donnèrent à tout un air de fêle ! Jane voulut, à prix d'or, avoir des fleurs, et défendit qu'on laissât un seul flucon de neige dans la cour. D'abord elle ne s'aperçut pas qu'EuL'énie était plus ingénieuse qu elle, qu'elle la siii passait en activiié. Elle se crut bien secondée, ei s'en applaudit sans le reinaripier autrement. N'avait-elle pas dil à Eugénie, un moment avant de recevoir la lettre de Landon : — Joséphine, vous êtes vraiment ma sœur!... La pauvre duchesse aida sa rivale à quitter ses vétenieuis de deuil et à faire une toilette brillante, quoique simple.
JANE I>.\ PAIK.
Aiilcr sa vivalo à parailre plus bi-Uf!... liuijiMiie avail une àme Irop élevée puur semir celle altt-iiilc mesqniin' ; clli' so réseivail (loiir de plus nobles souflVaiices. Oiiaïul Jane fui h iliillée, Kiigéiiie lui dit : — Ma clièie. voule7.-voii.-; ipio jo quille uies rubans noirs?... cela vous allrislerail... — Je n'osais pas vous le demander, nii clieic belle: m.iis si vous lu'ulïrez vnus-nièuic ce saciiliec. j'aocepie... — J'v vais, dil Eugénie avee éuioliou. La ducbessc alla so faire babiller "par Rosalie, e'i Dieu sail si jamais celle ci s'élait donné plus de mal pour rendre sa maîtresse séduisanle!... Ce moment élail bien solennel pour Euçénie. lleureusemenl l'agitalion de Jaiie lempécha de romanpier celle de sa favorile. Elles apprèlèreut ensemble le feslin, cl disposérenl la table cl le service an milieu d'un salou secret que Jane avail consacré uniquement aii\ repas d'amour, lii, lout élail simple : les porcelaines, les cristaux, les bougies, les flandieaux. les fleurs, ne flânaient que les sens et non l.i vaniié. Josépbine seule, clëganimeul velue, devait y pénétrer pour servir les ain.mls. .auprès du divan sur lequel s'asseyaient les ilenx convives était une harpe. Jane voulait, au moindre désir de son éiiouv chéri, pouvoir l'enivrer de ses chants. Dans celte retraite, le luxe ne l'aliguail point les regards : l'amour seul, un amour sans art coniine sans Tadeur, présidait dans les moirulres dispositions failcs par les deux rivales La journée leur parut bien longue, liugénie eut soin de mettre son enfant sur le passage d'Horace, désirant que ce fiU le premier objet qui frappât les regards de son mari.
On entendit bieutfti le roulement d'une voiture : Rosalie était à sa fenêtre, Nikel à la porte; Eugénie tâchait de se contenir et tressaillait au moindi'e bruit . Jane s'élait précipitée hors du salon. Tous les acteurs de celle scène élaie/it agités diversement à la vérité, mais aucun n'était indifférent. Jane fut saisie à l'entrée de la maison par Landon, qui s'écriait : — Diable d'enfanl ! j'ai manqué l'écraser... Il embrassa sa bien-aimce, appela Mkel. qui emp<n-la Eugène. LaDdou ne l'avait seulement pas regardé. Il serra Jane dans ses bras avec transport, et, sans dire un mot, il la ramena dans la sali" qu'on avail préparée pour le recevoir. Tous deux s'assirent sur le divan qui se trouvait placé devant la table, au-dessus de laquelle uu lustre élail suspendu, et Jaue, pressant les mains de Landon cuire les sieuues et contemplant son mari avec ivresse, s'écria : — Te voilà donc, mon chéri I te voilà pour toujours ! plus de séparalion ! — Non, oh! non, répondit Landon avec l'acceul du boulieiir, et dans quelques jours nous partirons pour l'Ecosse.
— Chéri, j'ai écrit à sir l'.harles el à Cécile de venir nous chercher. — Tu as bien fait; mais ne parlons pas, laisse-moi le regarder en silence! longlcmps... toujours... Tout à coup Landon s'arrêta, «oninie surpris désagréablement, et prêl.i l'oreille. — On pleure ici ! dit-il.— Esiu fou? réjmndit Jane en riant : qui peut pleurer ici ipiand lu arrives? Tu rêves, mon hien-aimé. — Oir pleure, réjjéta Liudiui. — C'est Joséphine qui brr)ie du sucre. — (Juelle est celle Joséphiue? — Ma femme de chambre, mon chéri, un ange que j'ai rencontré par bonheur, c'e-tà-ilire, elle est venue se présenter... Je lui ai donné l'inlendance de la maison, cl c'est elle qui désormais nous servira. Les amants devraient Ions avoir quelqu'un chargé de penser pour eux... Mais, Horace, c'est une amie. — Et quelle est celle femme ? — C'est la veuve d'un soldat ; elle a été trompée, abaniliuince ; renfant que lu tenais esl à elle... Mais, mon amour, de quoi l'occupes-lu ? n'cs-tu pas auprès de moi?... Elle l'embrassa, et, le rei!ardant avec nue snric de piélé : — (Jue je suis heureuse!... Uu mois, uu gran.l mois d'absence ! As-tu le cour,\ge d'avoir faim, loi? veux-tu diiicr?... Elle sonna. Au bcmlde quelqiu's minute?, ^'ikel se préseiila. —Nikel, toujours Nikell... Ouest donc madame LeJnc?. . demanda Jane en laissant échapper un petil geste d humeur qui conlrastail d'inie manière piqu.iute avec le c(mlentcment dont élail empreiatc toute sa pcr-oime. — Mad mie Leduc s'est brillée le doigt, elle va venir... — Quelle est celle madame Leduc.' demanda Horace, qui s'inquiétait de tout. — Madame Leduc e^t Joséphine, Jo-éphine est madame Leduc!... Oh! mon Dieu, mon ange, que le bonheur le rend bélc!... El Jane se jeta au cou de Landon el l'accabla de caresses, où se noya lanxiété du jeune homme.
