J£AN-L01)1S
dont les foninios pour arriver au but île leurs désirs. Elle onioura le vieux seiguour de ecs atteuiions délic;iles qui, semblables à dos rêis invisibles, eiilaeeiU sans qu'on se croie captif; elle pleura : elle oiait belle, douce, sensible et malheureuse ; le duc fut presque dosminé.
lA'-pendant il était deux heures du malin, et Vandeuil ne rentrait pas; les dispositions à la clémenee commençaient à s'évanouir, lorsque Ernesliue lit si bien, que le due. déjà fatigué des secousses do la journée, se laissa facilentenl convaincre de la nécessité de ménager sa santé: mais, avant de se retirer, il exigea que la marquise, relevant à peine d'une maladie de langueur, se luît au lit.
Ernesline obéit eon^cieuciousenieul; néanmoins, comme elle n'avait pas promis de dormir, elle employa encore nue heure à penser au volage qui la délaissait. Enfin, sur les trois heures du malin, sa paupière appes.iutie se ferma, et son imagination fut bercée de rêves d'uutaut plus diinx, que la réalité était désespérante...
Revenons maintenant à l'indigne époux d'Ernestine... Effrayé de ne point voir Fanchette arriver au gnel-apens de la rue des Postes, il court k sa petite maison; la, il apprend que Jean-Louis, après avoir écharpé ses gens et les voisins, a enlevé sa lianeée, et a disparu; il apprend encore, qu'une demi-heure après le combat de Jean-Louis, le doc est arrivé... A cette dernière nouvelle, sou âme coupable devint la proie des craintes les plus vives ; il croit dt'jà son crime connu ; il se voit sur l'écliafand .. Duroc, qui est témoin de son rfiVdi, essaye, mais en vain, de le dissiper, Vandeuil n'a pins ni éncryir ni courage... Enfin le marquis se calme, et il convient avec son eonlldent de la conduite qu'il va tenir. 11 est arrêté que le marquis ne rentrera à l'Iioiel qu'à quatre heures du matin, et que Lafleur, prévenu par Diiroc, attendra le retour de son maitre, en ayant soin d'observer altcnlivcmeui toutes les démarches du duc...
yuaire heures sonnaient comme le marquis, marchant à pas de loup, traversait les jardins de rhùlel. 11 arrive jusqu'à rautichambre de son appartement ; il entre, et aperçoit son domestique profondément endormi.
— Lilleur!... Lafleur!.-. comme il dort!... le drôle est bien heureux!... Lafleur!... Lafleur!... te réveilleras- tu, coquin?.. — (Jui m'appelle?... Ah! c'est vous, monsieur le marquis?... pardon, mais je m'amusais, en vous attendant, à faire un petit somme. — Paix !... il s'agit bien, vrainieni. de plaisanter!... Que dit-on de nouveau?... le duc et la marquise siiut-ils rentrés de bonne heure ?... — Madame la marquise n'est point sortie, et M. le duc a passé la soirée chez elle... — Ah !... bon !... — 11 a demandé aussi après vous, et j'avais ordre de le prévenir de l'instant de voire retour. — Soupçonnes-tu ce qu'il avait à me dire?... — Je crois que c'était par rapport à ce qui vous est arrivé avec cette jeune fille... la maîtresse de ce grand charbonnier... — Es-tu bien certain de ce que tu .avances? dit alors le marquis en pâlissant. — Oui, monseigneur; mademoiselle Victoire, une des femmes de madame, a entendu quelques mots de la conversation, et me les a r.apportés comme de coutume... — Le duc paraissait-il ému?... —D'abord il l'était; mais il ne tarda pas à s'apaiser... Cependant, il a donné plusieurs ordres à son valet de chambre, et a dépêché un de ses gens à Versailles, et un autre chez le lieutenant de police. — Est-ce tout ce que tu sais?... — Oui, monseigneur le marquis. —11 suffit... laisse-moi...
Lafleur fut se coucher, et le marquis rongé d'inquiétudes et de remords, se retira dans son appartement... ne pouvant supporter l'état d'anxiéic où il se trouvait. Vandeuil pénétra doucement dans la chambre à coucher de sa femme. Si quelque dangi;r me menace, son amour m'en avertira... Tout en négligeant sa compagne, comme bien des maris de ma connaissance, l'ingrat rendait justice au cœur qu'il déchirait... Il entre donc dans la chambre, approche ilu lit, cl coutemple Ernesline livrée au plus doux sommeil... un rêve délicieux l'occupait en ce momeut, et le nom de l'époux qui l'abandonne est prononcé avec ivresse.
Ce sommeil tranquille rassure le marquis, et, le coeur soulagé, il regagne son appartement... 11 s'assied, veut essayer de dormir, mais en vain; l'image de Léonie, réclamant ses droits, ne lui permet pas de goû'icr un moment de repos... il lire de sa poche le portrait arraché du sein de Fanchette, le contemple, et frémit... Un avenir sinistre se déroule devant lui ; il voit la vérité sortir du fond des tombeaux, et apparaître aux yeux des bommes... Enfin, après de longues agiUiiions. la nature épuisée reprend ses droits, le marquis se laisse aller sur la table près de laquelle il est assis ; il dort !... mais quel sommeil !... une sueur froide coule de son front ; sa poitrine est opprc.--ée. et des mots entrecoupés annoncent le trouble qui le dévoie.
'Taudisqiie Vandeuil subit, pendant cet affreux sommeil, le supplice aalitipé qu'il mérite, le jour a paru, et la douce Ernesline, ouvrant les yeux, consacre son premier souvenir à son é|)onx. Inquièie, elle «on du lit, passe un peignoir, et court léaèremenl à la chambre où il repose... le croyani plongé dans ses réflexions, elle avance doucement, et se bai-se pour lui souhaiter le bonjour... Le portrait enlevé à Fanchette est sur la table, la marquise l'aperçoit, s'en empare, et fuit la mort dans le cœur.
