‹ Œuvres de jeunesse, illustrées. DessinsChapitre 61 sur 92 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Tout lioiume n'a-t-il pas sa folie!. .. heureux le genre liunriiii quand la lollc des grands est douce t.. . Vaiivenaecuss.

Lecteurs, vous avez beaucoup de mémoire, et je vous en félicite... la mienne me quitte, et j'en suis bien triste... Puisque vous avez de la mémoire, vous devez vous rappeler l'altitude mélancolique du pauvre Jean-Louis... Après une heure d'immobilité, il s'élance, ses gestes sont convnisifs... il a sur les lèvres un poison mortel qui l'attaque et le rend furieux : ce poison, c'est le divin attouchement du baiser de Léonie, qui déposa sur la bouche de Jean-Louis tous les feux de l'amour.. L'ex-charbonnier quitte son père, il vole, franchit d'un sani le portail de Saint-fierniain-rAuxerrois. la place et la rue ; il est sur les quais, il court, tombe, écrase un perroquet, se relève et court encore... Il est sur le pont Neuf; la foule assemblée regardait un chien et un homme qui se noyaient. Jean se jette du haut du pont, et plonge...

— Benêts qne vous êtes! s'écrie le professeur arrivant en sueur, arrêtez-le donc, il est fou !... — Il esl fou! répète la foule, et l'on examiiie le professeur. Celui-ci s'élance .'uirès son neveu, et chacun se nril à rire de ces deux plongeons!... (A Paris on rit de tout, même de la vertu!)

La graisse fit surnager le philosophe, tandis que Jean empoigne d'une main le chien, ei de l'autre M. Lenftmt, qu'il ramène sur la plajre. Fou ou non, le chien fut reconnaissant: l'homme?... on n'en sait rien. Le chien suivit dune Jean-Louis, et ils se secouèrent tous deux en sortant de l'eau : le peuple ébahi se prit à rire, et en se se-

JEAN-LOUIS

parant, chacun répélait : Il est foui... Tout ce qui est grand est exlraorilinairc, oc qui csl oxlranrdiiiairc parait folie.

Au sortir de l'eau, le prolesseur fut ariêlé pour être conduit es Pctites-Maisous de Chareiiion. Il ne se posséda pas de joie d'avoir à prouver, parler et prétendre que, etc..

Tendant qu'il argumente en plein corps de garde, et qu'il convaiiu le };ui't... ô miracle!... Jean, s'iiiiaj;iii;iiit èlii' poursuivi, entre an palais; il assiste à un i)laldoycr i\c (if linnnieres, qui avait tort. Lr spirituel Jean se met à rire au nez de la justice, et demande qu'un lire à la courte paille; on le regarde, et l'on rit, il rcrit parce qu'on rit, les avocats rient, le public ril, li's jupes rient, l'huissier rit. tout rii, jusqu'aux procureurs et aux bons bourgeois, qui, le nez sur leur Canne, écoutaient juger pour faire leur digestion : ce rire lit aboyer le chien... alors la cause fol gagnée.

Jean se sauve en entendant les considérants de l'arrêt.

Arrive Barnabe suant, soufflant, haletant!... Il demande à la cour son neveu. On rit plus fort, vl l'on reprend les considérants... Alors Barnabe s'écrie que c'est douteux!... il fait plus, il le prouve!... de Conniéres est effrayé. La cour rend un arrêt pour prendre un plus ample informé!... G était la cause du duc de l'arthenay !

Pendant ce temps, Jean-Louis, le nez en l'air, entre effrontément à l'Ecide de médecine. Un jeune médecin devait soutenir une thèse sur ce qui regarde le corp^ humain, et de omni scibili: le jeune médecin était attendu. Jeau-Louis lui ressemblait... — C'est vous?... dit l'appariteur. — Oui, c'est moi.

Alors on le conduit dans une salle; il se laisse conduire et revêtir d'une robe noire... on le mène sur les bancs.

