FIN DE JANE LA PALE
POIHT.— lïP. BOCBH.
La fin du qiiaiorziùine siècle cl 11' coiiiinenoenieiit du quiiiziètne vireiil la Fraiici' livrée à une lougtie anarchie, doiil la iiiinorilé ei la démence du roi Charles V[ furent les principales causes. Les souffrances de ce prince lui gagnèrent l'affeclion el la pillé de ses sujets, qui le niininierent le liien- Aimé et ne le confondirent jamais avec les oppresseurs qui régnaient sous son nom ^ Le siècle désastreux qui s ouvrit alors ne linil qu'au règne de Lunis XI, ipii. en abattant l'orgueil des grands leudataires de la couronne sut créer un royaume aux rois de France.
En effel, pendant la période que nous venons de designer, le rovaunie proprcinont dit ne 'formait pas une elenilne de pays bien
considéiable : l.i liVelasjne —
était uu Etat indépendant eauverné par le fameux Minillorl, contre lequel marchait Charles VI lorsqu'il fut iii,.ini ile., comtés de F„iv et d' 'rm,- ^^n ^ "" P''''"'^'" ^«^s d .\rm.,|.-nac appartenaient à la fami
cs VI
déiiicnce; illc il Arina-
pnnr, qui jonc un rôle si inspiirliuit dans 1 histoire du quinzième siètle; l.i Navarre et le Béarn étaieni posi-édés par le roi Charles le Maua Provence avait pour souverain Louis 111, lui de Naples, père du bon René ; le duc lie Herry avait le Languedoc ; el les ducs d'Orléans, d'Anjou et de Donrbon élaient maîtres de leurs ap,> nages, sous la seule Condition de réver-ibiliié et d'hommage à la eouroiine; les Anglais posséd. lient la Giiienao 61 Calais, et le due de lionrgogiie régnait en niaîtie absolu sur la Bourgogne, le Charolais, la Flandre et sur une partie de la Picardie ; son mariage avec MaigMerite de Daviere l'avait rendu l'un des plusp<iissants princes de l'Kurope. Le petit nondire de provinees auquel se iroiivail réduit le domaine de la couronne était enclavé parmi les possessioiisde ces i;ramlsseigneiirs, qui devaient bien, à la vérilé, au roi de France, lidéhté, h'iminage, el au besoin l'apiiui de leurs troupes, mais qui, au moindre sujet de division, faisaient marcher ces mêmes troupes coït trc leur souverain. Alors If moindre baron se faisail une gloire d'iniiier les grands fendataires, et si le vovaurao était livré à l'anarchie, les provinces elles-rnêiB«s
LEXCOMMUNIÊ.
ilaionl en pruie à la diviiinn. Charles V, avanl r('ii>-i à délivrer la France ili'S Anglais, roiutussoj par suu grand riniuol.iMo nii|;iiescliii, étail mon sans avoir (iésariiiu ciiliorcnu'nl les yfdwtes blindes cl les compagnies frauclits. si>lila(e.>i|tie cPréi.éo qui, ii'élaiil plus cmiilnyée i fairij la guerre, se mil à rava'^er le rovaume, cl les effons mal Combint^t^ii'o» iciila pmir les (iéirnircilenicincrenl sans eflVt. parée qti ils lie parLiicnt pas d'un eenire Cianninii. Ainsi l'aiitorilé du roi étail MiLToiinuc parloiil Lr>s jn-liees seij.'neiiriales paralvsaieiil l'aclioii des roininiss:iires rovaiix, qiu' l'on .-avait gajjiuT. Alors la loi dn plus fort étail la seule recoiiuiie, et iliaqne ^cigne^lr, chaque »ille ou chaque inoiiaslèie se défLiidaii coiinno il pouvait. Toiil clait «onl'iisiou et pillage : les crimes, les veiigeauces les phis airoces, avaieiil iiiseii-iliUnieiit passe dans les nui'urs. Eiilin. an niilieu de M8 désordres, 1 1 prorii-ion était extrême, parce que le pillage of- *■ lit une ressource ioiarissable. Les rangs parmi la nohlesse éiant
infoiidus, les plus petits seigneurs s'arrogeaient les droits des plus frands princes, et le premier gentillionnne a>sez riche pour enirc- (i-Mir (|iieli|ues boiuiiies d armes ne mettait point de bornes à ses exactions.
Ce fut pourtant à cette époque que s'assemblèrent les cours d'amour, car la chevalerie était encore en houneiir ; mais une licence effrénée avait remplacé, dans les mieiirs, dans les manières et tians la conversaliou, celte Heur de galanierie qu'on admirail encore dans le siècle précédent. A peine se irouvaii-il encore quelques familles préservées de la contagion. Les mœurs éiaieui lellemeni corrompocs, que certains objets d'un usage familier, ei jusipi'aux pâtisseries, avaient des noms et des formes obscènes; les pères, en parlant à leurs filles, se servaient des espressious les plus grossières, et le costume des femmes semblait avoir moins pour but de les Tèiir que de favoriser leur libiTtinage.
Sous ces rapports, les mœurs de notre siècle ne nous ont pas permis d'offrir uQ tableau exact de cette époque ; le lecteur, en parcourant ces pages, se rappellera celle licence que nous nous bornons à meuiionuer, et son imaginaliuu suppléera aux détails dans lesquels nous ne pouvons entrer. Les eccléMasii(|ues eux-mêmes se niclaieiit d'inirisues et partageaient tons les plai>irs des séculiers, quelques abbés levaient des troupes, et plus d'un évêque était encore marié. L'architeetiire. cette hi-toire vivante des mœurs, se trouvait dans un état de dégradation ccmplele, les arts étaient abandonnés, les modes indécentes et bizarres, les usages confondus, les fêles brillantes de la clievjhrie tombées en désuétude, et enfin le débordeincnt était d'autant plus général, que les princesses elles-mêmes donnaient I exemple de tous les désordres.
Telles furent les circonstances au milieu desquelles Charles 'VI, encore mineur, monta sur le trône ; ci, bien que cette époque de notre histoire soit une des plus généralement connues, nous croyons devoir faire précéder ce récit d'un aperçu simple et rapide de la forme du gouvernement.
Charles V laissa pour guider son fils ses quatre frères, qui étaient les ducs d'Anjou, de Bourbon, de liourgogne et de Berry : ces quatre seigneurs gouveruèreut l'État pendant la minorité dn prince. Le commencemeui de son règne fut marqué par des séditions et par des malheurs plus étonnants peut-être qne ceux de toutes les révidutions suivantes; mais on doit attribuer ces premières inforiunes de la capitale, qui en fut le théâtre, aux quatre oncles du roi.
En effet, le duc d'Anjou avait des droits à un tiôiie qu''il voulait conquérir, c'était celui de Naples, et l'enlèvement des trésors de Charles V fut le piélude de son gouvernement. Ses collègues s'ap-
{iropricrenl, de hur côté, les bijoux, l'argenterie et le-, im-ubles de a Couronne, de manière qu'il fallut lever des impôts énormes et des taxes nonvelli-s qui causèrent la révolte des maÙivtins.
Paris fut réduii et perdit ions ses privilèges. Les bourgeois furent désarmés et conduits Journellenient au supplice, et cm leur retira même leur Hôtel de ville. Mais le duc d'Anjou avait enia-sé des Somme» immenses qui furent absorbées par >a malhenreusc expédition, au retour de laquelle il mourut, accablé de regrets ei de dettes. Le duc de B""y, eff-miné, volnpiuenx, mjgiiifii|uc, ne se mêla des affaires que par vanité. Le duc de Bourbon, dévot, économe, co.x liant, joua conslamiiieiii, pendant cette longue anarchie, le rôle de médiateur Le dernier, Philippe, duc de Bourgogne, père de .leansaus-Peur, avait plus de véritable anibilion que les prhicesses frères, et ne voyait dans le pouvoir autre chose qnun in-lriinicnt de plaisir et de fortiine : aussi pjrui-il dans le gouvernement en maître. Il blâmait les excès de ses deux frères, qu il dominait de toute la hauteur dn çéuie.
^ous n'entrerons pas dans le détail des intrigues de ces divers personnages. Ourles VI arriva i .;a majorité, prit les rciies dn gouvernemeat. montra uh caractère fongu.-nx : et lorsqu'il vit son Lère, le duc d Orléans, ép'juser Vjlrnli:.c de .Alilan, il vonlul se inaiir et prit pour femme la fameuse Is.dicau de Bavière. Le pc-iipic commençait à re-pirer sous le gouvcrncmenl .lu roi et de sa jeune épouse, qui s'aimaient, dit la chronioue , comv^e de vérilabUi bourgeois, lorsque Charles VI, allant souinetire 5Io:iirort, due de Bretagne, qui avait fait assassiner ClLsson dans Paris, perdit la raison à l'aspect d'un
faiilôin." qui lui apparut en pleÏM jonr au niilien de la forêt du Mans. L'apparifion de ccl hoiiime lui loirours un problème pour les historiens, (pii se sont perilns ilans n.ie foule de conieelnres. Alors, deî trois oncles du roi, le diu de R mrgogne fut ce lui qui prit le pins de part à la tiiielle, et il ne lioiiv.i il antre ant.igoni^ine qn nn pei^ouiiaae célèbre de ce temps , son neveu, le duc d Orléans, frère de Ch irles VI.
Nous |)asserons encore sous silenrc les événements bien connus de celle atiire époqn.; dn règni' de iliarles VI. Le roi, avant sa folie, fui aimé d'1-ahelle; ensuite il pril b ■an(onp de goùl pour les soins airecliiciix, mais aussi purs (pie ilésintéres-és, de ValiMitine. sa hdlesOMir, tandis qu'Isabelle se lia étroitement avec le due d'Oiléan,; et si le peuple a tonjonrs prétendu que cette liaison Col coupable, la vériie historique nous force à dire qne la reine Isabelle ne prit jamais la peine de démentir ce bniil : anisi ce fnt le due d Orléans qui gagna le plus à cet écliangi^ inccniveuant. Le roi n'éprouva jamais qu'une tendre amitié pinii Valenline , que l'Iiisloire nous nionire comme le modèle des fenimes, tandis que dans la suite Isabelle mena Une vie très-scand. dense.
Penilant loiigienip- le pouvoir passa tour à tour des mains dn duc de B.pnigogue en celles du due d Orléans. Souvent le r.ii eut des moments lucides, pciidaiit lesipiels il approïKvailon moJMait les actes de ses tuteurs. Nous nous eoiitenlerons de faire oli-erver qii'.iprcs plusieurs rechutes, Charles VI, en UOS, fixa le gouvernement d'une manière irrévocable pour I avenir. Par un édit, il eréiit nu conseil d'Étal présidé par la reine, à hwpielle il donna le pouvoir de régente, et composé des princes dn sang, du connétable, du chancelier et des minisires. Le parleiiieni enregistra cet édit, et le conseil jura de le maintenir.
Pendant que la France était en proie aux maux divers causés par ce gouvernement vacillant, le hasard avait voulu que l'Église fût aussi livrée à une anarchie temporelle, cl la chrétienté se trouvait dans la même confusioa qne la Fiance. Depuis longtemps un schisme scandaleux désolait les vrais chrétiens : il s'était élevé deux conclaves, l'un à Bome, l'autre à Avignon: tour à tour ils élisaient leurs papes, et ces papes avaient leurs collèges cl leurs adhérents. Le conclave de Bome avait élu Urbain, et celui d'Avignon Clément. En lô'Ji, Clément étant mort. Avignon lui donna pour successeur un Catalan nommé Pierre de Lune, le pins inflexible et le plus intraitable de tous les hommes : ce Calalan ne consentit jamais à résigner la tiare.
Ce fui dans cette conjoncture que la France, désirant mettre fin an schisme, convoqua, sous la présidence du conseil de régence, une assemblée générale de la France, dans laquelle on décréta de se remeitre sons l'obédience du pape de Borne, quoique dans cette assemblée trente-cinq personnes se fussent opposées à la soustraction d'obéissance au pape d'Avignon.
l'es éclaircissements sont nécessaires pour l'intelligence de ce qui va suivre; car, à cette époque, les questions religieuses avaient autant d'inllncnce sur le sort de la nation que les questions politiques, et ce fut alors qne le clergé, quoi(|ue tourmeuie par les écorcheiirs et par les grandes b.indcs, et sou\ent mis à contribution, conquit le plus de privilé^'cs. Le joug religieux n'était pas tout à fait secoué par les grands; il arrivait un moment où la religion reprenait son empire, et alors ils croyaient acheter Fiudulgence du ciel par de pieuses libéralités.
En 1404, quelque temps après que le roi eut fixé le gouvernement ainsi que nous l'avons dit plus haut, le duc de Bourgogne périt assa>-siné, laissant pour successeur son fils, le comte de Nevers, surnommé depuis Jean-.-ans-Penr. Alors coinmcnça cette hiltc, cause de taiil de malheurs pour la France pend.ml un sieele environ, car alor.i arrivèrent au pouvoir deux hommes dont les débats, la haine réciproque, les vertus et les vices furent fatals au repos public, et élevèrent ces vivaces querelles des Armagnacs cl des Bourguignons, qui n'ont lini qne sons le fer des bourreaux de Louis XI.
Ces dinx hommes éiaient Jeau-sans-Peur et le duc d'Orléans, tous deux nés an même mois de la même année, enfants des deux frères, et alors âgés de trente-deux ans; mais ces étranges rapports entre d -ux princes rivaux sarrêiaient là, car on ne vit jamais deux caraclens pins opposés ap;>elès à gouverner une même nation dont l'état moral et poli'iq'ie demandait union dans les chefs et unité dans la direction A' s ;i;r.iires.
Le duc d'drliians était gai, ouvert, insouciant; il n'avait pas la moindre étincelle de ce (pi'on nmnme le génie des affaires : il n'aimait raiiloriléque pour la f.iire servir à son faste, à ses plaisirs et à sa vani'.é. La situation publique de la France ne lui donna pas l'occasion de montrer sa valeur; mais on peut pié-iimcr qu'il était brave, d'après les qualités et même les vices de von laraeicre. Ne sachant rien dissimuler, il commetlait des inconséquciices et donnait de l'avanlage à ses ennemis, sans même sairs apercevoir. Ne connais- Sam hii'ii qne Ics femmes, il viv.iit avec le- hiMiimes stir paroli-, itse coai'.iil à leur di-cretion, tant il était di^po-é à leur accorder les (|ii lités qu'il refusait aux (eniines : an-si, pend.ml qu'il iroiiip.iil ces d.rniieres, était-il constamment trompé par les preiiiicrs Indolent et facile, il avait ane bonté de caractère qui ne partait peul-èlre pas du
r;EXCO>mr^:ir:.
CTPnr et que ses actfs ddmculaicnl souvent. En disciissimi, il se rcn- ( .-»■ t toii'ours à une bonne pinisanlerie, et sacrifiait souvent tout au KÎaisir ij'en faire une mauvaise.
Spiriltiil el sensilile, pénéreiix, passionné, il aimait les femmes avec ard. nr, el il eu élait aime de nu^iue. I.a di-;>olutiiin de ses mœurs avait passé en proverl)c , el pour exprimer qu'une femme n'était pas sans reprorlie, ou disait qu'elle avait été à Oi lé.iiis. Le dur avait en effet rassemblé dans cette ville un sérail d.iUs b'qni'l il renfermait ses heureuses victimes. Il eut môme des maîtresses publiiucs Valentine prit soin des nombreux bùtards qu'il laissa, el p.irmi ces derniers il y en eut un qui devint f.imeux sous le nom de Oimois. Le duc d'Orléans élail pénércux et même prodi^'ue, cl cependanl ses dépenses folles le rendaient inlére-sé comme nu fils de famille qui, pour retenir une courtisane, eberclie de l'arj^ent à tout prix. Aussi ne viiy:"t-il dans le pouvoir qu'uu moyeu de ballrc nioimaie. et trafiq'u.'iil-il de tout d.iiis ses moments de ','Cite. ''
.M;dj;ré loul ce que la nature lui avait donné d'avant 'gcs pour plaire an peuple, il eu fut b.iï parce qu'il n'eu fui pascomui, el parce (ju'il dédaigna lonjcjurs 1 Opiulnu d'une iialion superstitieuse et ij;norautc dont il méprisait les |iréjupés Qimique einnainles circonstances il afTeetàl les dehors d'ime protide pii'ié, il n'en imposa jamais an peuple. En effet, il allait aux églises nubliqiicmenl, mais il s'y rendait avec la reine Isubelle, ce qui rend.iil nuls, aux yiiix du peuple et du clerpé, tousses actes de dévotion; car sou rival, Jein-san.s-Peur, ne manquait pas de relever ce que celle conduite avait d'inconvenant et de coniradictoire.
Une des plus grandes fautes de ce prince fut le mépris qu'il affecta pour rUnivcrsiic, puissance alors colossale en France, et surtout à Paris. Le duc avait élë même jusqu'à contredire ce corps important dans l'affaire dn schisme des deux papes, et le voyage qu'il lit à Avignon pour voir Pierre de Lune et l'engager à persister lui valut la haine de lUiiiversité, qui anima tellement les Parisiens conirc lui, qu'à sa mort le peuple témoigna la plus grande joie.
La vie de ce prince offrait une foule d'aventures romanesques et d'intrigues dont le dénmlineni était sonveni sinistre.
Il croyait que le plaisir n'élaii jamais payé irop cher, et il ne niarch:M>dait pas plus l'amour que le buiihenr de la vengeance.
Il se mêla du gouvernement par vanité et parce qu'il trouva un aniagoiiisie coiMre letpiel il lui plaisait de luiler. Peut-ôire, s'il eût clé -ans rival, se fiU-il écarté des affaires.
Le duc de Ilourgogiie, au contraire, était sombre el aimait le pouvoir pour lui-même. 11 avait v.n grand empire sur ses passions et savait dissimuler. Crand liomme de guerre el profond politique, il aurait cerlainement fait un des rois les plus illustres de la France. Eu effet, il exerça loujcuirs, même pendant relie long'ie anarchie, une iniluence surprenante sur son parti et sur les Parisiens; car les grands débats pour le pouvoir turent toujours la capitale pour théâtre, et, datis la lutte des deux cousins et des deux partis qu'ils créèrent, Paris fut le terrain souvent e^^anglanlé sur lci|nel se passèrent les scènes les plus itnporlanlse de cette époque dramatique.
Le duc de B(nirgogne ne voulait partager l'antoriié avec persoime. Il était impétueux et violent; mais ce caractère, qu'il iraiismii à son pelit-fils tiliarles le Téini'r.iire, apparaissait plutôt dans les grands desseins qu il mettait à exécution que danssaconduilc. 11 n'étaii pas liomntc à s'einporier el à s'abandonner à la colère; mais, toujours calme et rélléelii, il ourdissait des trames invisibles et pnparail sa vengeance. Le due de Bourgogne aurait ordonné, par polilnpie, un iii'ssacre dans mille occasituis où son cousin aurait pardonné. Aulanl le duc d'Orlé:ins porlaii de licence dans ses mœur-i, dans sa vie privée, autant Jean-sans-Peiir mettait d'austérité dans la sienne. 'm cortège était toujours composé d'hommes d'armes, d'ecclésias- Mies sévères et de soldats, taudis que celui de son cousin offrait -pectacle gracieux d'une foule de coiirtisaus somptueusement 'us, gais, impudents, et suivis de pages élégants, parmi i.'squels le "[lie apercevait souvent des femmes déguisées. Par suiie de l'imnance que Jeaii-sans-Peur donnail aux moindres actes, il ne fit 'ais paraître de mépris pour son rival ; mais il enirelenail une le d'agents qui avaient grand soin de relevi-r toutes les fautes com- 1 jses par je duc d'Orléans, alin de grossir la foule des mécontents. Tels ciaienl les deux hommes qui régnaient sur la France au moment où commeuce ce récit; el, comme il se rattache aux événerneiils do l'année 1407, nous dj-ous quelques mois sur ceux qui suivirent la mon du duc de Bourgogne, père de Jcan-sansPcur.
Aussitôt que les deux cousins lurent en présence, ils s'observèrent l un l'aune, en appliquatil à cet examen les dilférenles qualités qui distinguaient leurs caracères. Le duc d Orléans, soutenu par la reine, crut devoir marcher sans dégiiisenient au pouvoir, el son rival commença par di-simuler ses projets. Il se bnrua d'abord à demander, en qualité d'hérilier de son père, lenirée au conseil; on ne put refuser de l'y admcurc, ei il sigual.i son début par de violents discours dans lesquels il plaignit la misère du peuple, qu Isabelle et le duc ruinaient par leurs prodigalités, el ce plaidoyer lui } gna raffection des Parisiens, auxquels il lit entrevoir que sous son admi- Lislraiiou ils recouvreraient leurs privilèges, dont on les avait privés
lors de la révolte des m.iilloiins. Mai ; alors la prépondérance dn due d'Orléans élail si grande an conseil, que Jean, mortifié, abaiidiinn i Paris et se retira dans ses Étals. Il fut regreilôdn peu|)le, oui croyait avoir trouvé en lui un défenseur.
Il assembla secrèlemenl une armée considérable, el revint tout à coup à Paris en inanifcsiant des intentions hostiles. A l'apprucbe de cet ennemi formidable, le duc d'Orbiaiis et la reine s eufiiirent à Mcluii, el laissèrent Jean-sans-Pein- liiom|iher à Paris, ci'i il fut proclamé \c père de /'É/riMlbarles VI lui contera ce liire parla sanction qu'il parut donner à tous ses actes, Pendaiil que Li reine et le duc d'Orléans réuni-saieui des troupes pour somneiire leur rival, ce dernier assembla le conseil, prulesUi adroiietneul ipi'il ne voulait aucune part dans le gouvernement , mais qu'il exigeait que l'iui remédiât aux désordres d'une administration ruineuse pour llîlal, el il annonça les intentions les plus pacifiques, tout en remplissant Paris de soldats. Alors ses deux oncles, les ducs de Berry el de BourboD, voyant la guerre près de s'allumer, offrirent leur médiation aux deux cousins, el il se fit un accommodement dans lequel l'ambition du duc de Bourgogne trouva l;;r;emeni son compte.
Les deux princes ilépo-ereni les armes el conclurent un traité de paix. Les prineip.des ((inilitions furent que le duc de Boi;rgogne gouveruerail coujoinlenii'nl avec son cousin d'Orléans, et le Bourguignon enl siiin de laisser l'adminislralicm des finances à sou cumpeliteur, jiiije.nit que cette partie délicate ne servirait qu'à faire h.iir snu voluptueux et prodigue cousin, auquel l'argenl élait lonjoiirs nécessaire: ensuite les oncles oblinreul de leurs neveux (ju'ils emploieraient leur ardeur pour les biens de l'Etat aussitôt qui; la saison le pernicllrait On se jura de part ctd'auire une amitié inaltérable; les deux cousins s'embrassèrent et couchèrent dans le môme lit, ce qui, dans ce ti mps, élail la plus grande marque de confiance cl d'affection que deux hommes pussent se donner. La reine revint à Paris, oij elle lit une entrée iriomp'iale, entourée de ses dames ricliemenl jiarées : elles étincelaienl de diamants. Les deux consins man liereBt aux côlés de la litière, et loul le iienple de Paris applaudit avec transport au louchant spectacle que donnait l'union des deux princes. Ce que le peuple ne sut pas, c'est qu'après le repas somptueux et le Te Deiim , auiiuel les deux cousins assistercnl, ils se partagèrent le trésor public; m.iis les bourgeois de Paris n'en dansèrent pas iiudns.
Les deux consinsparurent tenir ce qii ils avaient solennellement promis; car l'année suivante, c'est-à-dire en 1407, ils publcreiu cpi ils allaieni s'occuper d'entrepi ises uliles à la France. Alors le duc d Orléans assembla une année et partit pour reconquérir la Guiemie el les ]noviuces qui restaient aux Anglais; mais son dessein était de piquer la générosité du duc de Bourgogne et de l'éloigner du ceiilre du gouverucmeut. Le Bourguignon comprit celle manupiivre; il accepta le défi, mais en ayant soin d'annoncer que son iuleniion était d'aller reprendre Calais. De cette façon il se trouvait plus près de Paris, et à portée de surveiller les mouvements de la capitale. Ainsi l'on voit que la défiance et l'inimitié des deux cousins étaient les mêmes, m.d"ré leur accord apparent : l un assiégeait Calais avec des forces cousiderables, et l'autre faisait le siège de Blaye et de Bourg à la luis, afin de s'emparer de Bordeaux.
En ce moment les deux cousins, tous deux âgés de irente-six ans, attiraient tous les regaids de la France, el ils élaient également appuyés par de nombreux partisans, car la nation se parta|;eaii entre eux. Moinbre de provinces, cependanl, ainsi que nous l'avons fait observer, gouvernées par leurs seigneurs ou en proie .i lanarcliie, ne s'inipiiélaieut en rien de ce qui se passait .i la cour: mais, lors niciue que les princes n'eussent eu que Paris pour juge de leur v.ilein-, c'en était assez pour exciter à un haut dtgre leur jalousie el leur and/ilioii, cl tous les deux prirent les plus grandes préraulions pour réussir. L'entreprise de chacun d'eux porta le caractère de celui qui la dirigeait.
L'année du duc d'Orléans fut sans discipline, et, chaque soldat prenant les mœurs de son chef pour modèle, les maladies, les désertions, les désordres de tout genre, firent débander les troupes et lever le siège de chaque ville.
Jeau-sans-Peur avait assuré le succès de son expédition par des mesures habiles, et tout aiuiouçail qu'il devait réussir. Alors le. duc d Oi léans lit publier par la reine un ordre du roi qui enjuiguail an duc de Bourgogne de revenir à Paris, de manière qu'il évil.i p.ir ee moyen l'hinnilialiou dunl l'aurait couvert le succès de ce unible rival; et, de sou côié, quiltani secreienieul son armée, il fil renouveler la trêve avec l'Angleterre, el après avoir revu sou cousin avec les apparences d'une cuidialité fralernelle. il s'empressa de licencier ses triiupes, afin de ne pas laisser trop longtemps son compétiteur seul à Paris. A ce moment ou attciguailla fin de l année 1407, époquo où commeuce le récit qui va suivre.
LEXCOMMUNIÊ.
Le monnslire cl le iluUcau.
A irois milles environ de l;i ville' de Tours, snr la levée d'Orlénii.-;. on rcmarqne ini éiioinu' roelu r fr(ii>é de lelle façim. qu'il oflre nue v.igne ressenildaiice avec le croissant de la liMn'; .■-nr le soniniel tie l'iire, à la p.irlie la plus éliiignéi- iln eeiilre, se dre-se une Idiir sombre el lMn(e, sn|i|)or!ée pur un Iragment di' muraille d.uil les fondatidiis, presipie à jinr, dépasscnl encore de pins d'ini pied le roclier snr lequel elles sonl assises. Celle luur, nommée la Lanterne de Roche- Corbon, csl le dernier vesiigede l'on des plus anciens ei des ))|iis forts rliàteaux de la Tonraiue. Ce uionumeul de la puissance féodale lire son nom de Tusage auquel il était destiné, car on aperçoit encore les petites embrasures par le-qnelles le vigilant laclionuaire examinait la campagne pour avertii' les haliilanls du cbàleau en cas d'attaque.
Au commencement du quinzième siècle, le roilicr, dont les lianes abritent aujonrd lini une nombreuse population de vignerons, s'avançait jusqu'à la Loire, à laquelle il servait de quai pendant plus d'une lieue, et il n'v avait aucune trace de la levée que l'cui a consirnit-^ à gnmds frais. et sur laquelle passent les voyageurs. C'était préeisénieiU a l'endroit où la lanterne est située que s'élevait le cliàteau de Roclic- Corboa. antique demeure du héros de celle aventure.
Le cbàleau qui formait l'babilalion principale des barons de Roelii' Corbun était précédé d'une vaste cour carrée dans lai|uelle on aurait pu ranjer eu bataille deux cents honnnes d'armes; celte cour était entourée d'une épaisse muraille aux angles de laquelle s'élevaieul d'énormes tours crénelées. L'euirée principale avait pour ornemenl une de ces tours plus considérable que les autres, el la porte élail défendue par un large fossé sur li qnil s'abaissait au besoin un ponllevis. (juanl à la partie du cbàleau habitée par le seigneur, elle élail /ompobée de deux tours rondes plus peliles que les antres, el séparées par un corps de logis percé d'étroites croisées en ogive. Ce manoir, posé conmie l'aire d'un aigle sur le sonmiet du rocher, avait la vue di- plus de cinquante mille arpents de terre qui se Iroiivaicnl de l'autre côié de la Loire. Le rocher, terrassé à grands frais d'étage en élage, offr.iit l'apparence d'un jardin, car on avait déguisé les terras-es par des plaiitations; et précisénu'ut, au bord de l'eau, une longue et épaisse muraille servait de rortilicaiion et meUait le château j l'abri de tonte surprise du côté du llenve.
Rien de plus pittoresque et de plus varié que le paysage qui se déroulait ;dors que l'on descent- il à travers ce jardin aérien pour venir re>pircr la fraîi heur des eaux, sous l'ombrage des tillcuU qui bordaieul le rempart du côté de la Loire. En effet, la rivière forme en cet e;idroit un vnsle bassin qui, à celle époque, pré?enlait l'aspccl d'un lac; car. le fleuve n'étant pas contenu par la levée que Louis XI fit coinmcucer du côic d'Ainboise pour préserver les campagnes qui sépareni le Cher et la Loire, ce flruve répandiil alors sa na|ipe brillante el pidie sans rencontrer d'autres obstacles que ceux ipii ré.-nltaiiMit di- 1.1 nature du sol, et Tours, comme Venise, semblait élever du sein di-s ondrs ses mur.iilles défendues par de grosses tours; les e.iux, couime une glace pure, rélléchissaienl donc, sur une immense étemlue. Il- bi':oi ciel de la Tonraiue Dans le lniutain, au midi. Ion 'pericvail Irslnurs de l.i plus aucieimi- caihédraU! de Fiance el les b.r.iiiienls de S.iint-lu irn; liur~ lle( lies liai (lies, ipi'on aprrcevail à iiav^-rs le fi-uilhige di's iles dunt la Loire est semée, mêlaient aux beautés de ce> lieux le -oiivenir de rinlroduclimi du clirisliaiiisine d.uis tes Gaules; plus luiii, la vue s'arrélail sur Saiiil-Symphoricn, îiulioiirg de la ville de Tours, qui esl po^é sur le penclianl d'une tulliue connue nu vill.ige des Alpes et tout à côté s'élevaient les ba- ('jiieDls de la célèbre abbaye de M.iriiinuliers. Ce moiiaslëre, le village Cl la cathé Irale, si:ué> sur les deux rives de la Luire, élaieul séparés far di*s espaces que l.-s eaux, les arbres, les rochers, accidenlaicot âeiireu-euieiit, el tout était dispo-é coiame in amphilliéàire. Les eaux venaient mugir aux pieds de la belle châtelaine, qui, en toiirn.iiil la léte, parconr.iil un »uirehori7.onimiiieiise buriié par les jolies C'Jhnes qui s'eulassent depuis Anibolse jnsipià Azai, devani b'Sq'ii lli-s cuule le Cher. Les prairies, les eaux, les villages, les forêts, sembhiieiil pLués par la main d'un b.ibile décorateur. Enfin , ce vaste pays ge était d autant plus complet, que, de chaipie côté du château, le n.clier sur bqiiel il semblail assis oITrail par sa slérilité le coMlraste le plus f apiaiii Le jardin du seigneur de Roche-Corlion s ■ trouvait au milieu je> bruyères jaunâtres qui garnissaient les t)::;cs de cette roche inculte comme une lojffe de fleurs sur des
il I était au rommtncemeni du mois de novembre, qui. dans la Ti, .raille, offre encore de belles journées : le soleil, en se levant, f lî'ail les arbres du jardin que nous vemms de décrire ; un air frais, ij'ii Si iiililait plutôt apparleuir au printmips i|u'à l'automne, agitait d' r:c);iii .;t leurs feuilles, la cajDpague paraissail ornée d'une beauté
noiivelle. En ce m(uneni un homme d'une trentaine d'années environ sortit par une piu'te qui se trouvait au milieu du corps de logis ilont nous avons parlé, et se mil à parronrir à grauils pas les d llérentes terrasses ipii conduisaienl jusqu'à la Loire. Il regardait tour à lonr la rive (qipo-ée el le cliateau dont il sortait, comme s'il y iill eu dans sa |len^ée une alliance cuire HocheCorbon et les rives du Cher. Arrivé Sons l'allée de lilleiils, il s'avani,a jns(|u'à la galerie de pierre qui snrmonlait cette terrasse, el, niettani la main snr ses yeux pour les garamir du soleil, il ex:iiniua avec altenliiui le rivage oppose.
Cet inconnu était d'une taille au-dessus de la moyenne, mais sa physionomie élail de celles où brillent le courage, l'audace el une snpérioiiié native. Ses yeux perçauts el noirs caaient oinbiagés de sourcils bruns, épais el foit mobiles, ce qui donnait biaiicoup d'expression à son visage. Ses cheveux noirs, retombant en bnucles épaisses sur ses épaules. ann(]n(,aieiil qu'il élail d'un sang noble, car à celte époque les longs cheveiiN formaient une des mari|ues extérieures de la noblesse. 11 portait en outre une espèce de loque nommée chaperon, d'une étoffe très riche, ornée snr le devant d'une plaque il'or au milieu de laquelle brillait un gros diamant. Son justaucorps liès-serré dessinait de belles formes, el ses brodequins, ouveits sur le côté, élaient, suivant la mode du temps, prolongés en pointe; du reste, tout annonçait en lui une vigueur extraordinaire.
Tel élail le jeune baron de Roehe-Corboii ou de la Uoche-Corbon, le descendant d'une antique el noble famille, et, comme il sortait du lit, il ne portait à sa ceinture aucune arme, mais snr sa poitrine on disiingiiail un petit cor qui lui servait à appeler les domestiques. La lii'anlé du tableau qui s'offrait à ses regards ne paraissait pas l'occuper, et lorsqu'il cessait de regarder la rive opposée, il reportait ses yeux en terre comme un homme affligé de sa situation présenie, on il rxamiiiail son cbàleau et celui de la Boiirdaisicre, que l'on distin- ^iiaii au milieu de la colline du Cher, où s'élevaient ses tours blaniliies par le soleil.
En effet, le jeune baron avait de grands sujets de réflexion, et en jetant un coup d'œil rapide snr 1 étal de ses affaires, on sera promptenient inilié dans ses plus seci èles pensées. A cet effet, nous allons |)areourir à la hàle l'arbre généalogique de la famille des Roehe- Corbon.
Parmi les premiers seigneurs qui se croisèrent en France, on remarque Onibert, seigneur de Roche-Corboii, défenseur de la foi et geiililhomme tourangeau. Cet Oinberlde Roehe-Corbon coinptail déjà lie nombreux aïeux, parmi lesquels il était avec orgueil le premier seipneur tourangeau qui eût embrassé le christianisme.
Il passait pour conslani dans la famille qn'Omberi 111 avail protégé saint Mariiij contre les embûches de ses ennemis, et que ce digue seigneur lui découvrit dans les domaines une grotte au fond de laquelle ce saint apôtre de la Toiiraine se riTiigia pendant lungtemps. Knfin, il élail cerlain que, grâce aux libéralités et aux bons seiitiMients de celte noble famille, saint Martin put, grâce à une donation de linéiques arpents de roche, fonder son célèbre monastère, le prcmiej qui ail existé en France et qui reçut par la suite le nom de Marmoutiers, en corrupiion de ma- jim monasteriuin, le plus grand moulier.
