I.A DERNIÈRE FÉE
-lyant hérilc de loule l'activilé de leurs corps, elles se di;douiiii;ii;eiit en babillaiii sur les jeunes fées et sur les enchanteurs.
Si un génie refjarde trop une petite fée, elles crient au scaiulalt, et loule celte tapisserie remue comme s'il s'agissait d'une révolution.
Comme on a tout prévu, les vieilles fées ont de pelits morceaux de bois garnis de satin, et, quand elles s'ennuient, elles étendent le satin devant leur visace et bâillent en silence; car il est défendu, dans l'empire des fées, d'ouvrir la bouche autrement que pour parler et pour manger.
Ensuite, les vieilles fées gardent les places et les manteaux des jeunes, et leur rendent mille petits services, comme de découvrir aux enchanteurs que telle fée qui parait droite comme un jonc n'oblieut sa taille délicieuse qu'à force de s'arrondir par des petits coussins adroiicmeni placés. Elles voient d'une lieue de loin les fées qui ont mis une substance rouge sur leurs joues trop pâles, et disent aux jeunes enchanteurs de se bien garder de les embrasser, de peur d'emporter leurs couleurs : ellis divineut les jeux d<; cartes que l'on pljce au fond de son colhiiriic lorsqu'on est trop pelile, et toutes les ruses qu'elles ont pratiqiiéesjiulis elles les meKent au jour. Alors, les jeunes fées s'en vengent en marchant sur la queue des petits chiens, dont toutes les vieilles fées sont folles.
En effet, si le chien vient à périr, elles en gardent le portrait sur leur boite, comme celui d'un amant chéri, ou bien encore les jeunes fées se moquent des préteuiions des vieilles, et c'est là, mon cher Abel, un de leurs grands amusements.
Le palais est tout éclairé par des feux artificiels reproduits par des diamants, et il est orné de cailloux broyés et réduits en grands miroirs, afin qu'une fée, en passant, puisse voir si sa toilette ne se déranse pas, et fasse signe à tel ou tel enchanteur qu'elle comprend ce qu'il a voulu lui dire par tel ou tel signe.
Alors, quand presque tout le monde est arrivé, chaque enchanteur prend une fée, et, aux sons de la musique, ils se mettent à danser, a traverser la principale salle du palais, avec des manières plus ou moins jolies, en traçant de bizarres figures par leur danse, et c'est à qui sautera, dansera, traversera, tournera avec plus d'adresse et de gravité.
Enfin, pendant que tout le monde saute, danse el fait semblant de s'amuser, on traite les aflaires les plus sérieuses.
Un génie qui saute est beaucoup plus traitable, on obtient plus facilement de lui ce qu'on en désire. Si l'un de vous entrait alors sans entendre la musique, il jouirait du plus singulier spectacle qui soit au monde : il verrait deux cents divinités p^e^que toujours en l'air, jouant des pieds sans but, sans vouloir rien atteindre, et remuant la léte, les yeux et la langue à qui mieux mieux.
Pour cette sotte fête d'un moment, pour cette danse aérienne, les toilettes les plus somptueuses sont prodiguées, tandis que leur prix soulagerait des milliers de malheureux.
Enfin les enchanteurs et les vieilles fées, dont toutes les articulations sont racornies, dont les fibres sont trop dures, et qui, par conséquent, ne peuvent plus sauter, se rendent dans d'autres salles : là Ils sont tous debout devant une table, occupés à regarder deux enciianteurs qui tiennent de petits cartons : c'est leur plus sublime occupation, leur langage le plus cher, leur amusement favori, leur rêve, leur pensée unique.
En effet, pendant tout le temps que dure la fête, la salle où sont les tables vertes el les carions ne se désemplit pas : tous les génies, bleus, blancs ou rouges (car à ce moment, rangs, opinions, distinctions, tout disparait), tous donc ne quittent pas des yeux les petits cartons coloriés qui vont et viennent.
Si l'un de vous, voulant profiter des discours admirables que les plus grands des enchanteurs doivent tenir lorsqu'ils se rassemblent, écoutait, il entendrait: Quatre à quatre, trois à un, un à, deux à, trois à, un à quatre, quatre à rien, trois à rien, Gagné ! perdu ! Rien ne va plus ? vingt francs à perdre! Un danseur... Le roi, la vole, le coup du lion, la fourche royale, etc. Ces mois et ces cartons ont un tel attrait, que les fées et les génies oublient de boire et de manger, et que la salie s'écroulerait qu'ils ne s'en apercevraient que si l'on venait leur dire que le palais est décavé.
(Juand les fées el les génies sont las de traverser en tous sens les salons de l'enchanteur et qu'ils voient le jour paraître, ils s'en vont
sans rien dire à l'enchanteur qui les a reçus, el. comme ils ne l'ont pas même cher hé en entrant, il arrive souvent qu'un enchanteur qui donne une fête ne sait pas quels sont les génies qu'il a vus.
Tel est le principal auuisement des fées : c'est un de leurs plaisirs favoris, pendant la durée duquel elles oublient la terre et ses habitants, les malheureux, les malades, tout, et même ou se fait une gloire, à ces assemblées, d'avoir un langage plaisanl par lequel tout, jusqu'aux choses les plus sérieuses et les plus lamentables, est présenté sous une forme badine ou ridicule, el l'on fait assaut de cruautés plaisantes.
Si une jolie petite fée apprend que la famine désole une contrée et que les liabilanls n'ont pas un grain de blé pour faire du pain, elle répondra :
— Que ne mangent-ils de la brioche?...
— J'aime mieux secourir quelque Juliette avec ma lampe que de goûter ces plaisirs-là, dit Abel.
— Cher enfant! s'écria la fée, vous êtes heureux d'élre seul dans cette petite chaumière!... car l'empire des fées a bien d'autres singularités que je vous expliquerai quelque jour, et noire pouvoir nous est vendu plus cher que vous ne pouvez le penser...
— Il est cependant un lieu tel, répnndit-il timidement, que toutes les chaumières sont des lieux de souffrance quand on l'a vu...
— Je vous entends, répondit la fée en souriant : eh bien! ne voulez-vous pasm'accompagner un moment surcette roule lerresire, vers ce lieu?...
Il se leva, et, la prenant parla main, ils marchèrent ensemble vers la forêt. Abel avait la tête pleine d'idées nouvelles, que le récit singulier de la fée venait de faire naître; le silence était donc entre eux deux comme un ami commun qui leur eût servi de médiateur et auquel ils auraient confié leurs pensées. Par instant, Abel regardait sa belle et gentille compagne à la dérobée, comme s'il avait eu quulqiK; pensée secrète à lui dévoiler; puis il baissait les yeux et ne pouvait parler, de peur de l'olTenser.
Dans ces moments, on est plus que jamais porté à faire des questions insiguiliantes, soit pour s'enhardir à parler, soil pour tromper le désir qui dévore.
— Ah ! dit Abel en tremblant, nous avançons vers la forêt : racontez-moi, je vous supplie, racontez-moi encore ce qui se passe dans l'empire des fées, car j'aime le son de votre voix connue jadis j'aimais à entendre parler ma mère...
— Cher enfant, répondit-elle avec une vive émotion, plus je vous instruirai des usages de l'empire des fées, et plus vous trouverez ses habitants à plaindre. Par exemple, croyez-vous que le mariage d'une fée et d'un enchanteur se passe comme vous imaginez que doive se faire l'union de deux cœurs?... Voyons, Abel, que pensez-vous de l'amour? votre âme pure ne vous a-t-elle rien révélé?
— Ah! dit Abel, l'amour est la fusion de deux âmes en une seule; c'est une sympathie qui réunit tellement di'ux cœurs, que l'un n'a pas un sentiment qui ne soit partagé par l'autre ; c'est... mais non, ce sentiment perd à être défini, car je sens quelque chose d'inunense qui me confond, là je sens aussi que le hingage humain cesse de me snfiire; enfin j'imagine (pour tâcher de dire quelque chose qui puisse rendre ma pensée) qu'une fois que l'on aime, l'amour s'empare si bien de tout notre être, qu'il n'y a plus que lui en nous, connue lorsqu'on est sur l'Océan dans nue barque et qu'on n'aperçoit plus que le ciel et l'eau qui se confondent.
— Eh bien ! Abel, reprit la fée, dans notre empire on ne s'inquiète nullement des sentiments : aussitôt qu'un enchanteur a une petite fée à marier, on commence par la parer un peu mieux qu'à l'ordinaire, et l'on regarde combien, dans sa famille, on peut avoir de dragons volanls à l'écurie et d'esclaves d.ins le palais; mais surtout on examine avec un soin curieux quel poids a la baguette de la famille, si cette baguette est de diamant, d'or, d'argeni, de cuivre ou de fer, et à quel titre on la possède.
Ces importantes observations une fois faites, le père et la mère tiennent à leur fille des discours qui équivalent à ceci :
« Mon enfant, vous avez dix-huit ans (car les fées prennent de l'âge tout comme un mortel), or c'est une honte de ne pas être mariée à vingt ans : làclioz donc de tendre vos filets et de prendre un
U DERNIÈRE FÉE
mari : l'année sera poiii-êlro bonne ; mais, atlendu que nous avons deux hiiiposriffes à noire cliar et un eselave deriière. que noire bajnieiie de f.imille pé.-e ireute carats, cl qu'elle esi de l'or le plus pur, n vous faut uu enelianleur qui ail une baj;ueile digue de la vôtre. Vous n'aurez pas de venus, vous serez indigne de vivre, si vous ne trouvez pas un encliauieur qui ail uu char à deux hippogriffes ; nous avons cinq cents ans d'ïucienneié dans l'empire des fées, u faut doiu- que votre mari soii d'une race d'enchanteurs égale à la nôtre... Uardez-vous bien de jamais lever les yeux sur les génies! marchez droite, conservei-Tous pour celui qui vous plaira, mais qu'il ait une belle baguette, de beaux dragons à son char, et que sa famille ait au moins quatre cents ans de date dans le royaume... »
LJ-dessus, un matin ou un soir, c'est tout un, le père amène par la main un encli.inteur ici quel. et. lorsqu'il est resté une heure ou deux auprès de sa fille et qu'il est parti, la mère, sur uu signe du père, dit à la lée :
« Mou cnliint. ce génie est bossu, bien fait, laid ou beau, cela imporiepeu; ce génie, mon enfant, a quatre hippogrilfes à son char, il po-sede une baguette de di.uiiaut : il reviendra demain, tache de lui plaire, car il faut qu il soit ton mari... »
Alors la petite fée, qui est curieuse et qui veut savoir pourquoi on la marie, n y regarde pas à deux fois.
Ignorant ce qui constitue le bonheur ou le malheur, elle consent parce qu'elle ne peut pas faire autrement : alors, au bout de quinze jours, elle devient réponse du génie, uniquement parce qu'il a une baguette de diamant.
Elle sera heureuse si le caractère du génie est bon, malheureuse dan> le cas contraire, rela n'importe à personne : les baguettes sont du même genre, c'est là l'essentiel.
Aussi, souvent, presque toujours, les fées sont malheureuses...
Alors, pour se venger, elles s'amusent à contrarier leur mari : tout ce qui vient de lui e>t toujours mal venu; s'il a de bonnes qualités, on eu convient, mais il y a toujours quelque chose, quelque vice qui les gâte, et ce vice équivaut à ceci : c'est un iliari.
L'enchanteur, de son côté, ne saurait aimer sa fée, parce que c'est toujours la même fée, et qu'elle n'a pas le bon esprit, cimnne le font quelques-unes de nous, de se méianiorphoser de mille manières, de sorte qu'elles olfrent mille fées en une seule : alors la plupart des mariages sont malheureux...
— Et vous, demanda sur-le-champ Abel, êtes-vous heureuse ou malheureuse?... Vous avez une belle baguette : de qui la tenez-vous'?
— D'un enchanteur qui me fut bien cher... dit-elle alors, et les larmes lui vinrent aux yeux. J'ai été marié, mon enchanteur est mort, et j'ai été bien malheureuse!... Un jour, je vous raconterai mon infortune : qu'il vous suffise de savoir que je suis libre, cl l'une des plus pu'issantes et des plus riches de toutes les fées...
Ils étaient sur la lisière de la forêt : là, la fée des Prrlcs dégagea doucement son bras que tenait Abel, et, par un geste, elle lui défendit de la suivre; bientôt elle disparut en laissant le jeune homme en proie à son délire.
En cffcl, il venait de voir, pendant celte matinée, la fée des Perles peut-être encore plus belle que lorsqu'elle arriva, la nuit, entourée du p^e^tige de son pouvoir
Elle s'était montrée sous le costume le plus élégaht et le plus simple; elle avait pétillé d'esprit et de grâces; sa taille fine et délieate, la beauté pure de son visage, le charme de s(m àme tendre, tout s'ét^iit déployé avec une vivacité, une plénitude, qui l'avaient cuivré.
— Ah! je l'aime!... s'écria-t-il après avoir écouté loriglèmps le bruit lointain du char qui ennorlait la fée; serai-je sûr que mon hommage ne lui déplaira pas!... Hélas! aurai-jc jamais la pureté d'àiiie, dedésir^ et de pensées, digne de cette créature des cieUx?... Toute la douceur d.- la nature est dans ses yeux, cl ses yeiix semblent être un faible voile à travc-rs lequel on aperçoit son àme!... Que faire pour la mériter.'... Ensuite, m'aimcra-l-ellc?...
Telles furent ses pensées en revenant lentement à la chanmière : le souvenir de celle charmante matinée se gravait éternellement daiu svn c(Eur; car il devait toujours se souvenir des moindres pa-
roles, des moindres gestes de la fée, ainsi que de l'aspect que présentait le ciel pendant leur conversation.
Ahel,cn approchant de sa chanmière. entendit des cris de joie immodérés, des écl.its de rire et un bruit de bouteilles et de plats : il se hâta d'entrer par la haie' du jardin.
Il trouva Caliban assis sdr ime csèàbelle et .wcoudé 5.ur iine table couverte des débris d'mlè fouli; de mets : le vieux serviteur était ivre; il tenait d'une main uiie bouteille, de l'autre un Verre; et il chaittait à gorge déployée.
Tout ce qu'Ahel put tirer de lui, ce fut d'apprendre que le matin i' était allé frotter la lampe à la pierre enchantée, qu'il avait demandé au génie un bon festin qui, dans l'espace de deux heures, lui avait été apporté et servi par les gens de la fée.
Abel hissa le (lauvrc Caliban au milieu de ses bouteilles, et ce vieux serviteiir, ëri perdant la raison, ne perdit pas grand' chose.