Trois autres robes noires surmontées d'une tête à perruque, en forme de docteurs, feuilletaient de gros livres poudreux.

Là-dessus l'infatigable Barnabe arrive, et reste conlondu du sérieux avec lequel Jean se prépare à soutenir une Ihcsc... — Silence!... dit l'appariteur à face de carême.

Le docteur Bartholo, le premier professeur, fit: Hum! hum!.,, c'est-à-dire il toussa, et demanda : — Parlez-vous latin ou français? — L'un et l'autre, et tous deux, répondit Jean. — Bien conmicncé!... s'écria Barnabe. — Slessieurs, s'écria Jean-Louis d'une voix de tonnerre, depuis longtemps vous connaissez la serrure du corps humain, je vous en apporte la clef...

A ces mois, chacun regarda Jean-Louis, qui, dans ce moment, portait la main dans le goussi t droit de sa culotte. Les trois docteurs se consultaient déjà puur savoir s'ils devaient se fâcher ou non, lorsque le candidat pour.inivil ainsi : — Savantissimi doctores, vous qui estis chandellœ des six, tant vous eclairatisunart oùjusqu'Ici Ion n'y voyait goutte!... apprenez que, d'après de nouvelles découvertes faites à Londres, à Paris, à Pékin, à Tornéo et Lilliput, on a su que quatre grands agents sont la base de la nature, et les corps prenders de la matière d(mt nous voyons les admirables modilications, visum visu. — Ces quatre principes sont : l'hydrogène, Voxygène, le carbone elV aioie... Or, il e^t certain que le corpus humanutn ne peut être composé que du mélange ou des produits de ces quatre principia vitœ mundi, ihmt le plus ou le moins explique les différents caractères des hommes. Ainsi, au lieu de dire les bilieux, les sanijuins, le-^ jicrrcK.r, je voudrais que l'on dise les hydrogéniques. les oxi/génaques. les curbunicns cl les azotcurs... .le vais plu= loin, et je soutiens qu'une assemblée lei:i-l,itive, judiciaire on nationale, ne peut bien aller et décider qu'autant qu'elle contient un nombre égal de ces divers caractères !... Lt n'est-ce pas de <ette raison que viennent les mauvais ménages?... et même la synqiailiie? Car, si vous mariez une a:oteuse avec un oxygcnaque, le moyi'u qu ils s'accordent!... connne aussi une carhonienne et un earbonicn tendront toujours à se réunir!... inde \rœ, inde umores!... voilà pourquoi j'aimais Fanclieiit^ !... — Alois, saiantissimi doctores. vous comprenez queomnes nialadias qui tombent sur le casaquin de l'humanité ne viennent que du dcrangeamentum de l'équilibre ([ui doit exister entre ces quatre principes, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, intus, extra et Mltrà.

A cet exorde, les trois professeurs s'examinèrent encore, comme pour se dire : — Est-ce le Dieu de la médecine en personne? Ésculape avait-il un chien?... Us restèrent émerveillés de son savoir, et Jean se mit à caresser son chien, qui remuait la queue en regardant les trois docteurs avec des yeux si pleins de feu, qu'on le prit pour un chien savant. — H suffit donc, reprit le candidat, pour guérir les diversas nialadias de l'homme et de la fenmie, de distinguare : 1" Si c'est l'un des quatre principes (jui domine ou qui se trouve trop faible; i" ou si deux principes ne se sont pas lignés pour opprimer les deux autres, Eufm, apprendre les divers produits de ces mélanges et de ces combats, voilà, savantissimi doctores, tout le secret de la médecine. — Or, cela posé, en rendant ou en ôtaut, soit du carbone, de l'azote, de l'oxygène ou de l'hydrogène, on guérirait omnes maladius sans l'appareil domnium pe'tiles-bouteillarum. pctite-potionum, juleporum , apozemorum , seringorum , cataplasmatum et moxarum.Hc. Mais, savantissimi doctores, cette sage investigation rendrait toujours la médecine un art tout aussi conjectural, s'iws le petit instrument que je vais vous faire voir.