Madame Leduc se faisant attendre, les deux amants resterem ahs^.rbi> dans la contemplation l'un de l'antre, ne pouvant satisfaire leurs âmes, longtemps privées d'un pareil bonheur. Silencieux et ravis, ils avaient enlacé leurs mains, livre-se du bonheur brillait dans leurs yeux... une douce exiase les enlevait à la terre... Eugénie entre, arrive jusqu'à la table, y pose en trendjlanl les mets qu'elle apportait ; toul à coup, en voyant des mains blanches, des manches de velours, Landon lève la lêle, il voit sa femme!... la duchesse qui, les yeux baissés, iros.ait regarder son mari!... Landon DC put que se pencher sur le dos du divan, el demeura comme anéanti Jane, à cet aspcci, so leva ton! éperdue, posa sa main sur le cœur de son ami. el en ^eiitunt s éieiiidre les b.itl<'ments : — H se meurt! s'écria-t-clle d'une voix dont l'accent déchirant fil pâlir Eugénie. Celle dernière, dojt le irouhlc ne fut pas remarqué, sortit comme pour chercher des secours. Landon rc>tait toujours sans mouvement et sans vie, ses yeux élaienl fermés, el Jaue, incapable de faire un mouvement ni d'avoir une pensée, le regardait d'un wil
élineelaiil cl fiévreux .. Elle n'aurait pu crier, et elle respirait à peine : on n\i dil qu elle voiilail par la puissance de son regard rappeler Landon à la vie. M;iis liientot elle sentit le cœur reprendre ses pulsations un inoinenl suspendues, elle tressaillit, el, muette, allentive connue l'esl inie ineie près de son enfant malade, elle vit enliu Horace ouvrir lentement les yeux, mais ce no fut pas pour chercher ceux de sou amie. H ne soii);eail encore (pi'à la vision qui l'avait épouvanté, et d un œil inquiet il parcourait tous les coins de la salle. Son air était égaré, son geste menaçant; et Jane eiïrayéc l'épiait avec terreur. — Tu ne vois donc pas la pauvre créature? .. dit-elle en adoucissant sa voix si douce. Landon, à ces mots, recouvra un peu de calme ; il regarda sa bicn-aiinée, la serra dans ses bras comme pour protester «pic rien ne pourrait le séparer d'elle, et lui dit d'un ton assez tranquille ou plutôt morne : — Je ne sais quelle convulsion m'a assailli le coeur... Le bonheur, mon amour, est bien près de la douleur!... Jane le regardait toujours avec anxiété, mais elle se rassura à mesure que Landon reprit ses sens. — Comment ti! trouves-tu? — Tout à fait bien... Il s'arrêta... Eugénie était là. el il semblait craindre de parler devant elle. — Eh bien !... reprit Jane. — Je suis mieux, mou ange... Ce dernier mol fut prononcé à voix basse. Enlin Landon revint tout à fait à lui, en réfléchissant qu'Eugénie, si elle eût voulu le perdre, n'eût pas allendu jusqu'à cette heure, et alors son visage contracla l'expression d'une gaieté nerveuse, conuno celle de l'hounne qui veut faire bonne contenance devant le danger; mais Jane redevint Irop joyeuse pour s'apercevoir de la contrainte qui régnait dans les manières de Landon. Eugénie rep;irut pour les servir; elle ne leva pas les yeux sur Horace, elle n'en avait pas la force : il lui semblait que si son regard eût rencontré celui de son mari, elle serait tombée morte. Landon l'examinait sans rien comprendre à sa conduite : tant (pi'Engéiiie était là, le si- 1' lence réguail. — Comme lu regardes Joséphiue? dil Jane. — C'est' qu'elle esl fort jolie! répondit Landon.
La duchesse laillil s'évanouir en entendant cette voix aimée, mais elle voulut demeurer dans la salle. L'heure des supplices avait sonné pour les deux époux : l'apparition d'Eugénie était comme la foudre lombanl sur la meule que le laboureur a élevée avec un soin avare, Cl (pii consume toul eu une seconde. La duchesse épia un moment où Landon ne la voyait pas et le regarda. Elle frémit des angoisses qu'il devait éprouver et le plaignit. Elle senlil aussi son amour croître et grandir au point de souhaiter de mourir pour qu'il fût lieureux sans mélange. Puis, en le voyant près de sa rivale, une pensée involontaire et rapide comme un éclair passa dans sou âme — Si Jane mourait!... Elle se hâta de sortir; la réflexion vint bientôt : — Si elle mourait, ne mourrait-il pas aussi... lui!... Non, non, se dit-elle, j'ai tout le bonheur que je puisse avoir!... quel bonheur! .. Elle pleura. Landon, tout brûlant el en proie à une lièvre horrible, se réfugia avec Jane dans celle chambre, l;ibernacle de son bonheur : là il se trouva eu sûreté, il ne voyait pas Eugénie. Les caresses de Jane le transportèrent, loin de toutes ces iiensées, dans ini cercle étouflant de joie el de volupté. — Je voudrais, disait-il, consumer louio ma vie ce soir, je voudrais que mon àme, échappée par tous mes pores, allât s'en;evelir dans Ion sein. Ne comprenant pas la réalité de ces paroles, Jane remercia son bien-aimé par uu sourire... Landon était ccunmc un h(miine qui, ayant acquis le pouvoir et la richesse au prix de son âme, voit approcher l'heure à latpielle le démon viendra le réclamer comme sa proie : en présence de la morl, il voudrait rassembler toutes les jouissances de la terre el les élrcindre toutes à la fois. Le lendemain Jane s'échappa de cette chambre après avoir furtivement embrassé son mari, et vint ensuite le réveiller en lui apportant son fils. — Tiens, mon ange, lui dit-elle, peut-on voir une plus jolie petite créainre?... Je suis jalouse de Joséphine: est-elle heureuse d'avoir un si bel enfant !...EIIcavait misl'cnfaut sur le lit, et Eugène, comme par instinct, tendit les bras à son père. C'él.iit son fils! et cepeiulant les caresses qu'il lui prodigua étaient mêlées de souffrance. Celte souffrance horrible, (pii tarissait jusqu'aux joies d(^ la paternité, décida du sort de Landon. Au milieu de la journée, quoique Eugénie respcclàt la douleur de son mari au point (le ne pas se montrer à lui, Horace dit à ISikd de ne lai:,ser munter personne dans la cliambrc où il se rendit; mais la duchesse, qui épiait Ions ses mouvements, l'y suivit. Elle connaissait Irop bien lame d'Horace pour n'avoir pas deviné son projet. Elle demanda à cidrer, il refusa ; elle ordonna d'un ton impérieux, il serra ses armes cl lui ouvrit. Eugénie s'approcha lentement de lui, et durant un moment elle le contempla avec une morne douleur. — Eogéiiic, ditil, mou cœur m'en dira mille fois plus que Ions vos reproclies; votre siule, présence esl une loriure pour moi. — Une torture ! répéta Eugénie. — Oui, je sais que je vous ai ravi votie repos, votre bonheur votre jeunesse... Ah ! Eugénie! — Monsieur, dil la duchesse en réprimant lonies ses sensations pénibles, je ne suis plu» Euijciiie pour vous, je ne suis plus même voire femme , regardez-moi comme morte... morte, entendez-vous!... Vous vouliez vous tuer!.. Il fil un geste de dénégation, elle montra l'endroit où il avjit caché les pistolets. — Est-ce du fond de votre cercueil que vous muis direz adieu?.. . Vivez, je le veux; votre vie esl à moi... Vous rcstcre»
JANE LA rALE.
Icpoiix tic Jane, dit-elle en élevaiil la voix ; lîiigcnie pciit-clle balaiiter dans votre àiiie une si belle créature!... liiigénie vous dnniial-elle jamais, en jetant lonl son cœur dans le voire, nn seul des ravisseineiUs que vous cause l'aspect de Jane.'... Klle est digne de votre amour ; je ne suis rien, rien poin- vous, dit-elle avec im acieni de rage, mais vous m'accorderez, j'cspère, piiiir louie grâce, de vivre à l'nn'ibre de voire bonlieur, de me ciuisuiner en silence: j'ai assez de force dans l'àme pour mourir ainsi... Je vous ijènemi pcni-ètre... Ne vous contraignez pas, donnez carrière à votre amour... cela me tiiera plus l6t ! Vous n'aurez pas la barbarie de repousser votre enfant de votre sein paternel, c'est voire aine, votre bériiier... vons serez son perel... A ces mots elle alla cliercber les pistolets et les garda. — (Juant à cette lellre. dit-elle, que vous écriviez, décbironsla... Elle la déchira... — Iletournez auprès de voire fiiiinie, rendezla lieureu>e, et... si l'on pleure dans la chambre voisine, ne vous on inquiétez pas. Aujourd'hui, monsieur, je réclame de vous le doaaire dont je vous parlais dans la lettre que je vous écrivis avant notre mariage : si vous retrouviez Chlora, disais-j<', je serai votre amie... Elle pleura à chaudes larmes ei tond)a sur nue chaise. L;indon, se i)réci|iit:int à ses pieds, essaya de lui prendre la main; mais elle se leva llru^qlll•ment, et, retirant sa main : — Monsieur, lui dit-elle, vous n'êtes plus mon époux ! une caresse de vous serait un affron; !.. Je vous aime, mais pour moi seule, comme je vivrai pour moi seule; pour tout le reste je suis morte; je n'ai plus de mère, pins de grand"mère, plus de lils, plus d'époux, je n'ai personne an monde!... Je puis agir comme il me plaira. Sachez d'abord que, maiiresse de vous deux par ma conduite et par mes droits, j'entends rester ici !...