Pendant que ces événements se passaient à la chaumière du chimiste, le village était en révolution, et l'on ne saurait eu donner une J image complète qu'en introduisant le lecteur dans la maison de I II. Grandvani, le père de la jolie Catherine. '
Le village dont cette maison faisait partie n'avait qu'une seule rue loriueuse. obéissant ainsi à la loi qui veut que toutes les choses humaines aillent de travers ; les chaumières avaient chacune son petit jardin, sa cour pleine de paille, son écurie ou son élable, et enfin sa bassecour; toutes contenaient des paysans laborieux, pauvres, mais ayant une même somme de bonheur et de malheur que les habitants des villes, si ce n'est que leurs affections et leurs désirs portaient sur de plus simples objets.
A moitié chemin s'élevait l'église, peu différente des autres habitations, mais pourvdë d'un clocher, historien véridique qui présidait à la vie et à la mort, comme à toutes les occupations des habiianis. Devant l'église, simple et sans faste, une place entourée de grands ormes voyait tous tes dimanches les ébats d'une jeune troupe dansante, entendait le gros rire excité par le vin, seul amour des vieillards; et là, la renommée, l'opinion publique, dressaient leurs tréteaux tout comme ailleurs, bien qu'ils fussent de bois couvert encore de son écorce.
Sur cette place étail une maison un peu moins humble que les autres; elle avait un premier étage orné de trois croisées à persiennes vertes; la porte était peinte avec un soin toul particulier, et le Girodet de l'endroit avait su trouver deux teintes de gris pour figurer des moulures; enfin, au-dessus de la porte, il av;iit écrit Mairie sans faute d'orthographe, parce qu'il avait peint ce mot sacramentel à l'aide du Bullalin des Lois. De chaque côté de la porte s'élevait un rosier entouré d'un petit treillage vert, et ces deux aibusiès pointaient leurs têtes touffues garjiies de roses jusqu'aux persiennes du premier, habité par la cliarmante Catherine.
Cette maison était la seule, celle du curé cxci^ptée, qui fût couverte eu tuiles loiiges et qui eût un grenier où l'on pouvait étendre cl sécher la percale que soulevait le sein de Catherine, et la cravate ttOhI le maire avait fait son éeharpë.
En entrant dans cette maison, on reennnàUsalt S(ir-ie-èhâth|l ti préjcnçe dune jeune fille, car la propreté la pins recherchée était là Seule clio^e qui décorât l'escalier antique qui s'offrait aux regards.
D'un côté était la cuisine, à large cheminée, aux fourneaux de terre cuite, au carreau toujours brun, quoique propre; li- coffre au pain, l'armoire aux provisions, Li poète suspendue, I.i table reluisante, tmit était net, et il n'y avait pas une seule araignée pour écouter le bruit
LA DERNIÈRE FÉE
mdlancoliquc des goiilics dcau qui sVchnpp;iienl lenicmtjiit de la foulaiiu; d'usicr (|ui garnissait un dus aiiglus de la salle.
De l'autre c6lc diail l^cliambre de Crandvani : au fond, on voyait le lit à colonues tcirscs aiiliqiios et à rideaux de setge verte ; le plaiicluT en solives de noyer et le carreau de tuile étaient iirojais el toujours frnlié!.; sur la cln-rniiiée de pierre de liais était un inimir à c6té duquel pendait l'alnianadi de rainiée, et, de i'auire, inie mauvaise estampe qui rep^é^enlaiI la Mort de ce pauire Crédit, lue par les peintres, les nuisiciens, les aiilenr>, les acteurs, les aijioteurs, avec une longue histoire qui coinineniait celle Irai-ique aventure ; mais le dessinateur, ne pouvant représenter les gouvcriieineiils sous une forme matérielle, attendu qu ils en clianpeni trop souvent, avait omis une partie des asïiassins du pauvre Crédit.
En face de la cheminée se trouvait une longue boite qui contenait le balaneier d'une horloge à sonnerie, surmontée de la statue d'un animal dont la dorure s'elfaçait ; le papier qui décorait le mur était chargé de ces oiseaux qui chantent el vous regaideni sans cesse du uiême œil, ce que ue font pas les gens en place et les amis.
La fenêlre était ornée de deux rideaux d'indienne à mille fleurs, doublée de calicot; el c'esl là qu'une chaise en permanence, devant une petite table à ouvrage en manière de chiffonnière, sur laquelle des ciseaux, un dé, du lil, de la cire, la veste de tirandvani, une collerette à moitié brodée, indiquait la place liabiliuille de Catherine,: c'est là qu'elle se met, parce q ie de l.i elle apeiçoll, à travers le carreau, tous ceux qui passent sur la place.
Avant de connaître Abel, elle voyait venir de loin le maréchal Jacques Boniemps, el son père savait quand il appnichait, en voyant Catherine venir l'embrasser; car elle n'osait avouer qu'elle accourait pour se regarder dans la gl.ice, a(in de s'assurer que son lichu était droit, sa (igure gentille, et ses boucles de cheveux bien posées; elle roegissaii.éeoniait, et courait ouvrir la porte, après avoir mis (me chaise à côté de son père.
Pour Crandvani, il était au coin de sa cheminée, du côté do son lit, dans une grande bergère de velours d'Utrechl, dont on ne distiiignait plus la couleur prinntive; mais il y avait lien de croin: quelle fui jaime jadis, aitendo qu'elle était presque blanche, tant elle était usé, et que le jaune seul devient blanc.
Ce vieillard, toujours en culotte nnire, en bas noirs, avec tin habit bleu à gros boutons de métal taillé à facettes, et portant un bonnet gris en ri>rine de pâté, lel (jnen ont les conducteurs de diligence, ce vieillard, bon homme el jovial, un peu avare, aimant le vin, ifiais encore plus sa (ille, agissait dans le pays, dont il était le cuq, comme les autocrates d Orient, c'cst-à-dire qu'il sortait rarement, cl Soil occupa'tion favorite était de jaser cl de lire.
Il avait à côté de lui une table sur laquelle gisaient les tegistres de la mairie, un encrier, quelques plumes, le cachet, sigiie de son pouvoir; enlln, une Bible à estampes, plus les lois et ordonnances qu'on lui envoyait et d'où il tirait les principes de sa conduite, en cherchant à deviner ceux du gouvernement, recherche dans laquelle il était aidé puissamment par Jacrjucs Bontemps, ce qui fait qu'ds se trouvaient deux à s'égarer dans ce labyrinthe incxlricable^
Le plus souvent le silence régnait, et le balancier de l'horloge était seul à parler, surtout depuis que Catherine aimait Abel.
Les meubles de cette chambre é'aient à l'avenant : une table de noyer, qui avait servi à plus d'une fête, des chaises garnies de; coussins d'indienne, des fintenils antiques, et sur la cheminée, devant la glace, une bmine Vierge de plaire, tenant son enf.int aux juues couvertes d'un peu de carmin, un portrait en plâtre du roi, et un buste de Bonaparte, composaient l'anieublcment de cette demeure de paix et de tranquillité.
C'était devant ce foyer et devant Crandvani que l'on venait vider toutes les querelles du village; il en était le roi, et n'avait pas d'autres ministres que le curé et le maréchal des logis, tous gens de bonne eomposiiion, n'aimant ni les réactions, ni" les interventions, ni les révuluiious, ni les destitutions, ni les épurations, ni les conspirations, ni les réconciliations, véritables ou non.
Ce salon de paix respirait donc une aisance champêtre et un calme qui plaisaient à lame; mais il aurait paru le paradis à qui eût vu la charmante Catherine assi;;e sur sa chaise, le visage éclaire par le jour, la main agile à tirer le point, doucement rêveuse, et regardant son père avec une tendresse douce et calme, un plaisir pur; écartant parfois les boucles de ses cheveux de dessus son front blanc et riche
d'innocence, el se levant pour chasser quelques grains de poussière, seule chose qu'elle pût haïr au monde.
Telle elle était jadis, naïve, rieuse, le regard vif, mais ignorant et chaste, écoutant tout avec une curiosité de viergi', et souriant à ee qu'elle ne conqnenail pas; mais, au moment que nons allons décrire, si l'anieublement, la chambre, l'air, le bon Graudvaui, rien n'est change, la pauvre enfant n'est plus la même.
Une lampe est placée sur la cheminée, Crandvani est à demi assoupi dans sa bergère, et Catherine se brode un (iehu de mousseline à la lueur rougeàlre de 1 aire noelurne qui brille dans celte modeste chambre; Françoise la domestique est dans un coin qui tourne son rouet et lile eu silence.
La pauvre Catherine, qui jadis causait à tort et à travers sur ce qui se passait au village et remplissait auprès de son père l'office d'une gazelle et l'empêchait dr; dormir après son diiier, Catlnrine est muette, même après l'évéïiemeiit (pii élonne le vill.ige et dont le bruit n'a pas encore franchi li^ seuil de la maison du maire; cependant Calherine ccmnaît le fait, pni-qn'elle est une des aclrices, et qu'elle a vu de ses yeux ce qui stupilie le village entier; oui, mais Catherine est muette, elle laisse endormir son père, qui longtemps tâche de relenir sa tabatière, nui enlin s'échaiipe d'entre ses doigts; Catherine lire le point de son tesion lentement, souvent elle s'arrête, lève les yeux, croit apercevoir une image chérie et se plaît à celte couiemplation.
La pauvre enfant aime, elle aime de l'âme, ses sens n'y sont pour rien; elle voudrait entendre toujours cette douce voix qui parle euchanlemenl el féerie, elle voudrait toujours mêler par un regard son âme à celle de celui qui lui parait toute beauté, tout amour.
Le silence règne si bien dans la chambre, que l'on peut compter les mouvements de I horloge et du rouet de Françoise; tout à coup on frappe à la porte, et plu>ieurs voix se fout entendre : on remarque celle de Jacques Bontemps.
Catherine ne se lève plus précipitamment, ce n'est plus elle qui feourl ouvrir la porte, elle ne regarde plus au miroir encadré dans du bois noir travaillé et sculpté ; non, elle reste innnobile, des pleurs smit près de ternir le cristal de ses yeux, et c'est Françoise qui se lève el court ouvrir la porte : à ce bruit Graudvani s'éveille.
Le père d'Antoine et le maréchal des logis entrent, et leur contenance animlice qu'un événement extraordinaire a eu lieu.
— Bonjour, monsieur le maire, dit le gros fermier en s'asseyant auprès de Crandvani.
— Cela va-t-il bien, père Crandvani'? dit le grand cuirassier en secouant la main du père de Catherine. Et vous, mademoiselle, ajoutai-il en s'adressanl à la jeune lille, vous ne recoimaissez donc plus vos amis, pnisqiie, depuis un temps infini, vous ne venez plus ouvrir?... C'est que j'enteiidais bien à travers la porte quand c'était vous! vous fredonniez si joliment un petit refrain de chanson...
Catherine ne répondit rien, et Jacques Bontemps la regarda avec étonnement.
— Monsieur le maire, dit le gros fermier en tournant son chapeau entre ses mains, je viens pour une alf.iire de conséquence : mademoiselle Catherine vous en a sans doute parlé, car il n'y a pas un eufa. it dans le village qui n'eu cause.
— Qu'est-ce donc'.' répondit Crandvani; non, je ne sais rien
Françoise, apporie-nous une bouteille de vin, cela nous rincera le gosier.
— Et la poussière s'en ira en paroles, ajouta le soldat.
— Figurez-vous, continua le fermier, que cette petite Juliette qui voulait épouser mon fds esl reveime cette nuit chez elle avec vingt mille francs en or.
— Bah !... dit Crandvani en ouvrant de grands yeux ; où donc les aurait-elle pris?...
— Ah! mais voilà!... reprit Jacques Bontemps, c'est qu'il y en a qui disent qu'elle, qui n'avait pas un sou vaillant, et qui avait le diable au corps pour Antoine, aura été détrousser i|uelqu'un! car une (ille qui aime, c'esl pire qu'un régiment de grenadiers...
LA DERNIÈRE FÉE
Ici Catherine se mil à rougir, et intorroiiipit bnisqucmoiit le riiirassier en s'écriant :
— Fi! que c'est mal d'accuser celle pauvre Juliette d'une action aussi infâme!... Elle qui est si douce, si aimante, si jolie, comnienl vouleï-vous...
— .Ah! vous en savez quelque chose, dit le fermier; car lout le village dit que vous l'avez aidée à porter jusque chez elle le sac d'or...
— Certainemenl, répondit Catherine.
— Ah ! père Grandvani, s'écria le cuirassier, voyez donc votre fille! en a-t-elle un pied de rouge sur la ligure!
CrandvaDi, regardant sa lille, lui dit d'un ton qu'il voulait rendre s^'vère :
— Catherine, que sij;nilic ce mystère? qu'esi-ij d ine arrive? Vmce que ce serait loi qui
aurais ouvert si doucement la porte à dix heures? j'ai cru que c'était Françoise... et je cherchais déjà qui pouvait être son amoureux.
— Oui, mon père, c'est moi...
A ces mots Grandvani posa son verre sur la lable, Françoise quitta son ronet, le cuirassier r.iressa sa moustache, 11' fiTinier ne tourna plus son chapeau, et tous les quatre restèrent imniohiles, l'œil alta- ''hé sur Catherine, la bouche béante; et h pauvre enfant regardant le fermier lui dit :
— Eh bien ! père Verniaud, vous allez rendre votre (ils heureux, puisque Juliette est riche, et vous venez sans doute ici pour remplir les fornialitcs?
— Non , mademoiselle, ri'pril le fermier, tant que je ne saurai pas à quelle source Julielle a puisé ces vingt iiiill'' flancs, je ne boup. r.ii pas.
— Allons, ma fille, dis-nous d'où cela lui ^•^t tombé...
Alors (iallierine, en r.)ugissant mainte et mainte fois, racoDtal'app.iriliuu du génie de la limpe aussitôt qu'un lieaii jeune liuinine la fiollaii en frappant sur une pierre enchantée.
Elle dit tout ce qu'elle savait sur le fils du chimiste , et ses éloges naïfs, sa candeur, alluin<-rent la bile de Jac- H"fs n nitemps, qui s'écria :
— Nom d'un petit bonhomme 1 j'y vois clair! et ce beau conscrit- .i est quelque malin qui n'aura fait que payer ce qu'il prenait... Par
le tuyau de ma pipe, mille bonibis '. vous ne serez pas le grand-père liu garçon de votre fils, père Vemiaud, car cette magie-là cache quelque farce, et je vous dis que c'est une couleur que mademoiselle Catherine vous donne. Une lampe qui crache des génies qui ont des cous, à d autres!.. L'argent est si haut, que personne ne peut l'al- Iciiidre. Comment veut-on qu'il pousse comme cela?...