Dans le premier moment de sa douleur, elle courl chez le duc, et là, oubliant la prudence, elle se précipite dans les bras du vieux sei-
gneur, en s'écrianl : — Ah ! mon oncle ! c'en est fait, Ferdinand est le plus iugral des hiunmes !...
A la vue des pleurs d'Erncsiine. le front du duc se couvre de nuages, et sou regard devient sévère : — Je le vois, il faudra sévir, dit-il; mais, mouenlani, quel nouvel outragefait couler leslarmes?... apprends-le-nmi, et je jure...
La colère du duc fait oublier à la marquise ses sujets de plainte ; elle ne voit que le danger du volage; et son faible cœur, tremblant pour son époux, se repent déjà des transports qu'il vient de laisser éclater...
— Mon oncle, je n'accuse point Vandeuil... ne croyez pas à mon trouble... ma santé... un rêve pénible...
Mais ces excuses tardives-iie peuvent donner le change an duc. Il a vu la douleur peinte dans les yeux d'Ernestine; elle était vériiable... Ce n'est pas loni, la marquise lient dans ses mains le falal portrait, le duc s'en empare, et dit : — Osez encore défendre votre époux!...
Ernestine, ircmblante, se jelle aux genoux de son oncle : — Grâce ! grâce! s'écrie-l-elle.. — Point de piti('pour l'indigne marquis... Eh quoi ! ma nièce, vous vous abaissez au point de prier pour l'être le (lins vil... ne iess( nlirez-vons donc jamais, comme vous le devez, les outrages dont il vous accable? .. Ah ! loin de l'excuser, il faudrait le maudire. — Mon oncle, il est mon époux... — C'est préeisémeut ce tilre sacré qui le rend inexcusable... Possesseur d'une femme charmanie, il lui donne sans cesse de nouvelles rivales, et quelles rivales !... des femmes sans mœurs, sans naissance, cl mille lois moins jolies que mou Ernesline... — Ah! moucher oncle! voire amitié vous aveugle, dit alors la marquise en rougissant de plaisir, et ce malgré la situation pénible où elle se trouvait, tant il esi vrai qu'une fenune n'écoute jamais impunément le doux poison de la louange. — Non, ma nièce, reprit le bon seigneur, je suis sûr qu'aucune des nombreuses maîtresses de ton mari ne peut te le disputer en grâces et eu beauté... Que ce portrait décide entre nous.
En parlant ainsi, le duc ouvre le médaillon qu'il tient à la main, il y jclte les yeux... mais soudain un cri terrible sort de son sein, le portrait glisse entre ses doigis, tombe et roule â ses pieds... La marquise y porte un regard avide, et découvre avec douleur la pins belle tête de femme qu'elle ail encore vue... Ernesline n'esi point encore revenue de sa surprise, que le duc a ramassé le médaillon, ei l'a caché soigneusement dans ses h;ibils. Alors il saisit la main de sa nièce, et, l'entrainani avec lui, il enlre dans rappartemeut du marquis.
Ce dernier venait de se réveiller, l'imagination encore pleine des songes pénibles qui l'ont assailli ; son premier soin est de chercher le fatal poriraii. H a disjiaru !... Vandeuil se récrie!... rapide comme le veni qui purle la tempête, sa pensée envisage toute l'étendue des dangers qui l'enlourenl; il faut fuir, ou la mort et la honte... La croisée est ouverte, le jardin est désert, personne, nul bruit, il va s'élancer: la porte s'ouvre, et le due. la ligure renversée, Ernestine le visage mouillé de pleurs, s'ofl'renl à ses regards.
— Je vous trouve enfin, s'écrie le due... A ces mots, prononcés avec une énergie concentrée, le marquis s'arrête anéanti; son œil, baissé vers la terre, n'ose se lever sur le vénérable bienfaiteur dont il déchira l'àme paternelle, et sur la douce Ernestine, si longicmps négligée...
'fandis que le pâle cl tremblant Vandeuil s'efforce en vain de r.ippeler sa piésence d'esprit et son audace, le duc a fermé soigneusement toutes les portes d(! l'apiiarlemenl, après s'être assuré que personne n(' pouvait s'y Ironver; alors il s'avance vers son neveu, et tirant de son sein le médaillon enlevé du cou de Fanchette, il le présente an marquis.
— (Comment se fait-il, monsieur, que le portrait de mon épouse inforluuée se trouve aujourd'hui eij votre pouvoir?...
Vandeuil garda le silence.
— Quoi! s'écria Ernesline, ce poriraii serait celui de la duchesse?... Ah ! mon cher Vandeuil ! que d'excuses ne te doisje pas ! pardonneras-lu jamais à la jalouse Ernesline les accusations insensées qu'elle osa former conlrc loi ?... Mon cher oncle, vous le voyez, Ferdinand n'est pas coupable...
Les excuses de la marquise vinrent on ne peut plus à propos pour tirer Vandeuil d'embarras. 11 comprit de suite que, pui--quesa femme parlait ainsi, il fallait que le duc n'eût encore rien découvert de la destinée de sa fille. Il ne pouvait avoir que quelques soupçons vagues tout au plus, et, avec un peu d'adresse, il ne devait pas être impossible de les dissiper.
