CHAPITRE XXX
.... Cui non animus formidine dlTum Conlraliilur?... Cui non conrepunt membra pavore, Fulminis liorribili cura plaija lurrida Tellus Conlremit, et mafçnuin percurrunt murmura cœlum .. Ne, quod ob admissum loede, dictumve superbe, PcBnarum grave sit solvendi tempus adactum?
LCCRÈCS.
Quelle est l'âme coupable qui peut entendre sans frémir les éclats de la l'oudre, lorsciue, par ses coups terribles et multipliés, elle fait trembler la terre, qu'elle dévore de ses feui? Un Dieu vengeur semble crier au criminel : « Malheur à toi! le temps des peines est venu I D
tmilalion libre.
Si vous le permettez, lecteurs, nous laisserons le marquis de Vandeuil el l'Américain Maïco se rendre chacun de leur côte à Paris, et nous rattraperons la chaise de poste qui ramène M. Granivel après le mauvais succès de son ambassade. La chaise entre dans la cour de l'hôtel : au bruit des chevaux, le général Jean-Louis, qui, comme tous les amoureux, a l'oreille fine, entraîne l'oncle Bainabé, qui, comme tous les philosophes, est sourd et aveugle, et le conduit à une croisée.
— Tout est perdu! s'écrie Jean-Louis en apercevant son père descendre lentement de sa chaise. — Pourquoi donc? demande le pyrrhonien. — Ne voyez-vous pas, mou oncle, que mon père est triste? — Tu prends la gravité d'un sage pour de la tristesse... Neveu, neveu! ne seras-tu donc jamais philosophe.' — Si je perds Fanchette, je ne puis être que malheureux. — Ah ! mon ami, sont-ce là les fruits des excellents préceptes que je me suis efforcé de l'inculquer depuis ton enfance?... Quoi! parce qu'un père, ou le sort, ce qui revient parfaitement au même, car l'un ou l'autre ne sont là que comme obstacle; quoi! dis-je. parce qu'un père ou le sort l'enlèvera la maitresse, il faut que la tranquillité, le bonheur même du reste de ta vie, soient troublés à jamais?... Neveu, la philosophie t'apprendra...
Le pyrrhonien allait continuer, et sans doute cette dissertation philosophique aurait été aussi lumineuse que les précédentes, lorsqu'il s'aperçut que le neveu qu'il voulait eniloctriner éiait disparu. Après avoir poussé deux ou trois soupirs qui lui lurent arrachés par la frivolité des jeunes gens, il se mil en devoir d'aller philosophiquement satisfaire sa curiosité ; c'esl-à-dire qu'il s'achemina loul doucemeni vers son frère, qui seul pouvait lui donner des nouvelles de Fanchette et de la réception de M. de Parlhenay.
Mais déjà Jean-Louis, instruit de la réponse du duc et du renversement de ses espérances, donnail un libre cours à sa douleur. Dans le premier Iransport, il voulait mouler à cheval, courir à la ferme, et enlever Fanchette malgré son père, malgré elle-même s'il le flillait.
— Ne voyez-vous pas, disait-il au père Granivel el à l'oncle Barnabe, que l'eniêtement du vieux duc va causer le malheur de tous? Croyez-vous, mon père, croyez-vous, mon oncle, que je laisserai le marquis de Vandeuil tranquille possesseur de Fanchette.'... Non ; dût la mort la plus cruelle in'atlendre à la porte de l'église, mon rival n'y pénétrera que sur mon cadavre. — Ah! passions... passions! s'écria le pyrrhonien en extase, combien vous donnez d'éloquence !... mais que vous faites de mauvais logiciens! Ecoutez, mon frère, el vous surtout mon neveu, voilà ce qu'il convient de faire dans la circonstance présente
Le pyrrhonien parla ainsi pendant une heure, et vous conviendrez, lecteur, que c'est avoir beaucoup d'égards pour vous que de remplacer par des lignes de points un discours d'une heure; quoi qu'il en soit, je ne vous demande aucune reconnaissance pour ce procédé délicat, parce que j'ai des raisons particulières pour en agir ainsi: vous les devinerez si vous pouvez, je ne m'en inquiète guère.
Je vous disais donc que Barnabe parla pendant une heure. Les six premières phrases de son discours furent écoutées el comprises par ses deux auditeurs; mais ce fut tout. Jean-Louis, au commencement de la dixième, et le père Granivel, à la fin de cette même dixième, pensèrent à autre chose. Le général rêvait aux moyens de lever les obstacles qui s'opposaient à son union avec Léonie, et le père Granivel récapitulait dans sa mémoire les objections du duc et les offres bril-
JE\N-LOUIS
lantes qu'il lui avail infruciueiisenient faites. Enliii le pvi'rhonieii acheva traiiquilleuieut sou discours; le père Grauivel prit la parole, el dit :
—J'ai offerl au duc la main de mon fils pour sa fille, avec trois millions. Le duc, qui est hniiuêlc homme, quoique un peu fier, a refusé, parce qu'il est. dit il, eiitiagé avec sou neveu, qui n'a pas d'autre fortune à espérer que la petite ferme sauvée du naufraj;e par le fidèle valet de chambre du vieux seigneur. Il me semble que si j'allais trouver, non pas le due. mais le marquis de Vaiideuil. et que je lui proposasse deux cents, trois cenls. cinq ccnl mille francs, ce qu'il voudrait enfin, j'en obtiendrais facileuienl sa reuoncialion à la main de sa cousine. Le duc alor> ne pourrait, malgré toute son envie, faire épouser à M. de Vaiidcuil une fille dont celui-ci ne voudrai! plus; argo, comme dit mou frère, Léonie serait à Jean-Louis. — Biavo ! cher frcre, s'écria le pyrrhonicn; voilà de la logique, et je dis de la logique serrée. Il y a cependant une objection à opposer à ion argument. Le marquis de \andeuil, alléché par l'appât des souunes olferles à sa cupidité, renoncera, je le crois comme toi, à la main de Léimie, qui ainsi se trouvera libre, concéda: mais s'ensuil-il, de ce que Léonie n'épousera pas son cousin, que le duc donnera sou consenlenieiil au mariage de Jean-Louis avec elle.' nego. Le duc, orgueilleux comme un ci-devant, et fier comme un honnête homme dans le malheur, voudra moins que jamais consentir à un hymen disproportionné : j'espérerais tout de lui. s'il était riche el puissant encore; pauvre et sans crédit, il sera inflexible. — Hum!... hum!... dit le père Granivel, qui se gratta la tête en signe d'embarras. — Tu vois, frère, reprit le pyrrhonien, enchanté de l'effet de son argument, que nous savons répondre ad rem. el remettre de suite le doigt dans la plaie. — Ecoulez, s'écria ■ ean-Louis, je crois avoir trouvé le moyen de tout concilier... Aussitôt Barnabe el le père tiranivcl s'approchent et écouteut attentivement.
Permeitpz-moi encore, lecteur éminemment indulgent, de remplacer par quelques points ce que .lean-Louis dit à ses parents. J'espère que l'excuse que j'ai à vous offrir cette fois saura vous contenter. Si je parle, vous en saurez autant que moi sur mon dénoûment; un déuoùment doit amuser et surprendre le lecteur; pour amuser et surprendre le lecteur, vous conviendrez qu'il faut qu'il soil neuf el inattendu; si je vous préviens maintenant, vous ne serez pas surpris plus tard; ergo, souffrez que celle ligne de points vous tienne lieu de ce que Jean- Louis dit en ce moment à son père et à son oucle.
Jean-Louis n'a pas plutôt dévoilé ses projets, que le père Granivel demande à grands cris des chevaux de poste. Taudis que les domes-
tiques s'empressent d'obéir, le pyrrhonien, qui est fort prudent, court :\ l'office, et fait bourrer la berline de voyage d'excellenis paies de Chartres et de Pithiviers, de foies gras, etc., flanqués et oscnriés de vieux vin de Bordeaux et de Bourgogne, le tout comme autidoie de la mélancolie. Ces précautions prises, l'oncle Barnabe s'enlouce dans la berline en se ré'igiianl phili)sophiqueuieiit aux évé[iemeuls; s(in frère et Jean-Louis prennent place à côté de lui, le postillon fait claquer son fouet, el l'on part au galop. Laissons-les courir.... Où vontils'? C'est ce que vous saurez bienlôl.
A présent, lecteur, suivez, s'il vous plaît, des yeux, ce petit vieillard qui traverse le pont Neuf, et qni se dirige vers la rue des Postes; voyez-le s'enfoncer dans son réduit mystérieux ; rcniarquez les yeux brillants du vieill:trd, son teint plombé, son front dégarni de cheveux el sillonné de rides ; portez vos regards ensuite sur tout ce qui l'environne, et vous recouuaitrez facilement l'Américain Maïco.
Pendant trois jours, le vindicatif personnage attend la visite du marquis de Vandeuil; chaque matin il envoie eu ville son afildé, et chaque soir il parait de plus en plus mécontent. Enfin, la nuit qui suit sa troisième journée. l'Américain sort de sa rclraile, monte à cheval, et sort de Paris. Laissez-le trotter... Où va-l-il? Vous le saurez bientôt.
Ce n'est pas tout : remarquez-vous cette longue file de voitures de roulage qui traverse Paris'?... Apercevez-vous, a la septième voilure, un homme en blouse bleue, et dont la marche et les manières contrastent fortement avec celles des autres voiiuriers qui l'entourent?... c'est le marquis de Vandeuil; il vient d'arriver à Paris. A peine sa voiture est-elle remisée dans la maison de roulage, que le marquis se décrasse, change de vêtemenis, et court à la poste; il en sort une lettre à la main et la joie peinte sur la figure. Deux heures après, il s'éloigne, à pied, de Paris. Laissons-le marcher... Où va-lil .' Vous le saurez bienlôt.
Maintenant, lecteur, transportez-vous avec moi dans le village de G..., à ime pcliie lieue de la ferme des Genetles, où demeurent le duc et sa fille. Ce village ne possède qu'une seule auberge, celle du Grand-Cerf. Six voyageurs y demeurent en ce moment. Trois sont arrivés en berline à quatre chevaux, il y a deux jours : ce sont MM. Grauivel père, oncle et fils. Us ont été à la ferme des Genetles, el en sont revenus furieux. Deux autres voyageurs demeurent depuis le malin dans une des chambres écartées de l'auberge : c'est Maïco et son domestique. Enfin, le sixième vient d'y arrivera l'instant: c'est le marquis de Vandeuil. Les grands coups vont se porter.
Alteution!...
CONCLUSION
Vous devez vous rappeler, lecteur, que l'auberge du Grand-Cerf renferme les principaux personnages de celle hisloire, que le hasard semble avoir réunis tout exprès pour amener quelque terrible catastrophe. Chose effrayante! un petit espace, un c^in ignoré, renferme plu> de passions ardentes qu'il n'en faudrait pour bouleverser toute 1 Europe : il ne manque à mes acteurs qu'un grand théâtre.
Jean-Louis,''arrivé de la veille, a déjà vu le duc. En vain il a offert ce qu'il ponrait offrir, tout a été rejeté. Un seul espoir lui reste, et il attend l'arrivée du marquis de Vandeuil pour le perdre ou Jean- Louis est furieux.
Le ftère Uranivei. abasourdi de l'opiniâtreté du duc. ne sait plus que penser : il boit pour faire quelque chose , quant au pyrrhonien, il
compose un nouveau discours : c'est vous dire assez qu'il est le plus heureux des trois.