— J'ai dit la \crilé. reprit Catherine avec un accint plein d'innocence ; ce que j'ai raconté, je l'ai vu ; et, quant à Juliette, je ne comprends pas ce que .M. Bontemps veut en dire.
— Je sais bien qu'avant la Révolution, dit le maire, celte chaumicre avait une cheminée comme celle d'une forge, et, lor.-qiie j'y fu=, par Tordre de SI. le coré, j'y vis comme des diables; mais il »é pourrait bien qu'on y ail fait de la fau=se mor.naie.,.
Bail! dit Cranclrani en ouvrant de );r<inds yeux... — paci 25
L'idée de Grandvani fut saisie avec avidité, et sur-le-champ on envoya Françoise chercher Juliette.
Elle vint : Antoine raccompagnait; ils se tenaient psr la main, le bonheur le plus pur animait leurs yeux, «leurs mouvements, leur contenance.
Ils ne disaient pas un seul mot sans se consulter de l'œil, ne restaient pas une minute sans se regarder, et semblaient craindre que le temps avec tous ses siècles n'eût pas assez d espaces pour suflire à leurs tendresses.
Antoine, grand, fort; Juliette, mince, fluette, jolie, étaient là, devant le maire, comme un modèle, une image élernelle d'une heureuse union.
. — Voyons, dit le maire, une des pièces d'or de votre dot.
Juliette on jeta une sur la lable, et tout le monde la fit retentir sur
le carreau, sur le manteau de la rhemioée, et toujours elle fit Piitendre ce son pur au bruit duquel tombent le»» consciences des hommes et les murailles dessilles, après lequel tout le monde court, et dont le tintamarre le plus bruyant ne vaut pas une minute de plaisir.
— C'est bien extraordinaire! s'écria
Grandvani , convaincu que la pièce élaii de bon aloi.
— Allons ! dit le fermier, craignant déjà que les vingt mille francs lui échappassent, puisque mademoiselle Catherine est témoin du fait, Antoine épousera Juliette, quille à vérifier l'existence de la lampe : ce .sera un bien pour le village, si l'on peut avoir tout ce que l'on désire.
11 ne fut question que de la lampe merveilleuse dans tonl le village, cl tout le monde tourna des regards d'envie vers la chaumière :
les uns révoquaient en doute une pareille aventure; les autres, en voyantJulielieetsadot, souhaitaient qu'il leur en arrivât autant; enfin, tous désiraient voir le bel habitant de la chaumière du diable.
Au milieu de toutes ces circonslances, il y eut un tel contentement de l'heureuse réussite des amours de Juliette et d'Antoine, que tous les matins les jeunes filles du village vinrent mettre une fleur aux bans qui étaient affichés à la porte de la mairie. Ces rubans, ces fleurs, Catlierine les voyait, et chaque jour ils excitaient une vive peine au fond de son co-ur, car la félicité de Juliette lui faisait comparer son sort au sien, et celte comparaison lui était bien cruelle.
Quelques jours après celle scène, elle fut trouver Juliette, et lui dit :
— Tu es heureuse, loi, ô ma chère amie! j'ai hérité de tout ton malheur! j'aime Ion liienfaiienr; aide-moi, je t'en supplie, à rester seule en possession d'aller à la chaumière de la colline; tu vois comme tout le monde dans le village parle de se rendre à son habitation pour le voir, lui, sa lampe, car c'est la lampe plus que luimême qu'ils veulent examiner. Ils l'importuneront, il verra d autres femmes que moi. N'est-ce pas assi-z que j'aie déjà sa fée pour rivale : Aide-moi donc, ma chère Juliette, et publions qu'il a dit qu'il ne voulait correspondre qu'avec l'une de nous deux ; et tu auras bien
LA DERNIÈRE FÉE
^oin si quclqu'uiidésire quelque chose (le toujours t'en rappiirleràiuoi. En eutendaiil ce discours, entremêlé de pleurs, Juliette ((inseiilit à tout, mais elle supplia de son côté CMlheriiie de faire eu sorte que le bel inconuu vint à sa uoce et fût téuioiu du bonheur qui élait son ouvrage. Lorsque cette singulière vohuité du lils du chismiste se répandit dans le villane, Jacques Bonlenips, réfléchissant au chaiipcineut de conduite de Catherine, commença à soupçonner quelipie drôlerie, car telle lut son expression, et il se promit bien de découvrir le secret de cette aventure mystérieuse.
La bmpe est volée.
Un matin, Catherine revint à la cliaumière qui contenait (oufe sa vie et tout son bonheur ; elle aperçut Abel assis sur sou b:inc, et, aussitôt qu'elle vil celui qu'elle aimait, l'expression de tristesse qui assombrissait son visage (il place à l'animation de la joie la plus pure.
Abfl était triste, elle le vil sur-le-champ, et snr-le-champ elle devint triste, car elle ressemblait à ces nuages (|ui, dans le ciel, empru ruent leurs couleurs au soleil.
— Qu'avez-vous? lui dit-elle d'un ton qui respirait une tendre compassion.
— Hélas I répondit-il, voilà trois jours que je ne saurais vivre sans elle. Ah ' ma chère Catherine, clic me rend la vie par un regard :
loin d'elle ou sans elle, tout est froid, sans couleur, terue, mort ; rien ne me piait ; tout à l'heure j'ai dii quelque chose de dur à Calibuu, et le pauvre homme a pleuré; j'aurais voulu me mettre à ses genoux et lui demander pardon, mais quand il a vu ma douleur, il a préiendu qu'il voudrait toujours être maltraité ainsi ; j'ai pleuré à mon tour, et je me suis réfugié là, sur ce banc, pour penser à la jolie fée des Perles.
— Elle est donc bien
i'nlie'? dil Catherine, ouilianl en ce moment toutes les recommandations du village.
— Je le sais à peine, Catl répondit Abel; car,
alors que je la vois, je
crois avoir une vision céleste qui me présente une âme pure dégagée
de toute forme humaine.
— Vous n'aimerez qu'elle au monde?... demanda Catherine en tremblant.
— Oui. dil Abel, je n'aimerai qu'elle d'amour, niais je sens que je t'aime aussi !
Catherine resta pensive; ce mot, bien qu'il n'exprimât point le seniiment qu'elle demandait, lui causait pourtant uue vive éiMOtiou.
Elle rompit de nouveau le silence pour supplier Abel de venir à la noce de Juliette.
Abel s'y refusa longtemps; mais Catherine mit une si gracieuse insistance dans ses prières, que le fils du chimiste consentit enfin à descendre au village.
— Catherine, dit-il alors, c'est à une condition : je ne t'ai rien donné qui te rappelât l'amitié fraternelle que je t'ai vouée. Eh bien I y: veux qu'à cette fête, où chacun se parera de sou mieux, tu soi» la plus brillante... Viens donc!...
El, la prenant par la main, il la conduisit auprès de la pierre.
Abel ayant rempli la formalité d'usage en frottant la lampe qu'il portait toujours sur lui, le joli génie, la tête couronnée de fleurs toujours fraîihes, parut sur-le-champ.
Abel lui demanda une parure superbe pour Catherine. Le génie cueillii un long brin d'herbe encore chargé de rosée, et mesura la taille svelte de la jeune (ille, qui rougissait, puis il promit d'obéir aux ordres de son maître le plus promptemeni possible. La pauvre Catherine s'en alla, toute joyeuse, annoncer cette nouvelle à Juliette.
— Il viendra ! lui ditelle ; sans doute tous les regards tomberont sur lui, et moi seule je pourrai presser sa main, moi seule je la connais.
Ah ! ce bonheur est beaucoup : c'est tout...
oui, c'est tout ce que je demanderais au ciel.
A quelques jours de là, Catherine était prête à se coucher ; soudain grand bruit sur la place, elle ouvre sa fenêtre et aperçoit un cavalier qui se dirige vers sa maison.
Le cavalier approche, il s'arrêle devant la porte de Catherine, qui descend ; alors , sans mol dire, l'inconnu lui remet un paquet sur lequel elle lut, à la clarté de la lune, seul réverbère qui existât au village : A mademoiselle Catherine Grandvani.
On pense bien que Catherine ne dormit guère , lorsque, après être revenue dans sa modeste chambre, elle eût défait le paquet et admiré une charmante parure, composée d'une robe de dessous en satin blanc et d'une autre robe qui lui sembla être de la dentelle, mais qui, en réalité, n'était qu un très-beau tulle brode ; lui rang de fausses perles, qu'elle eut garde de ne pas croire véritables, serpentaient autour des crevés qui formaient la garniture, et le corsage de cette robe ng^ charmante était d'une
élégance qui ravit Catherine.
En effet, le haut des manches était garni de glands de perles qui jouaient autour des bras, et une guirlande de peiites perles était brodée sur le busc et autour de la taille.
Un peigne en or garni de perles, des souliers de satin noir, des gant^ blancs glacés et très-fins, complétaient cette parure; enS\a Ca- Iherine trouva au fond du carton un collier délicieux et des boucles d'oreilles formés de gros grains de jais magnifique.
Cette toilette, où rien n'était oublié, avait évidemment été choisie par la main d'une femme, car les fées sont des femmes.
La fée, sans doute, avait pensé qu'il n'y avait qu'elle dont la peau fût dune blancheur assez parfaite pour que les perles ne l'altérassent point.
Le collier noir était-il une épigramme à sa rivale, ou une attention délicate? la question est difficile à décider; quoi qu'il en soit, le
L\ DERNIÈRE FÉE
collier fat la seule chose que Calherine osit essayer • elle dégagea son joli coll. mil le collier noir, et faiila de joie, frappa dans ^L•s mains en vovani conibioii sa peau d'alhàire paraissail nulle fois plus blancbc parVoppo^ilion de ce bijou.
Elle s'en fut à s;» croisée, regarda dans les airs du cùté de la colline, et là son cœur adres>a mille icndrcs-es d'amour à son idole chérie ; leszépbirs se thargèreni sans dimle déporter ses adoralious à leur adresse.
— Od a beau dire, ajouta-i-elle eu revenant à sa place, une fille a uu tout autre air avec des bijoux ! cela donne une tournure...
Et la naïve enfant, transportée d'un orgueil bien pardonnable (car il n'était point uni h de ner-fides desseins, et, pensant a l'efTcl qu'elle produirait à la noce de Juliette, courut éveiller Françoise, et une seconde fois elle admira devant un miroir le bon goilt de sa parure, dont elle jouit doublciueni en voyant rëtonneiueui de la servante.
— .\h I s'écria-telle quand elle fut couchée, celui qui me donne une telle parure doit m'aituer.
Le jour tant désiré du mariage d'Antoine et de Juliette arriva.
n faudrait le génie qui a dirigé les pinceaux de l'école liollaQdaise pour donner une idée du tableau que présenta la piàèe de l'église.
Sous les ormeaux touffus, on avait semé du sable fin et formé une place carrée; à I une de> extrémités, quelques tonneaux vides, recouverts par des planches, servaient de piédestal aux deux ménétriers du village, août les violons étaient garnis de rubans de Idiites les couleurs.
Autour de cet orchestre bien simple, une foule de jeiines gens et de jeunes lilles, tous endiiuancliés, et respirant cette gaieté fr.anche des gens qui ne sont point blasés sur le plaisir, riaient, adtisaieut et folâtraient.
n régnait au milieu de ce bruit et de cette cohfiisidn un aii' i'cû- Irahieinent et de bouheur qui inspirait l'envie de s'y mêler.
Autour de la place il y avait des tables iôiites dressées, ^u les vieillards, en babil de gala, pai laient, raisouiiaieiil ei déî'aisbliilaieùt en se servant à boire ou eu jouant aux caries.
Quelques-uns cependant restaient debout, les tiiairis fcroisces derrière le dos, et contemplaieMi les ébats de la jeunesse ed^sp souvenant de leurs jeunes années et faisànl dès réllexiiih^ dëmt-lri^tës, dcmiplai^antes sur la vieillesse.
Ces visages, bàlés et ridés par le tràTajI.idurijjient tous, et, ces voix cassées répétaient eiicore les joyeiix Clianls de la jeunesse.
Le couple fortuné n'était pas encort slwlt^; Il câliieriiië màiiquait aussi.
Catherine, après la messe, s'était lidËuiëë lui-liieliiëtlii èi fîli-ik^menl avait été chercher son cher Abel.
Aussi, après la danse, on regardait du côté de la i'Uë,^ ël dije inquiétude grave se manifesia sur les visages des gens de la noce, privés des souverains de la léle; une curiosité encore plus furie agitait le> esprits, car on n'avait pas oublié que Juliette s'était vaulée de voir à sa noce sou beau bienfaiteur, le fils du cbiinisle.
— Viéudra-l-il avec sa lampe? demandait une jeune paysanne.
— On dit qu'il est beau comme un auge du ciel, disait une autre.
— Savez-TODs. disait un fermier dans un coin à l'un de ses confrères, que le gros Matburiu n'est pas sûr de renouveler son bail pour la belle ferme de madame la duchesse de Sominerscl, celte dame anglai-e si riche, et que c'est une bonne chose à faire que d'en offrir douze mille francs; Si celle lampe dont on parle tant avait le pouvoir de signer des baux, ce serait encore mieuiL.
— £st-ce que lu crois ces bêtises là? répondit le fermier.
A ce moment, des petits enfants parurent dans la graiide me du village, et ils accoururent avec un aird'étonnement qui donnait lieu de croire qu'il arrivait quelque chose d'eitraordinaii-è : ils retour-
naient la tête mainte et mainte fois, s'arrêtaient, regardaient, et puis accouraient eu silence et comme stupéfaits.
Bientôt l'on vit arriver sur la place C.ilherine dans sa brillante toilette, donnant le bras à Antoine, elle (ils du chimiste conduisant la jolie Juliette; le père d'Autoini! suivait respeclueuseinent Abil, car un liou\me qui jette vingt mille francs à une jeune lille qu il voit pour la première fois, cl dont il u'atieud rien, n'était pas à dédaigner.
A l'aspect de ce quadrille le silence régna, cl l'on accourut en bâte sur sou passage : il semblait que l'on ii'eât pas assez d'yeux pour contempler Abel, dont la mise singulière et la beauté Irappaieui d'étouuemeut tous les paysans.