La duchi'sse était vraiment imposante. Horace, écrasé par celle force de volonté qu'il ne connaissait pas à Eugénie, n'osait lever les yeux. La duchesse n'avait seulement pas rappelé le serment qu'elle avait reçu à la face du ciel et de la terre, et par lequel Horace avait juré de la proléger. Jugeant qm; tons les mots humains ne signifiaient rie» dans une pareille position, Landon ne répondit à Eugénie que par un regard de soumission. Ce regard la perdit, son aiiiinde majestueuse s'humilia, elle dit en pleur.mt; — Horace, te servir conmie une esclave sera encore un bonlimir... Est-ce que, si tu élais mort, je ne vivrais pas avec Ion périrait. ' j'aime encore mieux le voir!... et... si tu as pitié de m<ii, quand Jane ne te verra pas, soutiens mon courage par un regard d'ami... — (Juidle alfreust; sitnalion!.., car je t'aime, Eugénie... — Oui, dit-elle, mais j'ajjpréeie ce que vaut cet amour... licoutcz , reprit-elle après un moment de silence, telle bizarre et terrible que soit notre position, il n'en est aucune, fût-ce même de voir la bâche du bourreau toujours prête à tomber sur son cou, à laquelle l'homme ne puisse s'habituer. Horace, les plus dures angoisses de la nôtre sont épuisées en ce moment... Tu ne l'accouluineras que trop à celle ci... et ce n'est pas toi qu'il faut plaindre!...
Landon se sentait anéanti, surtout quand elle ajouta : — Si vous voulez aller en Ecosse, partez; mais laissez moi vous suivre... Je vous conseille même de quitti r la France ; il faut vous mettre à l'abri des lois... Landon frissonna. Et croyez-moi, conlinua-t-elle, ne conservez aucun intérêt en France; vendez tous vos biens. Je n'exige pour moi qu'une chose, c'est que mon enfant soit reconnu par vous comme votre héritier... Landon la regarda et répondit; — Oui!... Ce lut tout ce qu'il put dire. Alors Eugénie s'enfuit, tout étonnée d'avoir eu tant de courage. Horace abandonna celte chambre d'où il avait résolu de ne i)as sortir vivant, et il revint auprès de Jane. Eu-
Sénic avait brillé d'un si grand éclat, qu'il fut tout surpris de regarder ane d'abord avec moins de ravissement, mais au premier sourire il reirouva tout son amour. Jane possédait à un trop haut degré les sens exipiis de l'amour pour ne pas apercevoir les plus légères teintes d'inquiétude qui pouvaient altérer la pureté du front \le Landon. Aussi la iiréoccupation où cet événement laissait Horace ne lui échappa-t-elle point : sans la lui reprocher, elle chercha à la dissiper, elle y parvint. Elle en demanda la cause, Horace l'attribua à ses afi'aires, — qui, dit-il, s'étaient compliquées; il avait une terre à vendre en Bourgogne; sa démission n'était pas encore acceptée... Jane prit sa harpe et improvisa une mélodie bonfibinie où parfois le sentiment combattait la gaieté. Eugénie était dans le salon voisin, elle entendit cette délicieuse harmonie. — Que suis-je, se dit-elle, auprès de celte sirène'... quels charmes pourraient avoir les accords de mon piano?... Elle pleura. Jane chanta ensuite une chanson d'amour. — H l'écoute, il l'admire!... pensait la dvichesse. Eugénie eut ainsi des douleurs pour tous les instants, et plus elle soulTraii, plus elle sentait croître son énergie. Sa santé même ne fui pas altérée de ces secousses si profondes, son visage conserva sa fraîcheur. Ne f;illaii-il pas qu'elle g.irdàl ses avantages pour balancer ceux de sa rivale .' Landon même ne pouvait disconvenir que la duchesse se trouvât dans une situation supérieure à celle d- Jane. Eugénie ne perdait donc pas tout e>puir : elle donnait un grand soin à sa toilette, et en même temps elle comprenait que, plus elle s'abaisserait ei souffrirait , plus elle deviendrait inléressanle aux yeux de leur commun époux. Jane prodiguait les enchantements à pleines mains, mais Eugénie avait aussi un charme bien puissant, celui du malheur, La paiiv;?. Eugénie, sans faire tous ces raisouiiemenis, était guidée
par le désir do reconquérir Landon ; elle s'abo.-=ait dans cet espoir: elle ne voyait pas que le mouvement des boucles do la clicveluic ou le frôlement de la robe do J.ine causait plus d'émotion à Horace que le sourire et les premiers pas de son enfant. 11 en était toujours avec Chlora au premier baiser, aux paroles balbutiés, aux premières elicinti'S où l'on < riil mourir.
liicnlot les soiifrranccs de Landon s'accrurent et le rendirent plus malheureux pcul-èire (prEiigénie ; en effet, la grandeur et la sensibilité de son ;iine lui lir'nl part;\ser tontes les douleurs d'Eugénie. Il n'osait rester quand la nrétendiie Joséphine entrait pour faire la chambre iin|ili;dj, il n'aniait pu soutenir son regard. L'abnégation perpétuelle (prEugénie faisait d'elle-même arrachait souvenl des larmes à l.,andon et le ramenait vers de funestes pensées. Pouvait-il èire heureux avec un remords éternel et l'appréliension continuelle d'une catastrophe? Les animaux sentent l'orage, l'homme ne peut-il p :s sentir le iiinllienr, surtout lorsque c'est à l'àme qu'il doit s'ailresser? Aussi Landon di'vint de jour en jour plus inquiet, plus craintif, et Chlora partagea tous les sentiments de Landon iiivolontairemeniet sans les analyser Elle reçut une réponse de lady Cécile C... Sa eoii. sine lui annonçait qu'elle viendrait avec son mari et son père au mois de mai, que sir Charles C... leur cherchait une terre voisine de la ler.r, selon ses désirs. Landon lut enchanté d'apprendre ces nouvelles; il lui lardait d'aller en Ecosse. Alors Jane, ne pouvant supporter la gêne où vivaient leurs cœurs, essaya de tournK'uter Landon, de le fâcher, de le soriir de sa mélancolie par des émotions. Elle s'efforça enfin de l'égayer, mais elle n'y réussit pas; il lui fut prouvé que Landon n'élait plus entièrement heureux auprès d'elle. Elle attribua ce cbangenieiit à la vie sédentaire qu'il menait, et se reprocha de le tenir ainsi dans la solitude. Eugénie voyait tout, et le chagrin ilc (;hlora la rendait triomphante, l'n mois se passa de la sorte. Au milieu de ce brill.inl festin, une main invisible avait tracé les mots funèbres écrits jadis sur les murs de Dahylone, et les trois convives, bien qu'ils n'en comprissent pas le sens, les regardaient avec terreur.
