CHAPITRE XV
il revit dans sa fille, el non pas d.nns lui-même.
Pointe de Josas.
Je viens en criminel, repentant et confus. Qui demande sa grâce, et ne l'espère plus.
Comédie du Mahi lihebtin, d'un ononyms.
d Connaissez-vous Onuplire? — 11 m'est bien inconnu.
— Onuplire a de l'esprit. — Il parviemlra peut-i"'(i« !...
— Il est liunible el rampant. — Il est donc parvenu I
Comédie des Pbotecteoiis, d'un anonyme.
Lecteur, je crois que dans ce momenl des réflexions sur l'inconstance des choses humaines viennent très à propos. Avouez que j'ai le droit d'interrompre celte iniéressante histoire par sept ou liuil bonnes pages de dialogues sur le haut el le bas des roues du char de la fortune. Mais je déclare vous exempter de ces banales réflexions, pourvu que vous preniez la résolution ferme de songer à l'avenir, et la peine de lire le passage de Séneque : de Fortunà...
Alors moi, de mon côié, je ressaisis le fil de l'histoire, el je me mets derrière la voilure du duc de Parthenay, pour suivre la charmante Léonie.
Pendant la route, le duc accabla sa fille de questions; mais, à toutes ses demandes, Fanch...que dis-je? mademoiselle de Parthenay ne répondit que par des monosyllabes ; ce qui vous indique assez qu'elle pensait à Jean-Louis !...
Elle arrive enfin à cet hôiel, désormais sa demeure; dans le vestibule elle trouve Ernesline de Vandeuil qni venait à sa rencontre.
— Ma nièce, voilà ma lille!... s'écria le duc au comble de la joie.
— Ah ! mon oncle, je partage bien tout votre bonheur!... Là-dessus, la marquise embrassa Léonie avec une touchante sensibilité. Quant au duc, je crois qu'il aurait dit à toute la terre qu'il avait retrouvé sa fille chérie.
Mademoiselle de Parihenay fut installée dans les apparlemenls occii|)és jadis par sa mère; Ernesline les avait fait ouvrir; on avait netloyi; les beaux meubles, qui étaient découverts, et tout y respirait le luxe et la grandeur.
Le duc ayant déclaré qu'il voulait dîner en famille et sans importuns, la porte de l'hôtel fut fermée à tout le monde. Le marquis ne tarda pas à rejoindre son oncle el Léonie. Sa figure était calme et rianle; et cependant son sein renfermait toutes les haines de l'enfer.
— Ma chère cousine, dit-il en s'approchantde Léonie, je n'ai maintenant qu'à me féliciter de vous avoir enlevée, car, sans cela, mou oncle n'aurait jamais retrouvé sa fille chérie, et nous une cousine charmante, et que nous aimerons bien sincèrement. — Aussi, reprii le duc, je vous pardoime votre étourderie; j'ai bien pardonné à . Duroc des forfaits dont je veux ensevelir la mémoire. Et le due embrassa de nouveau Léonie. — Mon oncle, je vous promets que, dès aujourd'hui, ma petite maison cessera d'en être une; après avoir été habitée deux jours par Léonie, elle ne peut plus l'être par personne; et quant à moi, je me reforme, je renonce à Satan, à ses pompes, à ses œuvres. — Bien, mon neveu ! s'écria le due. La marquise regarda son mari d'un air de doute. — Oui, chère Ernesline, reprit le perfide marquis, je ne serai plus volage, cette aventure est la dernière, el je retourne à la femme dont j'ai méconnu l'amour et la beauté!... je le jure!... — Cliere Léonie, dil la marquise avec une e^pcce de joie mélancolique, je vous devrai donc aussi mon bonheur. Elle semblait, en prononçant ces paroles, ne pas y croire encore, tant ce retour lui paraissait impossible. — Qu'as-tu, ma Léonie, reprit le duc, tu ne dis mot? la jolie ligure est presque triste.'... — Mon père... Léonie disait ce mot pour la première fois, et les entrailles paternelles du bon seigneur frémirent de plaisir. Mon père, coiilinua-t-elle en rougissant el presque interdite, comment serais-je gaie'? je viens d'être enlevée à des bienfaiteurs qui ont pris soin de mon enfance; ils ont eu mes premières caresses, le premier sourire de mon visage et de mon ànie ; je ne vous connais que depuis un instant, et, depuis dix-huit ans, mon père adoptif m'a comblée des marques d'une tendresse véritable; il a tout mon amour... Mon père! ces liens ne se brisent pas sans affecter douloureusement... Dès ce jour, croyez que je m'efforcerai de vous aimer ainsi!... je sens que cela me sera facile!... — Ma fille, cet aveu naïf redouble ma tendresse pour loi... Et il lui serra les mains en lui lançant un regard vraiment paternel.
On voit que Léonie se garda bien de parler de Jean-Louis et de son amour; ceux qui ont aimé sentiront pourquoi; j'aurais honte de l'expliquer aux insensibles.
Dès ce moment, la plus douce amitié s'établit entre Ernesline et Léonie ; elles se sentirent dignes d'être amies : aux premières paroles, à la première vue, il semble ((ue ceux qui ont dans l'àme une cause secrète de mélancolie s'attirent fun l'autre par une muiuelle sympathie.
An dîner, la marquise fut tout étonnée des alternions presque amoureuses de son mari, el la pâleur habituelle de sa belle figure se
JEAN-LOUIS
uuanç;i d'un li'çor incarnat. Elle ii-pomiit à i-os avances conjui^ales avec celte affabilité louciiaule qui ne manque jamais (l'animei" celui qui reçoit des marques de bienveillance d'un elle dont il eut toujours à MUiflVir.
Ou s'amusa beaucoup de l'éiomu-ment de Lëonie ii l'aspect de toutes les petites cérémonies dont les graïuis s'enioin-cut. Èufant de la nature, elle ne s'était jautais amusée, en mangeant, à faire autre ilioso que manger : elle ne coucevail pas que l'on ne se servît pas soimêiue ; aecuuluinée à voir le père Granivel et le pyrrhouieu s'attacher au cou de blanches serviettes, elle se mil à rire en voyant sou l>ère el sou cou>in s'appliquer à ne pas avoir besoin des leurs, demander à boire à des valets moitié respectueux et moitié insolents, enfin ne pas s;<voir le nom des plats qu'ils manpeaient. Sa surprise fut au comble en apercevant les fruits remplacés au dessert par des surtouts et des peintures, etc., etc. On convint pendant le dnier qu'il fallait une voilure et un cocher pour Léonie, un valet de chambre pour SCS appartements, cl des femmes ; on causa louglemps des cmpletles à faire, chacun dit son mol; la soirée se passa aussi gaiement qu'il était possible, et le marquis fui toujours d'une rare .iinahililé avec sa feinine, qui goiUaii le charme d'être aiince, en tremblant que ce ne frtt nn<' illusion, un songe.