— Monsieur, dit l'adroit marquis en levant sur le duc nu regard assuré, qu'il eut soin ee|)eiidant de faire paraître craintif, je conviendrai devant vous et devant Ernesline de la faute que celle miniature me rappelle. Il n'est que trop vrai, je m'en suis emparé jadis, et je n'ai pas osé vous l'avouer depuis. — Pour quel motif, monsieur?.,. — Pour avoir toujours devant les yeux l'image de ma généreuse bicnfailrice. Mon oncle, vous savez que je dois beaucoup aux bimtés de la duchesse... Des torts nombreux signalèrent mon ardente jeunes^^ j'en conviens ; mais jamais mon cœur ne fut atteint du vice de l'iu: gratitude, -r- Comment peul-.il se faire, dem.inda le duc en jetant sur
JEAN-F-OUJS.
h', marquis uu rogard scrulateur, qiiu ce purtrail, duiiiiù pur moi à ma chère et malliuuri'u&e Lùiinle, suit maiateiiauleiilre vos mains .'... — Je le pri> à Léonie ilaus uu des voyages que je iis eu Poitou. Mon inleulion était d'en faire tirer une copie, et de restituer l'origiual à ma jeune cousine. Cette enfant était si jeune alors qu'elle ne put s'apercevoir du larcin que je lui faisais... (Juelque temps après, arriva le fatal incendie qui viiu- priva d'une fdie chérie... Je crus devoir garder le médailluu, et ne point rouvrir les plaies encore mal tèrmées de voire cœur paternel, en vous l'ai>aut une resliluliou qui aurait indispiMisablement nécessité une explication qu'il était de mon ilevoir de vous éviter. — Mon oncle, dit alors la marquise, von» le voyez, le récit de Ferdinand est empreint du cachet de la vérité. — H est du moins fort vraisemblable... Cependant je voudrais savoir comment il se fait qu'après seize ans entiers passée depuis la mort de Léonie, le portrait de la duchesse se soit trouvé ce matin sur cette table ui'i vous dormiez?...
Cette question imprévue parut embarrasser le marquis ; le duc s'en aperçut, et il renouvela sa demande en fronçant le sourcil d'un air sévère. Le fourbe, appelant à son secours toute l'audace qu'il avait en partage, résolut de sortir avec éclat de la position critique où il se trouvait.
— Puisque vous l'exigeï, monsieur, dit-il au duc, je vais vous donner l'explication d'un fait qui vous parait extraordinaire... Mais auparavant, chère Erncstine, ajoula-t-il en se tournant vers la marquise, permets que j'implore à genoux le pardon d'une erreur dont je rougis m^iinteuanl...
En pailaui ainsi, Vandeuil embrassait les genoux de sa femme...
— Uelevez-vous, mon ami, reprit la pauvre Erncstine, tremblaule du nouveau tort qu'elle allait avoir à pardonner... Quelque faute que vous ayez commise, je l'oublie si votre cœur la désavoue. — Indulgente et douce Eiiiestine!... ah ! je le sens aujourd'hui jilus que jamais, je suis indigne de vous appartenir... Eh quoil j'ai pu trahir la plus cli.nniaiiie é|KHi-,e!... j'ai pu rechercher un autre amour que le sien !... Ah ! je suis un ingrat, uu fou, un monstre, cl je iiiérile... -^ Aime-moi, et tout est oublié...
A cette dernière marque de tendresse, le marquis laissa paraître là plus vive admiration et la plus tendre reconnaissance. Il baisa avec transport la main d'Ernestine, et quelques pleurs vinrent même mouiller ses yeux.
— Enfin ! s'écria le due, qui n'écoutait qu'avec méfiance les belles phrases de son neveu, m'expliquerez-vous?... — Quelque chose qu'il puisse m'en coûter, reprit le marquis d'un air de tartufe, je vais vous obéir... Uu de mes amis me présenta dernièrement chez une dame dont je dois taire le nom... Enchanté de la biaii'cf de ntadame de "*, j'osai lui parler de l'effet qu'elle avait produit sur moi. La dame était coquette; elle reçut mes soins, mais exigea des preuves d'amour et même des sacrifices... L'idée du portrait de ma taute me revint à l'esprit, et je crus pouvoir, à tort sans doute, offrir comme un juge de l'empire qu'on avait sur mon cœur, le médaillon qui retraçait les traits de ma bienfaitrice... — Ah! monsieur, interrompit 1(^ duc avec un air de dégoût, avez-vous pu sans honte... — Accusezmoi, mon cher oncle, donnez-moi les noms les plus odieux, je me soumetirai, avouant mes erreurs. Cependant je n'ai point mis à exécution le projet honteux que j'avais formé. Sur le point de me rendre coupable de l'action la plus légère et la plus répréheusible, le souvenir de ma digue bienfaitrice, de ses bontés, et, plus que tout cela, la noblesse du sang qui coulc dans mes veines, me retinrent. Je sortis de chez madame de '*' sans avoir souillé l'image d'une Parihenay... Mon oncle... Erncstine, il ne me reste plus qu'à implorer de vous un gcnéieux oubli... — Cruel! dit la tendre marquise, me faudra-t-il toujours t'absoudre?... — Ernestinc, c'est le dernier pardon. — Songez-y, monsieur, ajouta le duc, car je vous jure que je me souviendrai de ce nouveau serment.
En prononçant ces dernières paroles, le duc s'éloigna en laissant tomber sur sou neveu un de ces regards qui peignent mille fois mieux (|ue les plus longs di-cours les sentiments dont le cœur est plein. Le marquis en comprit fort bien toute l'énergie; aussi se promit-il de proliler du moment de répit qu'il venait de conquérir pour ensevelir dans les entrailles de la terre les traces du crime affreux qu'il avait commis jadis.
CUAPlTnE XII.
Un premier crime en attire une foule d'autre*. Oki'3IIi:iim.
Rends-la-moi celte fille chérie, Que chac|uc jour appelle nos soupirg.
Vous qui voulcï calmer nos déplLiisirs, El que mon cœur se rallache a la vie,
Rendez-la-moi
ConricNY.