Mais que fait maintenant l'implacable Maïco?.. .. 11 a envoyé à la ferme, el il a su que le marquis n'élail point encore arrivé; il se décide à repartir le lendemain au point du jour pour Paris, si le soir même Vandeuil ne paraît pas. L'Américain entend sonner les heures avec plus d'anxiété que le criminel dont les moments sont comptés. Il voit en frémissant le soleil disparaître à l'horizon ; car il commence à désespérer du retour de l'homme qui doit navrer el lléirir à jamais l'exislence de Ixiouie, d'une femme! Furieux, il voue Vandeuil aux malédictions infernales; il jure de le punir, et cinieiitc ce serment par les plus horribles blasphèmes. Le marquis s'est joué de lui en lui enlevant une vicliine. Dans un des momenis où, cebsanl de hlasphé-
JEAN-LOUIS
mer, le vieillard semble vouloir irniire un lerme à l'afiiuiion qui le dévore, le briiil d'une porle (ju"oii ouvre dans la piéee voisine se fait cnlendre. Maieo prèle 1 oreille, el ildi^lini;ue des sons mal arliiulés, ei bicMiôi un certain nombre de phrases décousues, dont il s'ellurce iuuiiiemeni de saisir le sens.
La personne qui est dans la pièce voisine gémit, menace, et jure de se venger. C'est la voix d'un homme; il parle d'amour, de femme; Maïco est tout oreilles. Il s'approche doucement de la cloison qui sépare sa chambre de celle de Jean Louis, car l'étranger n'est aulre que le général, et il ne perd pas un mot des paroles que la douleur arrache à noire héros.
L'Américain est enchanté; jamais il n'a entendu de discours plus enflammés; jamais àme n'a renfermé de feux plus ardents; jamais enfin le soupçon, la jalousie, la vengeance, ne trouvèrent un champ plus vaste à exploiter : Maico s'en empare. Il brûle de diii^rr le nouveau séide, et de faire, par ses mains, le malheur éternel de l'obet aimé. 0 volupté ! cet objet est une femme !...
— Qui gémit près de moi? dit le vieillard d'une voix douce...
A cette interrogation inattendue, Jean-Louis ouvre brusquement la porte de la pièce où il se trouve, et se présente devant l'Américain.
— Que faites vous ici, vieillard? — Mon fils, j'alieods le malheureux pour le secourir, le faible pour le réi'onfoi ter, et le fort pour le guider. — Vous m'avez enlendu .'... — Oui, jeune fou. Je connais maintenant et l'énergie de ton amour et le malheur que tu redoutes. Je puis te sauver du dé>espoir. — Vous, bon vieillard?... — Je n'ai qu'un mol à dire, et Léonie de Parthenay est à loi... Tu vois (|iie je suis instruit... — iMais le marquis de Vauileuil .'... — Ne la possédera pas tant que je voudrai m'y opposer... Il est éloigné d'ailleurs... ^ 11 est ici. — Qui le l'a dit? — Je l'ai vu... .Mais qu'il tremble!... il n'en sortira pas... — Ainsi donc mes soupçons étaient fondés! s'éciia Maïco. L'iufàmc Vandcuil. méprisant mes olfres de serv'ce, n'a point o^c venir me trouver... Qu'il tremble! je me vengerai de lui, et je ferai en même temps un exemple terrible... Ecoule, je:\ne homme, ajouia-t-il en se retournant vers Jean-Louis, je puis ei ^e veux sauver Léonie. Je n'ai pour cela qu'un mot à dire, je le dirai; car il faut que je punisse Vandeuil, qui, lui-même, me servira à punir ensuite mes plus mortels ennemis... Où esl-il maintenant ce Vandeuil .' — Il est parti il y a deux heures pour la ferme des (ieneties. Un homme dévoué que j'ai sur les lieux est venu m'apprendre la réceplion paternelle qu'il a reçue du duc, et la nouvelle de son prochain mariage avec Fanchetie. — Je te le répète, fou, insensé que tu es, jamais Vandeuil n'épousera ta maiiresse... Pour quel jour le mariage de ton rival est il annoncé? — Pour demain. — Pour demain !... - Uélas ! oui ; toutes les précautions ont été prises depuis longtemps pour que cet hymen exécré ait lieu aussitôt l'arrivée du marquis. — Que vas-ln faire? — Je veux défier le marquis. Demain, au point du jour, l'un de nous deux aura cessé de vivre. — Tu es donc capable de sacrifier les jours pour une femme? — Je sacrifierais mille vies p<mr Léon e. — Bieii ! jeune fou ; j'aime à te voir ainsi; mais, je te le dis encore, Vandeuil ne pressera point dans ses bras l'objet de ses vœux les plus ardents. Demain, à l'heure du mariage, je me rendrai au temple; sois-y avec ton père et lou oucle... Adieu! je vais goûter quelques heures d'un repos dont j'ai grand besoin.
Jean-Louis, indécis de ce qu'il devait faire, crut cependant n'avoir rien à perdre eu suivant les conseils donnés par l'extraordinaire personnage qui s'intéressait à son sort et à celui de Léonie. Il se promit donc de se reudre à l'église du vilLige à l'heure où le due, Léonie et le marquis devaient s'y trouver pour la cruelle cérémonie...
Dix heures sonnaient, et les cloches de la chapelle villageoise annonçaient le mariage projeté. Jean-Louis, dévoré d'impatience, le père (iranivel pestant et jurant, et le pyrrhonien entre un argument pour et un argunienl contre, s'acheminèrent d'un côlé vers la paroisse fatale; d'un aulre colé, le duc avec la conscience de son devoir, Léonie le cœur navré, et Vandeuil dans les délices de la joie, s'avancent vers le même lien. Jlaico seul, calme, l'ioid, résolu, apporte une décision incbranlable et un resbcuiimeni immortel...
Déjà le prêtre s'avance pour faire l'échange d?s anneaux , à celle vue Jean-Louis met la main à sou épéi' ; il va frapper Vandeuil, lorsque la vue de Maico, enveloppé dans son manleau et s'avançanl gravement vers l'autel, suspend l'explosion de sa colère...
— Arrêtez ! dit l'Américain d'\m air imposant, Léonie de Parlhenay ne peul être l'épouse du marquis de Vandeuil. — Insolent ! s'écrie le marquis furieux, qui l'a donné le droit... — Regarde !... A ces mots, Maïco laisse tomber l'énorme manteau qui le couvre. Me reconnaistu? s'écria-t-il en fixant sur \ andeuil l'œil brillant de la vengeance sati^faite. — Grand Dieu ! s'écria le inari|nis en apercevaiil l'Américain, je suis perdu I... — Non, reprit Maïco, il dépend de toi de me forcer au silence... — Ah! parlez... — Renonce à la main de Léonie de Parlhenay. — Quoi ! vous pouvez exiger?. .— Je vais parler... —J'y renonce, dit le marquis terrifié. — Que signifie ce qnej'enlends? interrompit le duc en jel.inl sur rAiiiéricaiii et sur Vandeuil un œil fixe et scrutateur ; me re\pli(piire/,-vons, monsieur'.' — Uemandez à votre neveu, répondit le vieillard ; lui seul peut maintenant vous instruire...
A l'interrogation ironique de l'Américain, Vandeuil abattu se laissa tomber dans une des stalles du chœur.
— Quel horrible mystère existe donc entre vous deux? demanda le duc, curieux d'apprendre et ireniblanl de savoir... Vandeuil, élesvous indigne de ma OUe !
Vandeuil garda le plus morne silence.
— Noble marquis, parleras-tu ? s'écria Maico avec l'expression d'une malice diabolique... Puisque tu ne le peux, je vais m'acquitter (le ce soin .. Rassure-loi, je ne dirai que ce que je dois dire pour l'accompliisecûeut de mes desseins... Duc de Parthenay, ta fille ne peut jamais èlre unie au marquis de Vaiulenil ; ne m'interroge pas ; car, si ma voix le rcvéLiil le secrel falal (ini les sépare à jamais, ton front, couvert de la rougeur de la Imnle, s'humilierait dans la poussière. Ce que je dis doit le suffire. Tu le vois, je suis âgé, seul et sans pouvoir; et cepeud.inl ton neveu, enlouré d'amis et de domestiques, n'ose lever les yeux sur moi. Bien loin de là il va te déclarer luimême qu'il ne peut, sous peine de perdre la vie et l'honneur, épouser Léonie... Allons, lâche, parle, ou je vais parler...
Le marquis, d'une voix faible, déclara qu'il renonçait à la main de sa cousine... — Il le faut, puisqu'il le veut ; tout nous sépare, nous sépare à jamais... — ïu l'entends! s'écrie Maico en se tournant vers le duc... Maintenant je suis satisfait, ajoute l'Amérain en jetant sur Léonie un regard cruel : bientôt cette jeune fille épousera l'Iiomme de son choix, l'homme qui doit la rendre à jamais heureuse... Je m'en rapporte à lui. à loi, Vandeuil, et surtout aux passions qui déchirenl vos coeurs, pour me procurer la pins douce vengeance... Adieu, enfants d'Adaai! au moment du malheur, pensez à Maico et à sa bénédiction nuptiale.
En parlant ainsi, l'Américain secoua d'un air farouche le manteau qui le couvrait. Ou eût dit que, semblable au féroce Argant de la Jérusalem délivrée, il venait de répandre dans le temple du Seigneur tous les serpents de l'enfer... Chacun écoutait encore, qu'il était déjà loin
Maintenant, lecteurs bénévoles, ces points ne sont à autre fin que pour remplacer les discours de Barnabe et les prières de Jean-Louis au duc. qui, comme vous le pensez bien, se lai-sa loucher, et maria nos jeunes amants Le jour de la célébration de ce mariage tant désiré et si souvent interrompu, une voix sinistre fit retentir les voûtes de la chapelle : Opus cansummatum esl, s'écria-t-elle ; et un rire salanique annonça la présence de Maïco. Jean- Louis voulut s'élancer; Léonie le retint, et l'Américain disparut.
Lecteurs, rassurez-vous ; les prédictions et les maux de Ma'ico ne se réaliseront pas. Fanchetie est belle et sage ; Jean-Louis est honnêle homme, et le ciel est juste.
Fiifin '... s'écria Jean-Louis en entrant dans la chambre nuptiale, et il prit un baiser où vous voudrez...
JEAN-LOUIS
Enfin! dit le pyrrlionien en relisanl son dernier discours, ei il s'endormii.
Enûn! dii le père Granivel en sablant une bouteille, et il s'égaya.
Enfin! dit Fancheile en essuyant une larme...
Je voudrais bien, pour ma part, qu'un jour on pût m'en diru au» tant; mais je tiens à la douce larme.
Enfin! lecteurs, je vous quitte.
FBi DE JEAN-LOUIS.
Le (icTC Granivel et son frcrc C.irn.nlx
fÙISSY. — TTP. BOlUltT,
Le chiniista.