l.éoiiie, relirée chez elle, n'admira pas celle fois, comme chez Plaidannn. l'éclal. le luxe et la ridu's^e ^omp!nouse de sa chambre à coucher; non, elle s'assit sur nu l'unteiiil. ei, la léle ilans ses mains, elle se mil à réilécbir ^ur la barrière iimnense et les (ih.>lailes insurmontables qui la sépar;dentde son hien-aimé. Elle lira ce bouquet de fleurs d'oranges nalurelles qui iiarluniait son sein, et le baisa en répandant des larmes ^iiuères; puis, saisissant la plume, elle traça cette lettre dont on connail le commencement; mais, ri'lléchissani combien il serait difiicile de correspondre avec Jean-Louis, elle s'arrêta, et, se déshabillant elle-même avec sa promptiiude acconlumée, elle se mil au lit eu maudissant les événements qui toujours l'avaient séparée de Jean-Louis
A peine fut-elle au lit que la femme de chambre de la marquise accourut. — Que me voulez-vous.' dil Léonie. — .Mademoiselle, je venais pour votre loileile du soir. — Je vous remercie, je n'ai besoin de personne. — Mademoiselle, excusez-moi d'êlre venue trop tard ; madame m'a gardée plus longlemp's qu'à son ordinaire, car monsieur couche aujourd'hui dans les apparleincnls de madame... Il y a bien trois ans, murmura Victoire, que cola n'est arrivé... Nous ne rapporterons pas, cl pour cause, tous les commentaires que cette jolie femme de chambre fit sur les infidélités du marquis, et nous tirerons un pudique rideau sur l'hôiel de Parlhenay. Le mariage est chose trop grave pour qu'on le plaisanle. (jui sait ce qui nous est réservé ?
Ici, lecteur, il faut nous occuper d'un personnage peu imporlant à la vérilé, mais que vous verrez toujours lorsqu'il y aura une place à obtenir, un sou à gagner cl des courbeiles ;'i laire. Coniotlin donc ne dormit p-is plus que Léonie, et que madame de Vandeuil, et celle-ci pour cause.
Le 1 usé petit clerc savait par expérience qu'il ne faul jamais perdre une minute avec les grands. Or, dès le matin, après toutefois avoir soigné sa mère, il courut chez madame Plaidanmi, et, grimpant l'escalier tortueux, il arriva chez Justine, encore au lit.
— (Jui va là? s'écria la femme de chambre. — C'est moi, Justine; ouvre-moi : habille-toi vite!...
la soubrette saute à bas du lit et vient ouvrir. Le clerc avait trop d'affaires dans la tête pour batifoler, et Jusline fut toute surprise de ce que Couroitin, sans l'embrasser ni la lourmenter, lui dit :
— Ma chère Justine, notre fortune est faite ; mets sur-le-champ tes pins beaux atours, et viens avec moi. — Et le lever de madame '.' répondit-elle. — Laisse-la, et dépôche-toi. Le sérieux du clerc convainquit Ju-iine. — Eh bien ! Courotiin, va-t'en !... ne faut-il pas que je m'habille'.' dit-elle avec un malin regard. — Tiens! laisse donc; je m'en vais plutôt l'aider, repartit It' clerc en riant. — Ah! Courolfin ! la décence!... — Justine, et la fortune?... elle passe avant tout... Do reste, ne sommes-nous pas à moitié mariés?... — Petit scélérat!... Ce mot fut prononcé à l'occasion d'un baiser que le clerc appliqua fort amoureusement sur le joli sein de Justine. Enfin... non, ce n'est pas enfin, c'est après... Courotiin aida la charmante soubrette à faire une toilette souvent interrompue, et ils se mirent en roule pour l^hôtel de Parlhenay, conduits par l'Espérance el l'Ambition. — Ecoute, Jusline, dit' le clerc en cheminant, si nous réussissons à avoir la place de femme de chambre de Fanchette... — De Fancheiie ! s'écria Justine étonnée. — Oui, ma chère; Fanchette est maintenant mademoiselle de Parlhenay. Comment cela s'est-il faii? c'est ce qui ne nous regarde pas , ce qui nous touche, c'est le soin qu'il faut avoir de monter le plu> po.-sible ; et, comme nous sommes encore dans la crotte où se pose l'échelle des grandeurs par un bout, il convient de grimper au plus vile sur quelque honnête échelon... c'est là tonte notre affaire... Or, ma chère Ju-tiiie, lu anr.is bien des choses à nbs'n-cr. D'abord, aie soin de l'iusiimer dans la confiance de Léonie cl de partager ses secrets; de te rendre utile, nécessaire, indispeqsable, car cette protection sera pour nous les mines du Polose.
A l'idée d'être la femme de chambre de la fille du duc, l'iniai,'iiialion de Jusline conçut les plus belles espérances, el le couple dimhla le pas. — Ecoute donc, Justine, je crois que mademoiselle de l'tirilienay aime son charbonnier, libre à elle, mais je ne pense pas qu'il faille servir ces amours là, parce que jamais ils ne réussiroui. Tu devras rassembler tonte ta science pour les approuver avec la tille, cl les blâmer avec le père ; au surplus, dans chaque occasion délicate consuUe-inoi.
En parlant ainsi, ils arrivèrent à l'hôtel; mais le suisse, laiss.int passer llouioiiiii, arrêta Justine.
— Sti eluiine et cliolie tcinoisclle ne pas eniraire. — Excusez, monsieur le sni>-e. c'est la femme de chambre que mademoiselle de Partenay a demandée.
A cesinots le suisse ne dit plus rien, et l'audacieux Courotiin parvint jusqu'à l'antichambre de mademoiselle de Parlhenay à l'aidi' <le ces mots magiiiucs : « C'est la femme de chambre que mademoiselle de Parlhenay a demandée.» 11 était beaucoup trop malin pour que tous les valets fussent éveillés ; aussi Courotiin ne fut arrêté que par deux laquais et le suisse. Cependant Léonie, déjà levée et habillée, se consultail pour savoir commenl elle ;illait emiiloyer son temps. La lettre de Jean-Louis, à peine commencée, s'offrait a ses regards, lorsque deux petits coups frappés doucement à sa porte la tirent lever précipilaiumenl Dès qu'elle se fut relonrnée, elli^ aperçut, dans le faible enlre-b;>illement do sa porte, la figini' maligne du cl<'re. Courotiin se glissa comme un chai dans la chambre, en voyant (|ue Léonie ne l'en eiopèeluiil pas.
— Ah! mon ami!... c'est vous? dit-elle.
A ces paroles llaltenses, les idées que Courotiin s'était formées sur les grands, el l'insolence que l'on devait prendre en parvenant, furent renversées.
— Son ami! se dit-il, elle a perdu la tête... Oui, mademoiselle, répondit tout haut le clerc en s'incliuant. — Vous venez sans doute de la pari de Jean- Louis? — Oui, mademoiselle, reprit l'audacieux solliciteur sans hésiter. — Que l'a-t-ildil?... parle.
Sans s'interdire, Courotiin répliqua :
— Ah ! mademoiselle, monsieur de Granivel est fou de vous... ! — Qu'a-l-il fait hier?... il doit être bien affligé! que devient-il'' — Mademoiselle, il vous en instruira lui-même. Dans ce moment, je viens vous rappeler votre promesse... vous savez combien je vous suis attaché?... — Oui, mon ami, je n'oublierai jainais tout ce que je le dois... Jean-Louis... — Justine! dit alors le clerc. Et Justine parut. — Mademoiselle, reprit alors Courotiin, c'est votre intérêt qui m'amène, car il vous faut une demoiselle de compagnie qui vous aime et puisse vous rendre des services... Le clerc s'arrêta sur ce mot en y donnant une, expression suffisante. Or, prenez ma future, ajoutat-il ; vous la connaissez déjà; elle vous chérit, vous pourrez vous confier à elle : c'est une perle, ma Justine!... elle vous sera dévouée... El si mademoiselle veut correspondre avec M. de Granivel, je lui servirai...
