‹ Œuvres de jeunesse, illustrées. DessinsChapitre 73 sur 92 · I.A DERiNlÊRE FftE · texte numérisé non relu

I.A DERiNlÊRE FftE

pour qu'oD pût descendre dans l'initTieur : aloi-s je me commandai lout une loilclle de magicienne, sans oublier la bagnelle, et une nuit je me mis en ronie, non pas dans un eliar irainé par des dragons, mais dans ma voilnro. Je la lis arrêter sur la lisière de la forêl : «raiiiie Je la pluie, je me lis porler dans une (•/mi.sf jusqu'à la cliaumière.

« Figurez-vous, ma chère, que je lis mon apparition aux sons d'une inu>iiiiie délicieuse !... Dans celte cabane grossière je rencontrai le pins bel èlre qu'il soit possible de voir. . Son premier regard m'a convaincue que j'étais venue chercher mon maiire. Je pensais faire une ingénieuse plais;uuerie. je cherchais un ainusenicnl, j'ai trouvé l'amour le plus sérieux.

1 Je voulais enchanter, et c'est moi qui fus enchantée.

« Il n'y a pas de folies que je n'aie faites : j'ai donne à ce jeune honitne une fête" superbe, avec illuminations, musique, etc.; ou a cru que

Cette fête était pour lord V mais moi seule et mes gens, qui me

gardent un inviol.ible secret, connaissaient le héros véritable, que j'ai soumis à de rudes épreuves.

<t Par un hasard favorable à mes desseins, l'aqueduc qui amenait autrefois les eaux dans le parc est inmiense. car le chatean que j'ai acheté a été bâti par le duc de C..., qui le possédait avant la Révolution, et il avait dépensé des sommes énormes pour créer la belle rivière factice qui fait le principal charme de celte délicieuse habitation ; les conduits souleriains ont 'été construits en briques, et sont si vastes, que plusieurs personnes peuvent s'y promener debout.

ï On avait été obligé de bàlir ainsi ces espèces de voûtes souterraines à cause de la nature des eaux qui y passaient autrefois, et que je rétablirai, j'espère! Ces eaux entraînaient beaucoup de sable dans leurs cours, et, autant pour éviter que les canaux ne se comblassent que pour en faciliter le nettoyage, l'aqueduc fut construit sur desdimiu>ions presque romaiues.

» Les regards surtotit sont immenses, et forment des s.illcs souterraines que l'on trouve de distance en dislance. En consultant le plan de cet aqueduc, j'ai vu qu'il y avait un de ces regards non loin de la chaumière où habile mon enchanteur. Alors j'ai "fait vite et vite netloyer le souterrain, et le bien-aiinc n'est venu à celle fête qu'après avoir subi quelques tours de fantasmagorie et combatln contre des fantômes de lauierue magique.

• Ce boudoir, que vous avez tant admiré, a été construit uniquement pour /ui; car, en me voyant couverte de perles, il m'a nommé la fée des Perles; j'ai, comme vous imaginez bien, voulu soutenir ma dignité, et j'ai prodigué les merveilles. J'ai fait habiller un de mes gens avec les habits de son père : les endroits où ils étaient usés m'ont indiqué sa pose, tes gestes, son altitude; et, dans une glace, je lui ai fait voir sou père, mort depuis longtem|is.

€ Il s'est avisé de croire que ma lampe de nuit était un talisman : j'ai donc fait habiller ma femme de chambre en génie, elle joue ce rôle à merveille: je lui ai fait lire la Tempête, de iihakspeare, it clic a très-bien saisi le genre d".\riel.

» On a adapté au regard des eaux une machine, et, toutes les fois qu'il y frappe, on satistait à ses désirs.

« J'ai fait apporter tout ce qu'il peut souhaiter, et, du reste, comme il y a des relais dans la forêt, l'on vient minstruire à la minute de tout ce qu il veut ; il y a également des relais sur la route de Paris, cl dans ce centre de civilisation j'obtiens bien vile, à prix d'or, ce qu'il a souhaité.

« Mes gens ont ordre d'obéir à tout ce que veut le possesseur de la lampe, et je me suis assuré de leur dévouement et de leur discréliou.

• Il y a quinze jours, il m'a fait courir tous les ministères pour des places : heureusement que le crédit de lord V.... m'a été très-utile, et, en uu tour de main, j'ai lout obtenu.

« M.iis le comble du bonheur, c'est qu'il m'aime autant et même peut-être plus que je l'aime: car j'en suis arrivée à me confondre ainsi devaut lui : c'eU lame la plus pure et le coeur le plus aimant dans le corps d'un ange du ciel; son legard est céleste; enfin il est si modeste, si tendre, qu'il réahse l'idéal que mou imagination avait dessiné.

e C'est une de ces heureuses créatures d'amour et de bonheur, une de ces (leurs que l'on rencontre rarement sur la terre, et il a fallu les biz;irres circonstances qui ont entouré sa vie jusqu'à présent pour amener un homme à cette perfection de nature : ah I il est bien la preuve vivante du principe qui consacre la bonté et la beauté innées de l'bunnue.

« Tous les sentiments généreux composent la fleur de son àme, en laquelle rien de mal ne croit : comment ne pas aimer, ne pas chérir •;ne telle créature? Aussi ai-je rattaché toute ma vie à ce cher Abel,

car Abel est son nom, et il exprime bien sa ressemblance avec ce premier juste de la terre.

« Ne croyez pas, d'après ce que je vous en dis, qu'il soit d'une fadeur ridicule : il est fin et spirituel; son langage est exalté et tient à celui des Orientaux, avec cette différence toutefois qu'il est souvent énergique et concis connue celui d'uu homme de la nature qui n'exprime que des idées.

« Concevez-vous maintenant que l'on puisse rester enfoncée dans les bois? Mais, chère amie, j'ai une crainte, et c'est à vous que je m'adresse pour la faire cesser : j"ai peur, si je l'épouse, que tout Paris ne se moque de moi. La duchesse de Sommerset, épouser ! qui? M. Abel..., jeune homme sans fortune, sans éducation'

d II est vrai qu'il en saura bientôt tout autant que je voudrai qu'il en sache...

n Je n'ai qu'à lui apporter des livres grecs et latins, et lui dire qu'il faut qu'il étudie la langue des génies, il l'aura bien vite apprise pour l'amour de moi! Mais qu'iin|)orte le grec, le laliu, à une femme de mon rang qui ne veut vivre que pour lui, qui ne souffrira pas que d'autres êtres l'approchent?

« Oui, je veux que sa vie soit un éternel enchantement, je veux me consacrer à son bonheur, élever une barrière entre le monde et lui, qu'il reste comine dans un sanctuaire dont je défendrai l'approche à tout ce qui peut causer peine ou douleur, en tâchant néanmoins que cette perpétuelle O'erie n'ait rien de monotone.

a La divine mélancolie, la bienfaisance, les larmes sur le malheur d'autrui, ne seront point bannies de notre temple ; car je trouve qu'après avoir ainsi pleuré ou a ajouté une plus grande portion d'àmc à iton âme.

« Je ne me fierai même pas à mon amour et à la multiplicité do» sensations pour éviter l'eimiii, le degoùt, et les autres harpies de l'existence qui flétrissent tout : la douce étude, les arts et les sciences, succéderont à l'enivrement du monde, la campagne aux salons, de même que, dans la nature, l'automne succède à l'été, le printemps à l'hiver.

« Ah ! je l'épouserai, car je me sens digne de lui : il m'a nommée sa fée, je veux l'être toujours, et toujours le combler de tendresse et des témoignages de ma reconnaissance.

<i Quelle vie! quel bonheur!... Ah! son amour me rend la plus heureuse des femmes; il n'est pas sur la terre de joie que je puisse comparer à ma joie : elle vient du ciel!

« Ce qui me rassure sur le mariage que je projette, c'est que dix jours après on n'en parlera plus à Paris; car vous n'avez qu'une certaine dose d'attention, et, si l'on n'a parlé de la chute d'un grand empire que pendant six jours, je ne vois pas pourquoi l'on s'eutretiendrait plus do deux nuits sur mon union.

« Je suis tellement folle que, voyant Abel heureux de me croire une fée, je n'ose le détromper.

« Adieu, j'attends votre réponse, etc., etc. »

LETTHE Dï MADAME DE STAWVIllE.

« L'un de nos poêles, homme charmant, je ne sais lequel, a écrit ces vers :

Mariez-Toiis uu plus tôt :

Dè.s demain si l'on peut, aujourd'hui s il le laut.

I J'ignore si je vous les écris justes, mais, tels qu'ils sont, ils forment la meilleure ordonnance que le médecin ait jamais écrite : elle est de style gai, conforme à la maladie.

« Eh quoi! vous craignez ce qu'on en dira? que voulez-vous que les Parisiens disent d'une des plus jolies femmes de l'Angleterre, lorsqu'elle a cinquante mille livres sterling de rentes, sinon que tout ce qu'elle fait est délicieux ?

« Oui, ma chère amie, vous ne mettriez pas de chapeau, vous i iriez tête nue, que cela deviendrait la mode.

« Je voudrais bien savoir s'il y a beaucoup de forêts eu France où il pousse des maris comme le vôtre, car je vous vois déjà mariée, j'ai déjà pensé à la robe que je ferai faire : elle sera divine, aussi gracieuse que votre manière d'envisager l'amour, quoique je trouve que vous nous mettiez bien bas.

1 Mes genoux sont la chose que j'épargne le plus, et j'aurais honte d'être ainsi en contemplation devaut mon époux : qu'il soit dans met

LA DERNIÈRE FÉE

bras, soil! je lAclirrai qu'il y soii bien, mais moi à ses genoux!... fi dune! vous eus abaissez par (rop en mellanl les honmies si haut.

f J'imagine, moi, quelesiioiiunes sunlunpeu laits pour lunis, et que leur vie doit recevoir sa (lamine de nous : la preuve (pi'ils sont f;iits à notre usase, c'est que nous sommes mères, et par conséciuent les maîtresses du monde.

• Ayant été Vrès-soitement mariée, et aimant mon mari pour faire comme tout le monde, puisque j'entends dire partout que (fesl l'esprit dii siècle que de s'en tenir là... d'ailleurs c'est un brave lionime, et je ne voudrais pas lui faire de la peine pour trente amants!...

€ Où en suis-je donc?... ah! oui, j'ai été néanmoins mariée Irèssottemcnt, eu ce que j'ai vint-deux ans et que M. de Slainville en a quarante-neuf, ce qui fait que lorsque jeu aurai trente il en aura cinquante-sept, si je sais bien compter: or, imaginez-vous que je puisse déverser ma sensibilité sur un sexagénaire, rattacher ma vie à lui, m'occupcr de son bonheur.'

« Pendant qu'il prendra une prise de tabac, j'aurai mille pensées; quand il montera par une portière de la voiture, je sortirai par l'autre : en vérité, l'avenir ni'elTraye, et je \oiis trouve bien heureuse d'épouser un beau jeune honnne que vous aimez.

« Mais cependant ce pauvre Stainvilh; a des qualités, je l'aime; mais écoutez-moi, car je vais crier bien fort en vous écrivant mon dernier mot : — Mariez-vous !

« Votre Abel a-t-il des moustaches? monle-t-il bien à cheval? connaît-il Rossini, lord Byron? quelle est son habitude? penche-t-il la tête, marche-l-il droit, ou se balanee-t-il légèrement en marchant?... vous ne m'avez pas donné de détails sur sa personne.

« Eh! mais j'y pense, ma chère, vous avez horriblement calomnié les Françaises en disant (|u'elles n'aiment que de la lèle : pensez-y et vous reformerez ce juLiement en voyant mad.inie S..., madame G..., etc., qui ont eu tant d'amants et qui ont si jku de tète.

«t Je vais ce soir aux Bouffes : je (lense toujours :i vous lorsque je vois votre loi^e vide : on me demande de vos nouvelles, et je dis à tout le monde que vous êtes en province pour émousser un peu la finesse de votre esprit, parce que vous écrasiez tout le monde par votre amabilité, et que vous ne voulez plus vous faire d'euueniis que par votre beauté.

« Songcz-y bien, ma chère, vous allez perdre beaucoup dans cette solitude; revenez à Paris promptement! sans cela point de saint. Je réiléchis à ce que vous dites du besoin qu'ont les i'emnies de rejeter leur sensibilité sur quelque chose, et je ris comme une folle, parce que j'ai un petit sin.:;c que j'aime à la passion depuis quinze jours; ce qui fera que j'aimerai toujours mon mari, c'est que je me sens un faible pour les pauvres bêles; cela me préservera de trahir la foi conjugale.

« Ah! je suis profondi'ment philosophe, et je n'ai pas, pendant quinze ans, cousu, brodé et peint à l'aquarelle, efdeuré mon piano, Cl chanleronné des airs, pour ne rien savoir.

« Adieu, chère amie.

« P. S. Le ponceau est en vogue, je vous écris cela pour votre gouverne; tout serait perdu si Abel ne vous voyait pasenponcfau... Oh! le joli nom qu'Abel!... êles-vous heureuse de pouvoir y joindre de tendres épithetes comme : mon cher Abel! mon doux Abel!... sans que cela soil ridicule! C'est encore un avantage que j'ai perdu avec Slainville : comment l'appeler mon doux Marc! mon cher Marc ! cela jure par trop; c'est comme du satin accouplé avec l'étoffe dont on fait les robes des juges et des procureurs...

• Adieu, chère Jenuy... Jenny! dans peu nous dirons : Abel et Jenny.

« 11 ne faut pas, chère amie, que mon post-scriptum ait été fait pour des chiffons, j'en aurais honte: et l'on serait tenté, vous la première, dénie prendre pour une femme légère qui ne sait pas qu'un post-scriptum doit contenir toute la pensée véritable qui fait écrire une lettre, de même que Dieu mit toute sa pensée chez nous, qui sommes le post-scriptum de la création.

« Or, chère amie de mon àme, voulez-vous me permettre de vous dire une bonne fois qu'avec vos grands yeux noirs, humides et fendus en amandes, votre air de reine, voiretaille de sylphide, et voire spirituelle doctrine d'esclavage d'amour, vous ne valez pas mieux qu'une autre, et que votre dévotiyn maritale ne vous empêchera pas de suivre le torrent, d'aimer toutes les (leurs qui se trouveront sur votre roule, et d'en respirer le parfum sans croire faire mal?

« Eh ! mais je fais du style, je crois, dans mon post-scriptum, il ne me reste plus qu'à y mettre de la logique, et je suis une femme perdue; et pourquoi ne raisoimerais-;e pas juste une fois en ma vie? Or, voulez-vous que je vous prouve que mon sentiment à votre égard

est juste? je liens votre lettre, chère Jenny, et j'y vois que vous avez furieusement peur du qu'en dira-t-on?... si vous épousez votre amant parce qu'il se nomme Abel!... Si jamais je rencontre un êlre et que sa vue jette en moi cette folie que l'on nomme amour, non-seulement il me serait égal de mourir pour lui, mais une pensée que je mets hors du post-scriptum, et que je vous dis d'àme à Ame, c'est que j'aimerais à mourir, même déshonorée, si cela pouvait lui plaire, entendez-vous, duchesse!... entendez-vous, jolie peiiie femme qui dites aimer, qui êtes riche, jeune et belle, cl qu'un nom arrête!...

« J'imagine que vous aimerez mieux que cel;i un jour, et que vous vous méprenez sur votre senlimeiit pour Abel; mais, bah! épousez toujours, nous verrons après!... .\dieu. »

DEUXIEME [.ETTnE BE LA DUMIESSE BE S0M51EI1SLT A LA MAIlQUISE. DE STAIMVn.LE.

« Ah ! chère Sophie, vous m'avez effrayée ! Quoi ! je n'aimerais pas Abel?... Quoi, si je comprends bien voire pensée, ce seraient les piquants détails de cette aventure qtii m'auraient séduite, et le sentiment qui a envahi tout mon être devrait passer, et je ferais le malheur de celte àme divine que j'adore? Non, non, v(mis vous trompez, vous n'avez écouté, en écrivant votre lettre, que le bruit pelillanl des grelots de la l'olie, donl vous êtes le plus charmant portrait que j'aie jamais admiré.

« Ah! venez, venez au plus tôt, examinez-moi, et si dans ma conduiie, dans mon sentiment, vous pouvez trouver quelque symptôme d'inconstance, je me résous à ne jamais épouser Abel si je dois im jour le chagriner; votre lettre me fait frémir à chaque instant du jour, maintenant je m'écoute aimer Abel comme le malade qui s'écoute respirer. Dites-moi, folle, ne passer aucune journée sans en remplir les plus courts instants de son souvenir, faire l(nit en son iiuni, dire son nom mille fois involontairement, en parler a Maria tout le jour, ne plus savoir donner aucun ordre, ne plus pouvoir ma mêler de mon intérieur, passer des fils quand je fais de la tapisserie, ne plus connaître les heures, vouloir à chatpie instant aller faire l;i fée. et le maudire de ce qu'il ne souhaite pas des choses dilTiciles à réaliser, n'est-ce pas l'aimer? Voyons, répondez! venez, examinez !... et je vous assure que jamais je ne pourrai supporter la vue d'un autre êlre que lui.

<( Allez, petite laide, vonsêtes jalouse de mon bonheur! mais aussi a-t-on jamais pu prétendre qu'une femme commis moi peut ne pas toujours aimer? ne croyez-vous pas aussi que je puisse vous haïr quelque jour? Adieu. »

SEPOSE DE MADAME DE STAI^Vn,LE

« Allons, belle duchesse, croyez-vous que je veuille vous manger votre Abel? Ne dirait-on pas qu il n'y a plus de monslaclies el de jeunes officiers dans le monde? (irand Dieu! quelle pétulance! on croirait que j'ai griffonné moi-même voire réponse : d'aboid, nui chère, je n'irai pas vous voir, parce que je ne trouverais poiiii d'Iiallensdans vos forêts et que les modes ariiveraient trop tard dans votre chàieau; mais je consens à déposer pour vous la marotte que je liens, à me taire sur les modes nouvelles, à ne vous rien dire des couleurs eu vogue, à quitter mon piano et mon singe, quoique ce dernier me fasse mourir de rire depuis que j'ai trouvé le moyen de lui l'aire prendre le tabac de Slainville avec des fraises; enfin, je ne m'occuperai plus de budget el des élections ; je quitte un moineiil tout le cortège des jolies femmes, depuis le député jusqu'à la perruche, depuis le chàle jusqu'au pair de France; et, puisque je parle à une femme au-dessus des autres femmes, j'espère que cela ne me fera p;is le moindre tort de parler raison, de déchirer le voile el de raisonner sur nous-mêmes comme si nous n'y élions pour rien.

« Jamais la pensée de nier votre amour pour Abel n'a germé duos ma tête, je vous accorde que vous l'adorez ; mais que vous noyez dr.".linée à le chérir toujours comme à présent, voilà ce que je ne crois pas; je nie que nous puissions aimer toujours la même personne.

« Quoi ! cet axiome dont il me reste à vous fournir les preuves vous arrêierait-il ? Epousez toujours Abel ; et qu'est-ce que sera un grain de sable de plus sur le bord de la mer, une goutte de plus dans l'Océan, une feuille de plus aux arbres? Votre mari ne sera-t-il pas toujours irès-heureux? et qu'est-ce qu'un homme, ma chère amie, el tout ce qui peut lui arriver, pour nous? Croyez vous qu'ils nous soient aussi attachés qu'ils le disent? J'ai, toute jeune que je suis et tout év.iporée que je parais, déjà reçu des confidences; il est vrai que j'aime la dissipation, mais je n'ai jamais trahi un secret et une amie, et je vous jure que toutes ces pauvres femmes ont été bien dupes; je vous le répète, les boinnies sont faits pour nous; ils sont eucuie bien heureux qu'il ne nous prenne pas des envies de devenir raisonnables.

LA DERNIÈRE FÉE

Kiil iiVsi mnlhciireiiN »1 elre quitté. Nous ue sommes plus dans un siècle où l'on miMirt d";>uiour.

« Clière duchesse, eoiisidéivz un peu ce que c'est que le seiuimeut que l'on nomme amour, voyez-le sans le prisme qui vous abuse; e.-t-ce un seutimenl qui puisse durer juscpie dans le dernier âge? non ; alors il peut s'éteindre avec votre beauié. avec celle d'Abel, ou jiar d'autres circonstances que je ne eherelie pas, dont je souhaite reliiijjnement, mais qui peuvent arriver, et vous ne pcuivez pas assurer qu'il vivra jusqu'à demain. Vous me direz que votre amour |io;!r .\bel est au dessus de tout enivn'menl des sens; mais croyezvous que la belle ànie qui vous attire n'ait pas sa coquetterie comme le corps, et ue priisez-vous pas que le mariage n'ait à vous découvrir bien des imperleetions?

« Passez-moi l'impiété qu'il y a ;\ raconter l'histoire du peintre du ro: de Suéde : il vous arrivera ce qui lui arriva :

• A la table de raniba>s.ideiir de Frauee. un abbé exaltait la praiidenr de Dieu et les jnie.- (pie l'on aurait h le coiileinjiler lace ;\ face d.ius le paradis: — Il est beau votre Dieu, dit le peintre, mais il ne petii pas l'être plus que l'Apollon du Belvédère, et je m'en suis lab-é...

• Vous me demanderez, ma cliére, ce qu'il en adviendra? Eh! mon Dieu! .Vbel, vous répoudrai-je. fi ra ccunine tous les maris.

« Adieu! ma couturière in'alieud. et, d'ailleurs, je ne supporterais pas plus longtemps la fatigue d une lettre si raisonneuse. »

La duchesse de Sonuncrset ne répondit pas à celte lettre.

XYI

A lieux i!e Catherine.

La pauvre Catherine fut quelque temps en proie à nu cbaf^rin ~i profomi, qu'elle ne sortit pas de sa niodesle chambre, et qu'elle f,iguii d'èire malade, ce que l'on put bien croire d'après l'aliéralion de £a douce phy>iuoumie.

Cepfnd.iiil, un matin elle se leva, voulut se promener, et se dirigea Iciiltinent vers la colline, car un dernier sourire de l'espérance l'avait soutenue.

— La duchesse est bien belle; mais, s'ctait-elle dit, elle a trompé Abel, et je vais voir ce quAbel en pou^er.^.

Klle monta languissamnient le chemin tortueux de la chaumière, elle arriva près d'Abul, et une douce rougeur se mêla à la pâleur de son viago.

Abel était sur la pierre, faisant des projets sur l'avenir, car il ne pouvait dimter de son bonheur, et il ne pensait qu'à rendre la fée la plus heureuse des fées.