Les seigneurs de Roche-Coibun ne se doutaient probablement pas du mal que causeraient les iraililions de la famille à l'un de leurs descendants, car alors ils se seraient bien gardés de se vanter de leur zrle pour 1.1 religion et saint M.iitin. Oiioi qu'il ensuit, il n'en esl pas moins certain que les seigneurs de Roche-Corbon furent parmi les luemiers barons chrétiens, parmi les premiers barons croisés, et que ce lui à II nr générosité que saint Martin dm la fondation de Marmontiers. Ce qui peiii prouver la prélenlion de la famille à celle haute illustralion clirélieiine, c'est que depuis la première croisade, époque à laiiinllr l'usage des armoiries s'établit en Europe, les >ires de Rocbe-Ciolioii [iiiilerenl toujours dans leur écusson une croix d'argent dans un rliamp d'azur.
Knfin ilpaïallque les Ombcrt de Rochc-Corhon furent, dans les leiiips les plus ri cnlés, possesseurs de giands biens eiiToinaine, car ou relriiiive leur nom dans les ihioniques les plus anciennes, et ce nom est li)iiii"irs cité avec hiun.'înr; inaii lorsque I histoire a pour aiiteiii' un niiiiiie, il remarque parliiulieremeiil leur dévnni ment à la fi)i ralliiiliqiie. Ma'gré celle splendeur res|iri'l.'ble, il semblail que le ciel ct'il iléi tc'té que cette noble lainille irait en décroissant, el ce décret a élé en efiet si bien exécuté, que d ; nos joins il ne reste plus |)onr le rappeler à nos siinveniis que cett( loor auliiiiie, cette lanterne de iloi lle-l^lrbon. ipii. semblable à un lanlônie, apparaît au Voyageur sur le- i liteaux de Toiiraine, et dresse au-dessus des collines sa tcle noircie p.ir le temps.
Ce|ii'ndant. à l'époque où commence noire histoire, le jeune Oinbert de Roche-Corbun était encore lun des plus grands seigneurs de la province, el ce qui prouvaii la splendeur ancienne de sa famille ci, les services qu'elle avait rendus au pays el aux divers suiiveiains, c'est que le fief de Roche Coi bon ne ridevail alors que de la lonr du Loiivie, c'est-à-dire que le jeune châtelain que nous venons de préseiiicr à II s lecteurs ne reconnaissait d'autre suzerain que le mi de Fraiici .
Mait lesi'inps <•! aient bien changés : au lieu de ces vastes ci belleà
L'EXCOMMUMÉ.
possessions dont la fanille s'ciiorgiicillissail dans les sii'cies précédoiils, II- b.iiOM n'iiv^iit plus que -uu liff, cl, vi viislo qu'il ill. il ne pouvait |)as reuiplaccr les terres que la Ijinilli' avait pi rdue^ au temps des croisades et pendant les pnciTes (|ui déiliircrcnl la Krance sous les règues précédents. La perte la plus sensible fut celle que les religieux de Marniouliers vcnaieut de l'aire supportei au pcre de noire jeiMK? héros. (|iioiqu'ils tinsseul tout des libéraliiés de la famille, (le procès avait allumé entre le cliàica» et le inouasiére une haine d autant plus vive, que la perte du procès était nouvelle ei l'injure encore brûlante. Le pcre du biroii eu avait élo Si louche, qu'il onlouna à >ou (ils, en mourant, de l'ensevelir dans la chapelle du ehàieau, rcOisatii ainsi la gloire d'aller se faire ronger aux vers de Marniouliers, où la l'aniille avait une sépultiirp d'honneur.
Voici en peu de mots le stijet de ce'proces. Les anciens preux de la Tranee, comme ceux des auires pay.^, n'étaient pas plus habiles dans l'art de décliilTrcr les charte-, que dans celui de les écrire. Or, Onibcrt III. en recneillant saint Martia. lui avait dit : — Tn es un saint liouiuiej en couséi;iii.ncf, je t'accoide une relraite... Celle retraite fut Marniouliers. Tant que le saint el Onibcri 111 vécurenl. il ne s'éleva ••litre eux aucune dilliciillé; mais après la mort de l'un cl de l'autre, les religieux dcinandereiil pour leur suivie une charte qui leiii- assurât la posses>i(ni de leur soliliidc. ils présentèrent donc un parchemin que les Ruche-Corbou signèrent à la pointe du poignard. t]ii l'an 855. le inonasière et les chartes furent détruits par les barbares; alors, à la prièie d'Eudc? II, comte deTonraine, cl de la l'aiiiille de Itoche-Corbun, le monastère fut rebâti tel qu'il était au moment où coinmeuce cette histoire (car depuis il fut construit sur un plan plus vaste et plus magni(ii|ue), el l'on y plaça un chef d'ordre de bénédictins de la congiogalion de Saiol-Maiir.
Alors ces nouveaux rt'ligienx, qui n'avaient plus rien dr, commun avec saint Marlin que son ..bbaye, redeuiandereut une nouvelle charte aux deseeudanls du dinialeur, et comme la famille de Ro( he-C'irhon n'eu savait pas plus en 853 qu'en 571, epoipie de la fondation de l abbaye, les moines firent eux-mêmes la charte, qui fut conçue dmis des lei'inns assuz amhigiis.
Eli 1450, celle abbaye, dunt les seigneurs de Roche-Corbon avaient toujours été les protecteurs, élut pour abbé on l'érigourdin iioinnié lli'lias, el des lors, sous ce chef ambiliewx, labbaye prit une allilude hostile à la maison de Roche-Corbou. Sous li's abbés précédents, le mniia^tere avait coiinnencé par s'alfrancliir de loule redevance envers le lief dont il relevait par la nature de la d(nialion et de sa position, puis il liiiil parconqiiéi'ir des privilèges qui firent de la coininunauié une véritable puissance eu Toiiraiiie. L'un de ces privib ges fut de ne dépendre d'aucune juridiction ecclésiastique, comme le lief ne reconnaissait liii-mèuie aucun autre sii/erain que le roi, ce qui lit que le procès de l'abbé don llélias et de Jacques Unibcrt ne put avoir d'antres juges que des ai bilres.
Kii lù.'ill dune, l'abbé llélias prétendit que toute la partie dn fief de Rorlir-Ci)iboii qui se tronvail entre le village de Saint ."^ympliorieii. faiib'inrg de Timus. et le château de R<iclii-Corbiin, devait appartenir au niiiiiaslerc; le procès lut gagné par les moines, grâce à nue adreile inlerpréiation de la cliarie de concosioii. Jacques Oinhert appel.i cette conduite une noire ingratitude, l'ablié llelia^ prétendit qu'on n'y devait voir que l'exeieice d'un droit, mais des lurs une ciierrc terrible s'alluma entre le monasli-re et le chaicau. el Jacipies Oinbert ne maïKjaa jamais une occasion de vexer ses voisiii>, au\ipiels il vuna une haine cleinelle; aii>si Sun liU fiil-il élevé ilaiis la crainte de Dieu et l'exécration des religieux, senliment qui devait avilir une grande inr.neiice sur sa vie
En effet, lorsque Jacques fut murt et que son fils lui succéda, il imita la conduite de son père, en y mcltanl celte vi;;neiir de jeunesse et cet eniporteuieni que lui donnait le sentiment de l'injustice dn monastère. Il refusa aux rel.gicnx le passage sur ses terres, le> laissa se défendre eux-mêmes ^allS leur porter secours ce qui les mil soiivcnl dan» un grand embarras En ellèt, dans ces temps mallieiireiix, les provinces de France étaient livrées au pillage. INoiis avons dé|à parlé des ravages qu'exerçaient les grandes compagnies. Ces gens de guerre, haliitnés à vivre de rapines, parcouraient les campagnes, assiégeaient les abbayes, les châteaux, et mellaieiil toiil à ccniiribiilion. Les riches seigneurs se dél'ciidaieiit en entrelenaiu des honinies d'armes, elils protégeaient ainsi leurs possessiijiis. L'abbaye, privée de l'appui du seigneur de Rcielie Corbon, soiiliiit plu^ieur^ assauts, el, graie aux provisions que dom Uelias faisait, et aux fortes et hautes murailles du monastère, les religieux en furent quittes pour des |iiivaiioiis el pour la peur, et sauvèrent leurs tré-ors. Ainsi Umbert iii' négligea anciin moyeu de leur prouver sa haine héréditaire. Celle souille guerre entre l'e monastère et le chaleau dura jusqu'au conini' !Kenieiii du qniiizieine siècle.
A ce miinieut l'abbaye avait acquis une splendeur et une puissance bien supérieures à celles des b.inms de lloebe-llorhoii. Lr-s abbes .naient obtenu qu'à l'avenir l'abbé de Marniouliers serait toujours ' lianuine d'honneur du chapitre de Saint-Marliii de Tours, lequel chajiiiie avait le roi de France pour abbé et les plus grands princes pour dlgnilaiies.L'inllueiicede l'abbaye cnTonraiiie élail considérable, ses
richesspsétaieiiiimmenscs.et, attendu qu'elle ne reconnaissait aucune, jiiridiclion, il était lies-dillii ilo de se garantir de ses entreprises, car la force ouverte naiirail pus réussi ; alors le jeune baron s était attin uu puissant ennemi doiil la haine nviiastique devenait d'autant plu dangereuse, qu'elle se cachait dans l'ombre.
Le moiiasiere était toujours sons le gouvernement de l'abbé lié lias, vicdiard presque centenaire, qui s'était attiré la pins grande cou sidéralion en Tmiraine et une réputation extraordinaire pir son savoir de sainteté, de piililiipie, et sa longue et heureuse adiniuistralioii. En 1504, l'abbé lléli.is avait fait partie de la grande assemblée qui ré oint de reniellrel.i France sous l'obéissance du pape de Rome, elle jeune baron Oinbert, qui venail en ce moment de succéder à son père, fut élu dépulé; mais n'ayant pas pu se rendre ^ l'assemblée, il avait envoyé nue protestation par laquelle il demaiidailque la France restât sous l'obéissance du pape d'.Avignon, le seul ^uiipiel il voulait se soninetire. Nul demie (|ue sa proteslaiion, rédigée par un autre, i;e fùi I elfelde la déleriniiialion qu'il avait prise de contrecarrer l'abbé llélias en lonle occasion.
Lorsque celui-ci fut de retour, les vexations du jeune baron avaient été si cruelles pendant son absence, qu'il résolut de frapper un gr,ind coup pour réduire l'ennemi du inonasière. Les circonstances étaient favorables La France se trouvait eu proie à l'anarchie, et l'abbaye exerçait une grande inlliience dans le pays. Pendant qnel(piesannéii>t, l'alibé soiilfril palieniinent les injures de son ennemi et attendit le munieiit où le jeune baron se rendrait coupable de quelque haute irrévérence envers le clergé pour attirer sur lui la colère du ciel. Le monastère lui en présenta les occasions avec une maligne complaisance. Enfin, lorsque la mesure des iniquités du baron fut eomblée, en 1407, époque a laquelle commence notre récit, l'abbé, récapitulant lontcs les attaques du jeûna Oinbert, dressa un réquisitoire monastique où les dillérents actes du barun étaient montres comme impies et scliismaliqiies; etaiguanl enfin de la fameuse protestation du baron, il résolut de rexcoinniuiiier, et annonça cette intention en avertissant par irois fois le jeune Oinbert, selon la conlume dn temps. Trois fois le baron refusa de comparaître an tribunal de l'abbé. Celui-ci répandit le bruit que le jeune Oirberl allait être excummunié connue scbismatiqne, et à celle époque les suites d'une excoiiiiiiunicalion i-laieiit encore terrilili's. Les motifs des cen-iires élaieni, pour une senibl.ible peine, trop légers, el ce fui ce qui irrita le plus le jeune Oinbcrl. Doin llélias avait prévu que le resseiilimeiit dn baron fournirait de nouveaux et terribles prétextes à la fatale senleiicc. En effet, quinze jours avant la matinée à biquelle lions comnieiiçims celtt? bislnire, le baron, suivi de ses boinnies (larmes et de ses gens, était venu di aiander coniple à l'ablié d'une conduite aussi élr.inge envers le de>ceudaiil des bienfaiteurs de l abliave. Comme il entrait au grand galop dans la cour de I abb.iye. lablic Sortait (le la eh pelle en habits sacerdolaiix ; soil que sa vue i ûl iranspoilé le jeune buniine de colère, soil que son cheval se fili eifaionché en voyant celle troupe de niiiines. il renversa labbé llélias et mil le trouille dans le saeré cortège. Ce dernier ne voulut entendre aueiine explicaiion. fundroya de ves reproches le jeune impnid'ul.et traita celte maladresse d attaque à main armée sur nu inniislre du Seigneur. Celte aveiiliire l'engagea à poursuivre ses desseins contre le j;nne banni, d'auiant plus que l'on verra par cette bistuiie combien de iiiolifs. duun, lient lien de croire ipie l'abbaye sortirait liiuiiipliante de telle lutte el abaltrail l'orgueil du cliàli'au.
0 I voit par l'exinisé de liins ces laits, qui sont en ipielqne rnrle l'avanl-iCeiie de notre- narration, que le |enne seigneur de nuclie- Coib.in avait nialiere à réilexions; mais si 1 on peii-ail que la crainlide rexconiinuuicalioii le préueciipail pendant qn il jelailses regards sur les rives dn Cher, on se tioniperail élraigenieMl. I.e baiciii se moquait, en véritable soinlard, des foudres ipie l'abbé llclia^ tenait de|iiiis qiiiiiïe juins sn^pi mines sur sa léte, et iii.iLré le bruit que celle al'l'aire fai^.iit d jà dans le pays, le ji une barun n'en chassait pas niuiiis, el surlont n'en saisissait pas avec inuni- d empresseineut tontes les (iccasimis d buinilier les niuines de labbave.
Les soutis duiit son troiil était chargé avaient nue c:inse plus importante pour lui Le jeune baron était marié depuis quelques ino's; il av;iil épousé nue de.., filles du seiginnr de la Bniirilai^ièie, d int le cliateau, silné sur les rives i.\n (^her. punvail cire aperçu des fenèlies de Roelie-Cerbon. Oniberl ii'e\anniiail l.i canipauiie avec nue attention si scrupuleuse que parce (|n'il avaii envoyé un nie^>a!;e à son be.in-pcre, el il attendait (pie le viiux seigneur de la Rourd.iisiere, donl les pelite.^-filles l'urenl si célèbres dans noire histoire, panîi sur le rivage opposé, afin de l'aller chercher avec une barque qui était atlachée au bas de la plale-furine sur laquelle le baron se promenail à grands |ias.
Il venait de laisser sa chère Catherine dans un éial fort inquiétant, et il donnail Icb marques de la plus grande im|ialieiice: p.ii fois il s'arrêtait pour regardi r le bord opposé, el, ne voyant rien, il se remeitait à m.irchcr en sifllaut, connue s'il rappelai! son laucun favori, ce qui était chez lui le signe d'une vive impatience. Lor-ipic son beau-|ière se fut fait encore attendre quelques momenls, il lâcha deux ou trois fois nn juron énergique; mais comme il le prou onç.iil
L'EKCOMMUiNlË.
pour la dernière fois, il aperçut uu cavalier qui faisait voler le sable SitUA le î.'l..| de siiii clieval île l'unire cûlé île l'eau. Deseeud.iiil alors les nlalclu'^ de l'espèce de pori à l'abri duquel était si baniue, il s'élai.ça ^nr ks muies cl ^e ituigea vers le poirii où devait aLoider le scisueur de la Cuurdaisièie.
«tnibert atteignit le rivage opposé au moment oii son beau-père metiaii pied à lerrc ei eonliaii son cheval à son ocuyer. Ce seigneur de la Bourdaibicre était grand et gros, sa déinarcbe el ses niauieres aunonçaicnt un vieux soldat.
— Eb bien, Uinhort, dit-il à son gendre, tu as une mine bien triste ce niaiin ! qu'cst-il dune arrivé?... En aciievaut ces paroles, le digne seigneur sauia dans la barque, et son poids la fit enfoncer du quelques ligues. Il rétablit .>-ur sa lêle prcsi|uc chauve un chaperon assez simple que le mouvement de son corps avait déplacé, et il continua ainsi : — Caiherine a donc demandé à me voir'/...
— Vous alloi, répondit Omberl, la trouver bien changée!... ce n'est plus aujourd'hui celle Caiherine dont la (igure était si fraîche, les couleurs si vives, le front si pur... non, non, ce n'est plus la Catherine que vous m'avez donnée ; nue profonde mélancolie s'est emparée d'elle : elle ne tourne plus les yeux sur moi avec la même expres--iou qu'autrclois. J y crois rilrouver cette timidité qui me charmait en elle hir.-que je la connais>ais à peine et que je ne pou- Tais la voir que dans la joyeuse salle de voire cha:eau, et cependant ie suis son mari I... Elle aime maintenant la solllude et ne veut plus iortir, elle est silencieuse et disiraile à me désespérer.
— Que me dis-tu li'? répliqua le vieux seigneur ému; dans son enfanee, naguère encore, n'éiaii-elle («s insoutianie el joyeuse'? son regard vif et animé répandait la vie au cœur de tout le monde : 6Uupçoniii-f-lu ce qui a pu la changer a ce point'
— Je ne crois p.is que ce puissent être mes débats avec ces damnés moines qui veulent m'excominunier...
— T'exrnnimunlerl... s'ceria le vieux seigneur avec un saint effroi: par .lc>us (|iie me dis-iu là.' voici une nouvelle qui n'est pas encore venue jusqu'aux collines du Cher... Sainte Marie! qu'as-tu donc fait pour t'attirer la menace d une semblable calaniiié'
— Esi-ce que vous donnez dans ces rèvcrieslà?... répondit Ombert; ne savez vous pas que ces enrages bénédictins m'ont volé une bonne partie de mon bien et que nous connues en guerre'.'...
— Uni ; nais cxecmniuniél... ah' c'est cela qui iroui.le et chagrine ma chère Catherine ! je la connais, elle est chrétienne comme toulc notre famille.
— Si c'était cela, elle m'en parlerait, répliqua le baron, mais elle garde le silence
— De peur de t'aflliscr.
— Uh ! ce n'est pas celle crainte qui la rend si tendrement plaiiitWe et mêle à son sourire une ameriume qu'elle semble vouloir cacher Quelquefois je tremble de la voir expirer dans mes bras. Tout à l'heure encore je la regardais endormie ; ses paupières closes, son teint pre?qiie décoloré, offraient l'image de la mort ; j'ai posé mes lèvres sur les siennes pour m'assnrer qu'elle respirait encore. J'ai cherché à la distraire, je lui ai donué le spectacle d'une grai.Je chasse, c'est un divertissement qui lui plaisait jadis. Je lui apporte de l'ur, des bijoux, des parures, elle les accepte, el, en s'apereevant que lou-, mes soins ont pour but de lui plaire, elle en scinlile plus attristée. J'ai quelqni fois pensé que j'avais un rival, mais ce soupçou esl dlisurde, Catherine ne m'a j.iinais quille, elle ne voit personne, el la seule fois qu'elle sonit de Itui he-Corbou, ce lut pour aller a Ti.urs avec moi vnir passer l'armée du duc d'Orléans: je l'ai Djenée aux lèies que nous avons donuées alors. Je ne pense pas que parnu celle luule elle ait pu êire conriisce, puisque perscunie ne s'est mouiré aui environs depuis cette époque... Ah! si j'avais un ri»ai:...
Li barque éiait arrêtée au milieu du fleuve, le jeune Ombert immobile avait abaudvuLé les rames, et ses yeux seiuiilaient jeter des flammes.
— Mon fils, dit le seigneur de la Bourdaisière, rcconcilin-toi au plus vite avec ces bons religieux de Marmoutiers; ils ont attiré sur toi la rnlcre du ciel, et...
— Me réconcilier avec des gens qui veulent envahir Ihérilage de mes pères, qui font la guerre au descendant de leurs bienfaiteurs!... qu'ils ùlleiu au diable :... je tac moque de leurs seuteuccs papales,
et nous verrous commenl ils se défendront contre mes hommes d'armes !
— - Sainte Vieige! s'éciia le vieux delà Bonrdaisièrc, tu veux donc allirer à Roche-Corbon lonies les buinières de la Tourainc? lu veux donc f.iire assié;;er et détruire de fond eu eomblc ton eliàleau'?
— Je voudrais bien voir cela!... lépondit le jeune hiiron en prenant une atliliide giierriire, alors je mcllrais sur pied tous mes vassaux el ions mes Iinnmies, et je ferais foudre sur les assiégeauls tout le pliiiiib des vitraux de mou chàle.iu, en attendant que vous me vinsslt'/ eu aide: llucUe-Curbuu cl la Bunrdaisicre réunis mettraient la ïonraine à sac.
-- Neiiiii! .. répliqua le ricux seigneur en caressant légèrement le troisième étage d'un nienloii rebondi, je ne tirenii jamais l'épce contre les élus du Seigneur! Viendriez-vous beau-lils, nie tirer de l'ciifer une fois que j'y serais eniré.' et si j'encourais une moins forte peine en vous secourant contre une croisade prèchée par dom llélias, seraieiu-ee vos prières qui me tireraient du purgatoire, meeréaul que vous éles.'... Je le l'ai déjà dit, Omberl, prends garde à ton salut!
— Eb ! laissez donc, mon père! lorsque je serai réellement dans la peine, lu'abaiidimnerezvous pi ur les sottes joies d'une récompense incertaine! Eh! qui sait ce que nous deviendrons'.' Vous avez beau vous signer, vous savez bien que je suis un bon et brave jeune huninie. et que Dieu le père regardera à diux fois peut-être à damner un lin éeuyer connue moi qui coure la bague cuinme pas un et qui ne ménage pas ses os en campagne.
Comme le jeune baron achevait ce philosophique discours, ses yeux se loornerent du coté du monastère, et tout à coup il cessa de ramer, laut sou atleuliuu fut captivée par le spectacle qui s'ufidl à ses yeux.
Nous avons dit qu'entre le monastère et le château il s'étendait un long rocher caprieieu.-.einenl dentelé par les eaux de la Loire, qu'il surplombait. Or on avait traté sur cette loche inculte un petit sentier qui conduisait au monastère; ce senlier partait d'une porle pratiquée dans le mur qui enlonrait le jardin en commençant à la l'ortilicatinn, sur laquelle était l'avenue de tilleuls, et qui remontait le long du rocher jusqu'aux murs d'enceinte du eliàleau. Le baron, pour interdire aux religieux l'usage de ce sentier périlleux, qui conduisait à travers son pare aérien sur la route de Blois, et fais:iit éviter ainsi un grand détour, tenait toujours sa porte fermée. Dans ce moment il aperçut un inconnu bizanement vêtu, qui paraissait cheminer avec peine dans ce senlier rocailleux en se tenant aux racines et aux bruyères qui croissaient sur le roc. Le malheureux ignorait probablement le danger de cetie roule suspendue au-dessus des eaux, car il aitcigmnt les endroiis les plus difficiles sans chercher à les éviter. L'éloigueniont ne pei niellait pas de distinguer les iraits de l'imprudent qui tentait ce dangereux passage. Omberl lui cria : — Ne savez-vous pas que ce chemin est sans issue et que vous risquez de vous luer?
Avant que la voix du baron lût parvenue à l'oreille d» voyagcus ce dernier glissa et tomba entre des ronces qui formaient cumi£« une sorte de haie au-dessus des eaux : il y resta environ une minute; mais l'elfort qu'il lit pour saisir des branches et remonter sur le rocher donnèrent une impulsion aux ronces, qui se courbèrent et cessèrent de le sonlcnir; il tomba dans la Loire, qui était rapide et profonde en cet endruil. Sur le-cbamp le jeune Oinbert se dirigea avec adresse vers le point où le malheureux avait disparu, et, priant son beau-père de mainlenir la bai que à peu près à la même place, il se délit prompiemeut de son chaperon et de sou justaucorps, et se jeta dans le llcnve.
il est fou! murmurait le vieux de la Bonrdaisière, que l'exercice qu'il preiniil, joint à une vive inquiétude, faisait suer à grosses goutles: le voilà (pii risque sa vie pour uu homme qu'il ne connaît pas, el il insulte ces braves bénéibctins!...
Mais, en parlant ainsi, ce digne seigneur observait avec une vive inquiétude les bouillonnements du fleuve qui se déplaçaient par insiauts, car il aimait sou gendre comme un lils. Enfin le jeune baron reparut, et, aidé par sou beaii-perc, il rentra daus la barque en y attirant un corps roidc et privé de sentiment.
— Belle pèLlie!... s'écria le vieillard en regardant les vêtements de l'inconnu, c'est le plus sale tnendiaut qui jamais ail été pendu!...
— Allons donc ! repartit le jeune homme en s'essiiyant la tête et en chassant l'eau de ses longs cheveux, la corde qui lui ceint les reins est encore assez bonne pour le soutenir à deux pieils de terre: eh là! mettez-lui la têie sur le bord de la barque; il repreudra baleine s'il veut; k'iui, ma besogne est faite.
Alors le jeune baron reprit les rames, tout mouillé qu'il élait, et aussilùt qu'il arriva à l'espèce de port dans lequel il attachait sa barque, il sonna plu-ieurs fois de son cor et coiiimença à gravir les marches de l'escalier en pierre qui menait sur la plate-forme aux tilleuls, sans plus s'inquiéter du mendiant.
— Iloch . dit Oinbert à un vieux serviteur qui parut le premier, voyez si ce chien que j'ai pèche vit encore : vous le ferez sécher et le remettrez dans son chemin... Puis, se ravisant : — Je vous ordonne d'au avoir soin, eulendcz-vous7...
L'EXCOMMUJNiÊ.
lïoch regarda les vêtements mouillés «le son maiire et secoua deux ou trois fuis la tdte eu signe do iiiécontcnloineiit; piii», levaul au ciel sa main gauche, la seule diut il se servit, il s achemina lentement vrr- l'endroit où était la barque.
Le baron cl son beau-père, remontant les différentes terrasses, arrivèrent un :i plateau sur lequel était situé le cliàieau. En paivant avec précaution sous les fonèires des appaitcmeuis, ils gagneront l'entiée de l'habiialiou qui donnait sur la cour. Le seigneur de la Bourdaisicre regarda les murs d'enceinte avec une espèce de satisfaction, et sourit au t:ibleau qui se présentait à ses regards au miliiii de la cour. Sept ou huil lionnnes d'armes et leurs ccn^ers neltoyaieiit leurs armures ci leurs lauces qui brillaient comme si elles eussent été d'argent; des valets pansaient de beaux chevaux, tandis que sur le pont levis baissé un factionnaire montait la garde, muni d'une arquebuse et d'un cor de chasse, car dans ces temps de trouble une troupe à'ecoriheitm ou une grande compagnie comin:'.ndée par plusieurs seigneurs sans aigent pouvait veuir à passer, et l'un vivait au milieu de la paix comme si l'on eût été en gneiie. C'était au point que, lorsque le châtelain voulait se promener, deux scnliiielles montaient dans les lanternes, et l'on tenait toujours des cavaliers prêts à le secourir en cas d'attaque.
Le jeune baron avait réuni dix hommes d'armes, et c'était une force assez imposante pour le garantir de toute espèce d'attaque, car SOS vassaux nombicux auraient pu lui fournir encore une bannière de cinq à six cents hommes. A cette époque, tout le luxe dos seigneurs consistait à enlreienir des hommes d'armes : c'étai(;nt des cavaliers très-redoutables, car ils étaient bardés de fer, ainsi (jue leurs chevaux, et un lionmie d'armes était toujours suivi d'un étiiyer et de trois cavaliers auxquels il apprenait à mmiier à cheval, à se servir de la hache et de la lance, en deux mois, la théorie du nohle métier du pilLîge. Alors dix hommes d'arnies formaient un corps de quarante chevaux : quelquefois l'on nomu)aillu réunion de ces cinq Iioa)mcs lame, parce qu ils étaient rassemblés autour du cavalier, et cent lances, à cette époque, formaient un corps de cinq cents hommes de cavalerie, corps redoulaUle si l'on songe à la manière dont ils éta'ent armés.
Au-dussus d un perron de trois à quatre marches s'élevait une porte eu ogive, dont les chamhranles éiai^ ut décurés de fines cohmueties. Celle pnrie, ircs-ctroite. doimaii accès daoi une giainle salle carrée : le seigneur de la Bourd.iiMère y entra, suivi de sou gendre. Cette salle, voû.ée, était jonchée de paiile fraîche; elle n'avail d'autre ornement que les épieux dont le jeune bat ou se servait à la chas e, ses armes, son cor, ses arnunes. Ou y voyait un grand buffet de buis de noyer noirci qui portail alors le ntiu» de dressoir, et sur lequel étaient' pl.icés la vaisselle d'argent, les aiguièies du table, les chandeliers, le linge. Ce dressoir était ordinairement le pr sent des nuces, et, selon la noblesse des époux, il avait un, deux ou trois étages.
Les deux barons accrochèrent leurs chaperons à deux clous plantés à cet elfet dans la muraille, et à leur entrée des chiens qui se trouvaient dans une (lièce voisine firent euiendre leurs aboiements, parvin eut à forcer la porte de leur chenil et accoiiruient autour do leur mai.re. — Tout beau, mes enfants! s'écria Umbert d'une voix forte; et il leur donna quelques coups qui les lin m rentrer duns le devoir, puis il prit un fuuet acci oché à la mur.iille, et les reconduisit lui-mêiiie dans leur chuil, qu'il ferma plussuigueusemeut.
Ombcrt iniroduisit alors son b MU-père dans une aulre salle immense et un peu mieux décorée; elle avait une porte de sortie sur les jardins, et c'était pyr là qu'Ombert descendait sur la Loire. Au milieu de cette pièce lambrissée de vieux chêne noirci était une lo.igiie et vaste table toute dressiie etchaigée de quelques mets. Lescliaircs du m;iîire et de Catherine étaient placées au haut bout, et leur forme déjà passée de iiu)de annonçait que ces meubles étaient béréditaires. Lecusson de Roche-Corbon surmontait les dossiers grotesquenient travaillés. L'un de ces sièges, garni d'une étoffe assez précieuse, indiquait la place de Catherine; des bancs de bois servaient de sièges aux commensaux : du reste, tout était propre et soigné, ce qui fit sourire complaisamment le seigneur de la Bourdaisicre. — Ah! ah! depuis que nous avons uue châtelaine, tout me parait un peu mieux, en tout point, qu'autrefois; ma fille est une boime ménagère.
Ombcrt soulevait alors une grande tapisserie antique qui servait de porte : posant un doigt sur ses lèvres, d'un air mystérieux, il lit approcher le vieux seigneur d'une autre pièce dont lé luxe conUastait singulièrement avec la sévérité des deux autres. Les deux barons s'arrêtèrent eu essayant de ne f.iire aucun bruit et se complurent dans le délicieux spectacle qui s'offrait à leur vue.
Le plancher était couvert d'une riche tapisserie, les vilraux colories ne laissaient passer le jour qu'à regret, ce qui répandait une sorte de mystère sur cette scène gracieuse Les nuirs étaient tendus d'étoffes précieuses, et les poutres étaient sculptées -t coloriées, la propreté la plus minutieuse régnai', dans toutes les punies de la salle. Du milieu du plafond pendait une lampe de cui'-e. Tous les meuble*, eu Lois de uojer, étaient décorés de sculptures merveilleuses
d'arrangement et d'exécution, et qui, brillantes et polies, scmblaien être de bronze. Devant une des croisées, une jeune feunne d'une vingtaine d'années était a^sise. les yeux fixés sur une Bible maimscrite dont la tranche éiait dorée et le véliu éblouissant de blancheur; sa pose était gracieuse et naturelle : accoudée sur le pupitre de soq prie-Dieu, elle appuyait sou front sur l'une de ses mains, l'autre tenait le livre ouvert sur ses genoux. Elle semblait appàlie par une souffrance morale. c5es cheveux se partageaient eu deux bandeaux, et, après avoir dessiné sur son front d'albalre une ORÏve d'éhène, retombaient en boucles ondoyantes sur son cou. Llle portait sur la tète un chapeau de veicmrs noir qui faisait un creux au milieu et se relevait au-dessus de chaque tempe en ferme de ruche; un diamant lixé au milieu de son front par une fine chaîne d'or étincclait entre ses deux bandeaux. Ses lonsues paupières baissées projetaient sur SCS joues des ombres indécises.
La jeune cliàielaine était vêtue d'une longue robe sans ceinture qui moulait jusqu'à sou cou en dessinant toutes ses for.nes; l'éioffo, retombant à grands plis, laissait passer seulement la pointe aiguë de ses souliers mignons; sur sa robe étaient brodées les armes de sou mari écarielées de celles de son père. Elle énelaii à demi-voix et à giand'peine quelques mois qui sans doute expliquaient l'une deseiilimiiiuires du .Missel, quand la respiration haletante du vieux seigneur de la Bourdaisicre vint distraire son atlention. — Ah ! s'écriat-elle iivec l'accent de la joie et toute rouge de bonheur. Elle tourna ses yeux encore pleins de larmes vers la porte où son père et son époux, s'ap;iuyaut l'un sur l'autre, la conlemplaient avec une jjiie mêlée d'inquiétude. Elle se leva piécipilannnent et courut avec légèlelé vers son pèie, qui la recul dans ses bras et la baisa au front.
— Oh! mon père! dii-clle d'une voix émue, qu'il y a longtemps que je ne vous ai vu! Puis elle tendit sa main blanche à Oinhert. f'iais à des yeux plus exercés que ceux du vieux seigneur et d'Ombert, qui n'avaient jamais beaucoup étudié les femmes, l'expression qui accompagna ce geste eût paru tenir autant du remords que de la pudeur.
Le vieux gentilhomme les pressa tous les deux dans ses bras, et, les regardant ain>i réunis sur son cumr, leur dit : — Que le ciel vous bénisse ! il y a anjonririnii trois an.> que je \w vous ai vus.
— Ce jour-là, j'étais bien heureuse! répondit tristement Catherine.
— Ne le scrais-tu donc plus? répliqua vivement Ombcrt en lançant un regard sonpvouncux à sa femme.
— Hélas! répondit elle avec une naïveté pleine de charme, alors je croyais pouvoir faire vo;re banheur; mainieuaul je crains...
— Parle ! mon enfant... dit le père.
— Je crains, coniinna-t-elle en baissant les yeux cl la voix, de ne pas vous exprimer assiz bien ma tendresse...
— Si lu l'éprouves aussi vive qu'au premier temps de notre amour, je suis heureux el ne demande rien de plus; mais tu voudrais m'aimeret lu ne le peux... Ohl Calberine! souviens-toi de nos jeux... de notre enfance heureuse!
— Quelle pensée ! s'écria Catherine en levant ses yeux sur Ombert avec plus de sévérité qu'il ne convient à l'innocence.
— Je ne t'en fais p.is un crime, reprit vivement le jeune baron; mais cette dimleur qui fait pâlir tes joncs ne serait elle pis l'effet d'un combat... du souvenir d'un passé plus cher que le présent?
— Ah! mon père! s'écria Catherine, sauvez-moi; dites à voira fils combien mes jours s'écoulèrent purement auprès de vous 1 défendez voire sang !