La lampe surtout, cette lampe qu'il portait en sautoir comme la chose la plus précieuse qu'il eût au monde, puisqu'elle venait de la fée aux Perles, la lampe semblait un soleil dont tout le monde voulait avoir un rayon.
Ce ne fut que longtemps après que cette première fureur de curiosité cilt été assouvie qu un long murmUresc fit entendre, quand on vit Catherine aussi belle, aussi resplendissante.
Le percepteur se trouvait à c6lé de Jacques Bontemps. qui, à l'aspect de Catherine, habillée aussi somplueusemetit, avait Ironcé le sounnl et remué la tète d'une mauièie singidièrc: le percepteur dit à l'un de ses partisans, assez haut pour que le cuirassier l'entendit :
— Voilà ce que c'est que de connaître des enchanteurs! ils donpent de belles robes; voyez mademoiselle Catherine, elle a johment frotté la lampe, puisque l'on dit qu'il faui la frotter pour avoir ce qii'on veut...
Le ton ironique de ces paroles enflamma le maréchal des logis, qui, se tourniitil ,vers le pauvre percepteur, le regarda de manière à le faire taire sur-le-champ.
— Sac à chiffres ! s'écria-t-il, par mon bancal (c'est le nom que les cuirassiers donnenl S leur sabre), il ne tient à rien que je ne te... Si jamais j'cnicnds une syllabe de iriédisimce sur Callierine, je coupe les ori'illes de l'oratebf!... C'est ètitendu... Marchez au pas, et gare la bombe!...
Jacques Bontemps ainiaii Ciitlièrine; il l'aimait profondément, quoique ses luanières brusques semblassent iucompalibles avec un sentiment aussi délicat que l'amuur.
Il serait mort pour Catbehoë ii^ëcle même sang-froid que s'il eût obéi à son capitaine.
Abel se tint debout contre lei (Wrineaux, c'est assez dire que Catherine n'eut pas d autre place; Jacques Bontemps vint trouver la fille dii maire ; il la regarda avec (in air d'intérêt et de douleur, et lui dit à l'oreille de manière que pei-sitliiie ne pût enlcndre :
— Calherine, je t'aime dii plus profond de mon cœur, et, quand tu èer.'li.^ épi^ise d'nii autre, je ne t'en chérirais pas moins; n)ais, mod enfant, la vanité le perdra, ces beaux habits te trahissent, et tout le pionde en jase; lu peux être pins brlle pour les autres, mais, pour Ceux (pli t'aiment, Sous quclipie foi me qu on te voie, tu seras tuUjOUrs la même... (Jui ta donné celle parure?
— La lampe, dit-elle en rougissant.
— La lampe !... répéta le cuirassier en hochant la tête. Ah ! Catherine, Caibeiiue, je m eu assurerai!...
La jolie fille n'entendit pas ces derniers mots.
En effet, la présence d'Abel, qui ne parlait qu'à elle et lui gardait sa place, avait rendu la pauvre Catherine presipie ivre île bonheur : elle était gaie, vive, animée, et sa folie amoureuse semhlail se répandre sur toute rassemblée.
Catherine venait à chaque instant recueillir les paroles d'.\bel, interroger son âme, épier ses regards, jouer avec la lampe, qu'un cordon de soie pendu autour de son cou. laissait pendre sur son cœur; et Abel, de son côté, avec la naïveté qui le distinguait, passait ses doigts dans la chevelure de Catherine, lui pressait la main devant tout le monde, et tout le monde «iiviait le bonheur de Calherine, et personne, pas même Graiidvani, n'osait parler à ce beau jeune hoiujne.
LA DERNIÈRE FÉE
— Tues bien jolie aiijoiird'liiii. CiiiluTiiic' luidisaii Abri.
Et Catlieriiie de d.ui<.or on smiriaiit à cliaciiii et de dii(- à Jiilielte:
— Je suis la plus heureuse qui soit en ce moment sur la terre : il m'aimera...
Jamais il n'y eut pour Catherine une plu* heureuse joufhée, une époque de sa vie plus belle.
Les incidents les plus simples de cette fête se gravèrent dans sa mémoire eu traits ineffaçables.
Pendant qu'elle dansait avec tant d'abandon et de charme, son collier noir se détacha et tomba aux pieds d'Abel.
Il le ramassa, le tiut longtemps entre ses mains, le froissa, s'en amusa.
— Catherine, après la contredanse, s'aperçut de l'absence de son collier ; elle le chercha ; Abel, le cachant aussitôt dans son sein, la laissa quelques moments cti proie à son iiiquiélude.
— Mou collier!... dit-elle.
Et tout le monde de chercher.
— Je n'y attache de prix, dit-elle à Abel, que parce qu'il vîetit de vous!...
Abel le tira de son sein, baisa le collier, et le passa lui-même au cou de Catherine, qui, furlivement, embrassa le collier à la niêiiie place.
Le collier, dès ce jour, fut un trésor pour elle.
Après chaque contredanse, elle accourait vers Abel avec la joie, la légèreté, le bonheur d'un jeune faon qui retourne à sa mère après avoir été jouer un moment sur l'herbe fraîche. Regarder cet amant chéri pendant qu'elle dansait, désirer la fin de la figure pour se trouver .à ses c6tés et lui presser la main, tels furent les délicieux riens qui animèrent cette soirée.
Il faut avoir aimé, il faut avoir senti son cœur bri^é par le dernier coup de l'heure du ri'iidez-vons lorsqu'on vous a dit : A telle heure je vous attendrai... ptmr apprécier la joie de Catherine.
Catherine, en qui le bonheur exaltait tons les senliments tendres, accourait quelquefois, par compassion, à colé dr .Iik (pji's Ilniitcmps, le lutinait, plaisantait avec lui; et le pauvre cnirassiir était satisfait de ce bonheur de reflet, tant Catherine mettait de grâce et de coquetterie à le lui prodiguer.
Enfui, elle parut si charmante, que toutes les jeunes filles et les jeunes gens, les femines et les vieillards, tout le village enfin ladmirait, et lui portail, non pas envie, mais ce sentiment qui se trouve entre radraii''ation cl la jalousie.
Cette fête fut son triomphe, le plus beau jour de sa vie, et, toute cette clarté céleste venait de la présence de celui qu'elle aimait ; elle s'était étourdie sur l'avenir et jouissait du présent qu'elle embrassait avec ardeur.
Au milieu de la fête, on apporta au maréehal des logis un paquet timbré du cachet du mini>lcre des finances.
Catherine était auprès de Jacques lorsque celui qui allait chercher les lettres apporta cette importante dépêche.
— Ah ! dit Catherine en saisissant la lettre, vous nous parlez toiijours de votre correspondance avec les minist?es : moi je veux savoir comiiieut ils parlent, or. du moins comment ils écrivent ; donnezmoi cela, monsieur Jacques.
— Non, Catherine, non, répliqua le cuirassier, qui, voyant le percepteur accourir, craignit que ce papier n'annonçât la noniinalion de son rival.
— Lorsqu'on aime quelqu'un, répondit Catherine, on n'a rien de caché pour lui...
Et la petite mutine s'enfuit à côté d'Abel en tenant le paquet et faisant mine de le décacheter.
— Eh bien! jurez-moi de m'cpouser si cette lettre conlieiit ma nomination, ou si l'on m'y donne l'espoir d'être nommé.
— L'épouser!... répéta Catherine en regard.ml tour à loui- le cuirassier, la lettre et Abel.
Tout le monde faisait cercle et atlendait avec impalience. Jacques n'était pas trampiille, car ou allait découvrir la vérité quant à son prétendu crédit, et Catherine tenait son sort entre ses mains.
Catherine, regardant la lampe, jugea qu'elle ne s'engageait pas à graiid'chose.
— Car, disait-elle, le génie, ayant tout pouvoir, me dégagera de ma promesse, si Abel vient à m'aimer...
liUe promit devant tout le village d'épouser le cuirassier si la lettre, lui donnait l'espoir d'êtres ])ercepteur, et le père Grandvani engagea sa parole avec celle de sa fille.
Le cuirassier changea de couleur lorsqu'il vit l'enveloppe tomber en morceaux et le silence réguer. Abel regardait cette scène avec curiosité sans y rieu comprendre.
Pendant toute cette fête même, il avait en cette insouciance que donne la mélancolie, et, ne pensant qu'à ta fée, il jouissait peu d'un bonheur qui était son ouvrage.
A peine Catherine eut-elle lu des veux les premières ligues, qu'elle plia la lettre et la remit à Jacques IBoiilemps, qui crut, avec tout le village, que Catheriiu; devenait sa femme : le percepteur frémit, mais il eut sujet d'être joyeux, car le visage de liontemps n'annonça pas le plaisir.
En etfet, voici ce que contenait la lettre
t Monsieur,
« Son Excellence a été indic;née de la manière dont vous avez réclamé sa protection, et le souvenir de l'obligation que monseigneur vous a eue vous a seul préservé des effets de sa colère. Calomnier, quand on a été soldat, est un mauvais moyen d'arriver à sou but : l'employé que vous cherchez à évincer est un honnête homme et a toujours bien rempli ses devoirs : il n'a pas encore acquis le temps de service nécessaire pour être mis à la retraite, et le style de votre plaeet n'a pas engage Son Excellence à vous chercher un autre emploi, etc. j>
Jacques Boniemps, atterré, admira la délicatesse de Catherine ; mais, quand Grandvani vint lui demander quelles nouvelles il recevait, il neul d'autre ressource que de rappeler toute son audace : il lui répondit qu'il serait nommé à la place de percepteur, et que S(m Excellence venait de la lui promettre aussitôt qu'on aurait trouvé une autre place pour le percepteur actuel.
— Eh bien ! qu'à cela ne tienne, monsieur Bontcmps, répliqua le percepteur : le receveur de L"" vient de mourir, qu'on me donne cette recette particulière, et je vous cède ma perception avec plaisir.
— On verra!... répondit Bimtemps avec l'air d'un ministre en faveur, on verra... dans quelque temps.
Le cuirassier, pensif, contemplait Abel et Catherine, et il frémissait de rage : tout à coup, en voyant le ruban qui tenait la lampe merveilleuse, il conçut l'idée de s'en rendre le maître.
— Si cette lampe, se dit-il, a donné vingt mille francs, des robes, des bijoux, si elle est aussi puissante qu'on le dit, le génie que j'aurai à mes ordres me fera avoir la place.
Alors, quand la fête fut sur le point de finir, que la nuit fut venue, et qu'Abel parla de s'en aller, Jacques Bontemps se glissa derrière les tonneaux, se munit d'une paire de ciseaux, coupa le ruban, se saisit du précieux talisman, et avant qu'Abel s'en fût aperçu le cuirassier était déjà loin, possesseur de ce bijou miraculeux, et en proie à la joie la plus vive.
Juliette et Catherine reconduisirent Abel jusqu'à sa chaumière : Caliban l'attendait avec une vive impatience.
En se séparant des deux jeunes filles, il les embrassa avec une candeur toute virginale, et Catherine, retirée dans sa modeste chambre, se jeta à genoux, éleva au ciel une fervente prière pour le re-
LA DERNIÈRE FÉE
nicrcior du bdiihiuir de celle journée : le baiser d'Aboi, tmil cliasie qu"il ciaii. lui brillait encore les lèvres.
Abel dins l' empire des tics.
Le rusé cuira^çier ne se possédait pas de joie de tenir la lampe eu 6a possession : il mit d ms sa confidence un de ses anciens camarades, et pendant la moitié de la nnit ils furent, avec le talisman, comme le ^avetier de la Funiaiue avec ses cent écus ; ils ne savaient où cacher leur trésor.
Le cuirassier, ignorant les fornialite's qu'il fallait remplir pour faire paraître le génie de la lampe, avait beau frotter et appi'ler, rien ne venait. Ils furent forcés d'attendre le jour, et Jacques Contemps se promit d'apprendre de Catherine la manière dont on se servait de ce talisman.
Le soldat fut donc voir Catherine, et, après mille détours, il arriva à lui demander des renseigueiiients sur le Tds du chimiste ; et, feignant de se refusera croire à la puissance de la lampe, il fit délailler 3 Catherine tout ce que Ion faisait pour évoquer le génie.
Alors, à la nuit tombante, le maréchal des logis se rendit à la colline avec son camarade, et après avoir cherché et trouvé la pierre, \U firent comparaître le petit génie, qui leur chanta son hymne d'obéissance.
Le cuirassier et le hussard restèrent la bouche béante et en admiration devant le groupe qui s'offrait à leurs regards : la beauté de la jolie lille qui les regardait avec surprise, tout en s'iucliuant devant la lampe, leur fil oublier ce qu'ils voulaient.
— Je donnerais encore bien cet outil-là, dit le hussard en montrant la lampe, pour embrasser ce petit génie.
— Que voulez-vous? répéia la jolie voix douce.
— Je veux, reprii le cuirassier, que vous obteniez sur-le-champ pour Jacques Roiiicmps, ancien maréchal des logis des cuirassiers de la garde, la place de percepteur de la commune de V", et, s'il est possible, la place de leccveur de L"* pour celui qui est le percepteur actuel, car il ne faut blesser les intérêts de personne.
Le nègre et le génie s'entre-regardèrcnt : l'Africain disparut, et revint prompteraent écrire sous la dictée de Jacques ce qu'il voulait.
Quand cela fut fait, le génie s'écria en agitant son écharpe d'or :
— Avant que vos yeux aient goûté trois fois le sommeil, que vous avez, respiré six mille fois, que vous ayez vu trois aurores et trois rô-ées du soir, vous aurez été satisfait. Je vais courir sur les airs, traverser les cieux, et mon maître sera content...
Une flamme bleuâtre s'échappa de dessous leur trftne, et ils disparurent en laissant les deux soldats en proie à la plus étrange surprise.
— Jacques, dit le hussard, ce n'est pas bien de n'avoir pensé qu'à toi : ne pouvais-tu pas demander quelque chose pour moi; j'épouserais la soîur d'Antoine si j'avais du bien. La ferme de madame la duchesse de Sommerset est à louer : demande un bail pour moi .' le gros Thomas veut en donner quinze mille francs, làclie que la duchesse me la cède à douze raille francs, j'épouserai la sœur d'Antoine, et je deviendrai riche.
Jacques frotta la lampe, appela le génie, qui reparut avec la même soumission.