Courotiin tira Justine par sa robe, et elle se lut.
— Tu as raison, Jusline, interrompit l'amoureuse Léonie. — MadeiTioisclle, dit Courotiin, à Dieu ne plaise que je vous demande une récompense pour mes services ! mon cœur, dit l'hypocrite en frappant sa poitrine, fut toujours à vous... Cependant, si nous avions besoin de protection pour notre petite fortune, souffrez, mademoiselle que je prenne la liberté de me présenter... — Tout ce que tu voudras, mon ami, tu peux le demander, el, s'il est en mon pouvoir, je me ferai un véritable plaisir de solliciter pour toi. — Ah ! mademoiselle... Et Couroltiu se relira en mouillant de ses Larmes la main de Léonie.
Justine voidut alors s'en retourner chez madame Plaidanon pour lui dire qu'elle n'était plus à son service ; mais le rusé clerc s'y opposa, en observant très-judicieusemcnl qu'il ne fallait jamais abandonner une place nouvellement emportée d'assaut. (Avis aux solliciteurs!...)
Courotiin, en s'en allant, regarda la soubrette fixement, et lui dit d'un ton sévère :
— Ah çà, Justine?... — Je le comprends, Courotiin, ne crains rien! — Je ne te demande, reprit le clerc, que de mètre fidèle de cœur... car, la fortune avant tout. Il l'embrassa, et quitta l'hôtel...
Le même jour, Justine fut installée, et Victoire en fut seule mécontente; elle devait perdre bcauconp aux yeux des laquais depuis l'arrivée de la fiancée de Courotiin.
Pour celui-ci, ne se possédant pins, il se promena toute la journée en dédaignant son élude, et réiléchissant a ce qu'il devait faire. Le résultat de ses méditations fut qu'il lui (allait sortir à tout prix de la fange où le hasard l'avait placé, cl il résolut de partir à pied pour Reiras, ville où en vingt-quatre heures, et avec deux louis, on devenait autrefois avocat, el pour Courotiin l'état d'avocat équivalait à une savonnette à vilain....
Le soir il rentra chez lui. Ici l'on doit se rappeler comment la vieille mère de Courotiin mourut, el comment son respectueux fils arriva au milieu de cette scèni; où Jean-Louis jouait un grand rôle... C'est à ce mumenl qu'il nous faut revenir; car, emporté par le récit
JEAN-LOUIS
lie la folie du flls des tiiuiijvel, nous ii'uvoiis pu suivre 1» eliroiiuiogie... A cei cgiiid. nous avuns imiié luus les historiens.
Cuurultiii duiiiiHdes iiiniicssiuceres :i la inémuire de sa mère; c'est même sa douleur qui lil décant|)er Jean-Louis. Aussitôt que ce dernier fut parti, et que les premières larmes furent écoulées, Oouroitin récapitula ses ricliesscs : i° se dit-il, après avoir coiuplé les louis d'ur couienos dans le vieux fauteuil, voiei bien dix-^ept mille francs; 2" j'ai pris cent Umh sur la clieininée du marquis, lieureu>ciiieiil ils étaient doubles, cela fait vingt-uu mille huit eeuls livres; 5" mille livres d'économies et de grapilla^cs, dons, pourboires, etc.; i" dcii\ cents francs domiés par le pyrrlionien... tout cehi fait un total d.' vingttrois mille francs dont je suis légitimement propriétaire, ou à peu près, cela est iudifféreul, la possession suffit en l'ail de meubles... Allons, Couroitiii, tu t<eras tout ce que tu voiidias être!... Là-dessus il se mit à sauter de joie... Mais, apercevant le corps froid de sa mère, il se jeta à genoux, en s' écriant : — 0 ma pauvre mire ! c'est à toi, à ton économie, que je devrai ma grandeur!... Sur celte oraison funèbre, Oourottiu se coucha moitié chagrin, moitié content : il pleurait sa mcie, souriait à l'idée de sa fortune future... — Enfiii, dit-il, mes pleurs ne ressusciteront pas ma mère!... Et il s'endormit.
Le lendemain, madame Couroitin fut enicrrée avec une espèce de pompe, et le clerc suivit le convoi eu pleuianl. Il n'en fut pas moins à n)idi à ^^oii élude, où le plus grand désordre régnait depuis la disparition de Justine.
— Monsieur le dr6Ie, s'écria Charles Vaillant en voyant le peiitclcrc, pourriez-vous bien m'apprcndre ce que vous êtes devenu'?.,. — Monsieur le clerc, reprit Courotlin avec une (ierte encore plus grande que sa précédente humilité, je suis devenu quelque chose de mieux que M.Charles Vaillant; car, Dieu merci, j'ai (le l'esprit, assez pour faire mou chemin tout seul... A ces mots, le clerc se lève et s'olance sur Guuroltin ; Cuurottin passe entre ses jambes, et lui saule sur le dos en poussant le petit cri par lequel «m encourage un cheval. Le premier clerc, furieux, veut se débarrasser et geslicule: plus il court, plus Courottin redouble ses insultants kic, ki, ki, kic; tous les clercs de rire. Vaillant n-nverse les tables, les papiers, l'encre, les plumes; les moyens de M. de V" tond)ent sur les mo>/ens de madame d». C'** ; tout est en confusion. Le premier clerc, en colère, pousse det. cris en cherchant à se débarrasser de sa charge ; les clers augnieniont avec plaisir le tapage. Au milieu de celle scène, Plaidanon, inquiet, accourt, croyant qu'on vent le voler.,. — (jiiel est ce bruit, messieurs'/ A sa voix l'on s'arrêle. Courottin !... s'écrie le procureur en colère, que signifie'.'... que faites-vous'?... — .le me venge, monsieur, répondit-il; et, dégringolant de dessus le dos du clerc, il s'adresse à Plaidanon : Monsieur, je ne suis plus à votre service; j'ai vingt-deux ans. je suis un homme, el demain je serai avocat. Si vous avez des causes, ajoula-t-il avec im rire sardonique, (jui demandent de l'éloquence, de l'adresse, je suis à vous !... (Jiiant à mademoiselle .lustine, elle est demoiselle de compagnie de ni;idemoiselle Lédiiiir de l'arihcnay, auparavant Fanchetle, et que vous avez eu l'iiduimanité de miitve hors de chez vous sans procédés ; prenez garde à vous!... J'ai la promesse de monseigneur qu'il ne négligera rien pour moi, cl, je vous le répète, dans trois jours je plaiderai sa cause au Parlement. Adieu; je vais à Reims eu poste... nous nous reverrons .'...
Courottin les quitta en ayant jeté les speclateorsdansle phisgrand éluunement. Il s'en fut ellectivement à fieims, devitil avorat , paya son diplôme, revint à Paris, le troisième jour était inscrit avocat stagiaire au Parlement , et, le quatrième, il plaidait la cause de M. de Parthi'uay. que le duc lui contia sur la recommaiidalion de Léonie. Le piquant, le mordant, le feu. le talent épigrammatiqiie que le nouvel avocat déploya, lui donuereut une grande célébrité. Laissons-le ! nous y reviendrons...
ClIAPITUE XVI.
