I.c personnage le plus considérable iuil le mairo, — page
qui l'accablaii lorsqu'elle resta les premières fois. Il fallait encorn écouter, toujours en silence, et ne jamais se hasarder à attirer l'attenlion des abbés en jouant avec leur canne ou leur chapeau ; mais surtout il fallait ne pas détourner les sucreries, les massepains et les conlilures destinés au petit chien; ce dernier crime ne pouvait être surpassé que jiar le crime capital d'écouter aux portes.
An milieu de celle ccntrainle, la pauvre Joséphine: passive et réservée, prit une douceur d'ange qui couvrait une àme de feu. Dans celle solitiule et dans cette iijnorance, les belles qualités de sou cœur gr.iiolironi comme ses défauts, et les méditations de celle àme naïve ne fiirint dirigées par personne. Enfin celle belle enfant n'étant connue ni de sa lanle. ni de ceux (jui. habitués à son timide silence, le prenaient pour celui de la nullité, elle dm être surprise cl heureuse lorsqu'un éliv aimable, devinant son iinrilc, sul le lui révéler avec adiv-se... De là Us mallienrs qui, dans colle occurronoo ne iii;inquent
jamais i\i- fcnidio sur les jcunospiTsonnos livrées à elles-mènies. La sévérité de sa tante lui rendait chère sa pauvre nourrice d'Aulnay, qui l'aimait comme une mère, cl qui lui avait prodigué tant de soins; aussi Joséphine était-elle bien reconnaissante. C'était pour elle une grande fôte lorsque sa tante, gagnée par une conduite exemplaire , lui permcilait d'aller passer quelque temps à la chaumière do sa noiiriice. Mademoiselle do Karadeuc, ayant souvent dos extases, que beaucoup de gens appelaient dos absences, accorda plus souvent celle permission à mesure que Joséphine avançait en âge. Tons les souvenirs de jeunesse de la marquise se rattachaient donc au village d'Aulnay-lc-Vicomte el le lui rendaient cher : aussi, lorsque la mort de sa tanle lui pcrinit de se marier, au lieu d'aller régner dans un couvent d'Allomagnc oi'i les in- Irigiies de mademoiselle do Karadeuc devaient la placer, Joséphine de Vaucelles resscniil une grande joie en devenant, à vingt ans, maitresse de la terre d'Aulnay, l'une dos possessions de son mari.
Le marquis de Rocourt éiaii entré au service à l'âge de vingt ans, on oblenant la survivance du régiment de son père. L'élat de paix dans lequel se trouvait la France lui permettait de suivre le tourbillon do la cour : il joua, eut des maîtresses, fit des dettes, battit ses créanciers, creva ses chevaux, conduisit el brisa des voitures, suivit toutes les intrigues, en un mol, réalisa toutes les idées qu'on se fait aujourd'hui d'un jeune marquis. A travers ces vices du temps, le jeune de Rocourt avait du courage, de l'honneur, el ce caractère chevaleresque, noble héritage que les mésalliances Icgilinies ou furlives onl fait perdre à beaucoup de gentilshommes d'aujourd'hui. Bref, éniigrant par mode, ronlrant en France par bravoure, il avait traversé à quarante ans les orages de la vie ol de la politique. Devenu sage, il conqirit alors en quoi consi-tait le lionlieur.
Par l'effol des événements qui |irocurcronl à Lcsoq la faculté de proniiro lo glorieux nom do Tnlliiis, le marquis, autrefois seigneur (I Anluav, n'en était plus que le proloctonr; ce fol dans celle terre (piclo oi-dovant manpiis do Rocourt. heiirotix d'avoir conservé sa fortune dans le grand naufrage des privilèges nobiliaires, se rciiia
LE VICAIHH DES AI\DE.\iNES.
pour Iroiiver le repos qu'il (levait bieiitùt fuir. Alors il jiia les yi ux :iulonr (le lui pour cheicher une femme (pii, loul en ne le f.iis;iiii pas d(;rogci', eiU assez de qualilés solides, de douceur et d'amabilili' pour ajsiiicr le boidieur de la seconde luoitic; de sa vie.
El ce luomeiil, Jo>(ipliiue de Vaucelles, ayant perdu sa tante et lais é r.idniiiiistratiun de ses biens à un bonnne d'affaires, s elait refugi(;e chez sa nourrice, dont la clianmiére lui pié^entait nu asile contre les persécutions. M. de Rocourt vil cette jeune orpheline : le marquis attribua sa mélancolie à l'éducation quelle avait re^ue, et il pensa dés ce moment à compenser les privations de la jeunesse de Joséphine par un bonheur continu dont ils goùleraienl ensemble les charmes. La jeune lille brillait aux yeux du marquis du prestige de toutes les vertus, et per>onne ne iiouvait déiruire cette idée en révélant une faute que le plus profond secret avait ensevelie.