Un matin, en l'absence de Landon, Jane, travaillant avec Eugénie, lui fit part des vagues inquiétudes dont son esprit était rempli. —Ah! ma pauvre Joséphine, lui dit-elle, je suis en proie à un doute mille fuis plus cruel que la vérité. Horace a quelque chagrin qu'il me cache. Je suis bien certaine de son amour, oh! oui, car souvent je lo regarde à la dérobée et je m'aperçois qu'il m'étudie avec une complaisance charmante. Quand je lui fais de la musique, ce concert n'est que l'accompagnement de cette éternelle mélodie : — CMora, je t'aime ! Ses regards me le disent, mais le feu de ses yeux est couvert d'un nuage, et ce n'est certes pas ce voile de lumière qui se forme lorsqu'une chaleur est trop forte; non, c'est un chagrin, un combat. Cette nuit j'ai entendu ou cru entendre des mois qui m'ont fait frémir. Eugénie répondit de l'air dont on berce les enfants : — Ce n'est rien, ma chère. Et ses yeux brillèrent de joie, ("hlora lut dans les yeux d'Eugénie; le ton de celte réponse l'émut. Ce fut un éclair, mais i un de ces éclairs qui annoncent I incendie. Elle examina Joséphine, s'aperçut pour la première fois qu'elle n'avait que dix-huit ans, qu'elle était d'une beauté ravissante, et, se regardant avec elle dans la glace commi; pour mieux comparer leurs beautés conlrastantes, elle eut une idée affreuse pour elle : ce fut qu'on youvuil aimer Joséphine. En une minute elle devint jalouse; elle quitta le salon et ?c réfugia dans sa chambre pour recueillir ses idées. Alors, sans ordre, sans liaison, les pensées suivantes se présentèrent à son imaginaiion frapjiée. — IVe serait-ce pas la première sensation de l'amour qui l'aurait fait Irouver mal en voyant Joséphine le jour qu'il revint? Il ne l'a jamais regardée avec indifférence, et depuis ce jour son chagrin n'a fait que croître. Presque toujours il court au-devant d'elle chercher les mets qu'elle apporte, pour lui en éviter la peine, sans doute. Oh ! non, c'était pour que nous fussions seuls... non... Comme les yeux de Joséphine brillaient de joie! Elle l'aime peut-être sans le savoir. .Mais non, elle en aime nn autre. Elle est mise avec une recherche, elle a des parures divines. Où les prend-elle? Elle est toujours habillée comme si elle avait une femme de chambre, et ses toilettes sont trop élégantes pour ne pas venir de Paris. Quelle est donc cette femme? Elle est plus jeune que moi, elle a des manières de princesse, etc., etc.
En une heure elle parcourut un espace immense, et s'avança dans la passion de la jalousie comme jadis dans la belle carrière de l'amour. Landon entra : elle l'épia avec une inquiétude, un soin de mère ; elle suivait ses mouvements, ses gestes, comme s'il eût tenu le fil de sa vie, et c'était exactement cela. A cet instant Landon, ne s'apercevant pas de l'effroi de sa bien-aimée, lui demanda : — Pourquoi Joséphine n'estelle pas avec toi? Chlora tressaillit. — Notre chambre u'esi-elle pas sacrée? répondit-eUe. — Ne la fait elle pa&
JANE LA PALE
avec loi? — Oui, mais elle m son aiissilùt qu'ollc osl faiic el n'y renlre pliu. 11 y avait de la scclioivsje ili' pari el il'aiiln', el cependant tout claii naturel. Clilora, épuuvanloe tle ees questions qui lui niiraient paru fort simples la veille, vint se nieiire à genoux lievani llorace; il lui sourit (souvent elle prenait cette atliiude un se jouant).
— llorace. dis-moi que tu m"ainirs toujours. — Folle! répondit Landoi), je le le répète pour la millième fuis. — Eli bien 1 je le veux ; répèle-nioi qne tu m'aimes conmu- an premier jour. — Mieux! dit- il avec l'accent du crtmr. Elle s'assit sur ses genoux, s'enchaîna à son cou, el regardant ses yeux : — Que pense>-tu de .losépliine.' Il rougit: elle remarqua cette subite rongeur el irembla. — (Jiie viu\-tu que je t'en dise ,' Elle est jolie, elle csl bonne. Lanilon était enib:irras-é. — Sais-!u, reprit-elle, que je vois les taches du soleil? — Il y eu a. répondit-il. Elle quitta ses genoux, se leva, le regarda, — Que nie di-iu ' — Qu'il y a des taches au soleil, s'écria-l-il en éclalaiil de rire, el que tu es folle ce malin. — Oui, Horace, oui, traile-moi de folle.
Elle se mit .i pleurer. Landon la prit dans ses bras el la conjura de lui apprendre le sujet de ses pleurs. Elb' on é ait lionleuse; eependanl die lui avoua qu'elle doutait de >onamonr. Horace éclata de rire de si bon cœur et la rassura si bien, qu'elle rougit de ses soupçons: mais le temps des souffrances é;ail venu pour elle. Le lendemain, cette douée el belle ciéainre, travaillanl avec Eugénie, lui dil : — Croiricz-vuus, ma petite, q-e j'ai été assez sotte hier pour vous croire amoureuse de mon llorace? Eugénie devint ronge, iremblanie, el son ea^iu' palpitait avec une lelle force, que Cblora l'entendit battre. — (Jui a pu vous faire croire cela? répondit-elle. — liien, dit Jane. Cette fuis, la rougeur ella surprise d'Euiiéuiela convainquirenl de la pré-euce du danger.
— S'il ue l'aime pas, se dit-elle, elle l'aime. Cependant une acetisalion aussi grave aux yeux de J.ine ne pouvait pas s'établir sur de si f:nbles indices; elle pouvait èirc persuadée, mais elle voulait des
fireuves. Elle les é|iia l'un el l'antre avec un soin cruel : les regards, es discours, tout pril un sens nouveau pour elle. Un tourment. | crpéluel empoisonna les paroles les plus tendres de Landon el ses baisers Cl ses c;iresses. Elle se surprit à regarder Eugénie avec l'expression de la haine L'égoi-me de 1 amour se développa chez elle avec une force sioguLfire : elle n^a de mille détours, de mille soins pour faire rentrer Eugénie dans nu pur état de domesticité; elle la bannildu salon, sous prétexte qu'elle pouvait onlendre les discours de Landon. Eugénie ob.-il avec joie et passivement; elle croyait que Jane ne devenait pas jalouse sans raison. UieuK'il Jane s'abstint de lous les noms d'amitié qu elle donnait jadis à Eugénie, el Eugénie, courant au-devant de ses vœux, l'appela toujours niadiime; enlin le visage de Jane prit même une expression sévère; Eugénie ne lui demanda aucun compte de ce cliangeinenl de manicrcs, seulement elle se renferma dans la stricte exécution de ses devoirs.
Un matin elle entra, el Jane frémit en voyant la recherche el la eoqnelieric qui avaient présidé à la loiletle d'Eugénie. — Joséphine, lui dil-elle, voiis devriez avoir un tablier pour m'aider. — J'en p irlais un le jour que je me présentai chez madame, répondit Engé.iie.