— Je lâcherai, se disait-il, d'aller avec elle loin, bien loin des génies et des hommes; dous serons dans un palais brillant, cnlouré de jardins délicieux ; là, ignorés et contents, je .serai pour elle l'etctave le plus dévoué, le plus attentif. Ue même qu'elle me versait l'ambroisie dans son divin séjour II y a quelque temps, de même, moi, j'épierai sa pensée, ses désirs : exécuter ses ordres sera mon délice; un regard, ma plus grande joie; enfin elle sera une espèce de divinité visible que j'adorerai sans cesse <'n me confondant sans cesse avec elle ; nos pensées, nos vqeux seront les mêmes, et ma vie sera tout amour.

Ici Catherine parut.

— Oh! Catherine, ilit Abel, comme lu es changée!... qu'as-tu doue?...

— Abel, répliqHa-l-cl^e en ^'asseyant auprès de lui, lu es donc heureux d'aimer une fée?

— Obioui.

-— Cest sans doute celte qualité de fée, ce pouvoir brillant, ce prcsliîe de fée oui te charment !

— Oui, Calherino; je volerai avec elle sur les nuages, nos sentiments s'épureront dans la hante ré!;ion du ciel. 0 bonheur!

— Eh bien ! ennlinua l'.allieriue en proie à un doule cruel, si ta fée ii'étai! pas ime fée, si ce n'était qu'une femme comme moi... si elle t'avait trompé...

Abel resta muet, ses yeux exprimèrent lonr à tour une foule de sentiments divers, et la pauvre Catherine consultait son visage eoimne un eriniiuel qui attend sa sentence consulte les yeux des jurés qui sortent de leur salle de délibération; son comu' battait avec une force et une rapidité étomiantes; la joie d'abord, le doute ensuite, puis la joie; mais enlin le plus grand chagrin l'agita, car Abel finit par s'éerier :

— Ah! chère Catherine, quelle idée oses-tu me présenter?... Si c'était vrai.... eh bien! je serais le plus heureux des hommes, car elle ne serait plus au-dessus de moi. Je sens dans mon euiur tant d'amour, une si grande conscience de force, qu'alors elle tiendrait son biudieur de moi. Son pouvoir me la faisait adorer, sa faiblesse me la rendrait encore plus précieusel... AIi! Calhefitie, puisses-tu dire vrai!

— Tu l'apprendras bienlftt, répondit la jeune paysanne en se levant, et, dans |)en, tu recevras les adieux de ta petite Catherine; alors, dit-elle, tu me eounaîtias... car dans le monde brillant oij t'entraînera la duchesse de Sommerset, ta gentille fée... Catherine serait dcplaeécîl... Qnedis-je.' elle nuirait à ton bonheur, car lu es Irop sensible pom' ne pas me plaindre; mais je tâcherai (pie mon souvenir ne trouble pas tes prospérités .. Abel. je ne puis pas me (ilaindre de ton choix, car la duchesse mérite qu'on l'aime... elle éelipse toutes les femmes de la terre. Adieu, Abel.

— Ce que lu me dis, répondit-il, me fait frissonner... Quel accent ! s'écria-t-il après un moment de silence.

— Chut!... dit-elle en mettant son joli dtjigt sur ses lèvres; je ne te demande qu'une grâc(!. c'est de ne pas quitter ta chaumière sans avoir reçu l'adieu de Catherine... Adieu. J'entends dans le lointain un équipage... C'est elle! c'est la duchesse!... adieu!...

— Elle s'enfuit à travers les rochers avec la démarche d'un élre privé de raison.

En effet, ainsi qu'elle l'avait dit, une brillante calèche arriva devant la chaumière, et la duchesse de Sommerset eu descendit.

Abel la re(;ut dans ses bras, et s'écria :

— Catherine vient de me dire que vous n'étiez pas une fée.

— Non, répondit-elle, car les fées n'existent pas : c'est une création imaginaire.

— Qui êtes-vous donc?...

— Plusqu'une fée!... dit-elle. '

— Eli quoi?... répondit Abel avec une vive curiosité.

— Je suis, dit-elle en embrass;Mit son bien-aimé, je suis une femme qui aime ! qui se consacre à votre existence, qui tachera de l'einbellir, qui sacrifie rang, fortune, honneurs, préjugés, qui brille toutes l(;s vanités humaines comme un encens à peine digne de l'autel de l'amour... Votre àine naive ne peut pas encore connaître la société, ses bizarreries, ses distinctions. Un jour, Abel. vous comprendrez l'espèce de sacrifice que je vous fai»; vous serez même étonné qu'une femme du monde en ait été capable; mais, en voyant chaque jour combien je vous aime, vous le trouverez tout simple... Quand je vous dirai que je suis duchesse, que j'ai plus d'un million de revenu, vous n'en saurez pas davantage. Vous, vous n'avez rien, si ce n'est un trésor que rien n'égale : une belle ànie et un cœur aimant. Voyez, je dépiiuille tout senlimentde coquetterie; elle est inutile avec l'élève de la nature; je viens à vous, je vous prends la inain, je lu serre contre mon C(eur, je dépose sur vos lèvres un baiser d'amour, et je vous dis, avec la naïveté que vous avez dans l'àine et dont je n'ai que le reflet : — Abel, je t'aime! veux-tu marcher avec inoi dans la vie? Je te sourirai toujours; ta vie sera nu cnebapteineut continuel, et je tâcherai d'être toujours une fée pour toi,

Abet était aux genoux de la duchesse; sa tête se confondait avec les pieds de celte charmante femme, et des pleurs mouillèrent niêiue le cothurne élégant qu'elle portail.

— Relevez-vous, Abel ; c'est sur mon cœur qu'il faut venir!... Elle s'assit à c6lé de lui.

— Voulez-vous, dit-elle en souriant, que je vous emmène, et quitter dès ce jour cette chaumière pour venir habiter mon hôtel, le vôtre c'est-à-dire, car tout est à vous?

— 0 chère fée! oui, fée! ce nom vous restera toujours!... puis-je quitter ce lieu subitcmenl? puis-je abandonner Caliban, Catheriue,

U DERNIÈRE FÉE

mn sœur d'amour, sans leur dire adieu? Je vais dimc aller lialiilcr les villes avec vdiis! Mriu père lu'a dit <iu"aiiirs je devrais lever la pierre do la clieiuiuce, el que j'y Iniuvcrais uu talisuiaii.

— Eh bien! mon cher Abel, je vous laisse jusqu'à demain; mais demain, mou ainnur, permets que je vienne l'enlever de ces lieux, et jouir toujours de um regard de la présence...

— Oui, oui, dit Abel au comble de la joie.

Après avoir pas'-é ensemble mie matinée délicieuse, un de ces moments dû l'àme seule s'épanche, où l'on jouit, en quelque sorte, d'une double existence, la duchesse quitta son époux en espérance el le laissa ivre de bonheur.

Il dit à Caliban :

— Vieil ami, je le donne ma cabane et mon jardin, sois-y heureux ; tous les ans je viendrai te voir: je te doiuierai quelqu'un pour être Caliban auprès de toi comme lu le lus pour moi. (:on>erve bien cette cliaumière : m<m père y respire pour moi; son ànie semble réfugiée scmsces fourneaux, son lombeau est ici près; ce lieu doit être sacré, rien ne doit le profaner.

Caliban lui dit :

— Si tu dois ôlrc heureux, va-t'en, Abel; mais ton père était sage, el il vonl.iii (|ue tu re>tasses ici. Crains que le monde ne vaille pas cette solitude... et, dit le vieillard, que cette femme...

Il n'acheva pas, mais il parut douter du bonheur d'Abel.

Ils levèrent ensemble la pierre de la chemine* , et trouvèrent un colfie pe-anl. Leur surprise fut exlrèmc en l'ouvrant, car détail plein de diamants de 1 1 plus grande beanlé, soit qu ils eussent été faits par le cliimiïte, soit qu'il edi ainsi réalisé sa fortune.

— Ah ! s'écria Alicl, si je pouvais être aussi riche qu'elle !...

De vieux parcliemin:^ étaient joints aux diamants; Abel trouva qu'il avait un nom de plus que celui d'Abel, et que ce nom était le comte Osierwald..

Comme un homme récemment anobli sera indigné en apprenant que celte découverte ne causa pas la moindre émotion à Abel!

Caliban se rendit au village : il entra dans la maison du maire pour annoncer a Caihcrine que le lendemain Abel partirail avec la duchesse de Sominerset.

Catherine était au coin du feu et jouail mélancoliquement avec le collier de jais, son plus cher irésor.

Son père, qu'elle n'amusait plus par ses douces chauions, dormait; elle répondit à peine à CLiliban, et, lorsqu il fut parti, elle cacha son visage entre ses mains cl se mit à pleurer; pressée de questions par sou père, que les sanglots de la jeune fille avaient réveillé, elle ue voulut jamais répoudre.

Bontemps arriva, et Catherine se relira prdcipilamment, ne voulant rendre persomie témoin de sa douleur.

Le lendemain matin, elle vint à la chaumière; elle était mise exactement comme elle l'élail lor-que Abel la vit pour la première fois. Elle entra dans ta chaumière; mais, aussitôt qu'elle en eut franchi la porte, elle fondit en larmes : force lui fut de se laisser tomber sur le fauteuil vermoulu, el elle regarda Abel sans pouvoir parler.

Le jeune homme s'approcha, lui prit la main sans qu'elle s'y opposai, et lui dit: ,

— Catherine, je vais quitter ces lieux, mais toi tu y resteras; alors sois sûre que j'y reviendrai souvent, à moins que tu ue préfères venir avec moi...

— Aller avec loi! Abel! Abel!... je t'accompagnerai de l'àme, je te suivrai partout de mes pensées!... Apprends (il eût peut-être mieux valu me taire, mais cet eflort est au-dessus de mes forces), apprends donc que je l'aime d'amour, que je n'aimerai que toi, que ta lendresse fraternelle n'est rien... que dis-je'.' elle est toule ma consolation. Mais ce n'était pas encore ass:z; aussi, depuis longtemps, je scelle de désespoir, je le peids pour toujours, mais jamais je ue pourrai l'oublier!... Abel, que je suis malheureuse!... la raison médisait (jue cela ne pouvait être autremenl, mais mou cœur esjiéraiv toujours...

Les sanglots rempèehèrenl d'achever.

— Ah! Catherine! s'écria Abel, que lu me brises le cœur!... que je viioiir.iis le voir heureuse! (Jue laut-il faire pour cela? Ou dit que d:ins 11- nioiide les richesses sont quelque chose pour le bonheur... Tiens, Calheriuc, tiens!...

Et, saisissaui une poignée de gros diamants, il la versa sur Catheriue.

— Abell s'écria-t-elle en pleurant, est-ce digne de 'toi? rien peutil consoler un cœur privé de ce qu'il aimeî...

Et, par un mouvement de mépris et d'indignation rapide comme la pensée, elle se leva, jela par terre les iliamauts, et, regaid.inl Abel avec um^ tendresse ineffable el une profonde tristesse, elle lui dit :

— Donne-moi du moins un baiser!... embrasse-moi pour me dire adieu: pour nue caresse de loi, je doimerais tout le bonheur que peuvent renfermer la terre et les deux!...

Abel la saisit par sa taille délicate, cl déposa sur les lèvres brillantes de la jeune fdle un tendre baiser de frère... Callicrinc p:dit et s'évanouit en disant :

— Je puis mourir! ah!...

Catherine, pâle et presque inanimée, élait dans les bras d'Abel quand la duchesse cuira.

— Madame, dit Catherine en reprenant ses sens, puissicz-vous ignorer à jamais ce que me coûtera votre bonheur!., mais rendez-le toujours heureux, elje serai conlenlel...

Elle se retourna vers Abel, le contempla quelques instants, cl, enponant l'image de son bien-aimé dans son cœur, elle disparut.

Abel. resté seul avec la fée, l'instruisit de t<inl ce que son pc"e avait fait poui' lui, et la duchesse fnl an comble de la joie en apprenant qn'Aliel était comte el riche à millions; eetle joie était bien naturelle : désormais ce mariage réunissait toutes les convenances 'tl n'olfrail plus de prise à la médisance.

Catherine aurait-elle eu ce mouvement de joie?... Oh! non, elle aimait trop bien; el, eût-elle éié princesse, elle aurait tout quiué pour suivre son amant, dans l'exil et dans la misère.

La pauvre Catherine rentra chez son père. Là, Jacques Bontemps et Grandvaiii la pressèrent de consentir au mariage projeté pour cil 4, el la jeune fille, regardaui d'mi air morue le cuirassier, fil un mouvement de tête en signe d'adhésion.

Ce consentement, qui devait combler de joie tous les inténrssés. n'inspira qu'une sinistre inquiétude par la manière dont il fut donné.

On se regarda, en se demandant des yeux :

— Qu'a-t-ellc donc?...

La joie disparut de la maison.

Bientùl aussi les couleurs de Catherine s'effacèrenl : elle devint distraite, elle erra plutôt qu'elle ne inartlia. Souvent elle regardait cl ne voyait pas.

Cependant, à Paris, l'aventure de la duchesse de Sommersct était dans toutes les buuches.

Son mariage résolu, les deux fiancés n'atleudirent pas longtemps : il eu f;;t de même au village.

Eu effet, on avait coulume, dans le village de Catherine comme dans ccrlalucs antres parties de la France, de faire, pour ce qu'on nomme les accords, une fête semblable à celle des noces, et les flan : cailles se célèbrent à l'église avec la même solcnuilé que le mariage.

(lette fê;o préparatoire eut lien au village en même temps que la fêle véritable du mariage du la duchesse se célébrait à Paris.

La noce do h ville et les li.inçjilles du hnme-iu.

A Paris, dans le tnagnifique hôlcl de madame la durhesse deSe.ni> niersel, une foule joyeuse inondait tous les salons où biillai. ul Ui loiletlcs les plus somptueuses el les plus jolies feunnes.

Chaque pièce de l'hôtel, dans les appartements de réception, élait déeiiree de plusieurs lustres ornés d'une muUilude de bougies qui se lé.lciaiunt innombrables dans les glaces.

àO

LA DERNIÈRE FEE

Les niciiWos les pliis procieiix, los plus clog.\iils, le velmii-s nux riches nllels. le saliii éelaUiiil, les po^l■elailu•^ de prix, les dunires, les bronzes eiselé>, UsciUtaux remplis île Heurs arllliciellcs, les parfums, eulin luui ce que le luxe le plus ingénieux des temps modernes a pu iuveulerde recherches, de voluptés, de délicalesses, était réuni d.nis ce palais, et nissembhil tous ses trophées autour du couple le plus heureux que jainais ait réuni l'Iiymeii.

Accourus sur la foi de la renommée, pour contempler le fils du chimiste, le charmant, le riche héros de cette aventure singulière, les nombreux amis de la duehesM' el beaucoup d'inconnus afiluaient à son hoiel : la rue du Faubourg du-lloulc était encombrée d'équipages plus brillante les nus que les autres, et la loule des valets gariils>ait le péri-ivle el la cour

Oans une des g.ileries de l'hôtel on avait dresse un festin somptueux : les nmr>'ét:iieiit orués des tableaux des plus fameux maîtres, et les curieux ne pouvaient s'ari-acher à la contemplation de cette magnifique collection, digue d'un souverain; plusieurs personnes , moins artistes mais plus ga>lronomes (ce qui se compense I , repo>aicnt leur admiration et leur léie.'en abaissant leurs regards sur l'ordonnance d'une longue table où hi niaient l'argenterie, les fiambeaux, les plats , les décorations magiques, les mets les plus recherchés. les dernirres productions du luxe, l<-> ci-elures, les v.iscs. chef-d'œuvre de tou~ le> arts, depuis l'orlevrerie jusqu'à la pâtisserie : c'était un véritable enchantement

Pans le salon principal, entre mille beautés. Jenny de Sommerlet, por;a'nt le riche cossume de la fée des Perles . éclipsait les plus belles lavorites de la nio^le et attirait tous l'^s regard' : sa disliuctioD, sa parf.iile beauté.

Sa grâce, la rendiient en ce moment l'idijet de toutes les pensées: et, de même que tout dans 1.1 nature obéit à l'influence du soli'il. tous les assistants ne semblaient plus vivre que par elle et se mouvaient aiiiour d'elle : elle ét.iit If centre d'une multituili- di> rayons.

Pour le comte Oster- ■wald. il régnait en souverain sur la fée, comme sa fée régnait sur tout le reste.

Un ne doit pas appeler vivre ce qui se passait en ce moment dans son être : tîntes les femmes l'admiraient, et il ne-l per-onne qui ne convînt que ce sentiment était juste, car Abel, au militu dfs élégants qui l'eiitouraieut, se faisait remarquer par sa grâce naturelle, et l'emportait surtout par l'expression divine de son visage.

Une Candeur d'ange, qui n'était pas sans un mélange de fierté, un regard humide et pénétrant, une chevelure flottant en boucles arrondies et noires comme du jais, des fonms pures, une taille élancée et l'air de force, la grâce mile qui résultait de cet accord de perfection, faisaient de lui la réalisation de cette magnifique statue grecque sur laquelle on a ns-emblé toutes les beautés humaines pour composer un ensemble divin.

Ab''l se trouvait transplanté du sein de la vie ignorante d'un soli- Kiire fi d'un sauvage au faîte d>' la civilisation, au milieu de tout ce que u société offre de plus séduisant; il y était accompagné de celle

Ah ! s'écria Abil, si ju pouvais ùtrt aussi ridie qu'elle ! — page 39.

qu'il aitnail, et jouissai de la volupté surhumaine de la voir la reine de ce cercle : il sentait (pie tout le monde lui enviait son boulieiir. et ses idées avaient pris assez d'extension pour qu'il s'apeiçiU qu'eu ce nioment il était le seul être, par cinquante millions d'hommes, qui pili posséder un bonheur auquel toute la création seiublait concourir.

Eu effet, bientôt la musique la plus harmonieuse donna le signal de celle fête, et Abel se sentit plongé dans un nuage de voluptés si multipliées, que son àme n'avait plus de forces pour penser : il parcourait des yeux celle profusion de richesses, ei les rapportait toujours vers sa chère petite fée qui l'etiivrail des regards les plus animés, les plus doux.

Tout leur souriait, l'univers entier se courbait sons leur amour. Jamais coule de fée ne lui avait donné l'image d'une semblable fêle • enfin, il n'avait pas assez de sens et de facultés pour jouir et pour

sentir. Commeut auraitil doue pensé à Catherine'.'...

f (lalherine, la pauvre enfant ! son nom nous rappelle au village.

' On connaît le modeste asile du père Grandvani : cette cuisine si pro-

Pre est encombrée, el rançoise suffit à peine à gouverner les fourneaux.

La chambre du maire a clé débarrassée des meubles qui la garnissaient : sur la table qu'occupait autrefois l'ouvrage de Catherine on a établi la modeste vaisselle de fiience blanche du maire. Quelques lasses de porcelaine blanche, des fruits mal servis, une argenterie peu nombreuse, mais une gaieté franche sur t^ins les visages , tels sont les ornements du festin qui se prépare.

Le maréchal des logi?. ^es cuirass'ers de la garde e.-t là : son habit d'uuiliirme bien bro.-sc est relevé par l'éclat de sa grosse croix, large comme un petit écu ; il retrousse sa iniuistache et rêve aussi profondémeni qu'il lui est possible en regardant Catherine.

La pauvre fille est debout (li'vant la modeste cheminée : Juliette achève la toilette de la mariée, en lui attachant le bouquet virginal et emblématique. Catherine est fort pâle; elle ouvre de grands yeux sans voir, ses lèvres sans couleur s'enlr'ouvrent douloureusement, et un souffie pénible s'échappe d'entre ses dents blanches.

La parure qu'elle a revêtue est celle qu'Abel lui a donnée. Catherine veut mettre un de ses gants, elle ne peut y parvenir; trois fois sa main a passé à côté de l'ouverlure du gant bl.mc : elle re garde lamentablement Juliette, qui laisse échapper une larme; car, pour Catherine, elle a les yeux secs.

On ne pleure que lorsque les larmes doivent soulager. Le péri' (irandvani, qui vient pour admirer sa fille, l'examine plus atlenlivenienl, el une terreur profonde s'empare de lui; il n'ose parler, il ne peut que regarder sa chère fille. Bontempsiui-môme partage, pour la premièie fois de sa vie, les craintes instinctives de son futur beau -pèri' ; il cherche dans sa tête ce qui peut èlre arrivé à sa fiancée; il tremble même que Catherine ne veuille pas être sa femme, et il a déjà sur les lèvres ces mots de consolation banale qui vont à toutes

LA DERNIÈRE FÉE

les sniiiïraiiccs; enfin, il a un instant l'idée de dire à Cailierine qu'il ne sera pour elle qu'un second père.

Mais, s'apercevanl de l'inqniélude du maire, il làihe d'abord de consoler celui-ci, commençant ainsi par le plus f.icile. Il se rassure bieiilôt lui-même à ses propres raisons, et mei de bonne foi la siiniïrance de Catherine sur le compte de la pudeur naturelle à une jeune fille.

Le pauvre (îrandvani, avec cette bonté que l'on ne rencontre qn';in village, attira sa fille dans un coin, et lui fit observer tout bas i|n'il ne s'agissait encore que des fiançailles, et qu'elle avait le temps de réfléchir.

Alors Catherine, saisissant son père, lui passa ses bras autour du cou, et. dans une étreinte pleine de force et de reconnaissance, déposa sur le friml du vieillard un baiser fi ial qui en disait plus (|iic tons les remercimcnis. Le pauvre père la bénit par lui sourire.

On all.i en silence à l'église. Tout cela fut comme un songe pour Catherine : clic; s'agenouilla niiiehinalement et donna sa main au prêtre d'un air distrait.

Le curé trouva celte main fioide, regarda Catherine, et secoua la tête involontairement,

Celte touchante cérémonie, que l'on a mal fait d'abolir en ce qu'elle laissait encore un intervalle entre l'union de l'àme et celle que consacre le niari.ige, fut marquée par une prophétie alai manie.

Les fiancés revenaient vers la maison de f;atherine, iU étaient accompagnes de violons eld'une Troupe joyeuse; chaque pny^an avait à sa boutonnière nu na'iid de rubans, car tout le village adorait Cailierine : cette dernière, pâle, tri~te. contrastait singulièrement avec la joie qui l'e(]looi-,iit. on eût dit qu'on ceieliiait une funèbre fèti;. et que Catherine représentait une ombre.

Une vieille femme, assise sous un orme touffu , vit passer ce corlége : elle ji'ta un regard sinislre sur la fiancée, et dil toul bas à une autre vii'iile qui était à côté d'elle :

— L'accordée mourra avant que le mariage soit accompli...

La chambre de Grandvani reçut les conviés.

Juliette et Catherine montèrenliMiseinble par l'escalier .iiilici i entrèrent d;iMs la ( liambre virginale de Catherine.

