‹ Œuvres de jeunesse, illustrées. DessinsChapitre 71 sur 92 · L.\ DERNIÈRE FÉE · texte numérisé non relu

L.\ DERNIÈRE FÉE

parce que vous deviez en fouler 1"; feuilles qtie j'ai répaiuliit s ici... .\utn;fui.s, j'aimais les fleurs pciiir les regarder, j'uiiuaisà écouler le murmure de iioire fontaine, je cuuteniplais, sans rien souliailer, la Canipagift ci le ciel; anjnurd'liui lout cela u'a du charme pour moi que parce que je crois vous voir et vous entendre dans tout. Belle li;e, j'ignore en quels lieux est votre demeure... mais je suis certain que vous êtes là aussi!...

Et il montrait son cœur.

La fée l'écoulait avec plaisir (car les fées sont des femmes). Elle lui inoutra, du bout de sa baguette de nacre, resciibelle, comme pour lui dire de s'y asseoir; Abel s'y plaça avec timidité et en regardant toujours la fée.

En s'asseyant, il aperçut la belle lampe qui brillait dans la cheminée, et, pendant un instant, il la considéra avec surprise et en silence.

La fée le regarda et parut deviner sa pen^^ée; elle sourit.

— Belle fée, dit .\bel, pourriez-vous prolonger l'existence de Caliban?

Elle remua la tète en signe de refus, et répondit de sa douce voix:

— Nous pouvons donner ou ôter la vie, mais non la faire durer plus qu'd n'est marqué ; Dieu nous l'a défendu.

" — Vous reconnaissez doue le Dieu de Catherine?

— Qii'esi-ce que Catherine? s'écria la fée en sortant de l'espèce d impa»ibiliié dans laquelle elle s'efforçait de rester; n'est-ce pas une jeune et jolie lille que vous aimez?

— Oh I non. je ne l'aime pas!... repartit vivement Abel; car nous rions ensemble, je lui prends la main; à ses côtés je reste maître de moi-même. Enlin je la cliéris connue une sœur... elle avait du chagrin l'autre jour, et j'ai pleuré avec elle!...

— Abel, écoulez! si vous avez quelque demande àme faire, parlez! je puis vous accorder tout ce que vous voudrez!...

— Je ne veux rien pour moi, s'écria-t-il avec douceur, car en ce moment je suis heureux ; mais je sens ipie j'aurais du plaisir à revoir encore mon père, ma tendre mère la fce Bonne : vous devez les connaître, faites que je jouisse une fois de leur doux aspect.

— Il faudra, répondit la fée, que je consulte mes livres, et, si cela se peut, je vous les montrerai.

— Ah ! douce fée, s'écria Abel, je voudrais bien voir aussi votre palais, le lieu de votre séjour habituel!

— Et pourquoi? demanda-t-clle.

— Parce qu'alors, dit Abel, je vous verrais toujours là, et vous ne seriez presque jamais absente pour moi.

Elle parut vivement touchée de cette réponse, et elle promit à Abel de satisfaire ses souhaits.

Elle jeta sur lui un regard plein de complaisance et peut-êire même d'un sentiment encore plus délicat, et elle ût un mouvement pour se retirer.

— Ah! restez, dit Abel en saisissant sa jolie main, qu'elle retira soudain.

Le pauvre jeune homme, lisant le dédain sur le visage de la fée des Perles, crut lavoir offensée; il se relira tout honteux, la regarda de l'air d'un coupable qui in)i)lûre sa grâce, et une larme roula dans ses yeus.

La fée, tout émue, se rapprocha de lui et approcha sa main des lèvres du jeune honune. Abel y déposa un baiser tendre et respectueux, et il seniit celle douce main trembler.

Dans cette seconde entrevue, la fée était déjà comme gênée: elle n'avait plus sur sa ligure cet air riant qu'Abel remarqua la première l'ois; mais le (ils du cliimiste était trop ému lui-même pour s'apercevoir de ce changement.

La fée regarda avec aitcnlion le laboratoire, et surtout les habits

du chimiste et de sa femme; puis elle se tourna vers Abel, et lui dit :

— La rosée va se distiller sur les fleurs, l'aurore se lève; voici l'heure où nous disparaissons! adieu...

Puis, légère et gracieuse, elle saisit sa Inmpe biillanie, et, s'élaneant dans la cheminée, elle s'éleva en 1 air connue un jeune écureuil qui gravit un arbre on se balançant mollement sur les branches et jouant avec les feuilles.

Abel resta tout étourdi : celle seconde visite de la fée avait développé le senliment qui, depuis la première, IloUail iiidislinclemcnt (1 !iis l'ànie du naif jeune homme. Pourtant ce n'élail |)(iint eneore de l'amour dans le sens restreint de .ce mot, car il y manquait l'espoir.

Après le départ de la fée, Abel se souvint de l'expression singulière que prenait par instant le vis;iç;i' di- (-eue céleste eréalure cl de l'embarras inexplicable pour lui qn elle révélait alors dans sa conlinance. 11 demeura jusqu'au jonr plonj;é dans celle méditation, et Caliban le trouva dans la posture où la fée l'avait laissé.

— Caliban, elle m'a dit qu'elle ne pouvait pas retarder l'instant de ta mort...

C.iliban regarda la terre avec tristesse, et, lorsqu'il releva la tète, Abel aperçut une grosse larme qui roulait dans les rides du vieillard.

— Abel. il faudra donc que je te quitte !... au moins tu me mettras avec ton père, n'est-ce pas?..,

Abel le lui promit.

Quelques jours après, la fée lui apparut encore, et vint l'avenir qu'il (levait se réi-oudre à Courir les plus grands dangers s'il voidait voir le palais qu'elle h;ibi;ait. Abil lui répondit que rien ne pouvait l'aricler devant une telle perspective.