Elle païul comme une jeune lleur rare el belle, dont on n'.T vu ni les progrès ni les commencements, cl que l'on transpinnte tout à coup, el lorsqu'elle fleurit dans 1j serre d'un riche pour en être l'ornement.
C*", Ré/ltxions morales.
Une femme (jrrand Dieu! faut-il à In mémoire Conserver le récit de celte liorrible histoire?) Une femme! ....
VoLTAïKE, Benriade,,
Le même jour où, par les intrigues de l'avocat Courottin, Justine obtint la place de demoiselle de compagnie de mademoiselle de Partheiiay, Léonie fut présentée à la cour. Son aventure el sa présence y firent grand bruit; elle reçut une foule de compliments sur sa beauté; et sur-le-cli;miii les jeunes sei;j;neurs renloarèrcnl de lenr.s hominages en bougeant ù sa fortune... Dieu sait les réilexions ijuc fit Léonie'en
Cdiilemnlanlde près les coulisses de ce vaste théâtre dont les scènes nous éblouissent tant! Ses pensée^ fuient dignes d'une élève de liainabé. Ce fut le soir, à son retour de Versailles, qu'en se couchant elle apiTçut l'écriture de Jean-Lonis cl son sermeiil d'amour.
— Jusliue, dit-elle en regardant la soubrette, comment cst-il parvenu jusqu'ici.'... — Qui, mademoiselle'.'... — Lui !... — Je vous jure, mademoiselle, que pendant votre absence personne n'est eiilré chez vous; je n'ai pas quitté votre anlichambre. — Mais ce n'est pas un rêve, une liclioii'.' voyez vous-même?...
Léoiiie debout, les yeux errants, n'y croyait qu'à l'inslanloù ses regards s'atiachaieut sur les caractères chéris qu'elle connaissait si bien.
Elle fui longtemps à comprendre comment un tel mystère avait eu lien, et la vérilé historique nous force à dire qu'elle ne le comprit jamais...
La lettre alla rejoindre, sur son sein, le chapeau de fleurs d'oranges ; puis elle s'endormit avec la douce idée que Jean-Louis pensait à elle I... Doux charmes des amours !... heureux le cœur !.,. Ne pleurez pas, lecteur, je m'arrêle.
Huit jours après, le duc donna une grande fête pour célébrer le retour de sa fille et sa présentation à la cour. Courotiin qui, la veille, avait gagné l'affaire du duc, y fut invité. Léonie, héroïne de celle fêlc', y parut entourée de tout ce que l'an de la parure a de plus brillant et de plus gracieux ; les diamants de sa mère enrichissaient sou front d'un éclat inutile... A son entrée, le murmure d'élonnement qui l'accucillii fil monter sur ses joues l'incarnat de la pudeur, et fut un véritable triomphe pour son père. Sa grâce et sa bcaulé, pour tout dire d'un seul mot, enlevèrent jusqu'aux suffrages des nicres qui avaient des filles... à marier!... D'abord l.éonie n'osa pas parler, tant l'assemblée lui en imposait ! Cependant, sur la fin de la soirée, s'aiKM<evaiit des inutilités qui se débitaient, el du peu de solidité de la convei.-alion d'une foule d'hommes renommés par leurs talents et leurs connaissances variés, elle reprit l'aisance que donne la conviction de la supériorité.
Nous n'avons pas instruit le lecteur que le professeur Barnabe donnait chaque soir des leçons à .iean-Louis et à Fanchetle, et que ces doux êtres cachaient sous une écorce grossière une instruction solide. Aussi le duc de Parihenay eut un triomphe auquel il ne s'attendait guère ; ce fut l'étonnement général du salon, h)rsque Léonie, se hasardant à parler, fit entendre les expressions pittorestiues et poétiques que la nature n'iet dans la bouche de ceux qui sont vierges pour la langue sociale (1).
Les gens de lettres el les hommes d'Etal, aux premiers mois prononcés par Léonie, se rangèrent autour (l'rllc, comme s'ils eussent entendu le prélude d'un concert. Les reparties justes et fines de l'élève de Barnabe firent naître une conversation d'un haut intérêt, el elle y obtint la palme par la manière ingénieuse dont elle dissertait. Le professeur avait donné à Léonie des" idées sommaires de chaque science, des abrégés superficiels, mais justes el solides, afin qu'elle pul remplir son rôle de femme, tel que l'ordre social l'exige : plaire et toujours plaire !... (Juand une femme est belle et qu'elle dit un irait passable, sa bouche de rose le rend divin. Or, vous pouvez juger du triomphe de Léonie, alors qu'elle ne lançait pas un mot qui ne frti piquant ! Un évêque, étonné de son savoir, osa même lui adresser cette question :
— El que pensez-vous, mademoiselle, de l'apparition de saint Michel ?... — Ah ! monseigneur ! dit-elle avec un malin effroi, est-ce qu'il y a des miracles m<)defnes?... Chacun rit involontairement. — Il y eh a, cependant... répondit l'évêque assez confus. — Oui, monseigneur, reprit-elle gravemeni, surtout lurqnc les papes, au moyen de quelques bulles, rendaient rEurn])e leur tributaire, et que lioine, ne pouvant plus régner sur les humains, créa un empire de la conscience. Il semble que la destinée de Home soit de régner toujours!... désormais elle ne régnera plus que par ses monuments. — Slais, ma chi'ie, dit madame de Vandeuil, vous êtes donc philosophe?... — Je tâche d'être juste et de voir clair moralement. — C'est beau ! s'écria la Harpe, étonné de Pexpression, en sa qualité de critique. — C'est mieux, répondit-elle, car c'est bien. — El comment avez-vous trouvé la cour? demanda Vandeuil. — Une bien grande et une bien petite chose!... — De gr.ice, et pour l'hoimeur de voire philosophie, expliquez-vous, mademoiselle, interrompit Chanifort, qui s'élait fait remarquer par son esprit délicat, et mêliez à la portée des pauvres humains les discours des déesses.'... — Hélas! comment parler de prison devant un homme qui en sort?... répondit-elle avec ingénuité. — Parlez toujours, dirent trois ex-miuislres. — Eh bien! messieurs, le palais que j'ai parcouru m'a semblé plein de vide; el les paroles, les gcbles de ces automates, sortis de la main du même mécanicien, el que l'on nomme, je ne sais pourquoi, courtisans, m'onl
[i) Nous .ippclons langue sociale celte manière de converser qui ne s'occupe que du temps, des toilettes, de l'importance d'un pli de robe, enfin ces jraves rien'i qui fournissent ù l'esprit mille autres riens, et des redites peipéindles. Je crois qu'on pourrait, en France, faire le type éternel d'une conversation de visite.