— Eli bien ! reprenez-le. La duchesse obéit el ne quitta plus le costume d'une femme de chambre, mais ce costume était fort élégant. Ce joiir-li Jane, en faisant le lit avec Eugénie, acquit une preuve de son malheur. Il ne restait plus à poser ipie les deux oreillers, et Jane laissait Jo-éphine les arranger. Jane était devant la cheminée et regardait djns la gL'.ce la jeune duchesse; celle-ci, croyant ne pas être vue, déposa un baiser sur l'oreiller de Landon. Jani- lougit et renvoya Eugénie. Quaud elle se trouva seule, elle se mit à pleurer avec celle naivelé de sentiuicui qu'on ne trouve que dans l'enfance, où ilO'is av i:is recours aux larmes lorsqu'un anire enfant touche à des ob^e.s aimés que nous crovo.is iiiviol.ibles. Pendant qu'elle pleurait ainsi, soiiçeanl au malheur d avoir une rivale secrète, Nelly entra. Dans le désordre où était Jane, elle ne songea pas qu'il fallait que Pfelly eût à faire une conlidencc bien importante pour qu'elle Osàt entrer dans un eu iroit sacré lù elle n'avait jamais pénétré. — Milady me pardonnera, dit Nelly, si je viens ici ; niais j'ai des choses si iinportantes ù dire à milady, que... — Parlez, Nelly, parlez. — Biais, milady. c'est peiU-étre mal à moi de vous apprendre ce que j'ai surpris. — El qu'avez-vous surpris, Nelly? — (je que j'en fais, reprit la nourrice, c'est parce que vous êtes tout pour moi, que vous êtes ma fdie; car je vous al nouiTic de mon laii. — Mais vous devenu vieille donc, ma pauvre Kelly ; allons, parlez s;ins périphrases. — Milady, j'ai vu niiloi d embrasser la main de celte petite Joséphine. — En estu bien turc? s'écria Jane en se levant d'im air menaçant. — Bien sûre ! Si je ne l'avais vu qu'une seule fois! El cela dil bien des choses! .^h! dit Nelly. Et elle lui scna fortemcnl la main. — Voilà qui in'aunopce la mort. C'est ma niorl, Nelly. Jane se tordit les m:iiiis. — Je ne suis plus aimée! non. 0 douleur! Elle tomba sur sa chaise et y resta iipniobilc. — Ceii'cst pas tout, m.lady. — tli bien ! qu'y a-t-il encore? Iiàte-toi d/i ni'appn ndre tout. — Nikel est d'intelligence avec nue petite Ci'éature nommée Rosalie qui demeure en face, et celle Ilosalic lui demandait ce niatio : — Coiumcnt va madame la duchesse? — Dav:ii Jage, Nelly. Il n'y a pas de duchesse ici. — Mais ils piibi^m^ dfi celle qu'on aoôijffc Joiéphioe. îieljj eut beau parler en
core pendant longtemps, Jane n'entendait plus. Nelly se retira. L'infortunée fut tirée de sa inédit;ilion p;ir nue voix chérie ; Landon était à ses côtés. — iju'as tu, mon amour? lui dit-il: lu es presque rouge.
— El il ii(> m'aime pas! s'écria-l elle en le voyant. Oh! si, si, tu m'aimes! Et elle le piessa l'oriemeiii sur son cu^ur. — Jane, dil llorace, j exige que tu m'avcuies ee (pii te rend si sombre, si inquiète, — Horace! je l'ai vu baiser la main de Joséphine.
Landcni se mit à rire, cl lui répondit avec une feinte candeur qui en imposa à Jane : — Tu as fait de Jos{'pliiiie une amie : en agissant ainsi, tu l'as mise à sa place. Ce n'est pas une domestique, m'as-tu dil; c'est vrai : elle a reçu une bonne éducation, elle a les manières, les connaissances, le ton d'une femme de b(mne compagnie. Je me suis donc conduit sur ta parole avec elle comme avec une femme dU inonde, el si je lui ai baisé la main l'antre jour, tu me verras tojméme la lui baiser souvent ainsi; c'est un usage dépure politesse en France : c'est même une telle marque d'indilïérence, qn(% dans les sociétés où cet usage s'est conservé, on ne reconnaît l'amani de la maîtresse de la maison qu'au refus qu'on lui fait de cette faveur trop banale pour lui. — Landon, répondit Jane, abolissons ici cet usage,
— Tu serais jalouse?... s'écria llorace avec surprise. — A déchirer une rivale! répliqua Jane. — Veux-tu que je l'apprenne à tirer le pistolet? demanda Horace en riant. — Commenl tout ne se calmcrait-il pas en la présence? dit-elle en l'cmbrassani; je veux te croire, je veux croire tes regards, tes paroles, ton sourire!... Elle joua de la harpe et déploya tout son génie. — Oh! non! s'écria-t-elle, non, personne ne le charmera comme moi!... je l'espère, du moins! ajouta-t-elle en revenant à lui, cl tu ne seras jamais si bien aimé! Tout s'était dissipé : son imiuiétude en présence de Landon ressemblait :i ces brouillards qui se formeni au lever du soleil, disparaissent quand il brille et reviennent à son coucher. Horace lui frappa doncemcnl sur l'épaule el lui dit : — Mon ange, nous avons été bien malheureux pour avoir cru aux apparences... Conlie-loi donc, je l'en prie, au cœur de ton Horace, qui esi à toi seule el tout à toi. Ce n'était pas encore assez pour Jane des paroles si douces, si llatteuses, prononcées avec tant d'amour par Landon; la passion qui la dominait est la seule qui soit si exigeante : Jeanne pensa donc à renvoyer Eugénie. Quchpies jours après elle pril soin de se trouver seule avec elle au salon, — Ma chère enfant, lui dil-elle après plusieurs propos insigiiiliants, toutes réilexions faites, nous ne vous emmènevons p.is en Eco.sse, nous ne vous ferons pas quitter votre patrie. — Je la quitterai volontiers, madame : j'ai déjà eu l'honneur de vnns le dire eu cntranl à votre service. — >tais cela ne se peut pins aujourd'Inii. Ecoulez, Joséphine, vous aimez M. Landon!... el il n'est pas convenable que vous restiez avec nous; je suis franche, voilà le véritable motif de ma résolution. Eugénie, sentant ses larmes couler, ne put que répondre : — .^h! madame!.,. — Voyons! s'éeria Jane, dil<s la vérité : l'aimcz-vous? — Oui, je l'aime! répondit Eugénie avec chaleur et en pleurant, oui! — Eli bien, ma clièie Joséphine, vous voyez bien qu il est imporlanl pour vous de nous quilter, car vous savez combien je l'aiioe... vous seriez inalhenreuse !... ei votre intention n'est pas de... Elle s'arrêta en re;r:>idanl Eugénie. — EFï quoi! s'écria la duchesse, j'ai demandé si peu, va-t-on me le retirer? .. Qu'on me laisse mourir en paix!... Oui. uiadaoïe, je l'aime autant que vous !.., Je sais que vous l'avez adoré la première; aussi inc résigné-je. Mais comment vous, vous si belle, si bonne, si grande, si géiiérense, car vous l'empoiicz en tout sur moi... eh bien, eounni'iil avez-vons eu l'idée de pi iver une nialheureus(î cri'alnve de s(ni siiil plaisir, de son seul bien?... Mais les grands n'o;it pas le driùl d'einpêclier les panvres de regarder le sob il ! Que vous ai je fait '.' Croyezvous que je puisse vous enlever son coMir? Coiopan zvoiis à moi et jugez... Me déreudrcz-viuis de m'asseoira la poilc de votre palais'... non, vous m' le ferez pas, car vous savez bien qu'un de vos regards lui fait tout oublier... Vous voulez dinic me tner. c'est me tuer, madame!... et vous vous croyez bonne! Oh ! (po' suis-je donc mol ■ car vous ne me connaissez pas... fasse le ciel que vous restiez toujours dans celle ignorance!... et je prends Dieu à témoin que jamais je ne troublerai volontairement voire bonheurl... Ayez pour moi la oicine bonté: soyez grande, généreuse, seulement comme moi... Enlin j'ai un enfant... ne tuez pas sa mère!...