A peine libre, le marquis courut à sa petite maison : ce n'était lieu d'avoir dissipé monientaiiément les soupçons du duc, d'en avoir imposé au cœur et à l'esprit d'Ernestine; il fallait encore, le danger présent éloigné, s'occuper du danger à venir. Vandeuil n'avait pas le choix des moyens : quelque terribles qu'ils pussent être, les plus prompts étaient les meilleurs. Mais, comment agir?... quelle route suivre.',., que faire enlin pour sortir d'embarras'.'...
Ce fut l'esprit agité de mille idées diverses et contradictoires, le cœur tremblant et la conscience bourrelée, que le marquis parvint à la maison de la rue Folic-Méricourt. Son premier mot fut : Duroc'?... c'était effectivement le seul homme auquel il pût se lier entièrement, le seul qui lui eût jusqu'alors donné des preuves d'un altachement invariable et sans bornes.
— Monsieur le marquis, Duroc est malade, répondit un valet. — Malade, dis-tu?... — Très-malade, monsieur le marquis : le niéilccin, qui l'a déjà visité, a déclaré que le vieillard avait une (icvre ( liaude. — Comment se fait-il que subilement?... — Ah mon Dieu ! monsieur le marquis, ça lui a pris comme un coup de foudre; justement le soir que celte jeune fille est sortie d ici : Duroc fut dans un état... Oh! dame, fallait voir! il avait déjà le délire; mais c'est principalement après l'arrivée de monseigneur le duc, que ses grandes crises se sont déclarées. — Après l'arrivée de mon oncle?... Oui, monsieur le marquis, — Il suffit; guide-moi à la chambre de Duroc. — C'est impossible, monsieur le marquis, on n'en peut approcher ; figurezvous que dans un de ses accès, et il lui en prend souvent Je ce genre-là, il pourrait vous donner un coup de couteau. — • Allons, lu exagères... -^ Oh! non, monsieur le marquis, je vous jure que nous avons été obligés de lui oter tout ce qui pouvait devenir une arme dans ses mains. Figurez-vous qu'il a porté plusieurs fois la rage jusqu'à vouloir se détruire lui-même... En entendant ces dernières paroles, le marquis parut rélléchir profondément : une idée maîtrisait son âme, et le sourire qui vint animer sa physionomie prouvait qu'il s'y arrêtait avec une joie cruelle.
— Tu dis doue, répéta-t-il en s'adressanl à son valet, que Duroc a déjà (enté plusieurs fois de se détruire Jui-même?... — Oui, monsieur le marquis. — Cours l'informer de l'état du malade, et reviens m'en informer de suite... Je t'attendrai dans mon cabinet.
Débarrassé de la présence importune de son valet, le marquis laissa paraître alors sur sa physionomie les plus sinistres augures. 11 eut néanmoins un moment l'air de douter de lui-même ; mais, faisant un effort violent, il surmonta promplement ce qu'il regardait sans doute comme nue faiblesse, et il s'élança pour gagner son appartement : il y était à peine enfermé, laissant éclater les infernales passions qui l'agilaient, lorsque son valet vint l'y trouver pour lui annoncer que Duroc était toujours dans le délire le plus complet. Le marquis, après avoir gémi sur le sort de celui qu'il nomme uu fidèle et dévoué serviteur, renvoya le domestique, et fit ses préparatifs. La nuit vint enlin au gré de son impatience; huit heures!... neuf heures!... dix heures!... il compte ces heures avec angoisse, semblable au ciiminel qui attend la mort. Au coup de onze heures, il se saisit d'un enuteau, le cache dans son sein, et se dirige vers la chambre d^' Duroc; il s'était assuré que l'intendant n'avait alors personne auprès de lui.
Le marquis, à l'aide d'un escalier secret et de son passe-partout, pénètre chez Duroc sans que personne puisse l'apercevoir. Il s'avance vers le lit du vieillard, qui, plus calme alors, ouvre les yeux et reconnaît son maître.
— Ah! c'est vous, monsieur?... — Oui, mon cher Duroc, répond le marqi.iis d'une voix tremblante ; je venais pour m'informer moimême de l'état de voire santé. — Hélas! mon cher maître, je sens que je ne vais pas tarder à paraître devant mon souverain juge... Pourquoi faut-il que ma conscience soit chargée d'un poids si lourd?... il me semble voir votre tante devant moi... elle est là, regardez : ses yeux brillent comme au jour de sa mort... elle me reproche mon crime... elle appelle sur ma tête toutes les malédictions de l'enfer... Grâce, grâce?... Elle est inexorable... il faut... Ah! s'il était possible de racheter mou forfîtit... si le repentir le plus sincère... Sauvezvous, mon cher maître, voilà la duchesse!... Que me voulez-vous, madame?... Il faut, dites-vous, que je répare mon crime?... .\h ! prenez tout mon sang, versez-le jusqu'à la dernière goutte; mais sauvez mon âme!... sauvez-la des supplices éternels i-e-ervés aux ass.issins.... vous le pouvez!... Parlez, que faut-il entreprendre?... Me
JEAN-lOllIS.
ropeniir?... Dieu voit mon cœur... Rendre à Léonie son nom, ses biens cl le cœur iVnn père?... C'est impossible; je peidrais l'enfant qui a sucé le lait do ma femme... 11 faut qu'il meure, dites-vous?... Oui, c'est justice. .Mais, au nom du Dieu des miséricordes, n'exigez pas que je le livre moi-même au bmirreau... je ne le pourrais, cet elYorl est au-dessus de mou courage... Eli bien '. danmatiou!... Grand Dieu, avez pitié de moi!...
.\ ces mots, Duroc parut prêt à rendre l'âme. Le marquis, en voyant le délire de son complice, avait tremblé vingt fois pour sa vie, et vingt fois il avait saisi le couteau caché sous s-es vêtements. Les remords du vieillard pouvaient le perdre... le ropeniir n'avait qu'a Itinporter sur le dévouement. Il aiiondit donc, avec une impatience dillioile à exprimer, le réMdiat de la crise : contre son espoir, Duroc parut se ranimer. , , ., ...