Le vieux de la Bourdaisière examiiiail avec aitenlion sa fille chérie et gardait le silence; ses yeux se portaient plus d'une fois sur les ri» elles peintures de la Uible que Catherine examinait quand ils la surprirent, et derechef il regardait Caih» riiie.
— 5Ia ckèie! répondit Oinberl en prenant la main de sa femme, pardonne mes soupçons à mon amour; mais, dois-jete l'avouer! il y. a quelques nuits, dans ton sommeil, je t'(^iilendis murmurer d'uu ton plaiutif ces mots : Malheureuse, malheureuse Catherine!...
— S'il est vrai, cruel! à vos yeux un malheureux est donc toujours un coupable?...
Le Ion avec lequel Catherine prononça ce peu de mots, irréprochables en eux-mêmes, mécontenta le vieux seigneur.
— Ma fille! murmura-t il en secouant la tête... Catherine l'interrompit... — Oui! s'écria t-elle, oui! je suis bien coupable, bien coupable de vous afiliger ainsi tous deux... Et, fondant en larmes, elle tomba sur un siège qui se trouvait près d'elle.
Ombert s'éloigna en silence, eu laissaut le père et la fille épancher dans le cœur i'un de l'autre leurs plus secrètes pensées.
— Catherine, dit le vieillard, qu'as-tu? parle! ce n'est pas un pèie, c'est un ami qui t'interroge.
A ces paroles, (iathcriiie rougit; elle voulut parler, mais un visible embarras la retint. Lev?ut enfin les yeux sur son père, elle lui dit .
— <! ii.rn père bienaim<(l à vous ou à Dieu seul j'adresserais une pareille ))iainin. Lorsque vous m'avez présenté Ombert poiir époux, mou cœur l'a choisi, tout eu lui m'a charmée; mais de^Tis
i;e\commiimP
»Huli]iie» mois i":ii bien sonfferl... Ici elle se joia d.iiis les Lra< île SDii père comme pour caelier son vi-agc. cl, en versani un lorreni do pleurs, elle ajonia : — Rcndr.' heureux l'époux que vous m'avez lionne est un devoir sacré; j'v mets Ions mes soins; je 1 esliuic je r.i!ii:e. je l'adore, mais les beaux jours de voire l'.alheriiie ont lu. .i\ec sou innocenee. el la clKMelaine de Roche-Corbon est la plus maliuureuse des fenunes. Klle leleva la léle. el ses yeux brillcieiil ,i travers ses larmes comme un rayon brisé par le eouranl des e.inx. — i:'inn. conlinua-t-elle d une voix éieinle, depuis queli|uc teiii|i^ mon son me semble InMipporlable... 0 mon père!... El elle se lui, traisuaul peul-élre d en hop dire.
Le vieux sir> do la Bourdaisiçre :ivail toujours en p >ui- habilii'lid'aller droit au but avec les finîmes; il ne crul pas devoir,
en cette occasion, -^ rt^,;^i^iii;i.ài:.g^g:4
se départir de sa iM-ssig>.Vrri=e#5T^A%;5
coutume : aussi , -=
sans s'arrêter à pé- ^■"ï
nétrer les mystères dont Catherine euveloppaii sa demicoutidenec :
— H^sl-ce Ûmbert, reprit la Bnurdaisicre, qui t'a douuc celte Bible?
I^alheriue rougit cl baissa les yeux.
— Non, mon père; c'est le vieux liénédielinqni m'apprenait à lire il nie l'a remise un matin, il y a un mois environ; j'ai eru que c'était l'ouvracedes religieux di; lUarmouliers. et je n'ai pu m'en assurer, c;ir il n'est plus revenu depuis lors, sans diiite A cause des ddl'ereiid-. d'Omliert et de l'abbé, et tout à Iheure j'essayais de lire I inscription.
— .'yia lille, répondit le vieillard énui jusqu'au fond dcl'ùine, je prie le ciel de le reiidrela paix; ;ittends tout du temps. . maissonge bi' n que la lerre sera plus léjrère sur ma cendre si un jour, eu appiocliaul de ma tombe, qui la rciiferniei;i, tu peux ma jurer i|ue lu as rendu Ion époux heureux par ton amour. Le rôle des femmes est sur la terre un pcrpciuel sacriûce. Si tu n'es pa> heureuse, n'oublie pas que les regrets les plus amers
sont plus légers à porter que le moindre remords. Le vieux seigneur prit la Bd)^". la tourna et relonriia dans tous les sens, el finit par la remettre sur le prie-Dieu eu disant :
— C'e^i un fort beau présent...
Puis, prenant le bras de Catherine, il le mil sur le sien et la con; duisil dans r.iulre salle, car le cor venait d'annoncer le diner, qui était le repas du matin à celle i-poque.
I^ figure du sire de la Bourd.d-icre avait toujours un air d'hilarité cl de satisfaction qui se manifestait par un tic qui lui était particulier, surtout à l'approche du repas; mais depuis la confidence de Catherine, sod vis-igc s'allonfsea, el le son du cor ne fut |ias assez
Fuissant pour séparer ses gros sourcils noirs qu'avait rapprochés aveu mystérieux de sa Glle.
Lo château île 1 1 Uoche-Corljon
Lorsque Talhcrinp parut avec son fàre, une quarantaine de pcr sonnes ipii se iniiivaionl dans la giamle ^alle s'iiicliiiî^rcnl avec res pi'ci cl aU' ndiniii qui- la dame elle vieux seigneur lii-sent assis ;
mais Catherine, n'apercevant pas Omhcrt, hé-iliiit ;'( se ^^^ .^ mellie à lahie, lor?-
^^^S|^\-:"^=-jf -T^Lr^^W-- que le baron parut,
: ' s ^""^ '~~^;.i^^ revêtu d'un autre
habit, car le sien availélé 1 iid.)iii!iiagé par son bain forcé.
Au milieu de lafoule on distinguait un vénérable ecclé.-iastique d'une soixaiitained'aniiées, dont le visage respirait Il boulé cl la doiicrur; il était vêtu d(! sa soutane noire cl paraissait préoccupé. Quand les maîtres se fuient placés, le chef des hommes d'armes , les pages, les cavaliers et les gens les plus honorables de la maison se mirent devant la table en laissauluuedislance ro^pi'clneusc entre eux et le groupe des deux seigneurs. Le rliapclain dit alors le béiiédicilé, el, après avoir béni les mets, il s'assil ainsi ([lie les maîtres; les coinmensaux allaient les imiter, liir>qiroM enlpiidil la voix de Bocli le Gauulier, qui onlra, suivi du mcndiaiil sauvé par Onibcit.
I — Non, s'écriail rineoiiiin , je ne veux pas quitter ces lieux sans voir le lion seigneur qui m'a sauvé la vie...
l.iiss(7.-moi enirer !
Malgré les efforts du vieux majordome, le mendiant paru i à la porte, regarda attentivement tontes les i)ersonues qui étaient assises autour de la table, et devint alors l'objet de la curiosité générale. Son visage était sillonné d'une multitude dérides, et sa peau, luisante et jaunie, avait l'aspect du enivre; ses cheveux, coupés carrément sur le front, croissaienl lilireinent sur sa nu(pie. Il portait pour habit une sorte de sac de loile grossière serré an milieu de son corps par une corde. Ses souliers avaient une forme très-éloignée de celle qui était en vogue, sa jaquelle était rapii'cée en plusieurs endroits, enfin il tenait a sa main un liàlon qu'il n'avait jamais lâché, môme en lombant d;nis la Loire, id qui se terminait en crosse. Ce singulier personnage promenait ses petits yeux verts sur toute l'assemblée, sans paraître embarrassé de se triuver en si bonne compagnie : ses monvements, libres et aisés, ne manquaient pas d'une sorte de grâce el de noblesse. — Messeigneurs, dit-il enfin, el vous, ma très-noble dame, (ailes-moi connaître, je vous en conjure, celui
L'EXCOMMUNIC.
i|iM m a sauve la vie ! demanda-t-il en s'iiiclinaiit lescieniuiil — Ou., i iiiipone. puisque tu es en vie '... lui repomiii Onibeii.
- Ma ifccmiiaissaiice sera peut-être plus dune fois utile à mou libérateur, répliqua le mendiaut, surtout si, par hasard, célait vok vous le seigneur de la Iloelie-Corbon... car les grands ont plus sou v.ut hesom lies petits que vous ne le pensez.
- Alli.iis, lui répliqua brusquement Onibcii. sieds-toi là-bas m
ci;ate::d!^lïa.^K" "'■^•' ""^ "'"^ '" ^"^"-^ '='""-^ ^" Le mendiant passa au bas bout de la table, s'assit sur une escibelle et parcourut I assemblée d'un œil inquisiteur. Il arrêta un n.,'
.'n'cuai?à"aitir''ltf ''''"'• '' ^"' '^''''" ' ''^'""'' '"^"^^'^ n">"'' mets avec tes «'.oigts sans les trop salir, car dans ce temps les Iburcbeltes n'élaient pas encore eu iiSiige. et les daines avaient plus d'iiiii; (lîfliiullé à vaincre pour niangrr proprement. Cailieriue, délicate comme elle l'é.'ail, usait d'adresse et maniait si bien son couteau et soii |i.iiii, qu'elle avait laiement recours à la nappe pour essuyer ses doigts mimions. Lor^qu'elle l'Ut comprit qu'Oiu-
bert avait sauvé le
iiundiani, elle jeta
à son mari un regard
qui le lit tressaillir
(11' joie.
- Ou va Ta Sei-
jinciirie, nimaiil .'
demanda le sire de
la Bouidaisiére.
L'inconnu lança à
'0 noiivil iiuerlocu-
li'iir lin regard mé-
I liant et iiioqucur,
et répondit avec ii-
iic instillante Inie-
— Où tii iras, seigiii'iii-.
A peine cette phrase fui-ellc proiioiuée , que Itoch le Gauchir renveisa de sa main le ineiidiaiii, qiii (il la - ciilhnle derrière sou cscabelle , et nn homme d'aimes, le saisissaiii p.ir la corde qui lui ceignait les reins, l'enleva pour [le jeter dehors.
Dans cette posilioD. l'imperturbable mendiant loiiina sa tête jaunie vers Oiiibert et lui
SirSnVe^.r.r'''""'';" ?"'*'' """"t '^'^""''^ =>" "^es"'"- m'ssire. ines lennu le ni *^? '''■' '."'«■''''"'pu le déjeuner, et I homme d'ar- p"" "i , "''="'l''"î' «''"i '•= centre de tous les regards.
daisier^ ernre.'l'r'H'''' ''"i '" '"".■■• ''^"'=''^ '« *''« '^^ "» Bourudisiu t. ei prends garde que la corde ne casse '
sid7rée'X'z^mKft,**'','^'''?^'"'°*= '^"'"'^ • ?»"'•'""« P^^ole incon-
è niXiie nv is v^. ^ r ""' '^ ? P'"'"« '"""">« ? ^e conviens qu'il
0 nbert' "nrnH Hp V^Z" 'T*" """P ''«^ P"^""- ^^ matin. ^
- «enram, l.issol. aller en pai» ! U, ^,ga,«, d« la Boi.rd.lslère
i-e <luc de Bouri;osne.
S.Str;b;4:.;^r:'!n^^:'e,i;!r^^''--"-' ^ '•--'■• ^" ia^£rî:ZrJi£!r;:îiî::lir;,:!rr!^^^ ^'^" "-^^ '^
Bon gentilhomme , au lieu daller à l'aris"? 'je reste aiulniiP en.psdai.sce pays et le ver que tu as dédaigné d'écraerïiTn bien empêcher nn beau chêne d être abattu. '-^■•'î" r pouria
A ce mol le mendlanl se i-edressa, choisit sur la table (mehn.P*; bons moiceanx qu'il mit dans son bissac, et sortit d'in, a r Ti- ù'e « pose qui laissa I assemblée dans le plus grand élonnement u.'iZ ''''. I''"'""-!-''' '■'.■I','''' '•' B'>'>idaisière à demi-voix et essuvant sa barbe et ses doigts a la nappe, ce paieu-là a fait allusion à ta situation, et le (ait est qu'elle i.'estpas brillante.
— Que voulezvous dire? répli(|iia Oiiibert en l'interrompant.
— le veux dire que si ces bons moines lancent coiilie toi celte excommunication dont ils l'onl menacé, je ne sais trop ce que lu deviendras : tout le inonde t'abandonnera, lu seras seul dans ton château, et lu ne lioiiveras pas niênie nn eiiisinier, car. .ave!... aye!...
s'écria le vieux seigneur , qu'as - In donc? |irends-lu niun pied pour uikeneliiine?
Ku elfet, le jeune Oinberl, mécoiiieiu deiitendresonbe.iu puie discuter sur (!« telles niaiiéres do vaut ses gens, qui tous, à rexceii!i;ni de quelques limiinies d'armes , rlaient l'ortieliyieux, voulait à toute force faire taire le siie de la Buiirdaisière.
— Vous qui êtes connu des bons pél'es, et dont l'iiitacliemenl à la reli giiin est si grand, répondit alors Oml)en , pourquoi ne lenleriez-vous pas un effcirt en ma faveur. L'autre jour j'ai voulu (d)leiiir une explication de ce vieil abbé, ei Beriram est témoin que je n'avais que de bonnes intentions t le uialhenr a voulu que mon cheval ail
Hélias se soit laissé tomber de peur sur son sons-^ur f ^IT 'tou" la volière s e,l mise à chaoter, il a été impossible de nous ente, ! dre... A lez-y, voyez ce qu'ils veulent, et tout s'arrangera
— A la biinne heure, secria le vieux seigneur, c'est narler d'or ' comm-dii inon vieux chapelain Robert, et comin; i( est dit je llrii'
Alors Catherine al a chercher dans 1 armoire donl noni avo s parle une aigniere d'argeul, la remplit d'eau et la présenta i soi. père, qui se lava les mains, puis elle lui offrit encore ^""«0 une
finë'silHrf "n'r ^';"'",.''"-g« «i" ^«'"P^; alorsIepèreenTbi'assa a fille sur le Iront en lu. disant :
— Merci, Catherine.
Apres ce peu de mots, dits d'un ton à la fois doux et sévère q-.i ie\e lit des inian.,es de rentiment plus délicates qne l'im n'anrailpu en attendre de la lourde organisation de ce brave seigneur, le véué
l EXCOMMUNIÉ.
I ble cliajv'l.iiii sp lova, proiionva les Giàcos, cl Callicriiio, suivie tli; Marie, i-a femme de cliambre favoriie. reiiira dans son apj>arienieni. A ce signal chacun se relira, laissaui Oinbeii et la Bourdaisière seuls dans la salle.
— Eh bien, dit ce dernipr k Onihert, je vais nie rendre sur-Ie ehamp à Mariuouiiers ; ce sera bien le diable si je u'airauge pas ion alTairo.
— Allons donc choisir parmi les chevaux celui qui vous conviendra le mieux, reprit Omberl.
Lt s deux seigneurs soriirent, et le jeune baron dirigea ses pas vers l'écurie.
Eiiire chacune des tours qui st- trouvaient de dislance en distance dans le nnir dVuceinle ou avait pralitiué, «laus l'opaisseur même de la l'oriilicaliiin. des salles, des appailenicnls, des écnries, enfin ce mur éiail habité par Unis les gens dn châleau, et, le toit de ces construetions étant une voù'.c solide, on communiquait par une galerie supérieure à l4>utes les tours. D'élail vers Tun de ces bàlimenls qno se dirigeait Omberl, lorsque tout à coup un faneou vint s'abattre sur sou bras, cherchant à se placer sur son poiMs.
— Beriram I Roeli ! Christian ! s'écria Onibert en fureur, qu'on aille me eherrlierGriUI le ranconnicr !... Laisser échapper mon faucou chéri, le seul qui ail pin à Catherine! il me le payira, le coquin !
Roeh le Gaueliei-, tout vieux qu'il était, amena par sa ceiutnre un petit homme dont la figure ressemblait as>ez à telle d'un chathuaul; il se soutenait avec peine, et ses yeux hagards semblaient soufirir de l'éclat du jour et ùc l'impression de l'air. Omberl lut encore plus en colère de le trouver ivre, et prenant un bàion, il le lui montra, ce qui tii pou>ser des cris inarticulés au fauconnier.
— LofMiu'il sera dans S(m bon sens, corrigez-le ! dit Omberl à Roch le Gaucher. Celni-ei le^a les yeux an ciel à l'aspect d un Ici désordre parmi des gens qu'il avait la charge du conduire, cl emmena lo'ild en muriinirani.
P< rdani ce temps, le sire de la lîourdaisière avait clé à récmie et r.iineuail un Ire.^-bean cheval sur lequel il monta en di-ani à Omberl : — Les choses faites ne sont pins à faire. El il essaya de donner un air de semence à ses paroles en contrucianl ses deux lèvres par |j petite grimace qui lui était h.ibiluellc.
— Riich. s'écria' Onibert. Roch, à cheval ! le sire de la Bonrdiisicre in-t il tnul siul an monastère? A hms, iiioti Gaucher, à cliev.d!
Ln entend.int cel ordre, le pélil vieill.inl encore vert sania vers l'écurie, et avant que le sire de la B.Mird.dsière cl Omberl fus^ellt cuuv(niis des concessions à faire à I'. bbé llèlias, il parut, moulé sur un fori beau cheval, et se rangea derrière ses niaîires avec nue proinptiiiule, un silence cl des manières qui auuuuvaieal uue longue habitude dn service militaire.
Alors Omberl smuia du cor, cl la sentinelle dn pont-levis livra passage au sire de la Rourdai.ière et à son vieil aeolyle. lloeli le Ganch. r était eu quelque suite le maire du palais de Itoehe-Corbou, où il reinpli.-s.sit les divrrs emplois affecté> d.'pnis an\ ialendanls. Roch avait aceonqi.igué Omb. ri XXIV en Palestine, el il avail eu la douleur de le voir succomber dans l'esclavage. Rodi ne s'é;ait sousir.dl à la mort qu'eu reniant la foi catholique, et coiniiie il avait l'ail serment de la main droite sur le Coran, il avait condaniné celte in;^in infidèle à une perpéluelle inaction ; peu s'en était fallu niéiiie qu'il ne se la coupât : mais à Rome, où il ciait alléilemauder l'ab oluiion de son ciime, le grand pénitencier l'avait engagé à conserver ce membre au service de Dieu, ce que Roch avait compris dans le sens qu'il ne devait point le mettre au service des htimmes.
Ce vieillard avail près de qiiatre-vingls ans; il était petit, vif, éveillé, el de plus fort vigoureux encore; sou front éiail saill.ini, ses yeux gris el enfoncés, son nez puiiiln, et tonl son corps d'une maigreur surprenante. Il portait toujours des babils d'une eoulcnr foncée, et ses cheveux blancs s'éiiiappaient de dessous un bonnet de Couleur marron, surmonté dune plaque d'or aux armes de Boche-Corbon. Son dévouement à celle noble f.imille éiail an si grand que son attachement à la religion catholique, apostoliipie et romaine, et si ces deux seutimenis mis eu opposition depuis quinze ans par la couduile des On'bert envers le niona>tere élevaient en lui des Combats as>ez plaisants, sa longue expérience, son habitude du régir les domaiues, lui avaient acquis le droil de parler assez libie ment à sou mailre el lui donnaient une grande autorité sur le^ vassiiuv el les gens du chàleau. Roch était en qm^lque sorle im furl'imite ihi p.iuvoir du baron el le pivot sur lequel roulaient 'les alfaires de la barounie. Jamais le bailli, le sénéchal, les francs-archers, le curt du village, ne se seraient adressés à d'antres qu'à Rocli avautde paraître devant le seigneur, el Roch n'abusait aucunement de cette autorité.
En ce moment il suivait le sire de la Bourdaisière avec un visille conlenlemf ni. En efTet, depuis que le baron ivait été cité trois f ii par l'abbé llélias, Roch avait eu une peine infinie à revenir au château, le vénérable Boniface lui-même, pauvre prêtre, avail longtemps hésité entre le conrnmx de- bénédielius el celui des baroiis ses bienfaiieurs ; Roch le Gaucher lui avait représenté que pour uu kcul boiuiue il allait priver tout un p'.-uple dcs secours de la religion.
cl que son devoir elail de rester jusqu'au dernier moment pour éveiller le repentir dans l'.ime de sou maître. Celle dernière raison avail convaimu Boniface, et l'air soucieux qu'on lui a vu pendanl qn il rucilaii le bénédieiié venait de ce que l'endurcissement du jeune baron allait le forcer à quitter le clialcau; car il ne se sentait pas assez fort, en cas d'excomnmnicaiion, pour lutter contre les bénédictins, qui l'auraieui fait interdire el condamner connne fauteur de l'hérésie Or Roch le Gaueher, depuis ces fatales citations, ne voyait en l'avenir que des malheurs, et voici cominent il exprima ses craintes au sire de la Bouidai>ièie. Lorsqu'ils lurent sur le clicjnin qui menait an monastère par le liant de la monlagne, il fit avancer son cheval près de celui du sire de la Bourdaisière par une imperceplible gradation, et finit par se irouver presque à cùié du seigneur sans que ce d; rnier piU s'en formaliser en lien, car Roch mit à ce ptiil manège mirt atlenuon et une lenteur qui déeeliienl le respect qu il avail pour ses luaitres, el qui sans doute eût fait rire le bon seigneur s'il s'en hU aperçu. Comme la transition d'un Ici acte à une teniative de conversalion efll élé peul-ètre tiop rapide, Roeh commença par tousser deux fois légèrement, puis il soupira profondément à plusieurs reprises, enfin il se hasarda à commeneer ainsi :
— (Jue Dieu cl ses sainis, el surtout notre Seigneur Jésus, aident votre sagesse dans son entreprise; car, si vous réussissez, monseigneur, vous ni'ôlerez un poids de cent livres que j'ai sur l'estoiua. , saus parler du service que vous rendiez à monseigneur voire gendre. Non, en vérilé. je ne vis pas depuis que nous .sommes cités par Sa Révérence l'abbé don llélias. Hire qu'une maison comme celle d s Roche-Corbou serait excommuniée! (Jue deviendrait le pauvre Rocii, lui qui a déjà renié Dieu une l'ois ! Je suis obligé, vojez vous, d'è;ro I lus chrétien qu'un antre, et je ne sais si je pourrais risquer ainsi mon àme en servant un excommunié! J'aimerais mieux mourir, car je ne trahirais ni mon mailre ni Uieu.
— Bah ' reprit le sire, saint l'icrre a renié trois fois Jésus, qui était son Dieu cl son niaiire.
— Oui, mais c était un saint, répondit le pauvre Roch, et le père Boniface dit que les apôtres prenaient dos licences qui ne nous sont pas pi nuises. Mais, sire, ce qui iu'dfraye, c'est ipie si mou mailre était cxcominunié tout le monde rab.iiidiinneiait; car, grâce à mes soins, tous les gens dn ch.ileau sonl religieux el pour Ions les trésors du pape ne conipromelliaietit pas le salut de leur àiiie. Tons les ni.itinsils von! à la me-se dn père Boniface el vivent en étal de grâce, à l'cxeepiion de ces dainnés honimcs d'armes qui sont pires que les mécréaiils. car ils ne croient même pas en Dieu. Ainsi, mon bon seigneur. Il faut user d'adie.sse el de politique, car j'aimerais mieux voir le: baron mon mailre iiiorl nu ruiné ipie de le voir excmnmiiuié ! cl cependant Dieu m'est lémoin que je l'aime pins que moi-même.
— Ruiné' hniii'... mort! Iinm ! huin! ii lie fut la répousi' dn seigneur de ta Bourdaisière, qui cummeuçail à apercevoir des dilûcnltés dans sa mission, el des snilcs plus fâcheuses qu'il ne l'avait cru à l'excommuiiicalion : ses fermiers, ses serfs, ses gens, lui payeront-ils ses dilues, ses loyers cl ses redevances.'
— Je ne le crois pas, répondit Roch, à moins qu'il ne les prenne lui-même à l'aide de ses h. nniiies d'armes, si ces derniers lui resleni fidèles... mais vous savez que pour un marc de pins par au Beriram el sa troupe serviraient l'abbaye : mon jeune inailre n'a pas fait la guerre avec eux. et ces gens là ne connaissent que leur paye; mais soyez uertaiu que l'ablié llélias ordoiiiieia a tout le monde de laisser notre maître dans l'abauduu, sous peine d être cxcoramuuiu comme lui.
— Diable ! diable I dit encore le vieux la Bourdaisière, voilà qui est sérieux... el à quoi je n'ai point encore songé. Vrai Dieu! j'ai de la religion, mais, si l'on me mettait mes domaines en interdil, je sens (pie j'aurais bien de la peine à ni'empccher de frotter les auteuis d'une telle raesuie.
A ce mumeut ils aperçurent, eu descendant le chemin creusé dans le roc, les liiules murailles et les nombreiises conslruclious qui coiiilio.saieut à cette é|ioqiie le monastère de Marmuutiers. Ces bâtiments étaient situes préciséincni an bas du rocher (^ui régnait toul le long de la cùle, si bien que l'abbaye semblait taillée dans la masse de celle roche blanchâtre, et le fait est que les moines y avaient praii- (|ué des appartements. Le monastère était donc dominé dans toute son étendue par la monlagne au snnimet de laquelle les religieux avaient depuis quelque temps planté de la vi::ne. Les murs de Jl.iriiioulii'i's s'avançaient jusqu'au bord de la Loire, et la porte principale de l'abbaye donnait sur le fieuve. On arrivait à celte porte par deux chemins. Celui de Roche-Corbuii était creusé daus le roc, el venait aboutir à une plate-forme assez vaste que les moines avaient conquise sur les eaux de la Loire. Celle espèce de digne servit sans doute de modèle à la levée que l'on cuiislruisil bien plus lard de ce côté du fieuve. L'autre chemin .lUait direclenunt à Saint-,'<ynipliorieu. Cette route élaii prise sur le rucher et facilitait l'abord du monastère dn côté de Saint-Synipliorien qui s'élevait eu ampliilhéàue. A un demi-mille plus haut, l'espace qui se trouvait entre la Loire et le rocher devenait assez large, et les jardins d(> l'abbaye élaient situés dans celte plaiue.
L'EXCOMMUiMË.
La vue de ces hautes et épaisses murailles, qui n'avaient d.ms leur enseinliie aucuu ordre et qui n'offraient qu'une masse informe de bâtiments de divers stjlcs, ajouta eucore à la perplexité du vieux seigiiiiir de la liourdaisière : sa ligure, ordinairenu-nl riante, (leurie, était d-vcnui' xiuticu-c, Cl trahissait la fatigue que lui faisait éprouvi'i 1,1 hécisMlc de rellikliir, nécessité (jiie d'ordinaire il subissait le plus laienunt pos>ible. 11 se résignait tependaul à <e labeur pénible, et les embarras de sa néyiiciatiou l'ocnupaiciit niiiin> pcnt-èlre que l'élal dans lequel il avait trouvé une tille chérie doul il avait cru jusqu'alors voir assuré le bonlieur, et qu'il voyait iiiaiiileiiaiit en proie à un chagrin dont il ne pouvait péuétrer le my--lere. Mais quand il vit approcher l'Iustant critique, en entendant soninr l<s eloeiies du nio- .luslcre, toutes les dillicullés du moment se préseiiteieiit en foule à >oH esprit, et il aurait bien voulu pouvoir se faire assister par ÏUhU, i qui il enviait tacitement sa couuaissituce des affaires et son h. u- .leuse loquacité.
En airivaul à l'ahbaye, ils virent de loin le mendiant assis sur une pierre à 1 oinbre de quelques tilleuls qui se trouvaient aux port<'s dn monastère. Il mangeait avec insouciance et avec le plus grand c.dnie les provisions qu'il avait faites à la Rochc-Corbon. Le mendiant regarda le sire de la Bourdaisière d'un air goguenard, connue s'il 1 ùl compris l'embarras du vieux seigneur, de même qu'il avait (irévii son arrivée au monasleie ; hiurenseinenl pour lui, le sire de la ikiurdaisiere était beaucoup trop absorbé pour s'en apercevoir. Roeh descendit de cheval pour sonner.
Lorsque le Gaucher eut nonnné le visiteur et expliqué en peu de mois l'objet de la visite, le tourier les laissa passiîr en leur disant qu'ds trouveraient l'abbé llélias au réfectoire, car l'heure du repas venait de sonner. Le frère mit les chevanx à l'écnrie du monastère, après avoir indiqué le réfectoire aiu deux arrivants.
Ceux-ci traverbèrent donc, au milieu du siieiice le plus ab'Olu, les cours de l'abbaye; ils regardèrent a- ^^c cnriosilé les fenèlres étroites et les murs sohdes de ces conslruclious monastiques : ils aperçurent un mouvement extraordinaire dans les hàiinients extérieurs dé l'abbaye dans lesquels on avait l'hchilude de loger les étrangers. IJsviie :t une épaisse fumée sortir de la cheminée de la cuisine, et des religieux courir de chambre en chambre de cet air affairé que la
fdus petite aventure donne aux geus qui vivent habituellement dans a retraite.
Roeli et la Bourdaisière virent avec étonnement cette activité insolite, et le tiaueher, qui avait une intime connaissance delà tranquillité ordinaire de l'abbaye, s'écria :
— Oh! il y a du iM)uvcauici! Vous verrez que c'est à cause de mou pauvre niaitre. Depuis trente ans je n'ai pas vu pareille alerte.
En effet, deux jeunes religieux portaient, l'un des vases de (leurs fraîches et choisies avec goût, et l'autre des llac(uis de vin ; un troisième parut, (|ui apportait deux miroirs d'acier encadrés dans un JUNrage en filigrane qui brillait connue s'il fût à peiu(t son! des jaaius de l'ouvrier. Ceux qui venaient des appartements des étrangers emportaient du linge, des meubles et toutes sortes d'objets qui De paraissaient point à l'usage orduiuirc des moines.
— Mon frère, dit Roch à l'un de ces derniers, puurriez-vous nous conduire au réfectoire?
Le frerc los guida sous une voûte obscure, et, leur montrant une porte, il la leur désigna comme donnant accès au lieu de la réiniion de tout le couvent, et cependant ou n'entendait pas le moindre bruit,
— Uo.'Mment, dit Roch au fière, personne n'annonccra-t-il à dom llélias le seigneur de la Bourdaisière .'
\ ce nom le jeune frère donna ce qu'il tenait à un autre religieux, et leur ouvrit la porte, en passant le premier ~fin de les annoncer. Roch et la Bourdaisière entrèrent dans une longue et immense salle au milieu de laquelle s'élevait une table aussi longue que la salle elle-même; de chaque côté de celte table étaient assis des religieux mangeant dans le plus grand silence. Ce réfectoire n'avait aucun autre ornement qu'un grand erueilix placé au f<)nd de la salle. Les murs, l'u voûte, étaieut garnis, jusqu'à trois pieds au-dessus du sol, d'une boiserie de châtaignier très-propre, et les vitraux étaient remarquables par la diversité et par leclal de leurs couleurs. Toutes .es têtes se tournèrent avec une vive curiosité vers les arrivants, et un sourd chuchotement se fil enlendre. Les deux vieillards devinrent lohjet d'un tel examen, que Roch et le sire de la Bourdaisière purent croiie qu'ils étaient attendus depuis quelque temps. Les moines étaient tous vêtus d'une soutane blanche, par-dessus laquelle ils portaient mie robe noire relevée sur le côté, et leur scapulaire étroit retombait sur leurs épaules, eu laissant leur tête niie. C'eût été un aspect bizarre pour un étranger que toutes ces têtes rasées, dont les crânes blancs et luisants avaient pour ornemeni une lisière de cheveux très-courts Le chiicLuieineni des moines devint assez bruyant, alors un sildeinent impérieux de l'abbé les lit rentrer dans leur réserve précédente, ei le mouveraenl simult.'.ié de toutes ces tètes leur donna l'aspect d'une réunion de mariouneltes dirigées par le ressort d'une mécanique, b'abhé était assis dans une haute stalle au fond du réfLCioire, et audessus de sa tête était placé le grand crucifix dont nous avons parlé; devant son siège était dressée une table qui, au lieu
d'être chargée de mets, était couverte de copies et de miuuscrils. £n effet, l'abbé llélias, trop âgé pour prendre ses repas avec ses religieux, assistait aux leurs, alin d'examiner leurs ouvrages pendant ce ti'inps et leur adresser des reproches ou des louanges.
L'abbé llélias était nn beau vieill ird à cheveux blancs ; son costume n'avait rien d(! plus orné que celui des autres religieux, excepté quand il officiait, car alors il était revêtu dn cosliiiiie inagnilique des abbés mitres qui étaient à la téie des chefs d'ordre de> héué.lictins. En ce uiomenl dom llélias n'avait qu'une soutane blauelie et une , sorte de rochel de soie violette sur laquelle brillait une croix d'argent. Il était d'une grande maigreur; ses yeux noirs semblaient jeter des éclairs à travers les sourcils blancs qui les cachaieni à demi. Les ponuneltes de ses joues et son Iront étaient extrêmement saillants; la ])ean blanche qui les recouvrait était plus frai( lie et pins tendre que ne le comportait son grand âge. Ses lèvres minces semblaient se dévorer l'une l'aiiire, et son menton sévère était plus ridé que le reste de son visage. L âge, les travaux et l'auslérilé de sa vie avaient courbé sa taille. Néanmoins le vieillard s'efforçait de tenir la tète droite, et son altitude était pleine de vigueur et de m;ijesié.
De tous les défauts qu'on reprochait à cette époque aux ordres religieux, dom Helias n'av;ul que celui de donner trop d'extension aux devoirs de sa charge, et d'ouvrir trop facilement l'oreille aux C(inr,eils d'cnvahisseinent que lui donnaient quelipies-uns des membres les plus inllneiits de la congrégation. 11 s'abiisail alors sur l'esprit de secte qui l'animait, et croyait, en servant les iiiléréis du moiiaslèrc, ne prendre que ceux delà religion. Du reste, il s'était toujours inoiilié charii.ible, bienlaisant, juste surtout, plein de condescendance pour les inlérieurs, mais inflexible et hautain avec ses égaux, simple et et digne avec les grands personnages.
11 tenait une copie sur v.'lin d'un manuscrit grec très-précieux, et il notait de l'ongle les fautes que le calligraphe av.iil laissé glisser dans cette oeuvre de patience et d'érudition. Dom llélias n'avait pas levé la tête : lorscpie les moines firent entendre leurs chuchoiements, il les avait rappelés à l'ordre par son petit sil(lenienl haliiiuil, et il expliquait à dom Guidon, son sous prieur, quelques al)réviatio:is du manuscrit gie<:, lorsque le religieux viul lui annoncer le seigneur de la Bourdaisière.
Un nuage passa sur son front, et il jeta un coup d'ceil rapide sur Guidon pendant que le vieux seigneur s'approchait de lui.