Joséphine n'était heureuse qu'avec sa iiuurrJcc; et, par la niiiiiore dont Marie compatissait .■>ux peines de sa lillc de lait, on eiU dil qu'elle était i[istniile des seerels iinportanls qui faisaient couler les pleurs di^ la jeiiiii; lille. Quoi qu'il en fût, la beauté de Joséphine, et avant tout son heureux caractère, séduisirent M. de Rocourt ; les soins qu'il prodigua, les hommages <|u'il offrit, furent reçus (l'abord avec indifférence, puis avec le sourire de l'amitié. Knlin, rec(mnaissantdaus le mar»
quis quelques-unes des (jualités dont elle était idolâtre, mademoiselle de Vaucelles consentit à l'épouser, en ne le regardant que comme uu ami. On voyait que, déjà délronipée , elle Considérait cette union comme un port de reloge pour une àme qui n'avait pas encore rencontré et qui désespérait de trouver l'être qui devait lui plaire. Us furent mariés en secret, et celte cérémonie touchante, célébrée au milieu de la nuit, dans la chapelle ruinée du château, fit verser bien des larmes à la jeune fiancée ; mais depuis son mariage sa mélancolie s'ell'aça par degrés, ne reparut que par instants, et tous ses soins tendirent à rendre heureux le marquis de Ro- ' court.
Marie, ayant toujours refusé de suivre la marquise loin de sa terre natale, n'eutd'autrc ambition que d'être concierge au chàiean d'Aulnay, où elle voulait mourir au service de sa fille de lait. Ce chàiciiu était à dix minuies de chemin d'Aulnay-le-Vicomte; une belle avenue de quatre rangs d'arbres conduisait à une énorme grille en fer, .de chaque côté de laquelle éiaient deux jolis bàiinienis en briquer. L'un formait Ihabitalion de Marie, l'autre celle des jardiniers. A cete porte commençait une longue prairie terminée ])ar le cliàleau. dont la vue embrassait tout le village. Par la seconde fo(,ade on jouissait de l'aspect des jardins anglais, du parc, des bois du domaine, et des ruines romantiques de l'ancien castel, siiué sur un petit lac. Touti s ces circonstances contribuaient à rendre ce séjour délicieux. Le cliàleau moderne avait été bâti par le père du niaiquis:il se trouvait assez grand pour recevoir des amis, et pas assez vaste pour devenir triste dans la solitude.
Comme je l'ai déjà dit, cette terre rappelait trop de iouvonirs à la marquise pour qu'elle manquât de venir l'Ii.ibiur dans la belle
Le m. litre d'ôoole ôI.t sou ilupeau
saison ; quant au marquis, il s'y rendait lorsque ses affaires le lui permettaient.
Cinq liiures viennent de soiun^r à l'horloge de la paroisse; en ce moment Marie est assise au pied ;lu lit de sa" lille. Les chagrins, encore plu? que l'âge, ont vieilli cciii' p.mvre nourrice; ses cheveux sont tout blancs, et des rides nombreuses silloime[ii son visage. Ses lunettes sur le nez, elle s'imagine tricoter mi lias bleu à laree bord blanc qu'elle lient d.ms ses mains; mais à chaqin' niinuie ses yeux se lèvent sur sa lille, elle soupire, et de grosses larmes lombeut sur son ouvrage. Quoique la lièvre de Lanrclte commence à tomber, un reste de délire se promène encore dans celle imagination affaiblie. Elle croit voir celui qu'elle aime, ses yeux s'animent d'une llannne renais saute, et elle dit: — Uoberl, attends-moi... Puis elle se lait: mais bienlôl, relombant dans d'anlres souvenirs, elle ret(mrne sa l("ae du côlé de sa mère : — \'oi:-lu, reprend-elle en élmant ses bras vers
la croisée, vois-tu, ma mère!... il part!.., il me fait son dernier signe de main ! ses yeux me disent qu'il m'aime...
(|u'il ne m'oubliera pas.
Pauvre Robert! quand le reverrai-je .'... — Tonjours son idée! nnirnuna Marie en fixant les colonnes torses de sa table vermoulue. — Ma mère, dis-moi qu'il n'est pas morl! s'éeiia la jeune lllhî d'un io;i (le voix déchirant; ou bien, ajoula-t-elle d'un accenl plus déchirant encore, si c'est vrai, je vais te rejoindre, mon Roberi!...
I.a vieille mère tressaille, pâlit, regaideaii-' leur d'elle avec frayeur.
— Michel ne revient pas du cliàleau... lit elle prononça ces mois d'une voix chevrotante, (pii annonçait cond)ien elle redoulail la solitude auprès de sa fille mourante.