Cette pièce était tenue avec une propreté extrême ; en y entrant, on devinait que l'être ch.trmant qui habitait ce lieu simple décoré de blanche percale et de meub'es modestes était un ange de pureté et de grâces : tout y reluisait de fraîcheur, on y respirait l'air du ciel ; un esprit d'oi dre et de sagesse régnait en ce lieu et répétait que la jeuue verge était l'innocence même, et que ses pensées d'amour, naïves et enfantines, n'avaient jamais fait naître en son sein que de chastes souhaits.

— Juliette, dit-elle, j'aime Dieu, mais presque autant Abel... Il ne faut tromper pcrscmne ici-bas : je ne puis vivre avec Jacques, et la vie n'est rien sans le charme d'un amour partagé... Je vais donc partir, ne me dis rien, ne cherche pas à me détourner de mon dessein, il est inébranlable. Je préfère un coup de poignard à mille coups d'épingles pendant ma vie... Je n'ai que lui dans mon cœur, tu le

Catherine ! répétait Abcl machinalement et avec la même intonation.— page 47

sais... Ce n'est pas parce que sa figure est belle, car il ci^t été laid que j'aurais été encore plus conlenle d'un regard! il est heureux maiiitenanl. lui! .. Demain tu lui écriras ! tu llii diras que Catherine est niorle. Me plaindra-t-il? crois-tu .' Oh ! il ne peut encore m avoir oubliée, car enfin je suis la première personne (pi'il ait vue. Eh bien! que j'aie la consolation d'être pleurée de lui, (pie je sache qu'il m'a pleurée, que je le vo'e une fois encore, et puis je ne demande plus rien à la vie. Je mourrai, mais je penserai à lui là-haut, je veillerai à ce que rien ne mani|ue à son bonheur.

Juliette pleurait.

— fu pleures, ma sœur chérie? cesse, ne me plains pas. 11 me disait qu'il y a des esprits divins et invisibles qui se révèlent dans la fraîcheur de la rosée, dans les parfums des Meurs, la brise du matin, dans les célestes lueurs, et qui iMilin volligeni sans cesse autour de nous. Je serai ainsi, et je me tiendrai toujours près de lui. Adieu,

Juliette.

— Ah ' laisse-moi espérer que tu guériras et que tu reviendras, dit l'épouse d'Antoine.

■ — Oui, reprit Catherine, espère, car j'espère moi-incnie : tout n'est pas terminé peutêtre...

Elles se séparèrent en pleurant, et llatherine, se jelant dans les bras de son amie, lui donna un tendre baiser d'espoir ou d'adieu.

Tout avaitéh' préparc d'avance par Callierine et son amie, de manière à ce qu'il ne rcslàt aucune trace de la disparition de Catherine.

Juliette descendit; elle trouva les convives autour de la table; elle prit sa place au milieu d'eux : on élait déjà tout joyeux ; ou commençait à parler autant qu'on mangeait ; on songeait à la danse qui devait suivre.

Mais Jacques Bontemps etGrandvani s'inquiétèrent de ce que liatherinene descendait point ; les conviés se regardèrent en silence, et Juliette se dit :

— Voilà le moment.

Cependant on s'efforça de rire et de ni;iiiger pendant quelques minutes encore; mais l'intrépide cuirassier sentait son cœur défiillir; et le père, en versant du vin à ses hôtes, tremblait si fort, qu'il en répandait sur la table : à la fin il demanda sa fille, on la chercha partout, on ne put la trouver!

Un silence lugubre s'empara de cette maison préparée pour une réjouissance, et on n'entendit plus que le balancier de l'horloge qui mesurait des instants d'angoisse et de terreur. Juliette, qui avait promis le secret, tâchait de paraître étonnée comme les autres ; pour inquiète, elle l'était avec plus de raison que personne.

Les conviés quittèrent la maison.

Grandvani, Buntemps et Juliette restèrent seuls, ne sachant -que faire, que penser, et ne se communiquant leurs sombres conjectures que par de mornes regards. Grandvani regardait toujours la porte, et quand Françoise l'ouvrait il tressaillait, mais c'était à chaque fois un redoublement de tristesse, car sa fille ne devait point reparaître.

Le village entier était plongé dans la stupeur.

Cependant abandonnons comme Catherine le village, et retournons à Paris, oi'i les fêtes du mariage d'Abel se terminaient d'une façon nioiiu brusque et plus gaie.

LA DERNIÈRE FÉE

Vers le malin, quand les U-iutei indécises de la première aurore commencèrent à blanchir les failes des brill.inls Ii6!els du faubourg du Houle, la mariée el les personnages iuvilé^ à la fêle soniplueu--e dt' la duchesse de Sommersel comnieucéreui à descendre de l'apogée de l'euivremeul.

La cocpietierie. la musique, la danse, louies puissantes que soient leurs excitations, ne sauraient prolonger un bal juxiu'au malin; d'ailleurs, comiue tout e-l renversé dans les habitudes du monde civilisé, il est naturel que le jour f.isse songer à la retraite et au sommeil.

Les convives, quittant le bal. s'étaient donc ras.seinblés en de nouvelles salles autour d'un repas somptueux.

La chaleur excessive avait fait ouvrir quelques fenêtres de l'hôlel. Au nioin ni où l'on vint avertir m idame la duchesse ((ue l'on avait servi, Abel respirait l'air frais qui accompagnait le faible crépuscule de la nuit.

— Viens donc, cher ami 1 lui dit sa flancée, qui. voyant qu'il ne quittait pas le balcon, s'appuya légèrement sur son épaule en le tirant doucement,

— Ne vois-tu rien là. en bas? lui répondit .\bel.

Elle avança la têle, et ils aperçurent ensemble une forme blanchâtre, que la demiobscurilé du malin et la lumière vacillante par les l.mternes ne laissaient voir que d'une m.inièie confuse.

Bientôt ils virent cette forme se mouvoir et se rapprocher asseï pour qu'ils pussent voir que c'était une femme, mais non distinguer >es traits. Elle allait et venait, elle se haussait sur la puiate du pied, puis elle s'arrêtait comme si elle eût voulu entrer...

Tout à coup elle examina la crois-éc où se penchaient les deux amants, el sembla s'anéantir dans la cuuiemplaiion des deux char tuants èires dont la lumière du salon semblait caresser les coDlours en les rendant saisis^able5 à la vue.

Abel rassembla ses souvenirs ; Il crut... ne fut pas sûr que ce fût Catherine... Cependant celait bien quelque cbo>e qui lui ressemblât: il pensa reconnaître la toilette de la noce de Juliette...

Il hésitait...

Sa charmante fiancée, sous prétexte qu'on attendait, l'enlraiaa.

Alors, quand il quilta la fenêtre, des accents de douleur, des paroles prononcées d'une voix entrecoupée, mais pleine de charme, arrivèrent à son oreille.

il s'arrêta et crut entendre celte femme faire des vœux pour son b jnheur et se réjouir.

Il regarda de nouveau dans la rue, et vit bien réellement cette femme agenouillée, élever les bras vers lui, puis di>paraiire en lui disant adieu avec un accent d'une trislease impossible à rendre.

L'entraînement de la fètc, la joie du repas nuptial, les enchantements de celle galerie miraculeuse, la présence d'une foule qui le félicitait sans cesse de ses regards et de ses parole^, elfacèreiit çrompleineut la pénible impression qu'Abel avait ressentie de cet étrange incident.

U crut bieQl6t avoir rêvé. Catherine ne poavait être qu'au village.

Les derniers éclats de la joie retentissaient encore dans les salons, mais Abel el la fée des Perles s'étaient déjà retirés...

.\hel, perdu dans un torrent de délices, ne pouvait pas s'inquiéter si ailleurs on mourait, on vivait, on était heureux ou malheureux, s'il n'était pas la cause, innocente à la vérité, de la peine qui dévorait des êtres sensibles : ou venait de prodiguer une somme immense ; elle venait de s'évanouir en jouissances d'orgueil, fumée légère 1... en vins, eu mets, en bous mois, causes d'indigestions el de brouilles. Mais, si l'un pensait à cela, on ne prendrait aucun plaisir dans le monde, on pleurerait toujours!... Vive la joie ! nargue le chagrin.

Le jour de ses fiançailles, Jacques Bontemp|S passa la nuit à courir le vlll.ige : il avait la mort dans lame el offrait ded(mner sa perception pour une seule nouvelle de Catherine. Personne ne l'avait vue.

Grandvani aurait donné ses richesses pour une seule boucle des theieux de sa chère Catherine, son seul enfant, sa joia el son bonheur. I| voyait sa maison vide, il ne devait plus voir sa jolie Catherine, si geuiille, si aimable, si bonne !... Cette auit-la devail assombrir sa vie tout «uiiére.

Le lendemain de son mariage. Abel, ivre de joie et de bonheur, au comble des jsiii^saiices himiaines, devail aller se promener aux Champs-Ely^ées. La duchesse avait le dessein du lui faire parcourir Paris et de' Piniiier à tous les mystères de la civilisation.

Ils étaient prêts à partir et se donnaient auparavant encore un baiser. Leurs mains élaienl confondues; ils se prosaieiil avec ammir, et une calèche attelée de six chevaux les attendait dans la cour de l'hôtel.

A ce moment, la femme de chambre de la duohesse enira et reiuit à Abel une lettre qn'(m venait d'apporter pour lui. Celte lelire cachetée de noir et giossièrement pliée, rappela tout d'abord à Abel le souvenir de Catherine, et lui sembla avoir quelque rappori avec celle femme qu'il avait aperçue le matin des fenêlres de l'holel.

Il l'onviil donc en tremblant, son émotion augmentait à mesure qu'il la lisait, et quand il eut fini il se laissa tomber sur une chaise et pleura aboiidaiiimeiit.

La ilnehesse s'empressa de le questionner, mais 11 ne put répondre qu'en lui donnant la lettre que nous transcrivons ici:

c Monsieur,

« Je sais combien vous serez désolé de ce que je vais vous ap-

f>rendre. Je vous aurais peut-être épargné ce chagrin si je n'éiais iée par une promesse que je ue puis violer. Sachez donc que notre chère Catherine n'est plus. Elle est morte hier en prononçant voire nom. Elle n'a pu uvii' sans vous voir. Un peu avant elle m'a appelée pour me faire pronieiire de vous écrire, el aussi de l'enterrer avec tout ce que vous lui avez donné. Je vous ai envoyé une boucle de ses cheveux. Je suis sûre que vous garderez ce Irisle souvenir, car vous êtes bon, el vous ue pouvez vous empêcher d'aimer un peu celle qui vous aimait lanll C'est Dieu qui a voulu tout cela. Prions-le ensemble pour notre pauvre amie.

« Adieu, monsieur, soyez heureux, c'est le dernier vœu de Caiherine.

« Juliette, femme d'Antoine. »

La duchesse avait l'àme trop tendre et trop élevée pour ne pas plaindre celle malheureuse enfant morte d'amour, et pour êire jalouse des larmes que son mari lui donnait. Elle pleura donc avec Abel, sacbaal d'ailleurs que c'est la seule cousulaliuu raisonnable.

Le valet de chambre.

La mort de Catherine fil une profonde impression sur l'àmed'Abel, et ce fut alors que les moindres actions, les paroles, les gestes même de la pauvre fille revinrent dans la mémoire du jeune comte comme autant de traits de luiniere qui lui peignirent un amour sublime.

Jeuny avait trop d'esprit et de finesse pour ne pas s'apercevoir de l'effet (pie ce liigiilire lableau produi^il sur son mari, el, avec un art inlini, elle sut le plonger d ins le tourbillon des plaisirs du monde.

Néanmoins, lorsque Abel était dans un bal , que tous les regards tombaient sur lui el sur sa charmanie femme, qui déployait pour lui plaire toute la féerie d'un esprit délicat et d'une àiiie pleine d'amour, un observateur aurait remarqué sur sa physionomie les traces du regret el de la douleur.

Un jour il assistait à la représentation d'une pièce triste, où une jeune fille mourait d'amour sans avoir obtenu un seul regaid de celui qu'elle adorait. La pièce finie, il s'écria doucement, les larmes aux yeux :

— Pauvre Catherine !...

La comtesse et madame de Stainville se regardèrent en silence; la comtesse pâlit, et Abel, s'apercevant alors de la douleur qu il avais causée à sa femme, lui prit la main et la serra avec expression.

LA DERNIÈRE FÉE

— Oh! que je suis heureuse de n'aimer que moi!... dit eu limit lu marquise de Slaiiiville.

Ce soir-là, Abil eut encore une aveniure qui lui fit ressenlir une [leine penl-èlre eneore plus cuisaiile : il rentra eliez lui avec sa l'einnic et la niar(|uise : c'élail un de liiir> imirs de réceiiliini ; le jriiiic i omle 8e trouva au milieu d'un eeiele d'Iioiiinies insli uils qui di.>( iiUiicul sur un sujet intéressant; un puinl délicat à décider fil qui', par politesse, tout le monde se tourna vers le inailre de la maison, ù la décision diupiel on semblait s'en rapporter.

Abei resta muet, n'ayuut aucune conanaissauce sur la matière en discussion.

La jeune comtesse, témoin de ce fâcheux événement, ressentit une douleur profonde, el la routeur d'Abel, (|ui ne savait rien dissimuler, lui perça le cœur d'un Irait poignant.

Mais il n'eu parut rien, la comtesse prit le parti de plaisanter agiéablement son mari sur son ignorance el de lui donner occasion di,' faire briller les grâces uaturelles de son esprit.

Mais plus les saillies d'Abel furent heureuses, plus elles firent ressortir cette même ignorance qu'elles ne purent dissinnder ; et. connue il est une classe de gens qui, désolés de la supériorité que donnent les litres el la richesse , ne cherclient qu'à s'en venger lorsqu'ils en trouvent l'occasion, on sut bienlôt dans louie la haute société que le comte Oslerwald n'avait point reçu d'éducation.

La comtesse alors viimniu^de iminde, et s'empressa de faire lire à Abel tous les éléments des ^eieiues; elle les lui expliquait ellemême, et, aussitôt qu'elle appnuail que tel on tel inailre montrait lelle ou telle science en vingt-quaUe on trente leçons, elle conliail Abel à ces charlatans d'instruction, qui lnui liaient le prix de^ ea( liets et laissaient le jeune comte avec une fnnie de priiceples dont l'abinidaiice ne lui servait à rien, faute de temps et des explications nécessaires.

Ces dégoûts, dont le vase amer des sciences couvre le miel qui ne se trouve qu'an fond de la dire bouteille, connue le dit Rabelais, la ten.siou perpétuelle de l'esprit, le désespoir qui s'empare de l'àme à l'aspect de tout ce qu'il faut acquérir, jetèrent Abel dans une mélancolie que sa femme, avec tout son prestige, avait |ieine à dissiper paifois.

Le jeune comte était, comme on a pu le voir, un de ces caractères bouillants, exaltés, qui se précipitent à corps perdu dans un sentiment comme dans un gros d'ennemis s'ils étaient à l'armée, de manière que, malgré les charmantes manières de sa jolie fée, il se trouva, au bout de trois mois de mariage, comme un autre au bout de trois ans.

Déjà il était privé de cette ivresse qui fait oublier le monde entier: sa plus grande félicité ne consistait plus que dans cette satisfaction d'ainimr-propre que l'on ressent en se voyant envié.

Lorsqu'il se trouvait dans une assemblée, il jouissait de contempler la comtesse, sur laquelle tous les hommes jetaient des regards d'admiralion ; il sentait un plaisir nouveau sans s'apercevoir que celte sensation était le signe évident d'une passion moindre. Eiifin, il n'avait plus cette ardeur première, celte chaleur de sentiment, qui semblent produire un nuage au milieu duquel l'on est séparé du monde entier.

De plus, au comble de la richesse, au faîte des honneurs, n'ayant jamais été malheureux, ne vivant que parmi toutes les jouissances du luxe et les recherches de la civilisation, il eut bientôt parcouru le cerle des créations humaines; il éprouva bien du plaisir à le recommencer, mais il en fut bientôt rassasié, el l'on sait qu'il n'y a que les gens riches, au faite du pouvoir, qui se coupent la gorge par ennui : le malheureux qui lutte sans cesse a un espoir; l'opulence qui possède tout n'en a plus.

La jeune comtesse adorait Abel, et, chose étonnante, le profond amour quelle avait pour son mari nuisait en quelque sorte à leur bonheur, et c'est ce que la vive et spirituelle marquise de Stainville avait peine à lui faire comprendre.

— Chère amie, lui disait-elle, je commence à craindre que ma prédiction ne se réalise : vous réglez mal vos rapports avec votre mari. Eh ! ma chère, avez-vous jamais vu de grandes passions durer longtemps .' Une femme qui aime avec ardeur a bientôt rassasié son époux ; elle s'imagine qu'elle n'a qu à dire comme vous : — Me voilà avec mon âme aimante, qui, comme une glace lidele. ne rélléchit qu'une seule image : vous serez toujours le dieu de ce cœur qui vous adore, etc., elc. Tout cela est trop simple : un homme alors est dans la posilion d'un grand seigneur qui se voit tous les jours assailli par les solliciteurs; il leur dit : — Mettez là voire pétition, je verrai... Supposez, au coutraire, chère comtesse, une femme, comme moi par

exemple, qui aimerait Abel tout autant que vous, mais en conservant sa tète; j'aurais l'air d'être étnnrdie, vol.ige, je lui donnerais à chaque instant des craintes, je le rendrais jaloux, je ne le laisserais pas une nnnule tranquille : aujourd'hui, je serais détestable, demain encore plus détestable ; le surlendemain un regard aurait un ]m\, une grâce nouvelle; enfin, je transporterais tout le charme qui envininne une maîtresse dans la sotte posilion du mariage. Il faut, pmn- l'.iire durer l'amour, beaucoup plus d'esprit que pour aimer, qu(]iqu'il en faille prodigieusement : il faut déployer chaque jour des trésors incoimus; voilà pourquoi les fennues d'une beauté parfaite, conmu^ vous, n'ont jamais produit de passions durables, et que des beautés d'im ordre inférieur, des laides inêioe, mais d'une physionomie spirituelle et pleine de grâces, ont rendu les liomines constants. En effet, les femmes qui sont belles iidienl (|n'il leursuflil de se montrer pour plaire : aus^i. une fi'niine qui pourrait ri'nnir à une beauté parlaile le^ secrets qui font aimer les laides, subjuguerait le monde entier comme Cléopàtre, Ninon, etc.; mais la natine n'est pas injuste, elle égalise tout, chacun a son lot, et de telles femmes ne sont ([ue des hasards.

— On voit bien, lui répondit la comtesse, que vous n'aimez pas... l'amour ignore ces calculs.

— Alors je ne vous prédis que des malheurs, répliqua la marquise; mais brisons là-dessus, je n'aime pas à al'lliger mes amis : je ne suis envieuse du bonheur de personne, et je resle entre un miroir et un chapeau dans mon heureuse indifférence...

Quelques jours après cette conversation, il arriva une aventure qui jeta quelque froid entre Abel et la comtesse.

Le comte venait d'être quitté par un de ses valets de chambre, et un jeune homme s'offrit pour le remplacer.

Le comte et la comtesse déjeunaient ensemble, et, riant comme deux jeunes fous, se passaient une lasse de café en buvant l'un après l'antre, et se défendant mutuellement de boire en dernier; Abel, dans cedoux jeu, accompagné de mille folàtreries voluptueuses, semblait avoir retrouvé toute la ferveur d'amour qu'il témoigna le jour qu'il fut introduit pour la première fois dans le palais de la fée des Perles.

La jeune comtesse le lui fit observer en riant.

Abel, comme troublé par un fâcheux souvenir, dit mélancoliquement :

— Catherine vivait alors!...

En ce moment l'intendant demanda à présenter le jeune homme qui s'offrait pour remplacer le domesique sorti : les deux époux cuiisenlirenl par un signe de tête.

On vit entrer alois un jeune homme dont l'aspect fil tressaillir et frissonner Abel, car il avait lellemenl la taille de Catherine et son maintien, que la ressemblance était frappante.

Aux premiers mots que l'inconnu prononoça, Abel reconnut l'organe chéri de sa sœur chérie; mais en examinant le jeune postulant, il fondit en larmes, car il vit qu'il était impossible que ce filt elle.

En effet, Catherine avait les cheveux blonds el Justin était brun; Catherine parlait sans accent, et Justin grasseyait; enfin la fille de Grandvaui était fraîche comme lallenr, el Justin, pâle et languissant, ressemblait à un lis fane; les souicils de Catherine étaient peu fournis, Justin les avait épais, noirs, eldes favoris, qui se cachaient dans un col de chemise très-haut, détruisaient toute illusion aussitôt qu'on examinait Justin, el, cependant, c'était la même coupe de figure, la même délicatesse dans le nez et le même fini dans les formes.

L'agitation du comte n'échappa point à l'œil pénétrant de Jenny, qui vit sur-le-champ tout le mal que cette ressemblance causerait perpétuellement à son cher Abel. el, aussitôt que Justin se fui respectueusement avancé vers le comte, Jenny s'écria, avec un air impérieux :

— Ce jeune homme est beaucoup trop jeune; c'est un enfant, et M. le comte a besoin d'un homme l'ail au service.

— Ma chère, répondit Abel un peu brusquement, laissez-moi choisir, je vous prie, les gens que je destine à mon service : je trouve ce garçon de mon goût.

La comtesse se tut, et le comte parut absorbé dans une profonde rêverie en contemplant Justin.

La comtesse, très-émue par la première phiase désobligeante pour elle qu'Abel eut encore prononcée, et piquée de voir son autorité méconnue devant Justin et l'inteiidaut, prit un air froid, et parut no se mêler en rien de celte affaire.

— Avez-vous déjà eu des maîtres?

LA DERNIÈRE FÉE

— Je n'en ai eu qu'un!... rcpondil Jiistia en tremblant, et visiblcnieni aiïeeié.

— Pourquoi l'avei-vous quille?

— Ce nest pas. moi qui l'ai quille, c'est lui qui est parti.

— De quel pays êles-vous ?

— De Paris.

— Vous n'avez pas de parenls dans le village de V....?

— ^'on, nuin?ieur.

A ee moiniMit la comtesse se mit à examiner Justin avec la plus grande aiientiou, el marqua de l'étouneiuenl en voyant le pied du jeune homme.

En effet, ce pied était si petit et si soigneusemiil chaussée, que si Jenuy elle-même avait eu la fantaisie de s'habiller eu homme, le sien n'aurait pas clé plus mignon el plus délieal.

Celte circonstance, el la voix douce et lenlre de ce jeune inconnu, dounèrenl de l'inquiéludc à la comtesse : elle fil un signe à l'intendani, qui sortit ainsi que Jusiin. el ce dernier, eu s'en allaul, ne cessa de regarder Abel.