Jane resta stupéfaite à ce toneni de prières prononcées de l'acccnl le plus louchant, le plus suppliant, par une rivale qu'elle ne pouv.iil s'em|>êeber de trouver rcdouiable. — Pauvre çnfini!... s'écrial-elle, je frémis... Oui, jC suis bonne... mais comment comptez-vous supporter un tel spectacle?... je vous donne la mort. — Oh ! dit Eugénie avec un sombre courage, ceci est mon affaire! Vous n'aurez pas à comiiter mes larmes, qui ne couleront point devant vous, i-lje vous jure que jamais je n'attenterai à votre bien... Il est sacié pour non... si, ajoula-l-elle, vous me laissez ici, près de v(,ns, près diè lui... — Je suis confondue, répondit Jane; vous parlez comme ^ï vous pouviez détruire mon bonheur... — .\b! madame' ri'pliqnri Eugénie avec vivacité, je n'ai pas dil cela. Jane mil ses deux mains deviiiilson front et dil : — Il me vient Irop de pensées, elles ni'élonfl'cni! cessons cet entrelien qui me tue: nous le reprendrons une autre fois... Eugénie sortit, elle était sull'oquée. Jane, restée seule,
JANE lA PALE.
frémit en pensant au feu, à rciieigie, à l'amour dcplovës par Eugénie dans celle scène si cruelle pour loules deux. — Celte lille-là, se dilelle, finira lot ou lard par èirc aimée... je perdrai llurace .. Klle loml)a dans une mélancule profonde et y resta plongée pe\nlant assez l.iiiglcnips. Dès lors une sourde et profonde terreur régna dans l'ànie (le Jiine eoinmcelle régnait dans celle d'Eugénie ei de Laiidon, it ces trois êtres dont les sentimenls étaient si purs, si généreux, commencèrent à éprouver les lorlnres que devait entraîner la si- Inalion fausse el élrange dans laquelle ils se trouvaient jelés. Leurs gcsics, leurs regards, leurs moindres paroles, tout en eux respira l'amerluine et la déliance. Ce fut alors que le duc aperçut toute l'éicnilne de sa faute. Jusqu'à ce jour la passion l'avait aveuglé, le danger de sa piisilion ennoblissait à ses yeux le crime irréparable que r'amouriui avait fait coninietlre, mais des lors il comprit que sa vie n'élail pas seule de l'enjeu : dans le premier moment il voubit tout déclarer à J.ine. Celle-ci parla la première. Toujours dominée par une jalon>ie qui faisait taire sa bonté, elle avait calculé qu'llorace seul pouvait renvoyer Eugénie.
Un niaiin doue, après toutes les caresses dont elle accablait Landon loules les fois qu'elle voulait oblenir de lui quelque chose, elle lui dil : — Horace, j'ai une grâce à le demander... — Je m'en d(mtais! répondil-il en riant. — Mécbant! comme il se moque! Allons, écoulez-moi et ne badinez pas; c'est la chose la plus sérieuse qui se soit jamais agilée enire nous. Il se mit » genoux, et badinant avec une ei oi\ noire que Jane portait toujours depuis une des premières et des |i!ns lonehanles scènes de son amour, il la regarda avec attention. — Mon ami, Joséphine l'aime... — Toujours Joséphine! s'écria Landun en lui lançant un regard où la terreur ëlonlîait tout amour. — Oui, toujours, dit Jane. Mais, reprit-elle, je ne veux pas compromettre mon amour!... Elle t'aime, te dis-je! je le sais. — Comment cela? — Elle me l'a avoué. — Eh bien? — Elle m'a suppliée de la laisser ici, j'y ai consenti; mais elle me lue avec son amour! l'se donc de ion autorité de maître, congédie-la!... que demain je ne la voie plus entre toi et moi, ou je meurs de douleur... — La renvoyer!... s'écria Landon épouvanté; mais Joséphine n'est pas itne domestique, et sa fortune... — Nous lui donnerons tout l'or qu'elle voudra!... qu'elle primne toulce que lu possèdes, tout, mais qu'elle me laisse respirer en liberté l'air que respire mon Horace, (pie je puisse te voira mon aise! Elle m'assassine avec son amour!... Elle t'adore, elle m'effraye. Landon fronça les sourcils. Jane ne lui avail jamais vu celle expression de colère : elle resta immobile, le regarda fixement et attendit avec une horrible anxiété. — Jane, ditil en bai>sant la voix, Joséphine doit rester avec nous toujours!... Tu es par irop jalouse!... et cependant tu as tout mon amour. Deux larmes sillonnèrent ses joues. — Eugénie restera!... a.jouia-t-il d'un air sombre. — (Jue dis-tu? — Joséphine restera! répéta-l-il en rougissant. — Tu l'aimes ! s'écria Jane, et elle tomba privée de senlimeut. A cette vue Landon se sentit défaillir : il appela Eugénie, et ensemble ils aidèrent l'inforlnnée à reprendre ses sens. Elle jeta im cri en voyant la duchesse et fit un geste pour l'éloigner ; Eugénie obé't. Les allentions, les soins de Landon, ne purent calmer les inipaiientes et les tourments que Jane endura depuis ce moment, bien
Su'Eiigénie ne se montrât plus à ses yeux. Jamais elle ne fut plus once, plus aimante, plus soumise; se résignant à son malheur, elle redoubla d'amour pour Horace : elle semblait prévoir qu'on le lui arracherait, et elle s'attachait à lui comme un naufragé à un débris dé son navire. Elle ne le laissa plus sortir un instant de cette chambre où elle le charmait par ses discours et par son chant ; ])uis, comme une magicienne, elle prit mille formes : leur à tour gaie, folâtre, mutine, exigeante, capricieuse, souveraine, humble, elle essayait de loules les séductions, de tous les sentiments, rassemblait toutes les perfections, et après avoir épuisé les ressources de son cfiarmant caracicre : — Penses-tu à Joséphine? lui demandail-elle avec la timide soumission de l'amour. Landon lui prouva par sa consiauce et par son ivresse que son cœur avait peine à supporter tant de bonheur. Alors Jane, heureuse et s'étourdissant de sa propre ac- (liviic, déploya de nouveaux charmes, inventa de nouveaux plaisirs... Elle eût rassasié Landon si le véritalle amour connaissait la satiété. Enfin la jalouse créature n'avait d'autre ambition que de ne pas laisser à son bicu-aimé le temps de penser à Eugénie. Celle longue ivresse fut le chanl du cygne.