Lanretie , retombant sur son lit, paraissait en proie au plus profond accablement ; tout à coup des licnnisscmeiils de chevaux, le bruit du voulemenl de deux voilures, les cris des cochers, se font entendre et inlerrompent le silence de l'avenue. Marie reconnaît l'équipage de la marquise, elle descend les trois marches de sa maison; d'une main décharnée et Iremblante elle ouvre la grille; après de longs ! fi'orts elle conduit péniblement chaque côlé de celte lourde porie qui crie sur ses gonds; son visage s'anime à l'aspecl de sa maiiresse; elle essaye de sourire, mais on devine que le chagrin est l'expression habituelle de sa physionomie. — La marquise, s'apercevant de la tristesse de Marie, fil signe d'arrêter. Ronne nonriice, dit-elle, cuinmenl va ta fille?... Les larmes de Mi'.rie répondent pnur elle, la marquise, allendrie, craint de faire nue seconde que>lii r rci-'arde avec inquiéUide Michel, son frère de lait, qui venait d'ai-counr au bruit des voilures; celui-ci, la comprenant, fail un monveminl de léle qui signifie que sa sœur vit encore: mais ses yeux, levés au ciel, indiqnenl en même temps que de là seulement peut venir du secours. — Viens nie dire les chagrins, bonne Marie, viens... dit la marquise. — llél.is! nia chère maiiresse, je ne peux : ma pauvre fille se meurt; et jusqu'à son dernier moment ne faut-il pas (pie je la regarde pleurer?. • .Mourir à vingt ans! ajouta celte (riste mère, et lur.crir de cliagriii pour avoir trop aimé!... 6 Laurelle'... El, son lablier sur ses yeux, ue
oic 2.
i.R vic.vmE niiS ardennes.
pouvant relonirlfs singlnu qui réloiilï.iient. Maii '. le dos voillé. la lcli> p.Mii'lioi'. iviii.iica U'S ni;iuli('^ d ■ sa iii.ii~o:i 1 1 di panil. — l'aiivre nièio: du la iiianpii-o: Miiliol, vioiis cesoir, ipii' j l'iil lul." ati moins parloi- de M..rii'.... Kl rtMpiipaw t-iilra iia iu;iilaiiu- d>' HiK'oiiil. (pie colle stciie avail vidleiniiiciil éimie. Kii tM;liaiil dans ?es appailinuMits, tlle s'al'ondril en vovaiil le> llcui-s fi^.iirlav qui di'niieiu les jardin eivs : ci lirs qii clU' préfère ont clé plaeees dans sa eliandire; 1 ail;iiil, ei dans le^ plu- p lili-s choses, on a éindié ses g iVs : ilnnc la voliiii.c de .Maiie a diri|!e les travanv de Michel. — (^)ni m aimera C'ii) me ma iiourriee quand ille ne seia plus?... se di'manda-l-i Ile.
L'air elail ^i calme, qu'il n<' pnnvail a(;iiei' les rid-anx les plus lép-i-..; h- jour qui fnyail. la élu lie qui ^o:mait la pr.i e du soir, celle jenne (ille nuuiranlè, lonl p(r;aii à la mélancolie, el la marquise s'y ::b:\ndonna. Assise ilcvan! la lenè re, i lie eonleuiplail le ciel loiv-que Michel arriva dans sa chambre M.idanie de Itoennrl lui sourit irislcniMit. et du doigt Ini iiid.eua un >iége. Michel donna ù madame de Rucourt tous le> dét;nl- quelle dé~ir.dt sur les évéuemenis qui avaient :i}:!jra\é si rapidement lis souffrances de Lanreiie. — .•Vhl madame! s'ccria-l-il. Robert, au fonil de celte Sibérie, a drt ngriller pins d'une fuis les (leurs et les beaux espaliers d'Aulnay: el souvent...— 11 est donc mon?... iilerroinpit la marquise.— IKIas! oui, iiiadanie; iH)u>l'aNOn> appiis bien bru-qnemeul par une lellre du minisiére du la uuerre : la vieille mère de Itoln rt. n'allendant qu'une bonne nouvelle, >'élait empressée de la dumierà lire à cette pauvre Laurede; celait nicuie la veille de l'arrivi e de nuire vicaire : ce fut le emip de la mort pour ma pauvre sivnr. Faut convenir aussi que ce Hubert ctaii un bon garçon; il passait pour votre meilleur j^:rdlni.:'r, nia foi! cil bleu, il est mort sans avoir revu Laureite!... — 11 est donc vrai, dit la marquise, que le malheur aiieinl louics les clasfcs, et les passions tous les cœurs!... Des larmes coulennt de ses yeux, et ces larmes paraissaient avoir deux sources : les malheurs de Laureile et les siens. — .Vais, Michel, vous avez |iarlé d'un vicaire; le bon curé Gausse serail-il daegereuscinenl malade? — Non, madame, mais...
taimrne Michel allait expliquer son mais, il entendit qu'on l'appelait du bout de la |uairie; cr..ignant que sa mère n'eilt besoin de lui, il lit d un a:r embarrassé qui Iqiies révérences bien gauches à la marquise, heurta la porte en se reculant, et sortit de la chambre.