Il était uoe fois un chimiste et sa leiiime qui faisaient bon ménageelvivaienl heureux. Le chimiste, toujours occupé, ses luiicilcs sur le nez, entretenait le feu de ses fimineanx et souillait quelquefois penilant loul un jour avec un soufllet um; et noirci : il ne disait mot, et sa fenmie, assise dans le laboratoire, ne se plaignait ni de la fumée, ni de la vapeur du charbon, ni de l'odeur; elle parlait raremeni, et son langage le plus ordinaire était l'aimable sourire qui venait errer sur ses lèvres charmantes, lorsque, faiigué de ses travaux, le chimi>t.s'avisait de jeter un regar.i sur sa femme chérie. i;iL:
était bien bille et n'avait rien de désagréable dans sa personne; mais. Comme ils passaient toui- deux la jouriiée entière dans leur laboratoire, qu'ils ne se regardaient pas souvent et qu'ils '"'' s'adoraient, ils ue pensaient
guère à leur toilette, et l'on ne se serait pas aperçu de leur beauté au premier abord. Ce laboratoire qu'ils habitaient ressemblait assez
vocaleurs nients, le
une cave. Les parois des imrj auraient pu rendri' trente quintaux de noii de fumée si l'on avait voulu les nettoyer. Les vitres des fenêtres, à ogive et à petits carreaux retenus par des plombs, avaient conquis un veto sur le jour qu'elles ne laissaient presque plus passer, tant elles étaient empreintes de poussière. Au dehors, une vigne joyeuse, qui tapissait le nuir, avait jeté sur les fenêtres un réseau de sarmeiils entrelacés. Le carreau, humide et toujours sale, offrait de singuliers accideni,: çà et là l'on apercevait un rond ou un carré net comme uru; pièce qui sort de la Monnaie, parce qu'un olijet de physique y avait séjourné pendant quelque temps. Des sillons tracés dans la poussjÇre parle balai disaient coinbieo de fois une main généreuse avait tenté de débrouiller ce chaos. Souvent on entendait la voix d un cricri qui se réjouissait de n'èlre pas troublé dans sou a.>iie, et plus d'une souris trottait tranquillement dans ce séjour de l'innocence, de la paix et de la chimie, sans craindre les trébuelicts pro- , Au milieu de cet amas de tables, de bouteilles ei d iustruchimiste, les cheveux couverts de= d«bris blanchâtres de
I,A DI.UNIËRE FÉE.
son c'<arboii. pcncliaii son visngiesnr une coriine. cl la claiié ilii (ou, roiigissaul Uiul ce iiiii l'eiilnurail, venait mourir mr la fi-imiie du cliiniisle. qui, tour à uiur. irawillail el irgaul lil cel iiiurii iir il un nir <ali-rail... La voùlc nciire, ralocnre du -ulcil qui ne se imiiilrait que par l'espace que la porte l.ii>saii eii;re elle el le soi, l'alliiail cliiniiqiie. nu mari eliiiuisle, li>ul cela ne plairait pas h imil le iiKuuli •; mais. pui-qn«' le elimiisle el sa fiiniiie se intuvaienl lienieii\, personne ne doil lescen-urer. car on dinnerail à penser que le l)(n;ln-ur lieiil à un coup de lialai. à la inorl d'un eriei i à une Iode d ai ai^née. ou à la queue d'une pauvre souris : le boulieur lient à bien autre cbose.
Va malin de piinienip>. on avait ouvert une fenêtre: l'air pur circulait, et le soleil, envoyant dans le lalioraloire un de ses plus beaux nfous. travail nue lii;nè brillaule où volaient une lunltilnde de petits atomes de poussière qui semblaient courir les uns après les autres, comme !;•> essaims de uiouclies au-dessus des ruisseaux par une b"llc soirée d été. Les pensées du ebiinisle étaient aussi noinbieu<es, aussi remuantes que les essaims, de niaiderc que la douce iniluenre de l'air leur donna une d.reelion tout opposée à celle qui d'babitude les portait au eeiveau Le cbimisle regarda donc sa Irninic. Elle était as.vi>e sur HU fauteuil vermonbi ei s a. misait à conlenipler pour la millième fois les e-lanipes du Cahiiut des [ces; sou in^éimiic était peinte sur sa ligure; ses cbeveux d'or pâle, arrangés a la vierge, foulaient une àinéole d'innoi-euccâ ses yeux bleus sans malice, l-.lle devina que son mari la regardait et quitta son livre. Le chimiste réflécliil. pétulant ce momeut d un silence expressif, que la jeune lille dont il n'iivait fait jusipi'alurs que l'amour de ses yeux et qn une douce rérréation pindanl ses longs travaux, pouvait ne pas prendre anlaiit d'intérêt que lui aux expériences elaux études qui l'absorbaient tout entier.
Depuis ce jnur il entoura de soins celte jeune femme dont le bonheur lui était coulié; il lui consacra souvent une beurc entière dans la journée.
Au boni d'un an. tant de nobles sacrifices reçurent une douce récompense : la femme du cbimisle mil au monde un eulant beau Connue le jour.
Alors le laboraioirr> devint le théâtre de scènes plus touchantes et
filus variées que celh'S d.uit nf)us venons de donner un ccmrt aperçu: a v<uUe noire re'nr.it de cris enfantins, et le chimiste n'y trouva point à ri dire. Caiib.m, nniiiue el vieux serviteur de la niai.-on, quillanl la bèehe, acemu-ail regarder par la fenêtre, làihait de faire sourire sa ligure horr ble et de prendre une dou(-c voix pimr parler à l'enfant. Enfin, la femme du cliiniisle, loiijoms assise sur son f.iutenil Termonlu, fai>ait san;cr sur ses genoux le marmot, qu'elle couvrait de baisers ansMtti qu'il souriait, t Ile excitait son rire, el, s'il cassait une fiole, le chiiiiisie en riait sans se faehrr de la perle de ses élixirs. Enfin ;a femme, celle jeune paysanne qu il avait épousée pour sa naïveté et le peu d'éiendue de ses connaissances, déployait tculc son âme sur son enf.nil, devenait spirituelle pour t(ml ce qui le coucernait; elle vivait du so-jllle de ce petit être, qui jouait sur son sein, et le bienlienreux ehiiniste s'apercevait que la natuic avait des creuset plus beaux que le^ siens et une luétbude de cuinbiuer lus iniMcs bien supérieure à la sienue.
Ce chimiste était un des esprits les plus éloniianls el les plus originaux que le feu du soleil ail jamais échauffés Si les idées dépendent de la firme intérieure du cerveau, le sien devait avoir l'aspecl bizarre de ces produits chimiques que les apothicaires exposent à la curiosité des passants, et qui présentent de si brillantes cristallisations. Lepuis son jeune âge il n'avait vécu que pour les arts el ne s'était occupé que d'étudier les sciences naturelles avec ardeur : aussi avaitil acquis un savoir si profond el si sidide sur la natiiie liiiiuaine, que d'abord il eut, comme ou vient de le voir, un enfuit, mais qu'ensuite il parvint à coniiaiire si bien tous les ressorts physiques di- notre machine, que par la seule iuspeclion de l'œil il découvrait les syiiiplônies, la marche et les causes d une maladie, el rapidement le m ilade guérissait. I>lte perfecliun de science ne regardait pas seulement le corps elle s'appliipiail à l'àme, et il disceniail la cau>c de nos peines et de no? plaisirs, di' nos passions et de nos vertus avec une tille supériorité que d'ab ird ils avaient atteint, lui et sa femme, la pei fiction du bonheur, qu'ensuite il savait tout d'un coup ce qui manquait a ii| nu l» 1 homme pour être heureux, el cela apic-. l'avoir examiné p'-ndanl un instant, el pour peu qu'il làlàt le ciane, le pied, et paljiàl l'épine du dos, il disait ce que, dans telle situation sociale dounee, il devaii faire et même dire.
Ce qui prouve son exlrôme sagesse et la supériorité de son esprit, c'est qu'ayant atteint le faite de la sciruce humaine, il vivait dans son laboratoire entre un cricri, une souris. Caliban, quelques araignées, sa femme et sou euloat. Certes, le cbimisle aurait pu aller à Paris où
il aui-aii amassé un faiscc.iu de gloire si gros qu'il y eu aurait eu pour cent mille hommes ; mais il avait réfléchi et vu :
Que, s'il guérissait tout le monde, tout le monde viendrait à lui ; qu'il n'y aurait plus eu de malades, parlant plus de médecins, et qu'alors les médccius l'auraient invité à passer dans le troisième béniispliere;
Que, devinant Ions les inlérôls. il aurait aecommndc tous les procès, el que, les avoués imitant les médi-eins, sa science lui ferait encore courir le danger de loinb r dans les mains des procureurs, plus cruels que les médecins (car il iraucbail la question);
Que si le gouvernement apprenait qu'il pouvait fa-re du diamant, on l'aurait enf rmé comme l'àue de Peaud';tne, pour lui l'aire toujours f.iire du diamant, ou pent-èlre lui erévcrait-on les yeux pour qu'il u eu fil pas, et dans ce cas il Ironverait les gouvernements plus cruels que les médecins el que les procureurs;
Qu'enfin la perfeclibiliié de la raison humaine devenait la ruine de la société qui ne sulisisie que par les folies, les inal.idies, les niaiseries, les passions, les démangeai.-ons el les coulributious de chacun. Aloi-s il avait eu l'incroyable r.iison de comparer la gloire qu'il aurait acquise a la fumée de sou fourneau, les richesses au charbon ipii noircil les mains el dont la vapeur finit par tuer; el saisissant le dieu du banlieur par les oreilles, il uicbail de ue jamais le lâcher eu ne sortant jamais de sa chaumière.
Ce fut ainsi qu'il simplifia son existence : pour se donner une occupation, il chercha à découvrir de nouveaux secrets, prit une femme jolie qui ne fai-ait rien, ne savait rien et ne parlail presque pas, un d.imestiipie itLol; el il décréta que. pour eux ions, la nature commeiicer.dl à la porte de la cabane et Unirait an mur du jardin; le soir ils allaient se promener sons une allée couverte, admiraient l'air pur du ciel : le chimiste complimeiitait (lalilian sur la leiiiie du jardin, et il comparait la lueur mytérieuse des étoile, à l.i lueur amoureuse des yeux de sa femme. Elle souriait en pensimi (|n'elle était belle comme une étoile, cl elle adoiail son mari; Caiib.m admirait qu'on eût tant d'espril. cl ils reniraient dans leur cb.iumiére, heureux, ccuilenis, riant des hommes, que le cliinii-tc leur montrait se démenant pour altrapiT des bulles de savon qui leur crevaient dans les mains; el ces trois cires cheminaient ain^i daas la vie, n'ayant pas le temps de désinr, parce qu'ils ir.ivaill.iient tout le jour el dormaient toute la nuit. Ueureux, mille fois heureux!...
Là dessus, le chimiste, frappant dans ses mains et iléposanl un baisCr sur les lèvres de sa remue, qui croyait que tous les lioaimes étaient chimistes, s'applaudissait de son parti, el disait qu'il avait résidu le plus grand problème, celui d une vie heureuse.
Parlant de là, il remuait de plus en plus ses crensels, cherchait avec une ardeur sans pareille à dérober un secret de plus à la nature, et lâchait d expliquer à sa fi.'uime ce qu'il fiisail : elle n'y comprenait rien, mais elle ccuutail avec allenliun, comme si elle eill compris quelque cliuse.
Ces trois êtres n'avaient plus aucune communication avec le reste de la C'é.iiion. el il s'agit de prouver que cela piuivait être : pour cela il fini remonter dans leur vie passée et expliquer par quels moyens iU vivaient dans une retraite aussi profonde.
Au bout de leur chaumière fleurissait un jardin qui semblait ôlre fail exprès pour eux : les légumes pienaieni plaisir à y venir, la treille pliait sous le raisin, et une source pure et limpide arrosait ce
fietil coin de terre promise. Le cliiniisle avait prouvé à sa femme car elle croyait tout ce que disait son mari) qu'en ne mangeant que des légumes" ou éteignait le feu d"S pasMous; ils vivaient donc du produit de ce terrain, où deux poules lionvaient leur nourriture, et une vache son heibe fraîche Caliban, le domesliqiie de ce forluné ménage, faisait la vendan,^c el la nmisson, inondait le blé au moycii d'une machine invenléc par le cbimisle, el ce bon serviteur ne coa< naissait d autre existence que de se lever au jour, cultiver le jardiu, manger sobrement, apprêter le repas du chimiste, filer en hiver, fairç de la toile et se recoucher : du reste, il avait supprimé l'usage de la pensée comme nu exercice trop fatigant, et le ncc plus ullrà de soD emploi élail d'aller payer chez le percepteur de la commune les di"sepl francs d'impiisiiions que devaii le chimiste pour ses deux ar« peiits, sa femme, ses poules, son cricri, sa souris, ses araignées, Caliban, la vache, le marmot, le rai el un pauvre caniche noir qui était ranii de loiiie la maison. Ainsi le gouvernement français assemblait, les deux lihambri-s, avait des années de conscrits avec leurs fusils eti leurs habits, capitaines, cohmels. chefs d'élal-major, aumôniers, l^i tout pour donner lassistancc el la prtilection de ses sept immense^» miuisièi'Cb et de sa colossale adminisiratiou à quatorze choses asseil
LA DERiMÊRIi FÉE.
insignifianlcs, pour une modiquo somme de dix-sept francs! En vérilc, coMiiiieiii peut-on se plaindre de la pcsanieur des impôts?...