Guidon, le sous-prieur, était un homme d une qiiaraiilaine d'années, et il remplissait auprès de .son abbé la fonelion que les condaeleiirs doiinenl à ces jeunes chevaux vigoureux cpi'iN placent à la tè e d nu attelage en arbaleie et (ju'ils laissent s'abandonner à lenraulenr, tandis que souvent les autres ne lont que trotter. Ce '■ouspiienr jouait nn grand rôle au monastère et an cliiteau : c'était lui qui avait toujours, en quelque sorle, jeté de l'hiiile sur le feu et animé le monastère contre la baromiie. Du reste, son extérieur disiioiulait merveilleusement son es|>ritde rn-e et de politique tortuen-e. H éiult de moyenne taille, gros, frais el bien nourri ; de longues paupières noires, presque toujours baissées, semblaient n'être ainsi développées que pour caeher l'éclair oblique de son regard sournois ; ses traits étaient pleins de mignardise , son air doucereux el modeste, ses mains potelées, sou pied gras et petit, son maintien réservé, sa démarche composée; du reste, son savoir était grand, mais il en lirait vanité plus qu'il ne convenait à un homme d'église. Tel était dom Guidon, sous-prieur de l'abbiye. Son caractère avait une ressemblance générale avec celui des Tourangeaux, car il élail de Tonraine, et même de Roche- Curbon. Sa famille avait eu it se plaindre des seigneurs du lien, et, lor.-qiie le jeune Guidon chercha un refuge dans le cloître, il était facile de présumer que l'air du monastère n'aflaihlirait pas son ressentiment.
Lorsque le jeune novice annonça le sire de la Bourdaisière, dom Guidon ré|)ondit au Coup d œil de l'ubbé par un regard iriompliaiit qui seiiibl.iit dire : — Les Philistins veuleul capituler... mais il ramena bientôt ses yeux vers la terre d'un air de modestie, el il tacha néanmoins de les touruer de côté, pour examiner la contenance du sire de la Bourdaisière. Ce dernier, suivi de l'.och, se tenait debout devant l'abbé, dans le plus grand silence, lorsque dom Uélias, interprétant la lacituniilé du bon seigneur, lui du d un ton superbe :i
— \ous pouvez parler devant la communauté, digne sire de la Bourdaisière car je présume que votre mission a pour but les intérêls de' la religion autaut que ceux de votre gendre. \
A ce mot, Rocli le Gaucher poussa un soupir et regarda les moine* avec envie. Le sire de la Bourdaisière loiiruait cuire ses doit-'ls sa; toque qu'il avait retirée à laspeci de l'abbé. Il prii enfin la parole:
— Votre Révéreuce, dit-il, pensera peul être comme moi que, lorsque les intérêts de la religion se trouvent confondus avec 1 intéréi des nobles seigneurs iini la protègent, ou ne peut pas traiter de telle matières en public.
A ce moment un jeune religieux entra dans le réfectoire, et, s'avauçant vers le prieur, lui dilquelques mots à l'oreille. Dom llélias fil un mouvement de tête et répondit à Labourdaisière : — Eh bien, seigneur baron, vous serez salifiait. J'ai à visiter un apparlcmeut du
L'EXCOMMUNIE
monasièro; chemin raisiiiit, nous parleruiis de ce qui prociiiv à la conmuinaiiié riionuciir île voire vUiio.
A ces mois, rabliù. abaissant son capnriion sur sa lêle. soriil du réfectoire, suivi de la Bourdaisiére, de Roeli cl du sous-pi ieiu'.
Les voyageurs.
L'abbé se dirigea, à travers les coiè's, vers les appartcmenls diin> le>nuel> Itoch avait remarqué tant d'agitaliim, et pendant le eliemiu la Bourdaisiére, que tous ces délais inipalieutaient. eiiUa briisqucnieut eu matière et dit à l'abbé : — Voire liévéreuce a-l-elle résolu de me faire l'honneur de me dire pourquoi elle tourmente mon gendre, ce qu'elle exige de lui et sur quels actes elle a fondé ses menaces d'excomuuiuicaliou?
— Ce que j'exige de lui. s'écria l'abbé avec hauteur et en redre>s;»nt la tète, c'est une soumission complète, une amende honorable en public, à la cathédrale de Saiut-Galieii, où il se rendra pieds nus, un cierge en main, pour demander à rentrer dans le sein de l'Eglise!... Et, ajouta l'humble sous-prieur à voix basse , qu'il fasse quelque pieuse fondation pour racheter sa faute.
Le vieux seigneur crut rêver en entendant l'abbé parler ainsi.
— Faire une fondation !■■■ s'écria-t-il, et avec quoi, de grâce?... u'est-il pas sans argent, et lui reste-l-il d'auirc ressource, si vous cootiuuez vos persécutions, que d'aller joindre ses hommes d'armes à ceux de quelque écorcheur, d'appeler ses vassaux à son aide et de meure votre mouasiére et ses possessions à feu cl à sang.
L'abbé répondit à celte explosion par un sourire d'ironie, el le sou5-prieur eni peine à dissimuler sa joie : — Votre geigncurie ne parle pas sérieusemeni, dii-il avec douceur.
— Fort sérieusenieui, par ma foi !...
— Eh bien, si telles sont les intentions de voire gendre, dit l'abbé, nous soutiendrons la guerre; l'abbaye a ses vassaux, et les foudres de l'excominnuicatiou pourront réduire le rebelle au seul appui de son bras.
— .^lon honorable maître, dit Roch en se glissant entre eux, n'a pas témoigné de telles iuleutions, el le seiguciu' de la Bourdaisiére a exprimé seulemeul la crainlc qu'une rigueur excessive ne poussât son gendre à des extrémités fâcheuses, et qu il serait d'un grand fcandale que Vos Bévcrcuces naieol pas cherché à éviter.
— .Assurément!... dit la Bourdaisiére, en remerciant le Gaucher par un regard.
— Qu'Omberl de Roche-Corbon s'humilie! répondit l'abbé avec un geste impérieux, qu'il fasse une amende honorable! Croil il que cinq années de persécution el l'ouirage récent qu'il a faii à la uiajcsié divine puissent èlre l'objet d'une lraiisaclio;i bonleusi? pour Dieu el sa s;ùnte religion .' S'il vous a chargé de négocier de pareiU iulérêts, vous avez accepté une iuq)riidente mission , car vous auriez iléj.i dil vous éloigner d un rela|)set d'un liérélique.
— Il est l'époux de ma (ille... dit le vie ix seigneur avec digiiilé en moDtani les marches d'un e^calier en culi iiaçon
— Voire fille vous sera rendue, répondit l'abbé. L'excommunication ne réieve-t-elle pas de lous les serments.'... Elle deviendra veuve, pui-que sou époux sera mort el retraucbé de la commimion des fidèles.
— Hélas ! s'écria Roch épouvanté.
— Qu'il y pense, reprit l'abbé, car demain il ne sera peut-être plus lemps, et dans deux jours sou repentir ne serait plus admis. Le saint jour du dimanche éclairera sa pénitence ou sa cundanuialion.
En achevant ce< mots, l'abbé entrait dans une chambre simplement meublée, mais qui avait été sans doute nettoyée avec soin. L'abbé se lui, pour examiner si tout élail disposé suivaui ses ordres. Un feu clair brillait dans une cheminée antique si vaste et si haute, qu'on pouvait s'y tenir debout. De la ils passèrent dans une autre chambre tapissée eu entier. Sur la cbcminéc étaient des fleurs, des vases, et uo sablier pour indiquer l'heure. Les meubles étaient plus élégants que ceux dont wi se servait m^me pour les étrangers de distiiiclion ; ri, d'après cette recherche, il était facile de deviner que les religieux attendaient qm-lque hôte d'importance.
Mji= rien n'étailcomparabic au luxe que les moines avaient déployé daiis la chambre à coucher. Le lit était en étoffe de soie du Levant, L'j plancher tapissé, les nmrs garnis d'un cuir noir relevé par la reprécu(alk>u en dorure d'une chasse ; les mi uble.^ couverts d'étoffes
prér.iou.ses, paraiss lient ('tran:.'ers au mobilier de l'abbaye. Sur la cheminée étaient plusieurs friamlises reciiercliées, des ligins ilc Malle, des raisins d'outie-mcr, du sucre presque blanc dans un vase de crisial, de l'hydromel ei de 1 hypocras, les deux boissons les plus recher<hées de ce lenqis, el les religieux y avaient joint deux pots pleins du vin qu'ils avaient recueilli récemment d'une vigne plantée sur le liaul de leur rocher sauvage. Les pères n'avaient point oublié le drageoir aux épiées el les fruiis conlils. Des miroirs, ornés de cadres travaillés en arabesques, élaienl attachés de chaque côlé de la cheminée, dans laquelle un l'eu pelillanl réjouissait la vue; les draps étaient lins et blancs coumie de la uei!;e.
L'abbé llélias regarda tout avec une curieuse atlention, el il lil observer qu'on avait oublié des chandeliers 'l de la bougie La manière dont il examinait cette chambre meublée avec un luxe myal. le peu de cas qu'il semblait faire du sire de la Bourdaisiére, offensèrent ce dernier. Alors, quoii|ue Roch le tirai par le pan de son justaucorps de chamois, il dit a l'abbé : — Je souhaite que tout ceci ait uuiî lin heureuse pour vous, mais la rigue\ir de votre arrèl n'est pas faite pour convertir le baron, el il a des auiis en Touraine.
Le sous-prieur se tourna vers le sire de la Bourdaisiére et lui réponilil : — Le monastère ne manque peui-êire pas non plus d'auiis, el les préparatifs dont vous êtes témoin annoncent de reste qu'il en attend...
En ce moment on entendit résonner la cloche qui suriuonlail le portail de l'abbaye : quelques minutes après, un vieux moine à la démarche tremblante vint avertir l'abbé (pie les Ii6les qu'il alleudait a|iprocliaient de l'abbaye. Ahirs dom llélias, se lournanl vers la T'ourdaisière, lui dit avec le geste d'un supérieur qui veut congédier nu inférieur : — Vous entendez, mon (ils'.' allez engager votre gendre à se souineitrc, s'il ne veut pas que la colère du Seigneur ruine e;i un seul jour le chàleau que ses ancêtres ont mis tant d'années à élever... qu'il fasse une amende honorable el quelque fondation...
— H suffit ! inlerrompil la Bourdaisiére avec hauteur. Et, se couvrant la lêle il poussa Roch dans l'escalier, cl descendit suivi des trois religieux.
Malgré la précipitation avec laquelle Roch et le vieux seigneur regagnèrent la première cour du monastère, ils fui eut accompagnés des trois moines qui se dirigaicui vers k portail avec une curiosité cl une préoccupation qui étaient peul-êire le premier coulresens de ce genre que leur conduite eût offert ju^qu".^ ce jour.
L'abbé, s'appuyanl sur son acoly/e. s'avança jusque sur la roule, et vil, en effet, arriver de Saint-Syuiphorien quatre cavaliers enveloppés d un nuage de poussière. Eu aperccvaiii l'abbé, le mendiant l'accroupit derrière un arhie, et, protégé par un nmnce.iu de pier les qui servaient à réparer la di^ue, il se cacha pour ex.imiiier le,< survenants sans être vu de personne. Bicutftl les quatre cavaliers ar l'cniii au portail du inonaslère . les deux prcnùers élaienl reinar- <]uables, l'un par l'élégante simplicité de sa mise, el l'anlre par l'ex- Irème richesse de son costume, le irnisième avait l'air d'un (fuucslique de conliance, el quand ils l'urenl divanl l'abbaye ils s'arrèleieiil. sur un monvemeni du cavalier qui élail le plus slniplemeut vêtu, el dirent au (piairiènie : — Georges, relonruez .i Sainl-Symphnricn, el que chacun y observe la plus grande discrélion .. Le premier qui parlera sera penilii pour la première fois, di' peur qu'il n'y revienne. Surtout ipie lOii U'' prenne rien chez le paysan, dans le pays. Vous aurez soin de reiiibuur>er Unit ce ipi'oii aura dépensé.
— Des fonds ont sans doiile élé disposés à cel effet? répondit le cavalier, qui s'arrêta sur celte iulernigalion.
Cel homme était revèui d une colle de mailles cl portait un casque ires brillant, il paraissait le chef de qiiel(|ue compagnie d'hommes d'armes, sou armure élail riche, el ses éperons d'or, sa selle, garnie de clous d'argi'iil. indiquaient un per^onn >ge iinporlaiit. A sa réponse, l'inconnu fronça les sourcil, d'un air méconlenl qui ne par.iissait pas devoir lui êire habituel ; son regard était doux el ses traits réguliers.
— Dea fonds!... répéta gaiement un nouvel interlocuteur, dont le riche eo-.tiinie coiurasiail avec la simplirilé di, premier : n'y .tl-il donc pas des juif dan:> le monde, et la ville de Tours a-t-elle été depuis peu délivrée de ce fléau de la chrétienté et des (ils de famille? Va toujours ! qui sail si nous ne battrons pas monnaie ici ?... El il montra le monastère par un geste.
L'ineoimu, celte l'ois, sourit lui-même gracieusement. — Savy, tu parles d'or ! s'écria-l-il ; si j'élais roi, je; ferais de toi mou surintendanl des linauces. — Saint-André!... ajouta-t-il en s'adressant au
cavalier, on m'enverra mes équipages Et il montrail gaiement le
chaperon qu'il avait sur la tèie.
Le cavalier partit au grand galop, et alors l'abbé s'avança vers les deux inconnus d'un air respectueux el digne qu'un fin sourire accompagna. — Nous arrivons, dit-il, à voire renconire avec l'aiilique siinplieilé des premiers chiélieiis; la reeeplion que peuvent vous faire de pauvres nioines ne sera pas sans «loiite digue de vous, mais, certes, ce ne sera que dans tout ce qui regarde les agréments de la vie, car nulle part vous ne trouverez des-ciEurs qui vous soient plus dévoués... Et l'abbé appuya sur ces dernières paroles.
L'EXCOMMUNIE
Le plus jeune ft le pliN simplement velu des deiiK cavaliers fit un (.igné de ItHe gracieux à l'abljé «H deseciidil de clieval en disant à voix nasse à son CDinpa^non : — Voici bien trois boaucs tètes de cafards !...(Ju'eii dis-tu. Savy'
Se ttiuniaiit aliirs vers riiUbé avec les uiarques d'une drféreuce pleine dr gravité, l'ineounu lui répondit : — Je suis déjà venu dans Votre alih.iye à voire iuMi c^t à celui de loiile la communauté, et je nie suis, mou père, si bien trouvé de votre lioypitalilé ordinaire que je S'Tai peut-êire niienv cbeï vous aujonnl liui que ebez moi... au moins y scr.ii-ji' tranquille el n'aurai je point de combals à livrer. !S'est-il' pa- vrai, Savy?
— l'iiur des comb.iis, reprit Savy, nous en aurons peut-être. L'inconnu fit encore un sii:ne picin de giàce à son compagnon. —
Eli, pardii'u! j'aperçois sous ce cpuclioii. dit-il eu montrant le vieux moine l■u^é, une ligure de connaissance ! (Ju'en dis tu. Jaeob?
Jacob était le dernier des inconnus, celui dont les manières et la ligure annonçaient le donnstiipie d; conliance, le valet chéri que Ions les gens d'une grande dignité prenaient à celte époque pour intime conlident el qn"il> choisissaient parmi leurs valets, coni ::e à Home les empereurs les choisissaient parmi les affranchis.
Jacob s'avança et commença avec le vieux moine une conversation dont le ton familier indiquait combien son maître était puissant.
— Ab 1 l'abbé! s'écria le jeune seigneur, vous avez là un véritable duplicata de Saian ! — Il a toujours eu le génie des affaires, répondit l'abbé en reclilian'. ainsi la phrase de son hôte, afin de sauver l'honneur monastique
L'abbé elses trois hôtesse dirigèrent vers les appartements qu'on avait préparés, et les deux autres religieux r. sièrent sens le portail. Le sous-prieur et îe vieux moine s'examinèrent l'un l'autre pendant quelques temps sans parler, (inidon caressait de la main son menton bleuâtre et rebondi; il jetait au vieux moine des regards furiifs par les(|iiels il send)lait iiifu-er ses pensées au frère Luce, et ce dernier, semblable au chien <|ni allend un signe de tète de son maître, semblait dire : — Je vous entends !... Ses yeux brillaient sous sou capuchon d nue expression de malice infernale. Ce religieux était le démon familier du couvent : vieilli dans la ruse et dans l'intrigue, il enieudaii à denn-mot et faisait la guerre eu renard, animal avec lequel sa figure avait (pielqne analogie.
— Frère l.uce, dii enfin h; sous-prieur après avoir regardé les tours du cliàleau de Uocbe-Corbon, pourquoi avez-vous cessé les leçons de lecture que v us di)nuiez à la chàlelaine de iloehe-Corbon?...
— J'ai cru voir que mes soins pour elle déplaisaient à Sa Révérence...
— Nous ne vous l'avons jamais dit, frère Luce, répondit le sousprieur en lançant un regard de c6té sur le frère.
— J'y vais .iller, répliqua le vieux bénédictin,
— Frère Luce, dit le sous-prieur avec un air de (l.ilterie et en appuyant sur les moindres paroles, dom llélias connaît votre discrétion et votre rare inlelllgeiice, et, d après celte haute opinion qu'il a de vous, je crois qu'il n'eneliaîne pas votre langue ; je ne pense pas que l'inienlion de Sa Révérence soit que l'on ignore que le monastère reçoil des étrangers; je ne lui ai pas enlendu dire qu'il voulût qu'on gardât le secret sur ce point... ainsi vous agirez à cet égard comme bon vous semblera... Ce jeune cavalier vous connaît, à ce qu'il paraît'.'...
— Non, mon frère, répondit malignement le vieux bénédictin, je ne ciuinais que son valet Jaeob, homme inlelligent et dévoué ; c'est lui qui m'a remis ce livre de prières que vous avez tant admiré. J'ai cru rendre mes leçons agréables à la chàlelaine en les lui faisant prendre dans ce Missel ; mais Jacob supposait à son maître des intentions qu'il a sans doute oubliées, s'il les a jamais eues.
— 11 faut le croire, répondit le sons-prieur, car il est trop noble cl trop religieux pour persévérer dans un si coupable projet.
— J'im.igiue que ce livre dlleures vient de lui? dit le vieux moine.
— Il serait possible, répliqua Guidon.
Fiere l.uce prit congé du sous-piienr et partit pour le château de Roche-Corbon. A peine avait-il lail quelques pas, (|u'd reneoulra le nieudiaot. et bientôt iU furent rejoints par Roch et par la Bourdaisier (pii avaient pris un détour.
Ces deux derniers n'avaient fait qu'entrevoir les trois inconnus, car 1 iibbé avait paru prendre à co'ur de les cacher à tons.les regards. Kn elTet. au lieu de les ccmduire par les cours, il les guida par les gideries du monastère et les introduisit bientôt d.ms le maguiliqiie appartenicul qui leur avait élé préparé.
— l'ardieu! s écria l'inconnu, auipiel ce jurement paraissait famdier, uéou cher abbé, jamais une jeune liUe amoureu-e de sa loi- AiUti n'a ete parée comme l'est votre appartement, et Voire Révé- I enee paraît avoir plus de goût que la vie du cloître n'eu donne d ordinaire.
— Je ne .'egrette qu'une seule chose, répondit dom Hélias, dont la figure sévère parut s'aduutir malgré les lormes cavalières de l'inconnu; c'est que, ignorant que vous auriez un compagnon, nous
n'ayons disposé qu'une chambre de maître ; la seconde n'est préparée que pour votre valet,
— Il n'iinporle, iéplii|ua vivement l'ineouuu en regardant son compagnon, Savy couelu;ra avec moi. Ce dernier s'inclina avec respecl. — Eh bien! l'abbii, quelles nouvelles avez-vons dans ce pays? Votre jolie châtelaine de lioi he-Corbon sait-elle lire?...
— Je l'ignore r(-|Miii'lii llilias, mais vous arrivez à propos poui avoir le spectacle d une exconiniunication, spectacle imposant et salulairc.
— Comment donc! s'écria Savy, mais cela nous divertira fort!
— Le monient pourrait être mieux choisi, reprit l'abbé; cette cérémonie terrible est plus imposante que gaie.
— Excusez ce jeune étourdi, répondit l'inconnu; c'est un véritable écureuil qui remplace très-bien le fou que monseigneur le roi a perdu de|>uis qu'il s est avisé de devenir lou lui-méine. Savy ne sait que sauter de branche en branche et casser des noisettes, n'estce pas?... El l'inconnu joua pendant quelques minutes avec l'oreille gauche de Savy... Mais qu'est-ce que 'Votre Révérence excommunie?
— Le sire de Roche limboii... reprit l'ahbé.
A ce nom rinconnu el Jacob s'enire-rcgaidèrenl avec un air de snrpri-e et d'intelligence Alors dom llélias exposa assez brièvement les événemeiils qui t'ont la matière du second chapilre de celle histoire, l'eudant que le prieur racontait les griel's du monastère, le sous-prieur était entré et avait appuyé son supérieur dans le récit des vexations qu'avaient subies le monastère.
• — Je comprends parfaitement, dit alors l'inconnu quand l'abbé eut fini; mais pourriez-vons m'indiquer l'époque à laquelle vims avez lancé vos premières citations?
— Il y a environ un mois, répondit le sous-prieur.
— J'entends!... répliqua Finconna en regardant tour à tour Jacob et le sous-prieur.
— Messeigneurs, dit l'abbé en se levant, vous devez avoir besoin de repos, je vous laisse... Voici, ajouia-t-il en inontraut au coin de la cheminée un sifflet d'argent, et si vous avez besoin de quelque chose, le frère Luce monterait aussitôt. Je vous prie diï recevoir les vœux de tout le monasière pour voire repos el pour votre salut.
— A ces mots, le digne abbé se dirigea vers la porte, en affeclant plus qu'à l'ordinaire un air d'aisance et de dignité.
— L'abbé est dun grand âge! dit finement .lacob au sous-prieur.
— Et c'est uu grand malheur ! reprit dom Guidon, car jamais le monastère n'aura un plus digne chef!
— Avoir frappé un siint hoinniû comme celui-là! dit Savy; mais si les n(d)les ducs, et si le roi, notre sire, en étaient inl'ormés, le domaine (lu coupable serait conlisqiic au profit de l'abbaye!
— Ah! ah! Savy, s écria euii.inl l'inconnu, je te devie.e.
— Il n'y a pas de doute, reprit le sous-prieur, que si monseigneur n'éiait pas si indulgent il .mirait déjà cilé le baron Ombert à la table de marbre, car il relève du Louvre.
— N'est-ce pas le seul de celle province? dit l'inconnu.
— Oui, monseigneur, et la politique ne désavouerait pas celle mesure...
— A propos, mon digne abbé, dit Savy en interrompant le sousprieur, nous n'avons pas d'argent et nous avons compté sur vous, car les trésors de Marinoutiers passent en proverbe.
— Vous voulez rir,;, reprit le suusprieur en tirant une grosse bourse de peau de loutre; mais tenez, niessire, en voici un échantillon... Les juifs ne voient point noire or, et si vous le trouvez de poids, il ne tiendra qu'à vous d'en avoir davantage.
— Et que faut-il faire pour cela? dit l'inconnu, qui regardail le sous prieur avec atlenlion.
— Demandez, monsiMgneur.
— Prends, prends. Jacob, dit alors en riant l'inconnu. Puis, prenant le drageoir, il se mit à manger uu raisin d'ouire-mer, tout en coiiteinpl.int le moine, qui, les yeux baissés, et debout, gardait une humble contenance. Allez en paix, mon père, continua l'inconnu avec uu sourire ironii|ue, je vous comprends, le diable et vous ne failes qu'un. Voire prieur ma déjà touché deux mots de l'affaire qui vous occupe, et le hasard vous a bien servis en me faisant chasser la femelle de votre lièvre, car sans cela je veux que le feu SainlAntoinc me brûle si j'aurais sacrifié le baron.
— Croyez-vous donc qu'on puisse se sauver d'enire leurs griffes? dit Savy en riant La Providence a plus d une voie, et la b.uonue pouvait échapper à son sort.
— Oui, mais si je n'étais venu ici avec Jacob il y a quinze jours environ, ils ne l'auraient pas cité Allons, convenez-en, l'abbé.
Ce tiire, qu'on lui conférait pour la seconde fois fit sourire Guidoir malgré lui, et il répondit: — Nous n'avons élé conduits dans celte affaire que par l'intérêt de la religion et de notre saint-père le pape, qui étaient oulngés.
— 11 suffit, répliqua l'inconnu; nous parlerons d'affaires v.n autre jour.
Le sous-prieur s'i:icl'ni et se retira à pas lents el sjes b.uit, comme s'il eût mardi o str du velours.
L'EXCOMMUNIÉ
— Vous vorroz, ilit Savy, (lu'ils vous achèleroiil la baroniiie et qu'ils Vdiis veiidroiil la barmme.
— Cliiii! Jacob... dit riiicoiiiui eu riani, il est encore là!...
— Lli '. (aui iiiiLUX : rcpliijua Savy. Eu ciïet, l'uu CLleiidii tousser le S0HS-|iiieiir.
— Ali! pardieu 1 s'écria l'inconnu en sautant et en frappant sur ri'p;;::lc de Savy. pourvu i|in' j'ouleve ma ("ailiorine, voila tout ce q\io je diiiiandL'; pour t-llr jr do.incrai.s pouvoirs, biens, enf^T, paradis, nioiui's, tout, ju^qn°à moi, jnsipi'à loi, Savy!
— tiraud merci ! reprit ou dernier, pour moi et pour tous les an- (res.
— Ob! nsn... dii l'iiKOiinu ; car jamais je n'ai aimé que Callieriuc, c'est mon uniqni- passion.
— Et la runune! dit Savy, dont la familiarité croissait avec celle l'ioionnu.
— Ma frinmc 1 répoudii gaiement ce dernier, je la rcspecle trop ur l'aiioer einore.
— Jl.iis risabeau?
— Lli bien! elle n'en saura rion, répondit encore l'inronnu; d'ailleurs on peut biiMi aimer deux femmes ù la fois. iMais parlons d'autre cliose : quel bon lour jouevons-noiis à ces bons moines inlejressés? (à)useille-moi, Savy, qncfaui-il faire.'
— Leur laisser croire' qn ils prendroni la barounie, et les en empêcher quand vous aurez enlevé Callierine.
— .Madame la barunne ne voudra jamais vous suivre, dit Jacob; elle esl tre.--religieu.--e et aime encore un peu sou mari.
— Apre*, voyons, dit l'iuconuu.
— Cil bien, il u"y a, je crois, que les moines qui puissent, par leur pxcommuuicaiion, la séparer du baron, de f.içon qu'elle puisse se considérer comme veuve : c"esl ce que le vieux moine m'a fait sousenieudre, car il ne parle jamais ouverlcmeul de rien.
-- Alors, vois-tu, Savy, ils n'excomnnuiirront (pi'après avoir vu l'ordre qui déclarera Omberl félon et déelm de ses droits et qui iloiiiiera la barouuie au monastère; ainsi il n'y a pas moyen de rire de tout C'-la.
— U autant, reprit Savy, que noire beau cousin mettra des bâtons dans les roues.
— Raison de plus, Savy; je m'embarrasse peu du grand-prév6t L ..! qu'il aille dans ses domaines faire le roi, l'espace ne lui manquera pas
A ce moment l'on entendit du bruit dans l'escalier, où plusieurs voix confuses semblaient annoncer une di-pule. • — Mes nobles seigmiirs, dii le ficre lonrier, voici un paysan qui apporte des eflets qu'il ne veul remettre qu'an comle Adliémar.
— Allez, .lacub. dii l'inconnu, il vous prendra facilement pour le ermite Adliémar; vous êtes assez bien vêtu pour cela.
Jacob reparut bieniôt avec un paquet assez gros.
— Ah '. c'est bon ! tjeorges a pensé à moi ; je vais m'habiller, Savy, et nous irons voir Callierine ; lu admireras, car je le veux, ce non • veau elief-d'tpuvrc de la nature. Oh 1 chère Catherine, tu seras à moi, on j'y perdrai l.i vie !
I.e coi::te Adhéiuar, puisque c'est ainsi que l'inconnu se faisait appeler, parcourut sa chambre à grands pas en regardant Jacob, qui étalait les diverses parties de I habill'mcMt de son maître. Savy se relira dans l'auire chambre pour réparer le désordre de sa toilette, et le cuinie resta seul avec son fidèle valet de pied.
Adhémar avait trenie-six ans ; mais la fraiclienr de son teint, la blancheur de sa peau, lui ôiaient en apparence quelques années. 11 était de moyenne taille, mais bien proportionné; son visage était plein; une bouche vermeille et des dents trèsblanrhes donnaient un {.'■'and ch.irnie au sourire qui errait toujours sur ses lèvres; son front était trè". découvert et laige, son nez était aquilin, ses yeux biens et Iniiguenieut fendus auuoncaieiit une grande franchise, enfin l'abord du comle était fort agréable : cette figure, |)h'ine de vie et de fraîcheur, élail coiislammenl enjouée ; ses manières avaient une giàce infinie, mais on voyait en lui une grande facilité à changer de ton et de teii'ie.
— Jacob, dit-il, j'espère que tu vas m'habiller de manière à me faire regarder d Un bon œil, car Savoisy va, j'en suis sûr, essayer de plaire i la belle.
— Il n'y réussira pas comme vous, dit Jacob; le petit seigneur n'est pas de force à luller avec vous.
— Taivtoi donc, il pourrait l'entendre ; tu sais qu'il prétend le COulraire, et que je suis de >onavis.
Adliémar chaussa des brodequins dont la pointe était assez modeslc et prit un xèteiueiii que nos ancêtres nommaient haiit-decliau->s<-s, nom ceriaiuement plus poétique que celui dont nous nous servons aclnellemeiit; 1 ciofie de ce vêleineut nécessaire était en s<iic du Lcvaol, finissait à doux doigts au-dessus du genou, et les gros plis éljient lei minés par une lar^e burdnii; de velours noir, élollu Joiil était faite au-si la ceinture par laquelle le hant-decliaî.jies s'alUichail au milieu du corps. Ce vèlcnu-nl élaii terminé
Ear une espèce de fraise, mais trespeiite, car ce ne fut que dans 'S sièclei suivi) nts que les fraises des hommes «omuteucereut i
prendre assez d'extension avec l'habillenient des coni'iisans. Les ioi.gs cheveux châtains du comte retombèrent en boucles eendréef sur ses épaules, et Jacob les souleva pour aider son maiire à revètii son pourpoint d'une étofl'e très-brune et très-simple; les manches, selon la mode de la cour, éiaient exirôuieineul larges et ressemblaient assez à celles que la mode vient de faire abandonner aux fenumes de notre époque. Tel éiait le costume négligé alors à la mode parmi les courtisans j les grands princes, en cérémonie, y joignaient une dalinalique, et à ipielqnes variations près on peut le voir ainsi peint sur les anciennes caries.
Le coMile arrangea ce vêtement avec un goût qui donna à sa loi- Iclle une gr;k"e que l'on ne peut guère imaginer, car il faudrait avoir vu ce cosiume avec des yeux plus âgés de quatre cents ans que ne le sont les noires. Puis, peignant avec négligence le petit bouquet de hnbe qui ombrageait sou menton, il jeta sur sa iclc un riche chaperon orné de diamants fort gros et de perles : tout cela l'ut fait avec riusiiuciance apparente d'un iielil-maiire content de lui, et, frappant sur l'épaule de Jacob, il le reniereia par nu sourire.
— Eb bien! Savy, dit-il eu entrant dans l'antre chambre, pardieu I tu in'éelipses encore; la barbe sent les épices comme la boulique d'un pbarmacieu; les cheveux sont comme un drageoirde financier, toutes les odeurs s'en exhalent ; un pourpoint de drap d'or ! et le hani-de-chausses... ob ! serviteur... je suis perdu !
A ce mot, le comte partit vaincu; il prit le bras de son favori, et sorlant ensemble du mon.islèrc, tous deux s», dirigèrent vers le sentier où le mendiant avait failli perdre la vie.
Yl
L'entrevue.
— Quel site enchanteur ! s'écria le comte à l'aspect du vaste horizon qui se déployait sous ses yeux; quel bonheur ce serait de passer sa vie, loin du monde et du bruit, aux pieds d'une jolie châtelaine. Ob ! que cet Oiubert est heureux!...
— Ob! oui, bienheureux! reprit ironiquement Savy, et dans peu il n'y aura personne dans le royaume qui ne lui porte envie.
A peine avaient-ils fait une centaine de pas, qu'ils rencontrèrent le fi'êre Luce. Le vieux moine s'arrêta, et, relevant un peu son capuchon : — lyiesseignenrs, leur dit-il, je vous engage à ne point suivre ce seniicr, car il est très-périlleux et ne conduit qu'aux murs du jardin du seigneur de Uocbe-Corbon : vous trouverez la porte fermée, ei je ne pense pas que la dame veuille vous l'ouvrir, car sou mari e«t à la chasse, et elle se promène seule sur la terrasse du bord de l'eau , ainsi prenez le chemin du haut si vous voulez vous promener en sùreié, car les sentinelles vous apercevront peut-être.
— Savy, dit Adhémar, luniversiié nous eu veut en diable, elle nous fouetterait si elle pouvait; mais si nous voulons la ruiner nous n'avons qu'à lui donner ce vieux diable pour recteur, il nous servirait bien... Hlon révérend, vos paroles ne tombent pas dans l'oreille d'un sourd, et je parlerai de don Luce au duc d'Orléans.
— Ah 1 mon cher seigneur, dit frère Luce en jetant un regard plein de finesse an comte, le monastère et les intérêts de la sainte religion nie donnent assez d'occupation, et votre serviteur n'a plus qu'à penser à son salut.
Là-dessus le frère, après avoir, par un dernier coup d'œil, montré les jardins de Roche-Corhon au comle Adhémar, ajouta : — Je viens de donner une leçon à la jeune chàu-laine; elle a fait bien des progrès et lit presque toute seule dans sa Rible : c'est une bonne chrétienne; si nous n'avions qne des âmes qui lui ressemblassent, le difue abhi! ne serait pas obligé de lancer les foudres de l'Kglise; cette bonne dame craint l'enfer par-dessus tout, et elle est obéissante à la voix de la relinion.
— Vous êlés donc son directeur dans la voie du salut? reprit Savy.
— Non, mon digne seigneur, mais elle a grande confiance en moi. et j(' lui ai tout à l'heure repré-cnlé, par ordre de Sa Hévérence, les graves iuconvénienls de rexcommi.uieation du baron son mari, car si nous le retranchons de la eouiMiimion des fidèles, il sera tenu pour mort parmi les vrais fidèles, et elle devra s'en séparer pour sauver son ànie. Je l'ai engagée à rendre le seigneur de Roche-Coibon docile aux disciplines de notre sainte mère l'IDglise.