JEAN-LOUtS.
prouvé qu'il* éiaieul loin d'aitoiudre à lélo«nuMioo, au granilioso des expres>ii>n>. et au soniimenl que l'on reuiimiic un élage plus bas; car nous ue sonunes divisés qu'en graud> ei en poiils!... Je vous assure que les uiinulies de la grandeur et la grandeur des innnilies ne m'ont pas se iuiie; mais, ajouta-l-elle avec un eliarniani soiiiire, eu parlant ainsi de la foire où se vendent les faveurs, je blasphème!... n'e>i-ee pas .'... — Ma lille, dit le duc, comment, en un jour, ave?.vous su tout cela.'... —Parce que j'étais avec vous, mon père !... — Elle n'épargne personne! s'éeria rarllienay. — Vous n'èies donc pas Fruieais. mon père? ce que je dis contient soit nu compliment, soii nue épigramme, et. contre voire ordinaire, vous prenez le mal. — Vous avez bien raison, mademoiselle, ajouta Cliamlorl. nous n lié-itons jamais: et les Fr.mçais sonlà moitié femmes sons ce rappuri-là. — C'est vrai, repartit Courottin, habillé tout en noir, et qui, des le commencemenl. avait brillé par son esprit sardouique : en général, le Français est l'.Vibénien moderne, constant dans sa seule inconstance, mobile comme le vent, gracieux dans tout ce qu'il fait, riant de tout, brave à l'excès.
il dompterait l'Europe, et, s'il la possède jamais, il la perdra par pur caprice, après l'avoir vaincue; il en agira avec elle comme avec une maîtresse.
On prit Courottin pour un homme supérieur; dès ce moment sa fortune commença, car le duc l'avait écouté.
Il serait trop long de rapporter toute celle conversation. Ernestine ne fut point jalouse de la supériorité de sa cousine, et cette circonstance noua leur amitié par un lien indissoluble.
Il n'est point de divorce entre deux femmes qui s'aimeni véritablement.
Au milieu de cetie réunion des hommes les plus marquants de l'époque. Léonie chercha vainement , parmi les mieux traités par la nature, quelqu'un qui pût rivaliser avec Jean- Louis, auquel elle pensait toujours. Elle s'applaudit de son choix, et son amour redoubla par les obstacles. Cette soirée décida le sort de la pauvre marquise de Vandeuil . Sou perfide époux , rongé d'ambition, et tonjour.-, amoureux de Léonie, an milieu du triomphe de cette cousine dont lexislence lui enlevait les biens de la maison de Parthenay, jura de nouveau de tout
concilier, fortune, amour, ambition. Ilélas ! cette fête bi|illanle fut pour Ernestine un signal funèbre. Nous passerons les détails de la journée qui suivit cette fête; qu'il vous sullise d'apprendre que la marquise fut toujours comblée des attentions de son perfide époux. Le soir à peine arrivé, le marquis s'enveloppe d'un manteau, se déguise, et se hasarde à marcher à pied dans Paris; il s'arrête devant chaque apothicaire, et son pas douteux marque une hésiiation honorable pour le genre humain. Enfin il n'ose y entrer, mais il s'avance toujours dans Paris avec le même dessein, et sans pouvoir se décider. Tout à coup il se souvient de Durnc et de la manière dont ce ser- Titeur obtint le poison qu'il donna à la duchesse de Parihenay; alors le marquis précipite ses pas et se dirige vers le Luxembourg; il le traverse, et gagne la rue des Postes. Il arrive à un endroit' appelé le Jardin des Apothicaires.
La nuit était sombre, et le marquis fut trcs-longiemps avant de
trouver une porte bâtarde sans serrure et sans marteau ; ils cherche le boulon d'une sonnette, et pendanl ces dilférenlcs opérations, son àiue murnnne, et des remords anticipés l'étouffent... Il a sonné. (1 Duroe ne m'a pas trompé dans son recil,» se dit-il en essayant de penser à d autres objets, lîieutôi il entend des pas pesants... personne n'i-st dans la rue. et il tremble en voyant briller par les fentes une lumière vacillante et un œil curieux qui l'examine avec un soin ef-
— Ouvrez! s'écrie le marquis impatienté. —(.lui êles-vous ? répondii une voix forte. — Un homme qui veut se venger !... Alors l'œil inquiet, brillant à travers les fentes, scruta de nimveau le marquis. A cet iuslani un ravon de la lune, donnant sur le visage de Vandeuil, l'inconnu n'eut pins de doutes, et, à l'aspect de la pâleur et de l'alléraiiou des traits du suppliant, il fait tourner la porte sur ses gonds; le nianpiis se glisse, et l'inirodueleur s'écrie d'une voix rauque :
— Entre, enfant du crime !
Vandeuil tressaille à ces mots. Le délabrement des habits de ce gnome, sa figure sinistre, ses cheveux blancs, et son pas tremblant, le firent frémir; la lampe vacillante les éclaire à peine dans le vaste souterrain qu'ils parcourent... enfin ils arrivent à une pièce votitée remplie de, vases, de cornues, de réchauds, de fourneaux, de planches garnies de racines et de tioles; on voyait même un squelette et des têtes humaines rangées et étiquetées. — Que veux-tu?
dit l'Américain en se rasseyant sur un fauteuil vermoulu, et remctlant ses lunettes posées sur un vieux livre manuscrit et tout gras.
— Insolent! murmura le marquis. — Insolent!
reprit le vieillard en levant le nez. Ici lami, toutes distinctions cessent; nous sommes là comme chez les morts ; point de sébellion : tu es en mon pouvoir ! ... ta vie dépend d'un geste...
Mais parle, que veuxtu? Réponds vile, mon temps et précieux... — Américain, inierrompit le marquis, se souvenant du récit de Duroc, je veux tuer une femme!
— Une femme ! s'écria t le vieillard, et ses yeux s'animèrent de tous les feux de la haine ; sois le bienvenu. Quelle est la mort que lu lui destines? — Un poison qui fasse languir plusieurs mois, — Enfant! je n'ai
jamais conçu la vengcancv- qui tarde!... — Tenez, dit le marquis, en jetiint un rouleau de cinquante louis parmi les spatules et les instruments qui couvraient la table : dépêchez-vous !
A la vue de l'or, l'Américain ôta ses lunettes, et. regardant Vaiideuil : — Dis-moi, veux-tu qu'elle souffre, ta victime? — Non, je veux qu'elle expire sans douleur. — Ile n'est pas là nue vengeance ! répliqua rob>tiué vieillard, et il dit à Vandeuil d'un ton brusque : Sors et attends.
Le chimiste farouche chercha dans un de ses tiroirs, et pesa dans ses balances une poudre rougcâtre dont il enferma dans un papier la valeur de trois ou quatre têtes d'épingles, puis il cria : — Tu peux rentrer!...
Le marquis revint tout en frémissant de rage, en voyant l'empire despotique que cet Ami-ricain cuivré exerçait sur lui.
— Tiens, lui dit le vieillard en lui donnant le poison, que la vie-
e nion)iiis de Viimloiiil
JEAN-LOUIS
tirae prenne cela, les vœux seront remplis !... mais souviens-tui que si la vengeance n'est pas légitime .. — Je deniande du poison cl non pas des conseils ! s'écria le uiarcjuis, indigné du Ion de Maico-Moutézuniin ; de quel droit me parlez-vous doue ainsi?
A ces mots, le vieillard prit une altitude lière et imposante, la co 1ère la plus fougueuse animait son Iront... — De quel droil, répélU' l-il avec tant de fureur, qu'il bégaya ces paroles... De quel droit .' (juoi que tu puisses être, et si les dignités humaines sont quelque chose au milieu de l'appareil du néant, songe que nies aucèires fu renl empereurs du Mexique'.... Ici Maico-.Moulezumiu lança au niar quis un regard ironique. — Elre chélif! si tu savais par quels mal heurs je suis arrivé à l'état où tu me vois!... Une fenune!... une femme vomie par l'enfer!... composée de tous ses poisons et de ses haines, de ses feux et de sa rage!...