La tiiauniiére dans laquelle vivaient Que vois-je? quinze
pages, i:ran<l Uieu 1 les temps suul si dura que jamais ou ne puunait lire un chapitre plus loug.
Opinion ilii chimiste
La chaumière dans laquelle vivaient ces quatre ôlres, tous faits les uns pour les autres, mérite une exacte dcscriptiim : on ne saurait d'ailleurs mettre trop de réaliié dans les détails diin conte de fée. Il faut, par la vérité du récit, faire oublier que la base en est fausse. Cette cliaumière de bonheur était donc située à vingt lieues de Paris, dans un de ces vallons où la nature semble s'ëlre retiiéi! avec tous ses trésors : c'étaient les accidents de terrain les plus variés, les arbres les plus élégants, les prairies les plus riantes, les ruisseaux les plus limpides; ici une vigne pendante, là une agreste cabane, plus loin un moulin el sa cascade sonore ; et souvent on entendait, au sein du paysage, s'élever la voix pure d'une jeune fille chantant sans ai t quelque chanson naïve ; alnrs la ritournelle nioiiolone se mariant aux accents de la llûle p.it-torale, ajoutait aux délices de la nature le charme de la mélancolie, qui ne vient jamai> que de l'homme . enlin, c'était une vallée si riante, si écartée, si loin de toutes les ciiés, que tous les ministres disgraciés eussent voulu vivre là pendant les premiers moments de leur chute.
Comme le chimiste n'offrait aux voleurs que des livres de soiencc, du charbon, des cornues, de petites bouteilles et de l'encre, il avait pu sans danger venir habiter cette chaumière assise sur le peneh.iut d'une jolie colline, el qui était assez éloignée du village voisin. Le chimiste laissait toujours sa porte ouverte, el ce dernier trait coniplcie adiniiablemrnt la peiiilure de ses mœurs simples. La chaumière était placée de manière que la clieminée se trouv.iil de niveau avec le plateau de la colline au-des>us de laquelle coiiuiieiiçait une immense forêt d'où le chimiste lirait sou charbon et les précieux ingrédients duut il avait besoin.
Quiconque a un peu voyagé sait qu'il y a en France des endroits reculés, de petits villages enfoncés dans les terres, loin des routes, «'Il l'on vil dans une profonde ignorance des choses de ce monde, où l'on n'apprend les révolutions du monde politique que par le changement des armes qui se trouvent gravées en tête de l'avis du percepteur, ou sur renseigne du débitant de pondre el de tabac, enseigne qui, par parenthèse, conlienl l'histoire des trente dernières années, écrites en six couches de dilféreiites coulairs. des villages enlin uù ceux qui ne payent pas de contributions et ne prennent pas de tabac vivent et nienreiil sans connaitre quel est le mortel qui gouverne, où jamais on n'entendra parler du l'araguay-noux, de la pâte pectorale de Hegiiault, de lord Byron, du gaz hydrogène, des marabouts, des duchesses el des porteurs d'eau. C'est un grand malheur pour les souverains, les directeurs de théâtres, les poêles, les entrepreneurs, et surtout pour les duchesses, mais enlin c est la vérité, et cette observation luiiiioeuse n'a pas d'aiiire but que de prévenir que le village à un quart de lieue duquel se trouvait l'habitation du chimiste ttail un de ces villages piivilcgiés.
Ce n'est rien encore '.... L'habitation du chimiste était entourée d'un autre cordon sanitaire d'ignorance d'autant plus iinpos>ibIe à franchir qu'il avait été établi par la supcr^litioll et [lar le bede.iu de village. Pour en bien sentir la l'urce, il faut se reporter à l'époque de l'arrivée du chimiste dans cette contrée.
Il faisait nuit, une nuit assez obscure, car la lune roulait entre de gros nuages noirs : c'était un samedi, jour du sahbat, et le dernier samedi du mois de décembre, époque sinistre. Cabbao conduisait par la bride un mauvais cheval efllampié qui avait 1 air de celui de l'Apocalypse, celui dont on compte les os et qui porte la Mort : ce cheval traiuail une charrette à claire-voie qui laissai! apercevoir un
monde de niatras, de cornues, d'insirumenis de physique, do qiiarls de cercles, de cnles tout entiers, de lioles. de liinetles, de fourneaux, etc : et du sein de celte cargaison chimique s'élevait le chimiste en personne, la lôte couverte d un boimel de poil d'ours, portant des besicles, et retenant de ses deux mains ses livres el ses ingrédients. Le vent d'hiver sifllait, et plus d une brandie d'arbre tombait sur les loils de chaume, en produisant un bruit qui faisait resserrer le cercle de ceux qui veillaient au coin du feu en écoulant les contes d'une vieille (foui le visage ressemblait aux pommes de reinette que l'on niante à la Pentecôte. La terre étant couverte de neige, ne permii pas d entendre les pas du cheval elde Caliban, ni le bruit de la charrette infernale, de manière que l'on crut, en voyant passer cet épouvantable cortège, à travers de mauvaises vitres pleines de défauts, qu'il dansait dans les airs. La cloche qui sonnait en ce inomenl pour un mort, les contes elfroyables dcsgrand'mcres, la peur, les jurements de Caliban, les sifllemenls de la tempête, la lueur sanglante de la lune, qui donnait à ce spectacle lair d'un convoi diabolique, tout contribua à semer lépouvanie, de telle sorte que cchii qui vendit, même avec peine, la chaumière et l'enclos au chimiste, passa les écus au vinaigre. Il ne put même les faire prendre qu'à la ville voisine, où il alla pour la première fois de sa vie.
Tout cela n'aurait eu aucune suite, si quelque lemps après on avait vu le chimiste se promener comme une personne naturelle, venir au marche, boire au cabaret et fumer une pipe ; mais non, rien do tout cela n'arriva.
partout) à examîVL/ ne vil rien sortirv
Alors on se hasarda 'car la curiosilé est la môme partout) i ner ce qui se passait chez l'envoyé du diable. L'on ne de chez lui, tout y paraissait mort : seulement, une abnndanic et noire fumée bouillonnait au-dessus de l'énorme cheminée de la chaumière, d'dù l'on conclut que Satan avait établi là un soupirail do l'infer; d'autant plus que le chiiniste venait d'élargir sa cheminée, de manière qu'un cavalier avec sa lance, sa baiidnide, son cheval, sa carabine el ses deux mouslaclies, y aurait passé sans que la coc iide de son schako eût élé endommagée. C. ries, en voyant une telle clieminée toujours occupée à vomir une si étrange fumée le paysan ie plus impassible devait en coiulure des cho-es sinistres • d'antres te seraient peut-être étonnes de ce qu'elle n'eût pas fumé; mais au village, et surtout dans uu village ignorant, on procède autrement que partout ai. leurs.
Ce qui mit le comble à la terreur et acheva de conslniire un rempart im|iénétrable entre la chaumière et le village, ce fut le récit du bi'deau. Ce dernier, fnrt de la puissance sacerdotale à laquelle il tenait comme ui: clerc d huissier tient à la justice, se hasarda un soir à passer devant riiabilaiion, d'aniani plus que le curé avait désiré sa- VI il- si le chimiste poiiirail, nonob-laht 1 1 diablerie, rendre le pain bé::il. Le bedeau, humnie impoilanl dans le village (car il savait calculer et li-ait tout coiirammenl), le bedeau, qui "faisait I esprit fort, aperçut l'elfroyable Caliban assis sur une grosse pierre couverte da mousse et jouant avec son cher caniche noir, qui appuyait sa lèle r|iirilnelleet iiilelligenie sur celle du dumestiqne au m z nlrniissé et riiix grosses lèvres qui lai-saient voir d.'s di nts larges comme des pa- Irîlcs. Le cbinii>le avait le vi-age noir comme un four; il élait habillé grolesquement, comme tons les savants occupés; il caressait sa 1 ingue barbe noire avec ses mains eflilées comme celles d'un accoucheur; el la femme du cliimiste appuyait sa jolie lêîe. brillanie d'amour, sur l'épaule de son mari, iiiélail l'or de ses blonds cheveux aux boucles abondantes de l.i chevelure de jais du cliimiste; ses mains blanches el délir:iii'~, pa' m es autour du cou de son époux, indiquaient qii elle voulaii rrin|i(i lier de méditer, et qu'elle souhaitait un doux regard de lendicssr. | i- sdleil du couchant répandait tur ce groupe une teinte rongcalie qui lit croire au bedrau que la chaumière était le porche de l'enfer. Ce que l'on raconte de la tenlation de saint Antoine lui revint dans l'esprit, et (^alib.in loi parul un grand singe assis sur une grosse tortue ; son chien fut un démon ccriiii ; une pierre couverte de mousse verte, le gros crapaud qui sanlail dans le pot à eau du saint ; la belle moitié du chimiste fui la jolie diablesse aux mains d'amour, au visage céleste ei aux yeux de courtisane, qui veut payer son terme; enfin, le chimiste lui sembla le diable en chef enlonré de serpents, el la bêche de Caliban devint sa fourche Mais ce qui causa le désordre des sens du bedeau, c'est que, nuaiid il arriva, le cricri, la poule, la vache et le c'iien crièrent, que le chimiste et sa femme riaient aux éclats, et que Caliban jurait parce que le chien lui avait mordu l'oreille. I,e bedeau eut une peur effroyable, et il s'enfuit en croyant avoir mille panerdSs di^ diables à ses trousses : il raconta partoul qu'il avait couru les plus grands dangers, el que ce SI rail fdlie que d'aller sur la colline où demeurait le chimiste, ou plutôt le diable
Dans les temps de superstition où l'on brûlait les jeunes filles (jui avaient le cauchemar, en prcteiid.iiil qu'elles étaient la proie d'un iiuube, ou a vu des choses moins éiounautes que uu l'était le récit du
LA DERNIÈRE FfiE,
bcilcau. Ij; villaj;o ij^iiuraiit crul le rappui'i di- ce pois;iimage, ei l'ou uc ro£;uda plii> la l'h.tumicre qu'avec un elfi'oi inèlé île ciirlosilé : ainsi iloiic uiio double barrière d'ignorance et de crainle servait d'eneeinle à ce villase et à celle cbauniière bieidieuieuse, (pii se tiduvail, comme ou Va vu plus haul, séparée du rôle de la créalidii.
llevencuis doue au chimiste ei à sa douce el iguoraute reuiiiie, à Caliban l'idiot el au petit Abel, au ci-icri, à la souris, etc.