Ce que Michel venail de dire du vicaire avait éveillé l'^itientlon de maiiame de Rocourl. Ll!e chercha à s'expliquer l'arrivée d'un vicaire cuand .M. 0;:isse se portail hi ii. car elle ne connaissait ni les souhaits de M. (jaiisse, ni les besoins du villag."; mais, comme un vicaire, el surtout un vicaire de canipag ic, était un objet très-peu iinjKitant pour cil •. selon l'admiraM 'Ciiu:ume de son bcxe, elle ne s'en occrpa pas longt inps, el au bout de di ux minutes elle n'y pensait plus, lie qui l'Inquiéia davantage, ce fut l.i pauvre Laureite doi.t le sort riuteressail vivement; elle avait vu iia Ire, élever, cette aimable eufani, elle avait suivi cli.qne année les pioi;rès de sa beauté, le dëvchippiiiient de ses faeuliés el de son ciEur. Des présents souvent lépéius, des coi.fidcnces que l'i.fr.ibiliié de la marquise avait sollieiiées et encour.igées, tout avail attaché madame de Rocburt à la lillc uni(pie de sa nourrice.
La marquise, après avoir arrangé le mariage de Laurctte el de Rol)eil, devait d ter Lamelle, la noce se serait iaile au château. Détail ciic<.rc elle qui avait fait les di-marcbes pour tacher d'exenqiler Rolicn lors de son départ pour rarniéc; mais, comme le nuii de liocourt n'avait pas beaucoup de crédit sous Bonaparte, et que llobcrl n'avait aucune benne excuse a donner pour être dispensé de servir, puisqu'il éiait beau, grand et bien fait, madame de ISocourt ne rénsfcil pas dans celle affaire, mais elle consola Laureite du départ de eon bien-aimé et lui dnmia souvent des espérances qui, par la siiile, devaient être bien cruelleniciil déeues. Mad.:nie de Rocourl se rappelh; toulcs ces circou>laiices, die cr.iinl que la di-parilion de Michel n'ait rudes causes graves; s'étaiit reposée quelques heures de la faligne du vov: ce, elle ne voulut pas se coucher avant d'avoir vu la jeune (iiie; si cette vi-ile esl péir.ble ])our elle, elle songe qu'e'le va f.iire plaisir à sa nourrice et peul-èue à Laureite. Elle s'aclicmine t:i.nc vers la prairie qui sépare son château du pavillon de Marie. Bien que 1.1 lune étlaiiât la campagne, de gros nuages noirs s'amoncelaient à Ihorizon et annonçaient un orage proc!iain, ainsi que la chaleur exccs^ivcqllise f.ii-ail sentir, malgré la soirée déjà avancée.
— L'ora"e qui se prépare sera peut-ê:re funeste à Laurettel... pense madime de R.aourl. Ce pr.sscnlluicnt la remplit de crainte, elle apprurhe. i Ile arrive, elle n'i'iitend rieii : ce profinid silence rediuhle s<m 1 fiioi ; la porte e-l ouvrr;e, elle munie leiitcuient, sa respiration est f êm c. on dirait qu'i Ile a| prclniide de rompre ce sil; née delà mort klle esl dans la chambre fui.eiire, et personne ne l'a vue ni entendue. La vii ille mère, le vis; ge dans ses mains, n'ose regarder S4'n cnluni, M elle! phnre, la niouraiile semble vouloir se raliacher i !a vie pai ih-:. moiiM nnnts convulsifs. La marqui.-e avai' à peine l'Hirevu ce fiine^ic Uiblcu. ipi'elle fui lont entière absorbée par 1.1 cofiieiuplalion du vicaire, duui la voix tuuehaiile cl les tendres p^ii(.ri.ii:o;is jeiaieiil d.•^ paioh-s d'e-pérance dans celle scène de déis|.<,ir, La vui- fa;ble de J.anri lie ne peut plus suule:iir que la lueur d'uue lampe posée sur une table, derrière son lit; mais les
rayons de la linic arrivent à travers les carreaux de la fenêtre, et celle teinte p;de, ennbioée avec celle de l.i l.niqie rongeàlre. éclaire lugubrement la ihamtire el deiine un aspect sinistre ù toutes les personnes, ;'i ions les objets qn'elli' reiifiTine.