— Va trouver, lui dit le cuirassier, la duchesse de Sommersel ;
qu'elle loue sa ferme à Jean Leblanc, ancien hussard de la garde, moyennant douze mille francs, et qu'on apporte le bail .i signer au plus tôt, avec cinquante bouteilles de vin de Champagne que nous uoironsen l'honneur delà duchesse, la plus jolie femme du monde! mais je veux, déplus, que le procès qui tient tant aux c6lcs du maire de la commune soit terminé. Allez...
— Avant que vous ayez acheté ce qu'il faut pour exploiter la ferme des Granges, vous aurez un bou bail bien signé...
Et il disparut.
— C'est un vrai miracle !... s'écria le cuirassier, pourvu que ce ne soit pas une routeur que l'on nousdoime...
Ils essayèrent de lever la pierre, et firent de vains efforts pour découvrir, à la clarté de la lune, les ressorts qui dirigeaient ce phénomène de la terre; ils ne purent y réussir, cl ils s'en allèrent en faisant mille projets : le cuirassier, pour le temps oii il serait percepteur et époux de Catherine ; le hussard, pour celui où il serait fermier et mari do Suzette.
Ils s'en allèrent en chantant de joie ; le nouveau percepteur envoyait déjà ses avertissements, et le fermier comptait ses vaches et ses moulons.
Pendant qu'ils b.itissaient leurs châteaux en Espagne, Abel était plongé dans le plus grand chagrin ; il avait perdu sa elièrc lampe, il la cherchait partout et ne la trouvait point. Aidé de Caliban, il partit pour le village, persuadé qu'ils la trouveraient sur la rou'e, si elle était tombée, et ils comptaient (les bonnes âmes ! ) que si on lu leur avait prise on la leur rendrait.
Jamais les plaintes d'un amant qui a perdu sa maîtresse n'approcheront de la douleur qui éclatait dans les regrets d'Abel.
A moitié chemin, ils rencontrèrent la jolie Catherine qui fredonnait une chanson d'amour.
— Qu'as-tu, mon Abel, dit-elle avec crainte en l'arrêtant et en lui prenant la main ; tu es triste ! oh ! dis moi ce qui te fait souf/rir ; les larmes que l'on verse à deux ont moins d'amertume, et je sens que jo serais heureuse si tu répandais ta peine dans mon cœur.
— Catherine, dit-il, j'ai perdu ma lampe...
A ce mol, la fille du maire l'arrêta, elle resta tout interdite, et l'on ne peut comparer l'état de son âme qu'à une chambre noire dans laquelle s'introduit un rayon de soleil.
En effet, les interrogations curieuses de Jacques lui revinrent à l'esprit comme un trait de lumière.
— Abel, dit-elle, c'est moi qui suis cause de ta peine, car c'est à ma prière que tu es descendu dans le vallon ; c'est à moi de tout faire pour te rendre ta lampe que l'on t'a dérobée... Attends-moi, espère, et dans peu lu vas me revoir... ,
Elle sauta à travers les ronces et les épines en prenant le chemin le plus court et le plus difficile; elle se sentait mille fois plus agile en courant pour son cher Abel.
Caliban la regardait, craignant à chaque instant de la voir tomber ; mais l'amour la soutenait.
Elle traverse la prairie, arrive au village, court chez Bontemps, ouvre la porte avec violence, et trouve le cuirassier avec son camarade en coniemplation devant la lampe.
Avant que Jacques ait fait un mouvement, elle a saisi le trésor de son cher Abel, et, lançant un regard foudroyant à Jacques :
— Comment, lui dit-elle, avez-vous pu priver le bienfaiteur de Ju< liette de son talisman? il en serait mort, le pauvre enfant!...
Jacques et Jean sont stupéfaits, Catherine s'échappe et court avec encore plus d'ardeur vers la colline : les gens du village qui la virent ainsi voler avec la lampe crurent que le talisman magique la faisait marcher sur les airs, et l'on vint dire à Grandvani que sa fille, emportée par la lampe, allait on ne savait où...
Elle arrive haletante, et du bas de la colline elle crie à Abel :
— Abel, la voilà!... sois tranquille..,
LÀ DERNIÈRE FÉE
Elle gravil la montagne et arrive criGn auprès de lui.
— Abel ! dit-elle tout émue, ah ! Cnthcrine a vécu, si Catherine une /ois a pu le causer un moment de plaisir...
— Du plaisir ! reprit Abel, ah ! je te dois la plus grande joie de ma vie...
— Que je meure donc ! répondit-elle en confondant son âme dans celle d'Abel par un regard ; que je meure !...
— N'est-ce pas un présent de ma fée ! disait Abel en baisant sa lampe...
Ce mol frappa au cœur la pauvre Catherine, qui resta pendant un moment immobile et silencieuse.
— Abel. dit-elle enfin, permets à ta petite Catherine de te demander une chose... Mais, reprit-elle après s'être arrêtée et l'avoir regardé avec douleur, je voudrais que tu me promisses de faire ce que je désire sans que tu connusses encore ce dont il s'agit.
— Je te le pronicls, dit-il.
— Eh bien ! continua la jolie paysanne, je voudrais voir ta fée Bans en être vue... Je veux savoir si elle est si jolie, si jolie, que rieu au monde ne puisse l'effacer...
— Je tâcherai, dit Abel, et quelque nuit tu essayeras à te cacher dans le laboratoire.
— Elle t'aime donc bien, cette fée?... demanda Catherine.
— Je me contente de l'aimer, répondit Abel, et je n'ose espérer qu'elle ail de l'amour pour moi...
— Tu seras donc heureux, continua Catherine, en chérissant un être surnaturel qui ne t'aimera pas?...
Abel se tut; ce silence fil rcnallro un peu d'espoir dans l'àme de la petite paysanne, qui, après avoir contemplé son bien-aimé, s'en retourna lentement chez elle.
Elle s'assit à côté de son père et lui raconta le vol de la lampe, puis elle rêva, soupira; mille fois dans la journée elle sentait les larmes lui venir aux yeux; elle regardait fi.^iement la muraille, et croyait toujours voir Abel.
A quelques jours de là. un courrier traversa rapidement le village, s'arrêta à la jinrie de Jacques Bontemps, lui remit lui paquet scellé du sceau du miuisière des finances, et le cuirassier, en l'ouvriul, trouva sa nomination à la place de percepteur, celle du percepteur à la place de receveur; une ordonnance du roi qui terminait le procès, et une promesse de bail signée de la duchesse de Somrnerset, telle que Jacques Bontemps l'avait souhaitée; enfin, par une lettre, un notaire indiquait que l'on attendrait, à un jour nommé, Jean Leblanc pour passer l'acte.
— El les bouteilles de vin de Champagne?... demanda Jacques.
— Il y a longtemps qu'elles sont dans votre cave ! répondit le meslager, (jni remonta à cheval et disparut au galop
Le cuirassier, tout ébahi, descendit pourtant dans sa cave, et trouva effectivement les bouteilles couchées avec soin sur des lattes, et si bieu arrangées, qu'ilne put douter que cela n'eût été fait récemment.
Tout triomphant, il apparut bientôt chez Grandvani, suivi du percepteur et de Jean Leblanc : il remit au maire l'ordonnance du roi, et réclama la main de Catherine.
A celte demande, la pauvre enfant pâlit, rougit, trembla, et ne trouva pour le moment d'autre expédient que de demander uu délai de quelques jours, qui lui fut accordé.
Laissons Jean Leblanc et Jacques Bontemps regretter de n'avoir pas exigé du génie de la lampe ccnl mille livres de rente; laissons tous les villageois, frappés d'étouuemenl et d'adniiraliun, regretter que le curé absent ne pût leur dire enliii si l'on ne commettait pas de péché en croyant à la toute-puissance des fées; laissons même pour un instant Catherine, tout intére.-sante qu'elle est, laissons-la pleurer et se désoler seule au milieu du transport général, et revenons au fils du chimiste et à L> charmante fée aux Perles.
Depuis quelques jours, Abel avait été privé des merveilleuses apparitions de celle qu'il adorait. Sa mélancolie commençait à devenir extrême, et Caliban s'inquiétait déjà en voyant pùlir les joues de sok jeune maître, dont les discours et les actions lui semblaient parfois dénoter la fulie.
— Je ne puis vivre sans elle, disait Abel au vieux serviteur; tout m'est insupportable. J'ai lu que la vie est un banquet : eh bien ! je ne désire à ce banquet qu'un seul mets auquel je ne puis atteindre, et tout le resle me répugne...
Une nuit, il dormait profondément, il se sentit dans son sommeil entraîner rapidement; il lui semblait qu'il avait des ailes et qu'il volait; il mettait ses mains au devant de lui, se croyant toujours près de tomber; il se réveilla enfin au milieu de ces pénibles sensations.
Il se vil alors à côté de la charmante fée, dans un char aérien ; elle le regardait dormir, et à son réveil sou regard, encore troublé par le sommeil, rencontra les yeux pétillants de la petite fée des Pelles; des chevaux infatigables emportaient le char, qui volait comme un nuage poussé par la tempête.
Abel était presque dans les bras de la fée, dont il pouvait même savourer le souffle ; et que devint-il quand la pensée lui vint qu'il avait dû reposer sa tête sur le sein de cette divine créature I
Elle le regardait encore sans mot dire, et ses yeux semblaient envoyer une flanuiie humide dont Abel s'enivrait avec délices.
— Où suis-je?... dit-il enfin.
— Près de votre fée, répondit-elle d'une voix émue qui augmenta encore le trouble d'Abel.
r — Oii allons-nous?...
— Dans l'empire des fées : n'avez-vous pas désiré d'être témoin des scènes magiques auxquelles assistent les génies, les enchanteurs et les fées?... Mon char vous entraîne à l'une de leurs assemblées les plus brillantes!...
— Quoi ! s'écria-l-il, je les verrai face à face?...
— Oui, répondit la fée, mais à une condition; écoulez, lorsque je vous le dirai, vous fermerez les yeux; car vous risqueriez de perdre la vue, si, dans certains moments, la lumière vous Irappait...
Abel promit ce que la fée lui demandait par un simple sigtie de tête; car il était plongé dans une ineffable admiration en cuiitemplant la rare beauté de la fée aux Perles.
Elle était velue avec une somptuosité élégante qui l'embellissait encore, sans que cet éclat nuisît à la douceur qui était peinte sur sa figure avec l'amour et la boulé.
Sa tête était couronnée de (leurs et de fruits artistemont posés, les boucles noires de ses cheveux encadraient son front et venaient se jouer auprès de ses yeux, de manière à ajouter encore à la finesse de son regard et à doubler l'éclat de sa peau satinée et doucement colorée.
Elle se taisait; mais les regards qu'elle levait sur Abel et qu'elle abaissait aussitôt seiublaienl dire au jeune homme de parler à son tour, et que chaque mot qui sortirait de sa bouche serait accueilli avec ravissement.
Leurs pensées, pendant ce charmant silence, voyagèrent sans doute dans la même région, car leurs mains se joignirent, se pressèrent involontairement, et Abel sécriaavec sa naïveté gracieuse:
— Je souffre!... mon cœur est comme gonflé! •
— Auriez-vous quelque peine?... dit la fée.
— Non, dit-il, je crois que c'est, au contraire, trop de bonheur...
La fée rougit et détourna les yeux sans répondre, et ce moment ne sortit jamais de la mémoire d'Abel.
lise sentit alors assez de hardiesse pour parler de son amour; mais une invincible crainte, une pudeur insurmontable, lui glaça les sens et retint sa langue captive.
Tout le temps que dura ce voyage, leurs jeux seuls parlèrent, et
LA DERNIÈRE FÈE.
souTeol lin sourire ch;irni;iiu viut errer sur loiirs Icvies et leur lit compreudre qu'ils s'euieudaieut.
Connait-on rien de plus délicieux que ce laugage de lame? celle puiss;ince synip.uhique qui, sans le secours iucduiplet de la parole humaine, nous f.iil deviner ce que pense, ce que souiiaile, ce que désire l'objet que nous ainions .'
Dans cette région pure de la pensée, dégagée des grossières sensalions du corp>. règne un charme sulilil que nulle parole humaine ne peut rendre, puisque nulle parole liuniaiue ne peut donner l'idée d'un mystère qui ne peut être que senti.
il semble qu'en ces moments trop rares une flanmie légère aille d'un coeur à l'autre y porter snctestivemcnt le jour de la pensée et une fraîcheur, un délice indicibles.
Abel et la fée des Perles goûtèrent donc celle volupté surhumaine, et ces deu\ merveilles de nature, uyaut des âmes dignes de la perfeciiou de leurs corps, s'entendireni'parfaitemeut ei si bien, qu'à la fin du voyage les veux d'.Abcl devenanl de pins en plus expressifs, la charmanle fée fit avec sou éveillai! un pelil gesle plein de délicatesse et de grâce pour l'engager à baisser ses belles paupières aux longs cils, et elle lui dit :
— Silence, Abell...
A cette phrase, la seule qui eût élé prononcée depuis une heure, ils se regardèrent et se mireul à rire.
— Ah ! dit Abel, je ne connais rien de plus délicieux qu'un amour (lui nait et grandit au milieu de la recherche, du luxe et de l'élégance ! \ous voir toujours parée, respirant les plus doux parfums, entourée du pn^siige de votre puissance! ah! c'en est trop !... si je ne suis que votre protégé, je veux mourir!...
— Vous, mourir?... ah! vivez, Abel! tivcï pour moi!...
A ce moment, elle posa sa main sur les yeux d'Abel, et Abel entendit un bruit ciuifus. une niiiltilude de cris et de voix ; mais an boni d'un quarl d'heure ils arrivèrent : la fée lui recommanda de bien fermer les yeux ; et, le prenant par la main, elle le guida à travers des galeries et des escaliers.
Enfin, ils parvinrent à un lieu où la petite fée ûl asseoir Abel 1 1 lui permit d'ouvrir les yeux en ne regardant qu'elle.
— Et quand les cicux seraient ouveris, dii-il, je ne pourrais voir que vous!...
Comme il achevait, une musique enivrante commença, et la fée, abaissant de sa jolie main un panneau qui se trouvait devant eu'., Abel resta muet de surprise deant le magique tableau qui s'ofl'raii à ses regards.
Un vaste cirque décoré de colonnes d'or et de guirlandes, de rosaces, de filets, de plinihes, d'ornemeuls en or, conienaii une foule innombrable de génies et d enchanteurs; le cirque eu éiait noir : d'étage en étage, Abel apercevait une foule de fées plus jolies les unes que les autres; elles lui apparurent environnées d'un nuage de lumière : car entre chaque rangée de fées brillait un lustre de diamants chargé de bougies qui répandaient un éclat merveilleux.