Lorsque Abel grandit, il joua avec le cliieii, l'ourra souvent ses doigts mignons dans le trou du cricri, el lourmenta la souris ; mais loules ce-, bounes bêles ne s'en l'àehérenl |ias, d'aulaiil plus quAUel. ayant pris uu jour le cricri. >a mère lui lit couipreiulie ipiil ne l'allail pas le ble^^er... Ab! elle eu savait assez, la paiivje meie, tpnud elle lui expliqua ce qu'elle sou frirait si l'on blessait Abel : auvsi le (lu;r eiifaiil lai-sa aller la pauvre bêle en liberté, el la regarda marcher en siiurianl du doux sourire d'un ange. A ce tableau, qu'on trouvera peul-èlre trop naif. le ehimi^lc quitta ses fourneaux, laissa s'évaporer uu des plus beaux fluides qu'on ait jamais découverts, et, s'asseyanl sur une escabelle, il se mit à jouer avec son cnfaul, et Culiban, appuyaui tout sou cocps sur sa bêche, pensa au mariage...
Abel ne fui conlenu dans aucun lange, ses membres délicats su déviloppéreul en liberté, il se roulait dans le laboratoire eu faisant frémir sa mère à chaque fi)i> qu'il heurlail des bouteilles, des poi- ^■l.ls el des acides ; mais .Abel la rassurait en criant de sa voix douce : — Je prends garde, ma petite mère!... el il confondait les milliers de boucles denses beaux cheveux bruns avec les toiles d'araignées, il se bai bouillait le visage de charbon, il griuq)ail sur les fourneaux, voulait gdùler à tout, loucher tout, riait, folâtrait sans chagrin, sans contrainte, el la nature souriait au labteau divin que présentait le laboratoire où elle régnait en souveraine.
Mais qui pourrait exprimer la joie, les délices, les trépignements d'Abel, lor^que sa mère, ouvrant un volume du Cabinet des Fces, lui en nioulrait les est.impes? !l déployait loule, la force de ses beaux yeux noirs, humides de la sève de l'cnr.uice, et il ressemblait à uu êufanl-Jésus de Raphaël, quand, groupé auprès de sa nièri-, qui semblait encore ime vierge pure, il admirait Serpentin vert. Gracieuse et Percinet. VOiseaxi bleu, la Fée Truitoniie; niais la gravure la plus belle, celle qui excitait le plus son extase, était l'apparition de la Fée Âbricoline.
La figure d'Abel annonçait la finesse et la naïveté conciliées dans uu caractère de tendresse, de douceur, d'amour et de courage, qui aurait fait de lui. à l'âge de dix-huit ans, le plus joli page que jamais la cour d une princesse eût pu voir ; mais le chimiste avait sur lui des de-seins trop bizarres pour que l'on vît jamais son enfant à la cour d'un prince.
Ce grand homme, toujours méditant, toujours rlierchant, avait fini par trouver : ses réflexions lui apprirent qu'il existait pour l'homme social beaucoup plus de maux que de biens. Il prétendait qu'Adam el Eve n'étaient heureux en Paradis que parce qu'ils y avaient vécu dans ligiiorance, et que celle ligure de la Bible nous montrait la route du bonheur; que la civilisation donnait, il est vrai, des jouissaDce^ élonuantes, mais que les désirs, les peines y étaient aussi cruels que les plaisirs y étaient vifs; qu'alors, dans l'état de nature, ou avait tous les maux de moins, plus l'ignorance des plaisirs, et enlin qu'on jouissait de peu, mais que ce peu se trouvait sans mélange comme l'eau qui sorl de la source.
C'éUiil cette doctrine qui l'avait conduit à la chaumière où sa femme, Caliban et lui coulaient une vie exempte d'alarmes, une vie rustique, large, poétique même. L'amour, la reconnaissance, la bieuveill.iuce et uu léger travail remplissaient leurs âmes, et la douce alliance de loul ce que la nature présente à l'homme, jointe aux sentiments les plus simples, compo-aient leur code. Les fruits paraient leur table, le jour du ciel était le leur, l'eau pure les dc.sallérait, leurs habits ëlaieni modestes : Caliban se trouvait là comme un humble ami dout le cœur ne concevait qu'une seule idée, la reconnaissance du chien el sa fidélité tonclKinle, son obéissance sans murmure elsa douceur passive. Que h'Urmanquait-il?le chiinisle adorait sa femme, la femme adorait son mari, leurs cœurs ne faisaient qu'un, et tontes leurs nuits étaient écliirées par la lune de miel. Que de femme» troqueraient leurs hôtel-, diamauls, parures, etc. pour l'habit de liu de la chimi:,tc, la chaumière el le reste, comme dit la Fou- Uiiae.
Le cliimi>te. heureux de sou essai, avait donc décrété que son cher Abel serait nourri dans de lels principes ; qu'on laisserait son cœur se développ.-r ain^i que son joli corps, comme il plairait à lindulgeule nature; qu ou ne le lournii.inerait pas pour lui apprendre des scicucts luuejtcs. Sa mère, sa UTidre mère, qui le couvait
sans cesse des yeux, son père qui l'aimait loul autant, quoique plus gravement, Caliban el le chien, étaient les seuls êtres (pi'il devaii connaître; la chaumière devait être pimr lui l'univers, et le jardin tonte la nature ; el quant à ses jeux, (pielques cailloux et de la bouc sul'iiraieiit longtemps A l'amuser. Ainsi le chimiste, par cel obscuranlisinc raisonné, l'I raisonnable peut-être, avait extrêmement simplilié l'éducation.
Son heureux enfant ne se plaignit jamais : le rire naïf de l'enfance était toujours sur ses lèvres, ses gestes et son parler étaient également exemiils de contrainte, cl le chimiste répondait complaisamincnt à loules les iiilerrogalioiis curieuses de son (ils, mais de manière à faire prévaloir le principe sur lequel i cposait la vie future d' son cher Abel. Ilseflaltail d'aulanl plnsd<- la l-éu^sile, que sa science lui donnant l'espoir de p.irveuir a nue vieillesse très-avancée, il aurait le temps de rendre son (ils pliilosoplie tomme lui. La mère, persuadée que son mari était une vivante image de Dieu, pensait qu'il agissait pour le mieux cl se conformait à ses desseins; d'ailleurs, il n y aurait pas eu chez elle une :»sscz grande force de pensée pour apercevoir des objections, ni assez de détermination pour les exprimer. Elle montrait donc une soumission parfaite et sincère, ne pensant qu'à son enfant, trouvant tout bien, el croyant comme article de foi ce que lui disait son mari. Comme femme, elle avait raison; comme mère, elle n'avait pas tort non plus : car elle vivait tranquille et heureuse, el devant ce bonheur à son chimiste, elle se disait nalurcllcmenl :
— Grâce à luimonlils sera heureux comme je le suis.
Cependant, le bon chimiste, en véritable sage, pourvut à tout co qui pouvait arriver et instruisit sa femme qu'il avait enterré sous le foyer de la grande cheminée de son laboratoire un talisman contre toutes les peines qu'elle aurait à supporter elle et son fils, si lui, leur prolectcur, venait à mourir par un accident quelconque ; mais il l'avertit aussi qu'tm ne devait lever la pierre qu'au moment de quitter la chaumière pour aller aulre part. Puis, ayant réuni tous ses livres dans un même endroit el rangé dans le plus bel ordre ses fioles, ses inslrnmenls, ses bouteilles, ses cornues, il cessa de concentrer dans la chimie toute son existence. On continua cependant à se tenir dans le laboratoire où le chimiste avait fait dresser le lit d'Abel alin d'avoir toujours son fils sous les yeux, et qui était devenu réellenicnlla chambre d'Abel.
ï(mt cela ne se fit qu'insensiblement, car les événements ne se succédaient qu'à de longs intervalles i)Our celle paisilile colonie. Abel, véritable enlanl de la nature, avait grandi et atteignait déjà quinze ans : le chimiste en avait alors cimpianlc, et la mère quarante. Le père en cheveux blancs (car l'élude et l'application produisirent cel effet avant l'âge), le père consacrait loul son temps à maintenir Abel dans la route qu'il lui avait tracée, el ne s'occupail pins de chimie que pour subvenir aux dépenses occasionnées (lar ce lils chéri. La tradition sur la chaumière du diable en protégeait toujours les habitants, el aucun incident fâcheux ne troublait leur bonheur.
Ce bon chimiste meurt.
Le laps de temps qui s'écoula entre le tableau que présente le h boraloire du [ireinicr chapitre et l'époque donl nous allons noj occuper .i dû amener des changements qui exigent une aulre de^ cription.
L'on ne se couchait plus avec le soleil l'hiver, sur les cinq lieur<-<i Caiihan allumait une lampe remplie d'um; huile rabii(|iiée par le clifi mi-le. Ce dernier s'asseyait sur h: fanleiiil vermoulu, sa fenune prfl iiail l'escalielle. Caliban nelloyait ses graines sur un bout de la labli! cl l'on fermait la porte Le vieillard eu cheveux blancs, donl le vlsiijm; et le teint jaunâtre élaii chargé de rid<s ipie la lueur de la lampe rendait encore plus saillanles, tenait le Cabinet des fées, cl séduil
LA DERNIÈRE FÉE
par les mppliraiinns d'iiii bi-aii jeune homme, nv:\il consenti a lui apprendre à liic les tontes tie fées dont les estampi's avaient f;iil le charme de smi enfance. La mère écoulait son fils épelcr, eonriie si son débit diflicile, répété et fastidieux, eût été la musique des anges; elle avait, de son cûlé, appris à broder et décorait le col rabatin de son fils d'un feston que le père avait tracé à l'encre bleue; ou bien, elle cousait un vêtement du moven âge, qu'elle avait réussi à copier d'après une estampe du Prince charmant. Or, comme à celte époque on portait à Paris des rediiigoles courtes et des pantalons plisses ;hi milieu et en bas comme ceux des Turcs, ce vêtement n'avait rien de ridicule et rendait son fils mille fois plu» beau que Percinel. ramant de Gracieuse.
En effet, entre la chimiste et son mari, un jeune homme âgé de seize ans se tenait respectueusement debout : il était d'une as^ez belle taille, adinirablc'inent bien proportionné, ses formes étaient distinguées et d une élégance peu commune. Ses yeux pleins de feu respiraient la candeur et l'innocence; sou Iront, pur comme celui de Diane et blanc comme l'ivoire, faisait ressortir le jais de ses cheveux, qui letniiibaient eu bondes sur ses épaules de neige. Son visage avait cette lleiir de jeunesse, cette vivacité de couleur, ce moelleux des traits, cet air vierge, cette fierté gracieuse qui réalisent à nos regards l'idée que l'on se fait des jeunes Grecs ou des anges. Ses yeux, fendus eu amande et bordés de longs cils, ne quittaient le livre qu il feuilUtait que pour solliciter un doux regard de sa mère; ei souvent, ijuand il avait lu une phrase entière, il déposait un baiser sur le front serein de vieillard.
Caliban quittait souvent son ouvrage pour admirer à la dérobée ce chef-d'œuvre de la nature, l'idole de sa mère : et tout semblait sourire à ce groupe de vertu qui se trouvait sons cette voûte noire, au milieu des fourneaux et de l'attirail chimique, comme un bouquet de fleurs sauvages écluses dans un antre embarrassé de décombres.
Abel, dans son enfance, avait fait sa plus douce joie de voir les estampes des contes de fées; a seize ans, il essayait à les lire : ces magiques aventures étaient le sujet de toutes ses méditations, et la force de sa raison, dans tonte la sève de son développement, se porta sur le charme des féeries. Son ignorance, sa naïveté, conlribuèient à lui faire croire à l'existence de ces charmantes créations que l'on noninie du nom de Fées. ..carW neconçuljainaisla pensée de révoquer en doute la véracité des historiens; cette riante mythologie des temps modenies se iroiivait d'ailleurs tellement en rapport avec son àiiio tendie et disposée à la d(mce religion du mystère, qu'on l'aurait chagriné en le détrompant. H était tellement persuadé de la réalité des contes de l'ées et des brillantes inventions de l'Orient, qu'il ne faisait même aucune q^le^tioll à ce sujet. .Ainsi, pendant deux ou trois années, aider son père dans ses travaux chimiques, aider (taliban dans les soins du jardin, se promener avec le chimiste dans la lorèt, le soir, lire à la famille les lêveries des Mille et une Nuits, etc., lui composèrent nue existence de joie et de bonheur. Sa naïveté, sa boiiti; de cœur, l'excellence de ses billes qualités ;e déployèrent, et le bon cbimiste s'applaudissait avec sa femme en voyant que ce lils, leur joie et leur bonheur, se plairait comme eux daiïs cette modeste habitation, ayant à ses côtés une femme jolie et quelque autre Caliban.