— Mon ami, dit Jenny en prenant la main d'Abel et la serrant sur son cœur, lu m'aimes, "n'est-ce pas?... eh bien, si le malheur ou le plaisir de celle qui sera pendant toute sa vie la compagne el ion amie te sout c'iers, ne prends pas ce jeune homme pour domestique... S'il t'iuiéresse, donnons-lui loul ce qu'il voudra, faisons-lui un sort; mais, je t'en supplie, ne le garde pas: j'ai un pressentiment qu'il nous fera beaucoup de mal, si ce n'est à loi, ce sera à ta Jenny.

— Mais, chcre peiiie fée. vous êtes bien exigeante, et vous comliandez avec un son de voix si enivrant, qu'il est presque impo>siole de V(>us refuser. Ah! Jenny!... je l'avoue que ce jeune enfanl me cause laul de plaisir à voir, que ce sera un sacrilice que de le refuser.

— Veux-tu que je t'en évite la peine?

— Non, dit Abel, je veux encore le revoir.

— Eh bien, je le laisse, cl je me confie tellement à ton amour, que j'espère ne pas avoir supplié en vain mon seigneur et maiue.

Elle soriii en souriant avec grâce, en le regardant avec tant d'amour, qu'Abel résolut de lui obéir.

Justin rentra, el sa ressemblance avec Catherine frappa tellemeni Abel, que, ne doutant plus qne ce fùl elle, mais résolu de n'en rien laisser voir, il lui sourit, et le jeune homme détourna la têlc pour ne

f)as voir le comle ; il l'avait cepeiidanl regardé en face loul à l'heure, orsque la ligure d .\bel n'exprimait rien de tendre, mais il semblait que Jusiin redoutai la bienveillance de son inaîlre.

— Jeune homme, lui dilOslerwald, vous êtes beaucoup trop jeune cl trop faible i)our me servir. Comment feriez-vous pour ni'atlendre pendant la nuit, monter derrière ma voilure, tel temps qu'il fasse, el cependant vous lever matin, pour faire tout ce qu'exige mon service pariiculier?

.\ ces mois, des larmes roulèrent dans les yeux de Jusiin ; il s'avanç,! limidemenl vers le comle, el, se jetant à ses genoux, il lui dit tendrement et avec l'organe enchanteur de Catherine :

— Monsieur le comle, vous avez une réputation de bonté qui m'a alliré à vous; oh ! ne la démentez pas en me refusant pour serviteur: (loimez-niol l'emploi que vou> voudrez, le plus dé^^agréable, le plus difficile, pourvu que je sois dans votre maison; ne craignez pas que je manque de force; je vous assure que, pour votre service, j'en aurai plus que tous vos autres serviteurs ensemble...

A ces mots, les larmes gagnèrent si fort Justin, qu'il ne put achever.

Abel était tellement ému, que les pleurs de l'incoDuu firent couler les siens.

— Jeune homme, dil-ll, quelle circonstance a donc pu vous allaclicr à moi avec tant de force, el par quel hasard .'...

77 Ah! monsieur le comle, ne m'interrogez pas; mais si vous avez pillé d un malheureux el que vous ne vouliez pas sa mort, de grâce, laissez-moi ici et agréez mes services!

Abel ne put y résister, il s'écria :

■;— Puisque lu m'offres tant de ressemblance avec une femme que j'ai tendrement aimée, homme ou femme, Jusiin ou Catherine, reste, tu es à mon service.

Justin s'approcha, baisa avec effusion la main d'Abel et sortit.

Cette aventure fit une peine extrême à la comtesse, qui manifesta l'aversion la plus complète pour Jusiin.

Ce dernier se concilia en peu de temps l'amitié de tousses camarades; il leur évitait loul ce qu'ils avaient à faire quand il s'agissait du service d'Abel.

Prononçait-on le nom du comte, Jusiin rougissait; s'entcndail-il sonner par lui, il tremblait ; à table, il ne pouvait pas lui donner une assiette ou ce qu'il demandait sans faire paraître l'énioiion la plus vive.

Souveni, quand son service était achevé, on le voyait tomber dans une profonde rêverie, et quelquefois des larmes roulaient dans ses yeux.

Bientôt on remarqua dans sa conduite les plus grandes singularités: il ne refusait pas de se mellre à talile avec les autres domestiques, mais il n'y mangeait pas, el on ne l'apcrçul jamais faire ses repas : on entra dans sa chambre par surprise, el l'on ne vit aucune trace d'habitation. 11 causait rarement avec ses camarades, el n'avait avec eux que les rapports que le service mettait entre eux; on découvrit par sa conduite qu'il étaii fier, et cependant il portait la livrée du comle avec une espèce d'orgueil.

Le comle ne paraissait point surpris de la conduite de Jusiin : il en recevait des soins raille fois plus délicats que ceux dont la comtesse l'accabUiil.

Justin répandit sur la vie d'Abel une influence qui, de jour en jour, devait devenir plus forte.

Sa ressemblance incomplète avec Catherine faisait que le jeune comle ne pouvait se passer de sa présence, et il éprouvait une grande douceur à recevoir ses alienlions et ses services.

Bienlôl il finit par le prendre pour son confident, et quand il .ivait quelipie peine secrète il l'appelait, el le jeune hoiniiie lui donnait des consolations toujours sages el marquées au coin d'une amitié si vive, que le jeune comle n'hésitait pas à le traiter comme un égal.

La comtesse marcha de peine en peine depuis le moment où Jusiin entra chez elle.

La vue de ce jeune homme la faisait souffrir, et, malgré son élonnanie douceur et l'amour qu'elle avait pour Abel, elle ne put cacher son aversion, ce qui amena des scènes souvent fâcheuses : Abel ayant déclaré qu'il garderait toujours Justin, ce fut un éternel sujet de discorde; et plus la comtesse aimait son mari, plus elle était exigeante et sans ménagement dans ses plaiutes.

Il est difficile de marquer les lignes imperceptibles par lesquelles deux époux qui s'aiment arrivent à des moments de froideur dont la nniltipllcité produit pour l'un ou pour l'autre un sentiment tiède et une réserve insultante pour les premiers temps de leur amour.

Malgré leur amitié muluelle et l'exaltation qu'Abel avait jadis manifestée pour la fée des Perles, le comte el la comtesse d'Ôsterwald n'arrivèrent que trop tôt à ce point de tendresse conjugale qui sans doute est ma que sur la carte du pays de Tendre, el qui porte un nom que beaucoup de ménages connaissent.

Cependant on doit rendre justice à Jenny en disant qu'elle aimait toujours Abel avec la même ardeur que lorsqu'elle venait le visiter dans la chaumière du ehimisle; mais les circonstances lui donnèrent d'abord l'apparence d'un changement dans sa conduite, ainsi que le chapitre suivant le fera voir.

La comtesse donnait très-souvent des concerts où les meilleurs artistes se f;iisaient une gloire de paraître.

Avant son mariage avec Abel, un jeune officier italien, banni des Etals du roi de Sardaigne par une condamnation politique, avait été

LA DERNIÈRE FÉE

alliré à ces rounious par la grande rcpulalion de beauté de la duchesse de Soinniersei.

La première fois qu"ii la vit, il en tomba cperdument amoureux; mais alors il y avait une telle dislance entre elle et lui, qu'il se réduisil au silence cl se contenta de l'adorer de loin connue une espèce de divinité que l'cm n'ose approclier. Lorsque la duchesse se retira dans sou château et vécut dans une retraite absolue, il perdit l'espérance de la revoir et partit pour la Suisse, d'où il put exercer um- grande influence sur ses adhérents et fomenter de loin les troubles qui éclatèrent depuis dans le Piémont !

Au retour de madame d'O^lerwald, sa célébrité s'était tellement accrue, qu'il crut pouvoir désormais réussir auprès de la belle duchesse lorsqu'il reparaîtrait entouré de tant de gloire.

La duchesse s'était très-bien aperçue de la profonde passion qu'elle avait allumée dans le cœur du jeune oflicier, et elle eu avait souvent plaisanté avec la marquise de Siainville.

Quelques mois après l'union de la duchesse avec le comte d'Osterwald, on annonça la prochaine arrivée du célèbre comte Tambroni à Paris.

Cette nouvelle se répandit rapidement, et mainte belle dame en parlait avec un fiu qui faisait pressentir que l'heureux exilé n'avait qu'à paraître pour eiploiter son infortune.

Paris n'est-il pas la patrie de tous les gens qui n'en ont point? Tambroni était assez bien de taille, et avait pour lui cette physionomie spirituelle, vive et animée qui distingue les hommes à talents; sa tête était forte, embellie d'une chevelure du Midi, de ces forêts de cheveux noirs, bouclés o: ondoyants; eiilin, sa conversation se ressentait de son caractère, elle était brillante, animée, étincelante d'esprit.

La première maison où il voulut être reçu, en dépit d'une foule d'antres, fut celle de madame de Siainville, el il déclara à la vive et spirituelle marquise qu'il ne revenait que pour la duchesse de Somnierset.

Madame de Siainville lui apprit que son amie avait fait un mariage d'inclination. Tambroni voulut d'abord s'en retourner sans la revoir, car il l'aimait avec une telle ardeur, qu'en la sachant heureuse il éprouvait une espèce de satisfaction cruelle.

La marquise le retint, et lorsqu'elle apprit à Jenny que l'illustre proscrit avait abaud(uiné les intérêts de sa gloire pour l'amour d'elle, la comtesse éprouva un mouvement de vanité el de contentemenl qui n'échappa point à l'œil observateur de la marquise.

Madame d'Osterwald annonça un grand concert, et fit, par son amie, prier Tambroni d'y venir. La fêle fut superbe, aucun des invités ne manqua, et Jenny éprouva une des plus grandes révolutions que puisse subir le cœur d'une femme ainianie.

En effet, Tambroni réunissait sur lui tous les regards : rangs, forlune, honneurs, beauté, tout disparaissait devant l'intérêt de curiosité qu'il exploitait avec adresse et que ses talents variés changeaient facilement en admiration.

Jenny, à l'aspect de Tambroni, ne pouvait douter qu'elle ne régnât sur son âme comme il régnait lui-même à Turin; elle regardait tour i tour .\bel et Tambroni : son mari faisait tressaillir tout son être, elle l'aimait, et cependant le triomphe de cet homme qui l'adorait éveillait en elle de si vives sensations d'amour-propre et d'orgueil, qu'elle se sentait enivrée.

— Il faut avouer, ma chère, lui disait son amie, qu'un honnue tel que Tambroni est tout autre que ton .\bel! Dieu! si j'étais libre, rien ne m'empêcherait d'être l'esclave d'un homme comme celui-là. C'est alors que je comprendrais ta doctrine d'amour; mais aimer cet homme, c'est être la compagne du soleil.

— Oui, répondit Jenny; mais vois aussi avec quelle naïveté, avec quelle franchise le comte lui rend justice, avec quel feu il le loue, et comme il s'attache à son char avec bonne grâce! il semble déployer toute son àiue de tendresse et de boulé sur son rival.

— Eh ! quel est le jeune homme de vingt-deux aus, répliquait la mar-

3uise, qui ne s'enlhousiasmerail de Tambroni ? quel esl l'écolier sortant u collège qui n'est pas comme Abel, joli comme une femme, la ligure fraîche, les yeux brillants, et l'âme susceptible de toutes les impressions tendres, ouverte à tous les amours.' et conmienl Oses-tu comparer l'éclat du soleil à celui d'une fleur des champs?...

Eu prononçant ces derniers mots, un fin sourire leur donna un air d'épigramme pour Abel.

A cet instant, Tambroni se mil au piano et chanta une romance i fil la plus grande impression sur l'assemblée.

C'était un sujel de Schiller, dont voici la ballade en peu de mots:

< Un jeune chevalier aimait une demoiselle, el lui dit : — Voulezvous m'aimer? la terre scr.i pour moi le ciel!... I.a demoiselle lui d(uma d(^ l'espoir; il pari |>onr la Terre-Sainte, et, pendant qu'il combat, elle prend le voile. U revicnl el la respecte; il la (•hante, el les échos du nionaslère redirent ses clian-^ons de mélancolie : un jour il expira, les yeux tournés vers la cellule de celle qu'il adorait. Voilà toul ce que l'on sut de son ameur... »

En entendant celle romance, il était impossible à l'être le plus impassible de u'êire pas attendri.

Tambroni, en chantant, ne cessa pas de regarder les deux amies, cl, en linissani. le feu qui sortait de ses yeux brilla à travers quelques larmes qui roulèrent le long de ses joues.

— Ah! s'il m'aimait, dit la marquise à son mari, je te conseillerais de m'enfermer dans une tour d'airain et de mettre des lits de mousse tout aut(jur pour m'enipêcher de me casser les jambes eu sautant par les fenêtres!...

Abel était à côté de sa femme ; il compara cette fêle à son mariage, et une idée triste l'assaillit en voyant que Tambroni le remplaçait...

Le jeune comte fut tendre auprès de Jenny; mais elle fut pensive, ne fil aucune attention à lui et n'eut des yeux que pour le célèbre Italien.

Alors Abel tourna sa vue sur l'assemblée comme pour invoquer machinalement quelque prolecteur, et, à la porte, il aperçut Justin plus beau que jamais.

Le pauvre jeune homme ne voyait que son maître, il se tenait respectueusement debout, el, s'appuyaiil la tête sur la nuiraille, il suivait le comte des yeux, comme un pauvre chien qui, couché sur la terre, lève la lêle au moindre bruit que fait sou maître et semble ne faire qu'un avec lui.

Le comte sortit et l'appela.

— Eh bien! Justin, voici un homme qui a bien du talent; il a dû te causer bien du plaisir?

— Nom, monseigneur? j'ai vu avec bien plus de joie que vous étiez le plus beau de cette assemblée.

Abel tressaillit.

— Pauvre Catherine! se disail-il, c'est ainsi qu'elle aurait parlé.,.

Il regarda Justin en souriant; alors Justin s'éloigna, car il palissait quand sou maître lui souriait.

Abel le suivit et lui dit :

— Justin, sortons; je suis fatigué de celle soirée.

La comtesse ne s'aperçut pas de l'absence de son mari.

— Vous êtes triste, lui dit Justin quand il fut rentré dans son appartement; voulez-vous que je vous amu^c par quelque récit, ainsi que je le fais quelquefois? j ai remarqué que cela vous plaisail.

— Voyons, répondit le comte avec indifférence.

— Monseigneur, dit-il, c'est l'histoire d'une jeune fille amoureuse.

— Vit-elle encore? demanda-t-il avec vivacité.

— Elle n'est plus, répondit Jusiin; elle a disparu de la terre sans obtenir une seule larme, et toul son bonheur consiste à voltiger autour de celui qu'elle adora; elle plane sur sa lêle; ce fut une vierge tendre qui, un matin de printemps, sourit à un chef-d'œuvre de la nature, le porte dans sou cœur el n'aime que lui. Il fut indifférent, ne s'aperçut pas de cet amour profond, et brisa ce cœur aimant par des coups répétés qui l'enlrainèrenl vers la tombe. Jusqu'à son dernier moment elle l'a salué et béni. Personne qu'elle-même n'a connu l'amour qu'elle avait dans le cœur; un jour elle osa dire à celui qu'elle adorait : — Je t'aime!...

— Eh bien? s'écria vivement le jeune comte.

— Eh bien, monseigneur, il lui a dit froidement : — Tâche d'êirc heureuse sans moi... Alors elle fut heureuse sans lui.

— Comment? demanda le comte.

— Monseigneur, elle le voit sans cesse du haut du ciel, elle tâche de jeter à pleines mains les fleurs sur la roule qu'il parcourt : elle arrache les épines des roses...

— Justin I s'écria Abel, j'aime mieux ton histoire que la brillante musique de mes soirées... .Mais ton histoire esl faite à plaisir...

— Non, monseigneur; si vous voulez que je continue, vous verrez...

LA DERNIÈRE FÉE

— Non, cesse; elle memout trop forleinoni.

Justin se lui avec ocite snnmissiou qui pl.iii laiii; il roçarda smi niaiire avec coinpliisance ei iotcrcl, car en ce nioniciit la ligure d'Abel exprimait le chagrin.

— Si cé'ait vous qu'elle erti aimé, dii.Iusiin en ireniWnnI. j'imagine qu'elle n'aurait pas élé si malheureuse?... néponder. inoiiscigueur.

— Oui, répondit .^bel, et je désire que mon hommage franchisse la sphère terrestre et la console an\ cieux.

En prononçant cette phrase, Abel pensait acquitter sa dette avec Catherine.

— Eh bien, monseignenr, si votre àme envoie un gage d'amour aux cieux. n'en doniieriez-vous pas un sur la lorre .' Me voici à vos genoux, déposez sur mon front un baiser d'amour, el l'esprit deliiiloriunée tressaillera de joie; je la connais, et ma prière du soir lui dira de porter ce baiser vers le irône du Dieu des repentirs.

— Justin, étes-vous fou'?

Et cependant Abel ne put se défendre d'embrasser cet aimable jeune homme.

Justin chancela lorsque les lèvres d'Abel effleurèrent son front, et il parut sur le point do s'évanouir.

En ce moment Tambroni se retirait du salon de la comtesse sans avoir adressé à Jeniiy un seul moi; il s'était coiiienté do la contempler à la dérobée. La jeune comiesse fut en qiielqni' sorie piquée de celle espèce de dédain, et, s'il eût élé possible de lire dans l'àme de Jenny, on aurait peut-cire trouvé quelque commencement d'aïuour dans ce dépit.

Elle revint tronver Abel, el, le voyant très-émn avec Justin, elle parai mécontente de la coïncidence de semiments qui apparaissait sur leurs ligures.

Le comte s'aperçut que les temps élaient bien changés, à l'espèce d'aigreur et de sécheresse qui régna dans les manières et dans la conversation de Jenny.

De jour en jour le jeune Abel se déplut dans le tourbillon du monde, et parfois il regretta le bonheur de sa jeunesse; le souvenir des préceptes de son père el l'exemple qu'il lui avait légué en finissant ses jours loin du monde et à i oié dune jeune paysanne ignorante fructitiaient dans son àme, et il les commentait souvent.

— Catherine, se disait-il, aurait passé sa vie avec moi dans celle chaumière; elle aurait toujours élé la mèiue, nous aurions élé heureux loin des villes; mais elle est morle, el... morle pour moi 1 Qu'al-on besoin de science pour êlre heureux .' je pâlis sur les livres, tandis que Brunck, l'helléniste, a brûlé tous les siens en ordonnant qu'on ne lui en parlât jamais.

Alors, un matin que ces idées avaient germé dans son àme et produit une longue méditation à la suite de laquelle il avait été amené à conclure qm- l'existence telle que son père la conçut éiait la seule où l'homme fût heureux, il s'avisa, à la fin du déjeuner, de proposer à la comtesse de venir vivre dans la chaumière bàliepar son père, et d'abandonner le monde et ses pompes.

La jeune comtesse aurait, certes, été capable de se sacrifice dans les premiers ii-mps de sa passion pour Abel ; mais, en ce monieni, la société avait pour elle un attrait invincible; tout ce qui lui rendit Abil séduisant avait disparu , et l'amour de Tambrimi lui apportait an contraire une moisson de louanges délicates et un immense trésor dt- plaisirs purs et chastes.

Cependant elle n'avait nullement envie de trahir son mari, qu'elle adorait, mais elle ne voulait pas non plus lui sacrilier la voluplé si charmante de se sentir idolâtrée par un homme aussi célèbre que Tambroni.

F.lle ressemblait parfaitement à cette jeune fille descendue chez les ir.oris, el qui, parcourant le? bords du Lélhé, doni l'onde fait tout oublier, voulait y tremper son pied délicat et non y périr; ou encore comme Eve, qui. avant de manger la pomme, ne voulut que la sentir, la voir, l'eflleurer.

C'est ce qui explique le refus positif par lequel elle répondit à la proposition d'Abel.

Ce dernier lui reprocha tendrement la diminution de son amour; la eon.te>re lui répliqua que j.idis il n'aurait pas hasardé de la contrarier; mais, tout en miitani beaucoup despritet de tendresse l'un et lautre dans celte di-pule, il Icnr était bien facile de s apercevoir que h premier amour avait peidii ses ailes, et celle discussion se termina par cette phrase d'Abel :

— Catherine ne m'aurait jamais rien refusé...

Jusiin enlrait à ce moment, el jamais il ne montra un visage i)liis riant et plus épanoui; l'esprit et l'àme de Catherine seiiiblaii'nl èlre en lui et avoir entendu cette phrase, car Justin rougissait comme aurait rougi Caiherine.

On sent que, par la pente naturelle imprimée à l'esprii humain, pente qui a pris cours depuis la première défense faite à rinimmo, Abel trouva la vie du monde mille fois plus insipide depuis qu il enl en lêle l'idée d'un bonheur plus parfait aux champs, loin du rire mo- «lueur de ceux qui avaient plus d'instruction que lui sans avoir sa bille àme; bientôt il finit par être blasé sur tout, et tomba dans une profonde mélancolie.

11 liiyai! les bals et les fêtes, les spectacles et toute la société, cl soiiveol le comie Oslerwald était au fond de son appartement tandis que sa femme présidait aux amusements d'une brillante asemblée où Tambroni paraissait dans tout l'éclat de sa gloire.

Alors Abel resseinblaii au roi Charles VI, que la petite reine Odette de Champdivers consolait tandis qu'lsabeau de Bavière dansait avec le duc d'Orléans dans le palais où souffrait son mari.

En elfet, Jusiin, prévenant et aiïeciueux comme une femme, déployait une amilié qui saisissait toutes les avenues du cœur d'Abel; el, pendant les accès d'humeur du jeune comie, alors qu'il était morosi' et paraissait haïr les hommes, Justin, comme David à Saiil, venait proilijiuer à Abel toute la richesse des consolations, el souvent, par ses caresses, attirait un sourire sur les lèvres de son maître.

Cependant la jeune comtesse ne négl'geail rien de son c6lé pour tirer Abel de sa misanthropie, et, une chose qui consolait le comte, c'était de trouver toujours le même amour chez sa tendre fée; celte tendresse était sa planche de salut, et il semblait à chaque instant se sauver sur le cœur de la seule fennne qui lui restât dans le monde des deux qui lui avaient présenté la coupe gracieuse des premières amours; cette croyance qu'il n'y avait pasd'lioinme au mcmae qui pût lui ravir son trésor, et qu'il régnait en souverain dans l'àme de Jenny, lui était si douce, qu'une preuve du contraire, et même l'apparence, auraient suffi pour troubler à jamais son bonheur et sa raison peutêtre.

Souvent la comiesse, en recevant les marques de son amour, avait des moments d'aliendiissement, et jouissait de n'avoir d'auire rivale que l'ombre de Catherine qui semblait errer autour d'Abel.

Le chimiste avait raison.