Ici Jean-Louis fouilla encori' dans son gousset, et l'on se mit à rire. — Cet instrument, eonlinua-t-il d'un air iionehalant. est une espèce de thermomètre qui a coillé cinquante ans de iraviinx à mon oncle Barnabe, auteur de l'Jîncrifr de la Médecine, de la Faux médicale, de la l'antimfte tiu Droit, du liiga sahitis. et des Vnanustes accouchdliiircs. Savantissimi doctores, eu plungeando un iKnnnii' <lans cet .liiliiipomètre, ou voit subito, par une éelii^lle, ehel-d d-nvre ininnirtel di' l'esprit humain : 1" si les quatre principes sont en égale propdrlicin, 2" quel est celui ou ceux qui dominent, ci par consécpient celui ou ceux qui sont trop faibles; 5° tous les degrés de conihiiuiison de ces principes! c'est-à-dire un tableau de tous les caractères possibles, depuis les tyrans jusqu'aux bons rois; depuis les génies jusqu'aux imbéciles; i" le tableau de toutes les maladi(;squi Jérivenldu bon et du mauvais mélange de ces quatre principes, avec la dose qu'il faut 6ter ou ajouter pour les guérir.

Ainsi, avant de cimelureun mariage, si l'on met le marié dans un Antropomètre, et la (lancée dans un t'unomètre, on verra sur l'échelle si leurs quatre principes sont en liarmimie, ainsi du reste.

Un murmure flatteur s'éleva dans toutes les parties de l'auditoire, et plusieurs malades se croyant déjà guéris, criaient : — Bravo!... Alors le chien aboya, ce qui rétablit l'ordre. — Voici cette échelle, dit Jean-Louis, et voici des modèles d'un antropomètre et d'un gunomètre...

A ces mots, les docteurs quiticrent leurs places et baissèrent leurs têtes, pour voir le papier que leur présentait Jean-Louis ; mais ce dernier, parlant d'un éclat de rire, saisit les perruques des trois docteurs, et se mit à leur frotter le visage sans prendre garde à leurs cris. t;iiaeun s'élance sur Jean-Louis. — - 11 est fou ! il est fou! s'écria Barnabe.

Un grand combat s'établit, et le terrible Jean-Louis, assommant tout ce qui s'opposait à son passage, parvint à gagner la rue au milieu du tapage, des cris, et de la foule stupéfaite. On le poursuit, il trouve une porte ouverte : il entre, voit un escalier, y grimpe ; il arrive à un cinquième étage où trois voleurs crochetaient une porte ; ils ont peur et se sauvent ; Jean monte sur les toits, son onch; le suit ; Jean s'élance, et saute d'une rue à l'autre, portant S(m chien en laisse ; le bon Barnabe veut prendre le même chemin, il rassemble ses fiirccs, prend son élan, et tombe.. Heureusement, une charrette de loin qui allaii à Ivry reçut le profesï.eur.

Jean éiait en lair avec son chien : une vieille dévote crut que le philosophe était le diable, Jean-Louis saint Michel, et le chien son cheval céleste; elle crie : « Victoire I miracle! » en voyant le diable foudroyé. Ou s'attroupe, on la croit!... dix mille hommes sont témoins ; la robe noire a l'air d'une auréole de feu, car le soleil la faisait paraître ainsi ; le bruit s'en répand, on en cause : « Je l'ai vu !... je l'ai vu!... »

Alors on en parle au Marais, au Palais, dans l'Ile, dans la Cité, sur les quais, dans les rues, dans les hôtels garnis ou non, dans les boudoirs, dans les salons, dans les coulisses, dans les boutiques, partout. On se signe, on s'agenouille, on tremble, on lève les yeux !... Enfin on avertit le donneur d'eau bénite, qui avertit le suisse, qui averiit le sacrislain, qui avertit un prêtre, qui avertit les curés, qui avertissent le grand vicaire, qui avertit l'arclievêque, qui avertit un cardinal, qui avertit le roi, qui se permet d'en rire, et le dit à la reine... La reine le dit à sa dame d'atours, qui le dit à son laquais, qui le dit à un imprimeur... Alors le clergé, sai>issant cette occasion pour louer l'Eternel, et mettre une fête de plus au calendrier, sonne les cloches !... chacun court à l'église. Nonole et feu Patouillet pataugent dans leurs sermons, on y dort... et l'on n'est réveillé que par les colporteurs, qui ciiaicnt : i'our deiix sous l'apparition de saint Michel par ordre du roi, etc.