Mais le ciel avait décidé qu'il en serait autrement : en effet, un jour que le chimiste tiavaillaîi à ses lounieaiix, son fils et sa femme le lai-sèrent seul et fermèrent la porte du laboratoire. Le vieillard, qui était sur le point de découvrir le secret de l'aire de l'or, avait passé plusieurs nuits : il s'endormit de fatigue, la vapeur délétère du charbon l'éloufl'a. Au retour do leur promenade de la forêt, la chiniisle et Abel trouvèrent t'aliban qui pleurait à gemuix devant son maître. La femme resta dans la même attitude, Abel essaya de relever son père, il le trouva froid ; alors il prit la tôle du vieillard sur ses genmix, et l.icha de lui rendre la vie à force de baisers. A la fin, il comprit l'idée de la min't et couvrit de larmes le corps inanimé de son père. Le < himiste portait encore sur son visage cette douceur qui avait fait le charme de sa vie et de ceux qui l'entourèrent.
Quand la nuit fut venue, à la douce clarté de la lune, les trois habitants de la rhaumiere déposèrent le corps de leur ami dans une fosse que (^ililiau creusa en pleurant, et l'aui-ore surprit le groupe agenouillé devant le tertre de gazon. On n'avait pas encore prononcé une parole, et le silence ne lut troublé que par le concert des oiseaux.
— Ils nous annoncent, dit alors Abel, que l'ànie de mon père e-t montée vers les cieux!... mais elle a passe par les fleurs dont sa tombe est couverte...
— Tu crois, mon fil-? répondit la mère en regardant tour à tour Abel et la tombe.
— Certainement, dit Abel.
— Ah ! laisse-moi penser, continua-t-elle, qu'elle est en toi!... Et une douce e-péranee se glissant dans son cœur désolé, eili; pencha sa tête sur l'épaule de son fils. Caliban, sans rien eoiendre, ne cessait (le regarder la tombe de son maître adoré; et, loin de regretter que toutes les sciences y fussent ensevelies, il n'y voyait qu'une seule chose, son maître, c'est-à-dire sa propre existence.
Les trois habitants de la chaumière rentrèrent silencieusement dans le laboratoire, dont tous les meubles b-ur rappelèrent loiij(uirs le chimiste aimé'.' ils trouvèrent quelques douceurs dans ces souvenirs, mais longtemps leur intérieur ofirit l'image de la douleur peinte dans le tableau du Relonr rie Sextus : souvent la mère et le fils restèrent oisifs regardant le fourneau, et Caliban pleura en alluniaiit la lampe, car l'huile que le chimiste avait faite tirait à sa fin, et il pensait qu'il ne pouvait plus leur en fabriquer.
Ce ne fut que bien longtemps après cette époque de peine que le jeune Abel grava sur la tombe du chimiste ces mots, que le génie oriental qui vivait dans sa tête lui dicta sans doute :
« Comme la jeune fille qui, sur les bords du Gange, consulte l'avenir de ses amours, en livrnit au courant du fleuve une barque légère composée des feuilles du dattier, et suit des yeux la lumière qu'elle y a placée : nous avions chargé une fiêle nacelle de toutes nos espérances, mais le fleuve l'a engloutie. »
Un an après, Abel n'eut à changer que peu de chose à son épitaphe, car la veuve du chimiste n'eut pas assez de l'amour de son fils pour supporter la vie, et elle fut enterrée près de celui dont elle avait élé la compagne fidèle.
Abel. inconsolable, ne sortit pas de la chaumière, n'ouvrit plus le Cabinet des fées, et ne connut dans l'univers que le laboratoire où il avait joué avec son père et sa mère bien-aimée; il sortait au déclin du jour, et s'en allait lentement s'asseoir sous un saule pleureur à côté du tombeau : Caliban ne disait mot, mais respirait avec ardeur les douces émanations des fleurs que le zéphyr balançait doucement sur les deux tombeaux, en croyant respirer lés âmes de ses maîtres, et l'éloile du soir les surprenait souvent au milieu d'une rêverie soii'bre. Abel, l'enfant de la nature, se complaisait en son chagrin, sans chercher à le secouer comme l'habitant des villes; et que|(|uefois, lorsque son cœur, trop oppressé, ne pouvait contenir le monde de pensées vierges et pures écluses dans son âme chaste, il parlait à Caliban avec la poétique énergie du sauvage.
— Ecoute, disait-il, nous vivions de leur vie; pourquoi ne mouronsnous pas, puisqu'ils ne sont plus?...
Ce jardin est désert, ses fleurs ne me plaisent plus; la lune, qui me souriait autrefois, se cache dans les nuages, sans que je regrette sa himière, et je n'aime que le bruit harmonieux du vent de la forêt, parce qu'il m'apporte quelquefois les échos de leurs voix qui me parlent du haut du ciel.
Cultivons ces roses; elles naissent de leurs cendres; leur odeur, c'est leur àme; ce lis sera ma mère, et ce lilas aux grappes odorantes sera mon père, dont la science et le génie s'exhalent en parfums...
Caliban comprenait ce chant de douleur, et si quelque oiseau chantait, il le chassait doucement, car sa joie leur était importune à toux deux.
C'est ainsi que ces deux âmes innocentes se confondaient toujours dans la même rêverie, dans les mêmes regrets. Ils étaient chrétisas sans le savoir
Un soir, Caliban dit à Abel :
— Abel, l'orage courbe la fleur, mais elle se relève...
— Il en est qui se brisent, répondit le jeune homme.
Caliban ne put répondre, mais il pleura.
Ces deux êtres restèrent longtemps sans idées, sansconnaissancp.s, sans secours, au milieu du monde, et comme dans une île diserte que l'Océan aurait entourée de toutes parts.
Cependant, au bout de quelques mois, Abel se remit à lire ses
LA DERNIÈRE FÈE.
conlos "le fJes : mais bienifti il ne les lui i>liis que le malin, parce que Caliban lui lil obn-ivir qu'ils u^aienl l'Iiiiiie fabriiiuéf par sou père, el qu'il lauJraii la ménager pour qu'elle durai touie leur vie.
Caliban écoutait les contes, et ils se ri'cr(5airiU l'uu l'autre en se commuuiiiuaui leurs pensées sur la nature dos fées.
Enfin, Abel finit par dé-iicr voir <inc fée, et il ne s.ivaii comment s'y prendre pour eu évo(]uer une: il lisait, relisait, et voyait touniurs que les fées vcuaicni J'elU-s-mèmes lorsqu'on élail malheureux. Alors, il disait à Cabbau :
— Pourquoi n'avons-nous pas vu déjà des fées?... Ah 1 s'écria-t-il, je devine... .Mou pore cUiii un génie, ma mère une fée, et... ils nous ont abandonnés... ilsrevieudiout!...
Ce jour-là, l'espoir naquit dans son cœur; il redevint gai comme aux jours où il se jonail sur le sein de sa mère, qu'il appela la fée £onn«. et souvent l'envie lui prenait de lever la pierre de la cheminée ; mais, se souvenant que sa mère lui avail dit qu'il fallait qu'il fût mallieureux et pvél à aller habiter anlre part, il ne pouvait se résoudre à quitter la cabane de sou pcre : il avait même raiteiiiiou religieuse de ne rien déranger de ce qui se trouvait dans le laboratoire, qui resta dans l'état où le chimiste l'avait laissé.
Le culie des enfants de la nalnre pour les objets de leur vénération est plein des rerherehes les plus gracieuses, et leur douleur est plus noble que celle que l'on peini par des vêlements : le deuil de l'àme est la religion de la peine, celui du corps est une rfeïotion.
— Je suis sûr, disait Abel à C.iliban en regardant la cheminée avec une vive curiosité, qu'il y a là-dessous l'entrée d'un palais souterrain, comme le jardin où Aladiu a pris sa lampe; que les marches sont en saphir, que les colonnes sont de diamant, les fruits en or, les grenades remplies de pépins de rubis, qu'en secouant les roses on a des pluies d'or et d'argent, et qu'une petite fée avec sa baguette est sur un irône de nacre de perle, el qu'elle est belle comme une matinée de l'rin.emps elle est entourée d"oi^eaux-mouches; elle a un char attelé de colombes, et elle me ferait revoir mou pcre el ma mère,..
— Mais, Abel, disail Caliban, tu parles comme un livre...
Cctait un spectacle curieux que de voir ce vieux el di'forme serviteur à côié d'Abel, dont les formes, la beaulé, les doux regards, la chevelure en dés >rdre, donnaient l'idée d'un unge causant avec un guume. Souvcut .\bel disait à Calibau :
— Tu es laid, Caliban, parce que tu n'es pas fils de fée comme moi! regarde connue la Heur rougit et se fane, connue le rossignol meurt après avoir chaulé, comme souvent un orage abime nos rosiers, comme I antre jour un chêne plus grand (jue moi est lombé... moi, je ne change pas, ma voix relenlit, ma joue se colore, mes yeux brillent, et je reste beau, parce que je suis Dis de fée...
— C'est vrai, disait Caliban ; moi je suis du Mans.
— Qu'csi-ce que le Mans? demandait Abel.
— C'est un endroit où il y a beaucoup de monde et des autorités; c'est une ville.
— Une ville comme dans nos contes : il y a des princes, des mandarins, des princesses?
— El des poulardes, ajouta Caliban.
Voilà dans quel état se trouvait Abel à l'âge de dix-huit ans : la somme de lonles ses idées était dans le Cabinii des Fces, sa vie élait toute contempl.ilivc et rêveuse, et la force de sa riche imaginalion et de Son àme orientale se portail sur des êlies chimériques; son parler tenail dn langage plein d'images el de comparaisons des Orienlaux, et sou iulciligeuce s'uuvrail à toutes leurs superslilions.
Cependant le vill.ige qu'il voyait souvent sans désirer d'y aller, puisque s0:i pcre le lui iivail délêndii, et que d ailleurs il ne voulait pas
se mêli r parmi les Im es, le vill.ige avait subi de grand- thang---
menis par rapport aux idées que l'on couçul jadis sur la chauniicie du diable.
D'abord, lorsqu'on apprit l.i mort du chimiste et celle de sa femme, on coinmcncj à perdre un peu de la teneur qoin pirail la chauiuiere de 1j clline; eusuiie, on ne vil plus de finnée sortir de la terrible dicuiiuce, et ce cbangemcnt produisit le plus grand effet.
Enfin, depuis pou. les jeunes gens qui jadis avaient été envoyés à l'armée revinrent licenciés et traiicrent decufiscrits ccuxqui disaient que le diable avaii habité daus le pays.
Alors nn eut honle de croire qu'il y eût du danger à aller vers la cabane dn chniiste, el Jacques Bonlemp^. man'ehal des logis des cuirassiers de la garde, leur prouva que le bede;iu n'était qu'une hèle, mai^ que sa liile Catherine n'avait pas sa pareille dans le monde, el (pie lorxpi'on avail tété z'à .Moscou, en Espagne zel en r.gyplc, ouï qu'il y av.iii un gaillard de soleil qui desséchait la coloquiuie, ou se connaissait eu diable et en filles...