Entre la mère désolée et le fièri' iinniobile, auprès de la mourante, le vicaire s'était as^is. Il ti'oail dans ses mains une des mains de la pauvre Laiirelie. Son vi,>age ir.él.;iieoliqiie respirait en ce inomcntla plus pure exallallou. A son aspecl la inar(pii-.e se tronhle; elle oublie Laureile monranle el ne voit plus cpie ce jeune humine qui lui semble envoyé du ciel; bienlol son éluinii minl reilinlil' ipiand elle reconnaît dans le langage du prèlre les expiessions et le ton d'un homme (pii a connu le monde el n eu uni' éilnration distinguée. Mais bienUM les sonll'r:unc> de Lanretle senilileot arrivées à leur leriue. Le vicaire iiilerronipt ses pieuses exhorlalioiis. — Ma (ille, sonlfrezvoH^? demande-t-il à la niouraute, — Ma iiiere, je sens que je meurs ! dit Lann lie d'un ton plaintif en tâchant de presser la niaiu du jeune liuinme.
A ce moment ses yeux se déballent contre la nuit de la tombe, elht les ouvre en vain, et sa main semble vouloir écarter l'obscnrilé qui l'environne; mais les pulsations <ln cœur s'arrêtent insensiblement, le sang se glace, la vierge souflre en silence, une légère conlracii<in anime sou visage, et sou dernier souille s'échappe. Quel silence!... La marquise n'est point aperçue; bientôt le visage de Laureile s'einliellil d'une l'raiehenr célesle; la mort grave sur ce front pur le sceau de l'ininiorlalilc. le sceau mysiérieux de l'autre vie. Ce fut alors que le prêtre s'éeria d'une voix profondi'inciil émue : — Ame pure et chérie, ton passage sur celle terre a été \r. passage d'une Heur! comme elle, un orage l'a fait mourir! — Ma lillc, ma there (ille! cric Marie avec un accent déchirant, lîlle dort, ajoula-l-ellc d'un air égare. Le vicaire se lève, s'incline respectueusement devant le corps de Laureite, cl, regardant la hi'aulé de ses traits : — Ange du ciel, dit-il, veille sur nous!... Courage, pauvre mère, ajonla-i-il, elle nous a ent.^udus... à demain... je reviendrai prier et pleurer avec vous... lin même temps il regarde la marquise, el du doigt lui montre la mère de la jeune lille. Ce regard l'ut compris, la maripiise obéit, elle eiilraiua Marie, dont les yeux secs paraissaient ne rien voir, cl elle passa la nuil tout entière auprès de celle mère désolée.
Le lendemain matin, le biuil de la mort de la jeune lille réveilla SCS compagnes cl les autres liabitauis du village. Tout le monde la pleure, et le cure n est pas le moins ému. Le vicaire, que l'enilionsiasine reli.^ieux ne soutient plus, est dans un accablement ditficile à décrire. Maiguerite, déstdée, n'en raconte pas moins toutes h s cii'ceirs'anccs de la vie de Laureile, depuis sa naissance ju::qu'à ;a mon. Lc'cq pninonce qu'il n'y aura pas de classe; les enfants ne voient qui' le congé, et se réjouissent. Madame de li<icourt garde sa nourrice, dont la folie déchire le cu'ur. Michel veille Laureite, le vicaire vient prier auprès d'elle. Il prend un repas au château. Madame de Rocourl s'éineullorsqii'elle le voit, lorsqu'elle l'eiuend; elle se demande si c'est la mort de la jeune tille ou les paroles du vicaire qui la troublent.
Le in:>ment arriva de rendre les derniers devoirs à Laureite. Le vicaire, ayant revêtu ses ornements sacerdotaux, arriva précédé du silencieux curtége qui devait ace(unpaguer la jeune lille. On se mit en marche, on Iranchii la porte de Ter, el l'on traversa celle lon:4ue avenue, ihéàiie des fêles et des danses où Laureite était naguère si belle el si joyeuse!... On passa devant la pelouse où elle apprit à marcher; devant le gros chêne où elle prononça des serments d'aluinir ; plus loin, un jeune ai bre a reçu sur son écorce tendre les chiffres di! Uoberi cl de Laurette; ici, elle s'est assise près de lui, et lous deux ont parlé de leur bonheur à venir. Ah ! comme jadis, palpitante d'espérance, elle coûtait dans cette avenue demander des nouvelles de sou Itoherl aux soldats qui passaient par hasard dans le village! Maintenant, beauté, amour, tout esl mort; et la terre de l'avenue supporte la jeune (ille pour la dernière fois. Ses compagnes désolées baissent les yeux, elles semlilenl redouter l'aspect de celte avenue féconde eu souvenirs. Les chants lugubres el les chants des oiseaux forment un désolant contraste; les pas qui résonnent dans l'avenue, les intervalles de silence, le feuillage que le vent agite doncemcni, le vêlement blanc des jeunes (illes, le cercueil et sa couronne blanche, tout jcUe les spectateurs de cette scène dans un profond rocueillenieiU.
Le viciire et la marquise. — Visite au presbytère. — Dîner su chSteau.