— C'est bien, frère Luce; vous serez récompensé de vos travaux^ Alors le frère, saluant les deux seigneurs, les dissuada encore de
L'EXCOMMUNIG.
s'iivoiiliiicr iluiis Ifi spntk'v juirilleu^, et s'en alln snr b rcponsc f.i-.î (il le cnmle qu'il ne li.iîssail pas le danger. Eu ellcl, lc> ilenx amis se inircni à sauter sur les aspérités du rocher, cl s'aniii-éiciu inèiiie i se pousser l'uu l'aulre sur les endroits les plus d lÈigcrcux, cniniiie piiurraieul le faire de lix écoliers. Le couile prit gruH à ce divcni-seiiienl. el ril beaueciup d'avuir jelé Savv sur les liuis-ous; iionrlanl, s"il lie lui eût pas liiidu l,i luaiu à propos, Savy serait as>uié:neMl lombé dans la Loire lonum- le iM<'ii(liaiil. Kii apercevant le> murs d'enreinle du pare et les lours du tliatrau U- coiue >"arrèla, repara le dé-ordre de sa loiletle, el pril -ur- e-eliuiip uni: eouleuauee pleine de pràie. — Altruticui ! Savy, dit-il, voici I euucmil
A ce inomeiil ils élaient ariivés précisément à la porte du jardin, et ils coiUeni|ilaiiiil avec atlculiou l.i liauleur désespérante ilu U'ur, lorsque le eomle, enlendaul la voix de Catherine, saule l)ru-(iiirnu'nl sur sou favori, grimpe sur ses épaules, el. altei^nant de si s deux mains la crèle du mur, il se lance a» ce layililé d'un édireuil dans Ij jardin, laissant Savy stupéfait et dé>appciinté. L'oryane enchanteur de Catherine avait sufli : Adhémar était iransporté. ivre, biiuill.inl, et toulc> les fois qu'il s'agissait d'amour il franchissait tous les obstacles connue il venait de franchir le mur du parc.
Catherine se promi'uail en elfet sous les lillcids. et son dessein, en y venant, avait éié d'éviier la visite du coniie, ipii avait f.iit >ur elle une vive impressicui. Aux premiers teuips de son mariage avec Oui- Iiert, elle avait éié àTiuirs voir les fêtes que la ville avait données au duc d'Orléans lors de son passage. Ce fut au milieu de ces fêtes que l'inconnu lui avait apparu sous le nom d'Adhémar : alors Callieiine, tout éprise qu'elle était du baron, resseniii ce mouvement imlél'missahle qui agit peut-être autant sur les sens que sur l'àuie, et qui n'est encore que le pressentiment de l'amour; aux premières paroles dn comte, Oaihcrine se mit à rougir, el lorsipie Adhémar lui prit la main elle lu relira précipitamment, de crauile de se trahir.
Le comte fut comme le prolcgé d'une fi'c; car, pendant trois jours que durèrent les fêtes et même après le départ du dut d'Orléans, il se glissa toujours aupiès de Catherine, et léloqiience de sa voix, le charme de ses nianièies, achevèrent de lui gagner le cœur de la jolie ■icliàlelaine. Il y avait à peine quinze jours ipie, revenant de l'expédition de Cuienne et passant à Touis, il s'était iniroduit pour quelques l'icures au chàleau, sous l'armure d'un himime d'armes, el cha(|ue fois qu'il s'était montré aux yeux de Catherine, c'était avec un éclat, une grâce, une majesté même, qui rendaient la pauvre chàlelaine mille fois plus triste et plus rêveuse après son départ. Au uu)mcni où Adbémar franchissait le mur du jardin, Catherine marchait vers le mur opposé; au bruit que fit le comte en sautant Icgèrenieut dans le parc, elle se retourna el jeta un cri ; ce cri, comprimé par la crainie, se perdit dans le feuillage des tilleuls, cl Catherine, stupéfaiie , presque défaillante, appuya sa jolie léle conire un arbre; lèvent souleva loules ses boucles; le comte était auprès d'elle, et ses yeux, toujours tourués du côié opposé, se refusaient à voir l'objet d'iui aiuuur qu'elle se reprochait comme un crime. Le eomle, se voyant dédaigné, baisa re>pcciueusement la robe de Catherine, et quelques pleurs s'échappèrent de ses yeux.
— Qui soupire près de moi? dit C.ilherine presque égarée.
— C'est moi qui pleure, Caiherine, dit le comte, c'est moi le plus malheureux des hommes; je ne puis plus vivre qu'aux lieux où vous êtes; il me faut respirer 1 air (pie vous respirez, et vous êtes ma vie.
Catherine fit un mouvement comme pour ramener sa tête, mais elle la laissa encore lourncc du côté opposé.
— Au moins, regardez moi, c'est tout ce que je demande; laissez que je voie ce visage adoié dont le gracieux souvenir, dont les ordres exprès m'ont fait arracher à la fureur des soldats les vieillards, les cul'anis et les femmes.
-;- Il est d(Mic vrai, dit Catherine sans détourner la lêie, que pour moi, qu'en mon nom on fais.iil grAce aux vaincus!... 0 ciel 1 sécri.it-el!e en regardant enfin le eomle, el je suis seule, el je l'écoute ! ah !... j'aurai la force de fuir... Elle lit quelques pas, mais le comte lui dit : — Arrêtez, Catherine, ou, si vous me fuyez, je vous suivrai partout!...
— Barbare, dit-elle, la douleur me tuerai vous avez troublé ma vie, je suis malheureuse, et malheureuse par vous ! laissez, laissez ma luaiu, ces bai?ers sont des crimes!
— Caiherine, dit le comte, conmient peux-lii cire malheureuse? 11 es- tu pas belle et pure connue les anges ' tu es reine en ce niondr», et tout ce que tu voudras faire sera bien, llunte à qui t'acciisi ra !... ^'es-.u pas tout bien, toute vertu, toul honneur? seras-lu ni.ius bonne, moins toutbaule, moins pure, pour aimer nu être qui t'ail, le, et la religion t'ordoime-l-elle de rendre le ni.d pour le bien/
— Oui, ma religion, la foi jurée, loiit m'ordonne de liair celui qui vent m égarer loin des voies du salut.
— Kt le peux-lii?... dit k' comte en saisissant la main et le bras de Catherine, qu il regarda avec des yeux pleins d'amour. Caiherine se tul, baissa les yeux, et par-dessous ses longs cils on aurait dit qu'un feu soinlire éclairait ses joues pales.
— Ah ! Catherine! dis que tu ne me haispas, dis- le, et je meurs
content! va, jamais In ne seras plus Icmlremont aimée, cl po!irl;'.iil tu ne VI ux pas me dire ipie tu ne me bais pas!
— N'en ai-je pas iriip dit eu resiaiil près de vous? Laissez-moi.
— Achevé! je le quille après t'a\oir enleiidne.
— Si je ne le l'ai pas dit, ne l'ai je pas l.iissé voir que je t'aime... et j'en meurs! mais je veux mourir innocente. Grâce ! graei- pour moi, je t'en conjure!... fiii.^, éluigne-loi, el je pni^ mmiiir ineore jinre de tout crime... A ces mots, Caiherine, versint des l.nnitts en aliouila;iCe, s'écria : — ÎS'étes-VDiis pas assi z llallé île savoir que, loin de VOUS, d.ins le silcm e et d,:ns la douleur, une pauvre piaule se fanera lentcnient, que vous serez aimé m.dgié moi inéiiie, el ipic cet ainoiir me coudciia au lonibeaii !... Loin de vous une jeune i'einme inconnue el peiil élre oubliée fera de vous son dieu et l'objet constant de tomes ses pensées.
— Tu m'aimes, s'écria le comte, oh! Catherine, tu m'aimes!... Et Adhémar, saisissant la main de Caiherine, l'abandonna subitement el s'ap|iuya sur l'arbre, à la place où Catherine s'appuyait un iiblant auparavant.
— iSon, je ne vous aime pas, reprit Catherine épouvantée du boiibenr de son amniil, c'est Oinberl ipie j'aime! je l'aime encore plus que vous... Il y a en inoiipiclque cliosc ipie je ne puis exprimer... je n'imagine pas que vous sojez plus aimanl, plus courageux, plus loyal. |ilus fr.iiic, plus grand enfin que mon cher et bien-aimé Ombrri! Non, vous ne le valez pas, lui, il est le chéri de mmi aine. Un charme (|ueje ne |iuis dominer m'allire malgré moi vers vous, mais je vous bais, Adhémar, je veux vous fuir. Soyez grand, généreux, que ce soit la diiiiieie fois que nous nous soyons vus! Je me mets sous votre garde, Adhémar, vous avez mon secret, vous pouvez me perdre à présent. Mais, non, mon d^ne et loyal maître, vous me sauverez de vous, de moi... diies le... A ces mots la chàlelaine, rayonii.inte d'espoir, regarda le comte avec des yeux où il lisait les d'îiniers elforis de la mtIu c! le premier iriomnlic de l'amour; car, en iirononçaiit ces paroles délirantes, le dé-espoir, la passion et la saillie vertu avaient loiir.à lour animé Catherine.
— Catherine, dit le coniie en la serrant dans ses liras, ne crains rien; ce n'est pas à loi de mourir, toi le plus beau t'.i f-d'œuvre qui Suit sorti des mains de la nature ! toi, louie grâce, toute beauté, tout amour, c'est à moi !... Ne crains donc rien, pleure sur ma destinée précoce ! aime-moi ; mais, quoi qu'il puisse arriver, j'aurai, j'espère^ touin l'estime que tu accordes à ion cher Onibert.
— Tes paroles, dil Caiherine, me donnent froid... fais-toi, taisonsnous, el parcours avec moi, dans le pins profond silence, cet espace, et que j'aie au moins dans mes souvenirs un moment dégagé de loutu crainte, un momeiil où, sous \t' plus beau ciel de Fiance, devant le plus beau paysage, j'aie marché avec calme el avec amour, en te prenant le bras, en m'appnyant sur loi comme sur le gardien de mon honneur et de ma venu.
— Caiherine, répondit le comte, celui qui t'aime ne peut être un vil séducteur; toute âme devient grande en cherchant à s'unir à la tienne. Heureux d'ôire aimé, je ne vivrai plus désormais que dans mes rêveries, et nous n'aurons pas cessé un seul insiant d'êire vertueux, car je n'oublierai jamais ijue ce ne sont pas mes armes que je vois briller sur la robe.
Le eomle, pendant toule cette scène, y fut toujours simple et naïuicl, quoiqu'on irtl pu voir qu'il s'observait sans cesse; ses ina- I iéres, exemptes d afiéclalion, avaient un charme infini; ce n'était plus cette légèreté ipiil venait de déployer avec Savy, te n'était plus ce laisser-alier qu'il affectait avec les moines, el son maintien faisait ressortir tous ses avaulages extérieurs sans fatuité el sans inieniion appareille. 11 Semble qu'auprès de lêlre qu'on aime il descende autour de nous ce nuage de perfeclions dont les anciens dieux inylhologiques eiitonraienl leurs pas ou leurs apparitions. Calhiiiiie l'admiiail à l.i dérobée, el, lorsqu'ils marchèienl ensemble sous la voùie de fenilhigi' des lilleiils, elle seiilit sou cœur ballie et sou aine llaltée plus rpie jamais par l'accoid de leurs pas el de leurs senliinenls.
— Oh! si non. pouvions toujours rester ainsi! dit-elle dans son extase. Kt ses yeux, après avoir parcouru le paysage et le beau bassin des eaux, vinn-ni ^e fondre dans le regard du comte.
— Comme lu brillerais dans une cour! reprit le t(imie;à la démarche imposante et à ton regard ou te croirait une reine, el lu es digne lie l'êlre ..
— Ami, dit-elle avec un son de voix louchant, je te rendrai ta Bible, car elle me brûle les mains quand je la touche, et je ne veux plus penser à loi.
— Le b.iroii ne te mcnera-l-il jamais à la cour? continua le comte, feignanl de ne pas reiileiiilre ; lu éclip-er.ds la reine, qui est si belle ct-si jalouse de -a beauté... lu aurais un monde d'ador ileiirs, el l'on le célébrerait coinine la plu, belle. Marguerite de Saiul-André, Valeniine, Isabelle, Odette, la petite reine, ne seraient plus que les vassales.
— Cesse, dit elle, de me transporter dans un pays de fées. Je n'aime que la Toiiraine, el snrloul les bords de la Loire ; mais, pardessus tout, les coleaux de Vouvny it l'esplauade de Hoche Coi bon, parce que c'est là que je te vois, que je t'ai vu, que je veux là rester
LEXCOMMUNIÊ.
01 mourir en naix. rouriaiil; la toiii-. te U«>il eue bien beau, mais je iiiouir.ii >aus l'avoir vue...
— Que parles-iu de mourir! reprit le comie. l'amour le conduira au pavs de les rêves, car je sais que la cour est ce pays-là. L'amour, si tu lui cèdes, le mettra au-dessus des reines, et j'en sais ipii seront jalouses de toi. .Mais l'amour est uu inaiiie j.ilouv ; >'il veut l)ieo ipion ne cède pas sans combattre, il ne periuel pas qu'on ail couihatlu sans réder.
— Félon! s'écria Catherine avec feu, quel discours me l'ailos-vous euteudre!... fuvei!...
— Oui, reprit le comte, car j'eulcnds lo cor du sire voire épon\... Kl lui lanvani lui regard plein de (iuesse, il lui baisa la main et sania sur la murailK- avec
la légèreté d'un che- \reud.
Eu le voyant marcher si:r la erèie du mur. Caiberine tii un geste d'effroi.
— Auges du ciel, je l'aime ! s'écriat-elle, el vous ne m'avez pas défendue I (Jue ferai-je à présent que vonme l.,içs(* seuil" quand je suis déjà toute À lui? Oh ! si l'on pouvait faire deux palis de soimême! On dit pourlant. ajoula-i-elle à Voix basse, qu'il y a des fenrmes iinpic> qui l'ont fait. Des larme» obscurcireul le feu de ses yeux, et elle caressa mal'hioalomentlesbouclcs noires qui lomliaienl sur son eou.
» —Tu peux compler, dit Savy au eiunte. que c'est la dernière fois que je l'accompagne danune pareille expeditinii. Que ton in- -outi;!iice le fa-se tout négligi r. c e-t bien, mais ion ami'
A l'aspect de Savy le comte fut pris d'un fiiu rire el il s'écria: — C'est \ rai, lu voulais montrer tes beaux ajusteiiients,et je t'ai fait perdre une toilette !
ah ' c'est mal !
'Adhémar riait avecplusd'abai'don.
—Tu peux compter, lui répliqiri Savy, que je te jouerai n» lijur seudilable. ^^^^^
Biais ei-lu avancé dans la conquête '.' U belle..
— Ah! cher Savy, lui répondit le comte cnl'intcrrûmpaut, j'ai commencé par m'amuser ilç Cailicrinc, i'ai pris celle avciilnre en riant et comme louies les auires; mais plus je vois celle femme et plus je suis eniraîné sur un terrain que je fuis d'habitude. Franchement, je suis amoureux comme un jeune page qui courtise nue grande d.ime; la lêie me tourne et je suii perdu, car je veux emineuer Catherine à la cour, et Li&beau s'en apercevra! Mais, pardieu, je m'en moque; que lout aille au diable! jaime mieux Caiherine: elle a pris un ascendant sur moi... mais voilà ce que c'est, vois-iu : Noos sommes de francs étourdis, et même mieux que cela, et quand nous rencontrons une femme v. riueu>e nous •omraes encore bien forcés de baisser les yeux et de la respec-
— Tu as donc joué la Das«ion '
— Que dis-tu, joué !... ce n'est que trop véritable. . Pleure, Savy, pleure sur la raison de Louis, car il csl amoureux.
Ce fut ainsi que les deux amis regagnèrent le nionaslère. Un repas exquis les attendait.
Le cuisinier du couvent avait déployé tontes les ressources <ie l'art culinaire de celte époque, el les moines avaient décoré la salle du fesiiu des (u-nements les plus recherchés cl les plus riches.
Aucun importun ne vint troubler le repas, et l'abbé lui-même s'absiiut do paraître.
alors les deux amis purent se livrer à toute la gaieté que les soins
intéressés des moines excitèrenl en eux.
so — -~
Pn'pir'.lil's cl projols.
C;ilheriiic élaitalléc beaucoup plus loin qu'elle ne le croyait dans la scène (pii venait de se passer entre elle el le comte. En effet, depuis un mois qu'elle ne l'avaitvu, elle avait craint de ne plus le revoir.
Veriueuse d'intcnlion, la jeune dame avait eu le courage de romballre l'invincible penchant de son âme. Les effets de telle lutte étaient si cruels , qu'elle semblait devoir y succomber, cl son mari, comme (III l'a vu, craignait (le perdre sa C.aihc- 1 ioe. Jusque-là elle avait toujours repoussé le comte inaissa passion pour lui devenait si forie, fHieUe ne put en toutenir l'expression. Ainsi, à plus d'un lecteur Caiherine scmlilerait coupable si l'on oubliait la sévère retenue de sa conduite pendant tonie sa vie, sa piété el l'amour tprclle ,g éprouvait encore
pour son mari. 11 est diflicile d'exprimer la présence de deux scnlimenls qui paraissent, au premier coup d'œil, exclusifs l'un de l'autre dans le rœiir d'une femme ; mais en y réiléchissant on finira par comprendre comineiil Catherine pouvait aimer un ami d'enfance, le seul homme ([d'elle eût vu Cl celui (pie la nature loi avait en quelque sorte indi(|ué comme le seul qu'elle pûl chérir el adorer. Tous le* reproches qu'on pourrait lui adresser ne serai(Mil pas aussi vifs que ceiix qu'elle s'adressait elle-même. Aussitôt qu'elle ne vit plus le comle, elle tomba dans une Irislesse morne qui ressemblait au désespoir : ses yeux pleins de larmes s'arrélèrent sur la Loire, et les plus sinistres pensées l'accablèrent.
— Où vais-je .' pensait-x-lle; le devoir el l'amour m'enchatnent ici. J'aime ce servage, et j'aiTiie Omberl, et je ne sais quels rêves m'entraliieni loiijouis ailleurs... Quoi I j'ai osé lui dire que je l'aimais!... j'ai marché appuyée sur son bras I... '
■t^ASVW-
I/EXCOMMUMR.
Elle frémit, frissoiiiia, et alors ('Ile eut lioireiir (rclle-niême ; die diait comme le joueur qui n'aperçoit pas sa iiiiiic! tant qu'il est devant le lapis, III lis qui se tue eu sorlaiU, lorsque l'enivremeiil est passé et (|u'il ne voit plus que la mort.
— Oli ! j (Il mourrai 1... se dit (Jallierine, car je ne puis cesser de l'aimer, (juel monde il anporte avec lui I les arbres me scinbl.iicnt pins beaux, celle Loire plus limpide... je ne le reverrai plus! Je ne vcu\ plus le voir.
Klle s'assit sur uu banc de pierre, i-l, penchant sa têle conlre un lilliMil, elle oublia que le cor avait annoncé le souper, qui, à celle époque, se prenait à quatre ou cini| heures, après la chasse. Le soleil qui se couchait faisait briller le (lianianl dont le Iront de Callierine était orné; ses yeux étaient baissés, des larmes roulaient le long de ses joncs, ei la jolie chàli'l.iine agitait par distraction le sac
3ui pendait le long 0 sa hanche.
— Eh bien, CallKTiiii-, lui dit une Voix bien connue, te voilà encore à pleurer! qu'as-lu?
veux - tu me faire mourir de ch;igrin?
tu oublies l'heure des re|)as, lu pleures le jour, tn gémis dans ton sommeil !
— Ondjcrt ! Ombeit!... Et Calheriiie, se jetant sur le sein du jeune baron, passa ses bras autour du cou d'Omberi, et, versant des larmes, parut elierclnr nu refuge dans le (leur de son é- ))ou\. Cmhert , je l'aime ! lu es bon, généreux, plein de courage, tu es mon seul bien-aimé! Et, n'en pouvant pas dire davantage, elle le couvrit de baisers, sans s'apercevoir qu'ils n'étaient pas dans leur chambre nuptiale, elle si cliasie et si pure, et (|iii défendait à Ombcri un regard ainoureux en présence d'un serf!
— .Ma chère Callioiinel... va... nul ne |)ourrait l'aimer aiilanl (jue moi!...
N'es -tu pas reine dans ce séjour .'...
Loin d'imiter ces farouthesbaronsdont les femmes sonl les vassales, n'es-iu pas maîtresse de lou> les biens comme du cœur d'Ombcri?... Oh ! que lu m'enchantes ! j'avais besoin de ion baiser pour me consoler... ion père viciil de partir !...
— 11 est parti!... s'écria Caihcne, je complais sur lui pour me... P'>ur nous défendre!...
— 'a?*' *"**'' P"""" <^cla qu'il nous a quilles, reprit vivement Oinjeri. L insolente réponse de dom llélias ne nous laisse plus d'espoir,
U faut se lésoudre à guerroyer... Tu m'aimes assez pour ne pas criundre d'être seule avec moi dans ces cruelles circonstances ; tonte lajour.iine va peul-être fondre sur la Roche-Corbon, mais Ion père n- ) promis son secours, et si je puis surprendre le monastère, ces iDsolenls religieux une fois soumis, nous n'aurons pas à craindre qu on vienne assiéger la Roche-Corbon et son château.
— Attaquer le monastère!... s'écria doucement Catherine, mais lu attireras sur toi la colère du ciel et lu perdras ton àine... Songe
"^•et/^u..
que je veux éire avec toi dans le ciel et (pie je veux êlre SMivéc quand ce ne serait (pie pour implorer la grâce aux pieds de Dieu ! S'il faut faire une amende hniioiable, mon ami, pense qu'il n'y a nulle honte ,à courber la télc devant Dieu. Ne la courbez-vous pas quelquefois devant nous? ajoula-l-elle. Omberl lui sourit en l'embrassant, enchaîné de la gr.ice qne'Catlierine avait mise à prononcer cette dernière phrase, et lui dit : — Si l'abbé l'avaii chargée de sa réponse, je me serais, je crois, humilié !... mais l'époux de Calheriiie ne doit pas se déshonorer.
— .Mon doux ami, dil-elle en Timbras ant au froiil, que j'aime celle grandeur et ce courage !...
A ces mois, le cor se fil eniendre une seconde fois du c()ié du
jardin, et le baron s'écria : — Le Gaucher nous appelle !
__ Gravissant alors
ensemble les jardins, ils se dirigèrent vers la salle.
Catherine put comparer les deux sensations qu'elle éprouvait dans ces deux promenades difl'érentes. Celle qu'elle avait l'aile au bras du coinle avait lortnré son cœur, que se disputaient la joie et le remords. En montant les terrasses avec Onibert, elle étail tranquille, elle regardait le ciel avec calme, avec lierié, et s'avouait à ellemême le plai-ir pur qu'elle ressentait à sap|inyer sur ce bra^proiectenr.Ombert s ilisfaisait à ce besoin de l'àme qui consiste à trouver un cœur ami où l'on dépose tous sessentimenis; le comte avait, au contraire, apporlé avec lui l'idée de toules les voluptés, de toutes les joies du ciel. Le jour on ce dernier obliendrail une [larlie du sentiment que Cailierincavaiipour son m.iri. le cuinte d(;vaii irioiiiplier.
Le jour était assez vif en dehijrs, mais dans la salle les formes éiruiies des criiiM'i's et des vilr:ni\ cli:ii-;.'és du ploiiih reiidaieni les flambeaux nécessaires ; quaire valets tenaient, selon la couinme de ce iein|is, des chandelles de cire, en lâchant de garder une immobilité parfaite A la lueur de ces llambeaux, Oinbert et Catherine, assis au liant bout di; celle longue table et présidant au repas des hommes d'armes ri'vèins de leurs colles de mailles et de leurs armures, enioiirés de leurs principaux serviteurs, formaient un tableau toul à fait pilioresque. Celle salle simple et anlif^ue, le silence des convives, l'air inquiet de Roch le Gaucher, l'insouciance de Berlram, le chef des cavaliers, et celle de ses hommes, la tète vénéralile du père Boniface, l'air éveillé des pages et des éeiiyers, dem;inderaient le pinceau d'un Paul WTOiièse. Mais ce qui est en notre pouvoir, c'est du monlrersur ces deux sièges gothiques Catherine pale, pensive, s;)iil'franle m(''nie, à r(")lé de ce jeune et frais Ombert dont la figure éiie.rgique et riante offrait un coulrasle si singulier que sur-le-cliaiiip un observateur eût deviné les secrets de leur ménage.
il! jrl.inl SU,- ].• sein du j(>une Ija,-on.
L'EXCOMMUNIÉ
— Eh Iiioii, Bortrnm ! s'ccrh Oiiiberl, nnii* allons niontor à oho>al el il'inner ou recevoir des horions I on ne se iilaiiuira plus deresler oisif. . . ^ H
— Encore nn an, dit Borlrani, et jVt:ii? rouillé dans ma cuirasse. Nous enieiidions donc te cri d^ la Ilodie-Corhon â la rescousse I Jarnidien ! la lame do ma dai;no a soif.
— Rorh. reprit Oniliert en iiiierrompant l'Iiomme d'armes et en s'adressanl au Gaucher, d.nl la fi.:nre semblait s (Mre alloni;ée de qurlques l|5rnes, Kncli, «ve -vous l'ait piililier mon b;in dans Ions les \illa.es. aliii que les vassaux soient prêts '>. Les seigneurs de Veriioiix de Monnaye el autres nous doivent leurs secoiirs...
— Je le ferai publier, répondit Rurh.
— Dépêche-loi. Mimi hrave Oaiicher, et publie aussi que le seigneur de Itoche-Corbon abandonnera le pillage du nionuslcre à tous les soldats...
— Le pillage du monastère! s écria Bertram.
— Le pillage du monastère! s'écria Buiiiface.
— Un monaslére ... dit Uoch.
Ces trois e\claination> partirent en même temps, mais furent suggérées par des sentiineiits bien divers. Le vienv prêtre se lova, et à la vue de ses cheveux blancs le silence se rétablit.
— Omhert, seisneur de la Roche-Corbon. dit le père Coniface en reîrardant avec émotion le jeune baron, jamais la main du vieux prêtre ne se lèvera pour maudire l'enfant qu'elle a baptisé; il implorera toujours le ciel pour ta prospérité et pour ton salut, mais trouve bon qu'il se relire de la mai^ou de 1 impie. Je n'oublierai janiais que, pondant quarante ans, j'ai prié dans la chapelle de ton cliatoau; je le bénirai toujours, mais la religion et m(ni ministère m'ordonnent de l'avenir que tu prends une fausse roule, et qu'il no faul pas s'altaqucr aux choses saintes. Pour la première fois, je ne le souhaite pas de triompher de tes ennemis. Que le ciel le prenne en pitié! Adieu!... Bouifice lit quelques pas; puis, se retoiiriianl, il ajouta :
— El vous, fauteurs de la rébellion el de rinipiété, songez que vous perdez votre àme et que l'enfer refermera sur vous ses pories pour l'éiernilé, si vous prenez pari a cette guerre impie, si vous n'obéissez pas aux ordres de Dieu...
(les paroles du vieux préire firent impression sur la plnpari des serviionrs; mais Beriram, que le pillage du monastère meltuit et» belle humeur contre snn ordinaire, s'étria :
— (Jue la carcasse du diable vous serve de voiture!... Adieu, mon père... Nous ne boirons plus d'eau bénite, et au moins ions ces gaillards-là. dit-il en montrant les cavaliers el leurs éeuycrs, vont devenir de bons et braves écorcheurs...
— Silence, Borlram!... s'écria le baron, jamais mes hommes d'armes ne seront des écorcheurs, cl s'ils inanqncnl ,i de vénérables ecclc-iasliques tels que le père lioniface, je les chasserai de chez moi. Qu;int à vous, mon père, vous resterez ici jusqu'à ce que j'aie fait le siège du monastère, car je ne suis pas d'humeur à laisser ébruiter mes desseins, el le premier qui eu parlera pourra porter longtemps irace d'un fer chaud sur la langue. (Cependant voyez, père Bonifiée, si vous voulez me faire serment de ne point parler I alors je TODS laisse libre.
— Je m'y engage... Adieu!... adieu, car je prévois bien des malheurs...
Le vieillard, jetant un dernier regard sur la salle et sur les con- Tives, s'éloigna avec les marques d'un profond chagrin. Deriram grognait eritore d.ins son coin comme un chien de ferme qui a reçu une correction, et se promettait intérieurement de se dédommager de son temps d'inactimi sur les vassaux du monastère.
Celle scène termina la journée au château. Elle avait été remplie d"événemeiiis as-ez importants, et qui annonçaient des scènes san- {.'lanlcs et désastreuses. (Catherine el Marie sa première femme rentrèrent dans la chambre où le matin la châtelaine lis:iit sa Bible, et à la lueur d'une lampe antique grolesqnement travaillée elli;s s'occi;pèrenl de Uipisserie, ouvrage alors fort à la mode chez les princes et les seigneurs Oinberl, de son côté, travailla avec Ilocli pour savoir quels éuienl les vassaux en relard dans leurs payements, et dresser une liste de ceux qui serviraient dans la petite armée que le baron voulait former. Ce travail fit pousser à Roch de longs soupirs. Sur les huit heures du soir Marie apporta des conserves, du p;iiii, des fruits, el après ce léger repas, lorsque le banm eut fait avec Boch une ronde exacte dans le château, le vieux serviteur ordonna à la sentinelle de la tour de sonner le couvre-feu. A ce sign:d toute lumière devait s'éteindre dans la barnnnie, à moins de privilé^'e.
Omberl, fatigué de la chasse qu'il avait faite le malin avec son .heau-pere, ne larda pas à se rendre dans la chambre à coucher de la châtelaine, el le silence régna dans tout le château.
Pendant qu Ombert prenait ainsi avec Roch Ions les moyens de se faire rendre justice lui même, résolution dans laquelle 11 n'av;iit été fortifié que par l'anarchie qui régnait alors dans I tiat, car, disail-il à son beau-père pendant la chasse, les deux Ireresdu roi ont d'autres lièvres à courir et ne pen-eronl pas à ce qui se passe en Toiiraine, je recouvrerai tous mes biens cl je réduirai le monastère; [pendant qu'il médilail ainsi la ruine du couvent fondé par ses ancêtres, les
doux élranpors av;iioiil do leur côté arnmgé pour le lenili'iuain une folle partie. Lorsqn ils omont fini leur repas, qu'une conversaliou animée prolongea pondant plus de trois heures, ils se relirèrent dans la chambre que les moines leur avaient préparée; en y entraiil, le comte ;iper(,'ut la grosse bourse de peau de loutre que le sons prieur avait apportée.
— Jacob I s'écria-t-il, tiens : envoie cet argent à Georges, adr. que l'on paye tout à Saini-Symphorien. car les gens du comle Adliémarn'onl pas le droit de prise. Georges n'a-t-il pas demandé de l'ar gent connue les autres? de l'ariient, c'est un mot que j'entends toujours .somuT à mes oreilles... Répète-lui bien que le prévùi pendra le prem er homme qui aura parlé de moi!... lit, sans cxamiuer le eontenn do la bourse, le comte l;i jela à JaC(d).
— Louis, dit no.nlipeminent Savoisy on détachant les aignillellcs qui nonaionl les boiilf'ins de son justaucorps, il me vient une idée.
— Une idée! ol d ou te vieiU-ele.'
— Ecoute, lu me dois certes un dédommagement, une indemnité, car tu m'as joué ce matin un bien vilain tour...
— Eh ! que veux-lu? la voix de Catherine m'a ensorcelé! j'aurais, je crois, saille par-dessus la Loire...
— Kncore ta Catherine! laisse-moi le dire comment nous pourrons la voir demain...
— Ahl ah! dit le comte en jetant son chapeau sur un fauteuil. Puis, s'asseyant et passant ses doigts avec nonch;\lancc diins ses cheveux dont les boucles se jouaient sur son collel : Parle, parle... ajonta-l-il.
— Il faudra, reprit Savoisy, nous déguiser en bénédictins...
— Pardieu! dit le comle en faisant un sani, tu as raison! où prends-iu tant d'esprit'.'... C'est, pardieu! une e\oollente idée, nous nous divertirons fort. Quant à mol, je compte p;irler du nez à tout le monde, excepté à ma C;itlierine...
— J'imagine, reprit Savoisy. que notre vieux renard de, bénédictin nous donnera les moyens de nous déguiser, et ninis ferons, j'espore, honneur au froc.
— Certainement, répéta le comte à plusieurs reprises en se complaisant dans ce projet, dont il oubliait tous les dangers en faveur de l'idée plaisante d aller faire le moine dans le chà'eau de son rival... Ah ! Savy, ^jouta-t-il après vm monieiit de silenee. que je suis heureux de l'avoir pour ami !... Et se levaiu, il alla le prendre par la lêle et l'enibrjssa... Tu nie plais, ton caractère esi abM)lninont comme le mien, et je crois que nous sommes plus frères que je ne le suis avec Charles...
— Eh! eh! répliqua Savoisy, le vieux sage, ton père, aimait beaucoup le mien, et ma mère ol.iil bien jolie...
— Ks-tu fou'/ c'était tout ce que pouvait faire mon père que d'aimer Jeanne, ma pauvre mère; il était plus sage, en ellèl, que ne le seront jamais ses lils, et ce sera peut-èlre de toute sa race le seul homme qui n'aura pas eu de maîtresse.
La plus séduisante des qualités du comte élait son aimable franchise; loin ce qu'il disait ou faisait partait du cœur et avait le charme irrésistible de la gaielé qui n'est pas jouée; ses mouvomeiils étaient n .turels, et en général les hommes qui aimeni pa^sionnéincnt les femmes ont as^ez de ressemblance avec Adliémar. Apres bien dea propos exlraviigants, les deux amis se couchèrent dans le même lit. En ce momonl l'abbé Délias prenait son repas frugal et se disposait aussi ,à se coucher.
Le vénérable abbé avait en ce moment pour acolyte son souspricur et dom Lnce, ses deux ministres. Il élait assis dans un grand fauteuil de cuir noir qui reluisait comme de lébène, el au-dessus du sa tête s'élevait, sur le dossier, une mitre ariislement sculptée. Devant lui était une table, el sur celte table un vase de grès lin, plein d'un vin précieux. Dom Délias achevait de manger quelques fruit» cuits. Ses deux ministres, si différents d'atiilnde et de figure, comme d'esprit, regardaient tour à tour le fi'u qui brillait dans une vaste cheminée et la figure sévère de l'abbé. Il était facile de voir qn'une grave discussion venait d'avoir lieu, car voici les dernières paroles du sons-prieur : — La conduite politique des hommes anl se trouvent à la lêle d'autres hommes ne peut pas toujours ôire conforme aux règles et aux lois qui régissent la conduite des pirticuliers.
— Encore un coup, dit l'abbé, ne parlons pins de ce moyen, il répugne à ma justice et à toute loyauté; le domaine de Roche Corbon doit nous être acquis, sans douie, nais ce n'est pas à nous à le dcinaiidi'r.
— On pourrait faire sons-cntendre... dit frère Lnce.
— Non .. répondit impérativement l'abbé; au lien de songer à ce» manœuvres, songez bien plutôt à rendre les effets de l'exconnnunica lion terribles; nous ne devons pas frapper un coup inutile, ce serait avilir la religion, et ce ne sont pas les iniéréts du monastère qn'ij faul considérer, c'est le bien de l'Kglise. Voyez les fermiers, et qu'ils refiivcnt leurs payements à l'excoininnnié; voyez les vassanv, et qn'iKIni refusent leurs serviciis; qn'aussilôt que la senlenee sera fulminée, ce qui tardera peu, que tout ce qui euloure Oinburl s'éloigne f*e lui.
L'IÎXCOMMUNIÉ.
— Même sa femme? dit le frère Luce avec un sourire assez expressif.
—Elle verra si elle pciil s;ilisfjire à son devoir et à la religion à la fois, répondit lablid; mais lorsque rexconiniuiiicalion aura été lancée, il faut qu'Ombcrt en sente immédiaicnicut tout le poids... Dom Guidon, vous verre?, même à soudoyer ses hommes d'aiiiies pour le compte du moiiaslcre, nous en avons besoin pour noire dcl'i'nse, et nous n'avons pas besoin d'épargner à cet égard. Allez en paix!... Et il leur donna sa béiiédiciion.