La fureur toujours croissante de ce vieillard, rappelant au marquis le récit de Duroc, el le danger que l'on courait auprès de Maico quand il pensait à ses malheurs, Vandeuil. épouvanté de son imprudence, tàeha de sortir.
— Une fi'rnrne ! continua le vieillard s'agitanl dans sa cillnle, une fenune ! que lenlèr l'engloutisse ! que les démons la poursuivent !
que la mort lui soit dix
fois amere ! A ces
mois l'Américain se mit entre la porte et le mar- (|Mis, effrayé a l'aspect du chimiste écumant de rage. — lS"es-iu pas une femme'.'..,., dit Maico- Montézumin, saisissant le marquis par ses habits. Iléponds ! —
Non, répliqua ce dernier, tout tremblant.
— Sors!.., Va-t'en...
homme !... et fais souffrir lon^iems ta victime:
qu'elle expie le crime d'être femme ! Adieu !...
Et le farouche vieillard se mit à souriie«au marquis de Vandeuil.
Prenant alors le moment où Maico immobile semblait se ri'p.iiire , en idée, di! la mort de celle qui fut cause de ses malheurs , le marquis s'élança dans le souterrain, el il y fut suivi par l'Américain, qui grommelait toujours. Lorsque Vaiidouil sortit, il respira l'air, et revit le ciel avec un mouvement de joie dont il ne fut pas le inaiire.
— Il a peur!... et il veut se venger ! s'écria Jlaico en s'apercevant du gesle du marquis. Il le regarda fuir à travers Paris, verrouilla sa porte, el reprit les immenses travaux qu'il avait entrepris sur la ualiire des choses
Nous donnerons un jour les aventures du descendant des Montézuuun : elles sont exlraordinairement curieuses, et de nature à juslilkT cette liaine qu'il portait au beau sexe.
Il dit à la giirde U'aller anùlor le fau.K toiniiiissaii'e. — page 23.
CQAPITKE XVII.
Nul ne sait mieux que lui le grand art de séduire, Nul sur ses passions n'eut jamais plus d'empire. Et ne sut mieux cacher, sous des deliois trompeurs, D'un criminel dessein les sombres prolondeurs.
VoLTAnŒ.
Celui qui ne s'émeut a l'âme d'un barbare Ou n'eu a point du tout. MALUEnBE.
Le marquis de Vandeuil courait comme s'il eût eu à sa poursuite une légion de diables. Il arriva à la place Maubert, prit un fiacre, et se fit conduire à l'hôtel de Parlhenay. Après avoir changé de vêtemenls, il se présenta dans le salon avec un visage riant et en lauçans
à sa femme des regards par lesquels il s'ei'lorça de peindre un amour perfide, qui, dans la circonstance présente, ressemblait à ces feux follets qui mènent le voyageur vers le gouffre où il doit pciir.
l'à'nesiine tressaillit en voyant entrer son époux, el ce mouvement marqua toute la surprise quelle éprouvait.
— Qu'avez-vous, ma chère cousine, lui demanda Léonic étonnée.
— Vouli'z-vousque je vous l'explique? répondit le marquis en s'asseyant entre les deux nulles, et, saisissant la main de la tendre Eriiestiiie : J'ai, coniinual-il en se tournant vers Léoiiie, j'ai un ange pour femme; je suis un démon indigne d'un tel biiiilieur, car je l'ai méconnue el abandonnée; elle a souffert en silence, pleurant mes er.
leurs et me les pardonnant toujours... Enfin, lant d'amour m'a touché, je suis revenu de mes égarements, et j'ai juré dans ma pensée, car je ne sais si elle eût cru mes serments....
A ce mol, Eriiestine pleura de joie en regardant le marquis, qui lui baisa la main avec ton trenihousiasme d'un amant d'un jour.
— Lliere Léunie ! continua Vandeuil en prenant le ton de la confiance el de l'amilié, depuis que je suis marié, je n'ai pas passé dis soirées avec Ernestine... Léonic fit un mouvement de surprise et s'écria: — Dix soirées!. .. — Oui, ma chère, dit la miirquise, il en est ainsi de tous les mariages des grands... Léonie tressaillit encore. — Éh bien ! chère cousine, reprit le marquis, ma femme, en me voyant rentrer lui tenir compagnie, a été étonnée, et, je vous le demande, n'y avait-il pas de quoi.'... N'est-ce pas un phénomène que, dans notre siècle, un mari puisse aimer sa femme?... Savez-vous, ma chère cousine, que je vais être exposé à mille bracards de la part de tous les jeunes couriisans?... Ne sera-ce pas un scandale, que, dans un siècle de philosopliie et de lumière, un seigneur soit aux petits soins pour sa légitime épouse?... Aussi vous avez vu la surprise de ma chère Ernestnie; elle n'ose pas encore croire à mou retour; elle ne peut s'imaginer que je revienne à elle!... quoique depuis deux jours je cherche à le lui prouver.
Alors le marquis, prenant sa femme, la conduisit devant une gl:;ce,
JE\N-L0U1S
et lu; dit avec un légor sourire : — Connaissez-vous donc vousmême, et voyez si l'on ne peui pas loui affniuier pour vous plaire? Eine>iiue ne pui lion ropoiiilre ; elle se jeii d.ins les bras lie Vandeuil, el y répandit un lorreul de larmes de plai>ir.
— Monsieur, eel inslaiii nie ferait oublier nu siècle de malheurs ! — Vous me pardonnez dune. Eruesliue ? — Pouvez-vons le demander!... — Cbere amie; lu dois mainienaul être rassurée; l'amour fondé sur l'eslime dure toujours.
Cette scène élaii de rMcoran tout pur pour Lëonie ; elle chercliait dans sa pensée à couee\oir ce q« avait voulu dire le marquis; elle fut émue néanmoins des larmes do sa cousine, et n'iu eompril pas plus les discours de \ audenil. En effet, que lou se r.prosenle une jeune tille simple et naïve, de nururs irréprochables, témoin de toutes les actions de cilni qu'elle aime, n'ayaut sur le mariage que l«-s idées Siiines du vulgaire: transportée tout à coup d in^ le grand monde, où le mariage,' la vie el les mœurs sont dirigés pardi':- principes tout contraires! .. je le demai\de, ne doil-elle pas être étonnée d'une sieue où la recomuiissauce des droits de la société Cîl regardée eumme une faute'/
— lih bien ! ma chère Léonie, vous paraissez stupéfaite ! s'écria la marquise. — Je vous avouerai, cousine, que je ne comprends rien à ce que vous avez l'ait et dit. — Vous êtes bien heureuse, alors, répondit Eruesliue,
Jamais la pauvre marquise ne passa des moments plus enchanteurs. Vandeuil voulait couninncr sa victime de llenrs : la fin de celte soirée fut délicieuse pour elle. Son mari lui prodigua les témignagcs de rainiiur le plus tendre. Léonie, en voyant ces petits soins, pen^a à tout ce que Jeau-Louis faisait autrefois pour elle, el sa petite mine toute rèvcusc ne fut pas aperçue par Ernesiine el le marquis, tout à fait luu à Tautre, L'amante du lils de Oranivel enviait 5c bonheur dont elle était témoin; et ce spectacle la rendil chagrine, car elle soiigeaii que Jean-Louis ne pouvait plus être son éiionx. Elle souriait à sa cousine, mais son soui ire avait quelque chose de triste qu'Erue^tine ne vit pas; elle était trop heureuse pour y faire aiten-
liOQ.