Alors la fée lui donna sa baguette de nacre, qui, pour celle fois seulement, obéirait aux ordres qu'un étranger lui intimerait; et elle lui parla ainsi :

— Demain, Abel, lorsque toute la nature sera ensevelie dans le sommeil el que lu auras entendu minuit sonner à l'horl ge du village, alors tu frapperas de celle baguelle la pierre qui se trouve à cenl pas de ta chaumière ; elle se lèvera el l'ouvi ira un gouffre dans l.-quel il faudra te préeipiler; lorsque tes jiied- anionl reneoiilié le sol, lu marcheras hardiment ju qu'à ce que lu voies une lumière qui ne sera viSible que pour toi seul et qui le guidera vers mon palais.

La fée disparut comme les anires fois. Abel tenait à la main la baguelle mag(pie, el il ne cessait de la bai-eren pensant que les mains de la fée Tavaient loiieliée. Il ne savait qu'en faire : à chaque in tant il la pl.içail d.ins un endroit, puis dans un nuire, s'éloignail et revenait la voir comme si c'eût été la fée elle-même.

Au temps où Napoléon tenait l'Europe courbée sous sa main puissante et paraissait aux hommes environné d'un écl.it surhumain, il confia sou portefeuille à un jeune auditeur qui devait le suivre à l'armée.

L'auditeur, quand il eut le portefeuille, ne sut plus qu'en faire : il consullail tout le monde, demandaiil coumient on tenait le portefi uille d'un empereur, el dans quelle sub-lauce précieuse on l'enfermait. 11 ne le quittait pas des yeux, comme si Napoléon et son génie y fussent contenus.

Si quelqu'un passait à côté, il le regardait avec inquiéiude : quelqu'un venail-il le voir? avant de lui demander conunenl il se porlait, il lui faisait voir le portefeuille; il répélail à lout le n-.ouile qu'il avait chez lui un portefeuille de Sa Majesté; enliu il éiaiifou... Ainsi en (lU-il d AIjcI et de la baguette de la fée, si ce n'est que les folies de l'ainour prouvent une organisaiion encore jeune, et que les singeries de l'auditeur annoncent nue àme étroite.

On juge si Abel attendit avec impatience que l'heure indiquée arrivât.

Caliban voulut absolument l'accompagner, et ils furent tous les deux, à minuil, auprès de la pierre en question.

Lorsque le dernier coup de l'horloge retentit dans les airs, Abel frappa bien doucement la dalle, et elle se leva brusquement : alors l'ouverture vomit sur-le-champ une grande quantité de flammes, et

LA DERNIÈRE FÊE.

Calib;iii reparii:» Abel :noc «ITroi; mais l'iiitiopidc joinio luuiiine, Icriiiaiil les yeux, b.'cl.iui,a »laii> lo cralcie Je ce pelll voUaii, ei Calibau l'y suivit, lis lombëreiit sur une uiaticre uiolle el llexilile. tini les recul avec com|ilaisanco : ils euleiiiliieiil l.i pierre reloiiiber avee fracas, et ils se trouvèrent dans la plus prcilouile nb^tm ile. Abel se releva, el. metlaut sa maiu eu avani. il niarelia C(lu^ageu^elllenl en appelant ee fidèle serviteur : il làtnuiia parimil pour le reiiciuver. ee fut en vain: alors il se décida à marcher eu avant. Il erra lun^lemps sans reucoulrer aucun obslacle : le plus prul'oud silence régnait, ainsi que la plus grande obscurité : il chemina si longtemps, toujours outourè de ce cortège de terreur, qu'il crut que la nuit devait s'être écoulée.

Tout à coup nu bniii horrible, doui il n'avait jamais eu l'idée, retentit comme un coup do tonnerre, la voûte sous laquelle il marchait eu fut ébraulée el seiijbla près de s'écrouler.

Après ce premier fiisson de crainte involontaire, il se remit à marcher; mais, à chaque insiani, le bruit se renouvelait el semblait se rapprocher. Abel s'arrêta et s'assit sur une pierre froide • là. le plus terrible spectacle vint l'cpouvauier.

En effet, ses yeux se portaient toujours eu avant par uu niMiivemeut naturel, et il cherchait à voir : cet diort le fatiguait, ce fut alors que le bruit ce!>»a, el que, dans le loiulaiu, uu point lumineux cl blanchâtre commença à paraître.

lusensiblement. celte lueur s'éieudit. prit uu corps, et ce corps était celui d un géant qui, avec une ma?sue, sap»

procha brusquemeni et leva sur la tète d'Abcl le troue d'arbre qu'il faisait mouvoir. Abel se leva et courut au géant; mais il entendit un rire effroyable, et le géant se mit à danser el à reculer en sautillant et tenant toujour> sa massue levée.

Alors Abel courut avec rapidité sur celle ëpouva!itable vision :

lorsqu'il fut sur le jioint de I atteindre, le géant -•• résolut en une ligne d'une Gnesse extrême, et se changea en un serpent qui siDIa de toutes SOS forces, el s'élança à chaque instant sur Abel, qui , dans celle perplexité, cherchait à l'atleindre avec la baguette de nacre.

Au moment où il le tuuciia de sa baguette, il se recula jusqu'au lointain le plus obscur; et là, il revint avec fureur; pendant la route, il se changea tout à coup eu squelette, son corps se balança sur deux os dcSîéchés, el Abel vit le jour à travers tes côles vides, il euiendU trier les ossements, enfin uu rire de l'enfei- éclata el le glaça d • lericur.