Jean n'en coui ut pas moins les toits... Mais depuis longtemps il s'est ariêlé rue du Bac. Il se trouve au-dessus de la cheminée de la chambre à coucher de mademoiselle Léouie de Partheuay ; il descend par la cheminée, examine celte pièce, où sont rassemblées toutes les recherches du luxe et de l'opulence. Il voit une lettre commencée, et lit ces mots :

« Omon ami ! il nous reste la triste consolation de pouvoir nous... »

Jean met au bas : « Fanchette, je t'aimerai toujours ! » Il couvre le papier de ses larmes, entend tousser dans la pièce voisine, alors il remonte par la cheminée avec son chien, et recommence à courir sur les toits... Enfin il ne s'arrêta qu'à l'archevêché, où l'on faisait une ordination à l'occasion de l'apparition de saint Michel.

Jean entre avec sa robe noire, que l'on prend pour une soutane. Quand c'est à son tour, il .=e baisse, se met à genoux ; et sa fureur lui reprenant encore, il saisit l'ordinateur par les jambes, le renverse, bat les acolytes, les prêtres même, et mord la fesse du théatin Robustinet, le directeur de madame Plaidanon, ce dont eUe fut bien marrie. Effroyable tumulte ! Robustinet crie : — C'est le diable ! On répète : — C'est le diable que saint Michel n'a tué qu'à moitié !C'est le diable ! il se réveille ! gare 1...

L'archevêque se sauve en criant... le diable suit l'archevêque, chacun crie, se lamente... Alors le portier, traversant la foule du peuple ébahi, va chercher main-forte afin d'arrêter le diable et le

JF.\N-LOli|S.

nu'iiro à la Conciergerie (l'enfer d'ici-bas). Les g;>riles fraiiçiiises vcfiiseiH de marchiT... Runifur dans (tint l'aris 1... Bonnes l'enniios de Uiilkr des bavettes !... vieillai-ds de irendtler '.... L» police elle-même y pei-d son laliu, et ce n'est pas une grande perle'?... L'on dit que la iin d'i monde approche !...

Alors, dans cet elTroyable désastre (qui fnl, dit-on, précnrsenr de la llévolution française), on trouva trois mallaiieurs condaumés à mort pour fausse monnaie qui se chargèrent d'arrêter le diable, au lieu d'aller au gibet.

Ils entrent dans l'archevêché... et trouvent l'archevêque à table, maugcaut une perdrix )>our se remettre de ses fatigues. Jean était disparu après lui avoir lire les oreilles en lui disant : — Amende-toi, pécheur!...

Au milieu de ce désordre, le pauvre Jean-Louis s'en allait pedibus cumjambis parles rue> : il se dirigea par instinct chez maître Plaidauon. Ou le laissa passer, lui et son chien.

— .Monsieur, dit Plaidanon, vous venez pour affaire ? — Pour affaire, répondit Jean-Louis avec le flegme d'un Allemand qui étudie Kant. — Quelle affaire?... — Une saisie. — Immobihère ? — Non, corporelle... .\ ce mot, Jean prend maître Plaidanon par la ceinture, et le ^eeoue de toute sa force. Plaidanon crie; Jean trouve plaisant qu'une inaehiue comme cela se révolte ; il le met entre ses genoux, comme une poupée, et lui donne de petits souiflets. Les clercs arrivent, alors le charbonnier renverse un sac d'écus à terre. Plaidanon s'évauouit, Courottin ramasse des niaius et de la bouche, et Jean passe tranquillement chez madame Plaidanon.