On aime à croire le bonheur : aussi la marquise fnl-elle convaincue de la sincérité du repentir de son mari par les évéuemenis de la nuit, dont nous abandonnons les détails à l'imagination de chacun, biju persuadés qu'il y aura autant de versions que de ménages qui liront celte vériciiqne' histoire de Jean-Louis le cliaibonnier
Je ne pen-e pas que nous devions décrire le lever d' l'aurore, parce que depuis loogiemps le monde connaît le point du jour, et
3 ne si l'on e^l curieux de poésies, on peut en lire mille descriptions ans Homère, Virgile, et tous les poêles français jusqu'au di\-neuvieine siècle e\cliisivenienl. Cependant, qu'il nous soit permis de dire que le soleil s'élançait dans les cieux, lorsque le marqbis el la niarqui.e, réunis pour la s-etonde fois fOUs le même plafond depuis la nuit de leur mariage, s'éveillèrent dans une alliti;de tout à fait conjugale... Il n'y a rien de si peu ri!ni;iulique que le lever de deux époux; Car, sitô! (pie l'on en parle, M. et madame Denis s'offrent à la pensée; il faudrait, pour parier digiiemenl des mystères de l'hymen, que l'on pili employer d.-s expressions poétiques comme celles-ci :
. . . Vn époux niilictil Qui, dus r.iube nMtin.ile, De S.1 coudie iiu)iti3le Sort Ijrillinl el radieux.
fiais remarquez qu'nn épnux glorieux toute la nuit ne peut guère FOrtir brillant el radieux le malin, à moins d'être un Hercule ou nn Jean Louis : aussi le pi cte lyrique a commis une graiide f.iiite, el c'est très-bien prouvé par le lever du marquis de Vandeuil. En eifel, ce dénier s'éveilla pâle el les yeux battus; la tendre Eruesliue, lauguissauimeol et mullemcni couchée sur des coussins tant de fois foulé-, ouvrait et refermait les yenx tour à tour, semblable à une niéiiade qui, dans les fêtes de Bacchus, succombe sous les efforts du dieu quelle a trop honoré... Elle balbutie même quelques paroles entrecoupées, trop vagues pour être rapportées. Certes, les chastes carciiCs que tout époux qui se respecte lui-même doit prodiguer encore à sa chaste moitié, quaud elle est jolie et qu'un tendre demijoiir invile à couronner l'œuvre, peuvent être dévoilés et même . î'iiteut trop le devoir pour être erotiques : <m peut les décrire au pulilic sans redouter des reproches; elles tendresses de \andeuil, libertin consommé, serviraient d'exemple à plus d'un bourgeois ménage, qui fait tout bourgeoisement; mais j'avouerai que je me sens tre^-peu propre à un pareil récit... je craindrais la chaleur de mon iinaginatJDu!... l'on m'accuserait de cynisme, de violation des mœurs, el je redoute singulièrement la prison! on y est seul!... non pas que je sois marié, car alors la prison serait, dans cerlîiins cas, nn asile, tulin le marquis, prenant le cordtm de la sonnette, la tire violemment... el elle Sonna à plusieurs reprises... Victoire d'accourir: elle entre avec cet air curieux qu'ont les laquais lor.-qu'un événement exti-aordioaire se pasc, et qu'ils sont impatients d'eu savoir les résultats. Touien ouvrant les croisées et arraugea:il les liJcaux, elle jeta sur le lit aiiez de regard» furlif.- pour deviner toui, d .puis Pater
jusqu'à Âmen, et pouvoir en gloser avec les valets!.., Que l'on est maliieurenx d'avoir des geus'.,.
Le marquis sortit en disant à sa femme qu'il reviendrait prendre le chocohil avec elle, et dans ses apparlements. Cette petite allcntiou combla de joie la pauvre marquise, et, saisissant avec avidité cette lueur de bonheur, elle fut des lors persuadée que le retour de son mari était siiirère; sans l'attribner à son pri^pre mérite, elle crut qu'elle le devait an bon naturel de Vandeuil. L'innocente joie de celle victime dévouée à la mort se dévoila par mille monvenionts taudis que Vjetoire l'habillait. Elle mit une atleiilion serniiuleiise à sa toilette du matin; coiiMilta pour sa parure Il's giiilts de VandiHiil; elle se souriait à elli'-mèiiie en se reg;u'daut dans sa glace; elle ne dit r'en que d'obligeant à sa femme de chambre, et fredonna quelques sons avec l'accent et la vive gaieté du bonheur.
rendant ce temps-là, le marquis exaniiii;\il eoniinent il pcmrrait empo's nner sa femme; il regardait la pondre r(iii;4eàliiM]irilavail.ielieiée la veille à Maïco l'Américain, et il chen hait vaineineiilles moyens de la faire prendre à Eruesliue d'une manière assez adroite pour ne pas attirer son attention.
— Si j'avais encore ce coquin de Duror, se disait-il, je ne serais pas embarrassé; il eût l'ait cela en un lourde main... Allons! s'écriai-il en lui-même, coulions-nous à mon bon génie, il m'inspirera peutêtre.
Mettant alors le poison dans la poche de sa veste, il revint dans les appartements de sa lènime. Aussitôt qu'il arrive, Ernesiine, entendant son approche, accourt au-devant de lui avec l'empiesscnenl de l'amour; ^aiuleoil, en ce moment, sentit une espèce de regret; il rougit en pensant an crime qu'il allait commetire; il tressaille involontairement à l'aspicl de la joie qui éclate sur le visiige de sa victime, et des remord-, anticipés lui l'ont détourner les yeux.
— Eh quoi 1 lui dit la marquise, qui prit le change, scrais-je mal coiffée, mal haliillée'.' Parlez, mon ami; si dans ma parure quelque chose vous déplaît, soudain je vais l'ôter... — Non, ma chère Ernesiine, répondit le marquis, telle toilette que vous choisi^siez, vous l'embellirez toujours!...
Ils s'assirent à coté l'un de l'autre, devant une petite table de marbre sur laquelle ou avait préparé k'ur déjeuner. Le marquis épiait tous les mouvements de sa l'emme avec une curieuse atten'.ion qu'elle prit pour celle de l'amour; souvent leurs yeux se rencontrèrent, el le trouble du marquis semblait a Ernestine un nouveau gage de tendresse.
Enlin l'on apporta les deux tasses de chocolat, et Vandeuil espéra pouvoir ,»ccomplir son dessein... H mangeait d'un air distrait, en regardant Erue-tine. à laquelle il sourit de ce sourire affecté qui cache toujours quelque chose! mais celle ci, pressée de terminer son déjeuner, ;iciievaitsa tasse avec nue rapidité que le marquis m:iuilissait en lui même,.. Il songeait déjà qu'il pourrait fort bien remellre la partie à une autre fois, car il ne restait plus à sa femme que trt^speu de chi€dat, lorsqu'il s'avisa de l'expédient suivant : il feignit de ciiercher quelipie chose avec inquiétude; ses mimvemenls el ses regards arrê:èreut surle-ehamp Eruesliue, qui lui demanda :
— Mon ami, que voulez-vous/... — Rien, rien. — Si, vous semblez dé-irer quelque chose; que ne puis-je la deviner,'.., - Je ne sais, reprit-il. ce ipie j'ai fait de mon mouchoir, il est peut être sur le lit, A ces mots, raniourense marquise, jalouse de iirouver son amour, s'élance dans sa chambre pour éviter à sou mari d'y aller.