CONCLUSION

Aux environs de Lcith, en Ecosse, est une cii:<umière située sur les bords d'un ruisseau ; des peupliers ombragent la chaumière el bordent les rives du ruisseau.

Au commencement de l'automne de 181..., les habitants de ce village voyaient une jeune fille parlaitenieut belle conduire les pas d'un jeune homme avec toute l'atleiition de l'amour, avec tout son dévouement.

Ils mareliaienl ensemble en faisant retentir les feuilles séchées qui tombaient des arbres.

La jeune fille regardait au loin pour s'assurer qu'aucun objet proscrit n'olTeiiserail la vue du malheureux auquel elle s'était dévouée.

Si, par hasard, le jeune homme aux cheveux épars, à la démarche hasardée, aux yeux hagards, lui échappait pour gravir les rochers se suspendre aux aibrcs, ou courir du toié du ruisseau défendu, elle

LA DERNIÈRE FÉE

avait une telln ardeur à le dovancor, qu'elln 1 allcigiiait, lui parlait de sa douce voix, et le ramenait paisible cl calmé sur un banc de gazon.

S'il était silencieux, elle imitait ce silence cl le caressait douccmeiii, le flattait, et passait SCS mains dans sa loogoe chevelure noire, qu'il laissait eioitre.

Pal lait-il ; elle l 'écoutait avec une soumission respectueuse, el trouvait un triste et sauvage plaisir ù entendre les accents de cette voix chérie, quoiqu'elle rendit des sons dénués de sens et qu'elle ne peignit aucune pensée.

Celaient les accords errants d'un orgue diiiii luie main enfantine parcourt le clavier mobile.

Elle épiait ses regards et croyait à chaque instant que la tranquillité dont elle entourait rinfurluiic leur reiidiail cette expression priniiiive, cette lucidité de tendresse et d'amour, celte pureté qu'elle adorait.

Elle était belle, et l'on voyait que son jiune compagnon avait été comme elle, car ses yeux noirs étaient grands, sa ligure d'une belle forme, ses manières distinguées; mais le chagrin n'avait laissé de tout cela (pie des vestiges.

Le ma licnreux voyait le ciel avec indifférence, il recevail avec indillVrerice les soins de son amie, el avec iudil'lérence il regardait le doux visage de cet ange d'amour.

Elle était belle cependant.

A leur retour à la chaumière, ils trouvaient un repas frugal préparé par un vieillard centenaire qui n'avait gnere plus de sens que son jeune uiailre.

Il fall lit qu'il rassemblât toute la somme de ses idées ponr arroser le jardin qui leur fournissait les mets de leur table champêtre; à peine avail-il la f(uce de bèeber la terre, de recueillir les graines et de les semer : il parlait toui seul connne si sa lète eût été dérangée,

— .le finis ma vie comme je l'ai commencée, disait- il; je crains Dieu, j'aime mon maître et j'arrose mon jardin. Je n'ai jamais eu de trésors : ceux qui en ont possédé el qui ont mon âge n'ont rien de plus que uu)i...

U aidait la jeune (ille à asseoir son maître à la table, et, lorsque le jeune lioiuiue devenait furieux, ils unissaienl leurs forces pour le retenir et l'euipèiher d'attenter à ses jours.

Quand ces accès commençaient, la jeune fille pleurait, et souvent ses larmes et ses caresses prévenaient les convnl-ioiis de l'être qu'elle soignait el qui ne lui avait jamais causé que de la douleur.

Elle ne cessait de l'aimer, car il éiaii bon.

Quelquefois elle essayait de lui parler raison, et elle lui disait :

— Regardez-moi, je n'ai plus noirci mes cheveux pour les rendre méconnaissables; de même que mon cœur, ils n'ont pas changé; mes yeux respiienl la même tendresse : je ne grasseyé plus, je suis toujours (^allieriue.

— Cailerine! répétait Abel machinalement el avec la même intonation, Dalherine !...

Quelquefois il changeait de ton, redisait ce nom avec mille inflexions de voix dilféi entes, comme si tour à tour il se moquait on la plaignait, ou l'appelait, etc.

La pauvre fiile, pour obtenir quelque lueur de raison de celui qu'elle adorait toujours. lui présentait le collier noir qu'elle conservait avec rcfonnaissance.

L'infortuné le prenait, le tournait entre ses doigts, le baisait, lui faisait l'accueil par leipiel on témoigne sa joie à un ami, souvent le rendait en se taisant, souvent pleurait, et quelquefois disait:

— Elle est morie!

— Non, répondit Catherine, elle n''esl pas morte; elle a voulu te le persuader, pour que tn ne craignisses pas d'accueillii- .hisiln et de le garder près de toi. Son fiancé a renoncé à elle, qiioiqii il l'aimât passioimémenl. Elle a élé longtemps malade, mais elle vit, elle t'aime toujours!... •

Il répétait:

— Elle est morte!...

Le hou vi -illard venait se placer devant lui et lâchait d'en être recon.iu; il lui disait :

— JesuisCalihau!...

Pour loule réponse, Abcl hochait la lète, et quehpiefois pleurait sans mol dire.

En vain Catherine désirail-elle avoir des renseignements sur la catastrophe qui avait plongé son tendre ami dans un état aussi désespérant, il lui était inlerdit de le tenter, car c'était alors que le jeune comte lombait en d'horribles crises.

Alors, dans ses accès de terreur, les mots entrecoiqn's. h's demiconfidences qu'il faisait, donnaient des lumières sur ers cvrMiini miIs; mais Catherine avait toujours calmé jusque-là ces accès, pièrér.iiil le repos d'Abel à tous les délails qu'elle ignorait.

C'est ainsi que, par degrés, elle avait appris tout ce mi'il l'allail éviter avec soin. Prononcer le nom de famlironi, de fée des Perles, de comtesse de Sommerscl, suffisait pour lui donner une crise.

Mais le hasard voulut que Catherine apprît tout.

Un soir Abel était calme; le |)auvre jeune homme an front soucieux, au visage décoloré, maigre et hâve, s'appuyait sur sa compagne, ipi'il comnii'uçail à connaître di- la connaissance qu'a l'eiilarit pour sa nourrice, qu'il pressent plutftt qu'il ne la voit: Abel s'appuyait sur le bras de Catherine, el tons deux marchaient sur la rive aux peupliers sans que le jeune homme jetai sur l'eau de ces regards qui faisaient trembler son amie.

Le soleil se couchait et répandait sur les rochers des teintes d'or foncé : toute la nature était tranquille.

Catherine venait d'asseoir l'inlorluné sur un banc de gazon (pi'elle avait construit elle-même.

Elle enlonrait de son chàle la tête du malade, afin que la fraîcheur du soir n'Influât pas sur ses idées; enfin elle espérait un retour de raison, car depuis deux jours Abel paraissait revivre.

Tout à coup, dans le lointain. Pou entendil les sons d'un hautliois: Abel écoute; son œil s'anime, et il remue ses cheveux conmie un lion qui veut combattre.

Le hautbois paraissait s'approcher, et le malheureux reconnut la célèbre romance que Tambroiii chanta la première fois qu'il vint chez madame d'Oslerwald.

La fureur d'Abel grandit comme le point noir que les navigateurs redoutent avec tant de raison, puisqu'il finit par exciter une horrible tempête.

Abel commença par s'écrier :

— Justin! Justin!...

Sa voix devint rauque et sa respiration embarrassée.

— Entendez-vous cet air? il l'a composé ponr elle!... On se plaignait que ce noble génie oubliât les soins de sa gloire depuis qu'il habitait Paris; une passion invincible le dominait. — M'enlends-lu, Justin?...

Alors il saisit la main de la pauvre Catherine tremblante, et il la serra violemment.

A ce moment, le hautbois recommença l'air, el Abel emmena Catherine vers un rocher, en lui disant:

— Justin, juge de mon inallieiir! je lui dois la vie, à cet homme; je l'ai provoqué; mon ignorance de l'escrime et le juste ressentiment d'une injure que la mort seule pouvait laver me firent choisir le plus meurtrier de tous les duels : un pistolet seul fut chargé, le hasard le fil tomber entre ses mains, on nous plaça à deux pas l'un de l'aulre; nous devions tirer en même temps, mon adversaire me laissa tiier seul, puis, déchargeant son arme sur un arbrisseau qu'il brisa :

— Monsieur le comte^ me dit-il, injustement soupçonné par vous, je suis heureux de vous laisser la vie; croyez bien que, si j'étais coupable, je serais irop heureux pour exposer mes jours sans les défendre.

— Tu vois, lui dit-il, que mon malheur est sans ressource. 11 a fu! avec elle. Oh ! je veux les chercher non pas pour la revoir, mais pour l'immoler à ma rage, pour les frapper tous deux.

Abel s'arrêîa ; il descendit la colline lentement après ce paroxysme qui l'avait couvert d'une sueur froide, croisa ses bras, s'assit sur un tertre et resta longti'mps plongé dans une sombre médilation.

Tout à coup il se roula par terre en poussant des cris inarticulés.

Catherine appela les paysans, on se rendit maître de lui, el on le transporta à la chaumière.

Depuis ce moment, Catherine fit veiller aux environs pour que ja. mais aucune musique ne pût parvenir aux oreilles d'Abel.

Ce fut un malin de printemps, quand la nature semblait renaître, que cette lêle du cœur fut célébrée parleurs àmos avec la rapidité do l'éclair.

LA DERNIÈRE FÉE

Callieriiie ei Caliban avaienl ramené Abel à son insn dans la clianniièro de son père : l'ordre qui y ivgiiail jadis y avait élé réialdi ; Catherine, assi^e dan» le vieux ranlenil verinoulii, leiiail la lêle d'Abcl enire ses mains, ei parfois elle l'apiuiyaii >nr son sein.

Caliban les regardait et faisait des vaux imiii (jiie l'inforunié, après avoir reti'ouvé le calme, retrouvât eutiii le buulionr.

Tont à conp Abel, dont les yeux seuls (cnioignaient depuis quelque» jours du retour de sa raison, remanie lixenienl Catherine, et la contemple alteulivinienl; enfin, il séir.e:

— C'est Catherine!

Un long baiser suivit ce mot, qui, pour Catherine, renfemiail toutes les joies de la terre.

riN dl: la DEitNiÈnE fée.

roissT, — TTP, locaiT.

Ccnclli.ii)«ilc municipal. — C zjectiircs. — Discussion. — l^i curiS et sa souveniante. — Cil attend le héros

Tout était en mouvement dans le village d'.Aulnay, situé près de la forêt des Ardennes : la cloche rendait des sons d un éclat, d'une force et d une rapidité qui faisaient le plus grand hon^ ncur aux forces et an talen'^ du bedeau. La plupart des vilkigeois, appuyés contre la porte de li.iirs maisons, regardaient, sans rien dire, vers l'entrée du hameau, tandis queles fenuiie^ , en se parlant, soit d'un côté de la rue à l'autre, soit par leurs croisées, eussent rendu curieux le stoïcien le pins imperturbable. Leurs discou/s roulaient sur la jeunesse, l'esprit, la taille et la conduite future du personnage attendu. Enfin des groupes nombreux de paysans semblaient s'entretenir d'un objet important, et chacun, plus paré que ne le comporte un simple diinanche, attendait le dernier coup de la messe pour ne pas manquer

d'entre témoin de l'installation a'nn jeune vicaire envové par l'évênnc a A,... Les plus savants, c est-à-dire'ceox qui lisaient cnnranunent.

village* lenr :!i<

perlaient avec orgueil un paroissien hérédii ail e à coins tout usés et cra-^^enx.

Rien de plus facile que de justifier le nuirmure des»

conversations, le gros rire des paysans et l'air d'attente empreint sur tous les visages à l'occasion d'un événemen:

qui peut paraître très-simple. En effet, la commune d'.\uliiav-le-Vic()iiile , quoique chef-lieu de canton, était !:éparée des villes voisines par trois mortelles lieues d^' pays; or je laisse à penser si iniit cents bonnes âmes confinées dans un vallon solitaire n'ont pas raison de se tourmenter lors(|iril en arrive une déplus; et surtout lorsqu'elle arrive nanti*»

d'une autorité dillicile .i classer dans la hiérarchie des pouvoirs champêtres. Aussi le corps ministériel de l'endroit s'était il assemblé sponlanénient chez le pharmacien, dont la boutique était le quartier général de l'élatniajor de la place; là o:; 1 ^ commentait une décision si

l\ Viailendue et si marquante

" ' dans les fastes de la com-

mune.

Pour donner une idée de

l'effet que produisait dans le

arrêté du pouvoir épiscopal, nous allons introduire le lec-

iire de cet aiiroopemeni des plus fortes têiesdn lieu. Le

l.l' YICMIU' DES AnOEXM'S.

;il 'r lilc p ;ii: li' m;iii, . ;ii;cioii iliarcniier du

I crfoniinçe lo p us ci>;.s.i|, r lilc •> m: li' m;iiii . ;ii;ciOii iharcniier d vill.ijîi'.lcqiii'l fm prouiii<"H8l4àrctlch;uittMl uni li. 11 (■:<rc<-:iil ave ciinH)l;ii>,mco K'- dcbris d"imi' anrii-iiiio robi- d^'ll nciici hl.mc doiu il avnit {.»{ iiiu' Cl li.irpe: loin le pinii- de nvul:ime l'evaii ;•:( fiMiimo s'élail épuisé pour y mollir une fiaiigr hniinôu'. ci l'un ilmiiail si celle frange deven.iil nn ornonieni on une nianine di' vcin-lé. Toni le village avait vn le resie de la rulie. à la fenê ro de M. D.'van. le jour de la renirée du roi. Li pro>se figure longre el plaie de ce l'onciioniiairc d'Aulniy nvél.iit mui iirilahle et vaniteuse nullité, eoiuine les saucisses de bois piint qui lui servaient de wrigne indiqiiinent sa profcfsinn. A cAié de lui se inaivaiiiit le^ salelliles du piiuviiir numicipal. c'est-à-dire l- i;;iiile ehanii èlre décuré de sa plaipie el de son briquet, cl le fadeur de la petite pnsle en L'rand rnslnnie.

Non loin de ce trio administrai if. M. Enperlié, le plus gros fer- «lifr du village, et Marciis-Tnlliiis l.escii. niaiire d'école ei précepteur do fils de ee l'eruiier. semblaient s'appuyer l'un sur l'aiiire. An centre »e trouvait y\. Lvciiriieur, le percepteur des coiilribulions, lequel, ayant croi^ë ses doigts sur «on gros veuirc. causait avec nn adjoint »l'ni fnt maire en 18lô: tandis que le juge de paix, revêtu de sa robe el la téie eon%'erie de son bonnet carré, lournaii auiour de ce groupe en tirhant de n'èire ni à droite, ni à g.niche, ni an centre.

Enfin quelque^ luciidircs de la cniiimune erraient va et là, comme pour découvrir ce doni il s'agissait d.iiis ee emiciliabule fortuit, et s'efforyaieui de saisir au passage quelques bribes de la conversation pour li\er leur politique.

— Oui, messieurs, je le soutiens, s'écriaii Marcus-Tullius diitie voix qu'il I6chail en vain d'assourdir, monseigneur ne nous envoie un \icaireque parce que M. Gausse ne sait pas le laliii : quoiqu'on di^e que c'«l moi qui en ai instruit monseigneur l'évéciue, le faii e*l trop notoire pour avoir besoin de dénonciation. Eiieore laiilre jour, pour un mariage, pro matrimonio. il conimençail le Libcra, ce qui signilie : Dclitrez-m'en! car c'est à l'impératif, si je ne l'avais pas licurensemeiii arrêié!... Si voih voule?. ipie je vous parle tiluntcr, c'e:>là-dire le cœur snr la inSin. je cr.iis qn il était gris, uon pas forte, mais pinno. légèrenicnt. comme dit (acéron.

En prononçant le nom de l'ieéron, le maître d'école ôta son cbapeaB el s'inclina. (.Malgré la défaveur qui pourrait en résulter pour le maître d'école, nous aurons Kenuragc d avouer que Le>cq, qui s'appelait avant la névolulion Jean-Baplisie, profila de ce temps d'anarchie pour changer ces noms welches el prendre les glorieux prénoms de l'utHieur mni.-iin.i

— D'après cela, conlinua-t-il, vous sentez que monseigneur l'éêque a dû donner un vicaire à M. Gausse, pluiôi pour survT-illir sa

conduite que comme un aide, car le saccrduce, summus puntifieatus, n'(S' pas une si lourde charge...

— Que diabl'! incuisieiM Mareua-Tullius, il faut êlie de lionne foi, repril .M. Li coriuur qui diuail ires-souveiil chez le curé; M. Gausse ne mériie pas ces :ifIronls. il fait Ires-hien sa ture, ses mœurs sont irréprochables, 1 1 depuis trciiLC ans que je suis en place jamais le cuié u'a lai se vei.ir deux avenis;einenU pour ses eonlribniions. L'a-l-oii vu ngaider une tille en face, el .'(laigui rile n'a-l-elK' pas un âge ii.ùr ... Vi.u- avez beau sav, ir le l.iliii, mon i< iir Marcus. lelaliii De rend pas inraillhle el ne f^ll pas d un sol nu oruiiie de génie. — Pas plu> que Uaréine répondit le m,;î.re d école, n'a pu faire un homme poli d'un peicepiCnr de couiribulions. - Je n'ai jaraai^ f a t parade de ma .-eieme au moins!... vou.^ ne pouvez pas me le reprocher, reprit le pereepli ur, et quoique je sache le> pro/»or<i(MW, je ne m eu -u;s p.is fiicore vanlé 1 .Alai^. poir en revenir au eiiié, les iranches de laliu dont vous enin lard' z vos paroles ne ta ei.l certain' ment pas les excellenls piovei hes qu'il nous adresse en bon f .mrai;. ; ils sdul s ges, luul le monde les comprend, ils tiennviil qiiehpi' fuis lieu de bien desseimons. Tour en fiair el rc;:ondre à ce qoe te sacerdoce u'esl par. uue lourde charge, monsieur Tullius, je voos ferai observer qu'il y a ici douze cents personnes à bapMser, confesser, marier elenlirrer; que .M. Gausse a soixanle-dix ans, qn'il est infirme, et qu'il a demandé un aide; si. à la fin. on lui en envoie nn, que voyez-Vous d'extraordinaire à cela? Te vicaire est jeune, c'est tout simple : que ferions-nous de deux vieill.irds?... — Toni cela e^l bel cl bon, dit le maiie d'un ton doctoral; mais vous vous trompez daus vos eonjonrlures. Si Ion nous euvoie un vicaire, c'est o cause que M. Gausse a prèle -eniieiil. el. .

. A ces mois le facteur de la posie et le garde champêtre firent un ' gne de léle approbateur qui seiiiblail dire : Tijélaii... M. I.ecor- ■' eur, aceahié sous le poiiJs de cet argument de baote poliiiqne, •■ Csta muet. Marcus-Tullius. ennemi du curé, essaya de porter les derniers coups :— Si lé'- mœurs de .M. Gausse 'ont pures, ce n'i si pas sa faute, t'esl bien iniitut. comme le dit Cicéion, on sait pouripioi! et du reste il s'en dédommage par la gouimandise, vino et inlcr poeula!

Le juge de paix jeta de l'huile sur le feu en ajoutant : — Ce t bien dommage, en veriié, d avoir un curé incapable; car un vicaire, c'est une ihirge pour la commune, et mon pauvre greffier pinina b»en y perdre : si le nouvel arrivant se mêle de concilier, il éteindra lie i'Jsles conieslaùODset lera sacrifier à cliacua ses droits ié^iliines

j>i:nr ne pa- pl.diler, ee qui et éviileniinoni contraire aux piocè* verbaux cl à l'esprit de la justice qui veut que l'on rende à chacun Son do.

— Ciiiqur trihurre suum jus, ajouta Tullius.

L'adjoint qui fut de--litné de ses fonctions de maire en 1815 prit alors la par. \r : — De quoi vous phiignez-vons diuic?... La commune n'est-elle pa-- assez rielie pour payer nn vicaire'.' à moins (pie ses re venus ne soi '01 diminués, di-il'en laii(.anl un coup d'œil sur soi, successeur. M. lis tout cela n'est pas le lin mol. Je vois ce dont il s'agit, votls êtes aiuhilieiix el avilies de pouvoir. \.h quoi! iiarce que M. Gausse est plus liche que viuis, e-l-ee une rai on pour le décrier? 11 mange el boit bien, dites-vous, parbleu I eliac un sou iné.ier.' A-l-il enlenc nn vivanl pour un mort?... rerusi' de venir ;'i un repas de b.iplèine el de bénir les mariages, u:èiiic un peu tardifs?. . Mais il est reçu au eluileau cl vous ne l'élrs pas... — Coiuinenl donc, s'écria l'ancien charcutier devenu rouge comme un homard, niadainc la marquise ne m'a penl-èlrc pas dej;'» lait venir di nx fois. — Hiii. pour se plaindre delà mauvaise qinililé des denrées (pie vous lui foiirnifscz, répliqua aigvcmeul l'adjoint. — Ri une Iroiieme fois pour le jour de I» Saint-Louis, et nous y dînâmes mon épouse el moi, répondit le maire. — (juoi qu'il en soil, vos raisons sur la venue du jeune vicaire ii'onl pas le sens commun; l'évcipie eu avait refusé un il y a six ans, lorqne j'étais maire; et deriiièremenl encore AI. (iausse réitéra sa di'in.inde, qui ne fut pas mieux accueillie : tout cela prouve qu'il y a d'aiifres causes, secrètes, inipoitanles el politiques pent-êlre, car on dit (];ie les jé-iiites reviennent. Lisez les journaux, et Vous verrcï l'éiatde la politique européenne.

M. Lecorneur, se voyant souienn. défendit de nouvan le curé; il s'adressa au maire, éionné de la sortie di' son raneuneux prédécesseur, el lui (lit : — Eulin, monsieur le maire. .M. (lausse n est-il pas la meilleure de vos pratiques? — C'est vrai, répondit l'ullicier municipal.

Et, s'adressanl au mercier qui faisait partie du groupe : — Margoerite n'acbète-l-clle pas deux robes par an, numsieur Colloi? — Oui.

— iN'esi-ce pas vous qui fournissez le drap et la loile des soutanes du curé?... — C'esl encore vr.ii. — Son macaroni, le poivre, les olives, le Saiiit-\ iiiceui, l'huiL', la boug e; n'eslre pas vous seul qui les lui vendez, monsieur Ht l,)oi te .' — El j'ose dire qu'il n'a pas dd s'en repentir, car je ne l'ai jamais trompé, soit daus le poids, soit dans la qualité de la marchandise; car. quoique dans le système décimal il n'y ait pins de demi-livre à cause que la division ayant été anangéû anlremeni, de manière que... voyez-vous... qu'il y a comme ciiia quarterons à la livre, et...