En cet insuinl, la fée cl tous ses rianu présages se pié^ ulnil à son inidgiaalion, il ferma les yeux el se mit à courir en avant ; lorsqu'il fui las, il s'assit, ouvrit les yeux el ne vit plus rien. Il se relev;t et continua sa route : bientôt II 'aperçut une lueur douce an bout du souterrain qu'il venait de parcourir, et lorsqu'il l'atteiguit il ne vit plus que les eaux d'un lac qui rédéchissail une nmltiludc de lumière».

Bientôt il se trouva daus une grotte tapissée de coquillages plus

Alurs U Ico lai douna sa bnguuUc de nncre. — rAcc Ir

rares les mis que les autres : celle grotte était au bord d'un lac limpide que des arbres lumineux entouraient de tous cùlés. •

Une barque dorée flottait dovanl le harili jeune homme, qui s'élança sur-le-champ dans la nacelle eu essayant de l;i guider vers nu niagiiirupie pavillon chinois qu'il voyait pour la premièie l'ois eu léalilé. Aussitôt (p. 'il l'ut dans la bartpic, des deux côtés de la rive une douée imisi(pie répandit dans les airs les sons les plus liaiinonienx.

Abel jouissait iln plus magMi(i(|ue speclacle qui piltllatler son àine amie du merveilleux : il uavijjjuait sur un lac au milieu d'un océan de lumière qui ellaeait l'éclat des étoiles d'un ciel pur comme l'onde qui caressait sa barque par des Ilots lumineux.

Il voyait un pavillon chinois s'élever du sein des eaux, et chaque angle, "chaque pointe, était garnie d'une perle grosse comme un a^uf, et couicnait une lumière qui, à travers cette enveloppe orientale,

jetait une lueur mystérieuse comme la fée de ce lieu. Les eaux paraissaienlse perdresous le pavillon divin, à travers les vitraux duquel il apercevait des ligures se mouvoir et danser comme des sylphes.

Lorsque sa barque aborda contre le pavilliin, il eiilciidit une musique délicieuse et les cris de joie de la troupe des fées qui dansaient.

Il sortit, et tout à coup deux grands cl forts inconmis s'ein|)arèreiit de lui, le jetèrent dans une espèce de boite el remportèrent avec une extrême rapidité: il voulut briser la caisse dans laquelle il se sentait pressé, mais les éclats de rire qui suivirent ses vains efforts lui rappelèrent que les forces iiiimaines étaient impuissantes contre lescuchaiitemcnls des fées.

Enfin, le même bruit qu'il avait entendu pendant sa course pénible se fit entendre, sa prison parut se briser, el il se trouva seul, au milieu d'un nuage blancliàlre, dans uu lieu qui ressemblait à tout ce qu'il se figurait du palais d'une fée.

C'était un salon circulaire :1a coupole était soutenuo par des colonnes de marbre hlauc, et l'intervalle de chaque colonne était garni d'une étoffe rouge trèslirécieusc qui m: rattachait par des griffes de lion en or à la frise.

Le parquet, composé de bois précieux, offrait les dessins les plus ingénieux : nu lustre, qu'il crut de diamants, pendait du milieu de la voûte, qui lui semblait un ciel, tant elle était peinte avec habileté, el ce lustre jetait des feux dont il ne put soutenir l'éclat.

Du si'in de quatre trépieds d'or s'exhalaient les plus doux parfums: tout autour de ce salon merveilleux régnait un divan oii se trouvaient (1rs coussins de pourpre en profusion, et la richesse du bois était encore augmentée par des dorures.

Entre chaque colonne s'élevait un piédestal en bronze, sur lequel il vil de belles statues élevées en l'honneur des fées les plus célèbres; il y lut les noms de la fée Urgele, la fée Gentille, la fée des Eaux, etc.

Dans sa surprise, il n'aperçut pas d'abord une porte ouverte, et il fallut que de la pièce Toisine il entendu une voix bien connue pour qu'il se précipitât snr-le-champ... Autre étoonenieni !..

lA DEUNIÈUE FÉE.

Il entra dans le lieu que la fée habitait toujours.

La lumièrt; venait d'en haut, mai» elle était voilée par un inunense plafond composé d'une étoffe blanche comme la neige, et plissée à mille plis, de manière que le jour avait une blancheur doute comme la fée elle-même.

Ce réduit divin était de forme carrée.

Aux quatre coins, des piédestaux de cristal supportaient des cassolettes d'où t'exhalaient les parfums les plus suaves.

Une fois qu'Abtl fut entré, il n'aperçut plus la porte, parce que les murs (si c'étaient des murs) élaicni (,'ariii> d'une jubstauce précieuse d'un blanc mat, qui laissait brilltr de jjrandes coquilles de nacre de perles artistemcnt posées, et diiiit les brillantes canelures à ciiuleurs changeantes décoraient ce boudoir de la fée.

Le bas de chaque coquille coiuenait un gland de perle fort bien imiié, et la plinihe du haut et du bas de l'appartement était figurée par uue ceinture de perles, large d'un demipied : lis coquilles tranchaient , par le blanc azuré de leur nacre, sur le fond qui était d'un blanc mat.

Tons les meubles, au lieu de bois, étaient en nacre et enrichis de sujets en argent mat; leur étoffe était le satin le plus brillant, broché de perles figurées par le dessin. Partout des Heurs, d un blanc délicat, répandaient leur odeur de jasmin , d'oranger, de myrte.

Au milieu de la pièce, un vaste bassin d'albâtre sculpté contenait un amour souillant dans uue conque uue eau limpide qui jaillissait à moitié de la hauteur de l'appartement , et s'échappait ensuite par la colonne de marbre sur laquelle le bassin était posé : celte eau murnmrante rafraîchissait l'air et disposait à la rêverie.

Enfin . au fond de celle espèce de nuage de blancheur. Abel, stupéfait d'une telle recherche, aperçut , sur une estrade d'argent, la fée, couchée sur un lit qui lui sembla de rosée, tant étaient blancs les tissus qu'elle foulait.