Maître de la place, Vandeuil saisit précipitamment le poison, déploie le papier qui le renferme, le prend d:ins ses doigts, les élevé au-dessus de la tasse!.,, .Mais, eu ce iiiomenl, Léonie eotre étourdiment en chxntant, cl le marquis, pâlissant de r;ige et de confusion, a à peine le temps d'avaler le papier qu'il tenait à la main,.. La poudre rongeàtre est entre son pouce et son index droits; il la presse, et tâche de déguiser son attitude gênée.
Ernesiine rentre alors, et lui présente le mouchoir qu'il avait demandé, ille saisit de la main gauche et s'en couvrit la main droite.
L'arrivée de Léonie empêcha la marquise de s'apercevoir que son mari ne se servait pas de son mouchoir.
— Comment, Léonie, s'écria-t-elle, vous venez ainsi surprendre vos amis'.' — Surprendre est le mol, dit Vandeuil, car je n'ai pas encore eu le temps de saluer ma chère cousine... — 'Jue voulez-vous? répondit Léonie; il y a bien loiigtemi s que je suis debout; songez donc qu'il est midi, que je nie levé avec le jour, que je n'ai vu personne depuis ce malin, et que je vous aime'.',.. — Vous êtes charmante, m:i chère, répondit la marquise. Elle embrassa Léonie.
Vandeuil ne savait que faire du poison qu'il leii:iil entre ses do'gts; l'arrivée de Léonie était nn contre-temps bien fatal à ses desseins, et bien heureux pmir sa victime. Enlin, se souvenant de la manière dont les sauvâmes de r.\mérique s'empoisonnent entre eux, il conçut 1 idée de les imiter. Il gli-.sa peu à peu les grains de la |iondre mortelle entre l'ongle et la peau de son poiii;e, serra fortement, se servit ahu's librement de son mouchoir, et acheva son chocolat en c;iusant avec l.éouie et sa femme. Il s';igis;nt de renvoyer Léonie, et le marquis, tel adroit qu'il fût. sentait qu'il était très-difiicile de le faire sans que l'on s'aperçût qu'il le voir.ail. 11 cuinincn^a donc jiar parler
JE.\N-LOUIS
des bonnes qualités du duc de Parihenay, éloge qu'Ernestine conliinia ; il lëlifila Lc'Onie de l'avoir pour père, et (iuil par lui demaader s'il était à l'hôlel ou à Versailles, culiu si elle avait été lui présenter ses devoirs.
Léonie, confuse, convint qu'elle ne l'avait pas vu; elle s'excusa eu disant qu'elle était habituée à toute autre chose qu'à ces petites démoiisiraiions puériles, à ces devoirs commandés par l'étiquette ; que Darnabé le pyrrhonien lui doima d'autres idées sur les sentiments, sur la vie. la liberté, la tiaiure... — Hélas! dit-elle, c'est un lioinme bien instruit, un liumnie de bien, et il cornait la vertu comme si c'était son élément... Au surplus, tout cola n'empêche pas que je ne doive faire voir à mon père que je l'aime : je cours l'embrasser. Làdéssus elle sortit.
— Quelle charmante enfant! s'écria la iriarquisc, c'est elle qui est cause de mon bonheur...
A ces mots, le marquis attira sa femme sur ses genoux ; elle s'y assit, et Vaudeuil embrassa sa tendre moitié avec une effusion de cœur qu'il était impossible de ne pas croire véritable.
— Ab! dit-elle, nous n'avons pas bu notre verre d'eau. — C'est vrai, s'écria le marquis. Il prit son verre et en but la moitié ; mais, voyant briller dans les yeux de sa femme le désir de I achever, al'm de boire dans le verre de celui qu'elle aimait, il lâcha dans le clair breuvage la poudre qu'il avait entre son ongle et son pouce, en procédant à celte opération derrière le dos de sa femme.
— Donucz-le-moi, mou cœur! dit-elle au marquis avec un regard suppliant. — Non, ma belle, prends le tien. — Je le veux I... s'écriat-elle d'une voix tendre Et, saisissant le verre fatal, elle appliqua ses lèvres précisément à l'endroit où son mari avait bu.
Ce dernier parut touché de ce trait d'amour ; il embrassa sa femme tout en trenibl;inl, et il s'écria :
— Va... tu seras dé-orniais la source de ma félicité, de ma fortune, de tout ce qui peut charmer la vie...
La joie que ressentait la pauvre Krnesline, en se voyant pressée dans les bras de son époux, l'empêcha de sentir nue légère chaleur dans sou estomac... Le poison parcourut ses veines et s'attacha à son cœur, qui tressaillait d'amour et de bonheur. Malgré son effronterie, Vandeuil pâlit, et se sentit inonder d'une sueur froide. Ne voulant pas de témoin de son éiîiotion, il se leva et courut se renfermer dans son cabinet pour reprendre ses sens et retrouver son audacieux sangfroid.
Il ne tarda pas à reparaître, et ne cessa de prodiguer les soins les plus touchants à la victime qu'il venait de consacrer à la mort.
Il l'entraîna dans les bals, aux spectacles, dans les fêtes, à la cour, partout, et, partout, chacun fut convaincu que la marquise de 'Vandeuil était la femme la plus heureuse. Pour elle, en reparaissant dans le monde sans cesse accompagnée de son époux, ne prenant aucun plaisir qu'il ne le partageât, elle crut renaître à la vie, et nageait dans la joie en voyant sou bonheur envié de toutes les femmes.
Quant au marquis, il essuya de bonne grâce les plaisanteries que l'on fit sur sa fringale d'amour conjugal, et il finit par en parler si sérieusement, par vanter tellement le bonheur qu'il éprouvait, elles qualités de sa femme, que cette conversion fut le signal d'une foule d'autres. Pendant quelque temps il l'ut de mode d'aimer sa femme. Le monarque sul beaucoup de gré au marquis de Vandeuil de sa conduite ; et, dès ce jour, il le distingua de la foule et l'honora de sa bienveillance. Alors tous les courtisans tombèrent éperdument amoureux de leurs moitiés, étonnées d'une telle révolution.
C'est à l'occasion de ce changement que le duc de R... dit au comte de Brog... — .Mon ami, où en sommes-nous?... Qu'est-ce qui se prépare?... — Une grande révolution; car revenir à nos femmes est une véritable convulsion de l'état social.
La marquise de Vandeuil devint sujette à de fréquentes indispositions; mais les médecins n'y virent aucun danger; ils attribuèrent son défaut de force et son énervement aux soins du marquis de Vandeuil, qui fin décidément cité comme le modèle des époux. Tout à l'hôtel de Parihenay prit l'aspect de la joie ; on y donna des fêtes, et la seule Léonie garda au fond de son cœur un sujet de méditation et de rêveries, qui la rendirent distraite aux hommages dont l'entouraient une foule de prétendants à sa main. Dire qu'elle était une des plus riches héritières de France, c'est assez indiquer que sa cour devait être nombreuse... et les louanges très-hyperboliques.
Celle finnée, ces grandeurs, ce luxe, rien ne put la détacher de Jean-Louis... Heureux Jean-Louis I