Ici M. D Iparle regarda 'l'ullius, et ce dernier, habitué à ce signe de déiiesse, termina la période.

— El .M. Delporle aurai con-idérahlcment perdu dans s(m négoce ncfjot a, si les cinq déeagrannncs n'avaient pas justemeiil remplacé le> (|uairc quarleions de I ancien régime. — C'esl cela, dit le maire, uoiis n'y avo is pa^ g::giié.

Le percep:enr lerni.na cette dgrc^^sion décimale en s'ccriant : — C'esl eonimc nos cinq ce.it.iues, qui ne foui uon plus que le sol d'autr. lo s!

Kl, .saisissant M. Devau par le boulon le plus chancelant de son h: bii, il le mit dans une donide inqn.é;u(le en lui disant : — N est-il pa . vrai, pour eu revenir encore a .■*!. Gausse, qu'il aurait pu se fournir do vi; iidt; chez M. Fontaine .' — Jamais, mo.isieur le percepteur, c.:T madeiiioi-tlle l'ontaine ne moulre pas assez de dévotion pour cela. C'est une fin aimable per-onne, mais qui a la langue un peu l:))is;ue el (pii n épargne p:is plus le curé que ses ouailles. — Cela petil ère, reprit l.econieur, el M. Gausse ne f.iit sans doute que ee qu'il doit en prenanl chez vous; mais avouez que, d un autre ( olé, il donne peu de dîners sans que vous y soyez invité. — C'est vrai. — Aujourd'hui même ne sommes-nous pas tous du déjeuner d'installatimi du vicaire? — On m'a oublié, dit Tullius avec dédain. — Il y a de bonnes raisons pour cela, rrpiii le perci pleur. — Oui, ajouta le maire, lonl à l'.iil revenu d ; ses piévenlioiis ccniire le curé; vous, Tullius, le subordonné de M. Gausse, vous... — Vous n'avez aucunes complaisances pour lui, dil Lecorneur; vous l'accablez sous le poid de voue érudiiion, de votre laliii. — C'esl vrai, continua l'ofliciéli mnnicip.il, mais votre licrlé pourra s'abaisser; le sous-prélel, dans! dciuiere lonrnc'e, a paru méeonlenlde vous. — Or, ajouta Lecorneur,] le sou -prcCei a beaucoup de crédit, et vous pourriez bien... — Perdr voire place, dit le maire.

A ce mot cl à l'effroi de Tullius, M. Devau, se radoucissant, ajouta:

— L'auloriié locale Interviendra, monsieur; vous savez le latin, mais' il ne faut pas pour cela vous croire un aigle; j'aurais voulu vods voir avec votre latin d.ins les réparations des chemins vicinaux. — Ah! pailez-en, dii le mi(leein,qni jiisipie-là n'avail rien dit; vous avez si bien employé les iiiill(t francs ail. nés à cet effet, que ma jument grise a manqué relier dans nn trou de marne mal ciniihlé Ce n'esl pas que j'( nteude attaquer voire probité, monsieur Devan, mais vos luruieris ne brillent pas toujours du iiiéine édal. mon ieiir le maire.

Tullius avait trop à ménager avec le maire pour dire \\n mot; il re&la impassible. — Le fait est qu'on aurait pu les mieux réparer, i'é»

LE VICAIRE DES ARDENNES

crlaTancicn maire, se haussant sur la pointe du pieil cl se caressant le ijieiitiiii.

Les yfii\ clinoilaiits du in;;gi>lrat aiinoDcorent un orage, mais le bon iierccplciir le ilélouriia en disanl à Le^cq : — J'anrais aus>i voulu voir à quiii Cicéron vtins aurait servi ilai;s 'a coniplaLililé des onipniiit^ forcés lors du passage des alliés?

M. Ecigi'rlié, voyant le précepteur do son 61s accablé sons les sarcasmes, répliipia : — Il est vrai que viius vous en èies irés-bien liié, monsieur Lecorneur, car c'est vers cetle époque, ou un peu après, (lue Vds revenus se seni accrus, ci que vous avez aciielé votre oiaison ; mais ce n'est pas un reproche, eliacnn son métier ! — Oui, dit Leseq. cuique suob ctiteltœ, à eliacnn sa cliiiilele. — Mais où logera ce jenni! vicaire .' demanda le juge de paix. — Au presbytère, répondit M. Devan. — On pnnriait prendre son iDgcmcnl sur les eeiilinies laculliitires. nb-i rva le percepteur. — Ni/us avons bien assez de charge.-. ! s'écria le fermier. — Messieurs, dit Marcus-Tullins en se pavanant et se mcltanl au milieu du groupe, voulez-vous que je vous fasse mainlenanl découvrir la raison de l'arrivée d'un jeune vicaire bien tourné? — Eh bleu? demandèrent tons ensernlile le maire, l'adjoinl, le percepleur el le médecin. — Eh bien! dil l,<-i(|. volis ne voyi z pas que c'est madame l.i marquise de ll<]Ciiurl qui aura f.iit placer un de ses protégés ; ou n'a pas toujours du monde si loin de raris, voyez-vous!... el nous savons inns que M. Gausse n'enleud plus assez bien I- jeu pour faire sa partie.

.MarcuS'Tullius n'éait jamais si coiili'Ut que lursqn'il avait dit une méchanceté: il aurait s.icrilié tnut poni' un bon mol; pauvre et altendaut lout de ses supérieurs, il les sacrifiait sans pitié à sou envie de briller, mais sa méchanceté u'allail pas plus loin que les paroles. Pendant que les honnêtes gens d'Aulnay-le-Vieomie di^cimraient ainsi, le cure Gau--se était dans de grands endtarras. Une simple lol- Ire pallie de l'evèché d'A... lui avait annoncé que, le i mai, M. Joseph, jeune séminariste nouvellement ordiné, viendrail le soulager dans l'exercice de ses angusies ronciinns, avec le litre de vicaire, et qu'on eût à I installer avec pompe cl dignité L'évètpie regrettait que fa mauvaise santé renqièelat de présiilcr à cetle cérémonie, dans laquelle il nommait trois enrés des environs pour le remplacer. On sent qm' le mol ;>nnc séminariste avait été semé dans loui le vd ai,'e par Il gonvernanlc du cnré, qui ne manqua pas d'encadrer cetle épilheti; d une vaste bordure de commentaires et de coujeciures qui piqiieieut jnslement la curiosité.

Enliii, depuis deu\ jours, Maiguerite, aidée par le plus âgé des enfants declioem-, bal.ivait et nclioyail le presbytère avec le plus grand soin : la ponssièie. qui faisait mine <le tenir garnison, fut coinhaltue avec tant d'ardeur, qu'elle fut contrainte à d^'loger des endroits réputé^ jn-qn'alors inaccessibles. Tout d.viiil relnisant comme l'or. La gouveinanle loumail dans la cuisine auloni' de cinq fourneaux Ions allnmés. Les provi ions arrivaienl, el chaenn, en les apportnnl, donnait un coup d leil aux apprêts de .Margner.te ; après le coup d'o'il un conseil, et ce conseil eiilraiiiail une i!ausc lie, <iù la bmine .M.irgiieriie ne rdns.iil jamai-. de faire sa partie. Le cnré, des le matm, av:iit mi- une d'uii-heiire à de-cendre à sa seule bibliollieque, pour y reeoniniiiie el choiir son meilleur vin elses Lqneiirs.

i;es prép.ir.ilil- 0 aiil achevés, le calme ré;;naii an pr.'sbytère d^'piiis une lieiiie, et .M.irgiierlle. a-si:!e dans sa cuisine, drv.inl la cheminée, se repo-ail Mir M'- l.inio'rs, — .Margnerile ! s érri.i le cnié du l'end de son salin, dont les croisées étaient g.ir..ies de vii n\ ri<lean\ de lanijias rouge, .Mari;uerite I — Me voici!... — Le couveil est-il tout à fait mis; — Oui', mmisicur. — Conduis-moi, mon enfant; que jj voie ce j yeux eoup d d'il.

Le bon vieill.ird, ai rivé ]ii>te à l'emlionpolnl du prélat du A.u(rin, avait be-oin. pour se levir de son anl que b''igcre de velours d Ulrechl rouge, du bras poielé de sa gro se et fr..iclie gouvernante. M.'.rgnerite le guida vers nue salle à manger décoiée d'im ancien papier à ramages verts. Le gilei de velours du bui cuié ne rejoignait jamai-, ses Luges culottes, et sa clienii-e. en se nionlraiit par ce petit iniervalle, ronip.iil l'uniformiié di' la couleur. Leite légère reniai(|ue siiUil pour vous donner une idée du laisser-aller de son mainlien. La ligure de M. G Misse était en haimouie avec cet abandmi : sans être liop ronge, elle avait un honnête coloris ; ses yeux bleus, pleins de doueiur, aniioni aient un cœur exeelleiit, cl ne lui permellaienl pas de dégui-er nue seule des pensées de son àme cand de.

Celle boulé répandue sur son visage était tempérée par une teinte de L'aieté el de saiislaclion qui prouvait que le cnn- n'avait rien à se reproeher, et qu'il ne s'iaipiielail iiiiUemeiit des pourquoi ni des comment de la vie. ayant pris l'existence du bon côté et ue loiirinentant per-onne. Ses ir.iils s'animèrent el ses lèvres se retiousscrent légèrement vers le nez à l'aspeeldu beau linge blanc qui couvrait une table chargée d un gros pâté, de volailles froides, etc.; mais, en Voyant la rangée de bouteilles que Marguerite avait disposées sur une petite servante à côté de sa place, son rire devint plus prononcé, son œil plus gai; et, regardant .Marguerite avec un air d'approbation, il lui passa la main sous le menton, ce qui la lit sourire à son iour. — Llil eli ! mon eiiLAiil. crois-laque cela soit bien'' — T"è> bieu, monsieur. — Le calé, MaiijiiCKvZ, csl-i! piêl? — 11 est moulu,

finie, el il conle. — Tu as mis le couvert de mon vicaire à côté de moi'.' — Oui, mon ii'iir : tenez, le voici. — Aie. aie!... Celle exclamation était can ée p.ir une douleur de seialiqnc qui loiirincntait le cnré. — Ah! M.irgn. rite, dil-il, tant va la cruche à ICan qu'à la fin elle se brise !... .le ne suis pas b-.eii, mais qui sait vivie -ail mourir.

— .'\lonrir! à quoi pensez-vous donc? — Ah ! un tille, j';ii irop d'années derrière moi, reprit-il avi'C un sourire gaillard seinbl.ille à ces coups de soleil (pii brillent eu hiver ; vois-tu mes elnveiix blancs, ilLirgneiite? il c si vrai <pie lê;e de fou ne blanchit jam.iis- et comme « un bon tien vaut mieux que diux lu auras, » je préfère être au bout de ma carrière que de la recommencer . « an boni du fossé la culbnie!... » — Monsieur, dil Marguerite, ne parlez pas de tout cela, vous m'altri-lez, et j'aime niii u\ croire que vous ne mourrez pas...

— .Margiierile, il ne faut pas dire : « l'onlaine, je ne boirai pas de ton eau ; » le temps passe, et la mort vient. J'aiint! assez dormir, el, après lout, la mort n'est peut-être (pi'nn sommeil sans rêve... pour- (pioi s'en effrayer?... Les Indiens d:-eiil : « 11 vaut mieux êlre assis que debout, couelié qu'assis ; mais il vaut mieux êlre mort que tout cela !... 1) — Vous avez beau rire, monsieur, quand on meurt, on viiiidiait bien vivre encore !... — L'h.ibiiude esi nue seconde nature, dil le cnré; mais, au total, pourvu que je meure an inilien de mes amis, et dans la p:iix du Seigneur, et ipie Margm rite me ferme les Veux, je rendrai mon àme à Dieu lelle qu'il me l'a ('••'•née; ce qu'il ï' ta sera bien fait...

11 y eut un moment de silence : Marguerite regarda d'un œil attendri le vieillard qui conlemplail le ciel avec une expression sublime de foi et de simplicité — Ecoule, Maigmrile, dil le curé à voix basse, je n'ai pas invité Jlarcns-Tnilins, parce qu'il me drape toujours , el que devant mon vicaire il faui garder le décorum ; mais il est lianvre!... Alors, mon enfant, tu lui porteras, à la nuit, sans qu'on le voie, un gros morceau de p;'ilé, une bouteille de bon vin, et ce qui restera de piésentalile parmi les volailles; car à lout péché mi-éri- <oide... — Pauvre cher homme ! toujours le même ! s'écria .Marguerite tandis que son mailre courait de chaise en chaise, [lonr aller b;:nclier une bouteille dont le bouchon venait de saiiler. — Margmnile, quelqu'un dans le village comiaîl-il ce jeune vicaire?— ^oll, moiisiiur. — Hélas! mon enlant, il faut espérer que ce sera un bon jcniie homme; car, s'il en était antiemenl, qu'il lourmenlàt ces pauvres gens pour leur danse, leurs petits défauts in-éparables de noire nature, qu'il fiU trop rigide, je senis fort embairasé!... — Monsieur, .l'il est jeune, vous pourriez reirdoctriner. —C'est vrai, Marguerite.

— Et puis, s'il est jeune!... A ces mots, !\largueiile se regaiil.i dans le miroir, arrangea ses cheveux, cl rougit sous le regard du curé, qui jila sur elle un coup d'ieil ironique el sévère a la fuis.

En ce moment, les principaux peronnages que nous avons vus assemblés chez le pharmacien arrivèrent et sonnèrent; la guuver liante courut ouvrir...

Le vicaire. — Son in-lilliliiin. — Les deux prônes.

M. Gausse pas-a d;ins son salni pour recevoir les arri' anis, qui fiir 11' lii mot suivis (les Collègue- du cnré d'Vnl lay-l. -Vi. o nie : ci s il niiers iléelaiereiil avoir v.iinemenl attendu sur la r.aïc le jeune vicaire annoncé. Dix bénies ét.iieiil vo n.écs, on c. niniençait à s'iiiqiiii'ter, bir (pi'aii boni d'un qiiarl d heure on enienilil ;iii dehors le liriiil des pas d II ;e niiilli mie s le.cieuse; Margm rite entra toute I flarée; elle s'approcha de l'oredle de -on mailre, et lui dil : — .Monsieur, voici voire vicaire!... — Vaut mieux l.iid «pie jamais, répondit .lérome i!:in se, ei, s'appuyani sur le bras de .Marguerite, il s'avança vers l'anlichambre pour n cevoir le jeune pré re.

Eu rapercevaiil, le hmi lioimmî tressa lie, il retient la parole bieiiveillanle el proveibiale qii il avait piéparée, et une espèce de crainte se glisse d:ins son àme. Le jeune homme, voyant le trouble causé par sa présence, dil au curé d'un Ion grave : — Monsieur, je

snis M. Joseph, le vicaire dont M. ré\êqne d A vous annonça

I arrivée il y a peu de joins ; je m'empresse '^; me rendre à ses ordres et de vous assurer de mon respect.

En prononçant ces paroles, le prêtre s'effvjceait en vain de répandre un peu d'aménilé sur son visage, mais celle conlraclion mensotipi re produisait une tout ;iulre ex|)res-ion Le curé trembla de nouveau el ne put rien répondre, lant il était interdit. En ellel, à travers le teint basané d'un Indien, on apercevait une pâleur livide répanduesur le visage du jeune homme • ses lèvres décolorées, son attitude morne, semblaieni annoncer la pralique la plus rigoureuse des lois de la vie ascétique ; ses cheveux noirs, coupés par devant el tombant (Il grosses boucles sur ses épaules, donnaient à sa ligure un air inspiré qu'augmentait encore la vivacité d'un œil noir, péuélraat et Fi'ii; li d'une sombre c lergie.

Le iia^teur.jei. ni à !lfaiguerite dé clée un regard où toute sa pensée se lisait, j>'* le prèire par la m.;ia et l'inlroduisii d.uis le salon

LE VICAIRE DES ARDENNES

vn disaiu (rmic voix clieviMUiiito : — Mo>^ii'iii-s. je vous mvscnle

M. Joseph, \o vicaire que inoiiM'ignciir I ovê(|iic d"A a en la bonté

de m'ai'conler, afin ae me soulager dans rexcreice de mes foiiclions.

Tout le monde se leva ; M. Joseph salua avec une noblesse et une aisance qui éloniièreni les assistanls, car iU ne s'ailcndaient pas à trouver de telles manières dans un vicaire de campagne; mais tous, ainsi que le curé, resseniireul une fraveur involontaire lorsque l'éir,inger laissa tomber sur eux s(ui reg:u d éclatant el semb able à celui de l'aigle. Le regard dii crime ou du remords n'est pas plus profond ui plus éloquent. Ce jeune pr.";ire semblait pleurer intérieurement une f.iute que les larmes de toute une vie pénitente ne sauraient rachiler.

Il s'assit, la conversation cessa, le silence le plus profond s'éiablii. SI. Joseph ne fit rien pour l'interrompre, et sa présence produisit un effet au^si magique que ceUii de la tête de la fameuse Gorgone : la crainte et ses vertiges paraissaient former le coriége du vicaire, ou plutôt le seiiiiuieiil qui nonsp;irte à nous taire devant les grandes douleurs, les grands ronpables, les grandes vertus, agissait dans toute sa force.

A bien examiner la figure de M. Josepli, ou y reconnaissait pourtaui quelque chose de gVacieuv f t ie clitvaleresque. mais c'étaient de légers vestiges presque effiicés, soit par une passion forte, suit par les souvenirs; enfin, de nèuie qu'il y a des gens dont les manières nous introduisent sur-le-ch.imp dans leurs âmes, dont la fianchi-e limable et la fdlàirerie n.iïve font tomber toutes les barrières de l'étiquette ; il en est d'autres qui, par un mot. par un geste, par un resard, imposent l'observation ci la réserve. Le vicaire était de ces derniers, et l'on ne pouvait s'empêcher, eu le voyant, de prendre nne haute idée de son égarement ou de ses vertus.

Enfin, le m.iire, qui ne doutait de rien, se hasarda à rompre le silence en interrogeant ce personnage extraordinaire : — Monsieur, dit-il, avez-vous trouvé notre endroit conséquent? — Oui. monsieur, répondit le vicaire avec un léger sourire. — Il paraît, continua le maire, que ce bourg est bien avantageusement situé, à cause que les étrangers viennent quelquefois le visiter, ce qui supposerait alors que la campagne el ses environs... la plaine... les bois... enfin le villagi: ..ont...

ici le fonctionnaire, interilii par l'air glacial et sévère de M. Jo-epli, devint cramoisi, s'arrêta court, el chercha, par habilude, son lidèie aille de camp Lcseq. qui, pour celte fois, ne put achever sa phrase.

Le curé Gausse, exhumant de vieilles prétentions littéraires depuis longtcmjis oubliées, vint an secours de l'autorité municipale dans l'cuiharras : — M. le maire a raison, s'écria-t il, notre pays est délicieux ; la v.iste forêt des Ardennes couronne de tous côtés nos moni.igiies, et ses arbres semblent une foule rJnnic d ms un amphithéâtre pour jouir du spectacle de notre joli vallon. La petite rivière qui y serpeute l'anime par ses détours; ces chaumières, irrégulièrement placée.s, ce clocher gothique qui les domine, le château qui termine le village, sou beau pare, les ruines, le lac, tout ici est enchanteur, et Ton sérail heureux, monsieur, dans ce hameau, si l'ambition ne tourmeuUiil pas les hommes; mais chacun veut... monter plus haut que soa échelon, el celle ambition est quelquefois le piiucipo des petits lourmenLs de ims vill.igeois, quoique je répète souvent : « Chacun son métier, les vaches seront bien gardées!...» Mais, au total, ici les gens sont plutôt bavards que méchants, et vous aurez envie d'y linir vos jours, mon cher vicaire, quand vous y aurez passé quelque temps.

Eu disant ces derniers mots, le bon curé regardait si le vicaire ne froncerait pas le sourcil; mais le jeune prêtre, tout en paraissant écouler, voilait, par sa pose modeste, une parfaite indifférence; el son o'il, fixé sor le chambranle de la cheminéo. semblait y voir autre chose que la grosse horloge du curé Le pharmacien tournait ses pouces en ne pensant peut être à rien: le mercier ouvrait de gr.inds ycnx en apercevant qu'il n'avait pas dans sa boutique du linge aussi (in que celui de M. Joseph, tandis que M. Lecorneur minutait déjà la cote des impositions du nouveau venu, et que les trois confrères du curé reinarquaieul que les souliers du jeune homme ne portaient aucune trace de la poussière de la roule. — Que peut-on désirer de plu-, couiiaua le cnré, qu'une charmante vallée el un ami, de bons villageois que l'on encoi:rage, dont on n'arrête pas les innocents plaisir.-'/ ils oui bien assez de peine, grand llieul... (Juanl a moi, je réponds que ma tombe sera parmi les leurs... — El la mienne aussi, répliqua le vicaire avec un profond accent de mélancolie.

.\ ce mot. le silence vinl encore régner dans le salon. Après quelques minutes, les trois curés atiirèreui le jeune homme dans l'embraitire de l'une des deux croisées, et 1 un d'eux lui demanda s'il avait prc;iari; son proue d'installaliou. — Non, monsieur; pensezvous que Cela soit nécessaire? — Comment donc'.' autant qu'on bouchon à une bouteille, s'écria le curé Gausse un peu échaufré. — Si vous voulez dit un des curés, ijui prit l'expression du visage de M. Joseph pour de l'embarras, je puis vou- en donner nu des miens. — Je Vous remercie, reprit le viciiire; quelques phrases dictées par h scutiiueril profond qu'inspirent les devoirs du sacerdoce doivent

suffire, et loueheront plus le cœur des habitants de la campagne que les pensées d'un étranger que la circonstauce où je me trouve n'émouvail point lor>(iu'il les assembla.

Le vicaire proiionea ces paroles d'un ton solennel qui frappa ses andileurs. En ce monionl les cloches sonnèrent avec une furie sans exemple, el un petit malheureux, revèlu d'une robe lilanehe trop courte qui lais--ail voir nu pantalon d'chiié el des bas Iroués, entra en tenant à la main nue petite calotte de drap rouge faite avec le reste d nu vieux corsage de Marguerite. Il annonça que tout était prêt à l'église et que les derniers coups sonna'ent. Les membres du corps municipal se rendirent à l'église, el les pit..res à la sacristie, par une communication qui existait entre elle el le presbytère.