Une profusion de perles, semées sur tout ce qui lui servait, faisait reconnaître la fée des Perles, et sa beauté était si vraie, si brillante, qu'aussitôt qu'on la regardait la magnificence du lieu disparaissait, et l'on ne voyait plus ([u'elle.

Sur un somno d'argiut mat, la belle lampe de bronze jetait un éclat d'une douceur mystérieuse, en ne laissant de jour que ce qu'il en fallait pour apercevoir la beauté de cet asile, qu'une lumière trop vive aurait rendu fatigant pour l'œil.

La jolie fée se leva, courut vers Abel; il n'entendit pas le son de ses pas, car elle marchait sur un tapis blanc comme la neige ; enfin il était plongé dans un tel ravissement, qu'il ne pouvait pas prouoncer un seul mot.

Il contempla la fée, tomba à genoux, posa sa tête amoureuse sur les pieds de la déesse, et les couvrit de baisers : les boucles de sa belle chevelure caressèrent les pieds de la fée, qui jouissait de son étonnemeut avec un plaisir indicible.

La fée aux Perles

— Allons, relevez-vous, dit-elle d'un son de voix charmant, cl ne faites pas de folies.

Si Abel avait pu voir le coloris qui couvrit le visage de la fée, il aurait été au comble de la joie.

Elle entraîna le jeune homme sur un sopha de salin blanc; ils s'y assirent ensemble, et la fée, lui reprenant sa baguette, frappa trois coups sur le tomiio.

Soudain une nnisique aérienne se fit entendre; Abel. dans son extase, saisit la main de la fée; ils restèrent à coté l'un de l'autre pendant tout If temps ([ue dura la musique, et le pauvre Abel, ivre d'amour, coufuudit sou àiiie dans celle de son amie.

Ses yeux venaient mourir à chaque instant dans ceux de la fée, qui ne se fâcha point de ce muet hommage, et parut même y preîuire plaisir. Enfin, au moment où trois voix divines chantèrent, dans une

langue inconnue, un morceau dont charpie noie était un accent de l'amuur, Abel et la fée se serrèrent mutuellement les mains, rougirent ensemble, et leurs cœurs battirent à l'unisson ; alors, insensiblement, la lée retira sa main, et Abel crut avoir tout perdu, quand il ne sentit plus les doigts délicats de cet auge d'amour l't de beauté.

— P(iur(|uoi, dit-il, pourquoi vuus ai-je demandé à venir en ces lieux? je ne puis plus vivre sur la terre, mais bien dans ce nuage que vous habitez. Ma chaumière, mon jardin, nies fleurs, vous m'avez loul enlevé; car tout va me déplaire, et vous ne m'aurez rien donné.

-^ Ingrat, dit la fée d'un ton de reproche, pour quoi comptez-vous le souvenir de ce moment qui, même pour moi, ne sera pas sans charme'.' Oui, mon ))alais est plein, splendide, ajouta- 1- elle, magnifique; mais songez, Abel, (|iie la plus brillante li.ibilalion d'une lée est un cœur pur, un cœur tout à elle, un cœur craud, généreux, sensible.

Abel la regarda d'un air qui signifiait qu'il olfrait le sien.

— Je vous entends, dit-elle avec un fin sourire; je vous entends, Abel.. mais, pour communiquer avec les génies, il faut de vastes connaissances que vous n'avez pas.

— Et puis-je les acquérir? demanda-t-il vivement.

— Oui, répondit-elle; et, si vous y parvenez, j'aurai une grande preuve de... voire aptitude aux sciences.

— Belle fée, dit Abel, vous m'avez promis de m'évoquer l'ombre démon père... Ahl si vous eu avez le pouvoir!...

Il se mit à genoux.

La fée le prit par la main; et, pendant qu'il regardait cette voûte blanche qui brillail d'un doux éclat, elle déposa sur celte main chérie un baiser en rassemblant son âme sous le léger espace que ses lèvres embrassèrent. Abel se retourna, mais la fée majestueuse prit un air de dignité froide, et refoula son plaisir dans le plus profond de son coeur : Abel, iuterdil, baissa les yeux.

Alors la fée toucha de sa baguette une coquille, qui disparut soudain; un li-giT bruit fil regarder Abel, qui vit sou père soufllant ses

LA DERNIÈRE FÉE

fournneux, et sn mcro brodant son col. Il porui la main sur son cou, pour s'as-iirer qiu- ce gage d'amour malornel y éiail encore, et il resta muet de siupcur et en proie à l'cflroi.

11 jeta un cri, s'avança, porta ses mains en avant, mais il fui arrôtd par une substance froide connue la glace, dure comme du dianiaul, et il s'évauuuit.

A son réveil, il se trouva dans les bras de la fde, qui diait plus pâle que lui ; elle tenait un mouchoir dont elle cfllcurait son visage, et les plus doux parfums l'avaicni fait revenir : ce moment fut un des plus Deaui instants de sa vie; ses yeux rencoiurèrenl les yeux inquiets de la fée qui le reganlail avec aniour. (lonlempler ce doux visage fut une sensation délicieuse; il ne se sentait pas encore; il naissait à la vie, avec celte indificrcnce qu'il se sentait naître et qu'il semblait tirer sou existence des yeux de la fée. Il n'avait plus aucun souvenir, aucune perception de lui-même.

Plongé dans un calme ravissant, tranquille, heureux, n'appartenant plus À la terre, il ne savait plus qui il était, où il se trouvait... non, il aimaii, et voyait l'objet de son amour lui sourire au sein d'un nuage de volupté, de grâce et de richesse.