La moro'onie des qnin/e jours qui suivirent la mort de la jeune fdie m'cdil.ge i\ les passer rapideineut. Marie tomba dangerruseiucnt malade, cl le vicaire vint souvent consoler celle mère au désespoir; de son c6:é, la marquise soignait sa nourrice et rciieonlrail sans ce.i^e M. .loM'ph. La présence de Joseph taisait sur la marquise une iinprctsion qu'elle ne cherchait pas à analyser. Ce mouvement invinci-
LE VrCAÏRE DES ARPENNTS.
ble, qui rcssonilil-.iil à l;i pciir, ne (m paschcz la marquée celle detle que l'dii paye iii vciyaul pour la prcmièrf l'oi^ un lioinnie siipi-rieiir, un de ri's élrt'S (|iii s'cinparciil prcs<|ue vluli iniiit'iil de iiciirc allciition. En cfrol, à rliaqiie lois que niaiiainc de Rdcoiiil eiileiiil.iii les pas du vicaire, Celle liiipressiini ^e reniiuvelait, el ehao|np jour elle acqiiéiail plu^ de force ; elle lrend)lait en li; regardant, asM-^c dans un niiii de la cil iiiibri', elle reslail loiiglemps les yeux allaclics sur C(!l iKiiiiiiie illlpo^.llll. elle (lubllail aliirs les souffrances df sa nourrice, laiil son eiciir clail plein d'auires S(iiliiiieiil> doiil elle ne voulail pa^ se rendre coinple Liinpa-^ible vicaire, ne s'apercevant de rien, con-olail la pauvre niere di' Lauielle par des discours qui liraient des larmes à la iuarqni-.e. Enfin, liieu que le vicaire lui al)>ent, loules les pensées de Joséphine enlouraienl ce jeune prêtre dont la belle figure basanée, le regard prolond, la douleur coucenlrée, faisaient battre son cœur, même lorsqu'elle ne l'apercevait que dans ses rêves.
Slarie se portait bien mieux, elle était hors de tout danger et en convalescence; le vicaire devait venir la voir pour la dernière fois. Madame de Rocourt allindail avec impatience l'heure à laquelle M. Joseph arrivait ordinairement ù celle pctile maison de briques qui semblait un temple à la marquise. Joséphine, assise près de l'antique fauteuil de sa nourrice, pensait profondément, et .Marie, en se retournant, aperçut des larmes sillonner le visage de sa mailresc. — Hélas! qu'avczvous, madame?... — Ce que j'ai, Marie... ne le saistu pas ?
A celle parole, des larmes inondèrent les joues ridées de Marie. — Dites, madame, que je viens de l'apprendre 1... Ah! madame, c'est aujourd'hui que je comprends vos chagrins; mais vous, au moins, vous n'avez pas vu in<jurir voire enfant!.,. — Marie! s'écria la marquise, ne m'en parle jamais!... que ce fatal secret demeure enseveli. Ta douleur, en réveillant la mienne, m'a fait oublier un instant que je veux moi-Hiènie oublier mes reuKjrds; el que rien ne me révèle a inoi-mcme ce secret, auquel l'honneur et presque la vie de trois personnes sont attachés...
A peine la marquise achevait-elle ces paroles que le vicaire entra. Joséphine rougit, el sentit son coeur se troubler à l'aspect du Iront sévère du jeune homme. — Eh bien, .Marie, vous voilà mieux !... dil M. Jo>epli apiès avoir salué respectueusement la marquise. — Elle est sauvée, i épondil madame de Rocourt ; vous y avez bien contribué par vos soins Le vicaire s inclina en disant : — Madame, je
n'ai fait que mon devoir — Monsieur le vicaire, repril la niar-
qui-.e en souriant, vous devez savoir combien nous soinmes curieiii-es, et je vais vous en donner une bien grande preuve en vous demandant voire âge... — J ai vingt-deux ans... madame.
A cette réponse laconique, Joséphine jeta un reg.ird sur Marie, (|ui comprit ^a mailres'-e et alfronia pour elle le reproche d indiserélion. — El de quel pays cles-vons?... demanda gaiement la nourrice. — De la .Martinique ! répondit sechemenl le prclre, qui, par un mouvo meut qui lui échappa, laissa voir que toutes ces questions lui déplaisaient. Aussitôi que Joseph eut répondu, les yeux de la marquise, qui brillaient d'une lueur d'espoir et de bonheur, passèrent à l'ex- Irême tristesse. Elle regarda Mai ie dune manière lamentable, comme si elle eût dil : — Ce n'esi pas lui!... — Quelle vaine reeherclie ! dit la nourrice à voix basse; ne vous a-t-il pas dil que votre Joepli élait mort'?... Des larme.-, envahirent les yeux de la marquise; elle se lui, éloigna son siège de manière à pouvoir contempler le jeune honinie tout à son aise, el sa ligure radieuse indiquait combien elle aimait à le voir.