Après une semaine passée au milieu de ce voluptueux enivrement, un soir, Jane, Eugénie et Landon se trouvèrent réunis pour l.i première fois depuis le jour où la défiance les avail divisés. Us étaient tous trois dans le salon, assis devant le feu Jane avait retrouvé sa tranquillité; sa belle figure était calme. Comme sa conduite, ses discours, ses manières, ses longues extases, et même les talents extra
ordinaires qu'elle déploya sur la barpc pendant les huit jours qui s'étaient écoulés, avaient autant participé de l'amour que de la folie, Landon admirait en silence la paix ipii régnait dans celle .àine de feu agitée si viDlemmi'nt naguère par l'amour et par la jalousie. Eugénie avait su ])nr Landon l'état d'irritation dans lequel Jain; avait vécu, et alors la duchesse avait décidé de ne plus halnler la m li-oii de Jniit!. Landon et Eugénie se jelcrent un regard d'intelligi'iire, p mr se féliciter du changement qui s'était opéré si promplemrni dans son cunir. En cfl'el, Cldora voyait Eugénie sans frémir. Le malhitir voulut que ce regard fût surpris par Cblora. Elle se leva bru>ipi.Muenl, et éelalant tout à coup : — Démon, dit-elle à Eugénie, tii veux ma mort! A ce cri Eugénie frissonna, et, se levante son lonr, elle répondit d'une voix douce : — Madame, je ne sais si ce sacrifice n'avancera pas pour moi le terme fatal déjà si rapproché !... tlui. ditelle à Landon eji se retournant vers lui à un geste qu'il fit, je ferai cette dernière offrande au bonheur de mon bien-aiiné... Oui, madame, mais écoulcz-moi bien... Je vais quitter votre maison, oui, je l'abandonne'... vous ne me verrez plus, et votre bonheur restera sans mélange. Jane tomba aux genoux de José|diine, ei, I iiiierrompant, elle s'écria : — Tu es nu ange sons la forme d'une femme — Oh! vous ne savez pas toiil! reprit Eugénie en faisant nu gc^ie pour lui imposer silence ; mais, si je vous laisse en paix, vous ne me contrarierez plus. Ainsi, en quelque lien que vous alliez, vous me souffrirez dans le voisinage, moi et mou fils... vous ne nous refuserez pas la vue de noire soleil... Ecoutez : je serai coiiiiie une ani(\.. j'errerai auiourde vntre maison, épiant, guetlant Horace à son p.issage; vous ne me verrez pas... je ne troublerai poiiil vos joies el je serai semblable à ces figures qu'on voit dans les nuag(>s; elle- paraissent et soudain s'éclipsent... Snis-je trop exigeante?... — Jo.--éphine, répondit Jane eu sanglolani, lu vaux mieux que ni)!, mais aussi lu n'as pas gnilté le bonheur d'èlre à lui. Eugénie rcg irila lonr à tour Jane el Landon avec un trisle sourire. — Tu es un dieu sauveur! poursuivit Jane, mais achève ton saciilie.\.. E le se leva h:usquement. — Pars ce soir, car j'ai peur que l'enler ne soiiHIe -nr iiiiiii bonheur et ne le fasse évanouir! la murl est là peiil-() re!... (jiie sais-je.' Accomplis ton dessein avec courage, el lu seras siil)!iine, mille fois plus grande, plus belle ipic la pauvre Jane'... Paiv, pais ... s'écria- telle avec une nouvelle force, et son insisi.ince avail (piehpie chose de féroce. Eugénie regardait Landon à travers ses lainns, el la malheurense ne voyait pins rien — Et ponripioi do ic paniriilelle?... s'écria nue femme qui ouvrit tout à e(iU|i les pmles du salo i. Ce cri répandit l'épouvante. — Oh! voici un sp •cire que j'ai mi cclie nuit' dil Jane en tombant sur son divan. Eugénie élait stnn'l.iile, Landon lui-même resla immobile. Madame d'Arueiise, la lél,' liaii:e, le visage irrité, l'œil clincelant, s'avança lentrmeut vers eux. l.lii^ aimail comme on sait, à produire de l'ell'ei, et elle y réii'^sissaii rarement, h cause de la prétention qui perçait dans ses moindres g -sles ; mais en ce moment le sentiment d'une injure à venger, la gr.iviié des circonst:mces, tout concourut à donner à son air. à ses traiis. à son entrée en scène, une dignité réelle. Elle apparut comme la tète de Méduse : ayant entendu les dernières paroles de Jane, elle éd.iia ainsi avec une violence que rien ne put arrêter : — Poanpioi dune partir? Esi-ce à elle, csi-ce à ma fille à quitter celte iiiai.-on. si die appartient à M. le duc de Landon?... Il y eut un mimient de ^ilencu.
— Dans quel état vous relronvé-je, Eugénie?... êtes-vons dune serv.inte ici?... Et vous, monsieur, vous, l'auteur de tous ;ei m.aix, l'auriczvous souffert? Pourquoi, mallieureux, lui inspiiàcs-' oiis de l'amour? ce fut donc pour perdre d'un soufdî sa jeunes .e, sa beanié, son innocence? l'œil d'une mère a peine à la reconnaître... Vous avez violé ce qu'il y a de plus sacré parmi les bommesl.. vou; avez semé la mort sur voire passage : ma mère est mourante, iiunsieiir... et moi, mon amour de mère m'a seul douDC h force d'accuuiir jusqu'ici.
Elle s'avança brusquement vers Eugénie, qui, plongée d ins nue sorte de lorpeur, s'abandonna aux caresses furieuses de sa meie. .Madame d'Arneuse la serra vivement dans ses bras, el, l.i pressant d'une main sur son cœur, elle agita l'autre comme une prophétesse;
&uis, trouvant quelques larmes, elle reprit d'un ton lamenlaLli : — l'ias ! j'avais bien dit que cette union serait fatale !... Ma pauvre Eugénie!... Puis, se tournant vers Landon, el!e essaya de l'accal 1er par ces mots : —Monsieur, vous êtes un monstre!... et je rougis de vous parler plus longtemps !... Dans quel moment vous a-l-on nommé pair de France!... Tenez, voici vos lettres... Et elle jeta sur li table des papiers que personne n'avaii aperçus. — Votre cousin, le duc de V..., vous ayant vainement cherché pour vous annoncer cette faveur royale, s'est enfin adres-é à moi et m"a mis ainsi sur vos traces. Voilà comme on honore aujourd'hui la bassesse!... — Lui! s'écria Jane, lui ! le plus noble, le pins vertueux!... Et Eugénie approuva cet éloge par un signe de tête déchirant. Mais madame d'Arneuse, ne laissant pas la parole à Jane, l'interrompit par un regard londroyaiit
— C'est à vous, madame ou mademoiselle, que je vais parler... Vous avez détruit par vos séductions le bonheur d'une famille, pour satisfaire une passion éphémère. — Pauvre femme! dit Jane avec un mouvement de pitié qui fit frémir madame d'Arneuse. — Ne savez-vous
JANE LA PALE
Pas, conliniia celte dernière encore plus eiiflamnioe par celle marque ^e dëdaiii, que ma fille êlaii sa femme, sa femnio légiliine. à la- •ïnclle il avait jun- fui et proleclioii, amour ei fiJeliié au pied des au- 'cls? vous l'avez rendu le pins criniinel do lnus les lioinmes, vous avei appelé sur sa lèle la vengeance des luis. El en quel incmient al-il abandonne ma lillc? quand elle allait le rendre père! Madame d'Arnensc. éplorce, tomba sur un fanleuil et se cacha le visage dans ses mains: mais elle se releva soudain, et, dcsignaul son gendre par un ocïle tragique : — Il niérilerail l'écliahiud!... et nul de nous ne Ty conduira! 11 savait bien, le m.illieureux, qu'il trahissait des âmes nobles qui sauraient taire son inf unie 1... — Sa femme ! sa femme I répéiait Jane avec une profonde terreur. Elle regarda Eupéuie... — Ohl madame I... et moi, moi, que suis je donc!... Madame d'Ariieuse se souvint du sourire di; mépris que Jane lui avait odressé. et, se levant avec dignité : — Ce que vous êtes, madame? ai-je besoin de vous le dire.'... El elle rendit à Jane le regard dédaigneux qu'elle en avait reçu.