Il se met familièrement à côté d'elle sur son canapé.

— Vous voilà, mon ami, dit madame Plaidanon, qui, reconnaissant Jean-Louis, feignit de le prendre pour son mari à cause de la robe; lu as bien tardé, le Palais l'a retenu ? — Oui, dit Jean-Louis, el il s'appuya sur l'épaule de la procureuse, comme un jeune chat qui veut jouer. — Pauvre ami ! et madame Plaidanon l'embrassa sur le front, et le cajola... — Attendez donc, reprit Jean-Louis gravement, attendez. — Non, répondit elle d'une voix faible. Plaidanon, mon ami !... — Allons, dit Jean-Louis. El il se lève, défait sa robe, se rassied, la plie tranquillement eu quatre, cl la pose sur ses genoux, en ayant soin qu'elli' ne fasse qu un petit volume.

.Madame Plaidanon regardait ces apprêts d'un œil voluptueusement furtif, cl le malin Jean lui souriait avec l'air d'un singe qui va faire une malice... Madame Plaidanon s'approche, et

— Fi! s'écria Jean-Louis en se bouchant le nez, geste qui certes annonçait la folie... El, donnant une grosse tape à madame Plaidanon, il se sauva par les escaliers, en les descendant quatre à quatre.

Il fit ses mille quatre-vingts pas pendant dix minute?, et se trouva au milieu d'un club de gens qui dissertaient. Jean, mû par nue inspiration prophétique, nouveau Daniel, se plaça au centre, monta sur une chaise, et s'écria, le visage enflamme :

« Si vous voulez savoir l'avenir pour conduire la Révolution qui s'apprête, voici les pronostics de l'/luiicc pfr/)eliie((c.'... les Merlin, les .Maihieu-Laensberg n'ont jamais rien dit d'aussi véritable. (Ecoutez, écoutez !)

<r Eu cet an il y aura un roi (mouvement en sens divers), ce roi... c'est le Créateur, qui u'a jamais changé de loi^ ni de ministres ; la nature va sans bascule et sans réactions. (Légère interruption.)

« H y aura des éclipses, des éclipses de bon sens dans certaines têtes. (Murmures.) Quant aux éclipses planétaires, il y en aura sans doute, surtout si les astres se trouvent placés de manière à en produire. (Mouvement de conviction.) Quant à leurs dates, à leurs moments prétix.,. il y a gros à parier que ce sera le jour ou la nuit, le soir ou le matiu, ou à midi.

« Cette année, les principes iront à reculons, les ministres en avant, et la France eu arrière; les hommes de côté, s'ils sont ivres; en pliant le dos, s'ils veulent des places ; ou eu levant la tête, s'ils sont libres et honnêtes; en prison, s'ils ont des dettes, et ad Sanctam Pelagiam s'ils oui voulu introduire la raison en contrebande ; de plus, les pauvres iront comme ils pourront, et les morts n'iront pas du tout(1).

« Dans cette année, la vieillesse sera réputée incurable par tous les suivants médecins, et l'on engage les gens à s'en pré.-^erver; mais rien n'égalera la maladie régnante ! elle sera horrible, contagieuse, endémique el épidémique, laxative, douloureuse ; elle gagnera les gimvernauts comme les gouvernés, el son diagnostic sera ce cri : « De l'or!... de l'or I... »

« Aussi les riches auront-ils de l'argent, mais les pauvres verront le diable dans burs bourses, et les aveugles n'y verront rien du tout. Les sourds u'entiodront presque pas. les boiteus clocheront d'un pied, et les culs-de-jatle des deux ! Je garantis qu'aucun médeciu ne