— Le misérable no mourra pas!... s ecria 1 impitoyable Vandouil. Duroc! Duroc!... — Oui m'appelle?... — Duroc!
répéta le marquis en s'approchant du lit de l'agonisant. — .^h 1 c'est vuiis, reprit le vieillard... et il ajouta : Vous ne m'avez doue point abandonné?... — Vieux fou!... ne peux-tu commander à tes absurdes
remords? — Ah!
monsieur le marquis, que dites-vous là?... le repentir est la seule vertu qui puisse parler pour moi lorsque je paraîtrai devant Dieu.
— Imbéeille! voilà
donc cet atlachemeut
si vanté pour moi!
Dans une heure peutêtre tu vas trahir ton bienfaiteur, et le conduire sur l'échafaud. — .^h! j'aurais plutôt...
— Tais-toi!... chacune de tes paroles m'accuse.— Vous avez raison, dit le vieillard d'un air pénétré, il faut me taire... Me taire pour toii-
jiiurs! Mais, hélas!
que deviendra cette jiune et intéressante Léoiiie.' — Crois-lu la tendre heureuse en 1 arrachant à 1 homme qu'elle aime? — Oui, mais son père?... l'épuux de l'infortunée que j'ai précipitée dans la tombe... — Tes regrets lui reiidraieut-il la vie.'... — Non. Je fus
UD méchant! et je
pourrais encore faire le mal !. Je pourrais, dans un moment de terreur, vous sacrifier pour sauver mon avenir... Ainsi donc, enfermez-moi!...
empêchez que personne ne m'approche, car la
fièvre me brûle et le remords m'accable.... — Infâme! dit le marquis avec l'accent de la rage, tu pourrais — Volontairement,
jamais... s'il dépendait de moi, j'emporterais votre secret dans la tombe... — Qu'il y soit donc enseveli...
\ ces mots, murmurés si bas que Duroc ne les entendit point, Taodeuil s'appioche du vieillard : ce dernier prend la main de son naaitre, la baise et la mouille de ses larmes, il va jurer de garder un éternel silence... Inutile dévouement!... un feu cruel déchire son sein, des flots de sang s'échappent, et Duroc regarde son maître, le birbare vient de l'assassiner...
— Il est mort, dit froidement le marquis en voyant sa victime exhaler un soupir qu'il prit pour le dernier. Fuyons ces lieux... personne n'a pu me voir... tout est sauvé!...
Il descend alors en s'applaudis'.ant du succès de son crime, monte iranquiUement en voiture, et reconunande à ses gens de veiller sur
Le guet prit le petit monsieur pour le voleur. — I'ace 15
le bon vieux serviteur, qu'il eonlie à leurs soins. Arrivé à l'hfttel, il entre dans rappariement d'Iiriiestiue, avec le sourire sur les lèvres. La marquise regarde tendrement son époux, et le duc, charmé de celte visite, loud la main à son neveu.
Le lendemain matin, au déjeuner, le marquis s'empresse auprès d'Ernesline, il badine : jamais il ne fut plus aimable, jamais plus de saillies heureuses ne sortirent de sa bouche; on admire sa gaieté, la grâce et l'à-propos de ses reparties. Tout à coup, un domcsii(|ue entre effaré, et annonce au duc que le vieux Duroc, dans le délire de la lièvre, s'est frappé d'un coup de couteau.
— L'infortuné! s'écrie le marquis, il s'est tué?... — Non, monsieur le marquis, il respire encore, et deuiaïule inslamiiient à voir monseigneur; il a, dit-il, des choses de la plus haute importance à révéler.
A ces terribles paroles, le marquis, pâle comme la mort, sent ses
genoux prêts à se dérober sous lui. Le trouble inséparable d'une pareille nouvelle empêche le duc de s'apercevoir du désordre de son neveu. La marquise seule s'écrie :
— Mon ami, vous vous trouvez mal I... — En clfet, je ne me sons pas bien... j'étais si attaché à ce d()mesti(|ue . . .
que... — Partons, interrompit le duc. Vandcuil,
suivez-moi — Mais,
mon oncle, dit Ernostiue, mon mari souffre.
— Ce ne sera rien...
Venez, mon neveu.
Tout en parlant ainsi, le duc entraîne le marquis, descend l'escalier, et monte avec lui en voiture. Les chevaux brûlent le pavé, et l'on arriva bientôt, Vandeuil bourrelé de craintes, et le duc en proie à la plus vive inquiétude.
— Est-il mort? s'écria le marquis.— A-t-il recouvré sa raison ?
ajouta le duc. — Il vit, et a sa connaissance, répondit un valet,....
— Montons, mou neveu...
El le duc, appuyé sur le bras de Vandeuil, pénétra dans la chambre de Duroc. En apercevant son mailre, l'intendanl parut se ranimer.