A ces mots Laudon se réveilla, et, comme ces boulets qui, sur les champs de baiaille, semblent morts, mais qui tout à coup se relèvent et renversent loni sur leur passage, il s'élança sur sa belle-mère avec la force et les gestes de la folie, puis, grinçant des dents, écumant de rage : — Veu\-tu la lucr, furie? n'as-tu pas assez de la fille et de moi .' La saisissant alors à travers le corps il l'enleva et l'cmporia. — Voulei-vous m'assassincr, parre que je dévoile vos crimes'? s'écriat-ellc. Landnn, sans l'écouler, la transporla dans une chambre et l'y enferma. Horace n'avait rien entendu jusqu'au moineni où madame d'Anieusc prononça cette phrase si insultante pour Jane, et dont, grâce à son ignorance de nos mœurs, celle-ci comprit à peine le sens; son réveil avait clé terrible, car alors il avait senti tout d'un coup l'éleuduc de sou malheur. En renlrani dans le salou, il aperçut Jane assise d'un côté de la cheminée cl Eugénie de l'autre. Elles étaient immobile^ et n'osaieni se regarder. Eugénie pleurait; Jane avait les veux secs et brûlants, sou visage était pourpre. Landon voulut parier, il se lut; il essaya de les interroger par un regard, et ses yeux restèrent baissés vers la terre; il était immobile, et les deux femmes n'oscreni lever les yeux sur lui. Us étaient là tous trois comme des statues de marbre sur le socle dune tombe. Tout à coup Jane poussa un soupir, et. se parlant à voix basse, elle dil : — Oui, je suis une malheureuse' oh! bien malheureuse. Six mois d'un tel boidieur devaient être payés bien cher. Ah ! je suis frappée à mort. — Madame, lui dit Eugénie, fuyons, fuyons la France, ce soir même, et nous serons heureuses en quelque contrée lointaine où personne ne viendra nous ravir noire époux. Ne sommes-nous pas deux sœurs? ne l'ainions-nous pas de même? Jane regarda fixement Eugénie; elle lit un pas, et. se mettant à genoux : — Madame, dit-elle avec l'accent que l'on met à une fervente prière, je vous demande pardon. Oh ! accordez-le-moi. Je voHs connais maintenant tout entière. Gardez Horace, il est à vou-i. Moi, je suis frappée au cœur. Celte fenmie-là m'a tuée d'un regard. Elle bai-a la main d'Eugénie, qui, la relevant soudain, la pressa sur son cœur. — C'est un legs que je te fais, dit Jane, car il était bien à moi. Je ne crois pas qu'une créature ait pu l'aimer avant moi. si en n'est sa mère, et au moment où je te serre dans mes bras, 6 ma sœur ! au moment où je le le donne, un instinct secret me dil qu'il m'aime. — l!ruelle, je ne le sais que trop! répondit Eugénie. Alors elles se toiirnèreni ensemble vers Horace, et le voyant chanceler, elles le soulinrent jusqu'au divan, où il perdit connaissance. En Voyant la souffrance de cel ê;re chéri, la source de leurs maux coiinne de leur bonheur, elles éprouvèrent de nouvelles peines qui éclipsèrent les autres, cl. rivalisant de soin, elles relrouvèrenl le courage de l'amour. Quand Horace eut repris ses sens, il aperçut Jane et Eugénie agenouillées devant lui, veillant avec une égale sollicitude sur celui qu'elles aimaient du même amour, semblables enfin à ces deux âmes dont le Dante a dit :
Quili colombe dsl disto chiamatc Coo l'ali aperte, e Terme, al doice nido Volan par l'aêr dîl voler portale.
A cet aspect, plus faible qu'elles, car il semble que dans certaines occasions la nature donne aux femmes un courage inouï, Landon fondit en larmes; m.Vis tout à coup, songeant que son bonheur était détruit, que madame d'Arneuse leur avait ravi toute espérance, la rage «écba ses pleurs, et, se ievanl avec impétuosité, il courut a la
chambre où sa belle-mère éiail renfermée. H s'avança lentement vers elle, et avec l'expression d'un froid désespoir : — Sortez, madame, lui dit-il, sortez d'une maison où votre présence vient d'apponer le malheur et la mort. Votre àme sèche et froide ne comprendra jamais les maux que vous avez causés. Une fois en votre vie vous aurez produit de l'cflet : vous avez assassiné une créature dont l'amour ei les vertus imposaient silence aux douleurs de votre fille; vous m'avei tué, et votre fille mourra. Elle mourra, madame, et elle ne sera pas heureuse, car rien ne l'altaclie plus sur celte terre. Madame d'Arneuse, suffoquée par la colère, étail immobile, et ses yeux attachés sur le duc de Landon sortaient presque de leur orbite, sa figure avait pris une teinte bleuAlre et ses traits se contractaient fortement; à ce moment eJle jeta un cri rauque, et d'une voix entrecoupée par la rage, elle s'écria : — Ce discours est digne de votre immoralité, monsieur. Ainsi vous rejetez sur moi la cause de vos crimes. C'est moi qui suis peut-être l'auteur du projet honnête que vous complotiez; el vous ne rougissez pas de l'infamie de votre conduite! Il vous plairait assez que ma fille mourût, monsieur, mais son attachement pour vous a sans doute cessé. Je n'ai pas le cœur aussi froid que vous le dites, monsieur, car en vous voyant j'ai cru que vous veniez à mes pieds implorer un pardon que je me sentais prèle à vous accorder; mais. . vous n'en êtes plus digne, et les tribunaux vont prononcer entre vous et moi. La justice vous dira combien de lois vous avez foulées aux pieds.
Landon, lui lançant un sourire de pitié et de dédain, marcha vers la porte el l'ouvrit. Madame d'Arneuse se leva avec toute la dignité qu'elle pouvait avoir, el sortit en s'écriant : — 0 ma fille ! à quel homme t'ai-je livrée? Le lendemain, Jane ne se leva point; elle se plaignait d'une faiblesse générale. Pendant les jours suivants le mal angnienia avec une effrayante rapidité; Landon et Eugénie restèrent constamment à son chevet. Tout à coup, regardant la figure altérée de Landon : — Eugénie, dit-elle, voilà donc ce regard qui nous a perdues !... Le duc de Landon appela des médecins, il en vint plusieurs; ils examinèrent Chlora, discutèrent pendaut longlcnips, tàlèrcnt le pouls de la malade, et. après une longue consultation, ils se retirèrent. L'im d'eux fut chargé de remplir une douloureuse mission auprès de Landon : — Monsieur, lui dil-il, n'appelez plus de médecins et donnez à madame tout ce qu'elle demandera... Un malin, sir Charles C... et C(''cile, arrivés depuis la veille à Tours, entrcrenl brusquement dans la chambre de Jane, où Landon les introduisit, dans l'espoir que le saisissement el la joie amèneraient une crise favorable. Jane leur sourit. Elle était dans son lit, les mains jointes, sa croix noire était suspendue à son cou. Le tableau d'Atala n'olfre qu'une imparfaite image de sa pose et de sa beauté. Ses deux lèvres, déjà blanches, étaient entr'ouverles, ses cheveux noirs encadraient le coniour de sa pâle figure, et ses yeux n'étaient point fermés, son àme semblait y trouver un dernier asile ; ils scintillaient comme des étoiles à travers ses longs cils, el elle souriait. Selon ses désirs, on l'avait entourée des fleurs les plus fraîches et les plus odorantes. Landon, pâle, abattu, les cheveux en désordre, l'air é^aré, était immobile au chevet de sa bien-aimée : leurs mains se joignaient, et, sans parler, ils s'entendaient des yeux. Eugénie, sombre el silencieuse, épiait les ordres que donnait son époux, et, avec une merveilleuse dextérité, elle servait les désirs de sa rivale et d'Horace. Bientôt le jour devint trop vif pour Jane, et la lumière d(mce qui passe à travers la mousseline répandit sur cette scène un jour mystérieux. Tout à coup le visage de Jane la Pàle devint radieux; on eût dit qu'elle conversait avec les anges : ses regards ne fureni alors ni troublés ni effrayants comme ceux des malades qui meurent dans le délire. Elle fut gracieuse et belle jusqu'à son dernier soupir. — Là-haut, dit-elle, nous non» aimer4)ns toujours, el j'espère que nos àuies seront exemples de celte horrible jalousie qui me tue... Ne me plaignez pas... j'ai été bien heureuse. Là, ses yeux se lernirent, la pâleur de son visage ne jeta plus que l'éclat du marbre. — Où est-tT.' demanda-t-elle. — Jane, me voici! je presse tes mains, je te regarde... — El je ne te vois plus!... Deux larmes roulèrent sur ses joues. Elle saisit les mains de Landon, les mit sur sa poitrine par un mouvement d'une horrible lenteur, et, quand elle les sentit, elle les serra fortement sur son cœur; puis sa respiration devint embarrassée, elle serra encore les mains d'Horace comme pour l'entraîner avec elle, et, tournant la tête vers lui, elle expira. Au mouvement que fil sa belle tête, Horace, Eugénie, Cécile et sir (halles C... tombèrent à genoux ; norace seul oe se releva point.