(1) De crainte que l'oo ne m'accuse de pla<;iat, j'avoue franchement que Rabelaii m'a sujeéré celle plnisaoïene, el j'invite ceux qui veulent rire un monienl. à lire sa PronoMicalion pantagrurline, morceau plein de comique, ou iU retrou»eronl plu.<>ieurs traits el l'itiée première de ce passade. Quant à ce livre, o'aurait-il produit que le bien de fiire connaître Rabelais à un homme gui ne l'aurait pai lu, c'en serait un Irès-gnnd.

se chaulTera l'hiver des jambes de tous ceux qu'il aura guéris. (Agitation générale.)

et 11 y aura du blé!... s'il poii'^-e bien cl n'éprouve aucun encombre delà part du vent, de la pluie ou du soleil, cl l'on verra toujours force pruneaux à loiirs, olives eu Languedoc, sables à Olomie, lilles à Paris, ^)édaiils au (piarlier laiiii, bons bourgeois au Marais, et les rentiers lerout queue au Trésor.

« Cette année, les auteurs seront flers, les commis insolents, les comédiens difliciles à conduire, el les femmes amoureuses.,, quant aux hommes, ils ne le seront que par instants, ce dont ils se pluindront.

« Il mourra de grands princes!... mais pas une minute avant l'heure fixée par la grande ordonnance du parlement perpétuel, el il en sera de même de tous leurs sujets, ce qui me paraît une bévue dans la nature !...

« Du reste, malgré les projets de la petite Provence, on laisse la Sicile à sa place, I^aples comme il est; seulement on désirerait voir ses habitants un peu plus vaillants; aux Anglais moins d'orgueil, aux Français du plomb dans la tête, el des chaînes pour les empêcher de danser, car on suppose qu'ils ne parlent plus.

« Enfin, le printemps aura des roses, l'hiver des glaçons, l'été ses moissons, et l'automne ses vendanges. L'univers sera toujours peuplé d'une race qui se reproduit de ses ruines comme le phénix, et, parmi celle mousse, ce microcosme d'insectes, on se battra, on se déchirera, ou l'on restera tranquille. Il y aura toujours des impôts, des vexations, etc. Mais, que vois-je'?... attendez.'... je ne vois rien!... Si, je distingue!... terre, mer, ciel, étoiles!... Nom d'un jésuite!... morbleu, corbleu, voyez!... voyez-vous?... »

Ce fut alors que Jean-Louis, voyant le temps présent, le temps d'aujourd'hui, reprit avec cet organe de tonnerre que vous lui connaissez :

— Courage, généreux défenseurs de Fanchette ! courage ! sapez l'affreux rocher qui s'élève audacieusemenl au milieu de la Gauli;, sapez!,,, mais sapez bien!... il tombera sur vos têtes, et vous écrasera (Rire universel) vous et vos casseroles; n'importe, sapez!... périssez au champ d'honneur; ne craignez rien, je me charge de votre épitaphe... Je taillerai pour l'écrire ton tes les plumes des poulardes du Maine et de la Bretagne... Sûrs d'acquérir une précieuse iimnortalitc, car le ridicule ne meurt jamais en France; continuez donc à lancer dans les airs des cris impuissants!... vous arriverez, je te prédis, k la hauteur des héros de Cervante !... Qu'il sera sublime à l'homme de retourner vers la barbarie!... iSé sous le signe de l'écrevisse, ce siècle-là aura la gloire de faire couler les fleuves vers leur source, d'abaisser les grands, d'élever les petits, de mettre la cliarrue devant les bœufs, et de faire voltiger la raison autour de toutes les têtes, sans qu'efle puisse entrer !... (Agitation, bravos prolongés.)

Chacun resta la bouche béante, et Jean profita de l'étomiement pour s'échapper. H court, prompt comme la foudre ; il prit par Passy, Neuilly, Souilly, Pouilly, Cailly, Lysy, Bercy, Crécy, Foilly, Raincy, Viry, Grecy, Cregy, Farcy, Laguy, Charly, Marly, tlrépilly, Rumrlly, Bobigny et Ivry. Comme il entrait, on se disposait à marier mademoiselle Jolynet à M. lluslus... Jean prend la mariée, l'emmène de force, et...