La fée des Perles était coiffée de manière à réaliser l'idée d'uii ange; ses boucles rassemblées sur son front, ses yeux compatissants... Abel se crut au ciel... Mais quand elle le vit ouvrir les yeux, elle le quitta et sortit.

Abel se trouva donc seul dans ce lieu de délices avec son extase et ses souvenirs.

Après une rêverie d'amour, suave comme l'air de la patrie, il aperçut la lampe; alors, se souvenant de I histoire d'Aladin, il conçut l'idée de s'approprier celle de la fée, à laquelle, au surplus, il ne faisait aucun tort :

— Parce que, r.e dit-il, si c'est un talisman, elle n'en manque pas; si ce n'est qu'une lampe, je ne la priverai pas d'un meuble bien précieux.

Ce qni le confirma dans la pensée que cette lampe était un talisman, ce fut son peu de richesse, car elle n'était que de bronze; ensuite, une fée ne doit rien avoir qui ne soit euchanié.

Bref, il souffla la lampe, et la glissa dans son sein, se promettant de l'essayer à la premieie occasion.

La fée revint bientôt, apportant dans un vase précieux et blanc comme du lait un breuvage qu'elle exigea qu'Abcl prit aussitôt.

Pendant qu'il buvait, elle s'aperçut bien facilement du larcin qu'Abel venait de commetlre ; et, se souvenant de la manière dont il avait regardé celle lampe, elle devina dans quelle inteuiiou le vol avait él«; commis.

— Ingrat, s'écria-t-elle d'une voix harmonieuse qu'elle voulait vainement rendre sévère, je vous comble de bienfaits, je satisfais vos désirs, je lai? pour vous ce que jamais fée n'a f.iit pour personue, pui^que je vous introduis dans ma demeure, au ri?que d'être réprimandée par touies les fées qui l'apprendront... el vous vous emparez d'un de mes lalibuiaus les plus précieux, celui qu'un eachauteur du grand bazar a vendu si cher'.'...

Abel était à ses genoux.

— Petite fée, dii-il, ne vous meitez pas en courroux, car vous me feriez périr de douleur...

— Allez, continua-t-elle, ma seule vengeance est de vous la donner, en vous disant ce qu'il faut faire pour s'en servir. Frottez-la auprès de la gr.inde pierre Cabalistique qui se trouve près de votre chaumière, frappez trois fois, du pied gauche, sur la dalle qui doit en cire proche (dalle précieuse que voire père avait ensevelie, el que j'ai eu tant de peine à reconnaitrel; alors vous obtiendrez du génie de la lampe tout ce que vous voudrez. Adieu, méritez ma présence...

Elle le prit par la main, et, sortant de son mystérieux asile, elle le guida d^ns rob^curité à travers une longue galerie; la fée prononça quelques mois dans une langue étrangère ; alors trois hommes se saisirent de lui, le mirent sur un coussin moelleux, eu lui couvrant les yeux d'un b.indeau, puis il se sentit emporté avec rapidité, il s'endormit, et après un sommeil très-long et trcs-profund, il se ré- Teilla, se trouva sur son lit dans le laboratoire.

Caliban était à ses côtés, el paraissait inquiet.

Abel crut avoir songé; il se frotta les yeux, et regarda son vieux serviteur qui le couiemplait avec une vive inquiétude.

Essai de la lampe.

— Caliban, n'ai-je point fait un songe? n'es-tu pas vepi| aypi; in,q| daus ce gouffre hier au soir ■/...

— Hier au soir! dit le vieux serviteur: avant-hier, Abel... car voici un jour cl une nuit que je suis daus l'inquiétude.

— Aussitôt, conlinua-l-il, que je suis lombé dans ce vilain trou, deux ineoimus m'ont saisi el m'ont gardé pendant quelque temps : après quoi, ils ont rouvert le gcmffre el m'ont rejelé sur la terré, j'ai couru le chercher partout, mais tout le monde a fui devant moi : enfin je suis revenu ce soir, el je t'ai trouvé dormant.

Abel se leva, et lorsqu'il aperçut sa lampe il ne put douter dç la réalité de son aventure.

— Caliban ! s'écria-t-il, nous sommes les rois de la terre ! tiens, vois celte lampe, c'est un talisman que m'a donné la fée...

El là-dessus il lui raconta tout ce qui lui était arrivé.

Caliban, émerveille, dit à Abel qu'il fallait faire sur-le-champ l'essai de la lampe Alors ils sortirent cl coururent au lieu indiqué avec un empressement que l'on doit concevoir.

Abel se plaça debout sur la grande pierre, frotta sa lampe, et de son pied gauche frappa trois COilPS; puis, avec la naïveté de l'enfance, Caliban et lui se rctirèreni et s'accronpirenl en essayant de rcgard<'r par-dessous la pierre, qui fut lini-quemeni i-oulevée : nu génie cbarniant, couronné de fieiirs, velu doue robe blanche garnie de perles, et s'aiipuyani avec grâce sur un nègre elTroyable armé d'un cimeterre éliiicelant, lit entendre une voix barinouieuse, douce et presque aussi leudrc que celle de la fée.

— Salut, maiire adoré, salut ! je viens pour recevoir tes ordres, prévenir tes souhaiis, épouser tes haines, cl l'obéir quelque chose que tu ordonnes ; soit qu'il f.iille. comme le vent, devancer les nuagiés, consumer tout comme la flamme, courir comme une onde légci'e, m'élever en colonne, me changer en diamanls, ou devenir le brillant lapis que lu voudras fouler, je suis à toi. Que désires-tu, mon maître?... parle, j'attends.