Ce n'est guère qu'à cette époque que canimcncc réellement l'hisloire que nous racontons, el ce qui précède est dans la catégorie de ce que le sneciateur doil savoir quand on levé le rideau • mais de ce moment la toile se lève.
Une fée.
La dernière partie du précédent chapitre a fait connaître Jacques Bonleiups et Catherine, fille du bedeau.
Or, on saura que Grandvani, le bedeau, était un personnage : de liedeau il devint maire et le plus riche du village, parce qu'il eut le lion sens d'acheter les biens de l'Eglise pendant la llévolmion, afin, disait-il, qu'ils ne sortissent pas des mains du clcrijé. Le feu du ciel, ajoniail-il, ne descendrait pas sur lui, quoique acquéreur, parce qu'il avail de bonnes inlcntiuus; mais, inpetio, il se promettait d'eu jouir bien et dûment.
Alors on conçoit comment, vingt ans après, il pouvait être ù son aise, ayant acheté beaucoup pour peu.
Sa fille Catherine élail la plus jolie du village comme il en était le plus riche, et elle se trouvait en bulle aux désirs de mille prélendants.
.'acqiies Bontomps, avec lequel on vient de faire connaissance par lé; hanlillou de son langage rapporié (Irop (ideh ment peut-être) dans I ' chapitre précédent, Jacques Bonlemps élait un ancien militaire r nvoyé sans pension parce qu'il n'avait que vingt ans de service, et il niaugeail le reste de sa réserve déçus pour se maintenir en grande lenue et épouser Catherine.
Il avait écrit à un de ses anciens camarades qui élait g.arçon de bureau au niini^lère des finances, afin qu'il intriguât et lui fit ohlenir la place du percepteur de la conmmne, piélend.int que celui qui la ieui|)lissait élail une perruque qui avail du foin dans ses sabots (expression lilléialemenl extraite de sa lellre). 11 espérait épouser ma- (lemoi.ielle Catherine s'il parvenait à évincer le vieux percepteur, et il ne négligeait rien pour arrivera ses fins.
Ce maréchal des logis était bien le meilleur enfant du monde : il avail gagné la croix à Au-tcriitz; nuis, revenu dans son pays, il voulut soutenir son ruban rouge par ses discours, el s'attribua un crédit qu'il n'avait pas.
Disons-le : Jacques Dontemps était un peu hsblcur; mais disons aussi, pour sa jutiliealion, qu'il y avail élé poussé si insensiblement par l'envie d exalti r la gloire de la Fr.iiice el rasceiidaiit des braves coniiiie lui sur les anlres lionunes, mais surtout par le dé.-ir de f.iire croire au maire qu'il aur.dl eu lui un gendre puissant; que si Ion ajoute à cehi une disposition naturelle à lamplilication, on lui pardonnera vulouiiers.
Ainsi, il ne se faisait nul scrupule de diminuer nos régiments à B.iutzeii cl de doubler le nombre des ennemis, de dire (ju'il él;iil eniré avec qiii.ize cavaliers el le général Lasalle d.ins Slelliii, et qu'à eux seize, en treuiedeux coups de sabre el un galop, ils avalent emporté la ville.
LA DERNIERE FÉE
Les paysans, en cercle, dressaient leurs oreilles et ouvraient de gr.inds Mu\ quand le niaréclial leur racuiUait que. souvcnl, un petit méchant (ainb:)ur, avec ses diuv baguellt-s, Taisait une tournée aux avant pusles ennemis, et rapportait ipii.ize co-aques avec leurs chevaux, la bride, les lances, la peau de niuutuu et tout.
Oiiaud, après avoir dit qu'il était ordinaire de sauter par l'embrasure d'un canon, pendant qu'il r< culait après avoir craché sa Bniiraiile, et de s'emparer, lui tiiiquicmc. d'uije coquine de balteric qui gênait \e petit tondu dans ses iipérations, il retroussait !^esden\ monsluches, et disait en faisaut'^niber la cendre de sa pipe el secouant la tcte :
— Voilà comme on gagne la croix I...
Puis, si l'un de ses camarades lui faisait observer dans nn coin que c'était un acte de courage que l'on n'inireprenail qu'avec le dial)le ^ au corps, Doutenips, lui jetant un coup dœil de inailre, lui répliquait:
— Laisse donc, mou vieux! faut entretenir l'esprit national!,..
L'autre, devant une aussi grave considération, gardait le silence, , et, de sou côté, enchérissait sur M. Bunienips.
.\insi le maréchal des logis, homme de cinq pieds six pouces, ayant \
K' visage basané, cetle démarche guerrière, cet air sans f.icon de nos 1
sold its cosmopoliies, avait réussi à persuader au maire eN-bcdeau !
qu'il connaissait les grands généraux, les conseillers d'Clat, la cour ; même, et qu'il avail du crédit.
Depuis longtemps il y avait entre une commune voisine et celle que ! W. Grandvani administrait, un procès pour les biens des deux corn- 1 muiies qui leslaicnl indivis. Chaque counnune voulait en avcir plus j que l'antre, el depuis di\ ans on plaidait, ou obtenait des décrets, des arrêtes, el l'afTaire ne unissait pas.
Les maires n'avaient pas le moyen d'aller à Paris suivre les avocats, les juges, les ministères, dépenser nn argent inniiense en dîners, en voilures, en |irésent^. el le> communes encore moins. Alors le maire, ^ ne se refusant point a croire le- discours de Bontemp*, lui deman Jail, , pour tonte preuve de son crédit, d'arranger une affaire où il avait raison, et qui n'en était encore qu'au conseil de préfecture. I
Jacques, en homme prudent, avail commence par dem.inder du temps el se proposait, dans l'intervalle, de si bien s'intriguer auprès de mademoiselle Oalherine, (pi'elle deviendrait amoureuse de lui; el, parlant de là, il se prumeitail de si bien mener la chose, que le maire ne pourrait pas faire autrement que de le marier avec Catherine, ou plutôt, de lui proposer d épouser Catherine.
Il faisait passer sa correspondance avec son garçon de bureau pour une correspondance avec les chefs, et comme son camarade lui adressait ses lettres sous le couvert du mini-lere, .'^1. Jarques Bontemps avait l'air d'un honnne d importance lorsqu'on trouvait les enveloppes qu'il avait soin de laisser traîner.
S'il eût pu obtenir la place de percepteur, il aurait couronné son entreprise d'une rcussiie complète, et tout le pays se serait prosterné devant son pouvoir. On ne sait même pas, s'il eûl payé des contributions, si, après un aussi bel exploit, il n'eût pas été nommé député par les communes euvironuautes.
Alors on aurait entendu sur les bancs législatifs plus d'une de ces expressions qui échappereni n qoehpies-uns de nos mandataires pendant l'orage des séances importantes.
Le village élait, comme on le voit, en proie à des intrigues tout aussi dillieiles el nombreuses que celles du Mariage de Figaro. Le pcrcepieur elait en bulle aux traits de l'ontemjis, qui vouhiit sa place, et le percepteur la défendait avec courage : de là, parti pour et contre, discours, nuances d'opinion, disputes.
Jacques Bontemps, cependant, faisait bonne mine au percepteur el le percepteur à Bonlemps : c'était comme à la cour, rien n'y manquait que les babils dorés, le beau langage, des carrosses et un bruit de changement de ministère.
Abel et Caliban planaient sur ces ii'.lrignes et sur ces manoeuvres, comme le s;iae que Lucrèce repré>iMile contemplant du haut djs nuag'îs les habiianis de la terre qui courent, sans cesse balulauts, spires l'or el la fortune.
L'heureux Abel vivait dans le monde charmant des lutins, des farfadets, des génies, des fées, des eoehanteurs. des princes, ô.ca jolies
princesses el des jardins enchantés auprès desquels le paradis terrestre est saus charmes.
Il attendait une fée comme les Juifs le Messie ; il lisait et relirait les contes; et, après les avoir lus, il disait à Dalihan qu'il éprouvait l'envie de voler vers les cieux, de se saisir d'im nuage d.oé, et d aller écouler sur la cime des rochers les sons éthéré- qui devaient trahir la demeure de ces êlres charmants. Il s'était (iguré une fée, et il l'adorait ; lnrsque le soir, un lil s'endaunnait et <pi un long sillon de lumière brillait dans les airs, il courait vers la forêt, à l'ai bre où s'était arrêté le nuage de feu, et il se désolait d avoir manqué la fée.
Si, à la nuit, une brise harmonieuse se glissait sous le feuillage et caressait le jardin, il s'écriait :
— Caliban, ma fée va passer!...
Ils attendaient : Caliban levait le nez, restait ébahi, et le pauvre Abel, après avoir longtemps cherché, rentrait trislement.
Le lendemain matin, s'il apercevait des fleurs fiaîchcs écloses, il disait que la fée avait regardé son jardin.
Enfin, pendant sou sommeil, il voyait des fées; et, s'éveillant en sursaut, il écoutait en rassemblant toutes ses forces d'audition, el prenait le doux nmnnure du vent pour le rire agaçant et moqueur d une fée mutine.
Un matin, il était assis à la porte de la chaumine sur la pierre qui lui servait de banc : il avait pour vêtement une espèce de redingote, et un pantalon à la turque; sa belle chemi-e brodée, rabattue, hossait voir Son joli cou. et ses cheveux, boucli'-s comme ceux d'Antinous, lui donnaient l'air don dieu de l'antiquilé lisant llomèie pour voir si le poète l'a bien dépeinl. La vigne scniblait preiidie plaisir à ond)rager de -son pampre le fils du chimisie : la rosée brillait dans le gazon sur lequel repoaient ses pieds, il y avail des fleurs autour de lui, il en portait sur sa tète; il était là, lisant l'histoire de ces deux enfinls de fée qui portent des toiles d'or sur leurs l'ionls. lor-qne tout à < onp il entendit, de loin, le pas léger d'une femme dont la robe semblait frémir.
Son im.iginalion travaillant, il attendit avec une sorte d'anxiété celle qu'un buisson lui cachait encore.
Il voit bientôt s'avancer une jeune fille simplement vêtue : s. .. cheveux noirs s'échappaient de dessous nn madras élégamment noué sur sa tête, sa démarche était vive et légère, elle avait un cm'.-ag;' rouge et une robe blanche, el son visages brillait dune fraîcheur altrayanie; son cou était blanc, ses bras nus avaient du poli, de la rondeur, et ses mains charmantes auraient lait honneur à plus d'une belle dame: sa figure exprimait la naïveté, et une grâce pure, sans apprêt, déciirail >es mouvements. Elle montait le sentier assez vile ; mais, anssiiôi qu'elle aperçut Abel, elle s'arrêia, le conieinpla avec une surprise mêlée d'admiration, et se prit à rougir. Elle ne remarqua pas sur-le-champ avec quelle avidiié Abel l'examinait; mais bientôt elle baissa les yeux et parut délibérer en elle-même si elle passerait ou ne passerait pas devant la chaumière.
De même que certains hommes dans leurs poses, dans leur démarche, dans tout l'ensemble de leur ê'.re. renferment la dignité, la force, il est des femmes qui rénniisent à un haut degré de perfection ce qui est de la femme, el i|ui sont entonié es d'un cot lége de séductions, d'attraits, de grâces et de jolies manières. La jeune fille en avait beaucoup plus qu'il n'en fallait pour bouleverser la tête d'im jeune honnne qui n'avait jamais vu que Caliban, sa mère el un vieux chimiste à sou fourneau.