— Comment, comment, mon neveu! s'écria Barnabe en gesticulant du haut de sa charrette de foin : peste, quel argument!... Enlin, il est dans la nature!...

Avant que l'oncle Barnabe fût descendu, Jean el son chien couraient la poste à mille quatre-vingts pieds par minute.

— C'était mon neveu, dit Barnabe. — Vous payerez pour lui! s'écria le marié. — C'est douteux !..- — Nous l'assignerons. — Voire... — A moins que vous ne nous donniez des dommages-intérêts .... L'oncle paya et se mit à la poursuite de Jean.

Celui-ci. déjà près de Paris, se trouva l'aligné; il s'arrêta, se mit sur une borne, et appela Fanchette de toutes ses forces; le chien, comprenant la peine de son maître, poussait aussi des gémissements lugubres. Je n'ai pas la ressource de faire retentir les échos, car ils étaient en pleine campagne.

Il entra dans Paris, crotté, lassé; il arrive au boulevard Saint- Marliu, l'œil égaré, mais il commençait à réiléchir. Le premier résultat de cetti; réflexion fut d'embrasser une vieille marchande de gâteaux, en la nommant sa chère Fanchette; puis il lui fait sauter sa boutique et toutes ses pâtisseries... Elle crie, on s'attroupe, on s'informe, le noyau grossit, la vieille se plaint, on chuchote : — Qu'est-ce? qu'est-ce?... El déjà Jean-Louis et son chien, un échaudé dans la gueule, couraient comme des po.ssédés : l'oncle arrive, et dit :

— C'est mon neveu!... On le prend au collet, il se laisse prendre, et paya; mais ce ne fut qu'après avoir argumenlé, prouvé, et convaincu la vieille que... que... que...

Le soir vient, Jean entre au spectacle; on jouait le Déserteur... Il se mit à pleurer si fort, que chacun le regarde : un monsieur fort honnête, venu de la province du .Maine, le prévient, comme tout Main e;iu doit le faire, qu'il est l'objet de l'attention générale. Jean le reinei i le fort obligeamment par un coup de poing qui lui enfonça les fosses nasales; le chien aboie, les voisins contiennent Jean, qui frappe les

JEAN-LOUIS

voisins; le parlerre s'en mêle, cl il crie : A la porte!... à la porle!...

Jean, injurié, saule an milieu dn parlerre, et dislriline ses vigoureux Coups à (iroiie cl à gaurlie. De son cô(c, le chien imite son maître, et UKird lis gras de jambe... Les propriélaires des mollets crient, on hurle, on siffle, les loges applaudissent, les vieilles se sauvent, les jeunes admirent leslbrcesmusculaircs du Iriompliatem... L'inévitable garde française arrive avec un commissaire en robe noire...

Le parterre est cerné! Alors, comme des disputes particulières avaient déjà eu lieu, Jean se couli' sous les banquelles, et quiind le commissaire en robe noire paraît d'un côté, Jean s'élève de l'auire avec sa robe, qu'il revêtit. Il dit à un garde d'aller arrèler le faux conmiissaire : le garde, qui tendait au caporalal, se hâte de donner une preuve de son zèle, il s'empare du vrai commissaire... Plus ce dernier se dil le vrai, pins on le bourre ; bref, on l'emmène en prison avec celui que Jean désigne comme l'auteur dn trouble.

Jean-Louis s'en fut à l'aventure... Ses pas se porlèrenl rueOgniard, au repaire de Conroilin. 11 monte lentement cet escalier à pie, et après cent quatre-vingt-trois marches, il arriva à ce palier que vous devez connaître...

11 entre dans le tandis oii la vieille sibylle qui mit au monde (.'oiiroltin se trouvait occupée à rendre l'àme...

— Ah! vous voilà, monsieur le médecin; vous avez bien tardé... si l'on vous a promis un écu. je ne vous donnerai que trente ?ous.