Lorsqu'il eut terminé son chant, Ahcl et Caliban, saisis de surprise, conlemplèrenl la beauté de ce groupe, car le génie ressemblait à une jeune lille assise auprès d'une statue de bronze. Abel el C.iliban, se regardant l'un l'autre, ne surent plus que demander. A la fin, le vieux serviteur leur dit :

— Je veux que notre jardin soit soigné et que vous le fassiez bêcher, de façon que je n'aie plus qu'à semer et à recueillir : je veux de la farine louie broyée el blanche comme du lait.

— Oui, dit Abel...

Le génie et le nègre di^panirent aussitôt, et la pierre, qui semblait vivante, se referma hrusquiMuent en laissant Aliel el Caliban daus rélonnemcnl ; ils regardèrent encore la dalle et crurent rêver.

Le vieux serviteur essaya de la soulever par l'anneau de fer, mais cela lui l'ut impossible ; alors ils restèrent convaincus que la pierre était cnchaniee. tiifiu ils se niircnl à examiner la lampe avec la même curiosité que l'enfant qui cherche à casser soif joi^ou pour découvrir ce qu'il rcnlerme.

U DERMÈRE FÉE.

Abel, ploneé dans l'einbarras par la multiplicité de ses désirs, ne trouva d'aiilr r moyen pour nieltre un terme a sa rêverie que de penser aux perfections de la fée et au charme céleste des derniers moments qu'il avait passés k ses c6tés.

L'amour s'empara de tout soti être, et désormais il lui fut impossible de ne pas mêler le souvenir de la fée à toutes ses pensées, il la voyait sans cesse et lui rapportait tous ses (fç^irs.

Lorsque Calibao rentra ^u logiii, il faisaif presqije Qpjt : il heuria un objet très lourd qu'il trouva sur son passage, et quand il y porta les mains, elles s'y enfoncèrent. Il les relira |iliiiies de la plus bclli' farine de froment que jamais la meule d'un inouliii ait broyée, et il se bâta de transporter le s-4C dans la c|iaumière.

A travers les vitres de sou réduit il aperçut trois esclaves habillés tout de blanc qui défrichaient treij-lesM'mept un grand carré de lirj-e à la lueur de la lune. 11 sortit, et les regarda faire en se croisant les bras, et prenant un plaisir divin à voir son ouvrage s'achevei- pai CQchantemem : il s'approcha et leur parla, mais ils ne se dérangèrent pas, ne lirent aucun mouvement, et ne parurent pas avoir enuiidii. Calibau, émerveillé, bénit la lampe, |u lée, le ciel, et reu4it grâce à Dieu de ce qu'enfin Abel avait un talisman qui ne les laisserait manquer de rien.

— Parbleu ! dit-il tout haut, il y a qu irante ans que je n'ai mangé de viande et fait de repas, il faudra que je demande unsplendide déjeuner pour demain matin...

Abel était dehors, la lune jetait sur le vallon une écharpe de lumière qui invitait à la méditation : il entendit au bas de la colline une voix mélancolique qui modulait les plaintes les pins attendrissantes ; cet hymne de la souffrance, qui retentissait au milieu du silence le plus solennel, le frappa forlement.

— Il y a des êtres malheureux dans ce vallon, se dii-il, et je puis les secourir !...

Il s'avança et tâcha de voir celle qui chantait si tristement. Il aperçut ime (igure se mouvoir lentement parmi les peupliers sonores qui bordaient les rives du ruisseau. On eût dit une de ces ombres dont li s corps n'ont pas obtenu la sépulture, et qui errent aux bords du Sty\, suivant les récits des poètes.

Ses mouvements avaient celte indécision, ce laisser-aller d'un éae à qui tout est indifférent, parce que son cœur est plein d'une seule idée, d'un seul désir. Elle semblait parcourir la vallée pour lui dire adieu.

En ce moment, un soupir étouffé annonça Catherine : Abel courut à sa rencontre, et, lui nioptrant sa lampe, il lui dit avec joie :

— Catherine, demande-moi tout ce que m voudras; ce ialini:n précieux que je possède comblera tes vœux...

— Ah ! dit-elle, ce que je désire ne viendra jamais de cetie lampe de fer.

— Si, ma petite Catherine...

Alors il lui raconta sa dernièro aventure, et la pauvre paysanne eut le èœur rempli d'amertume en écoutant les expressions d'amour dont se servit Abel.

— Ah ! Catherine, dit-il en terminant, ce malheur dont tu me parli s d'aimer sans I être, j'en ressentirai la cruelle soufiVance. Commei t dire à une fée : — Je vous aime !... Comment oser la regarder avc c cette pensée qui doit se lire alors sur le front?...

— Pourquoi n'aimeriez-vous pas plutôt, dit vivement Cathcrii e, une jeune lille qui vous porterait dans son cœur, et pour qui vi us seriez ce que la fée est pour vous?...

Elle s'arrêta, et un long silence régna.

An bout de quelques instants, la jeune 011e qui errait dans le vallon lit entendre son chant de désespoir : il disait qu'elle aimait en vain. Ces accents parurent prophétiques à Catherine, qui se prit à pleurer.

— Catherine! s'écria Abel, oh! tu me caches quelque chagrin! c'est mal, car maintenant je puis tout pour ton bonheur.

— Je songeais, dit-elle en faisant un effort sur elle-même, je songeais à celte pauvre Juliette que je viens d'entendre.

— Eh quoi ! c'est elle? répondit Abel. Ah ! dis-lui de venir, Catherine, et ma lampe lèvera tous les obstacles qui la séparent d'Antoine...

Catherine se précipita à travers les buissons en admirant le bon cœur de son bien-aimc-, et sansC(nnprcM(lri' eonniient il rendrait Jnlirlic heureuse. Mais elle allait, elle loni.iil. ille volait; car elle it Jidiette étaient plongées dans le même malheur, et l'on parlait de secourir sa sœur de misère amoureuse.