Leurs loileiie? rivali-aient de richesse et d'élégance, elles riaient, ca!i-aient et badinaient avec des enchanteurs et des génies qui se trouvaient placés derrière elles.
Dn immense soleil brillant e^ orné de cristaux répandait dans ce palais superbe un fleuve de lumière.
Le plus profond silence régnait, et tous écoulaient avec attention une musique ravissante : Abel se crut dans les cieux, il crut entendre les magiques accords des anges; il était profondément ému et ne pouvait que serrer la main de la petite fée, qui jouissait de son élonnemeni avec un plaisir indicible.
— Cachez-von; bien dins cet angle, lui dit-elle, car, si les fée» mes coinpigne- s'aperçoivent d.,- la pré-cnce d'un mortel à mes c6tés, je suis perdue!... j'ai déjà eu de la peine à vous faire passer, quoique vous soyez vêtu comme un génie...
En effet. Abel portait un costume absolument semblable aux plus b.:au\ vé:eracnls qu'il voyait aux génies.
Il se retourna, se regarda dans une glace, admira cet enchantement en se voyant lui-même ; peut-être même éprouva-t-il un mouvenieut de coquetterie en s'apcrcevant qu'il était plus beau que la plupart des génies qu'il voyait.
Tout à coup la musique cessa, et uu coup de baguc^e du génie qui présidait .à la musique lit enlever subitement une' décoration magique qui attirail l'ailention d'Abel, et un spectacle encore bien plus surprenant vint le plonger dans un océan de jouissances nouvelles.
Dn palais orné d'une profusion de colonnes de marbre et de porphyre, avec des galeries à perte de vue et des ornements d'une somptuosité merveilleuse, vint s'offrir à ses regards comme par eiiclianieiiicntj une foule brillante de fées et de génies habillés magiiiHiiiicniint, et donl quelques-uns lui retraçaient le génie de la lampe, eiiiuiinèrerit un chant de joie qui lui étourdit un peu les oreilles; mais la jolie fée des Perles lui dit qu'il fallait être un génie pour sentir toute l'harmonie de ces accords, et que ce chant ne convenait qu'à la troupe immortelle des enchanleiirs, que les hommes n'y comprenaient rien.
— Attendez un peu,continua-t-elle, et vous allez voir les génies en proie :i une espèce de frénésie qui leur fera élever leurs liiains elles frapper avec rage les unes cnnire les autres; car ici il se passe des choses qui vont bien vous surprendre.
En effet, au bout d'un quart d'heure il y eut un fracas tel, qu'Abel fui obligé de se boucher les oreilles; cependant nombre de merveilles se snccédaienl pour lélonner : un palais fol remplacé par une forêt, des champs et des chaumières; la chaumière par un jardin, le jardin par un cachot, le cachot par des lieux qui le ravirent d'admiration.
Il n'avait pas assez d'yeux ni d'oreilles pour entendre les chants et la musique, ei pour voir les danses des plus jolies fées.
Ces tableaux magiques étaient entremêlés des remarques piquantes et spirituelles de la fée des Perles, qui, par intervalles, lui expliquait les usages de l'empire des fées.
— Les génies que vous voyez ici rassemblés, lui disait-elle, ont de singulières manies : ou peut leur toucher la main, les doigls, le bras, l'épaule, tout le corps enfin, excepté la joue... Aussitôt que la joue est seulement effleurée par un autre génie, on ne peut la lavef qu'avec du sang; c'est là une des bizarreries auxquelles se sont soumis les enchanteurs.
Ensuite ils ont ce qu'ils appellent leur patriotisme, qui consiste à se bnianger eux-mêmes sur leur courage et sur leur gloire; ce sèraif nn attentat que de reconnaître le courage des autres nations de génies.
Ce n'est pas tout; voyez-vous certains enchanteurs qui portent un ruban rouge à leur vêtement? eh bien! ce ruban-là est une de leurs pasions.
Suspendez une friandise dans une salle, et amenez des dogues, ils se fatisueront à sauter pour en avoir quelques morceaux; il en esj ainsi des génies pour le ruban : ils se fatiguent et se consument en efforts pour en avoir quelque morceau, et une fois qu'ils l'ont ce n'est plus rien pour eux.
Enfin, vous voyez des génies en linge bien blanc, avec des habits propres et des bijoux recherchés : hélas ! voilà ce qui leur plaît le |ilus!...
Vous, Abel, avec votre âme sensible, noble et (jère, malgré le cortège de vertus et de grâces qui vous accompagne, avec votre belle figure, si vous n'étiez pas mis avec recherche coiiimè vous I êtes en ce moment, le dernier des enchanteurs auniit sur vous la préférence. Entre autres usages, ils ont des génies t^ui leur apprennent l'art de se tuer les uns les autres, élégamment et conforniement à certaines règles.
Ensuite, si parmi les génies il y en a de vraiment supérieurs, tant qu'ils vivent on n'y prend pas garde; aussitôt qu'ils ne sont plus, on les célèbre.
En général, les génies ici mettent de la grandeur dans les petites choses et de la petitesse dans les grandes : il faut dépenser dix fois plus pour se promener que pour manger; il y a des animaux même qui coûtent à entretenir plus que les nommes.
Enfin la religion des génies consiste à se mettre à genoux, lire dans un livre, écouler les hymnes; mais faire du bien, sauver les malheureux, dépouiller le m'ui et s'oublier un peu, ah ! il n'y a que de bons
LA DERNIÈRE FÉE
génies, bien rares, qui allient l'un et l'aulre, le cullc exiérieiir avec ce culie iiiiciii'iir qui gil dans la cdjiscicnce : pniir la plupari, le culte exleriiur e^t luiit, el ils (Tuienl gagner le ciil Cdmiiie oii gagne une lour aux écliecs, à foice de iiiauœuvres, d'adresse el de calcul.
— Ce que vous me dites là, rcpoodil Abel, m'ëlonnc encore plus que tout ce que je vois.
— Ah! répondit-elle, Tons apprendrez bien encore des choses plus étonnantes.
— Continuez, dit Abcl, je préfère vous entendre; car, pour l'harmonie de vos accents, je donnerais tout l'orchestre de vos génies.
— Nous n'avons plus le temps de causer, répliqua la fée des Perles, car la fêle sera hicniôi (iiiie; tenez, dit-elle en lui montrant une enchanlercsse qui arrivait, regardez attentivement.
Abel fut émerveillé du spertacle que lui donna celle qu'il n'hésita point ù nommer la fie de la Danse.
En elTct, en voyant ses pieds effleurer à peine la terre, Abel se demandait si cette jeune fée n'était pas une ombre fugitive dégagée du poids du corps.
Mais celle danse de volupté n'était rien en comparaison du jeu muet de la physionomie de la fée et des affeetions quelle expriinait par ses mouvements et les moindres attitudes de son corps soupfé fet léger. "'^'
Elle regrettait un amant chéri que le sort des comj^jts avait fail sncconibiT sous l'effort des ennemis; chaque mouvement de cette ad^ mirahle fée peignait si bien la douleur, qu'elle faisait passep toute sa peine dans l'àme de ceux qui la regardaient.
Enfin elle devint folle, et Abel, frémissant de terreur, serrait ayep force la main de la fée des Perles; le sentiment ingénu qu'il njaiiire'stait ainsi caus;jil un plaisir inouï à la fée des Perles, car elle avait en Quelqnc sorte les prémices des émotions de ce jeune cœur. Elle jouissait des larmes qu'il donnait à de feintes infortunes, parce que ces pleurs lui faisaient voir dans toute son éieniue la bonté de l'àme d'Abel.
Lorsque la jeune fille folle rencontra dans les champs une noce (Je village i|oi lui rappela son mariage et qu'elle apcrçiU les vêtements d'iniioreiice de la riaiicée, elle exprima qu'elle aussi elle avait été conduite à l'église parée d un costume semblable; se reportant alors à ee temps de bonheur, elle connut nça nue danse vive el gracieuse qu'uni- terreur sourde lui faisait suspendre par instants; ce mélange de la folie et de la gaieté, ces réminiscences du malheur et du boiilieur ex()rimées par ce pas saccadé, tantôt vif, tantôt lent, arrachereiU à .\bcl un cri de douleur et d'admiration.
Enfin, au milieu du plus grand paroxysme de la folie de la jeune fille, son époux, qu'elle croyait mort, arrive, il arrive à ses côtés; elle le prend pour la vision d un songe d'amour, elle n'ose l'approoljer, elle ne s'y décide que par degrés, elle avance tin|i(leinen.l la mai/), elle le touche, elle appuie rorlement, sent le cœur battre; elle le regarde, voit trop d'amour dans ses yeux pour noiîter de son existence, et, sa raison se reveillant dans toute sa plénitude, des larmes de bonheur coulent de ses yeux, elle s'évanouit et meurt de plaLsir
A ce moment la fée fut obligée d'emmener Abel, qui pleurait tant, que toute l'assemblée commençait à jeter les yeux sur la loge.
— Fermez les yeux!... lui criait la fée qui l'entraînait.
Bientôt Abel, ayant repris tout à fait ses sens, se retrouva dans le char de la fée.
— Où allonsnons encore? dcmanda-t-il.
— A mon palais, répondit-elle, et pendant quelque temps vous vivrez de la vie des fées.
En effet, le char entra sous une voiîle; Abi I et la fée descendirent, et la gentille enelianteressc guida sou protégé à tfayers im magnilique escalier à colonnes de marbre.
Abel chei la fée des Perles.
A l'approche de la fée, des esclaves magnifiquement vêtus ouvrirent res|iectueu^cment les portes des apparteinenls, dont l'élégauee l'ut un nouveau sujet d'étonuement pour Abel, qui s'arrêtait dans toutes les pièces pour contempler les curiosités merveilleuses qui les embellissaient.
Arrivés dans la grande salle de réception, la fée prit Abel par h main, et, lui montrant sur la cheminée un admirable groupe en bronze, elle lui fit voir comment on martiuait les heures dans Penipire des fées, el elle lui dit:
— Il est lard, Abel, suivez cette jeune esclave. Ici, continua- t-elle, jg ypj|s laisse maître d'aller et de venir comme bon vous semblera, pourvu' que vous ne sortiez pas de mou palais; adieu!
^||e (Jisparut.
Abç) fnf Irplisporté dans un réduit divin, presque aussi magnifique qu^ jç bo^dofr'des Perles, mais plus simple.
A peii|e était-j) couché dans un lit éblouissant de blancheur el composé '(l'élofl'es 4p"ipés ccmime de la soie, qu'il entendit de magiques aççoj(Js;ut)e|e(jie et douce harmonie l'invita au sommeil, et Il s'enfjpriiiil bercé par cette musique enchanteresse.
La rapidité 4es sensations de cette nuit de féerie ne lui avait pas laissé l'usage dé la pensée, et il s'endormit sans avoir eu le temps de rélléehir à lout ce qu'il avait vu; il ne pouvait que jouir, et, soit par suite (je ce(|e multiplicité de sensations, soit par l'elfet d'ujje veille à laquelle il n'était pas accoutumé, une grande fatigue rendit son somnié)) (res-profond, de façon qu'il trouva que l'on dormait bien mieux pjjez |es fée^ (ju'ici-bas.
Il est un phénomène du sommeil que tout le monde doit avoir observe : souvent, malgré l'état d'impassibilité et d'atonie momentanée dans leqiiel se trouve notre àme, on éprouve une espèce de pressentiment qui senible procéder d'un instinct qui ne sommeillerait jamais en nous. \',c, |)resseiitiment nous avertit de nous réveiller, soit parce qu'il est telle ou telle heure, soit parce qu'un bruit léger que nos sens ont piTÇu sans (|ue nous en ayons en une révélation bien claire a retenti (Jans notre appartement; ce fut par une prévision de ce genre qu'au matin Abel se révei|la.
Il croyait sentir que sa .ç|fjçrg ^ée des Perles était là...
11 ouvrit les veux, el, à travers le voile de ce demi-sortimeil du matin, il aperçj^t lé charmant visage de sa protectrice.
Elle était penchée sur une harpe, et ses jolies mains, en errant sur les cordes harmonieuses, leur faisaient rendre des sons qui remplirent l'àme d'Abel d'ime joie indicible : nue volupté pure semblait l'environner, l'enlacer de toutes parts.
La fée des Perles jouissait du réveil de son cher Abel, comme la nature du retour du soleil.
La fée était mise avec une simplicité qui contrastait avec la recherche et la richesse de son vêtement do la veille ; une robe de mousseline blanche semblait un léger voile jeté sur ses formes ravissautes.
— Eh bien ! comment vous trouvez-vous, dit-elle, dans le palais d'une fée'?...
Et elle s'assit sur le bord de la couche du jeune homme avec une liberté moins amoureuse que maternelle.
La fée, sans attendre la réponse d'Abel, se mit à jouer et à folâtrer avec lui.
La vivacité de ses questions, de ses reparties, la manière dont sa conversation, toujours gaie, effleurait mille sujets en un instant.
LA DERNIÈRE FÈE.
euliii Icn'ioiiible de ses manières, auraient iiidiiiuo à lout ;iulre qu a Abel une inie aimaule, il est vrai, mais trop vivo pour énv coiislnule. Elle <emblait faire d'Abel un jouet, un amusement : la naïveté de eet enfant de la nature, la candeur de son àine, leloiuiail, et elle el.nt comme une déesse qui se joue d'un mortel et qui. tout en 1 aimam. ne voudrait sacrillrr aucun des plaisirs ou des devoirs de sa divinité. \bel avait trop d'amour et trop peu d'expérience pour la juger ainsi ; il ne voyait que les mille gentillesses et les rares perfections de cet être charmant.
Elle le lai^s;! bieniiit. pour lui préparer de ses mains un repas qu'elle vint l'engager à prendre.
Elle l'entraîna vers une salle a culoniies de marbre, et le fit asseoir sur un divan, devant une table cliaigee d une foule de mets et de choses qui excitèrent l'étonnement d Abel. ., , . ...
Il n'osait loucher les cristaux précieux dont il était entoure, il avait peur d'efllenrer un linge dune blancheur éblouissante, et il admirait l'argenterie tia-
vaillée et sculptée qui ^ ^..,
contenait des mets inconnus pour lui.
Sa chère fée était à ses côtés, ils n'étaient séparés que par uu coussin de pourpre, et souvent il pouvait toucher sa main, son bras, et la gaze qui la couvrait: c'était elle qui le servait, et l'usage de l'empire des fées qui l'enchanta le plus, c'est que la fée partagea cha que chose avec lui. et qu'ils se servirent du même verre.