L'église d Aulnay est une de ces créations originales dont l'.trchil'ctiiri' gothique a semé la France. Sa fondation renionle à des temps lic^-reenlés, et celte église dépendit autrefois d'une abbave dont il ne reste plus de vestiges. Le clocher s'élance hardiment. Les murs, noircis par le temps, ruinés en (pielques endroits, inspirenl cette mélancolie qui s'élève dans l'âme à 1 aspect de la destruction lente cl successive à laquelle les ouvrages de l'homme ne peuvenl être soustraits. Le porlailesl vaste, la voûte de la nef étendue el somue ; les piliers romans ont de la grâce et de la force. Du reste, l'edilice n'est défiguré par aucun ornement étranger. La chaire est simple, et le maître-autel, eu marbre, est surmonté d'une croix et garni de six cierges et de vases de lleurs. La nef contient des chaises irès-pro-

I res. Ce jour-là toute la i)opulatiou d'Aulnay s'y trouvait rassemblée. La lumière, passant à travers des vitraux de couleur retenus par des plombs, était sombre et jetait une demi-teinte favorable an recueilleinent.

Celle foule, naguère bruyante et agitée par des passions aussi nombreuses que les personnes qui la composaient, éiait devenue tout à eonp silencieuse. Cependant il est présumable que M. Joseph entrait pour beaucoup dans ce silence, car chacun, l'œil fixé sur la sacristi ■, atlendait inipaiiemmenl son apparition. Un murmure vraiiucnt catholique, car il fut universel, s'éleva dans l'assemblée lorsqu'il parut suivi des quatre curés et du clergé champêtre d'Aulnay ; mais bientôt le plus grand calme succéda à ces agitations, et ce calme ne fut plus internnnpu. La messe fut dite parle jeune vicaire avec un air de conviction qui saisit celte muliiuide; l'iiispiralion qui régnait dans les manières du prêirc passa dans l'àme des assistants, et ce ministère auguste, accompli avec tani de (erveur, contemplé avec tant de recueillement, devint alors un sublime spectacle. Ces anies simples que le même sentiineut portail vers la Divinité; ces reg^irds, taiitôl sur la voilie, tantôt baissés sur la terre; cette unité d'action, ce silence religieux, et cette attention dirigée sur un seul être placé en intermédiaire entre les hommes et la Divinité, entre la terre et le ciel, demandant au Créateur des miséricordes pour les coupables, des forces pour les affligés, et le trésor entier de ses grâces pour lous les lidèles, un tel spectacle eùl commandé le respect aux incrédules mêmes.

Bientôt le jeune vicaire arriva au moment que le cnré Gausse regardait comme le plus redoutable, c'était l'inslani du prône. D'abord,

II n'entrait pas dans la tête du cuié, ni, je crois, d'aucun curé de campagne, que l'on parlât d'abondance: ensuite, son vicaire allait nécessairement faire une profession de loi, cl Gausse, en regardant l'œil éloquent et mélancolique du prêtre, pensa que M. Joseph serait un rigoureux ob>ervateur des minutieuses pratiques de la ri'ligion. D'un autre côté, toul le monde désirait entendre ce prêtre qui olliciait avec tant d'onction, cl les femmes, pa-rdessus tout, atteiid:iieul ce niomeiil pour juger plus à fond de cette figure qu'elles n'apercevaient que lorsque M. Joseph se relouniait. et de l'organe, des sentiments, de la taille du jeune vicaire.

Le bon curé, enchanté de se voir pour toujours débarrassé des prônes et des sermons, qui étaient pour lui la tâche la plus difficile el la plus latigante, débita, avec sa bonhomie h;ibituelle, le dernier prône qu'il eût composé. Nous le transcrivons, à cause de son originalité :

« Mes enfants, à bon entendeur, salut! il suffi', d'un mot pour éclairer la conscience; or, nu l'on s'en vient, im l'on s'en retourne; gez à cela, et vous verrez qu il ne faut emporter au ciel qu'une ània sans remords, sans cela vous seriez reçus comme des chiens dans un jeu de quilles : or, on ne courl pas deux lièvres à la fois, on ne faS [las son salut el sa fortune; un riche passe plutôt par un trou d';ii| guille qu'il n'entre dans le ciel; les honneurs ch;uigeiit les mo U"jt et un mors doré ne rend pas le cheval meilleur. Hélas! le chemin dfl ciel est clioil, et celui d^- l'enfer large; gardez donc nue poire pour l;i soif, en vous conduisant bien; ne soyez p;is moitié ligue, moitié raisin; et, sans chercher midi à quatorze heures, allez droit volrg chemin, vous arriverez. Je sais bien que Ion vous dira : « Il fan hurler avec les loups... » Alors souvenez-vous que les conseilleun ne sont pas les payeurs, cl que (|ui casse les verres les paye. Alle^ pensez toujours à votre salut, el, pour cela, deux ^ùl•l■lV•s valeil mieux qu'uue; car saint Pierre ne laissera pas passer div (liais pou des lièvres. Il est vrai qu'il n'y a si bon cheval qui ne lir.nielu', otf qu il n'est pas permis à tout le monde d'aller à Coiinilie, quoique j'i-

LE VlCAlKt; DES AUDElNiNES.

gnore ce que c'est que Corimlie, car à petit mercier petit panier, .le puis vous a>sur(r(iiieieS(igii('ur est bon; et. sans rester entre le zisic et le zeste, assure/, souvent vus comptes avec loi i onr ne pas niomir en fraude : ie^ bons coinpti's l'ont le;- bons amis.

« Je vous lai^be, mes <iif,.nl.s car il n'y a si bonne compagnie qii il ne faille (piiiler; souflrez doue que je répète nno dernière fi;i. (|ii;; cbacun est (ils de ses œuvres, 1 1 un bon conseil vaiit un œil d:i;i.^ la main; or, qui a su vivre, c'est-à-dire bien vivre, sait mourir. .Ir miIi bien (|u'il n'y a pas de rose sans épine, et que la vie e^t dilli.ile; mais souvenez-vous qu'avec du temp;- et de la patience la l'euillc do mûrier devient salin; du reste, si le diable cA (in, nous suiiiims comme des éveilles de Poissy, et, à trompeur trompeur et demi : je vous réponds qu'il y perdra son latin, car liu conire (in il n'y a jias de doublure ; au surplus n'avons-nous pas l'espoir du paradis? oi-, ipii a terre a guerre; di'lèiKlons-nous du démon; ù bon cbal bon rat; et souvemz-viins qu'à bieliis tondue Dieu ni" ,ure le vent ; il vous aidera, mes enfants; un père est toujoiu'A ^ere.

« Vous voyez qu'aujourd'hui, comme toujours, je n'ai jamais cherché à vous jeter de la poudre aux yeux. Je vous dis les choses sans fleur de rhétorique. Adieu, mes enfants; le moine répond comme l'abhé chante, .l'espère que mon successeur vous conduira eiu oie mieux que je n'ai fait; néanmoins, je crois (|ue vous n'oublierez pas votre vieux pasteur, qui vous souhaite la béatitude des anges. »

A peine .M. Gausse eut-il fini, que le jeune prêtre, précédé par le bedeau, se dirigea vers la chaire de vérité. Le plus grand silence se rétablit, le clergé se groupa à l'entrée du chœur, M. Joseph se plaça dans la chaire, e(, regardant tour à tour ( t celle antique voijte et ses paroissiens, il leur dit d'un ton de voix lent, grave et paternel :

« Mes frères, c'est ici, dans celte humble canq)agne, que j'annoncerai la parole divine, le pain de vie; c'est à vos cœurs simples et exempts des grandes passions que je m'adresserai toujours, car /oujours je veux demeurer parmi vous; c'est dans cette vallée que j'ai luanjué ma place.

« Mes enfants, je vous donne ce nom, car je vous adopte et veux être pour vous un véritable père spirituel; je ferai tout pour acquérir voire amour, heureux si j'y réussis! heureux si, vous dirigeant daii . la bonne voie, après avoir guidé les pères, je les console par 1 espoir (|u'ils laisseroul des fils dignes d'eux. Nous tâcherons d'écarii r les orages qui pourraient menacer notre vallée et nous l'eneeindrons de manière à la purilier.

« Mes enfants, n'alleudez de moi ni éloquents discours, ni sévérité, ni exigence ; ministre du Dieu qui disait : « Laissez approcher les pe- « lits enfants de moi, » je ne parlerai qu'à voire cœur. Jésus p.irdonua à la Samaritaine; Jésus se contcaiait de peu, je tâcherai diniiier ce divin .Maître; je ne vous prêcherai que ce qu'il a prêche : la duuceur et la chai ité. »

Une larme s'écii.ppa de l'œil du vicaire à cette dernière phrase, ut son émotion fui remarquée par tout le monde.

« Surtout, dit-il, nous vous préserverons de notre mieux de ces grandes passions, le nialheur de l'homme véritablement sen-ible: et, si nous ne pouvons réussir à les écarter, nous vous offrirouri dos cousolaliuns; enlin, nous irons pleurer avec le malheureux, secourir le pauvre, faire entrevoir au mourant la bonté et non la vengeauce de rElernel; bénissant toujours, récompensant et concilian: sans cesse, nous tacherons que notre mort soit regardée par vous comme un malheur, et que souvent, dans vos alfliclious, vous disiez : « Ah ' « si noue vicaire vivait!... » Voilà la seule oraison funèbre, Ici seules louanges que nous désirons après nous être efforcé de semer dis (leurs sur vos pas dans cette vie de douleur. Songeons toujours iiue c'est là-haut que nous devons nous rencontrer tous, jouissant d'un éternel bonheur. »

11 semblait que celle douce voix fit résonner dans les cœurs la divine umsiqiie des anges. Un alteiidrissement général fut pour le jeune vicaire im triomphe q\ii parut le toucher. — 11 n'a pas dit un seul mot de lalinl dit .Marcus-TuUius Leseq à I un des curés; sans cela sou discours ne serait pas mal.

Lorsque le jeune homme revint au chœur, M. Gausse lui prit la main etla lui serra avec une expression admirable de remercimeut et de compassion, carie bon curé avait pleuré quand il. Joseph avait parlé de sa lin prochaine. La me^se fut achevée avec la même lèrvenr, les cœurs de tous les bous habiianis avaient été émus, et dans l'assemblée il y eut une jeune fille qui pleura amèrement lorsque le vicaire parla des malheurs que causaient les passions, (l'était la (ille de .llaric, concierge du château d'Auliiay. Avant la liu delà messe elle se trouva tellement malade, que son frère Michel fut obligé de la prendre dans ses bras pour la transporter chez elle. Pauvre (ifle 1 bientôr elle devait revenir dans celte église pour la dernière fois, et portée par ses compagnes I... En sortaul de la messe, ou parla longtemps du vicaire, du prOue. de la jeune fille, et chacun lit des commentaires que nous nous dispenserons de raconter.

Le bon curé, suivi de sOu vicaire et de ses trois collègues, revint à celle salle à manger oii déjà les conviés se trouvaient, et bientôt on se livra à la joie du festin. Cette joie fut un peu contenue par la mélautoiie enipreinlc daii;. toutes les manières et dans tous les discours

du jeune prêtre; .M. Gausse, qui plaignait déjà le malheur (pi'il ignorait, parut moins gai qu'à l'ordinaire. 11 usa auprès de sou jeune suppléant de cette alïabilité douce et prévenaoïe (pi'il n'est au piuivoir de personne de repousser. La couversatiou fol trop iii>ipide pour que nous la rapportions, M. Joseph n'y ayant rien Icmrni, si ce n'est une ample collection de formules suivantes : Oui, Non. Je vous suis oblige, Merci, Je vous remercie beaucoup. J'aurai cel honneur-là, etc., etc.

Lorsque les curés furent partis ainsi que la h.iute sociéîc' d'Auliiav, lorsque M. Gausse el M. Joscp'i se trouvèrent seul- d;ins le salon, éclairé par les bougies de la cheminée et d'une t.ilile (ii l'iui avait joué à la mouche, le bon curé regarda le vicaire, (pii, pensif et la lète inclinée, ne disait mot; il s'approcha de lui et, lui prenant la main . — Mon jeune ami, vous logerez ici; votre appartement est tout préparé, il est décoré avec le luxe (le la simplicité; Marguerite a sa chambre non loin de la vô;re. de manière que, s'il vous arrive quelque chose, elle sera à vos ordres; elle était auparavant au rez-dechaussée, alin d'élrc plus à portée de moi, lorsque mes attaques de, .gouite viennent me faire des sommatious pas trop respectueuses. A bon entendeur demi-mot, je sais ce qu'elles veulent dire; mais, il y a quelques jours, Marguerite m'a fait coaiprendre (iu'iuk; sonnelle à mon chevel était biaucoup plus silre, elle m'en a dunné d.' I irl bouiies raisons, on peut toujours sonner, et il ('^t qiielquelois ddlirile de se lever et d'appeler; ainsi, ;ijouta le curé en voyant que le jeune honiiue allait parler, ne craigm z pas pour moi.

Il y avait dans les manières de ce bon cure' une franchise qui mettait à l'aise et(pd f.ii^aiidispar.iiire les intervalles de temps, dàge, elc. Enfin, il était déjà l'iiioi de ce jeune liomn;e, et Joseph éprouvait, malgré sa somlue luisanlhropie, un secret penchant pour ce vieillard aimable. Le vicaire accepta donc, mais il accepta en donnant à entendre au curé qu'il croyait lui sacrifier be:iucoiip, cl notaimiient sa libellé. — Ah! moi* ami, il n'est point de belles prisons! ain.i comptez (pie dans cette maison voi.s serez dans la plus entière Hberté : pas de gêne, faites ce que voudrez, agissez comme il vous plaira, chacun est lils de ses œuvres. Ménagez Marguerite!... du reste, tout esta vous: jardins, maison, cœurs, lont enlin; et, comme on dit. vinaigre donné vaut mieux que miel acheté... non que je veuille mettre un prix à ce service; ce qui doit le faire valoir, c'est la franchise et l'amitié.

(Juedirc à cela? Le vicaire serra la main de son hôte elle remercia avec plus de chaleur que le curé ne lui eu supposait. — Jeune homme, dit M. Gausse avec un ton de consolation au moment où ils allaient se diie l'adieu du soir, souvenez-vous qu'avec du temps el de la patience la feuille de mûrier devient salin.

Ce proverbe parut agir sur Joscjih. (pii monta pensif à son appartement. Four la première fois depuis longtemps, le cure se mit à rélléchir en procédant, avec W.irguerite, à l'œuvre de son coucher. La gouvernanle fut étonnée de la taciturnilé de son maître; cependant, lorsqu'il fut couché, il dit : — Marguerite, ce jeune homme a quelque chosel... — Oli ! monsieur, bien certainement, il y a quelque anguille sous roche.

Un « adi(Mi, Marguerite ! » arrêta le llux qui devait suivre cette réponse. Alors la gouvernanle alla se reposer de ses fatigues non loin de l'endroit où dormait le beau vicaire.

Traité sio' les S'Tvaiitcs. — Prcjols de Martjuerile. — Coninienl le curé se (léliairassc do .ses prônes. — iilar{;ueiite sur une échelle. — Ce qui s' en-

Oui, de toutes les servantes, je n'en excepte pas même les femmes de chambre de grandes damesqui, souvent, veillent sur les escaliers dérobés, je prétends cl je soutiens que la servante qui déploie le plus de génie, c est la servante d'un curé. Cette assertion iie m'appariieul nullemeul, elle est prononcée entre une heure et deux d la nnii par Marguerite, qui ne dort i)as; aussi je la laisse prouver son dire. — Ah! grand Dieu! pensait-elle, que nous aNon^ de mal dans nos états! que de menées, que d'adresse, que de sf ence ne faut-il pas déployer (lepuis le moment où l'on entre chez un curé jusqu'au moment où l'on devient maîtresse absolue!... et que de pruilence ensuite pour ne pas trop lui faire sentir notre empire et arriver ju;qu'au tesianieni ! Ne faut-il pas. de plus, se contenter de la vertu de son maitre? car une gouvernante (le curé ne peut se livrer aux vertus séculicres du village, elle doit afficher un vernis de sainteté et de comiaKiclion qui éblouisse les honuôies gens et retienne les insolents. Ce n'est pas

que Les idées de la servante devinrent trop compliquées pour

qu'elle osât se hasarder dans ce labyrinthe. Mais, reprilelle. j'ai lonl accompli et je vois que ce n'est rien encore!... Le véritable chefd'œuvre, c'est, s'il arrive un vicaire, s'il esl jeune, qu'il loge à la cure, à trois pas de nous, de diriger sa conduite de façon à sauver au moins les apparence.-.

Ici Marguerite fut absorbée par de sérieuses réflexions, et elle pass

IT VICAmE iiE? MiTiFNNES.

au moiiH mil' lirmvà Cilciilcr K-s movciis lis plus mIi'.-- de siiiivor au inoiii!- les a|)|>ai'o. iTS. (Jiiaiii an foiul, l.i «1 giio lillc avail lii p ili' coilliaiiiv d.iii> 1.1 solidilé ilo SCS |iri;i(i|ii'!-el dans sa vi.'il'e liabinwlc de sag'ssf p'iiir sV II oci'ii|H'I' un iiislaiil. Le sninnicil la jiajjiia iiiliii avaiil i|iiVIIe ull Irotivc la sidiilioii de cv prnblciiic diTicili'.

Crrlo>. le li'ili'ur ne viiil oiilrv ce inniiiilc^uu cl la {jaidc-robo de Marguerite aucun rap|iiTt, anciine coiiiciilciice... eli bien, il n'en est pas innliis vrai une ce fui ce numolopiie qui fil lever la guiiveinaire

filns Ifii que d'tirdiiiaiie pour lenir nii ennseil >nr ce que ses almirs ni iiffraii ni de lilus eiqnel cl di' phis ^L'iliii--anl. Klle enii-ealil à subir le supplice inipiise par nue paire de sniiliiis (|ni lui f.ii>aieiil un petit nied elle fris;! ses clieven\. aiiangea snii inoiiehor de liiimi de manière à \al^scr, imil en saiivaiil les a|ipareiici s. des inlersiiies que je noniinerais voloniicrs des nieiirliieres. Kniiii i)l.irgueri;r re serra la laille. mit un corsage à nuincbes conrles, et rcsolnt de soutenir désormais les dépenses causées par ce custume sur le pied de guerre.

Le jeune vicaire desoendit pour aller dire sa messe et revint pour déjeui er: il salua le bon curé, mais du reste ne dil pas un mot, et son œil cliaste ne se leva pas une seule fois sur Marguerite, dont les ruses n"eurciil aucun succès. En vain en a[iporlaiit le café avait-elle étalé >iir la iiianclic noire du prèlre son beau bras blanc et potelé, en vain elle iiil' rpella le jeune liuninie pour coiisnlter sesgoûis, en vain elle fut jn-qn'a le lai^str luaniiiur de pain pour obkniir un regard, le vicaire resta impassible connue le maibre d'une stalue, et M. Uansse imita son silence en examinant toutclois le manège de Marguerile et la sévère altitude du jeune lioinme. — Marsnerile dit enfin .M. Gausse, quia bu boira, et je scus bien que où la cïièvre est liée il faut qu'elle broute, uiais les raisius sont trop verts, mon eiifanl... Marguerite fut abasourdie et découceriée par celte tirade de proverbes; elle disparut promptenicnl en ue pouvant répiuidrc, mais elle jeta encore un regard sur le jeune prêtre, qui, de son côté, levant les yeux sur M. Gausse, semblait solliciler une explicaiion.

— C'e^t une bonne fille, ajouta M. Gausse, mais, vous le savez, mon jeune ami, la caque sent toujours le bareng, et la t. niiiie est un animal d'habitude; lais>oiis cela; voulez-vous venir faire un tour dans la vallée?... ma sciatique est bonne personne aiijourd liui, et il y a longtemps que je ne me suis promené. Le jeune vic^iirc prii sou cliapeau, alla clierclicr celui de son curé, et, lui dunnaulsoii bras, ils allèrent l'Xainiiier l.i beauté du site d'.Vulnay. Joh'|)Ii parut s animer à la vue de celle délicieu-e vallée choisie pour sa retraite, ei il lui en proie aux plus vi\cs émoliiHis à l'aspect de ce siic admirable; il lui 'cmblail connaître ces beaux lieux, et il en avail dans 1 àuie une I iiunai^sancc vague, coiunie si ces rêves lui enssciit inoutie cet eiiihoit, ou coininc si les pnniiiTS jours de son eiifaiice s'y fussent jiassés. Il déroba ces senliiiientset mmi étouuenii'ut au curé,

Néanuii.iii>, au bout d nue deiui-lu ure de silinee : — Un devrait cire heureux ici!... dit-il eu soupirant. M.iis cct.c réMexion le lit retoinbrr dans ses rêveries, cl sa I guie exprima allernalivemenl ou la douleur profonde ou la résignation aiiieie. Cette préoccupation ue lui permit pas d'eiileudre le long discours et les proverlies du curé; ils revinrent lentiment à la maison, et M. Gaii>se, se croyant hii n écouté, vu le silence du jeune liomnie, coulinnait toujours son discour>, qu'il icrniiua ainsi : — (lui. inon ami, luéuagi r le vin quand le tonneau tire à sa fin, c'est s'y prendre trop lard; il e.U C( riain cpie vous avez du chagrin, je u'en veux pas deniauder la cause : chacun est niaiire de son ^cc^.•l, et confiance se donue et ne se prend poiul ; mais écoutez, mon ami, un bon conseil vaut un œil dans la ni.iiii, n'usez pas voire àuie, elle me parait de bon aloi, vivez pnur les autres, si Ci' n'e-t pas pour voii>, et n'iuiili z pas celle jeune personne qui inriirl île c agrin, quiiii|ue à biehis toiidue Hieii me urc le veut, 1.1 pauvre lille aimail liop, cl elle n'a jiii ?upporler la niiivelle de la iiiurt de son solda. — Cet vi.ii, mun^iiur, ajouta .M.irgiierile, qui se tr.iiivail sur le pa> de l.i porte; depuis hier qu'elle est sortie .si mal de 11 gl.se, elle a eiKore i ni|iiré.

Ce> dernières p.iroles gerinei i ni dans l'àuie du prêtre et redoublèrent li!s voiles sc)iiilire> de soi froiii, si hieii qu'eu se niiMlani à table sa pàleiir éiait le.lcineiil elTr.ivanle, que Jl.ugucrile s'éeii,i : — .Monsieur -loseph, vous vou» trouvez mal ! — Mon enfant, qii'avizvoii> doiK ? dil le hou curi-; .Marguerite, viTsC un verre de Viii de "al.ig.i, et donne- e... — Non, je vous nnieicie, répoudit-il Vous s donc que cette jeune fille se meurt '? — La pauvre enfa^it! elle e ,'e it-ê.re morte!... s'écria .Marj'iicrile. A ce ino', le vicaire legaid.i !. gouvernante, qui rougit et baissa les yeux. — Oit esl-el|, ? où denii-iu i-ille?... reprit .losepli. Il f.iut que j aille la voir pour l,i consoler, i'anvre m.illieurense: que je la pLiiiis! qu'elle doii soiilfrir!... — Plu- d espoir, dit le curé, I ou a reçu la nouvelle que llob. ri est moil Cil ltii>sii'.