Juliette arriva : elle était belle, mais pâle, et sur sa blanche figure on remarquait des traces qui disaient qu'elle fut pleine de gentillesse et de gaieté avant que l'amour n'eût allumé le feu qui brillait dans ses yeux. Elle s'assit, et son regard annonçait une inquiétude vague.

Juliette n'était plus elle-môme, ou plutôt elle vivait en dehors d'elle-même, et là où elle se posait avec grâce on n'avait que ses formes élégantes et pures, car son âme voyageait toujours.

Catherine, en la contemplant, lisait dans ses yeux le sort qui l'attendait elle-même : quand elle dit à Juliette qu'Abel avait le pouvoir de la rendre épouse d'Antoine, une lueur d'espoir erra sur son visage comme ces feux errants qui courent dans la cendre d'un papier déjà consumé. Elle leva les yeux sur Abel, dont la rare beauté ne parut pas l'avoir frappée, et elle répondit lentement en regardant la terre :

— La tombe sera mon lit nuptial, et les chants de l'église seront ma chanson de noces... Antoine! Antoine!...

Puis elle contempla la voûte des cieux et les étoiles, le manteau d'azur et la vallée.

— Adieu, adieu, dit-elle.

— Catherine, dit Abel, que faut-il pour lui faire épouser celui qu'elle aime ?

— J'imagine, répondit-elle, que vingt mille francs lèveraient tons les obstacles...

Abel frappa les trois coups, frotta la lampe, et lorsque le génie eut chanté son hymne d'obéissance, qui plongea dans l'étonncment Catherine et Juliette, Abel demanda vingt nulle francs.

— Avant que vos artères aient battu dix fois, répondit le génie, vous aiirez reçu ce que vous désirez...

Il disparut et reparut aussitôt : il mit un genou en terre et montra un gros sac d'or que le nègre laissa tomber à terre ; ils attendirent qu'Abel leur donnai l'ordre de se retirer, et ils partirent bientôt en chanlant.

Une émanation d'une suavifé extraordinaire remplissait l'air de son parfum. Catherine et Juliette, ébahies, restèrent stupéfaites ; elles regardaient tour à touir Abfcl, sa (àmpè et la pierre, mais Abel plus longtemps que le resle; car il lèiir sembla, par son attitude, un ange descendu des cieux.

Juliette, l'hciireuse Jplletle, le contempla avec uiie effusion de cœur qni fit briller son visage de cette joie enivrante que doime l'amour heureux, et sur-le-champ sa gentillesse et ses grâces premières reparurent dans son attitude et dans ses mouvements.

— Si vous êtes un homme, dit-elle avec un doux sourire, x'ous serez dans mon âme pn-qu'un rival d'Antoine ! votre place sera toujours marquée au coin de notre feu dans notre chaumière, et personne ne s'y mettra.

— Te voilà heureuse, toi !... lui dit Catherine en soupirant.

— Oh! oui, bien heureuse!... ré|j|iqua Juliette en tournant ses regards sur la ferme où reposait celui qu'elle aimait.

Un sourire de mélancolie erra sur les lèvres de Catherine, et elle dit avec un peu d'amertume.

— Pour des femmes qui épousent leur bien-aimé, les vertus ne sont plus difficiles à pratiquer!...

Abel les regardait avec une naïve curiosité, et ne comprenait pas les remercîments dont il était l'objet; car il éprouvait un si grand

LA DERNIÈRE FÉE

Phii.-ir, qu'il se sonlail eu quoique sorle redevable de quelque clio>e * Julielle el à Callieiiue.

Il leur prit leurs mains, les serra contre son cœur, ce qui fil tressaillir Callieriue, el il leur dit avec cel enlhou^iasime du jeune Age qui a quelque chose d'alteudrissaui, parce qu'il sort brùlaul de I auie :

— Ah ! vous m'avez fait connaître le plaisir des fées!... Amenezmoi tous les malheureux I

Julielle se promit bien de revenir sonvcnl à cette pierre de la colline, el les deux jeunes lillos. soulevant le sac rempli d'or, s'en allèrent eu retournaui souvent la tcie. Abel les regarda descendre et gaguer le village.

De l'empire des fies.

Abel resla quelque lenifs plongé dans le souvenir de celle scène.

Il crut que sa chère fée viendrait le visiter celte nuit même, mais il se trompa, el passa tout le temps à la désirer en pensant tour à tour aux enchantements qu'il avait surmontés, au lac brillant qu'il avait traversé, cl surtout au berceau de nacre sous lequel il avait admiré la fée des Perles. Le serrement de main par lequel ils s'étaient muiuellement témoigné le bonheur qu'ils trouvaient à se voir avait produit sur Abel une impression vive et nouvelle ; il se la retraçait avec tant de fidélité, qu il croyait par instants sentir encore la main de la fée dans la sienne.

Le malin, il fut d'une tristesse morlelle : il allait à la pierre, er» savait de la soulever pour retrouver le chemin du palais enchanté, n)âis ses efforts furent inutiles. Il revint s'asseoir sur son banc rustique, eu tachant de consumer les heures pour se déguiser à lui-même le temps qui le séparait de la nuit prochaine, pendant laquelle il espérait que la lée paraîtrait.

Comme tous les enfants de la nature qui n'ont jamais qu'une idée, un désir, et qui ne conçoivent pas qu'on s'en puisse distraire, Abtl ne pensait qu'à une seule chose, à la fée.

Tout à coup, il entendit une voix céleste qui murmurait si doucement un chaut d'amour, que l'air n'en était que faiblemennt ébranlé. Elle était là, derrière lui : plus de prestiges!...

