‹ Œuvres de jeunesse, illustrées. DessinsChapitre 68 sur 92 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Raro iinteccdcntem scclostum Descruit pcde pœna Cl.iudo.

IIOUACE, od. III, liv. III.

Il est donc en naissunt des racns condamnées. Par un (risie ascendant, vers le crime poussées, Que formèrent des dieux les décrets éternels. Pour êlre eu épouvante aux malheureux mortels? Voltaire, lei Pélopides, acte I, se. I.

Sachez, lecleurs, que le chemin sur lequel se rencontrent les deux hommes nue nous venons de quitter un moment est une route de traverse. 11 est six heures du soir, la campagne est déserle, et personne. Dieu excepté, ne peut voir ce qui va se passer dans ce lieu solitaire.

Le vieillard qui chemine à cheval s'est aperçu promptcment qu'un étranger sorti d'un fossé s'avance près de lui avec l'intention de l'aborder. Il dit quelques mots au domestique qui l'accompagne, et ce dernier lire deux grands pistolets des fontes de la selle de son cheval, les arme et se lient sur ses gardes. Le vieillard lui-même s'arme d'une paire de petits pistolets, et continue de s'avancer assez résolument au-devant de rétranger, qui, de son côté, marche toujours vers lui. Bientôt nos hommes sont en présence ; le piéton ôte son chapeau, et salue le cavalier, qui lui rend sa politesse en silence. Le vieillard, dont l'œil bhUant est plein d'un fea satanique, ne s'est pas plutôt fixé sur l'inconnu, qu'un sourire vient eflleurer ses lèvres livides. Il dit deux mots à son domestique, qui remet tranquillement ses grands pistolets à l'arçon de sa selle. Le vieillard lui-même désarme les siens, et les replace dans la poche de son manteau ;Tjuis, se tournant vers le saluant, il lui demanda cavalièrement ce qu'il peut désirer. Les mouvements du vieillard et de son domestique n'échappèrent point à l'étranger. Les précautions prises par les voyageurs ne lui avaient arraché qu'un sourire de pitié; mais l'interrogation hautaine qui venait de lui être adressée parut heurter sa fierté, car il ne put se rendre maître d'un mouvement d'inipalience, qu'il s'offorça vainement de déguiser aux yeux du vieillard. Ce dernier s'écria :

— Superbe!... c'est en vain que tu voudrais te soustraire à ma puissance, humilie-toi I

A cette étrange exclamation, l'inconnu jeta sur le cavalier qui la prononçait un regard méfiant et scrutateur. Il semblait vouloir deviner la pensée qui agitait l'homme qu'il avait devant les yeux : un examen rapide le rassura. Il prit le ton du vieillard pour l'exaltation d'un cerveau dérangé, et il répondit en souriant :

— Bien loin de braver votre pouvoir, vous me voyez, monsieur, tout prêta le reconnaître. Je suis un voyageur égaré, et vous pouvez m'indiquer mon chemin.— Un voyageur égaré, reprit le vieillard eu laissant échapper un sourire amer, égaré volontairement, tu veux dire? — Monsieur... que signifie?... balbutia le piéton surpris... — Qui t'a conduit a cette heure sur cette route de traverse et dans ces lieux écartés?... — Je fuis la méchancelé des hommes. — Leur justice, peut-être?... — Vous m'insultez, vieillard!. . — Silence !... où vas-tu?... — De quel droit?,.. — Silence I répéta le cavalier avec plus de force; où vas-tu?...

Subjugué par le ion du vieillard, l'élranger eut l'air de se résigner à l'ascendant dont il ne pouvait se rendre compte.

— Je vais à Paris, dit-il. — Qui t'y conduit?... — Le désir de revoir des amis bien chers. — Une femme, une maîtresse peut-être?... — J'en conviens. —Midheur à elle!... En prononçant ces ilernlères paroles, la figure du vieillard parut animée de l'expression d'une joie satanique... il ajouta : — Comment se fait-il que tu voyages à pied, tandis que tu devrais voler sur les ailes des vents pour rejoindre la bien-aiiiiée?.. — Proscrit, pauvre, et sans ressources... — Je te comprends... Tiens, voilà ma bourse; cours, vole auprèsdeta maîtresse; je m'en rapporte à toi du soin de s<jn malheur. — Que dites-vous, monsieur?... —Prends in;i bourse, te dis-je. — Puis-ji accepter d'un inconnu .'... — Je ne le suis pas pour toi... Marquis de Vandeuil, s'écria l'étranger d'une voix forte, nous nous connaissons.