Des l.iriiies vinrent sillonner les joues pùles du vicaire, et il lui fut ioipos>ihle de ni.inger. .\u sortir de tahli:, il se lit en^eigller le chemin du château, «M il .se dirigea vers l'habitation de la concierge. Le ▼icaire arrive, eiilrevoit la jeune fille sur son lit de dou'cur, il va s'asseoir au chevet, lui prend sa main lirùlante; sa parole exjiire :ur ses lèvres ; il fixe cette victime de l'aïuuur : de grosses larmes rou-

Iciu dans ses veux. La vieille luère, le fève et une feniiiie de j.irdi. liiei-, qui se iruivaieiil dans celle cliauilire, re lent top. l'aiu de ce l.ihleaii; le silence regiie, i l le vicaire ne sait que regarder Laurettc ei ré|iéier : — I'anvre ciilaui! ,. que Icrais-lu sur celte terre si ton cœur est bri^é. pauvre eul'aul!...

Apres une heure, le vicaire accablé sort, cl. serrani la main delà vieille mère, il dil ■ — .le reviendrai On s'aperçut I'.k ileiiieut que le jeune lininuie avail pris pari à cetle soiifl'iaucc l)e'aucou|) plus qu il ne le devait, cl celle l'.imille désolée resta lungteini>s frajipée de cette visite éloquente de dmilt iir.

A qneli|ues jours de là. le curé, voyant qu'au total son vicaire n'était pis si ili.ihie qu'il paraissait noir (ce sont ses propres expressions), et son preiuier prôue siirlonl lui revenant beaucoup parce qu'il n'y av.iit trouvé ni fiualinne ni hypocrisie, comme ils élaiciil assis à (Ole l'un de l'autre dans le salon, un samedi soir, "au sortir du souper, il enlaina ainsi la couversalioii cl hasarda les propositions suivantes : — l'conlez, monsieur ,losepli, il f.uit maiiilenant nous ptirtager notre besogne : les bouscouiples l'ont les lions ,uiiis, (;omme vous s;ivez. Je vous dirai doue qn'élaiil iolirme, j'espère que vous voudrez bien vous clnirger des courses dans le village, des secours à remelire aux mallieuniix, des consolations à donui r, des malades à assister'.' — Monsieur, répondit le jeune homiiic, ce sont les plus beaux privilèges des ministres du Seigneur, et, si vous me les cédez, j'en serai recnniniissant.

Le curé, enchanté de la docilité de M. Joseph, continua ainsi : — Qui parle bien ue saurait trop parler! iMon cher vicaire, votre prône non préparé m'a d'aulanl plus séduit, qu'il a ftiit elfetsur mes ouailles, ei vous avez une si grande facilité, que je ne vois aucuue peine pour vous à vous charger aussi des sermons. Ici, il regarda le vicaire avec un cS|)cce d'anxiété. — Monsieur le curé, vos paroissiens regretteront de lie plus ciilcndre la voix de leiirdigne pasteur, mais je peux vous répondre qu'ils trouveront en moi votre zèle pour leur éviter les malheurs queiilraîneut les vices. — Mon jeune ami, reprit M. Gausse en hésitant visiblement, j'ai encore une chose à vous dire : je me fais vieux; soii faiblesse, soit chagrin de voir mourir ces pauvres gens que j'aime, et avec lesquels j'ai vécu si longtemps, les enterrements me fout mal. N'allez pas croire, mon ami, que, me trouvant près de la mort, j'aime mieux être dos à dos avec elle que face à face; lion. Dieu m'est témoin que je suis résigné; d'ailleurs, pui que je suis né, ne faut-il pas mourir'.'... Mais les baplêines, les nai .sauces me vont mieux, mes repas n'en soulTrent point; et vous qui êtes jeune, courajeux, vous qui ue connaissez per.-onne ici, alors...

- Oui, monsieur, li's enterrements me conviennent, et je vous éviterai volontiers la laiigued une cérémonie dont l'aspect n a rien d'effniyatil pour un homme (le mon âge et de mon caiaclère.

Le bon curé ne comprit point le sens caché de ces paroles amères; il répondit : — Mon jeune ami, je vous sais gré d'un empressement où la Complaisance eiiire au moins auiant que le zèle; tachez d'être heureux avec un vieillard qui vous aime (ces pandes étaient afl'ectiieuses. et il cherchait la inai'u du vicaire); et souvenez-vous que le temps est un grand inaiire. Le ton du bon curé alla au cœur de Joseph, el son àine de feu exprima avec chaleur sa reconnaissance pour le leiidre intérêt ipie M. Gausse lui témoigiiait.

Ainsi se termina laconversalion où le curé fit accepter à son vicaire les cil. liges dont il se déiuettait avec tant de boiilu ur. Le surlendemain de ces arrangements, plii-ieurs voitures de meiihles arrivèrent à AulnaypiiirM. .losepli L'élégance simple et noble de tout ce ([ui lui ap]).,rtiMiail lut reniaiipiéc par .Margneiile. Le vicaire paya généreiisi ineiji les honiines (pii prméil reiil à l'arrangement de ses app.irteioeiils, el la cuiieiie gouvrrntinle prodta de cette cireonslanciî |i iiir examiner tout ce qui composait le mobilier du jeune ecclésjasli- (|iie. Elle vit bien des clioes dont elle i:;uiir.iil l'usage, el qui lui i.iniiiircnt la m.iiiere d(! bien dis counnenlaires.

Lorsque loin fut mis en place, (|ue la chamhie el les deux cabinets (le M. Joipli furent meublés avec nue recherche qui passa pour do la souiptiiosité (Itins l'esprit de .'\l.irgueiite, elle lui ires-snriirise en Ciileod.iiil le vicaire l'appeler : elle se rendit d.ms >on cabinet. Il ser.iit impossible de coiilirr au iiapier tontes les réle\iois, les espérances, les cr.ii ites, ipii se pressèrent d.iiis l'aine de .\Lirguerite ; ellj s'avança, l'nnge, p.ilpitaiile, timide, et demanda d'une voix entrecoupée: — .Monsieur, ipie me vimlrz-vous'? . ... - Maipierile, dil lo vi(!aire. d âpre, le car.icleie de .M. Gausse, je vois (|u'il me serait ini pnSMhIe di' lin fiire eiileiidre raison sur certaines choses... La gouvernante s'tivauia el répondit : — Lb bien, mon ieiii ! — Eh bien, Marguerite, nous devons alors nous air.iiiger ensemble... et... — Lominenl, iiioisienr, inlei rompit M.nguer.te , voils auriez déjà peiié... — Mais, .M.irgiieiite, c'est la première peii'-ée que j'tii eue lorsque M. G.in^se m'a offert sa maison... — Vraimenl, monsieur'.' .. El l.i servame s a|iprocha encore du vu aire. — Ainsi, n prit Joseph, j'ai ni li-niême fixé l;i somme... — La somme'... Ah! iiionsieiir...

A ce Ion, à ces i),iriile,, le victiire levti la tète; aussitiil M.irgnerile baisa les yeux d nu air niod ste, et laissa le jeune homme L.décis. L'iiislaiii (le bilence qui s'cn;uivit fut encore un iiioineiit d'ivresse pour la gouvernante. —J'ai cru, Marguerite, continua M. Josepli

LE VICAIRE DF.S .UIDENNES

d'une vnix qui panil sévère à la pauvre >erv:inle, j'ai ( rii tnie driit inillo fr ixs Miainil luie siimiin- snTi aille piiiiriirilniiiaïa^'i-i- clia<iiie aiiiiéi' .M. Gaii.s>e «les frais que dniveul cau>er nio i l.igeiiieiil, ma niiurriliire, elc. Tenez, .Margueiile, voiti la piemièrc umice, car M. Gaii— e ne voudrai! pas enieudre parler de cis détails.

Les denx mille francs, qtic le vicaire mil snr son bureau, ne p;iraissaieiil pas valuir quinze sons à la j»i)nvi'rnanle, cl, bien que liiiléi è( élevai souvent la voix en elle , une siiioiiie plus forle encore n'eùl rii'u été à i-cs yeux en ce niiinieol. — Mais, ajouta Josepli, je viiu^ supplie d'une chose, Marjiuerile, c'est de ne jamais me parler et de ne point iuterronqire mes méditations. Je connais l'heure ilu déjeuner et du diner, je me ferai rarenuiit attendre. Ainsi, sous ancun prétexte, n'entrez chez moi, et ne me d.'raugiz... sinon je serais force de quitter cette maison. Le malin vous ferez ma chambre. Voilà tout ce que je réclame de vous... Allez.

Marguerite sortit, les lèvres piiieces, et courut tout raconter à M. Gausse. (!elui-ci, pétri de l'argde le plus doux et le plus rare qui soit an monde, compatissait à tous les chagrins, mais il y compatissait par des proverbes; aussi, lorsque Marguerite eut lini sa longue litanie, le bon curé lui répondit par une Kyrielle de proverbes tant soit peu ironiques dans lesquels Marguerite put sai-ir (pielques allusions à sa déconvenue. Il devint évident que le viiaire n'était pas un lionnnc ordinaire. Pendant quelques joins la gouvernante fut triste, morose, mais enfin elle prit son parti, et ne regarda plus le vicaire que comme un être supérieur qui n'avait aucun rapport avec les servantes de curé. Toutes ses préientioiis en déroute se convertirent on une curiosité, mais une curiosité mille fois plus vive que celle d'Eve.

Le vicaire ne dévia pas de ce qu il avait prononcé; il fut dans la maison sans y èlre, et vaqua à ses occnpalions sacerd)tales avec la ponctualité de l'aiguille qui parcourt un cadran. Le curé Gausse s'habitua à la vie de ce personnage mystérieux, eu ce qu'il ne retranclia rien desesbabiiiides, il lit eumin' à ^on ordinaire, et le vicaire délivra le bon curé de toutes les ulilig.ni ms ipii le gênaient. Cependant le vicaire était toujours l'objet di'- |ier|i('luelles conversations du village, à commencer pai- .Mar.;iierite, tpii, bavarde par vocation, jasait avec le plus de monde qu'elle pouvait. — J'en reviens toujours à penser, disait-elle à mad.uoe llevaii. leinine sur le retour, mais encore agréable et dmil les |)rétenliiins pouvaient parailre légitimes, qu'un jeune lioinnie qui ne mange ni ne parle et qui ne fait rien comme un autre n'est pas un jeune nomme nauirel.

Madame Oevan, qui n'avait jamais songé à donner un adjoint au maire de la commune d'Aiilnay, mais qui, en aucun temps, n'avait dispense volont.iirement cet estimable magistrat de ses fonctions publiques et priiées, madame Devau. comparant la jeunesse du vicaire avec l'àgc mûr de son époux, conclut avec Marguerite que M. Jo^ei h n'était pas un jeune homme comme un autre, et M. llevau, se rciigorgeaiit dans sa cravate blanche, approuva par un gros rire la ciei- -clusion de sa fiiume. Tous ces caquets se f.iisaient à petit brnil; le bon curé n'aimait pas les bavard. cges extérieurs, cela lui donnait des inquiétudes. — Trop parler nuit, comme trop giatter cnil, dis;;it-il souvent à Marguerite. Aussi celte dernière avait-elle soin dL> tout l'aire marcher comme à l'ordinaire , alm que son mailre ne s'aper(;ûl de rien. .Malgré tous les soins qu'elle prenait, les paroles qu'elle dirait, Marguerite avait encore le timps de penser : c'était unelille unique que cette M;irguerile! Pour preuve de ce que j'avance, elle médita une réc(«icilialion avec .Mirrus-Tullius Le?cq, dont elle prévit que l'iiitelligencc lui serait mile d.nis les dJeouvertes à faire sur le vicaire; car, disait-elle eu elle-même : — Faut que tout cela ait mie liu. Eu foi de quoi elle entama les premières négociations, qui consistaient à saluer le mailre d'école avec plus d'attention et à lui demander des nouvelles de sa santé.

Le bon curé Gausse, suivant toujours les impulsions données par sa gouvernante, se préparait, sans s'en douter, à voir Leseq plu, favorablement; cependant, tout en soignant bien son existence, ce brave homme était plus rêveur que de coulnnie, la rareté des proverbes faisait voir à Marguerite que son maire était fortement dominé par la pensée (chose inouïe !|. .M. Joseph, (idole à ses promesses, parcourait les chaumières, secourait les malbeiirenx, était alié revoir h» jeune Laurotto. qui était dans un tel étal de faiblesse, qu'elle no p:,'uvait vivre longtemps. Euliu le vicaire était regardé dans le village comme une seroade providence. 11 se trouvait aux heures du rop ,s du curé, quelquefois il restait le soir avec lui ; mais rindif.ércnec de la vie se mou. rail toujours daos ses moindres acl'.o.is sans qu'une seule plainte sortit de sa bouche, et celte résigualion peryail d ais l'àine du bon curé, qui se voyait forcé de se taire au lien de consoler le jeune honnne. — (Jui marche à latous se heurte |)re-que lonjiuirs, (Oiicluait ce bonbommo, qui, au besoin, inventait des proverbes; donc tant qu'il ne me dira pas ses peines, il ue faut pas essayer de les adoucir.

Un nouvel incident vint mettre le comble à la curinsité et aux bavai dagos sur M. .loseph ; cet ineid ni ji la nièioe un veruis sur sa conduite, qui doima lieu aux plus gra\cs ixllexions, connue nous le verrons bieiiiol. Margiurilo découvrit, par hasard, que, bien que .M Josejili restât des journées entières renfermé chez lui, il veillaii cncoie

une partie des nuits. Un soir, .Mar'>i:i rite, ne pouvant résister à sa curiosité, drossa une échelle à coli' de la croi ée de son cabim-t, et, regardant par les intervalles de la jalousie, elle eut la constance de suivre M .loseph dans tonles ses oporaiions. Elle le vit assis sur son fauteuil, l'onl (i\é sur un objet qu'elle ue put distmguer, à son grand déjilaisir. La gouvernante, étonnée d'une altitude si conslante, se fatigua de la sienne et fut obligée de descendre de son échelle. De quart d'heure en quart d'heure elle remunlait avec une ténacité vraiment héroïque, si nous considérons la posilion périlleuse d'une grosse gouvernante sur une faible échelle. Le vicaire était toujours im bile

comme une statue. Enlin, au quatrième voyage, elle tressaillit eu apercevant le jeune homme lever ses mains et ses yeux au ciel, s'approcher de la table et écrire avec une vitesse incroyable : il parlait. Marguerite risqua nue chute en cherchant à coller son oreille contre la feiicire, mais ce fut en vain, la fenêtre était trop bien close piinr (prellopiU entendre quelque chose. Le jeune homme paraissait oppressé, des larinos coulaient de ses yeux; liiontût il se leva, essaya de lire, essaya de prier, mais un charme invincible le faisait toujours revenir à sa contemplation première. Marguerite leva à la fin le siège, c'est-à-dire qu'elle emporta son échelle; il était une heure du malin, et le vicaire ne paraissait pas encore disposé à se coucher.

Marguerite, le lendemain, commença par apprendre à M. Gausse celte circonstance majeure. Pendant une journée tout eniière M. Gausse causa avec elle là-dessus, et il finit par conclure que chacun était fils de ses œuvres, et que le charbonnier était maître chez soi. Marguerite, voyant que tout avait été tellement appri^foudi avec son mailre dans cette journée, qu'il élail impossible de reparler eiicoio le lendemain sur ce sujet, pensa que la curiosité du village lui procurerait encore les douceurs des répétitions : elle alla donc chercher du jujube chez le pharmacien, qui présidait en ce moment l'assemblée des notables. L'air mystérieux de la servante du curé attira sur-le-ebamp quelques liabilués du cercle qui glanaient devant la porte les cancans que m.ideinoiselle Félicité, la plus élégante ouvrière de l'oiidroil, laissait négligemment tomber sur son passage. — Enfin, oui, disait Maigiierile eu frappant le comptoir avec sa clef, ce n'est pas que je lui en veuille, au moins, mais je dis, je soutiens, je répète, et vous ccuivieiidre/. avec moi que la vie de ce jeune homme est dominée par qui Iqnc chose de bien déplorable, bien intéressant, ou bien crimiiiol peut-être i... Et elle prononia ces derniers mots lentement et à voix basse... — Ab i répondit Tullius, se hasardant à poser la main sur le bras de Blargnerite, ce qui laisait présumer que les négociations étaient toujours en vigueur; celui qui ne sait pas le latin a toujours quoique cho,e à se reprocher !... — Cola vous plaît à dire, interrompit M. Devan; mais moi qui ne sais même pas le français, cela ne m'empêche pas d'être honnête homme. — Mais ceci est fort différent, repartit Marcns-Tullius, c.ir un homme qui ne coimait pas sa langue n'est jias tenu d'en savoir uue autre. Cela n'empècbo pas que. si j'étais maire on juge de paix, je saurais si quelque chose de conpalile ue cause pas sa tristesse... — A cause qu'un homme est sérieux, reprit le maire, est-ce une raison pour en induire pis que pendre. ,S il veille, il lui faut de la bougie, pas vrai, monsieur Dolporte.' il a fort bien su me parler laulrejonr, pour me prier d'acquitter les mémoires de tons les malheureux du village, à cause qu'il m'en a remboursé plus de trente articles, parmi lesi(uels il y en avait d'assez considérables, ma foi ; je croyais bien les perdre, et, voyez-vous, un prêlre qui a de riiinnanilé, qui ne vous fait rien perdre, le commerce qui va, la cbariié, la bienfaisance... Vovczvous... enfin... c'est clair... — Je suis parfaitement de l'avis de M. le maire, dit Losoq, amen donc! car si le vicaire est riche, s'il fait du bien, errare humanum est, prenez que je me suis trompé.

Jiargiierite essaya eu vain de ranimer la conversation à laquelle l'ame» de Lescq avait donné rextrêuie-onction ; elle eut la douleur de voir que cet amen prévalut. En effet, la séance fui levée par le fait de la disparition de tous les membres qui la composaient ; elle reprit alors le chemin de la maison, méditant sur la brièveté des paroles et sur la durée du silence. En attendant les recherches que Leseq avait proposées, comme aucun autre objet ne venait alimenter la curiosité du village, elle planait toujours sur le vicaire. Ses beaux cheveux bouclés, ses veux si noirs, dont le feu était souvent tempéré par la douleur, sa démarche noble, ses mouveiiieuls gracieux, avantages qui iulércssoui même au village, le fai-aienl remarquer favorabienient. Chaque fois qu'il sortait, les femmes venaient sur leur por/>e en avertissant les antres par ces mots : — Voilà le vicaire 1 voi'.'ib vicaire!... Et tout le monde accourait, et loul le raoude roga-. '<ji< passer le mélaacoli4UC jeune bumnie I... i ■

La marquise. — I.anrctte. — Toujours le vicaire.

Pendant que ces petits événements occupaient tous les ecprils, une caleciie élégante, attelée de doux beaux chevaux, roulait sur

LE YICAIUE DES AKDENiNES.

!:i roiiif »1".\....y à Atilimy-lc-Vicomio, et enhaiiiait la inaninisf d.' Itocourt vers son cluiieau. Commo elle n'en est plus qu'à une lioiic, il Jevieni urgent de donner une idée de son caiaclère et de celui de son mari.

Madame de Rocourt était une femme de irente-six ans, mais, en voyant sa taille svelie, sa ligiirc encore soduisante, ses cheveux noîrs et son teint blanc, les lionnncs et inéini- les fouîmes se irnni- [laieul sur sou àqe. De tout loni|is son esprit, sa boulé, firent oublier quelle était belle. Madame de Hocourl portait sur son visage une douce expression, son sourire était gracieux et fui, ses yeux aiinoiiçaieul une àme tendre, une pensée active. Sans être vive, inconséquente, ni légère, elle cédait l'.icili'uicut à l'attrait des i|u:ilités brillantes, elle obéissait à rentliousia-nu- qir.lles inspirent: ciiliu. cet involonl.iire désir de plaire qu'on a de -honoré du nom d.- rcHpuMlt rie. celle snsibiliie touclian-e qui p.irie \:\- fM.inos à d.i:i;Mr<U' 1 -poir quand iedevi ir leur iul idil il'aceorderdu bonheur, enlouraienl toute sa personne d'une irrésistible séduction. Depuis son mariage elle avait négligé tant de moyens de plaire, soit par estime et par égard pour sou mari, soit qu'elle n'eût pas renconlré une àme qui pOi la ciiuprcudre. un hoinnie (jui sijt voir d.iiis sa conquête autre chose qu'une enireprise. Elle arrivait donc, jeune de cœur, à la quaranlaiue, c'eslàdlre à l'àgc «u'i les pa^sioiis des femmes acquièrent leur dernier degré d'intensité. Elle aimait la méditation, it répandaitparfoisdes larmes en secret. Sa jeuii'-ssc fnt malhenrensc, elle devint orpheline en naissant; sa mère, déjà veuve, mourut en lui donnant le jour, et la lante qui prit soin de son enfance avait un caracière froid, acariâtre et minulieux, qui contrastait singnlièremeii; avec celui lïe sa jeune nièce. On peut doue croire que les qualités de la marquise furent, en quelque sorte, la conséquence de l'espèce de ligueur miHiaslique que sa t;inte déploya dans son éducation; car il est bien certain que les enfants ne prennent jamais les défauts de ceux qui les élèvent, luette taiiîc.

ultra - janséniste , n'y voyait pas bien clair, malgré les lunettes qui lui servaient à lire les ouvrages sur la grâce, et Joséphine de Vaiicelles, sa tendre pupille, lut quelquefois toute autre chose que le père Quesnel et les œuvres d Ariianld Une fille dévole ne doit pas se connaître aux détails qu'entraîne la naissance d'un enfanl : aussi, lorsquelle se trouva chargée de sa nièce, la conlia-t-clle à une nourrice pour ne la reprendre que lorsque la pauvre petite fut en éiat de se lenir tranquille sur une chaise.

Alors les seuls plaisirs de cette malheureuse enfant consistaient an dehors dans les pompes de l'église, et à la maison dans les soins qu'elle prenait pour ne pas embarrasser mademoisrlle Ursule de Karadeuc. C'était un crime de déranger l'inviohiblc disposition de son chapelet, de ses livres, de sa tabatière, et en géiiér.d de tous les meubles de sa chambre ; il fallait caresser le petit cailin et ne jamais le contrarier; elle devait doucement évacuer l'appartement de niadenioiselle de Karadeuc aussitôt que certains ccclé^iasliqucs y entraien! : cUc parvint à Ci;ll« connaissance en observant la mauvaise humeur

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