Une simple robe blanche garnie par le bas de quelques perles, une ceinture de satiu blanc, des roses blanches dans ses cheveux et un joli cothurne blanc composaient sa parure. Elle s'assit à cûié d'Abel, el, avant qu'il eût prommcc un seul mot, elle lui dit :

— Je viens vous voir, privée de toute ma pompe, car vous êtes placé presque à côié d'une fée. par l'emploi que vous avez fait du tali.-nian. Abel, ajoula-t-elle en tremblant un peu, la bienfaisance pure, sans aulre but que celle de faire le bien, est une des perfections de Dieu, auquel les fées et les hommes doivent tout... Je suis contente, dit-elle en le regardant el en baissant les yeux aussitôt.

Le doux sourire dont elle accompagna sa dernière phrase enivra tellement le pauvre Abel, qu'il ne put rien répondre, el ils restèrent tous deux muets el troubles.

La fée surtout paraissait jouir d'une sensation longtemps désirée : elle contemplait Abel avec un air d'inquiétude qui semblait dire : Me parlera-t-il?... Ses yeux respiraient le désir et l'amouf, et rien n'était plus attrayant que ce visage resplendissant de grâce el de tendresse.

— Ahl dil Abel après l'avoir admirée conime à la dérobée en lui jetant de ces regaras de c6lé qui veulent dire tant de choses; vous

avez beau prendre les habits d'une morlelle, on voit toujours que vous êtes une fée.

— Non, répondit-elle, en ce moment je ne suis plus fée : vous pouvez me parler comme à votre égale, et je suis sans force pour me lâcher coutre vous.

Toute la contenance d'Abel avait déjà dit : J'aime... mais, tout en le pensant, une invincible pudeur l'empêchait de prononcer cette divine parole qui lui semblait un véritable crime, ou plutôt, la crainte d'olfeuser la fée el d'apprendre qu'elle ne partageait pas un amour aussi insensé, retenait sa langue captive.

En ce momeni, il était, au suprême degré, sous l'influence de cette pudeur, apanage des grandes âmes, qui fait qu'au jeune âge on nO peut que tressaillira l'aspect d'une jeune beauté, l'adorer en silence, se trouver heureux d'avoir effleuré sa main ou sa robe, et baiser la trace de ses pas lorsqu'elle a disparu.

La petile fée s'aperçut bien de ce muet hommage : aussi le savourait-elle en silence avec un délice inexprimable; car qui peut, sans une joie indicible, régner despotiquemenl sur un cœnr plein d'amour, sur un cœur dans lequel nul aulre objel ne trouve de place I

— Abel, dit-elle, pendant quelques jours vous ne me verrez pas; car je suis obligée de me rendre à une grande fête, à laquelle beaucoup de fées el beaucoup d'enchanteurs assisteront.

— Que cela doit être beau ! s'écria Abel, et comme je voudrais voir une telle assemblée, où vous serez la plus belle sans doute!...

— Rien n'est plus facile, répondit la fée; mais, lorsque je vous aurai dit ce qui s'y passe, si voire envie n'est pas satisfaite, un jour je vous y mènerai. Ecoutez-moi bien:

A l'heure à laquelle tout dort dans la nature, les fées et les enchanteurs montent dans leurs chars et arrivent, les uns après les autres, dans le palais du génie qui donne la fête : chacun a bien soin de lâcher de venir le dernier, afin que sa parure, étant vue la dernière, obtienne la victoire; car les fées tiennent singulièrement à faire triompher leur toilette.

Celle circonstance singulière change dans l'empire des fées le temps et ses modifications; car si l'on doit se rendre au palais à dix heures de la nuit, cela signifie minuit, et personne n'arrive avant une heure du matin. Les enchanteurs sont tous vêtus de noir, parce qu'ils ont sagement pensé que l'absence de toute couleur leur était très-profitable, en ce que les couleurs sont quelquefois un objet de trouble et de confusion dans le royaume des fées.

Pour éviter les désordres, tous se mettent en noir, de manière qu'on ne peut se reconnaître que par le langage; car chaque couleur a son grimoire, son parler, ses habitudes : les génies blancs voient tout en rose ; les génies bleus tout en noir, et les génies rouges ne voient pas grand'chose.

Ces différentes sortes de génies ont chacune une bannière et un mol auxquels se ratlaclient leurs actions et leurs pensées, et ils ne s'aperçoivent pas qu'ils désirent tous la même chose sous différents noms. Il y a bien encore des génies-quarterons qui sont de toutes les couleurs; mais leur dictionnaire est si bref et leur ventre si gros, qu'on les estime peu, car ils sont toujours pour la couleur dominante, c'est le fonds de boutique du pouvoir que les enchanteurs se disputent.

Ils disent toujours la même chose, et ressemblent aux statues de nos jardins, qui restent à tous les propriétaires, de manière qu'on les recunnait sur-le-champ, d'autant plus qu'ils n'ont pas de baguette, puisque leur pouvoir est subordonné à celui de l'enclianteur du jour; c'est ce qui fait qu'ils ont toujours faim et qu'ils ont l'air de manger pour la faim à venir, en ce qu'ils ont peur qu'un jour un des troi^ punis étant assez fort et n'ayant plus besoin d'eux, on ne les laiss< pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire des chevaux à toutes selles, des sacj à tout grain, des consciences mobiles, el qu'enfin on ne les renvoie régner dans les airs, diriger les nuages fugaces, se grouper en brouillards autour du soleil, ou bien mieux nuancer el fondre les couleurs de l'arc-en-ciel.

Ce sont des enchanteurs de toutes ces classes qui viennent à cett( réunion avec une multitude de fées, et voici ce qui s'y passe. Lorsque les vieilles fées arrivent, on les place sur des bancs d'Iiouiieur, lé long des murailles, el là elles se contentent de voir ce qui se faitJ sans y prendre part, parce qu'elles sont vieilles; mais leur langue

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