L Le marquis de Vandeuil (car c'était lui) parut éprouver un frcraiS'.

JEAN-LOUIS

sèment involontnire en s'entendant nommer; il fixa le vieillard, el g'elTorça de rappeler dans sa mémoire les traits du personnage au'il voyait devant lui. La voix de l'inconnu ne lui paraissait point étrangère, mais il ne pouvait dire où il l'avait déjà entendue. Enliu, ayant épuisé toutes les conjectures, le marquis dit au vieillard :

— Qui êtes-vou5, monsieur?... — Un homme qui te rendit jadis uu grand service. — Votre nom, de gi-ice !... — Tremble de l'apprendre. — Je ne tremblai jamais... parlez ! — Eh bien ! donc, prononce-le toi-même...

A ces mots, le vieillard arracha une perruque noire qui couvrait sa tête, se passa les mains sur la figure, et, reprenant l'expression habituelle de sa physionomie, présenta à l'œil égaré du marquis des traits que celui-ci ne pouvait avoir oubliés.

— Maico! s'écria-t-il en pâlissant. — Lui-même, digne enfant des ténèbres. — Grand Dieu!... — Tais-toi... je te défends d'invoquer la providence illusoire... — Tu vis encore!... — Oui, pour faire souffrir, pour me rassasier des pleurs et des peines de ce sexe perfide...

—Quoi ! la vengeance brûle encore ton cœur?... Ce sentiment est ce qui me retient à la vie... — L'objet de ta haine respire donc encore ?

— Il y a cinquante années que l'âme qui m'offensa a quitté sa dépouille grossière ; mais les sentiments d'un homme tel que moi ne sont point variables comme les saisons ; j'ai tué la Olle d'Eve, et, semblable au Dieu que tu invoques, j'ai puni jusque dans ses enfants innocents le crime de leur mère. Non content d'avoir sacrifié la famille, j'ai enveloppé son sexe tout entier dans le feu de mes ressentiments; depuis un demi-siècle, je n'ai cessé de poursuivre des créatures que mon maître et moi avons vouées aux peines éternelles. — Tu me lais frémir!... — Enfant d'Adam, tu fus et tu seras un des instruments réservés pour mes vengeances... — Ahîjejure que jamais!... — Serments fragiles! en dépit de toi, de ton Dieu, lu marcheras dans la voie que je t'ai tracée... Le mal a germé dans ton cœur; les passions V sont éveillées... tu es à moi. — Je suis libre... — Keptile ! s'écria M.iico, veux-tu me forcer à t'écraser?... Ecouta, ajouta l'Américain avec plus de calme, je puis combler les vœux les plus ambitieux de ton c^riir; mais je puis aussi anéantir tes projets les mieux établis... Pars, devance la foudre, et rends-toi près de l'objet de ton délire; dans quelques jours je serai à Paris. Si tes désirs se réalisent, (u n'auras pas besoin de moi; si, au contraire, des obstacles viennent entraver ta marche, accours me consulter, tu me trouveras dans le même lieu où je le donnai jadis le poison qui sut le débarrasser de ton épouse... Adieu, mon fils...

En achevant ces mots, Maïco éperonna sou cheval, et disparut suivi de son domestique. Son discours, et surtout l'expression infernale qu'il avait mise dans ces trois mois : « Adieu, mon fils, » avaient glacé l'âme du marquis. Il resta quelque temps comme abattu sous le poids des terribles paroles qu'il venait d'entendre; enfin, rassemblant son courage, il résolui de se rendre à Paris auprès de son oncle et de Léonie. La bourse laissée par Maico lui donna les moyens d'éviter les d. rgersde tous genres qui devaicnl menacer un émigré dont le nom n'était point porie sur les listes d'amnistie. Encourage par ce puissant auxiliaire, le Vandeuil regagna la grande roule; là, quelques pièces d'or lui firent obtenir d'un voiturier une blouse, un fouet, et la conduite d'une charrette. Arrivé à la première bourgade, quelques autres pièces d'or, habilement métamorphosées en vin, liqueurs, etc., décidèrent le maire-vigneron de la commune à donner une passe au nommé Thomas Blaiseau, voiiurier, qui avait prouvé par témoins la perte de son passe-port. ^

Ainsi déguisé, le marquis de Vandeuil s'achemina tranquillemcnl vers Paris.

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