Après un instant de silence el d'examen, Abel s'élança rapidement; la jeune fille se retira, mais la grandi' beauté du jeune homme et surtout la caudeur qui brillait dans toute sa personne, firent qu'elle ne s'enfuit que jusqu'au buisson : Abel l'y suivit, el, la prenant par sa main qu'il spnlit trembler, il lui dit avec l'accent enchanteur du plus touchant organe que l'on pût entendre :
— Tu n'es pas une fée, car la main tremble : tu rougis, tu marches sur la terre el lu n'as pas de baguette, mais lu es aussi jolie qu'une fée...
La jeune fille retira sa main, ' :t ne comprit rien à ce discours, si ce n'est qu'il était llattcur pour elle.
Elle ne répondit pas, mais elle regarda Abel de manière à lui faire savoir qu'elle n'oublierait pas un mot de la phrase qn il venaii de prononcer, et que pendant longtemps elle en ciiercherail le seus.
LA DERNIÈRE FÉE
(«n\î;^:i^ "mI
Viens l'asseoir à rôle de moi, sur ma pierre... lui dil-il en ae-
conipagiiaui sa phrase dim sourire d'inviiaiion.
Ils V alK'renl; un inslant de silence réf;na encore, et ec fui Abcl qui le roiiipil en disanl :
— Je vondr.iis èire sonveni assis près de toi!... La jenne fille hii répondit :
— Vous me failes lumncnr...
Abcl la regarda avec inqniclnde, comme pour Ini demander ec qu'elle entendait par ee^ paroles; mais elle continua en lui disant:
— C'est vous qui demeurez dans cette chaumière li\?
— Oui, répondit-il; et vous, vous venez du village qui est là-bas? .1 • ne pourr.ii pas y aller, car mon père et ma
mère me Tout défendu:
cel;i me fera de la peine maiulcnanl.
— .\h ' vous ne ponr- T'Z pas venir?... ditelle avec un accent naïf de regret.
— Non , répliqua Abel, mais tu viendras dans ma cliainnière :
elle est bien belle. Tu y verrjs les babils dont mou père l'cnclianteur s'est servi pendant qu il habita celle terre; JR les c(mscrve soigneusement avec ceux de la fée ma mère...
L;i jeune fdie le regardait avec un profond élonnement, et plus elle le regardait, plus elle admir.iil la heanlé rare de ce jeune homme, véritable merveille d'amour.
— Tu as sans doute un nom, continua-t-il avec iugénnilé, comme toutes les princesses'?
Sans connaître le tien, je te nonmierais Charme-du-Cœar.
— Ah 1 dit-elle, je m'appelle Catherine...
— Qu'est-ce que cela veut dire? repril-il, en croyant que son nom signiliait quelque qualité, ain^i que les noms des princesses dans les contes arabes.
— Cela signifie que je sais nile de Jl. Grand- ▼ani, le maire du village...
A ce moment. Caliban, qui se trouvait dans la cabane, entendant nne autre voix que celle
de son jeune maître, accourut, et montra tout à coup sa tête hideuse : la jeune fille eut peur et s'enfuit.
Abel la regarda fuir, se leva pour la suivre des yeux, et lor>(pie Calibau lui demanda ce que celait, il lui dit:
— ^^\ V^ jeune fille presque aussi belle que Gracieuse! cotnment fcrai-je pour la revoir?... C'est peut-èlre une fée déguisée ..
Calhfrine. en s'enfnyant. pensait au beau jeune homme, et 1 r— qu'elle fut arrivée au villagi;. elle avait déjà assez raisonné pour se promettre de cacher à tout le monde la rencontre qu'elle vin:iil de l'aire. Pins elle y ré(lécliis>ail et moins elle pouvait se per-ii;ider quAbcirat une créaUire humaine; il lui était apparu si di^senlbl;dJle de» êtres qu'elle voyait journellement, qu elle devait le croire d'une nature supérieure.
Tu n'es pas une fée, car la niiiiii iremble, ninis lu es aussi jolie i|uiine (i
Elle ne cessa de penser à cette céleste figure, au coloris brillant, à la fraiehen.-, à la uaiveté d'Abel; et le soir, Jacques lîoniemps s'aptMçni (|n elle répondait tout de travers à ses questions, et qu'elle élaii di-traile.
Abel, de sou côté, songea beaucoup à l'être, nouveau pour lui, qu'il avait vu le matin en réalité.
Les contes de fées, qu'il inéditait, l'avaient bien instruit des seniimiMits liUMiains : il n'ignorait pas qu'il e\isl;\t un amour, puisque cliaipie conte était basé, comme tous les contes du monde, sur deux amants perséeulés. Mais, les ouvrages qu'il lis;iil ne Ini en disaient jamais assez sur nue telle in;iliere, et loul ce qu'il pouvait eu conclure, c éiail cet axiome : qu'un lionuiie aime une lemme, et réciproquemeut qu'une femme aime un luimme; pour lui il n'aimait qu'une fée, et l'impression que la jolie Catherine avait produite sur lui était loin
d :itleindri' :i la vivacité de celle qu'une fée lui aurait l'ait éprouver.
Cependant plus il se coiilemplait lui-même et plus il trouvait que l'image de Catherine était gravée dans son î. '-.,. cœur.
Le lendemain et pendant quelques jours, il ;iccourut, le malin, se placer sur le chemin, revint s'asseoir sur sa pierre et attendit Catherine.
Le quatrième jour, il la vit venir de loin :
clic marchait lentement en regaidant autour d elle; il s'avança à s:i rcncoiiire. et, la ramen;uii en silence sur son banc rustique, il la conleiiiphi un instant, puis lui dit :
— Catherine, car j'ai retenu ton nom, lu es plus |iarée que l'autre jour : tu as nne rose dans tes cheveux, ton seiu est converl d'une rinffe de rusée, les mains sont embellies par un cercle d'or?...
Il s'arrêta et la regarda, comme pour attendre sa réponse.
l^athcrine rougit beaucoup plus fort cl baissa les yeux ; mais, soiic;cant à l'ignoriuice du jeune inconnu, elle releva ses paupières et lui (lit:
— C'est que, dans le monde d'oii je viens, nous changeons de parure pour les personnes .auxquelles nous voulons plai;'e...
— Kst-ce que l'on plaît par ses babils?... reiiril-il avec vivacité; ah! que je voudrais en avoir de beaux; si jamais je rencontre une fée!...
— Qu'est-ce qu'une fée? demanda Catherine.
— - Une fi'e, répondit Abel en souriant, c'est un esprit divin qui nvêt OU" forme Imiiiaiiie et nous apparaît porté sur un nuage : les ftlc. sont vêtues (U: robes qui ressemblent à l'azur des cieiix : leur viage est étiiicelant et doux C(miii;e nne liloile, elles marchimt sur les IJi'urs sans les courber, et, comme l'abeille, se nourrissent de miel; elles boivent la rosée et habitent le indice des Heurs. Souvent iiiie fée se glisse le Imig d'une hraiii he, et descend comme une llainme légère et brillanie: elle endiellit la nature, y règne en souveraine, rend tous ceux qu'elle protège heuieux, et leur donne des talisin.ins contre le maliienr. Souvent même elle les eniiiiène dans des palais à colonnes d'or et de diamants, dont les pavés sont de marbre
LA UEHNIÈRE FÉE.
PI los vnûies comme celle du ciel; enfin elle vo«seii"'nre duii nuage de piistigcs, de bnnhrni-... el cel enclianiemenl vousioinhc du ciel, un matin, une nuit, à l'impruvisle.
— En ce cas, dit Caiherlne, l'amour est une féerie qu'on ;■ ':ms le
Et ses yeux, resplendissants de tendresse, vinrent se conlondic dans ccu\ d'Aboi par un regard d'admiration.
— L'amour, reprit Abcl en prenant la main de L'alherine, c'est un mot qui n'e>t pas nouveau pour moi ; mais je ne conçois pas tout rc qu'il exprime.
A celte phrase ingénue, Catherine sentit sou cœur se gonfler; elle retira tout dduccinent sa main et la porta à ses yeux pour essuyer les larmes brillantes qui y roulaient. - .
AIkI, naît' et tendre, s'appriicha d'elle sans mot iliri-, et lâcha de recncilljr les larmes de Catherine avec ses longs cheveux noirs boucles.
— L'amour, dit alors la jolie jiaysanne , est une soufnaiicf...
— Oh! non, continua Abri, on doit être heureux quand (m aime!
Si ma rée se présentait à mes r<'0ards, je sens que je l'aimerais : alors je n'o-;erais l'approcher, je la respecicrais, je l'admirerais en silence sans lui rien dire; car il nie seniblirail qu'une parii|(' souilli'iail. son .line; je serais content de pinsiT à elle. Je ne lui prendrais pas la main cumiue à toi, mais j'aimerais à respirer la (leur dont elle aurait respiré le parfum; et si c'éiait une rose, elle seniirailalors une odeur mille luis plus suave. Je pnil'cierais plutôt la peine avec elle que le plaisir avec les autres ; lorsqu'elle serait partie , je la verrais encore, toujours!... Elle serait ma mère , mon père , ma soeur, tout à la fois..,,..
tout piMir moi Tout
me vi'iidrait d'elle : lumière, bonheur, joie...
Si elle parlait loin do moi, je pressentirais sa pariil"; r.T je raccompagnerai partout. Enfin je vivrais en elle, elle serait mon matin,
mon jour, mon soleil, C«
plus que toute la nature...
— Assez!... assez!... dit Catherine en sanglotant.
— Tu pleures!... reprit-il; pourquoi? aurais-tu de la peine'..
— Oui, dit-elle; tenez, ce village que vous vovcz, n'est que peiiie> et que lourinents...
El Catherine, délonrnanl son atteiilioii, lui fit le tableau des intrigues et (les malheurs du hameau.
Abel ne comprenait rien n ce discours, sinon que les èires dont il s'agissait étaient malheureux; alors il séeria •
— Eh bien! qu'ils fassent comme moi!... qu'ils aient une cabane, un jardin, et qu'ils soient heureux!... Qu'ils viennent ici, je les consolerai!...
— 11 est des infortunes que l'on ne saurait adoucir...
— C'est vrai, dit Abel en pensant .^ son chagrin alors qu'il perdit son père; mais, reprit-il, ils n'ont pas ions vu mourir leurs parenUs.'
— Ah! dit-elle, il est eiicors d'autres m;ilhenrs!... Nous avons dans le vallon une jeune fille dont je vous raconterai l'hisloire, la première fois que je viendrai... si je viens!... ajoiita-l-elle, et vous me direz si on peut la consoler...
— Si lu viens!... répéta Abel, et pourquoi ne viendrais-iu pas?...
Catherine essaya de lui faire comprendre les idées de bienséance et de morale qui sont la base de la société; mais Abel n'y entendit rien, et lui répondit:
— Je ne vois pas pourquoi vous défendez là-bas de faire ce qui
rend heureux.
Catherine regarda loiigieinps Abel avec un sentiment pénibb;, et elle s'en all.i lenlenient.
L'amour au villsîe.
Catherine, jeune fille sans éducation , ignorante et naïve, s'apercevait cependant de lingénuiié d'Ahel, et ne pouvait se l'expliquer.
Ce qu'il lui avait dit des fées fut pour elle l'objet de grandes méditations : enfin, elle eut une conférence avec le ' urc pour savoir s'il CMslail des fées.
Le eiiré, homme instruit, vit bien, par la liai lire des questions de Cailieiine, qu'elle avait lin puissant motif pour les fiire : alors il élait bien iialiirel qu'il essayât de confesser la jeune fille.
Catherine, trop simple pour résister aux questions du curé, lui ap|)rit timt ce qui s'était passé : ce dernier tomiia dans un profond étoiiiienieiit, en apprenant que, dans le siècle cil nous sommes, il existait un jeune homme aussi voisin de l'état de nature.