— Vous avez désiré me parler, Duroc? dit le duc en s'approejiant avec bienveillance et pitié du vieillard; que me voulez-vous?... — Monseigneur... Le marquis trembla. — Avezvous quelque faveur à
iue demander pour votre famille? — Non, monseigneur; grâce â la générosité de M. le marquis, mes enfants n'auront besoin d'aucun secours. — Expliquez-vous... qu'avez-vous à me dire? — Monseigneur, on croit que je me suis donné la mort dans un accès de délire, mise trompe... (Ici, la figure du marquis fut couverte d'une sueur froide.) On se trompe, monseigneur, continua Duroc, je me suis frappé volontairement, et cela pour me soustraire aux remords que me cause le crime affreux que je commis, jadis, par un attachement aveugle pour mon maître... Madame la duchesse est morte empoisonnée... — Monstre!... s'écria le duc. — Laissez-moi parler, monseigneur... ce n'est pas tout. Votre fille... celte Léonie... — Fut assassinée pareillement par toi?... — Non, monseigneur, elle respire. — Elle respire, grand Dieu !... Monsieur, ajouta le vieux seigneur en se tournant vers son neveu, qu'appreuds-je ici? — Mon oncle !.. — Mon maître ignorait mon crime, dit l'intendant en prenant la main
JEAN-LOUIS
du marquis; il ue l'aurait pas permis... — Où est ma fille?... — Monseigmur, de braves geiis l'ont recueillie: les Graiiivel... — (,)ui)i ! Fauclielle?... — N'e>l autre que i.éituie !... — 0 mou Uieul s'écria le duc. Et il touiba à j;cii(ni\ pour rendre grâce à la Providence. — Monseigneur, dit l'inlendanl, priez aussi pour moi!... Je >uis bien coupable, mais je viens de raclictcr mou crime... Monsieur le marquis, mon cher maître, prii z ;iu->i pour moi... Monseigneur, mon cher maître, je sens mou àiue qui se révolte... grâce !...
Le vieillard expira ; et le marquis, accable sous le fardeau du crime, releva sa têle coupable. — 0"clle (in '.... dit-il d'un air Inpocrile, et à quels excès ce malheureux s'est-il porté par dévoucniiot pour moi !... Ah 1 mou oncle, croyez que je maudis son zèle, et que je bénis son repentir... (Gourous, votre Léunie !...
En ce moulent, midi sonna.
— Midi! s'écria le duc, c'est aujourd'hui, à celle heure, que Fapchette épouse le fils du charbonnier!...
Le vieillard s'élance, malgié son âge, monte ' ^ ■• • =
en voilure, promet cent . ^/^'/^^./J''^'-''''''' ^^- "'^'^"^ • ' ""^
louis au cocher s'il ar- ./M-/' V
rive à temps; la voilure ^ 4g|i>~
pari coMiUie uii trail... .-====5^
et le marquis renlre =:^^-' ■>
pensif à l'hôlcl. Leduc '^'
arrivera-l-il à leiups '.'... ,'
c'est ce que nous allons voir...
'là
CIL\P1TRE XUI.
Tu dois savoir
Que toujours à ces gnindos
journi;es Les femmes sont mieux at-
tournées Qu'aux autres jours, et cela
tente!...
0 mon Dieul... qu'elle était
contente!...
Ct. Marot, Dialogue des deux Amoureux.
Nos puis chères espérances s'évanouissent souviiil comme les illusions d'un songe d'amour!...
AvEBBOES, de fie medicd.
Enfin Jean-Louis est en Lice le maître-autel de Sainl-Germain-l'Auxerrois ! Fanchi'tle, dans sa brillante parure, e.-t agenouillée ^ur un roussin de velours roug<'.
Les ornemenls promis par le curé enibellisscut la cérémonie ; et, dans ce inonieiit, il arrive lui-même à la sacristie.
Une grande activiié règne dans ^égli^e.
Les qualre marchands, le père Granivel et le pyrrhonien eiiloureut
les deux époux; une L Hi ...i t..:;;, ,.,-L\;a avg:i- cuul
foule iumiense de peuple contemple les apprêts de cet hymen; le suisse frappe souvent le carreau avec sa canne à pomme d'argent ; car, malgré la majesté du lieu, toutes les commères du quartier chuchotent : — Qu'elle est belle!... c'est un beau garçon!... queu beau couple!... etc. Madame Paradis et Courotiin, que l'on a dépêchés au presbytère pour bâter le cuvé, arrivenl; alors, le clerc se place à l'endroit le plus favorable. Midi sonne !...
Le bon curé s'avance gravement; un jidi petit enfant de chœur agile une sonnette argentine, et le prêtre nionie à l'autel. Au premier pax sit vohiscum, Couroilin, voyant le visage un peu rouge de l'officiaiU, s'écria :
— Ouais ! il déjeunait tout à l'heure, madame Paradis I... Elle n'a pas l'air de m'eniendre... Alors, le clerc malin gagne le côté de l'autel où éiaii le Missel, et dit au curé, qui crut voir le diable, tant la figure de Courotiin avait un air saUmique: — Monsieur le curé, vous
oubliez que vous étiez à l'instant inter pocula. — Pocula toi-même, ré|)ondit le joli petit cnfanl de chœur en colère.
La messe s'interrompt avec une espèce de iiiimiir. Le mot pncula, qui a inlcrlo(|ué le curé, court de bouche en Ihhk ho, et il est impossible de dé( rire le trouble et la confusion de 1 é^-lise.
— Cela n'emiièche pas le mariage , dit le père Granivel. — Qu'est-ce?... demanda Jean-Louis. — On nous avait promis des chantres, dit Couroilin au père Granivel... L'otliciant doit faire un discours, ajouta-t-il tout bas à Barnabe.
Tous trois volent à la sacristie; mais le clerc altéré, profilant du tumulte, but d'un trait la burette au vin, en respectant loulrfois l'eau sainte. Nous devons ajouter que c'était par suite d'une hahiiude contractée quand, à l'âge de quatorze ans, il cumulait la place de petit clerc avec celle d'enfant de chœur. Pendant le cours de ces dernières fondions, on lui avait appris le latin des frères des écoles
chrétiennes d'avant la Révolution, et tout ce qu'ils savaient d'histoire, Jitléraiure, etc., etc.
Mai, , aussitôt que Courotiin eut vingt ans, il jeta son commencement de froc aux orties, et se voua au dieu de la chicane , après avoir mis à profit toutes les leçons et les préceptes de l'église.
Ce diable incarné eut encore gagné la sacristie avant les frères Granivel.