— Trente sous! dit Jean-Louis. — Quinze alors!... Jean ne di-ant nml, la vieille s'écria : Dix sous, ou allez-vous-en!... — Vous èics mal, reprit Jean ; votre visage... il faudrait prendre... — rreiidnl s'écria la vieille en rassemblant ses forces. Prendre!... je veux bien, si cela peut s'accorder avec ma conscience '...La languissante, apercevant une lumière brûler, dil : Par gr,îce, monsieur, éleignez-la!... L.CS paroles ne se voient pas : c'est une cliandelle des six!... Ah! mon coquin de fils me ruinera!...

Jean, en se levant, tomba sur un vieux fauteuil en tapisserie, il le cassa, eldix-sepimillc francs en louis d'or roulèrent dans la chambre.

— Au voleur!... on m'assassine!... lit la vieille, les cheveux épars, te lève, ses rides se contractent, ses dents claquent l'une contre J'autre, ses yeux sont égarés! — Mon trésor!... au voleur!...

A ces mots, Couroltiii entre, el la vieille expire de douleur, en mordant ses louis de rage.

Nous devons rendre justice à Coviiottin : il aimait sa mère! — !\Ia mère! s'écria-t-il, sans trop prendre pardi^ aux louis, ma mère!... la pauvre femme !... Il ver.-a quilque^ larnns; Jean-Louis se mit à pleurer aussi. l!ourottin souleva le cadavre encore un peu chaud, le remit sur le grabat, en otant toutefois trois louis que la vieille avare avait mis dans sa bouche, comme pour les emporter an tombeau.

Jean-Louis fut comme atterré de ce speciacle; il revint tout pensif au logis paternel.

Déplorons sa folie. Réjouissons-nous cependant de ce qu'il va re- Irouver son bon sens... quoique le digne Barnabe, monté sur un hippogriffe, n'aille pas le rechercher dans les régions lunaires. Mais plaignons-le, car il revient aux douleurs!... Fanchetle esl à jamais perdue !... A cette idée, il pleure, il s'arrache les cheveux, il ne vent pas manger, il n'écoute ni son père ni son oncle.

Le mouvement lunatique que son corps a subi, son âme en hérite. Il iiahille, il est en délire, parle à Fancheite, gronde le duc et pair, laresse son chien, qui le regarde trislemeui; il cause avec l'air, le feu. la terre, les vents, el leur adresse ses plaintes et ses soupirs, ,îour qu'ils les Iransmetient à sa bieu-aimée; il déchire ses vèlcinents comme Jacob, il ne sent rien, n'entend rien, ne respire rien, ne veut rien qu'une seule chose!... sa douce amie, sa Fancheite!... ;clle qui l'embrassa sur ses deux lèvres, celle qu'il allait épouser... c«lle que le soir il devait... Il la chante, la cajole, lui rend son doux baiser; elle est palpable pour lui, quoique absente; alors il saule de joie, et son chien l'imite ; le père Granivel gémit et prie. Quant au professeur, il suit Jean partout, sur les escaliers, dans la cour, en raisonnant, argumentant, prouvant, distinguant, dissertant... Au bout de irois jours, l'exaltation cesse : Jean tombe sur le lit de Fancheite. Le professeur parle. Jean s'endort.

Laissons-le dormir, el occupons-nous maintenant de gens qui ne reposent guère. Le lecteur doit deviner que je veux parler de Léonie, du marquis de Vandeuil et du duc de Parihcnay. Le duc seul est heureux : il a retrouvé sa (ille chérie. Vandeuil. qui sent toutes les conséquences de cet événement, forme rapidement un plan admirable qu'il se propose d'exécuter avec persévérance. 11 a tout calculé, toul pesé, et il est assez méchant pour ne rien craindre, et assez adroit pour loi", oser. Nous le suivions bientôt dans sa marche torlueuse. t. aiiendani, lecteur, permettez-moi d'aller me coucher, car j'ai âuiniiieil. el ma ménagère m'apporte mon bonnet de colon.

Bonsoir...

Page 1