— C'est, lui dit-elle, uu usage bien ancien; nous l'avons aboli, mais je trouve que nous avons eu tort (1).
C'est ainsi que la fée cherchait à faire tomber la barrière de respect qui la séparait d'Abel.
Pour ce dernier , il n'osait se livrer à une libertéqu'il commençait à désirer et à comprendre; il voyait toujours la fée imposante et majestueuse, quoique l'amour répandît sur cette scène une magie indéfinissable : tout ce qu'il se permettait , c'était d'oser bien timidement saisir et caresser les doigts de la fée en prenant son verre, et de rougir quand elle feignait d'en être courroucée.
Il achevait un mets avec avidité quand elle l'avait commencé, il imprimait ses lèvres enflammées sur le cristal
Us s'en allèrent en cliantaiit do joie. — f^r.t 2i
au même endroit que la fée avait eflleuré, et il dévorait un regard, une parole, encore avec plus d'ardeur; bien que mille pensées se pressassent dans son esprit, il u'Osait prononcer un seul mot; il semblait que toute sa vie fût derrière le cristal limpide des yeux de sa divinité.
La pauvre Catherine, cette fille si simple et si mndi^ste. pouvaitelle être quelque chose pour Abel et entrer en comparaison avec la fée des Perles!...
Quoique CatheriHe aimât avec ardeur, elle n'eût même pas un souvenir.
(1) Dans le» «Uclei de chevalerie, lorsqu'une dame voulait favoriser un chevalier, elle le (ûtul asseoir daoi un repai auprès d'elle, et ils maogeaicot ente mille.
LaCCBIO SAmTE-PiLATE.
S'il n'y a dans le monde qu'une certaine somme de chaque sentiment doiit chaque être prenne sa part, Catherine avait dans le cœur tout l'amour de la nature, et elle y avait de plus toute la simplicité, toute la candeur désirables; mais pouvait-elle posséder, comme la l'éo, ce'coi'té"e di' piTl'eciions, cette majesté, celle grandeur, et les séduisants cnchaiiuments de la richesse et du pouvoir'?
D'un côté, vivait l'amour avec tous ses sacrilices; de l'autre, tout aillant d amour pour le moment, une manière moins naïve de le témoigner, mais assurément plus de grâces; de plus, la fée était aimée: que^dis-je, aimée'.'... adorée!...
Alors, l'amour d'Abel, joint à celui de la fée, embellissait chaque sourire,' chaque mouvement, d'un charme que Catherine trouvait bien à Abel, mais qu'Abel ne trouvait pas à Calherine. A la fin du repas, Abel avait déjà gagné un peu d'aisance, et il
commençait à sourire à sa fée cl à oser lui prendre la main , la serrer et y déposer un baiser, maisfurtivementet lorsqu'elle avait l'air de n'y pas prendre garde, quoiqu'elle savourât la douceur de cette caresse divine.
Tout le temps s'écoula en folàtreries d'amour : la fée avait un talent admirable pour toujours divertir Abel, soit par des discours pétillants d'esprit, soit en chantant auprès de lui, soit en faisant sortir du sein de sa harpe de magiques concerts.
Pour Abel, il était en proie à l'une des plus grandes souffrances qu'un homme puisse ressentir.
En effet, à chaque moment, l'amour croissait en son àme comme les eaux dans une inondation lorsque les digues sont rompues; depuis son entrée dans le palais de la fée, il voulait se mettre à ses genoux et lui déclarer son amour.
A chaque instant, il se disait:
— Je vais parler!...
Mais une invincible crainte , une pudeur secrète l'arrêtait , soit qu'il redoulàl le courroux de sa fée, soit qu'il eût peur de ne jamais exprimer tout ce qu'il sentait.
Les tortures de cette indécision étaient terribles pour Abel, car il était a chaque instant devant sa fée comme un joueur qui risque sa fortune, et qui, dans un instant, sera au comble du bonheur ou dans la tombe.
Souvent il prononçait imaginairemeni les phrases de son amoureux discours, et, lorsqu'il était sur le point de les répéter à sa fee, un regard, un geste, une parole, l'arrêtaient.
La fée elle-même semblait savoir ce qui se passait dans l'àme d'Abel et se faire un jeu de le tourmenter.
Enfin, le soir, à la lueur mystérieuse des bougies, et après avoir contemplé la fée brillant d(! tout l'éclat de sa beauté et de son esprit doucement ingénieux, Abel, sans tombera ses genoux, lui prit la main, et, surmuutaut son invincible terreur, il lui dit : — Belle fée I...
Quand il prononça ce mot, avec l'idée de le faire suivre de toute la peinture de ce qu'il ressentait, sou cœur reçut une plus forte portion
LA DERNIÈRE FÉE
de sang, et un nionvcmcnt d'iiue force "incniyable fit Iressailir lout son être.
— Belle fée, dil-il. depuis longlemp'; je veux vous pailer, el je n'ose; j'iguon- ce que uiou cœur resscul pour vous, mais ce que je sais, c'est que je ue puis en doniur idée qu'en vous disant : Je vous aime '... J'ai pre-que houle de vous avouer que je vous aime lout à la fois moins et plus que ma mère; je vous aime moins, car j'éprouve en moi quelque chose de tunmitueux quand vous me regardez, tandis que l'aspect de ma mère ue me troublait pas. Mais vous, quand je vous vois, je tremble, je suis bouleversé; j'aurais donné ma vie pour ma Dière, je voudrais pouvoir en sacrifier mille pour vous; j'enihnissais mille fois ma mère, et un seul baiser me semble un crime conniiis | envers vous; j'en éprouve le dé?ir, el je n'o^e le satisfaire; en un | mot, je souffre aupi es de vous, j'étais calme el heureux auprès de ' ma mère, el cependant j'aime à être à vos côlés; j'accourais ù la | voix de ma mère, la vôtre me fait tressaillir; enfin, que vous dirai-je'.' n'ayan t que l'auiuur d'un père ou d'une mère pour pouvoir me rendre compte de ce que j'éprouve, il me semble que vous êtes pour moi une mère que j'aime d'amour. Vous qui êtes toute - puissante , vous pourriez peut-êlre m'ôler de l'ame ce monde de pensées que j'ai de trop, et donner ù ma tendresse une expression plus douce, plus pure, moins fougueuse, car souvent je me sens transporté (le dirai-je?) par luie fureur que j'ai peine à coiilenir... J'ai besoin d'une de vos paroles... vos lèvres sont trop vermeilles . elles me tentent, et je me reproche chaque pensée. . .
quand votre sourire semble m'inviler...
A ce mut, la fée se leva, Abel eut une lerrilile crainte de l'avoir oCléusée; il tomba à ses genoux, et la reteuani par sa robe :
— Ahl belle fée, continna-iil, que je meure si je vous ai déplu !
mon langage, je le sens, n'est pas digue de vous; mais, n'ayant jamais aimé, et n'aimant que vous, j'ignore comment dans voire empire on parle d'amour; je ne suis qu'un simple mortel; mais, tout mortel que je suis, je me sens tant d'amour dans le cœur, que je ne désespère pas de me rapprocher devons...
Des larmes sortaient de ses yeux; il était charmant dans sa posture d'hnmiliié; ses veux suppliants, qui brillaient à travers ses pleurs, lui valurent, de la'pari de la fee, le sourire le plus divin qui jamais ail erré sur des lèvres huiniiines, c'est-à-dire de forme humaine.
Elle le releva sans mot dire, et le conduisit elle-même vers le réduit qu'elle lui avait destiné dans son palais.
Lorsqu'il y entra, elle lui présenta sa main, et s'esquiva comme pour lui caciicrson émotion.
Le lendemain, Abel se réveilla; le sourire par lequel la fée avait accueilli son discours était comme gravé dans son cœur; il croyait la voir essuyer funivement une larme d'amour.
Il l'ut surpris, après ce doux accueil, de ne pas entendre cette musique enchanteresse dont les accords pré;idaient .i son réveil ; il ouvre les yeux pour admirer la sonipuio>ité du lieu où il dormait 11
voit le laboraloire, les cornues, les fourneaux, la cheminée, la pous-
sière. Le chant des oiseaux de son jardin fut la seule musique qui accueillit son réveil.
Le désespoir s'empara de sou àme; il vit qu'il venait de passer nue nuit en pioie aux illusions Injp c liannaulcs d'un rêve d'amour, et que lout sou bonhi'ur était l'ouvrage de son iiuaginalioii.
Il se rappela couibien il avait vu la fée sédui-aiile el belle, et il repassa Iristemeni en son àme les événements de la nuit.
Abel s'habilla, et, en
11 tomba à se? gonoui
Ce qu'est 11 fée des Perles.
voyant les vêtements de son rêve, il commença à croire que les sensations niuliipliées qu'il avait éprouvées pourraient bien être réelles, quoique le souvenir qu'il en gardait fût couvert de ces vapeurs qui environnent les illusions de la nuit. Il aperçut Galiban, qui vint à lui; ce bon et vieux servi»
..,,^^ teur se réjouit de re-
^^v^ voir son jeune maître,
et liienlôl, l'eiitrainant hors de la chaumière; il lui montra la pauvre Catherine assise sur la pierre; la jolie paysanne était posée avec grâce, et la douleur la plus vive se peignait dans son aliiiude.
Abel s';ipprocha; Catherine leva la léie, jeta un cii, et se précipita en pleurant dans les bras du jeune homme.
— Pendant trois jours, dit-elle, je suis venue chaque m.ilin, aitei.dani mon soleil, ma vie .. mais rien ne dissipait la nuit de mon âme. Je me disais chaque fuis, en gravissant la ciilline : — Aujourd liiii il y sera!... Je mu le di-ais en descendant , j éiais iriste parce que tu n'étais pas arrivé...
Ah ! si j'avais un ennemi, et que je lui voulusse du mal, je lui souhaiterais d'attiMidre trois jours... celui quil aimerait.
— Cailieriue!... ma chère Catherine !...
— Ah! cher Abel, one vous êtes beau!... ah!
laissez-moi vous regarder!...
— C'est la fée qui a tissu ce linge; c'b^ elle qui a brodé les fleurs de celle étoffe précieuse.
— La fée 1 toujours la fée !
— Ah ! Caiherine, elle m'aime... j'en suis certain... J'ai vu son palais, l'empire des fées... j'en suis éiourdi...
Et Abel raconta à Catherine les merveilles dont il avait été témoin, et les attentions délicales de la fée, comment elle lui versait le lait pour tempérer une liqueur divine qui augmentait dans le cerveau l'activité delà pensée et animait l'amour, etc., elc.
— Je le ferais bien comme elle, dit Catherine d'un air boudeur. Mais, Abel, je l'en conjure, rends-moi témoin d'une appaiiiiou de la fée.
— Viens ce soir, lui répondit Abel ; elle doit me reprendre la lampe dont elle a prélendu que je n'avais plus besoin ; car, ô Callierinc ' je n'ose te dire mon espoir.
LA DERNIÈRE FÉE
— Elle l'oponçera, la foc? .. dit Cailioriiie.
— Je le crois, ropoiulil-il ; mais j'ignore cummeut un homme peut devi'uir le mari il"tiiie fco...
— Esi-on heureux, répliqua Catherine, en se mariant avec une femme qui a phis de pouvoir que nous?... Si elle le trompait .'...
— Impossible!... s'écria Abel... impossible I... Pour dire cela, il faut n'avoir pas vu sou sourire.
Catherine regarda Abel, et, ne pouvant retenir ses larmes, elle s'enfuit après avoir promis de revenir le soir.
Elle vint, eu efi'ei. à la uuit tombante; elle avait assisté au coucher d:' son bon vieux pore, qui l'avait grondée doucement, parce que, dis;iii-il. à l'approelie de sou mariage, elle courait beaucoup trop, seule et dans les champs : Jacques Bontciups s'en était plaint.
Elle avait calmé sou père à force de caresses et de baisers..., puis, mettant Françoise dans >a contidence, elle avait quitté son lit virginal, et était accourue à la chaumière pour voir la fée, et surtout pour revoir son bien-aiiué.
.Vhel était assis sur ce même fauteuil vermoulu qui avait fait les délices de son enfance; il avait les coudes sur la table oii iadis Caliban nettoyait ses graines, et il pensait à sa fée : la lampe éclairait le laboratoire.
Catherine, faisant signe à Caliban, se glissa légèrement en passant par la porte à demi eutr'ouverte, et, s'approchani bien doucement a'Abcl. elle le salua par un baiser.
— Ah! c'est loi, Catherine!...
— Oui. dit- elle, je viens voir la fée... Mais son divin sourire disait qu'Abel occupait toutes ses pensées.
— Où te cacherons-nous ? répondit celui-ci en regardant de tous cotés.
L'avis de Caliban prévalut, et il fut décidé que le grand fauteuil vermoulu sorail placé entre les fourneaux et la clicniiiiée. et que, dans le petit espace qui se Irouver.iit ainsi ménage, (jatlicriiic se tiendrait accroupie en silence, et qu'aussilôl que la fée tournerait la tète de ce c6ié, elle se blottirait de sou mieux.
Catherine s'efforça de cacher son chagrin, elle folâtra avec Abei toute la soirée; les manières caressantes de son ami lui donnaient de I espoir chaque fois qu'elle causait et jouait avec lui.
Enfin, Abel se jeta sur son lit. Caliban se relira, et. à l'heure de minuit, la fée des Perles parut dans sou brillant co>inme, plus belle, plus mignonne, plus vive que jamais; elle parcourut le laboratoire, tuiich.i dL- ses mains tout ce qui servait à Abel; elle lui parlait, elle l'ecouiuii.
Ils s'assirent sur le lit, et, là. la jolie fée, déployant ses grâces et le prestige de sa coquetterie, apparut à Catherine comme k reiue de la uature.
La pauvre enfant, cachée dans un coin, mettait son raonchoir sur fa b.iiiclie pour étouffer ses sanglots, car elle désespéra de jamais 1 tnipiiricr sur une créature ausbi ravissante que la fée des Perles.
— Hélas! se disait-elle, pourquoi le soleil a-t-il, malgré toutes mes précautions, aliéié la blancheur de mes mains? pourquoi ne siiisje pasfée .'... Oh ! oui, c'e>l une fée I... car il n'y a pas de fmme sur la icrie qui puisse avoir cet esprit, cette grâce! Grand Dieu! l'amour Cbt loge dans ses yeux!... quel regard 1...