— Vous êtes toujours bien triste, dil Marie, au prêtre devenu pensif. Le vicaire ne repondil pas. le silence régna, et bienlol BI. Josep!) sortit après avoir s.ihié l,i m.irqnise et dil nn mot d'adit u à la couvale-cenlc — Eh bien! Mai le,,. s'ecria l.i m.ireui^e d'une voix douloureusement alîeclée, — Oli! non... léponilit .Varie. Cipendaut, aussitôt qii • le jeune liumine eut di-|iarii, il senihla a Jo éphine que la clianibre de sa nourrice lui vide, il lui sembla que la vie venait de lui être enlevée.
Celle visite du vicaire avait été précédée d'une foule de souvenirs et de vagues objections évo.uées parles paroles de Marie. Joséphine croyait avoir fait un rêve, pour elle le départ du jeune homme élait un réveil. Elle frémit des seniimenls conlus qui ;-e d hatlaient dan.^ son àiiie : elleiiuilla brusipicment sa nourrice, el se réiugia dans ses appaïunienis, coinnie pour éeli.ipper à des pensées et a des scuiiincnts ipii l.i poin>uiv;ii( m trop vivement dan> la chambre de .Marie, à cel endroit où elle avait conlenip'.é le jeune prèlre pour la première fois, où, pour la première foi.,, elle Iressaillil eu le voyant. Ce lut vainement qu'e:ie se reposa sur sou s-ofa. si elle crut pouvoir y oublier Jo eph ; (le|uis quinze jours toutes ses pensées planaient sur le presbytère où (Irinenrail le jeune bonime.
La maïquise n'en élail pas encore venue au point du s'avouer à elle-même ce qu'elle ressentait, et d'examiner ce qui se passait dans son cœur. Ainsi Joséphine, tour à tour bruyanle et hileiicieuse, parcourait souvent son parc, et s'as>eyait sur une haïueur d'où, cona mplaul les nuages et la nature toujours jeune, lonjmirs bi.lle ci mine elle l'avait admirée aux jours de son enfance, elle oiib'iait son âge en
semant son coeur r.éeuni, puis elle aisail meiire ses chevaux à sa calèche el se faisait empor:er au ga'i p à l avers la camp g ;e, pour échappera ses propres peii>é. s par k. sue is-ioii rapidi' dc~ iinpre-sions exlérii ures. I.nlin, on la voyai; as.i e dans sou btiiidoir, l'œil fixé sur UM polirait qui lu! lonjoiir- placé sur sa cheininre; et lii, immobile, elle pas>,iii d'antres j iiiriiees entières sans dire nu mot, soupirant pari' li- i- pleurmi hiMU. oi;|i; les Icnrcs de son mari furent reçues avec iiulilléreiice, el quelquefois, à table, ses gens, en lu servant, s'ell'ray;iienl de sa pâleur et dt^ ses di-traelions.
l'i'puis hiiii jours le vicaire n'éiait pas venu au châleau, Marie se portait tout il f.'it bien, el la marquise n'e.spéra plus revoir M. Joseph : celle semaine lui parut un siècle.
Un soir, le curé el son vicaire causaient ensemble, et le curé témoignait à son suppléant Combien il élait étonné en n'entendant plus parler de misère dans le village; il faisait sentir à M. Jo-epli ipi il n'i gnorait pas ses bonnes œuvres. Le jeune homme, plein de nio leslie, allait répondre, lorsque la porie du salon s'ouvre, et la manpiise parait. — Ah! mad.ime, s'écria M. Gausse en se levant précipil; lent
et lui offrant sa bergère de velours d Uirecht ronge, quel hoiiiieur vous faites à voire vieux pasteur! — Il le mérile bien, répondit la marquise tremblante et regardant M. Joseph, qui la saluait en rougissant.
Cette rougeur insolite chez M. Joseph fit naître dans l'.ime de la marquise un élonuement qui ressemblait à Icspoir. — 11 a pensé à moi! se dil-elle. — J'ai senti, monsieur Causse, dil-elle en affeclant de ne regarder que le curé, j'ai senti que si vous n'étiez pas venu au château, c'est que vos infirmités vous reienaienl chez vous, et alors, ne voulant pas que nos pauvres en souffrissent, je viens savoir de vos nouvelles par moi-même, et vous apporter la pelile somme que je vous remets tous les ans pour soulager les indigents. — Madame, il n'y eu a |)lus; M. Joseph nous a enlevé le plaisir de faire des heureux. — C'est mal, monsieur, dit la marquise en se tournant vers le jeune homme et en le regardant avec un plaisir qu'elle ne pouvait dissimuler — Aussi, madame, je lui en faisais de vifs reproches au moment où vous êies entrée.