— Comment , monsieur le curé, vous avez mis dans votre marché deux chantres, et vous n'en fournissez pas ?
Vous deviez dire la messe, et voilà que pocula vous eu empêche !
Un"'curé pocula!... — Mon cher, nos chantres ont été mandés à Saint- Denis pour l'enterrement d'un évêque. — Ah !... — Et moi. j'ai marié quelqu'un hier à miimit; je me suis trouvé ce malin l'estomac fatigué... Madame Paradis a oublié (|ue je (levais dire la messe, et m'a fail déjeuner... — C'est juste, monsieur le curé ; je vous présente mes excuses...
Pendant ce temps-là, le pyiiliiinien rlnrchait celui qui s lialiillail pour ollicier. C'élail un homme dont la figure indiquait une grande douceur.
— Monsieur, vous faites un discours aux mariés? — Oui, monsieur.
— Pourriez - vous me
1 ;.i i.... . i.,.i .. -- ..i. l ;. ig communiquer, s'il
vous plaît?... — Mais, monsieur, puis-je savoir?... — Oui, monsitur... c'est pour y faire une réponse car vous sentez que lorsqu'on parle seul on a toujours raison... Or, saisissez bien ceci, dit-il en arrêtant le prêlre par sa robe, je vous contredirai, en exposant les arguments contraires, alors les époux resteront dans cette indécision que doit avoir tout homme raisonnable... — Mais, monsieur, un homme raisonnable ne peut avoir aucun doute sur les choses palpables que je... — Comment, monsieur, on ne peut pas douter?... Ah bien! ne pas douter!... Ecoutez... ou vous êtes prêlre, ou vous ne l'êtes pas... Vous n'avez absolument que ces deux manières d'êlre; l'une exclut l'autre; or vous êtes prêlre, donc vous n'êtes pas !... Qu'êtes- vous, maintenant? répondez...
Le pauvre ecclésiastique, qui. venu du fond de la Sologne, officiait pour la première fois h Paris, resta la bouche béanie à cet argument dont il ne pouvait connaître le vice, puisqu'il est à noier qu'un
JEAN-LOUIS
livre de logique ait paru dans la Sologne. — Coninunii, je ne suis pas pit-tro:... j'ai montré mes lellres èi mes pièces probaiilcj. dit-il avec une rare simplicité. — Qu'esl-ce que cela fait? — Maison ne p'ul pas vous marier : je suis le seul ici ipii puisse dire la messe 1...
A ces fatales paroles, le père Graiiivel vint à côté du prdlre, et j ngasea à mettre de la prompiiiudi-.
— Je ne suis pas prêtre : opeudant depuis vinçt ans... — Allons, I )nsieur l'abbé Viiiel, dépècbii-voiis! les mariés sont à l'autel et •iiieudent, dit le curé. — Je ne suis pas prêtre ! et depuis vingl ans j'eulerre, console, marie, encense, baptise, bénis... car je n'ai jamais maudit persoune!... — xVh I monsieur, dit le père Granivel, mes enfants!... quel relard!...
Le pauvre Solognais, frappé à mort (»ar ce terrible argument, ne
que : « Je ne ' ' ' ' ' ''"
sternée.
répétait que : a Je ne suis pas prêtre l» à toute la sacristie con-
Mais vous m'en avez donc imposé? dit le curé. — Non, monsieur, j'ai dit la vérité... s'écria Vinet effrayé, avec l'accent de l'innoceuce. — Ofliciei donc ! — Je ne suis pas prêtre 1 répéta-t-il avec les laniK's aux veux.
Barnabe, et surtout Courottln, jouissaient de ce désordre, lorsque le pyrrhonien. averti par son frère que ce retard Atisait languir les fiances, s'avaiu;a graviiucnt, comme un médecin sûr de guérir sou malade, et il dit au pauvre abbé : — De quoi doutez- vous'?... — De moi, car j'ai toujours douté de mes forces... — Bon... Eh bien! connue je vous l'observais, ou vous êtes prêtre ou vous ne l'êtes pas.
— Il est vrai. — Eh bien ! n'ayant que ces deux états, l'un excluant l'autre, convenez que vous ne l'êtes pas.
La ligure du prêtre indiqua la plus grande terreur. — Or vous ne l'êtes pas, répéta le pyrrhonien, donc vous l'êtes. — Ah!... s'écria le bon Solognais, comme si on lui ûtait un poids de cent livres de de^sus l'estomac. Ainsi rassuré il mit sa chasuble, et s'en fut à l'autel.
La messe recommença à midi un quart, et l"^mpatience de Jean- Louis cessa. Une espèce de pressenlimeni l'agit-ait ; aussi cassa-t-il la bahistride d'un coup de poing, lorsqu'au milieu de la messe on fut obligé d'aller chercher une nouvelle burette de vin.
— Couiieus-toi, mon ami; qu'avons-uoiis à redouter? lui dit tout bas la tendre Fancbetie.
Enfin le prêtre solognais. qui officiait avec une rare dignité et une persuasion intime, que son onction inspirait même aux autres, se retourne avec un visage comme empreint d'une lumière céleste; il descend les marches de l'autel, et, sadre?sani aux futurs époux, il prononça ces parole» avec l'accent d'un homme inspiré ; son organe avait quelque chose de naif :
— Mes enfants, vous allez être unis... vous le serez toujours ! j'en crois et la voix secrète de mon cœur et l'augure que la Divinité fait briller dans vos yeux... Oui, vous le serez!... et l'amour le plus pur et le plus constant sèmera de fleurs la route que vous allez parcourir ensemble, même pendant l'hiver de la vie... parce que la vertu vous accompagnera!... Je ne vous détaillerai pas vos devoirs : aimez-vous!... ce mot les comprend tous. Je remercie le Tout-Puissant de se servir de mes faibles mains pour bénir votre union ; regardezmoi donc comme i-on mini-tre... .le le suis ! — Uomme, dit-il à Jean- Louis, jures-tu de re?pectcr celte femme et de la protéger? — Je le jure, repondit la bas-e-laille. Elle lit trembler les voûtes du temple.