Les den^ moines se regardèrent en sortant.
Sa Révérence en sait plus long que nous, dit le frère Luce, car
le baron n'a pas d'enfant, et si on le sépare de sa femme, et qu'il n'en trouve pas d'autre, le domaine nous reviendra et nous aurons du terrain pour planter de la vigne.
Là-dessus les deux moines se scparèrcnl. Ainsi se termina cette journée, pendant laquelle le monastère et le cliâleau, ayant juré depuis longtemps la perle l'un de l'autre, préparèrent chacun de son côté des moyens formidables pour arriver promptcinciit à ce but. Certes les bénédictins étaient loin de se douter di- ratta(pie méditée par Oinbcrf, l'avantage paraissait cire du t6té de ce dernier, et à moins de la protection du cii'l ou de quelque évéuemeut inattendu, le monastère devait succomber.
Le lièvre au gite.
Le lendemain matin, après leur dîner, les deux amis, déguisés en bénédictins p;ir les soins de dom Luce. qui les avait endoctrinée, partirent pour le cîiàleau de Roche-Corbon ensuivant la route qui les menait à l'entrée principale.
Lorsqu'ils eurent atteint le haut de la côte et qu'ils purent voir la campagne, ils aperçurent au loin une troupe de cinquante à soixante cavaliers. Les armures et les lances brillaient au soleil, et à la tête de cet escadron, qui galopait avec assi'z de prestesse, ils remarquèrent le jeune baron, dont l'équipage militaire était plus brillant que celui des antres cavaliers...
— 0"'cst ceci? demanda le comte à Savy, je gage que ce jeune Saint-André fait quelque chose di: sa façon!
— Tu ne vois pas qu'ils sortent du château de Roche-Corbon, répliqua Savy, et que le jeune bar(m va à la chasse suivi de tout son monde?
Loin d'aller à la chasse, Ombert allait veiller à la disposition des cinq ou six cents hommes qui s'étaient rassemblés par ses ordres dès le matin, et qui (uininençaient à se mettre en bataille aux environs du rocher qui dominait le monastère.
Le comto et son favori, bien éloignés de se douter du véritable objet de cette cavalcade, continuèrent à se diriger vers le pont-levis du château, en essayant maintes et maintes fois de se donner l'un à l'antre leur bénédiction, en parlant du nez à qui mieux mieux. La démarche cavalière des deux amis formait un contraste perpétuel avec la robe blanche et noire qu'ils portaient, et l'on ne pouvait se figurer l'effet qu'elle produisait qu'en les comparant à des hommes habillés en femme et qui cherchent à singer les grâces d'un autre sexe. Arrivés à quelques pas des fossés : — Vois donc, Savy, dit le comte, est-ce une tête d'homme ou un pigeon de cuivre grotesqnement travaillé que j'aperçois au-dessus de cette grosse pierre au bord du fossé?...
— C'est quelque grenouille qui hume l'air, dit Savy.
— Homme, cheval, bête, quadrupède, bipède ou poisson, dit le comte gr;ivement en levant la main et en étendant les doigts, je te donne ma bénédiction et je t'enjoins de reprendre ta véritable forme!
A cette injonction, la bête se leva, et le mendiant parut dans tout
I éclat de sa laideur.
— Eh ! eh ! voilà un animal que j'ai vu quelque part',., dit le comte en reculant de quelques pas avec les marques du dégoût.
— Mais j'y vais quelquefois, répliqua le mendiant.
Savoisy partit d'un grand éclat de rire et s'écria : — Pour le coup,
II t'a deviné !... — Oh ! oh ! il est impossible, dit le comte, que cette bête féroce ait reçu le baptême, et je vais le sauver de l'enfer.
A ces mots, le comte s'avança lirusqucment vers le mendiant, et, le poussant dans les fosses, il le lit rouler dans les eaux bourbeuses tn lui (lisant : — Je te baptise, etc.
Le mendiant eut beaucoup de peine à regagner le bord de la fortification et s'écria : — Beau lils de France, mon baptême pourra vous valoir l'exirême-onction... Souvenez-vous du visage de cuivre. — Qu'est ceci? reprit le comte, sais-lu à qui tu parles.' Certes, dit le mendiant, et vous n'êtes pas plus bénédictin que comte.
Adhémar regarda Savy avec surprise; mais ce dernier lui dit : — Laisse-le là : c est un bohémien qui, à force de nieniir, devine parfois assez juste sans le savoir... El les deux amis continuèrent leur chemin en laissant le mendiant barboter à son aise.
Arrivés au pont-levis, ils lireht signe à la sentinelle de faire lever la herse, et Roch, qui les aperçut, car il venait de la baisser lui-même après le départ de son maître qu'il avait suivi des yeux, obéit à celte injonction.
— Mes révérends pères, dit le vieux majordome, apportez-vous de» paroles de paix ? venez, car il est temps encore...
— Mon lils, répondit le comle en essayant de parler du nez, tout n'est pas perdu, le saint monastère nous envoie vers votre maîtresse, parce que sa sainteté et ses bons principes sont connus, et que, si nous pouvons l'amener à écouter notre voix, elle obtiendra la grâce de son mari.
— Entrez, entrez, mes révérends pères, dit Roch, étonné cependant de voir le capuchon de Savy qui sautillait par l'effet du rire que ce dernier contenait avec beaucoup de peine.
— Louis, dit-il, c'est maintenant à mon lour à parler, j'ai préparé un beau seriiKm...
Les deux bénédictins, conduits par Roch le Gaucher, furent introduits dans la chambre de Catherine. Elle était alors dans l'espèce de salon en tapisserie qui précédait sa chami re à coucher et que le lecteur connaît déjà. Elle tenait un fuseau el fdait en regardant une des plus belles peintures de la bible qui était ouverte sur sou prie- Dieu. Marie filait aussi à quelque dislance. La jeune châtelaine était habillée comme aux jours précédents; car, dans ce temps, les robes étaient fabr;(|uées de telle sorte, que quatre ou cinq vêlements de ce genre composaient pour bien longtemps la garde-rube d'inie femme de très-haut rang, et parmi ces robes il s'en trouvait que l'on gardait toute la vie.
Lorsque le vieux serviteur, levant la tapisserie, annonça les deux bénédictins et que Catherine eut regardé le comte, elle jeta un cri perçant: — Vous ne venez pas excomnmnier, sire? s'écria-t-elle avec cette présence d'esprit qui n'abandonne jamais les fenmies dans les moments les pins critiques.
— Non, très-noble dame... répondit ironiquement Adliémar; car Savoisy, en extase devant le charmant tableau qu'offrait celle scène, était resté immobile à l'aspect de la jolie cliàleiaine. 11 admirait ses formes éh'gantes, le charme répandu sur sa (igure par la rongeur qui colorait ses joues, et le feu pur de ses regards. Le vieux majordome laissa même retomber sur Savoisy la porte en tapisserie sans qu'il s'en aperçût. Noble dame, dit Adhémar en s'avançant vers Catherine dont le rouet était renversé et la quenouille à lerre, nous venons, au nom du saint monastère deMarmoutiers et de l'aiiiour... du prochain, essayer de prévenir la ruine de votre noble maison...
Marie regardait avec ctonnement les ligures gracieuses des deux révérends bénédictins, et un certain air d'incrédulité régnait sur sa figure ; elle contempla tour à tour et avec finesse les diverses expressions de ces trois visages, crut apercevoir sur celle de sa maîtresse le désir de parler sans témoin aux religieux, el, lançant à la châtelaine un regard malicieux, elle lui dit : — Madame, vous avez oublié, ce malin, de distribuer de l'ouvr^ige à vos femmes, voulez-vous que je m'acquitte de ce soin? — Comme lu voudras, Marie, mais reviens promptemenl... Et Catherine ajouta avec afièctaliou ; — Mon père, alors expliquez-moi les motifs de votre visite.
Lorsque Marie voulut passer par la portière en tapisserie, Savoisy fut encore plus étonné d apercevoir la figure malicieuse et piquante de la demoiselle, et, soulevant la portière, il sortit avec elle en entamant une conversalion assez leste, à laquelle il ne tarda pas de joindre des façons que son costume rendait passablement inconvenantes. .Marie, épouvantée de l'audace du bénédictin et de son air dégagé, s'échappa avec souplesse el comme un poisson qui glisse dp la main du pécheur. Savoisy la suivit.
— Imprudent!... s'écria Catherine quand eUe fut seule avec le comte, comment avez-vous osé...
— Pour te voir, mon cher amour, répondit-il, je passerais à travers les llammes d'un bûcher, el pour un seul de tes sourires je donnerais le monde!... Et, s'agenouillant avec grâce auprès d'elle, il lui prit la main, la baisa avec un air de soumission el de bonheur qu' fil briller ses irails comme s'ils eussent été frappés d'un reflet de soleil; et, la regardant, il ajouta: Catherine, l'arrive-l-il parfois de dire : Je fais le bonheur, par ma seule présence, d'une créature de Dieu !... Ah ! si lu savais combien je l'aime ! enfin, j'envie à ces portraits austères sculptés sur les boiseries de cette chambre le bonheur qu'ils ont de te contempler! Tiens, mets ta main sur mon cœur! et il prit la main de Catherine, sens-tu comme il palpite? si lu ne m'aimes plus, bientôt il cessera de battre!
— Assez 1 dit Catherine, qui ne pouvait se refuser au plaisir de
L'EXCOMMUNIÉ
seiilir kiiiro le rcrnr dt> cet amant si roiigncuN. si ardent et pourtant si soumis; mais biciilôt, le reponssanl avec vivacité : Fuis! s'éci'lai-elle, emporte avec loi ce donloiireiix bi)nlu'ur qui fait vivre et me tue !...
— Ah ! ne crains rien! s'écria le comte, tu peux m'aiiner '... dans peu nous pourrons nous livrer sans crime à toute l'ardeur d'nu amour éieniel !... 11 ne se passera pas nu jour que je n'essaye à le rendre plus heureuse!
— (li'c veux-tu dire? s'écria Catherine.
— Ils vont excounuunier Omberi; ton mariage sera diielaré nul lu redeviendras Catherine, et lu me suivras à Paris dans le palais d'un (ils de France ! tu seras reine 1 tu auras une cour ! je serai ion premier enclave ! tu seras libre ! et loii amour ne sera plus un crime :
— Jamais, jamais! sors, démon! tu me lentes ! jamais je n'abandoniieiai mon cher Omberi!... Quoi ! malheureux, repoussé de tous, il serait abandonné par sa Catherine ! mais il ne croirait plus en llion : non, jamais, je le jure !...
Catherine était debout, rayonnanie d'Indi jnalion.
— 0""^st ceci ! reprit le comie, car le mol lui élail familier, Catherine, adieu! adieu... je vais mourir... mourir loin de toi ; mais son^e que seule tu me tues, et que c'est pour loi que je mourrai ! Des larmes roulèrent dans les yeux du comic. et ces larmes émurent tellement Catherine, qu'elle lui dit : — Adhémar, il y aurait eu quelque grandeur à être criminelle en le suivant... alors j'aurais tout sicrllié à rOlre que j'aime, honneur, venu, religion, tout !... mais abandonner un malheureux quand 11 n'a plus que nmi pour refuge! Je pourrais cire inlidele à Omberi, riche, heureux et puissant... mais je mourrai près de lexconinumié! Ce n'est plus un crime que tu veux arracher de mol, c'est une lâcheté! La nature peut enlrainer invinciblement à un amour coupable; mais elle n'ordonne pas de manquera la sainte amitié. Onibert est mon ami, mon frère, et pour lui je sacrilie tout! J'aurais pu me lucr pour toi, mais je me voue à lui... Adieu !... je ne te verrai plus !
Le comte ne parut point étonne de ce mélange de faiblesse et de erandeur, d'amour el de trahison, de ces aveux et de ces rélicences. il (onnaissali un peu les fenmies; mais, admirant le noble caracière fl l'àme délicate deCalberinc, Il lui dit leiitemeul : — Catherine, je t'admire!... je me tais... sur inn ordre je te (piitte... adieu pour toujours!... ce n'est pas sur cciw terre que nous nous reverrons! ion regard m'a glacé !... un mendiant tout à l'heure m'a prédit une fin proi haine... sois toujours grande et pure!... adieu.
L'amour du comte était sincère, cette scène l'avait ému, el Catherine lui paraiss.'ilt si belle, qu'il versa de rage et de regret des larmes qui attendrirent la chancelante Catherine. — Ne plus te voir, cruel!... iihl ne parle pas ainsi'... Et, s'élançant vers lui, elle osa l'eulourcr de ses bras délicats... Ta mort, cl celle de Cailierine !
InToluntalrement leurs bouches se renconirèrcnl; Catherine tomba évanouie. Le comte, retrouvant son sang-froid à l'aspect d'une scène qui lui était familière, mais qu'il éiait habitué à voir jouer avec moins de naturel, jeta un coup d'œil exercé autour de la chambre.
En ce moment il se passait sur le perron du château une autre scène aussi comique que celle-ci était pathétique : Savoisy déjà avait réussi à convoquer tous les serviteurs d'Ombert qui restaient au château, et, monté sur le perron comme sur une chaire, il leur disait : — Voire maître, mes chers frères, va êire excomnmnié!... Or savcz-vous ce que c'est qu'un excommunié .' c'est un homme dont le seul contact damne ceux qui l'approcheiil; Il faut le fuir, c'est une peste; son regard donne la mort éternelle, et nul de vous, j'espère, ne voudra joi'er son salut... Vous, fauconnier, dit-il à Crild, il faut donner la volée aux laucons, car ils sont à l'excommunié... Vous, sous-collecteur de la dime, vous ne devez plus vous occuper des revenus de l'Impie, ils appartiennent à Dieu, et l'excommunié au diable. Tous ceux qui lui rendi ont service seront excommuniés comme lui. et...
Comme il allait poursuivre, on entendit un grand bruit de chevaux, le ponl-levis se baissa avec fracas, et Ombert entra au grand galop jusqu'au perron; son cheval était en sueur, et l'espèce de cotte de mailles qui le recouvrait semblait un vêtement de neige, car l'écume f^u cheval sortait par tous les points.
— T'ahison' s'écriait Omberi en fureur, trahison! tucz-lcs! à mort h robe blanche!
il était suivi d'une diz.-^ine de cavaliers qui seuls avaient pu, grâce à la bonté de leurs chevaux, arriver avec lui.
A l'aspect du seigneur, dont tous les traits armonçaient la rage, Savoisy courut avertir le comte à l'instant où celui-ci déposait Catherine sur un des meubles de la chambre, et il fut suivi par Ombert, qui, la dague à la main, ciincelait de fureur et s'efforçait d'atteindre le moiue.
Cette scène fut si rapide, que tous les spectateurs restèrent stupéfaits à la même place, et les hommes d'armes attendirent les ordres du baron.
— Perdus! perdus! s'écria Savoisy. Et l'on entendit les éclats de ia voix retentissante du terrible b.iron, qui parut sur-le-champ l'épée haute. Sa fureur devint uo désespoir horrible à l'aspect de sa femme
dans les bras du moine. Il fit tomber sa dague sur Savoisy; celui-ci n'opposa pour sa défense que le rouet saisi à la hâte, qui'fut fendu par la moitié.
l.e baron, étonné de voir ses deux adversaires encore sur pied, grinça des dénis et s'écria : — Par saint Martin, le diable vous protège ! mais tiens, séducteur infâme!... et il dirigea un coup circulaire pour enlever la lêle du comte.
A ce moment Catherine ouvrit les yeux, jeta un cri perçant, et Savoisy, qui avait saisi une chaise, garantit encore le comie, puis il repoussa vigoureusement le terrible baron en s' écriant : — Louis, sauve-loi .
Le comte ouvrant la croisée, sauta dans le jardin, Savoisy l'imita. Ond)ert resta muet, ses lèvres blanchissaient sous l'écume cl ses yeux lançaient des éilairs. Enfin, il sortit en criant : A cheval! parcourez l'enceinte du château et tuez tous les moines sans rémission .. Bertram, Jacques, et vous, sire de Preuilly, à la rescousse, au galop !... ils sont dans le jardin et ne peuvent m'échappcr... Roch, empêchez que personne ne sorte I... Je suis trahi !... trahi!...
La rapidité avec laquelle se succédaient ces ordres était égalée par celle qu'on iHCitail à les exécuter. En ce moment les sentinelles des deux lanternes, qui avaient vue su.' les chemins qui menaient au monastère, sonnèrent le cor d'alarme. Ombert s'élança dans le jardin avec une vigueur qui lui fit sauter d'une terrasse à l'autre, et, comme le tigre qui s'élance sur sa proie, il parcourut les jardins en une minute, malgré l'embarras que lui causaient ses armes. Arrivé sous les tilleuls, il aperçut le comte qui donnait la main â Savoisy pour grimper sur le mur. 11 devina alors pourquoi les sentinelle avaient averti. 11 bondit, mais sa lance ne frappa que la muraille, uù elle se brisa.
Remontant alors la terrasse avec rapidité, il revint au perron, sauta sur son cheval et partit au galop. Il espérait arriver par la route du haut bien avant que les deux moines fussent parvenus au monastère. Les aspérités el les dangers de la route lui laissaient l'espoir de surprendre les fugitifs; il enfonça ses éperons dans les flancs de son clieval, cl, en sortant du château, il sonna du cor avec force pour rappeler tous ses cavaliers. Ces derniers. Ignorant la cause d'une telle rage, ne comprirent pas sou appel ctcontinuèreni à veiller autour des foriilicaiions.
Le jeune baron arriva seul sur la plage devant Maimoutlers, et, dans son impatience, il fit monter Gihby sur le sentier périlleux. Le pauvre animal tremblait sous le poids de son maître, dont II seutbliiil pariager la fureur. Là Ombert sentit redoubler sa colère en voyani les deux moines qui avaient détaché sa propre barque et vdguaieiil tranquillement sur le (leuve; le courant les eulraînail rapidement, el la barque allait d'autant plus vite, qu'elle était poussée par UU vent d'est.
— Scélérats ! leur cria Ombert, vous serez pendus aux tilleuls du monasièrc, el votre abbaye sera réduite en cendres!
— Ah ! Louis, disait Savy dans la barque, nous avons fait là une escapade d'écolier,
— 11 est bien temps de s'en apercevoir quand les clioses sont faites, répondit le comte. Mais écoule donc : n'est-ce pas ce damné baron qui nous poursuit de ses menaces?
— Avant trois heures j'aurai mis à sac votre couvent!
Les deux voyageurs passèrent presque sous les yeux d'Ombcri, et ce dernier, immobile de rage, leur adressa d'horribles imprécations.
— C'est lui! dit Savoisy : Il nous suivrait ainsi jusqu'à l'eiidroil où nous débarquerons, feignons plutôt d'aller à l'autre bord.
Lorsque le baron vit que les deux béuédiclins se dirigealeut sur l'autre rive du fleuve, il regagna sou château à toute bride, et les deux amis retournèrent au monastère.
Celle scène peut être comparée à l'étincelle qui tombe sur un tonneau de poudre. Le baron, qui n'avait peui-êlre pensé qu'à effrayer l'abbaye par le déploiement de forces Imposantes, jura la destruction des religieux; cl telle était sa fureur que, chemin faisant. Il chargea des fermiers qui portaient à l'abbaye leurs redevances en nature, et qu'il leur ordonna de diriger sur le château les denrées dcstintîcs aux religieux.
noclie-Corbon à U roscousse.
Cependant le baron se calma un peu pendant le temps qu'il mil i regagucr son château, et il commença à réfléchir sur la scèue qui
l'excommumf:.
Tenait de se passer. Son clicval marcliaii à pas lents, et Oiiiljcri était si préoccupe, qu'il se croyait seul, (luoiipiil fiU riitouré de eiiiq à six paysans collecteurs, auxquels il était en qiiclcim- horte iii<liflVi('iit de porter leur b!é, leur vin, etc., au cli;ile:iii |iliilol qu'au uiunasierc ; chassant leurs ânes devant eux, ils n'osaient senleniinl pas parler, car à chaque mouvement que faisait Oinberl ils craignaient les horions dont le jeune seigneur était peu ménager.
Kn arrivant auprès du château, ils aperçurent le mendiant garrotté, et licrlram. qui, une corde à la main, descendait de cheval, probablement pour pendre le pauvre homme. H avait altendu le baron à cet effet. Les paysans regardèrent ce spectacle d'un air indiffércnl; mais le mendiant, à la vue du baron, se mil à crier : — Holà I mon irés-clier sire, laisserez-vous dans l'embarras le meilleur de tous vos amis, dans un moment surtout oii il vous en reste si peu'.'
Omberl ne disait mot, et Reitrant, interprétant ce silence à sa guise, avait passé le nœud faial au cou du mendiant, lorsque le baron leva les yeux et s'érria : — Berlram '. laisse en paix cet animal immonde, et qu'il s'aille faire pendre ailleurs, car il avait dit vrai... Par saint Martin ! vieux chien, si tu avais menti, je t'aurais fait tirer à quatre chevaux !
— Ecoutez, beau sire, répliqua le mendiant, que l'honinie d'armes délivrait, voulez-vous un bon conseil?... si vous avez tué les deux bénédictins, prenez le large, car c'est vous qu'on tirerait à quatre chevaux.
— Or çà, dit le baron, depuis le nouveau règne, la peau d'un moine a donc bien monté en valeur?
A celle réponse, le mendiant haussa les épaules, et portant sur le jeune Omberl ses deux petits yeux verts d'une façon fort expressive, il lui dit eu rinierrompani avec un geste d'autorité : — Les avcz-vous tués?...
— Non ! dit le baron avec un geste d'humeur.
— Celait pouriaul une bien belle occasion, répliqua le mendiant froideineni; mais, ajouta-t-il, en voilà assez, mon camarade ; dans quelque temps nous nous reverrons sur la route de Paris, et comme vous allez plus vile que moi, je puis prendre l'avance; quand vous irez à riioiel Saint-Paul appeler de la conlisealion de vos domaines, vous aurez peut-êlre besoin de Jehan le Réchin. Adieu, mon fils. Monljoie Saint-Denis n'est pas loin.
Les paysans élaieot fortement ébahis de l'audace du memlianl, qui, après avoir dit adieu au baron, lui tourna le dos avec un sangfroid merveilleux; puis il se dirigea vers le chemin qui conduisait à la route d'Orléans.
— Que faut-il faire de ce gueux ? demanda Berlram, qui s'apprêtait à courir jusqu'au mendiant.
— Qu'il aille au diable ' répondit Onibert tout pensif... ce paien-Ià sait bien des choses que j'ignore... Donnant alors un coup d'éperon à son cheval, le baron rejoignit le mendiant en un clin dœil, et fut suivi de Certram. Si tu n'es pas le diable ou le Juif errant, qui es-tu, s'écria Omberl, et d'où tiens-lu ce que tu viens de m'annoncer ? ce sont toutes choses à venir...
— Beau mérite, dit le mendiant sans s'arrêter, de prophétiser des cvénemenls accomphs!... Et il continuait toujours sa roule sans regarder Ombert.
— Sais-tu que je pourrais te faire brûler comme sorcier?...
— Ce l'agol-là vous coûterait plus cher que le siège du monastère, car vous perdriez un grand prolecteur dans la personne du Réchin, tout petit qu'il paraisse. Et l'inipeiturbable mendiant marchait lonjoiirs.
Sdit que l'audace du Réchin fit pressenlir à Ombert une puissance occulte à laquelle il n'eût pas été prudent de se heurter, soit que le bon naturel du baron l'emportât et qu'il hésitât à reprendre au mendiani une vie qu'il lui avait déjà donnée deux fois, il se contenla de l'envoyer à la maie heure, et revint sur ses pas.
— Allons, Berlram, rassemble tous les cavaliers; ton posle est à la porte principale de l'abbaye ; j'irai mui-n)ême diriger les autres forces, et avant deux heures le monastère sera cerné! Et le baron, se dirigeant vers le château, sonna du cor à plusieurs reprises.
Aux sons bien connus qui indiquaient le rappel, cinquanie à soixante cavaliers parurent de divers côtés, et à l'aspect du baron doni l'armure était facile à reconnaître, ils se rangèrent avec empresseinenl autour de lui
L'impétuOîité d Ombert ne pouvait pas lui faire oublier l'état dans lequel se trouvait Catherine lorsqu'il apparut si brusquement dans sa chambre; alors la colère à laquelle il était en proie en voyant que l'avis donné par le Réchin était vrai de toul point lui avait fait insulter Catherine avant de savoir si elle était coupable. En ce moment, malgré la muliiiude de pensées qui l'agitaient, Catherine, pâle, évanouie, levant sur lui un œil mourant qu'elle avait aussitôt refermé, se présenta à son souvenir, et il eulra brusquement au chàleau. suivi par ses hommes d'armes, auxquels la conduiie du sire de Eoche-Corbon connuençaii à paraître folle.
Ombert aimail trop Catherine pour n'êlre pas louché du speclaclo qui s'offrit à ses regards quand il enira dans la chambre où était la chàlelaaie. La lùie de Caiheriue était une cl ses cheveux épars,
Marie la tenait sur son sein et regardait sa maîtresse avec une toij. chaule expression de douleur. La pose de (lallierine e\prin)ait la l'aligue cl l'abattenienl que lui avaient causés tant d'émotions successives, ses bras pendaient sans force à ses côiés, loul son corps était incliné : on eût dit que la vie avait abandonné son beau corps.
A ce spectacle, la pâleur des joues de Catherine jiassa sur celles du baron. Il s'approcha lentement et presque en frissonnant. La châlelaine leva doucement ses yeux sur lui, les baissa aussitôt, cl ses lèvres murumrèrent quelques mots qui ne furent point cnlendus. Ce regard douloureux fit tomber Ombert à genoux, il ne dit pas un mol, prit avec précaution la main de Catherine, la porta en silence à ses lèvres, et fit signe à .Marie de s'éloigner.
Marie se leva, regarda sa maîtresse à plusieurs reprises, gagna la porte, et en soulevant la tapisserie elle jeta un dernier coup d'à"'' à Callierine, qui, pour cette fois, sourit faiblement à sa favorllr.
Ombert s'assit sur l'escabelle que Marie venait de quitter, et reprenanl Catherine entre ses bras, il lui dit avec douceur ; — Ne pardoinieras-tn rien à la violence d'un amour qui est tout à toi ? ne vois-je pas que tu m'aimes? et ai-je songé à te demandir l'explication de la scène étrange donl j'ai élé témoin? Un mendiant qui me regardait compter de l'œil les vassaux nombreux que je réunis pour nous venger de l'abbaye m'avertit que deux religieux sont auprès de toi! j'arrive furieux, et je les irouve!... Avant seulement de connaître la nature de l'outrage, j'ai volé sur leurs iraecs pour le venger, ils m'tmt échappé.
Si Catherine n'eûl pas élé déjà prévenue par Marie, sa joie aurait pu la trahir, mais elle s'observait avec soin, cl son masque resta de glace.
— Mais ce soir le monastère sera réduit en cendres... Catherine, dit-il après un instant de silence, n'as-lu rien à me dire?
Sans doute il restait à Catherine plus de forces que son maintien n'en annonçait, car elle cul celle de mentir. Elle fit comprendre à Ombert qu'introduit sous le prétexte de traiter avec elle des inlérêls du baron et de ménager un accord enlre le château et le monastère, l'un des religieux, qui lui était inconnu, avait Osé lui offrir un asile dans l'abbaye, en l'engageant à fuir un excommunié. Ombert avait paru à l'insianl où la surprise et l'indignation lui ôlaient la force d'appeler ses gens pour chasser le moine insolent qui lui faisait un si affreux lahleau des torts et des crimes de son époux et des malheurs qui aliendaienl la compagne de l'excommunié.
Ombert la regardait avec ivresse, les couleurs renaissaient sur les joues de Catherine, ses yeux avaient repris leur éclat.
— Infâmes !... s'écria Ombert en se levant, ils veulent donc aussi m'enlever ma Catherine!... qu'ils délient mes vassaux du serment de fidélité, qu'ils fassent confisquer mes biens, qu'ils m'isolent do l'univers, rien ne m'arrachera un soupir si ma Catherine me reste... El celle infâme proposition t'a émue.'... Ah ! je suis donc aimé!... Il s'agenouilla et pril la main de Catherine.
L'élan généreux du baron fit passer un frisson au cœur de Catherine. Elle eut un amer regret de tromper ainsi un époux qu'un mot d'amour, un semblant de caresse, jetaient dans un si naif enchanlcment ; et, déplorant les fautes où l'enirainait déjà sa falale passion, elle versa des larmes, qui certes durent être recueillies par Fange des repentirs sincères.
Ces larmes furent regardées par Ombert comme une nouvelle preuve de tendresse, et il les baisa sur les joues de Caiheriue.
— Ah! malheur aux bénédictins!... dit-il en s'éloignanl. Catherine, à ce soirl... fais préparer le repas des vainqueurs el ne sors pas du cliàleau... Adieu !... Il s'éloigna en soupirant d'aise et deiemords à la fois.
— Ah ! dit Catherine, je suis bien malheureuse !... Elle se proslerna sur son prie-Dieu en contemplant une image de la Vierge ; elle la supplia devolenenl de venir à son secours, de l'aider à dompter l'amour qui lenlraînail vers Adhémar, comme aussi de sauver Adhéniar de la colère du baron.
Ce dernier montait eu ce moment à cheval, et, suivi de ses cavaliers, il franchissait le puni-levis et galopait vers le monastère; ses hommes d armes, joyeux d'entrer en campagne, chanlaienl tet lançaieni mille lazzi sur les moines, dont ils se partageaient d'avanco les trésors.
En effet, les dispositions qu'Omhert avait prises pour le siège de l'abbaye faisaient présager le succès de son entreprise. Le malin, trois cents hommes avaient élé réunis, el cinquanie d'enlre eux, commandés par un des seigneurs qui relevaient du fief de Roebe- Corbon, devaient se trouver sur la crêle de la montaguc qui dominait le monastère; les ceni cinquante autres, conduits par le sire de Vernun, autre feudataire de la Itoche-Corbou, avaient l'ordre de pénétrer par les hauteurs dans les jardins de Marnioutiers et d'encein dre ainsi l'abbaye tout eniière du côlé de Sainl-Symphorien. Lei murailles du monastère qui se trouvaient du côté de Ruehe-Corbon el rentrée de .Marmouliers étaient les endroits que le baron avait résolu d'attaquer en per.-onne, et de celle manière les religieux, cernes de toutes parts, devaient infailliblement succondjcr. L'allaque était assez vive, assez prompte pour que l'abbé n'eût pas le temps
L'EXCOMMUiNIÉ.
d'appeler à son secours, et l'on devait apprendre le succès de l'au- (laeiense entreprise du baron avant même la nouvelle du siégo du oiouasiére. La réussite devait tout jusiiticr.
Telles étaient les dispositions et les r.iisoiiiienionts d'Omberl, qui s'avançait rapidemenl vers le monastère en espérant que tout ce qu'il avait eunimaiidé pour le siège serait prêt. Il éprouva une vcrilal)le saii>raction lorsqu'en arrivant au chemin creux qui descendait au monastère il apervui une troupe nombreuse de serfs qui ccmduisaieut des éclielles, des pierres, du bois, et tout ce qu'il avait ordonné d'apporter par l'organe de Hoeli le Gaucher.
A celle vue le baron, faisant sentir l'éperon à son cheval, se précipita avec inipétimsilé vers l'espèce de place qui se trouvait devant la porte du monastère et fut suivi de tous ses hommes d'armes. Cette troupe, enveloppée d'un tourbillon de poussière, fui aperçue par les assiégeants qui ëiaieni déj.i parvenus surle sommet du rocher, cl. du haut cnmme du bas de la montagne, il s'éleva un cri de guerre qui rcioDiit dans l'enceinte du monasicre en y portant la terreur. Les nuiines avaient déjà fermé leurs portes; et, comme la troupe qui dcvaii entourer le c6ié des jardins était aussi parvenue au pied des murailles, l'abbaye était tout à fait cernée, et les religieux, réunis chez l'abbé, attendaient eu silence les ordres de leur vénérable chef.
Lorsque le vieux dom Luce vint annoncer que l'élendard di; la rioche-Ombon llotiaitsur le hani du rocher, sur la place qui précédait l'eutrce du niouasière, et que l'heure de l'assaut était près de sonner, les moines tressaillirent et dom Uuidou pàlii; mais l'abbé Délias, se redressant encore, parut ne plus sentir le poids ni les glaces de lage; il jeta un regard calme sur tous les religieux comme pour leur reprocher leur terreur, et d'une voix ferme il leur dii : — Alhz à la chapelle, il est l'heure de commencer notre oflice du malin ; allez, mes frères, dom Guidon me remplacera; invoquez surtout le Seigneur pour le sire de iioche-Corbou ; pour ce (|iii est de nous, que la sainte volonté de Dieu soit faite . il saura bien défendre, s'il le veut, ceux qui se sont dévoués à sa cause. Allez...
Dom Uélias. par un geste plein de puissance et de véritable grandeur, leur communiqua son courage et sa tierié;les moines sortirent silencieusement, se rendirent à la chapelle ; et au moment où les cris de guerre : Roche-Corton à la rescousse ! furent répéiés par les échos du monastère, les cloches sonnèrent avec force, et les chants des religieux prosternés dans leurs stallts momèreut vers le ciel.
Lorsque dom Uélias se trouva seul avec le frère Luce, sa figure quitta subitement l'expression de fierté qu'elle avait contractée, et l'abbé, s'asseyant dans son vieux fauteuil, dit à dom Luce : — Mon frère, D"us sommes en danger, et je ne sais jusqu'à quel point les deux seigneurs que nous avons ici voudront nous secourir ; ils sont gens à trouver matière à divertissement dans ce siège.
— Non, non, répnudit le frère avec un sourire sardonique, car j'imagine que ce sont eux qui nous auront attiré ce déluge de gens d'arme?, et ils doivent être intéressés à sauver le monastère.
— Bien! reprit l'abbé, mais écoutez, mon frère, je ne me soucie pas que dom Guidon se trouve souvent en rapport avec les élrangLrs et surtout dans la circon-lance critique où nous sommes : c'est sur vous seul que je me repose, mou vieux et (idele ministre, dit Uélias en souriant à Luce autant que sa figure froide et sévère lui permettait l'expression de la bienveillance. Allez les instruire de notre danger, tàcliez qu'ils nous en déllvrcni, et une fois que nous aurons tout obtenu d'eux, que cela nous serve de leçon, et qu'à l'avenir on se souvienne à Marmoutiers qu'il est difficile <-i dangere'i . de recevoir souvent de pareils hôtes.
Le frère Luce s'inclina et fit quelques pas vers la porte.
— Il sera excommunié, s'écria l'abbé avec un peu plus de chaleur qu'il n'en laisail paraître ordinairement; jusqu'ici j avais retenu la f udre. mais cette dernière atuiijiie est trop publique, trop grave... Le malheureux! Son caractère audacieux et franc m'avait plu... Il sera abandonné de tous, même de sa femme, car elle a affaire à un trop grand ennemi pour résister longtemps.
L'abbé, voyant le frère Luce. s'arrêta soudain, il prit un air presque sévère, éi du doigt montra la porte au bénédictin, qui, s'inclinant avec respect, sortit et se dirigea vers les appartements des deux liôies du monastère.