— Abfl, disait la fée, dans peu vous saurez à quoi je me soumets pour faire votre bc.nheur. . vous ne me verrez plus que comme une iiiurelle, jabd.que pour vous l'empire des fées et tous les honueurs ùl.ai liéi à luuu rang.
— Quelle preuve d'amour plus belle q-.ic celle-là puis-je donner? sf (liait Catherine en baignant sou mouchoir de larmes.
Abfl. au comble de la joie, embrassait avec ardeur les mains de la De. il la couvrait de ses baisers, et elle souriait; enfin, elle-même (i e ipii bri>a le cœur de Catherine), ellu-inème déposa sur les lèvres li Abi:l uu baiser d'adieu, que le fils du chimiste parut savourer avec délices.
I>a fée. qui ne paraissait pas moins émue, s'échappa tout à coup en emportant la bmpe merveilleuse.
Abel fut rappelé à la vie par la douce Catherine : elle pleurait à chaudes Iarme>, et son chagrin était si violent, qn'.Abel, au désespoir, ne savait que faire pour apaiser la douleur de Callicrine.
— Elle e?t trop belle!... Oh oui, lu dois l'aimer, tn ne peux fiure autrement! et moi, je n'ai plus qu'à monr r! Toi qui connais les secrets de loa père, fais-moi uioorirl... Abi|,,'e =ens que je ne puis Ti«
vre sans toi... lu es pour moi plus qu'un frère... Ah! que vais-je devenir?
Abel passa le reste de la nuit à apaiser Catherine ; il ne put calmer son désespoir qu'en l'abiisaut et en lui jurant qu'il l'aimait tendrement et qu'ils seraient toujours ensemble.
Catherine répondait qu'elle savait bien qu'il la trompait, mais qu'elle aimait à renteiulre parler ainsi; et, bercée par un espoir dont elle connaissait le peu cli- réalité, elle sécha ses larmes, et parut avoir recouvré un peu (le calme.
Au matin, elle eomincnça à raisonner, elle reprit courage, embrassa Abel, et quitta sa demeure, résolue à n'y plus revenir.
G serments d'amour !
En sortant de la chaumière, elle était tellement troublée par son désespoir et par l'idée (jnil lui fallait épouser Jacques Bontcmps, qu'elle prit le cheiiiin de la forêt ; elle regardait à terre, et s'en allait essuyant de teiiqis en temps ses larmes.
Tout à coup elle remarqua, sur le chemin, des perles qui annonçaient que la fée avait passé par là.
En regardant tout autour, elle vit sur le sable la trace des roues d'une voiture ; le peu de largeur des ornières indiquait une voiture élégante.
Elle s'avisa de suivre la route que l'équipage de la fée avait prise, et, en suivant ce chemin, chaque pas qu'elle lit lui glissa dans l'àme un rayon d'espoir.
Elle marcha longtemps, et, loi>qu'elIe fut au trois quarts de la forêt, elle se disait :
— Si la fée n'était par hasard qu'une femme comme moi, je pourrais lutter d'amour avec elle, et j'aime tant. (|ue je l'emporterais peiilèlre... Ensuite, si elle n'est pas lée, elle aura trompé Abi'l en fiisant valoir les sacrifices qu'elle lui fait, et moi je n'ai jamais trompé persoiiue.
En passant ainsi des conjectures aux projets, Catherine ne s'aperçut pas de la longueur du clicmin : elle traversa toute la forêt, et les traces des roues la coodiiisireiit à un m:igniliqiie château entouré d'un parc célèbre par sa magnificence, les aspects pittoresques, les eaux et les arbres rares qui en faisaient l'ornenieiit : elle reconnut sur-le-champ le ehàieaii qu'habitait la duchesse de Strmmerset : alors une idée vague que la fée pouvait n'être pas antie que cette jeune veuve célèbre par son esprit, sa beauté, et plus encore par sa richesse et par sa bienfaisance, vint s'offrir à l'esiirit de Catherine.
La duchesse de Sommerset recevait tout le monde avec affabilité : Catherine demanda à la voir, et l'on ne fil aucune difficulté de l'introduire.
Catherine trembla de tous ses membres en traversant les cours, les escaliers, les appartements.
Enfin, arrivée au salon principal, une jeune femme de chambre qu'elle reconnut pourêtie le génie de la lampe, lui ouvrit la porte du boudoir dont Abel lui avait fait la description; elle jeta les yeux sur la duchesse, reconnut la fée et s'évanouit.
Sur-le-champ, la duchesse lui prodigua elle-même les secours d'usage, et quand la jolie paysanne fut revenue, elle lui fit plusieurs questions avec un accent de bonté qui allait droit au canir.
— Ah ! madame ! s'écria Catherine avec la voix du désespoir, vos richesses, votre pouvoir, rien, rien au monde, non, rieu ne peut me soulager!...
— Mais qu'avez-vous, mon enfant?
— Ah ! madame ! je vous ai vue, cela me suffit : sur le reste je dois garder le plus profond silence... On dit, eontiiiiia Catherine, on dit (pie vous êtes bonne et bienfaisante; eh bien ! ce que je vous d.rais eiiipoisounerait votre bonheur dans sa source... Allez; adieu, mari une; soyez heureuse!... Cependant ce fut moi qui le vis la première! il m'apparleniiil .. Oh! dit-ell(i en mettant la main sur sa bouche, gardons, gardons mon secret, et mourons avec lui...
La duchesse, étormée, contemplait avec attendrissement la jeune paysanne, et la plaignait déjà, tout en ignorant la cause des pleurs qu'elle versait.
Enfin, la seule grâce que demanda Catherine, ce fut que madame la duchesse la fit reconduire eu voilure jusqu'au village de V*'.
La duchesse ordonna de satisfaire le désir de Catherine, et en même temps elle donna des oidres secrets à ses gens pour que r(m s'iiifumàt de l'aventure qui amenait cette jeune Mlle au chàiean.
Lorsque l'on vit le brillanl équipage parcourir le village et s'arrêter devant la maison de Uraudvani, la population presque tout eu
U DERNIÈRE FÉE
tière accourul et vit desrendre Datlierine mourante : elle avait les yeux ri)n},'rs, le vi-:\i[c pâle, el l'ciii fut forcé de l'aider à descendre de la voilure, si faible el si doiiloureiiscmeut affeclée, quille ne ressemblait plus à celle jeun-j lille riaiile, pleine de vigm ur cl de santé, qu'un jour auparavant on noniniail la reine du village.
Sur le seuil de la porte de la maison du maire était Jacques lioiileuips, les bras croisés, le regard presque farouche el la douleur peinte sur le fronl.
Ku effet, Grandvani s'était aperçu de l'absence de sa (ille. el dès le malin il avail envoyé cherclier le nouveau percepteur pour lui conter la douleur que lui causait cet événement.
Le vieux soldat, qui aiuiail la jolie paysanne plutôt en père qu'en nmani, avail mêlé ses pleurs à ceux de Urandvani ; mais, en voyant descendre Catherine en cel élal d'un brillanl équipage, une idée inipoilune (pi'il lui était inipossible de chasser lui perça le cœur, cl il niaudis:-ail déjà le {;rau(l seiijiieur qui, sous le costume el à l'aide de la fausse naïveté d'Abel, était venu séduire la rose du village, la perle du vallon, la jolie Catherine; et déjà il méditait de la venger.
Catherine, avec celle ingénuité tliarnianle, la moindre grâce de son caractère, se précipita dans les bras de Jacques Boniemps el y versa un torrent de larmes; alors le soldat percepleur, à cet aspect, sentit sa sévérité s'évanouir ; il emporta Catherine, la déposa auprès de son vieux père; étonné, el Françiiise vint se joindre au groupe alteniif, qui épia la première parole de la jeune paysanne.
Elle se jeta dans les bras de son père pour l'embrasser; mais le vieillard, avec celte puissance palernelle el celte conscience d honneur dont l'expression est si imposante, la repoussa d'un geste si dédaigneux, que Jacques lui-même en frémit.
Un torrent de larmes s'échappa de nouveau des yeux de Catherine, qui, rassemblant ses forces, se leva et voulut soi lir : elle jeta à l!ontemps un regard d'indignation et d'innocence, el à son père un sourire qui lui valul son pardon, car ce sourire était de ceux que lancent les iunocenis pour toute réponst!ù d'injustes accusations.
Cette scène eul lieu dans le plus profond silence, chacun s'était compris.
— Je viens, dit Catherine en se rasseyant, je viens du château de la duchesse de SinnnuTseï : j'y ai été conduite par des circonsiancis sur lesquelles je dois garder le silence, el je prie ceux qui m'aiment de ne jamais me rappeler celle époque de douleur.
Cette phrase, dite avec une simplicité naïve el une candeur inimaginable par la rusée Catherine, qui ne faisait pas mention de son séjour à la chaumière d'Abel, satislil au delà de leurs vœux el le cuirassier et le père Grandvani.
La jeune fille ne dit plus rien, et la douleur qu'elle avait dans l'àme l'empêcha même de remarquer les allentions de son fiancé, attentions que Grandvani voyait avec plaisir.
Jusqu'ici Catherine avail eu de l'espoir, mais cette matinée donna le coup de la mort à ses amours; cl l'espérance, celte belle plante que l'on cnliive avec tant de bonheur au malin de la vie, était pour elle séchée dans sa racine.
Correspondance.
On doit êlre curieux de savoir pourquoi la duchesse de Pommersel devint la fce des Pertes, et par quels moyens elle opéra les prodiges qui étonnèrent Abel.
Pour satisfaire celte curiosité naturelle, on n'a qu'à jeter les yeux sur les lettres suivantes que l'on a extraites de la correspondance de la duchesse avec une de ses amies. Ces lettres eu apprendront mille fois plus sur le caractère véritable de cette dame que tout ce que l'on en pourrait raconter, el montreront comment elle savait allier un cœur capable de sentiments profonds, et même de conslauce, avec un esprit des plus impressionnables.
La duchesse était venue en France après la morl du duc de Som-
mersel, elle s'était liée avec la marquise de Stainville, dont le caractère légi r mais charmant de spontaïu-ité et de gaieté, la piijnanle amahililé et la grâce spirituelle lui plurent singulièrement : c'était à celte amie que les lettres suivantes étaient adressées.
lETTIlE DB I.A DUCHESSE DE SOSIMEUSET A MADAME LA BMlQUISE Il3 STAI>Vlll,E.
« Du cliàleau lie Joi^'ny, le...
« Vous voiH plaignez, ma chère, de ma retraite, démon silcntn, de mon apathie, et jamais femme n'a été plus occupée que moi.
« Comme je vous ai confié toute ma vie, je ne vois pas pouriiuoi je ne vous conterais pas, sous la foi du secret, qui, à Paris, est sacré pendant vingt-quatre heures, l'avenlun- qui me retient depuis si longtemps au fond des bois, à douze grandes lieues de la capitale.
« La folie de toute ma vie, mou idée fixe fut d'êlre aimée pour moi.
« Naguère je crus cire parvenue à mon but, et le due de Sommerset m'a détrompée bien cruellement en me montrant one l'ambiliim, l'amoiir-propre, la vanité blessée, ne pardoniicnl nêaie pas à l'amour.
« Vous autres Françaises qne l'on prend par nn mot spirituel, par le mérile d'une belle jambe, enfin qui aimez avec la tête plus i-ouvent qu'avec le cœur, vous ne pourrez jamais eomprendie (je parle en général; il est, je pense, des exceptions), vous ne comprciidiez jamais combien riiieriie est cruelle pour un cœur (jue ni la coquetterie, ni les petits triomphes de l'amour-propre, ni le bal, ni lout le bruit du monde ne sauraient distraire, el qui n'aspire qu'au bonheur d'aimer et d'être aimée.
a Depuis la morl de lord Sommerset et même avant, mon âme était vide el je ne vivais plus; Pexislence était pour moi sans charme.
« En effet, quelle est la vie d'une femme? c'est un besoin incessant d'amour ; il laiil que toujours elle soit occupée au bonheur d'un être adoré; il y a en nous un trésor de sentiments qu il ikmis faut à chaque instant répai:die sur une créature qui ne soit |)as nou-.
« Pans les c^li>es, aux jours de fêles, il y a des cefmts qui portent des corbeilles pleines de roses, et qui nesonl occupés qu'à parsemer de fleurs les lieux par où le Seigneur doit passer : voilà l'image de la vie d'une femme.
« Nous avons beau être fières et paraître reines, que celle qui aime sincèromenl rentre dans le fond de son cœur, elle trouvera pour son seigneur une obéissance, une crainte, une servance réelles! Pour aimer, il faut croire à la perfection et la trouver dans l'être adoré : cet être est un dieu mortel, et l'amour une religion terrestre ; or, nous ne pouvons qu'être les esclaves d'un hoimne que nous voyons ainsi.
« Ecoutez, chère amie : je suis Anglaise, par conséquent amante de la rêverie et des scnliments exlrèmes : eh bien ! ce qne je vous décris, je l'ai dans l'àme; je trouve le bonheur dans un sourire de l'êlre que je chéris; une parole de lui me ravit au ciel, et j'attends ce sourire, ce mol, comme un Arabe du désert attend une goutte de pluie.
« Celte douce occupation de toujours chercher à rendre la vie aimable à nn être que l'on adore est mon essence, (juel plai^ir de s'anéantir dans une autre àine que la sienne, de partager ses peines, ses douleurs, ses voluptés !
« Nous sommes nées pour cela, car nous avons un sens de i)lns que les hommes, c'est ce sens d'instinct qui nous porte à leur [daire : enfin, chère anùe, je ne sais comment font certaines femmes pour étouffer ce foyer d amour que toutes doivent nourrir comme un feu divin.
« Eh bien ! si je vous dis qne j'ai rencontré ici un être auquel je rattache lous ces seniiments, toutes ces pensées, vous éto.inerezvous encore de ce que je reste si longtemps à la campagne ? C'est une histoire qui a commencé par êlre plaisante, mais qui maintenant est sérieuse au premier chef, car il s'agit de mariage.
« Figurez-vous que le curé d'un des villages voisins est venu me rendre visite ; je l'ai fait rester à diner, et au dessert il m'a parlé d'un jeune fou qui habile tout près de son village ; ce jeune homme croit à l'exisleiice des fées, il n'a aucune notion sur le monde et la société, et il n'est jamais sorti de sa chaumière.
« Soudain l'idée me vint de m'amuser de cet être singulier, et de me faire passer à ses yeux pour une fée.
« Apres avoir pris mille et mille rencigncments, tourné la mut autour de sa cabane, je remarquai qu'une cliemince était assez t.'.r.^e