— Femme, continua le bon prêtre, jurez-vnus d'obéir à votre époux et de lui être fidèle.'... — Je le jure, dit l'anchctie avec l'expression de l'amour le plus tendre.
Le prêtre allait prononcer le conjungo vo$ /... Un saint recueillement a saisi tou? les a>sisl.ints, à l'exreptiun de Courutlln; l'expression du vi>age des deux amants inspire une joie pure et un intérêt qui touche l'àme de chaque spectateur. On écoute avec attention, on regarde... Tout à coup un bruit de tonnerre se fait euiendre à la grille... Des chevaux, couverts d'une blanche écume, amènent uu brillant équipage.
—Où en est la mcsse?,s'écrie un seigneur décoré du Saint-Esprit, et dans la plus vive agitation. — Au deii^sièine tinqneniann, répond le fui-se. — Monseigneur, reprend Courotiin, on finit l'instruction pastorale, on échange les anneaux!...
Aces mots, le^duc de Parthenay se précipite, court à l'autel.
— Au nom du roi, je m'oppose au mariage !... s'écrie-t-il de toute sa force.
Le prêtre étonné s'arrête ! Jean-Louis grince des dents avec une net qui le fait écumer ; tous les assistants sont slupérails ; le duc saisit Faneheite, la presse dans ses bras, et s'écrie, avec l'accent d'un père qui retrouve son unique enfant : — Ma fille!... ma Lconie !... c'est to|!... Et il verse un lorrciii d»- larmes, tout duo qu'il est.
Léonie, insensible aux caresses d'un pire qu'elle n'a jamais connu, devint pâle comme la mort à ra?pf;ct de la douleur de Je;iii-Lonis.
An milieu du tumulte le plus gr.nid qu'il y ait eu dans une église, Couriittin est aupre- du duc, cl lui dii :
— .Sans moi, mons»-igneur, tout était perdu...
— Vous serez toujours mon père! dit Léonie à voix basse au père Graaivel. — G ma petite Fanehette!... souffre que je t'appelle encore
de ce nom!... c'est la dernière fois que je le prononce, car le voilà grande dame!... tu nous oublieras... Adieu!
Un regard de Léonie lit venir les larmes aux yeux du bon père Granivel; il eut regret d'avoir dit cela.
Léonie s'arracha des bras de son père; elle détourna ses yeux languissants et dénués de cette flanmie vive cl pure qui naguère y brillait, et les reporte sin- le pauvre charbonnier, qui, ton! immobile, la considérait d'un air hébété; cependant on voyait une douloureuse avidité sur son visage. L'étonnemenl de toutes les figures, la subite stiipéf;tciion de chacun, la présence du prêtre véiicr.ible, la majesté du temple, et cet événement, reiidirenl ce moment terrible. On eût dit que la faux de la mort venait de semer son éternel silence. Alors Lconie s'avance, jette avec grâce son joli bras autour du con de Jean-Louis, et dépose un baiser sur ses lèvres en y rassemblant toutes les forces de son amour. Jean-Louis la regarde fixement-, une larme tombe de l'œil de Léonie sur le froid visage de sou amant : — Je serai toujours ta Fanchelle, dil-elle à voix basse; nuls elle embrassa le professeur : — Mon enfant, s'écria le pyrrhonien, tu as la logique de l'àme !
Le duc est muet et s'attendrit: alors, en présence de tout le monde, Léonie ôte celte couronne nuptiale, ce délicieux et cruel ch.ipeau de fleurs ; elle le presse et le met dans son sein, eu disant d'une voix entrecoupée : — Il ne me quittera jamais !...
Une certaine grâce niélam nliipie anima ces adieux touch.ants. Le duc s'approche du père Uranivel : — Mon ami, ne m'accusez pas ; venez à mou holel : le second (lere de ma Léonie y sera vénéré.
A ces mois il s'éloigne à grands pas eu soutenant sa fille presque évanouie, qui regardait toujours !.on amant immobile.
Attirés par une force magique, les Grauivel la suivent ; en entendant le roulement de la voiture qui s'avançait, Jean-l.ouis eut un effrayant réveil, qui se manifesta par un soufflet appliqué sur la joue de Courottin. L'animal souple n'eut que deux dents cassées, attendu qu'il n'offrit aucune résistance; il roula jusqu'à la grille, et se trouva debout sur ses jambes pour soutenir mademoiselle de Parthenay, eu lui disant : — Mademoiselle, ayez la bonté de prendre Justine pour femme de chambre. Et, en aidant le due à monter, il lui répéta : — C'est à moi, monseigneur, que vous devez...
Le duc, voyant sa figure ensanglantée, lui jeta, dans sa joie, une bourse plciiiie d'or,
One fois assise dans la voiture brillante, Léonie, apercevant ses amis et le seul homme qu'elle pût aimer, mit sa main sur son cœur, et la leur tendit en exprimant dans ce geste tous les sentiments dont elle était accablée. Ce geste mélancolique dépeignit toute sa souffrance et l'état de son cœur.
L'affreux roulement de la voilure retentit dans l'âme de Jean comme les cris d'un malheureux qu'on ne peut secourir. Il reste immobile, il suit la voiture des yeux, et, lorsqu'elle est disparue, ses regards restent sur le même endroit.
Courottin s'en va en sautillant; les deux Granivel essayent de se faire entendre de Jean-Louis, mais il semble cloué sous le portail de Saint-Germain-l'Auxerrois comme un saint de pierre •