Pendant que ceci se passait dans l'intérieur de l'abbaye, au dehors le siège commençait avec une activité elfrayauie, et lé baron semblait souffier dans le cœur de chacun la rage qui l'animait. Il avait déjà parcouru la ligne qui entourait le monastère depuis le haut de la nion!,fgne ju-qu'à la Loire, du coté de Saint-Symphorien, en recoinmandani, sou- peine de mort, de ne lai-ser sortir aucun être vivant des mur.> de Marmoutiers : il promettait ks plus grandes récompenses à ceux qui suivraient ses ordres, et il était revenu devant la porte de l'abbaye, endroit où devaient commencer les opérations du siège.
1j façade de l'abbaye était composée d'une grosse tour carrée trè.s-
large et bâtie eu grosses pierres ; l'épaisseur des murs ne donnait pas l'espoir de pouvoir les détruire prompiemeut, et la hauteur de celte tour, surmontée par une toiture ronde, ne permettait pas l'escalade. La porte qui fermait l'entrée du monastère était épaisse et bardée de fer; ce fut cependant sur cette porte que le baron fonda toute son espérance : il ordonna à ses ouvriers de démolir la partie de la tour dans laquelle la porte était s<cllée, et des hommes armés de haches essayèrent de briser ce rempart monastique.
Pendant que l'on procétlait ainsi, sans rencontrer aucun obstacle, à la démolition de l'abbaye, les cini|uaiile cavaliers du baron veillaient, sur toute la ligne, à ce que les ordres de leur chef fussent exécutés, et ils regardaient dans les environs si rien ne s'opposait à ses desseins.
Ombert, fatigué de voir résister si longtemps à la hache et au marteau une porte de buis et de fer, ordonne d'allumer un grand feu et de la brûler. Le bois fut bientôt amassé, le feu fut apporté et commençait à consumer la porte : dix à douze cavaliers, rangés autour du baron, dont les yeux pétillaient de joie, regardaient les flammes qui semblaient caresser l'antique bâtiment. Les cris avaient cessé; une foule de paysans, de serfs, d'hommes d'armes, de fantassins, attendaient en silence et avec impatience l'ordre du baron pour se précipiter dans l'abbaye, lorsque Bertram, qui, avec quelques hommes d'armes, s'était dirigé vers Saint-Symphorien, fit entendre un cri et parut bientôt devant le baron en traînant un moine à sa suite.
Tous les yeux se tournèrent sur le chef farouche des cavaliers de Roche-Corbon : il chassait devant lui frère Luce, et chacun se rangea pour les laisser passer. Le moine regarda la porte incendiée avec une vive expression de douleur, et l'assemblée, muette, épia avec curiosité les regards, les gestes, la contenance du baron, eu attendant l'arrêt qu'il allait prononcer.
Bertram était sur son cheval, il tenait le bout d'une corde passée autour du cou de dom Luce, et ses yeux sournois regardaient Ombert avec une sorte d'impatience. Dom Luce, sans capuchon, la tête nue, et sans autre ornement que quelques cheveux blancs qui dessinaient une demi-couronne au-dessus de sa nuque, avait les mains pendantes, et son regard, plein d'une fine ironie, se promenait tour à tour sur la foule ou sur le baron. Ce dernier était descendu de cheval et s'appuyait sur les flancs de sa monture, sa visière était levée; il croisa les bras et dit à dom Luce :
— N'est-ce pas toi qui as donné à la dame de Roche-Corbon une Bible dorée?
— Non, sire, répondit le moine, mais c'est moi qui la lui ai portée.
— De qui la icnais-tu?
— De notre saint abbé.
— N'importe, c'est toi qui venais presque tous les jours au château et qui t'efforçais de rompre les liens qui unissaient la femme à son m-iri; c'est toi qui, sous prétexte de montrer à lire à la châtelaine, lui enseignais la félonie, science où vous êtes tous de grands clercs... Qu'on le pende à l'un de ces tilleuls I...
Ombert se retourna brusquement pour ne plus voir le moine, et dit à ses ouvriers qui avaient cessé d'attiser le l( u de la porte pour être témoins de cette scène. — Allons, païens, chauffez! chauffez I ou, pardieu ! je vous mets au travers de la maîtresse bûche.
Bertram, donnant alors un coup d'éperon à son cheval, força le pauvre Luce à courir, malgré son grand âge, vers le lieu du supyUcc.
Montioie Soint-Denisl
Le moine, ainsi traîné par Bertram, fut suivi d'une foule de paysaui <:nipres--és de savoir comment mourait un moine; mais le farouche homme d'armes leur cria : — Liommeut! glands de potence! vous n'avez pas honte de commettre un sacrilège eu venant voir ce digiK' moinilloo donner la bénédiction avec ses pieds ! Arrière '. manants! ou je prends deux de vous et les pend» aux côtés du frère jiour mettre encore une fois Dieu entre deux larrotis I
A ces douces |>aroles chacun s'empressa de tirer au large. Lorsque le moine se vil seul avec le cln.'f des hommes d'armes, il lui jeta uu regard plein de compassion cl loi dit : — Quel dommage qu'un
L'EXCOMMUNJG.
brave homme comme vous, Berirara, coure le risque d'êlre pendu dans quel(|iics lieiires!...
— (Jiif ilis-iii là, chien de moine? répliqua Beriram ! allons, avance, oiseau de malheur!
— Je serais un oiseau de bonheur, mon brave, si tu m'avais laissé continuer: que gagues-lu avec le sire de Uoche-Corboii? deux marcs par an, tout au plus.
— Pardicu ! si je gagnaii deux marcs, je ne me plaindrais pas de la uiiitère des temps.
— Comment, Bertram, mon ami, lu ne gagnes pas deux marcs et tu perds encore ton àrnc au service d'un evcommuuié! Que dirais-tu doue si je l'offrais le moyen de gagner trois ou quatre marcs par an et deux marcs par chaque humuie .'
— Impossible! s'écria Bertram, tu veux me séduire, et si je te laisse l'usage de ta langue dorée encore quelques miuutes, lu me prouveras qu'il fait nuit.
— Certes, il fera nuit pour moi si tu me pends; mais lu ne me pendras pas, honncle Bertram, par trois raisons; la première, c'est que tu veux gagner trois marcs; la setonile, c'est que je te doimerai les trois mares, et la truisiènie, c"e>t qu'avant une demi-heure tu verras de quel danger je t'aurai préservé.
— Si tu me prouves jamais que je suis eu dangerl sécria Bertram, je consens à te donner la vie.
— Eh bien ! dit le moine en souriant, écouie-moi bien : dans sept ou huit minutes, et ce n'est pas un terme si long que lu ne puisses me l'accorder, si tu ne vois pas paraître de nombreux défenseurs du couvcut, lu serreras le nœud; mais si ma promesse n'est pas vaine, jure-moi de l'engager au service de 1 abbaye, toi et les gens, à raison de trois marcs d'argent pour loi et de deux marcs par homme.
Bertram était descendu de cheval et tenait la corde qu'il avait déjà passée dans une branche de tilleul et qu'il se disposait à nouer au Cou du moine, non sans une grande incertitude. L'lial)ile bénédictin vil bien, par la contenance du grand (irévôt du sire de lloclie- Corbon, qu'il y avait peu de chose à faire pour se sauver ; alors il ajouta :
— Sept minutes, ce n'est pas bien du temps pour songer à sauver son àine et à gagner une meilleure paye; mais il faut l(uil concilier, mon brave défenseur, et il ne faut pas que, pour me sauver en ce moment, tu te perdes; va dire à Ion maître que tu as exécuté ses ordres, et je t absous du péché de mensonge.
— Ma mère m'a toujours dit, répliqua Bertram, qu'il fallait me défier des moines, desfeninies et des chats!... Puis, remuant la tète, il se mit en devoir d'accomplir son funèbre ministère avec une lenteur qui lémoifiuait de ses scrupules intéressés.
— Eh! dit frère Luee, je ne suis ni chat ni femme, et je ne suis plus moine, puisque me voici à moitié pendu!
— .MIons! s'écria Bertram, souviens-toi bien de les promesses, et si tu y m.iiiques, je ne te manquerai pas, foi décorclieur! Au surphi-, afin qui: tu n'échappes pas à ma vengeance, je vais le remettre en bonnes mains... Ilola! cria-l-il, Lécuyer, viens, mon enfant!
Au cri de Bertram, un grand homme d'armes accourut au galop, et, sur un signe de son camarade, il descendit de cheval et prit la corde que lui tendit Bertram.
— Lécuyer, lui dit-il, tiens Sa Bévérence en respect, et ne lui donne la liberté que lorsque je te le dirai ou si lu nous voyais en luilc. Des raisons majeures me forcent d'en agir ainsi. — Amen! dit Lécuver; et là-dessus Bertram, montant à cheval, regagna en un clin d'oeil l'endroit où était le baron.
En ce moinent la porte était consumée, les barres de fer qui la garnissaient cl les gonds restaient seuls et jetaient une vive chaleur, la rougeur du fer montrait combien le feu avait été violent, et Umbert faisait signe de débarrasser le passage des cendres, du fer et des pierres, atin de pouvoir entrer dans le mona^lèl■e, dont on aperrevaii les cours à travers un nuage de fumée. Le baron monta à cheval, baissa la visière de son casque, sonna du cor pour faire ranger ses hommes d'armes et rassembler son monde, puis il attendit avec impatience (pie les ouvriers eussent fini. Les cloches ne cessaient cependant pas de sonner, et le silence profond du couvent, dont les cloches semblaient être l'unique voix, contrastait singulièrement avec les cris de victoire que les gens du baron faisaieul entei\dre du haut du rocher, que l'on répétait autour des murailles de I abliaye, et qui se confondirent avec le cri de guerre de : La Hoche- Corbon à la rescousse ! que le baron fit entendre, et qui fut redit par tous les liiunines d'armes.
An moment où le baron s'élançait, on aperçut du côlé de Saint- Syuiiihonen un nuage de poussière qui suivait le bord de la Loire avec la rapidité d'une trombe. Du sein de ce nuage s'élaiica le cri terrible de : Monljoie Suiin-Denis! France! France! et le^ gens du baron et le baron lui-même s'arrêtèrent frappés détonnenicnt. En
regardant ce torrent venir, ils virent briller des panaches, des cottes d'aimcs, des fers de lances, des armures, et bientôt Ombert ne put pas douter qu'une cent.iine de lances accouraient défendre le monastère. Stupéfait de la présence d'une telle l'orce dans la contrée, le jeune baron, interdit. Immobile, vil à cent pas de lui le commandant de la troupe; c'était un grand et bel olfieier, dont l'armure damasquinée en or, le casque ctiucelant, le beau cheval et les aruicc annonçaient un personnage de haute importance.
Ln un clin d'oeil cet officier, le même qui avait accompagné les deux voyageurs an nionastère, fondit sur le baron; Oniheri, à une attaipie aussi brusque, recouvra tout son courage; il fit reculer son cheval de quelques pas, et donna au chevalier inconnu un si terrible coup de lance, qu ils manquèrent lun et l'autre de perdre les arçons. A ce moment Oinberl fut entouré par dix ou douze autres officiers, et il s'aperçut que louie résistance était inutile. Jetant alors les yeu.x autour de lui, il vit que ses hommes, sans en excepier Beriram, avaient tons pris la fuite, et lorsqu'il regarda le haut de la ruche il aperçut des hommes d'armes qui s'emparaient de ceux qui jouaient moins bien des jambes que les autres. Une sourde rage s'éleva dans son eœur, et, parcourant le cercle d'ol'liciers diuil il était entouré : — Ne saurai je donc, dit-il avec un accent doulnureux, à quel lo>al chevalier je puis me rendre .' — Vous êtes libre, sire du la Roche- Corhoii, lui répondit le chevalier qui l'avait si fortement attaqué; nos instructions ne portent pas de vous retenir capiif ; seulement je vous avertis en ami d-e mieux choisir votre heure une autre fois pour assiéger une abbaye!
En cet instant un cavalier arriva à bride abattue, et s'approchaiit avec respect de l'ineonnu qui parlait à Ombert : — Monseigneur, dit-il, que faut- il faire des prisoiini,'rs''
— Les pendre ! répondit brièvement l'inconnu.
— Chevalier, dit le barcui en l'interronipant, permettez-moi, tout votre obligé que je suis, de vous demander grâce pour ces pauvres gens! ce sont mes vassaux; ils devaient me suivre.
— Us ne devaient pas vous suivre dans une entreprise aussi sacrilège que celle-ci, répiii|ua durement l'inconnu, el voire châtiment sera plus cruel que le leur ; cepend.mt, je consens, Sair»- Vallier, à ce que l'on ne pende de ces soldat» d'un jour que le cjuvièine sur dix, et dites-leur bien qu'on n'aurait pendu persof^e s'ils ne s'étaient pas attaqués à l'Eglise et à notre sainte religie^
— Si vous avez des vassaux, dit Omber' ..-n élevant la voix, ponrriez-vous me dire le châtiment que vous /eur infiigeriez s'ils relusaieiit de vous suivre et de vous obéir?
— Je l'ignore, répondit en souriant l'inconnu ; mes vassaux son; parfois de rudes jouteurs. Eu terminant ces mots, le chevalier examinait sa cuirasse, que le coup de I nce du baron avait faussée.
Là-dessus il tourna bru-qiienienl le dos à Ombert, et donna des ordres pour placer des cavaliers à différents endroits, afin de prémunir le monastère contre toute autre attaque On lui obéit avec une promptiiude et une soumission qui donnèrent à Ombert lieu de croire qu'il avait eu aflaiic à quelque officier de marque ou à quelque seigneur puissant. Ombert ne connaissait en Touraine aucun sire assez grand pour mener avec lui mie centaine de lances et traîner à sa suite des chevaliers aussi distingués que ceux dont l'inconnu était entouré; d ailleurs un gentilhomme de Touraine, tout partisan qu'il aur.iit pu être de l'abbaye, n'eût pas affi:cté envers Ombert un déd.iin aussi marciué. Accoutumé à commander et jugeant les hommes par leur mérite personnel et non par l'éclat de leur cortège, il se révolta contre le mépris dont il se voyait accablé.
11 attendit avec patience que 1 étranger eût donné ses ordres, et lorsque tous les postes eurent été assignés et que les cavaliers s'y furent rendus, Ombert s'approcha du commandant el ouvrit la bouche pour lui adresser la parole; mais ce dernier, se tournant vers les olliciers qui l'entouraient et montrant de la main le" reste des gens d armes, dit à haute voix : — Messieurs, vous êtes aux ordres de doni Ilélias, le vénérable abbé de Marmoutiers : il vous congédiera lorsqu'il le jugera convenable.
Et l'inconnu, sans faire attention à Ombert, qui avait la contenance d'un homme qui demande audience, piqua des deux et disparut au grand galop en se dirigeant vers Saint-Syinphorien. — iSe ponrrais-je donc savoir, dit Oinbert aux hommes d'armes qui se trouvaient à ses cotés, d où vous êtes tombés et à qui vous appartenez?
Le silence du groupe servit de réponse, mais un moment après un jeune homme s'avança et dit à Ombert : — Nous sommes commandés par le comte Adliéinar, l'ami le plus intime de monseigneur Louis d'Orléans, frère du roi de France. Ce jeune seigneur revenait de Guieune avec monseigneur d'Orléans, mais il s était séparé du gros de la troupe avec ses hommes, afin de visiter l'abbé dom délias, à qui il est uni par des liens de parenté. Maintenant que vous êtes instruit de le que vous vouliez savoir, recevez un dernier avis : vous attaquer à nous serait folie ; regagnez votre castel el tâchez de conjurer l'orage qui va fondre sur voire tète.
L'EXCOMMUiMÊ.
Alors, sur iin signe dii jeune homme, la iroupe enira dans 1";>1)- Lnye. cl le silouce régna sur celle pl;ige naguère si animée. Ombcrt bclrouva seul, ei eu regardant autour do lui il ne vil plus que les oaux de la 1 oirc. les campagnes, le ciel, les rochers, el ça et là des hommes d'armes qui, descendus de cheval, s'ahrilaient sous les lil- Kuls. laudis (ine sur tous les points du niDuasiéie des arrheis en seulinelles auuonçaienl par leur contenance et leur alleiilion à veiller sur la campagne qu'une force imposanle protégeait l'ahhaye.
Ces (rois heures d'attaque, de combats, de délivrance soudaine, les évéuemenis de cette matinée enfin, semblèrent au baron tenir du songe; immobile sur son cheval, il crovait rêver. Il était assailli par trop de sensations pour qn'nn seninuent domluài dans son àme, et il ne songeait pas encore qu'il se trouvait terrassé elsous le poids de la vengeance de ses cnne-
Il donna machinalement un coup d'éperon à son cheval, qui par instinct regagna le chemin du château de Roche-(!orbon. Au nioMicntoùOmberi, gravissant le sentier creusé dans la roc, arriva à la jonclion de la route qui menait à son parc, une ligure étrange se montra derrieVe un rocher; de rares cheveux blancs conronnaienl un crâne jaun.itre, nneininie cruelle animait deux veut malins, et la Ixtuche, plissée par mille rides, lui sembla prête à lancer un sarcasme di.ibolique.
La robe noire et le capuchon (irenl croire à Oniberlqtie c'était l'ombre du frère Luce qu'il avail ordonné de pendre ; mais bientôt ces paroles rcsnnnèreni à son oreille :
— 1^ triomphe de l'impie est de courte durée !
Oinberl, furieux, leva sa lance; mais le rusé bénédiciiii se déroba aux coups qui menaçaient sa lêle en se cachant derrière un quartier do roche , el lorsque Omberi se fui éloigné de quelques pas, le moine fit encore entendre ces mots :
— Tout arbre qu
porte de mauvaii fruits sera .-oupé el jeté au teu. Ces mots tirent iosgcr le Lariin, qui comprit cette allusion à lexcommunication dont il était menacé. Il fut en proie à une sourde rage en pensant aux effets de celle sentence ; il connaissait assez ses vassaux et le peuple tourangeau pour savoir qu'on obéirait aux ordres de l'abbe Délias. Les petits seigneurs oui dépendaient de la bironnie de Roche-<;orbcn seraient enchantes de trouver une occasion de se délier de leur serment el de l'hommage lige qu' ils lui devaient ; ses fermiers, ses tenanciers, enliu tous les terls mêmes, qui, courbés sous la discipline ecclésiastique, redoutaient plus le contact d'un excommunié que celui d'un lépreux, allaient refuser leurs redevances, el ne manqueraient pas d'éviter même d'approcher du chùleao. Cependant le jeune baron pensa que les hommes d'armes, ses domestiques et lous ceux qui h-^^ient le château ne l'abandonne-
ISOJ i r C ^==ss=Ti^;e^; — .
Le combat. — Page 23.
raient pas, el, se fiant sur le secours de son beau-père el de ses amis, il reprit courage et arriva bientôt à son antique manoir. Il ne put retenir nn soupir lorsque, regardant au-dessus de la porte dn poiit-li'vis, il aperçut son écusson sculpté en relief sur la pierre, et qu'il vit la croix défendue avec lanl de gloire par ses ancêtres.
Il entra, et dans la vaste conr d'honneur il entendit Beriram parler avec chaleur à Ions ses honinies d'armes rassemblés : parmi ceux-ci se irouvaient des vassaux, des paysans, dcî serfs, etc. A l'aspect dn baron, le silence régna, chacun se tourna vers le maître avec respect, mais avec un mouvement de curiosité et néanmoins d'insouciance dilficile à exprimer, et que Ion pourrait comparer à la contenance des courtisans qui voient venir un Oiinistre déchu. —
Holà! Roch, Beriram ! s'écria aigremeiil le baron, personne ne vient-il à ma rencontre I Lâches coquins que vousêles, vous avez fui devant l'ennenii!
je croyais avoir des hommes à mon service : n'êtes - vous donc que des écorcheurs qui n'ont de courage que devant d(,'s serfs désarmés et qui s'enfuient devant les premiers soudards qu'ils aperçoiveni?...— Ma foi, répondit Beriram avec insolence, telle envie que l'on ait de se battre, encore n'estil pas moins vrai que c'est folie à cinquanlc hommes d'en affronter cinq cents !
Oinbert réprima un mouvement de colère, jugeant avec sagesse qu'un acte de sévérilé serait hors de saison, et il répmidit :
— Kst - ce Beriram, le chef de mes hommes d'armes , qui parle ainsi?...
Puis, destendant lie cheval, il s'avan.
ça piécipitamnient vers le perron, le franchit et se rélngia dans la salle où se tenait hidtiiueliement Catherine.
— Je suis vaincu, dit-il avec douleur, el nous sonnnes tons à la merci des moines ! ils ont fait sortir de dessous terre une légion de chevaliers , d'archers, de combattants, et pour le moiDent ce serait
folie de les attaquer. Si nous ne vivions pas coniui-. ttes ours dans une tanière, nous saurions ce qui se passe autour de nous, mais j'ignore iiiême ce qui se fait à Tours ipiand je n y vais pas.
— Mon ami, dit Catherine eu s'asseyaut sur les genoux d'Oinhert, je le sais, moi! Gautier le Brun, ton sénéchal, est revenu il y a deux heures de Tours, et il n'y est bruit que de l'excumiiumication que Ion doit fulminer contre toi demain. Tout le monde en parle, tons les paysans le savent, c'est à qui viendra pour être témoin de ta honte ; on va jusqu'à prétendre que l'archevêque et le clergé de Tours assisteront dom llélias ! — Eh bien, je les braverai toiisl s'écria Omhert : qu'ils viennent ! Pardieii, je leur ouvrirai les portes de Boche-Corbon; ils pourront, si bon le ir semble, venir m'excommunier jusqu'ici; je montrerai le dédain que m'inspirent leurs moroerics, et pour faire voir que je suis toujours eu vie, je parlerai à
L'EXCOMMUNIE
dorii Hélins après l'excoinniunicaiion. Qu'ils prennent jncs domaines, mais i|n'ils me laissent ma Catherine!
Catlicrine versa quelques larmes, et, prenant le casque de son mari, elle alla le poser sur une escabelle couverte, puis elle déiacha l'épéc, la ceinture qu'elle avait brodée elle-même avant leur union; s"ai;eiiouillanl avec grâce, elle se mit en devoir de défaire tout le re.-le de sou armure. Elle semblait prendre plaisir à remplir tous ces petits devoirs cl à accabler Ombert de soins et de prévenances, préclscnieut parce que son cœur éiait eu proie à un antre amour. Elle comliallail de tout son pouvoir lessi'nliinenls qui la iloniiiiaicnt nialgré elle, semblable à un poltron qui. eu labsciice de reniieini, déploie un courage et une activité ciii riiére qui l'ahaiidouncnt au tnomeut du danger.
Lorsqu'elle eut en
quelque sorte prési-
dé à la toilette d'Omberl, qui revêtit ses babils de ville, le <or amionça le souper, et ce repas se fil dans un silence absolu, qui prouva bien que tous les habitants dnchàloau étaient en proie à de sérieusesiéflexious.
Parmi les convives, Hocli le Gaucher se fil remarquer par une iristcsse vraie et profiuide. Il leva maintes et maintes fois les yeux sur b voûle pour s'assu rer que les pierit>> de l'antique chàleaii ne liimbaient pas sur II' premier baron impie qui l'Iiabilàt. Il regardait Ombert avec compassion, et à plusieurs reprises les larmes lui vinrent aux yeux. Le reste de la journée se passa sans autre événement important; le soir, Catherine alla respirer la fraîcheur des eauv sous les tilleuls, et duhautdesierrasses elle regarda au loin sur le cliemin qui conduisait au moiiasiére.
L'cxionimiinic.ilion.
Le lendemain, au moment où le ba- L'excommunication.
ron, soriaul de tal)le, se disposait à passer avec Catherine dans le salon de tapisserie, les cloches du monastère sonnèrent comme si un grand personnage fût mort.
Ce tintement lugubre n'a pas reçu de nom en France, et depuis quelque temps le mot anglais glass est employé avec quelque succès.
Le (jtais de la mort sonnait donc au monastère, et sur-Ie-chanip Ombert s'écria avec un accent de regret :
— L'abbé Ilclias serait-il mort?...
Calheriue et le baron s'an êlèreut, et tons les habitants du chàlcau qui mangeau'ut avec les maîtres realèrent dans la vaste salle eu écoulant bouche béanle. Un vague effroi agitait le cœur de chacun, lorsque tout à coup les deux sentinelles des lanternes qui dominaient la cole du monastère sonnèrent le cor d'alarme, et Grild le fauconnier, qui jamais n'entrait dans les appartements, accourut, et ses pas.
qui relenlirent sous la voûle, firent tourner tous les yeux du c6lé de la porte. — Ah ! monseigneur, s'écria Grild épouvanté, et dont la ligure auuunçail une terreur prolonde, nous sommes perdus, on vient vous excouimunicr. J'étais sur le haut de la rociie à dénicher des faucons, lorsque j'ai enlendu les clotbes el le chant des prêlres. Venez. — .Mauvais drôle ! répliqua Ombert, est-ce donc quelque chose de si redoutable que des prêlres qui chanteui? S'ils \ienueni, qu'on leur ouvre les portes !
A ces mots, le baron regarda l'assemblée et vit que son indifférence était loin d'être pariagée par ses gens. Calheriue elle-même devint pâle, ircmblanle; elle jeta un regard étonné sur son mari, et s'appuya sur lui, car elle chancelait. — Venez, Catherine, V(;iiez, dit
Ombert, du haut de la terrasse nous verrons celle procession,..
A ces mots il ouvrit la porte qui donnait sur les jardins et mena Catherine sur le haut d'une balustrade eu pierre d'où l'on apercevait le chemin creux qui conduisait du monastère au château, par le haut du rocher.
L'air était pur, le ciel couvert de nuages argentésquiciiipèchaient le soleil de paraître, de manière que l'on pouvait dislinguer au loin la disposition lie telle assemblée, 'liiiberl, malgré toute sa fermeté , éprouva quelque éinolion à l'aspect qui s'offrait à ses yeux. .Sur deux ligues parallèles mar- (liaient lentement des hommes d'armes dont les armures et les chevaux étaient somptueux :
entre cette haie de cavaliers, les religieux du monastère, rangés en deux lignes, la tête nue, el revêtus du grand costume blanc et noir de l'ordre de Saint - Benoît , s'avançaient en psalmodiant lamenlablement les hymnes des morts. Au milien de celte double haie de moines armés de cierges noirs marehaient quatre novices portant un cercueil. Deux prêtres les suivaient ; l'un tenant l'eau bénite, laulre la semence d'excommunication. Deux ouvriers chargés chacun d'un énorme poteau accompagnaient les prêlres qui porlaieul la sentence d'excommunication écrite sur du parchemin. Cette parlie du cortège était à la tête de la procession et précédée d'un portecroix qui élevait dans les airs le signe de la rédemption voilé d'une éloîfe noire. Un grand espace séparait celle première partie de la procession de douze prêtres de la caihédrale de Tours, qui, vêtus d'aubes blanches, portaient des cierges noirs éteints; eurui, à quelque distance encore de ces derniers, venaient l'abbé doni llélias et le sous-prieur, qui marchaient aux côtés de l'évèque de Touis... Le clergé de la cathédrale suivait ces grands dignitaires de l'ordre ecclésiastique, et pli.-sieurs chanoines du fameux chapitre de Saiut- Marliu les accompagnaient.
L'évèque et dom llélias sembLiient lutter de richesse et de splen-
LEXCOMÎJUNIÊ.
deor par leurs costumes, et celle partie de l';ts>emblée brillait d'un | lu\e sacerdotal qui ne servait pas peu à iniprimer le plus grand | respect à uue foule immense qui suivait ce coriège iuipo^ani.ct ilans lequel étaient renfermés tous les insignes du pouvoir niililaiie tl du pouvoir ecrlésiaslique. Celle foule de peuple resseuihlait à une vaste prairie émaillée de fleurs de toutes eoulours et aaiioes par le vent, car c'était à qui se précipiterait pour montrer le clieiniu et suivre les religieux. L'éloignement ne pernieltail pas de distinguer les vêlements de dom flélias el de l'évèque; mais on voyait liriller l'or cl l'argent à profusion, et le reflet des nuages argentés par les rayons qu'ils relenaienl faisait élinceler les pointes des deux mitres de ces chefs de l'Eglise. Le cliant monotone se mariait aux sons des cloclies funéraiies, elle silence du reste de la campaiine rendait les éilios plus tidèles à répéter celle tri?te harmonie. Elle était mènie liansini^e par les eaux, et jamais le pays;ige ne fut animé par nue senilil.iblc céréniiinie. Oii voyait même des barques sillouuer le llenve, el, au loin, des hommes et des femmes en retard accourir avec la tnéine avidité que le peuple, aujourd'hui comme dans tons les temps, met à voler sur les pas d'un homme qui marche au supplice.
On voit que dom llélias, pour produire un plus grand effet sur le peuple el porter un coup plus sûr à son lerriLile antagoniste, avait prniilé du secours que le cocnle Adliéniar lui avait sans doule prêté, ptmr venir excommunier le baron devant son propre château, iniilaul aillai ce pape qui vint excononnuier ini roi de France an cœur de son royaume Le baron, si inlrépiile qu'il put être, n'élail pas préparé à se voir donné eu spectacle, cl, qui pis est, pré^i nié connue un objet d'horreur à tout un peuple, et il tressaillit involontairement à l'aspect de celle croisade. Pour Catherine, elle était en proie à une si grande épimvanie, qu'elle ignorait où elle se trouvait, et lorsque les dirniers personnages de cette foide disparureul sur la liauleur et que le son du cor annonça la présence du porte-cioix devant le cliàleau. Catherine se laissa entraîner par Unibert, sans savoir ce qu'elle faisait.
Omberl fut suivi d'une centaine de personnes qui habitaient le chàieau avec lui. el, les précédant sans manifester aucune crainte, il s'avança vers le poni-levisel ordonna de le baisser;} puis, avec une assurance que les moines traitereui d'impudence, il al a se poster >ur l'espèce d'espluu.ide qui se trouvait devant les fossés du château. De grands ormes ombrageaient ceili; place, et il resta debout, entouré de ses gens, auxqucU vinrent se joindre un grand nombre de vassaux que le bruit de celte terrible cérémonie avait attirés. Alors Oinbcrt vil venir avec assurance la procession, et tous ses adhérente, eu voyant son attitude el l'insouciance affectée de son vidage, furent enhardis à rester auprès de leur suzerain. Ils se rangèrent en demicercle. Catherine était appuyée sur le baron et cachait sou vidage dans ses mains. De l'autre cùlc, Roch se tenail près de son inailie; les hommes d'armes, les pages, les écnyers. les valets, les fauconniers, le cou tendu, les yeux fixes, restèrent dans un silence absolu, et cette partie du taijleau, ombragée par les ormes dont les feuilles tombaient une à une, olfrait un piquant contracte avec le reste de la scène. Les hubillemenls somptueux d'Ombert el de sa femme tranchaient sur cette masse de serfs et d'hommes d'armes aux cuirasses brillantes; plus loin s'élevaient les hautes murailles noires du château, et, sur la tour d'entrée, les deux seulinclles s'élaienl avancées, et appuvées sur leurs perluisanes, elles se penchaient sur les créneaux. Dans le lointain brillait la croix, et on eutendait vaguement le chant des religieux.
Eufin le cortège arriva leatement. et à une cinquantaine de pas de distance du birun el de ceux qui l'enlouiaient les hommes d'armes s'arrétereni, el à mesure qu'ils parvinrent à l'endroit oii la croix était p<jsée, ils se placereui eu décrivant un vaste demi-cercle. Les bénédictins imitèrent cet ordre, el derrière les cavaliers la foule abonda et sembla une mer orag .use qui inonde une plage. Les quatre iniiines qui portaient le cercueil le déposèrent au milieu du cercle décrit par les relitiieux ei les hommes d'armes, et couvrirent cette bière d'un vaste drap noir sur lequel étaient biodées des flammes rouges; puis les douze préires vinrent l'environner sur deux lignes parallèles, Cl les deux partis furent en quelque sorte en présence.
Les deux ouvriers, protégés parde» hommes d'armes, allèrent planter les poti'aux sur les bords des fossés du château, el le prêtre qui tenait la sentence d'excommunication alla se placer auprès des poteaux; dom liuidon, se détachant du reste du cortège, vint, suivi de deux religieux, se poster en dehors du cercle, et approcha même ass<-z près du baron, si bien que les deux religieux se trouvèrent à quelques pas de Catherine. Tous les deux avaient la tête couverte de leur capuchon, el les deux oflieiei^ qui commandaient les hommci d'armes vinrent se placer derrière eux.
A ce moment, le clergé de la cathédrale el les chanoines du chal'ilre de Saint-Martin arrivèrent. Lévéque et l'abbé llélias parurent dans tout leur éclat; leurs têtes éiaieui couvertes de mitres d'or; révéqoe ponail ces brillants vêtements qui dislinguenl encore aujourd'hui Ces prélats, el que nous >ommes dispensés de dépeindre. Dora Délias était couvert d'uiic dalmatique toute brochée d'or, mais
qui n'élail pas fendue sur les côiés comme ci'Ues que les prèires ont aujourd'hui ; sur la poiirine se rénnissaienl des glands d'or d'un magnifique travail, et de sa dalniatiipie s'échappaient les longs plis d'une robe bl.inehc travaillée à jour connue la dentelle. Sa'lignrc sévère, sur laiinelle sendtl.iienl siéger la justice el l'inllexibililé, nannonçait eu riiii qne le prélat assislàl à un trloinplie; ses sourcils étaient inimoliiles. ses yen\ hrùhiuts et sees ris, iinlil lient à ceux d'un prophète déiioiiç.int l.i vengeance du Dieu vivant, cl Ci lie figure antique conlra-t.iil avec celle de l'évèque, qui, beaucoup plus jeune, avail nu visage plein el lrC:> coloré.
.\ ce moment les chants cessèrent soudain, et le plus majestneii j silence régna dans la cainp;igne; on eût dit que les murs même; écoutaient, et qne les oinbics des ancêtres, [daiianl sur les fortifications, venaient assister à une cérémonie inouie dans les fastes d< la famille. On entendit seulement les pleurs du la jolie chàtelaiue„ que tout cet appareil avait émue.
Au milieu du silence et de l'attention générale, l'évèque prit un livre, cl, entouré des douze préires qui alluineienl leurs cierges noirs, il prononça à hante voix la formule de l'excoinmuuicalion suivante en laiin, mais que nous avons traduite et abrégée :
« Sous l'invocation du Dieu tout-puissant, au nom de son Fils et du SaiiU-Espril; avec l'assistance de la bienhenrense Vierge >1arie el des sainls apôtres Pierre et Paul, avec le pouvoir remis entre nos mains par eux, el avec le secours de tous les maints, martyrs, confesseurs el évèqiies, nous excommunions, anathémalisons, damnons et rejetons hors du sein de notre sainte mère l'I'glise, .lo.^eph Oinbert, baron et seigneur suzerain de la Roche-Corbim, Veriion, Monnaye,... etc , lequel, à l'insligalioii et persuasion du diable, a renié l'obéissance du vrai pape, notre seul souverain pontife, et qui, non ciMiteiit de persister dans son hérésie, a fait une guerre conlinuellc au saint monastère de Marmoutiers, in^tiiué par saint Marlin, et, méprisant les avis à lui donnés, a conlinué la guerre pendant dix ans, jusqu'à ce que, pour nielire le comble .i ses forfaits, il soit venu en armes fr.ipper l'abbé au milieu de son al)b:iye, et récemment encore ait essayé de brûler le inonaslère, crime iiu'il aurait accompli sans le secours que Dieu a prêté à sa sainte lilglise. dniil Marmoutiers fait partie ; damnons, excoimnnnioDs, anathémaiisons éiialenient ses fauteurs, complices et adhérents, qui ne se sépareront point de lui à l'instant même. »
A ce moment toute l'assistance cria d'une seule voix et avec une même intonation qui fut terrible et lugubre : l''iiit ! fiai ! c'est-à-dire qu'il soit ainsi! Puis l'évèque, s'avançanl, s'écria avec plus de chaleur encore :
« Mon Dieu, place-les sur une roue la face contre le vent, et qu'ils soient brûles comme une forêt ; poliisuis-lcs de ta tempête, couvre leur face d'içnomiiiie, qu'ils rougi -sent et soient punis dans les siècles; que leurs llls soient orphelins, leurs épouses veuves; qu'ils vivent peu de jours; nuils mendient leur pain; que leurs biens passent en d'aunes mains; que chacun leur reluse le pain l'eau, le feu, l'hospitalité, à peine de partager les effets oe celle excommunication, et qu'un les fuie comme une peste maudiic ! Leur contaci donnera la mort, à moins qu'ils ne se repeuieni et ne fassent uue fructueuse pcuitence dans le sein de notre sainte uière l'Eglise. »
Et encore tons, d'une seule voix, avec une sourde intonation, s'écriercnt : Fiai! fiull Amen. Alors les douze prèires jetèrent avec fureur leurs douze cierges par terre aux enviions du cercueil, el deux religieux, s'avançanl en dehors du cercle, prirent des cailloux el les laiicereiit au loin comme pour atteindre le coupable.
Le prêtre afficha la sentence prononcée par l'évèque sur les deux poteaux, et prononça a haute voix que quiconque tniicherait à cette sentence jusipi'.i ce que le coupable eut élé reçu à résipiscence serait lui-mcnie excommunié. En ce moiiieiii les cloches de labbaye sonnèrent comme pour un simple enterrement ; alors dom llélias, s'avançanl vers le peuple, prououça ce qui suit eu langue vulgaire :
€ Mes chers frères, priez pour l'àme el le repos de votre seigneur le sire Joseph Omberl de la Roche-Corbon, il est relrauché de la communion des fidèles! il est mort!
c Mes frères, le sire de la Roche-Corbon est devenu la proie du malin esprit, et quiconque l'appioelierait serait aussitôt damné. (Juiconquc ne se séparera pas de lui à l'instant même sera excuinmuaiM comme lui. i
A ce moment l'effroi se répandit parmi tous ceux qui se trp'.ivaieni près d Omberl. et sur-le-champ, comme si c'eût été un seul homme, tous ses gens s éloiguèrcul eu masse cl se réunirent à la fouie stupé-
L'EXCOMMUNll?,.
faite cl en proie à la terreur. Tous les yeux se tounièreiil sur Ombtrl, aiilonr de qui il ne resta que Roeh el Catherine. Le baron jeta un repard de pitié sur ceux qui l'abaudonnaient. et serra la main de Rculi qui fondait en larmes. Les sentinelles de la tour, sur un signe deBertram, étaient descendues et s'étaient réunies au peuple.
L'abbé cnnlinua : « Le chrétien qui dans la suite donnerait asile ou secours à Texconimunié serait, comme lui, ictrauché de la coiiihiuniun des fidèles. .Au nom de rexcomiiiunicaiiun que notre digne cvè(iue vient de fulminer, sachez que tous les serments de fidélité sont déliés, et que tout le monde est quille envers lui, à moins qu'il ne reçoive fabsolulion. »
A ce moment, Roch épouvanté fil quelques pas, et s'éloignant lentement et à regret de son niailre, il se perdit dans la foule en fondant en larmes. Oiiibert reçut un coup violent, mais il ne laissa pas paraître son émotion.
t Enfin, dit l'abbé, Catherine delà Bourdaisière n'est plus la femme de l'exeommunié, elle est veuve, nous la délions de tout sirinciii |jrononce devant les autels, el si elle reste près de rexcoiiiiiuiiiié, elle aura le même sort que lui. »
Catherine, en entendant ces paroles, regarda Omberl en pleurant; et, s'éloignant de lui de quelques pas, elle le regarda avec des yeux pleins d'amour et de terreur. Alors le religieux qui se trouvait près d'elle leva sou capuchon de foçoii à n'èlre vu que de la châtelaine, qui reconnut Adliémar.
A ce moment on jeta de l'eau bénite sur le cercueil, et les prêtres entonnèrent le lugubre De profundis, qui acheva de répandre l'horreur dans ^as^enll)lée. Hinberl avait croisé ses bras sur sa poitrine et restait immobile d'indignation ; ses yeux lançaient des éclairs sur celle foule étonnée qui l'examinait avec curiosité ; et se voyant on spectacle, il tourna la tête du côte de Catherine ; mais ne la trouvant plus, car elle s'était avancée jusqu'auprès du comte, il s'en crut abandonné, et alors, plein d'un horrible désespoir, il allait s'élancer dans son château, lorsqu'un autre incident vint ajouter le coiiible à son malheur.
Le De profundis était terminé, les prêtres restèrent immobiles, et un cri général s'éleva, ce fut : Mort à V excommunié l
Du sein de r.issemblée du clergé un héraut d'armes s'avança jusque sur le pont-levis, où éiail alors Ombert. La présence de ce héraut, dont la jaquette toute brochée d'argent et d'or était emliellie des armes de France et qui les portait gravées sur une masse d'argent, fit retourner brusquement le baron. Moiiljoye Saint-Denis était suivi de deux tronipetles qui sonnèrent du cor.
Le baron étonné lui dit : — Que me veut-on encore?
Le héraut, se reculant avec gravité, prononça à haute voix la citation suivante :
• De par Charles le sixième, roi de France occupé, mais eu son nom de par iiie>seigiieiirs Louis de France... duc d'Orléans et Jean duc de Bourgogne... el de par dame Gabelle, notre reine régeiUe, nous citons Joseph Ombert, baron de Rochc-Corbon, à comparoir d'hui à quinzaine, en notre palais du Louvre, pour se relever du crime de félonie dont il est déclaré coupable, à peine de perdre les biens, possessions, fiefs et domaines qu'il tient de nous. i>
Telle est la substance de ki citation de Monljoye Saint-Denis, le roi des hérauts d'armes de France. Nous n'avons pas rapporté texlucllemenl l'assignation royale, à cause de sa longueur.
Quand le héraut eut lini, une sourde rumeur d'éionnemeut éclata dans la foule, et le baron désespéré, sans regarder le héraut qui afficha la citation, se précipita dans sou château, dont il ne put lever le poni-levis.
Le corlége reprit la route de l'abbaye, et, au bout de quelques heures, la foule s'étant inieusibleraenldissipée, il n'y avait plus personne sur le vaste plateau où était assis le château de Roche-Corbon ; le silence régnait dans la campague, et toute l'assemblée était rentrée au monastère, où un repas somptueux attendait les fulminateurs de l'excommunication.
Cette assemblée avait été comme une inondation . les vagues étaient venues avec fracas, et les vagues s'étaient retirées sans bruit el doucement, emportant avec elles les débris d'uue antique LnuiUe, sa icnominee, sa lortune; et dans ce grand naiitiage la voix imposante de la religion et l'èclaldeses cérémonies avaient écrasé la puissance des rois, caria citation d'Omberl ne produisii aucune impression sur la foule que l'excomunication avait épouvantée.
Les adieux.
Ombert avait une de ces âmes fortes dont tout le malheur est de se trouver dans un siècle indigne d'elles. Les peiséculioiis, les inforluui's, pouvaient aigrir son caractère, et alors cette force de l'àinc deviendrait cruauté, vengeance, barbarie, et c'était ainsi qu'une injnslice amenait un seigneur, de vertueux qu'il aurait été, à commander une bande d'assassins ou à se venger par le meurtre ; car, dans ces temps déplorables, la licence qui laissait les crimes impunis rendait fréquente les actions les plus blâmables; assassiner sou ennemi, de quelque rang qu'il fùl, était chose ordinaire.
Pour le moment Omberl était en proie à uu dédain farouche pour l'espèce humaine. Il regarda d'un œil presque ironique la va^le cour de son château loule déserte, et dans laquelle, hier encore, se pressaient deux cents serviteiirs. Le silence le plus profond régnait, et si l'on songe à toutes les idées que la cérémonie de l'excommunication avait dû élever dans l'àme du jeune baron, on conviendra que rien n'était plus solennel que ce silcMice. Ombert, seul au milieu de ces hantes el vastes murailles noircies par le temps, finit par se trouver des torts, et à s'avouer qu'il aurait dû penser à l'effet de l'excommunication sur un peuple imbécile, el que s'il avait prévenu la croisado de dom llélias
A cette pensée son àme tout entière se révolta, et avec calme et sang-froid, avec celte ferme volonté de l'homme de courage, il contempla son malheur face à face, il en parcourut l'étendue froidement, se vil en horreur au peuple tourangeau, et, par conséquent, obligé de quitter son château désert, où les fermiers se garderaient bien de venir; il se souvint sans effroi de la citalion du Louvre, parce qu'il espéra dans la justice du roi ou de ses gouvernants: et, ne voyant rien d'affligeant pour lui, il marcha vers ^es apparicmeuls avec ce sombre courage d'un soldat qui s'avance dans la mêlée; alors il songea que Catherine et son lidele domestique Favaient aussi abandonné, des larmes de douleur el de rage roulèrent le long de ses joues.
— Tout! s'écria-t-il, tout m'a fui!... L'amour! l'amitié!... Si j'avais eu des enfants, ils m'auraient quille !...
11 louchait en ce moment à la rampe de son perron, el, gravissant les inarclies avec lenteur, il entra dans la salle nue où étaient ses armes, il s'assit sur une escabelle, el alors, enfonçant la porte de leur chenil, ses chiens sautèrent sur lui avec une espèce de rage d'amiiié.
Ces pauvres animaux lui léchèrent les pieds, les mains, et, voyant qu'ils n'élaient pas rndoy.'s comme à l'ordinaire, ils grimpèrent sur lui, el lui caressèrent bien doucement le visage. A celle vue Ombert pleura, mais ce fut de joie; il caressa ses chiens à son tour, les llalla de la voix, de l'œil et de la main, et les pauvres bêles répondirent encore avec plus de joie aux caresses de leur maître. — Vous m'êtes fidèles, vous!... leur disait Omberl, rien ne vous empêche de m' aimer! Et les chiens d'aboyer et de crier de joie.
Ombert sortit, cl ils le suivirent, le regardant, s'arrêtant quand il s'arrêtait, épiant ses volontés et ses mouvements; Ombert fut à l'écurie, ouvrit la porte et appela son cheval par son nom : — Gibby! Gibby! El le noble animal, se retournant à celle voix connue, vint lentement à la porie et présenta sa lète à son maître. Les chiens, ayanl en quelque sorte compris la tristesse dOinbert. s'étaieut groupés silencieusement el le contemplaient presque tristes euxmêmes; ils semblaient chercher autour de lui dans la cour ce qu'il clieichait lui-même, el ils étaient tout étonnés de trouver le château vide et Omberl sans suite.
L'un deux était le chien favori de Catherine : lorsque la porte du chenil avait été forcée, il avait couru, selon son habitude, à la chambre de sa maîtresse; ne la trouvant pas, il parcourut le chaleau, et en ce moment il revint en poussant des hurlements rauques et lugubres par lesquels ces animaux témoignent leur douleur. Onibeitse tourna vers lui, en le regardant avec pitié, el lorsque leur maître examina Liii, tous imitèrent simultanément le mouvement du barou.
Enfin se tournant du côté de sou cheval, il le flatta de la main et lui dit ; — iMou pauvre Gibby ! nous allons faire une longue roule ensemble! et lu goùleras l'avoine de Paris!... Fa^se le ciel que tu ramenés un baron à Roche-Corbon I
Apres ce pelil sidiloque, le jeune baron revint dans ses appartenieuls, où chaque objet lui causa une douleur mortelle ; le magnifique fauteuil élevé de Catherine el les vastes bancs de la table
LEXCOMMUNIÈ.
LùspiulJèrr, svinbolos tl'im amoiir cl d'iiiu' bi>ii:o qui veiiaiciil de roiovoir liiir sl\laire i)rdiii:>iro, liiigraliliulo. Oiiiben examina \i\bvx: à pièce, comme s'il cflt voiilu pioUmgcr des ailicuK si pénibles, tous ses iiislrumeiils de cbasse. les ems. les épieii'c, les coiilelas, les filels que des télés de cerfs aux bois superlie. rangées an long de la muraille supporlaieut eravemeni ; dt'>ormais il ne devait plus y avoir de plaisir et de divcriisscmeuls pour le jeune baron. Tout cela navail d'atirait pour lui qu'à cause des souvenirs qui y éiaient ailachés, mais son œil morue ne irabissail aucune espérance. Oinbert. ajanl achevé ce irisie inveniaire, s'arréla un moment au milieu delà salle comme anéanti : puis, la pensée lui revenant tout d'un coup, il releva brusquemeni la léle et sortit à pas pressés comme lorsqu'on veut accomplir quelque chose sui-le-cliamp, de peur de l'oublier. Il desccndil dans la cour, enlra dans la fauconnerie, eu lira l'un après l'auirc tous ses faucons, les débarrassa de leurs grelots, et leur rendit la liberté ; tout cela silencieusement, avec la même expression terne et froide. Les oiseaux, qui avaient élé néglisés depuis la veille, rendus à leurs habitudes sauvages par la faim qui les aiguillonnait, et ne se semant d'ailleurs ni empêchés ni rappelés, s'élevèrent rapidement dans les airs et se perdirent bieniôt. In seul resta, c'était un gerfaut de la plus grande beauté, dont les nobles dispositi<Mis avaient élé développées par des soins tout particuliers, et qui était devenu, à cause de sa docilité, le favori de Catherine, en même lemps que par sa force, son adresse et son courage, il fai>ait l'orgueil du vieux Grild, le fauconnier. 11 se posa obstinément sur le bras de son maître, qui le caressa et s'écria avec amertume : — Il n'y a donc que les hommes qu'on ne puisse apprivoiser tout à fait!....
Tout à coup le faucon prit sa volée; il moula comme une flèche à une hauteur prodigieuse d'où il s'abattit sur une bande effarée de ramiers que son œil perçant lui avait fait découvrir, venant du côté de Marmouiiers, chassée peut-être par les autres faucons, et il redescendit vers Ombcri, tenant entre ses serres une blanche colombe. Le baron, d'abord étonné, avait suivi de l'œil cette chasse improvisée et y avait pris quelque intérêt; son visage s'était un peu ranimé, car riiumme est toujours accessible à la distraction, si accablé qu'il soit.
— Bravo ! bravo ! mon beau et valeureux Luisant, va, c'est de bonne prise, c'est un pigeon de ces moines félons; déchire-le malgré ses gémissements, Catherine n'est pas là pour le demander sa grâce. II est juste qu'il meure. Puissé-je un jour tenir aussi sous moi mes ennemis! Qu'ils n'attendent de l'excommunié ni grâce ni merci, pas plus que je ne leur demande à présent.
Cela dit, OmbiTt retomba dans son sinistre recueillement, et, laissant Luisant savourer son sanglant festin, il rentra dans l'intérieur du château. Dans la salle d'armes, l'aspect de ces nombreuses panoplies, de ces glorieux trophées, marques de la puissance toujours res|)eclée de ses aucétres, ajouta au sentiment de l'abandon et de l'abaissement où il se trouvait, lui, le dernier rejeton de l'antique famille de Roche-Corbon. 11 avait ainsi paicouru, revu toutes les parties du château, à l'exception de la clianibre de Catherine. Arrivé sur le seud, il s'arrêta. Celle dernière épreuve était la plus sensible. En sondant toutes ses autres plaies, il avait pu conserver son impassibilité, mais ici le cœur lui défaillit; il pressa son front et ses yeux de ses deux mains, comme pour empêclier son esprif de s'ég.irer et pour ne pas verser des larmes. Longtemps sa main resta posée sur la porle avant qu'il pill se décider à l'ouvrir.
— Hélas! disait-il, que vais-je faire dans celte chambre? Elle devrait maintenant rester close comme une tombe, car mon bonheur est passé pour jamais. Catherine ne m'aime plus: m'a t-elle jamais aimé? Quelques vaines paroles chantées par un moine arrogant et cupide peuvent-elles éteindre l'amour'.' Non, elle ne m'aimait pas, et cela est affreux à penser. Elle se réjouit sans doute à présent de n'être plus liée à raou sort. Je lui étais odieux : c'était là le secret de sa tristesse.
En parlant ainsi, Ombert ouvrit machinalement la porte cl souleva la porlière. Que devint-il lorsqu'au fond de la chambre il aperçut Catherine assise dans la haute chaise de chêne scnlpié où elle s'asseyait d'habitude. Elle avail les deux mains jointes et posées sur ses genoux, et la léle penchée sur son sein. Son visage avait perdu ses dernières couleurs et semblait être de marbre blanc, et l'immobililé que la jeune femme conserva lorsque son mari entra ajoutait encore à cette similiuide. Omberi crut rêver.
— Caihehue! s'écria-t-il, est-ce bien loi?
Catherine tressaillit vivement, comme si elle se fût réveillée; mais les traces que les larmes laissaient sur son visage montraient assez qne la douleur l'avaient seule absorbée à ce point. Elle leva sur son mari des veux étonnés où la neuiéc n'était point encore revenue. — Oui, dit-elle, c'est moi, mon Omberi; tu as bien tardé à revenir.
Ombert s'était jeté à ses pieds. — Pardon ! pardon 1 ma Catherine! s'écri.iitil, j'ai blasphémé, j'ai pu croire que lu m'avais abandonné, que, uc lu'aimaut pas, lu avais saisi avec empressement le prétexte
de mon excommunication pour le séparer de moi. Ces misérables moines qui s'imaginent pouvoir à leur fantaisie briser des liens qu« Dieu lui-même a formés, et moi, plus misérable encore, qui n'ai pas su connaître le cœur de ma Catherine! Oh! pardon! mais, quand je ne l'ai plus vue, ma raison a achevé de m'abandonuer. Je suis si malheureux! n'importe, j'ai eu tort, mais enlin, tu me pardonneras, puisque tu m'aimes encore. Croirais-tu que j'avais interprété ta tristesse et les larmes comme des signes de haine? Je le vois bien maintenant, mes chagrins seuls causaient les liens : tu avais sans doute aussi le pressentiment de tout ce qui devait m'accabler. Tu es pieuse et lu ne voudrais pas me voir brouillé avec l'Eglise. Va, on abuse bien du nom de Dieu. Cependant, il le faut, je me soumettrai, jo ferai tout ce qu'on exigera de moi, sauf ce qui serait contraire à l'honneur et à la noblesse de mon nom, et ensuite nous vivrons tranquilles et séparés des hommes. Ils m'ont tous trahi, lloch lui-mcinel mais toi seule m'es nécessaire.
Catherine, pendant tout ce discours, demeura les yeux baisses et conserva son attitude d'accablement, mais les larmes qui sillonnaient en abondance ses joues décolorées et les sanglots qui s'échappaient de sa poitrine oppressée montraient à quel point elle était emuc. Comment, au fond de son cœur, ré,iondait-elle à cet amour si tendre et si profond? et comment avait-elle pu mériter tant de tourments? car elle aimaii Omberi, Ombert était son frère, son ami, son époux; elle l'aimait depuis l'enfance; elle l'aimait, parce qu'il était loyal et bon; elle l'aimait aussi parce qu'il était malheureux. Pour rien au monde elle n'eût voulu ajouter à ses maux, cl elle se fût sacrifiée avec joie pour lui. Comment cet autre amour dont Adhémar était l'objet avait-il pénétré dans un cœ.ur déjà si bien rempli? Ce sentiment même était-il de l'amour? Catherine ne retrouvait dans cette passion impétueuse el Acre aucun des caractères de la tendresse sereine et candide qu'elle avait pour son m.iri ; souvent elle haïssait et maudissait Adhémar pour les pensées étranges cl mauvaises qu'il lui inspirait.
Catherine n'avait pu répondre à Ombert qu'en lui tendant la main, soit pour le relever, soit pour lui accorder le pardon qu'il implorait. Omberi s'était assis à ses pieds sur une escabelle, et, tenant entre ses mains la main blanche et délicate de Catherine, il la contemplait en silence. Il fui effrayé du bouleversement moral autant que physique que dénotait le visage de sa femme, et de nouveau il ne put s'empêcher de penser qu'il y avait dans cette douleur un myslère qu'il ne pouvait pénétrer.
— Catherine, dit-il enfin d'une voix douce et triste, lu ne veux donc pas me parler? J'avais retrouvé un peu d'espérance en te voyant, mais je vais penser que tu aurais préféré ne plus me revoir...
— Ohl non, ne dis pas cela, Ombert; mais celte terrible cérémonie m'a épouvantée et je ne puis en remettre mon esprit. As-tu entendu que, si je reste avec toi, je suis menacée de la damnation éternelle, et pourtant, si lu me quittes, je suis perdue. Non, mon Ombert, n'est-ce pas, je ne dois pas me séparer de loi? Ils voulaient m'euimener déjà.
— Qui, ces moines toujours? les infâmes! comment Dieu ne m'al-il pas laissé accomplir l'œuvre de ma vengeance sur eux? sa justice y était intéressée, mais le démon ne pourra pas toujours les protéger.
— Oh! garde-toi de les braver encore. Tu le vois, il faut céder.
— Non! par l'.ime de mon père, qui m'a appris à haïr tous les moines, et surtout ceux de Marmoutiers. Il prévoyait tout ce que soii fds aurait à souffrir par eux. Des fils de paysans engraissés des bienfaits de mes ancêtres! Ignominie et trahison! Je leur pardonnerais encore leur ingratitude et leurs spoliations, je leur pardonnerais do m'avoir ravi la meilleure part de mon domaine seigneurial, d'avoir détaché de moi mes vieux serviteurs, d'avoir excité mes vassaux à la rébellion, oui, je pourrais oublier toutes ces choses, mais avoir voulu m'enlevcr ma Catherine, c'est là une offense que je ne leur remettrai jamais! Je suis aise, vraiment, qu'on m'ait cité au banc du roi. Monseigneur le due d'Orléans est un noble et vaillant prince; je lui dirai les choses, et il ne pourra souffrir que l'on traite de cette indigne façon un gentilhomme, un loyal feiidataire de la couronne auquel le roi doit aide et protection.
— Ombert, est-ce bien vrai? tu pars, c'est toi qui m'abandonnes!
— Il le faut, mais je reviendrai promptement, et pour cela je partirai sur-le-champ : cependant tu demeureras chez ton père, bien que lui aussi se soit retiré di; moi. Tu veilleras de là sur nos domaines; car les moines ne croiraient pas pécher, je pense, en s'appropriant les biens d'un excomnmnié.
— Ainsi tu iras seul à Paris, sans avoir personne pour te consoler?
— Oh! ma chère Catherine, les parolcn sont un baume pour mon àme; va, la pensée me soutiendra; mais il n'est pas possible que lu m'accompagnes, je ne puis me faire à l'idée qu'il le faudrait supporter les répuhions de cette foule slupide.
L'FXCOMMUNIÉ.
— Ilélaslsi Dieu voulait accepler ces Immiruilioiis connue une pénitence !
— Est-ce à toi de faire pénitence? toi, ange de boulé et de douceur, lu n'as rien à expier. Quand je serais coupable, est-ce une raison pour que lu le sois aussi .' La pitié envers le malheur, si mérité qu'il soil, peut-elle jamais ôlrc un crime?
Catherine garda de nouveau le silence; son sein était violemment agili-, et son cœur l'était plus encore. Sa conscience haletait sous les étreinles de la passion. Elle ertt voulu pouvoir suivre son mari, et elle désirait rester dans les lieux où se trouvait Adliéinar. Elle pensa avoir salisrait à son devoir en demeurant dans le cliàleau maudit, en bravant les menaces ecclé>iasiiques, cl en laissant à son mari de prononcer sur ce qu'elle avait à Caire. T(ml conspirait à la précipiier dans l'ubtine où le vertige l'entrainail, et désormais la lutte devenat inniile.
A ce moment le faucon favori étant entré par la fenêlre qu'il avait trouvée ouverte vint se poser sur le dos de la chaise de Catherine, et descendit de là sur le bras de la jeune fennne, (|ui le caressa d'abord, et puis soudain le chassa avec un geste d'iiorrenr.
— Vois, dit-elle à Omberl en lui monirant l'empreinte sanglnnie qu'avait laissée sur sa manche de liu l'ongle de l'oiseau carnassier, vois quel sinistre présage! — (Juiii '■ s'écria le baron, une la Bourdaisicrc peut s'efl'rayer de l'aspect dn sang 1 Je vois là. au contraire, un augure favorable ; celle enipreinie est un sceau de victoire. Je te prie d'emporter et de me conserver ce noble et fidèle gerfault (|ui fait cause commune avec moi contre mes ennemis.
Onibert siffla alors pour appeler Luisant, mais le noble oiseau, donl la lierlé avait été blessée de l'accueil di' Catlierine, ne vint poinl à cet appel, et au contraire reprit sa volée au dehors. Connue le sire se penchait à la fenélie, ses yeux furent frappés par un spectacle qui lui lit sur-le-champ oublier son faucon favori.
— Que veulent encore ces maudites robes blanches? s'écria-l-il,
les téméraires! ils devraienl craindre de me pousser à bout!
Holà ! mes pères, (pie venez-vous faire ici? Je suis toujours seigneur de te château jusqu'à ce qu'il en soit oi'domié autrement. Retirezvous donc. Depuis que vous m'avez excoinnninié, je n'ai jilus ni serviteurs ni vassaux, mais j'ai gardé mes chiens, et j'ai peine à les retenir. Voilà longtemps qu'ils n'ont chassé.
Les moines que le sire de Iloche-Corbon interpellait ainsi de la feiièlro étaient au nombre de trois. Le pout-levis étant resté baisse, ils avaient facilcnient pénétré dans la cour du château, et ils se coiitertaieiil sans doiilf pour savoir coinmenl ils devaient pénétrer à l'intérieur quand Onibert les avait aperçus. L'un de ces moines était l'astucieux frère Luce, qui montrait à diicouvert sa tête chauve; les deux autres étaient soigneusement cachés sous leur capuchon. Sur la menace que leur fit Umbert de lâcher ses chiens sur eux, ils se retirèrent vers l'entrée de la cour, et le frère Luce s'étaut hypocritement signé : — Nous venons, dit-il, signifier à Catherine de la Bonrdaisicre l'article de la sentence d'excommunication qui lui est applicable. — La dame de la Roehe-Corbon est malade et ne peut vous recevoir maintenant. — La dame de la Uoche-Corbon n'existe plus, dit alors un des deux autres moines, c'est à Catherine de la liourdaisiére que nous avons à parler.
Le son de cette voix, bien que déguisée, avait arraché Catherine à son apparente torpeur ; elle s'était levée comme pour s'avancer vers la fenêtre, mais soit que sa faiblesse l'en empêchât, soit qu'une réflexion soudaine l'arrêtât, elle se rassit.
— Ombert, dit-elle à son mari, laisse entrer ces moines. Elle n'en put dire davantage. — Tu le veux, répondit le seigneur, eh bien ! qu'ils viennent et que Dieu leur inspire de modérer leur langue ! — Au nom du ciel ! pas de violence, s'écria Catherine, cela me ferait mourir.
Onibert ayant dit aux religieux qu'il leur était permis d'entrer, un instant après, les trois moines vrais ou supposés se trouvaient dans la chambre de la dame. Ombert était debout et appuyé dans le renfoncement de la vaste fenêtre, ses bras étaient croisés sur sa large poitrine, et une expression de mépris errait sur son mâle visage. Catherine ét.aii toujours pâle et immobile, mais elle avait relevé la tête, et ce n'éiait pas sur le frère Luce qu'elle attachait les yeux pendant que celui-ci lui parlait.
Après avoir relu l'article de la sentence qui déclarait Catherine de la Bourdaisiere veuve sous peine d'ignoininie et des flammes infernales, le moine, s^iis p:iraitre ému des signes de colère et des reg.irds enllanimés de l'escommunié, continua ainsi : — Ma tille, l'Eglise est mie puissance miséricordieuse : elle ne sévit ciintre les rebelles qu'api-es les avoir avertis et réprimandés. Noiiubstaut sa défense, vous êtes restée dans la société d'un excommunié : pourquoi avezvous agi de celte sorte? est-ce parce que cet homme était votre mari autrefois ? Ignorez-vons que l'Eglise a le droit de délier comme elle a celui de lier? Monseigneur l'abbé, ayant appris que vous étiez demeurée au château, nous a donc envoyés vers vous pour vous
admonester et vous enjoindre de le quitter sans délai. Vous trouverez au monastère de Marmouliers une retraite convenable à votre rang et à votre position.
Ombert, qui suivait de l'fpil les évolutions par lesquelles un des moines, celui qui avait parlé dans la cour et dont la voix avait si vivement ému Catherine, lâchait de se lapprocher de la dame, Ombert alors quitta la fenêtre. — Vous avez fini, dil-il. mes révérends; eh bien, convenez que pour un excommunié j'ai bien de la patience de vous avoir écoulé jusqu'au boni. Mais, croyez-moi, restez-en là, et ne vous obstinez pas à avoir une réponse. — Nous parlons à Catherine de la Bourdaisiere, reprit paisiblement le religieux. Catherine jeta sur Oiiibei t un regard suppliant qui arrêta la fureur de sou mari, portée au comble par le calme arrogant des moines.
— Mes pères, dit-elle, je suis soumise à l'autorité de l'Eglise; je n'atleiids pour quitter cette demeure que la venue de mon père, dont le château doil naturellement me servir de retraite.
Le frère Luce insistait pour que la dtime quittât le château sans délai, le second moine continuait à s'approcher de Catherine, et le troisième, avant à demi relevé son capuchon, regardait d'un air railleur le sire de Roche-Corbon. Cette scène aurait certainement eu un résultat fâcheux pour quelqu'un des assistants, et rinterveniioii de Catherine fût bientôt devenue impuissante, si le vieux et vénérable baion de la Bourdaisiere n'était arrive sur ces entrefaites.
Coniine on lésait, ce vieillard n'avait point assisté à la fnlmination de la sentence; il s'était retiré dans son château dès qu'il avait vu Omberl déterminé à attaquer le mmiaslère. I^et abandon ne prouvait point qu'il aimât peu sou gendre : il lui eût donné aide contre le diable en personne; mais contre des moines, il savait que c'était absolument inutile et qu'il ne ferait que se perdre lui-même sans être d'aucun secours au baron de Rochc-Corbon. Sa vieille expérience lui avait continué que rien ne peut prévaloir contre l'Eglise. Roch le Gaucher, qui, ,iinsi que le vieux baron, se trouvait tiraillé entre sa dévotion timorée et son altacheiiient pour l'excommunié, s'était rendu de Roche-Corbon à la Bourdaisiere, où il avait porté la nouvelle des désastres de son maître. Le sire de la Bourdaisiere, pour concilier ses craintes religieuses avec sa tendresse paternelle, avait attendu jusqu'au soir, à l'heure où la campagne devait être déserte, pour venir voir son gendre, le consoler, le conse'dier. eiilin savoir ce que Catherine voulait faire. Le baron élait venu seul, suivi de loin par Roch le Gaucher, qui était demeuré au pied du rocher, ses f.iihles poumons ne pouvant respirer l'air que rrspiiait un excorniiiiiiiié. l'ei-oonne ne les avait rencontrés; aussi le sire fut-il aussi déconcerté (pie contrarié lorsqu'il se trouva en pK'^eacc di' trois moines qui lo surprenaient ainsi en flagrant délit de charité liérélique.
Dom Luce se tourna vers lui, et le regardant d'un œil sévère :
— Messire, lui dit-il, il faut que vous soyez bien sûr de votre damnation pour vous soucier aussi peu des injonciious de l'Eglise.
— Je suis amené ici. au contraire, par mon obéissance et mon respect pour la puissance ecclésiastique, mes pères, car je suis venu pour emmener ma lille, qui n'a plus d'autre protecteur que moi,
— Nous sommes aussi les protecteurs des veuves, dit le troisième moine, qui semblait avoir grande envie de placer un mot.
Catherine se leva.
— Je suis prêle, dit-elle à son père. Adieu, Ombert... El elle suppléa à ce qu'elle ne pouvait lui dire par un regard d'un amour et d'une tristesse ineffables. Le comte Adhémar, que l'on a déjà deviné sous sa robe de moine, déguisement auquel il prenait goût, était en ce moment tout près d'elle.
— Demain, dit-il. Et ce seul mot, prononcé avec un accent jaloux et passionné, lit passer un nuage sur les yeux de Catherine et remonter le sang à ses joues. Le sire de la Bourdaisiere sortit avec elle sans avoir osé jeter un coup d'œil sur son gendre. Les trois moines sortirent ensuite d'un air de triomphe et d'insulte qui ne put cependant arracher ni un mot ni un geste au fougueux Ombert. L'excommunié avait compris enfin qu'il ne devait point dépenser vainement son énergie et qu'un noble silence convenait à son inforlune. D'.iilleurs, il venait d'avoir la preuve que Catherine ne l'iimait point comme il eût voulu être aimé et comme il eût mérité de l'être : ce oui avait été longtemps un doute était devenu par ce dernier fait une cinviction; mais, ce qui restait toujours une énigme pour lui, c'était la manièie cl'êlre de Catherine, tant personnelle que par rapport à lui, et surtout fintelligeiice mysléricnse qu'elle semblait entretenir avec les moines de Marmoiitiers, intelligence qu'il avait plutôt (h^vinée que saisie. Une idée alfreuse avait même traversé son e>prilct fait rougir son front, mais il l'avait reponssée comme honteuse.
— Non, dit-il, il ne peut y avoir là- dessous que des intrigues religieuses et des dévotions féminines; mais Catherine ne m'aime point, voilà qui est bien réel. Toutes ces réflexions se pressaient dans son c^prit pendant que du haui de son perron il regardait partir enseniblc sa femme, son beau-père et les bénédictins, c'est-à-dire ce qu'il aimait et ce qu'il détestait le plus au monde. Ce n'éuiient pas les
L'EXCOMMUNIÉ
moines qui devaient causer ses plus grandes douleurs. Catlicrine éliiil moulée sur son cheval, qui se Irouvaii tout prêt, et le vieux baron sur le sien, et les moines avaient relronvé leurs mules, qu'ils avaient laissées en dehors du ebàleau. Cadierine, en passant le pontlevis. se retourna et fit un dernier signe li'adieu ii Onibert. qui, renfermé dans sa sombre immobilité, n y répondit pas. Le comte Adhémar recueillit à la sortie nu regard qui aurait élonflë tous ses Tomords s'il en avait eu: mais, au reste, sa conscience était depujs longtemps paralysée et ne pouvait se réveiller quedansla sallélé. i?a vicioire éiail complète, à la vérité, mais il n'avait pas cherché imiqueineut un succès damour-proprc.
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