Au maintien de la marquise, un observateur habile aurait jugé que la visile qu'elle rendait au curé était une démarche qu'elle avail longtemps méditée cl I objet d un long combat cbez elle. Joséphine, embarrassée, cherchait a fixer ses regaids ailleurs que sur le vicaire, et cependani une force invincible la contraignait à reporter ses yeux sur lui. — Alors, reprit Joséphine après un moment de silence, je prierai M. le vicaire d'accepicr ma pelile somme pour me faire pariiciperà ses œuvres secrèles de chaiité. Et, sans atîendrela réponse, madame de liocourt tira une bourse pleine d'or el la lendit à M. Joseph. Ce dernier ne put la refuser. Sa main effleura celle de la marquise, qui se iionbla visiblement. Joseph, étonné, la regarda : elle baissa les yeux cl rougit.
M. Causse, regardant aliernalivement la marquise et le vicaire, commençait à coinprenJre que cotte visite, la première que lui e(it faite la marquise, pouvait f ,rt bien ne pas être pour lui. De son côté, Mai'gueriie, iœil collé contre une des fentes de la porie, ne perdait pas un niot ni un coup d'ieil ei relenail sou haleine. — On ne peut ([ue .se féliciter d avoir olilenii pour vicaire un homme tel ipie vous, monsieur, continua l.i m.inpii e; et, puisque vous voulez bien accepter mon offraiule, je n'ai plus de quen Ile à vous faire. .Monsieur Causse, vous devez être lien sa!i:f;'it : t;.leiils, vertus, tout se trouve réuni dans votre suppléant. — Madame, s'écria le curé, j'eu remercie Dieu tous les jours.
La froide impassibilité de la contenance du jeune prèlre glaçait madame de Rocourt. Elle contempla pendant qml(|ues moments la belle et noble ligure de Joseph el se retira navrée el la poitrine g(n liée des soupirs (]u'elle avait retenus. Ci'ite visite, comuienléc el raconîéo par Maigneiile, réveilla la curio lié du vill.ge, et le vicaire, que la mort de Laurelte avail fait oublier pendani quelque temps, revint cnlin sur le lapis. Ou (Oininenla le récit de Maiguerile, ou s étonna du dédain de M. Joseph; dédain que la servanie du curé avail exagéré aulanl que les avances de madame de liocourt. La conduite du vicaire eu celte occasion dérangea toutes les conjectures de Leseq, qui n'imaginait pas que l'on pût ne pas courber la lêie devant le pouvoir.
D'après la froideur que le vicaire avait manifestée, la malheureuse manpii-e jugea que jamais le jeune prèlre ne vou(lr;iil la comprendre, el que le zèle anlent qui le dévorait lui servait d'cdde contre tous les seniimenls humains. E!lc géinil el réolul de se contenter du bonheur de le voir, bonheur (pi'illc pu! se procurer souvent Si la maïquise eûl élé en élat de r.ii oiiner froidemeni pendant dix minutes elle se serait apeiçne que le seniiment qu'elle puriaii à ce jeune homme était de l'anKtnr : alors, cll'rayée, elle se serait enfuie et n'aurait jamais revu Aulnay-le-Vicomle et son vicaire; mais, je le répèle, depuis un mois sa vie élait un songe; redevenue jeune et trouvant toutes les richesses de scn;iment que la vie du monde n'avail pas épuisées en elle, elle s'élauçail au di-l.i de la création, en reirouvaiil, pour la première fois d-: sa vie, un éire qui répondait à loules les idées qu'elle s'était formées de celui qu'elle aiif.erait lou-
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LE VlO.VllŒ DES AUUENNES.
jours. Eiilin elle avait reuconiié riumiiiie ilo >(>ii choix, riiuiiimo de ses rêves, riioiuine qui devait loujours lui plaire, uiallieureuse de le voir irop lard! Voici ce qui poul expliquer poiirquoi M. Gausse el son vicaire reçureul l'iuviUitiou d'aller diuer au cliàleau. l.e curé ropoudil sans prévenir M. Joseph, et au jour ii!d(pié le curé l'entraiiia.
Celle démarche avait été I ohjel d'une longue méditation du bon curé, qui n'eu parla même pas à Marguerite. Imitai échaudé craint l'eau froide, s'élall-il dit : si mon vicaire est mal!ieureu\, c'est à cause de quelque passion, et il s'écarte des occasions de retomber dans un premier malheur : c'est fort bien I mais, si le renard sait beau- .:oup, la l'enune amoureuse en s;iil davantage; et, si madame la marquise veut du bien à ce jeune lionnne, il ne faut pas qu'il manque >ou chemin par une fausse délicaiesse : il peut, saui se rendre coupable, proliter des boimes dispositions de la marquise el devenir évèquel et Jérùnie Gaus>o doit battre le fer tandis qu il est chau.l. si le jeune liunune ne le bal pas lui-même: le moine doit répoiidrc comme l'abbé chante; aussi ferai-je si bien (pie, nialgié lui, il regardera madame la marquise autrement que le jour de sa viMle; eiiliu je le mettrai sur la voie : à bon entendeur demi-mot; à bon joueur la balle vient. Ce fut dans celte iuleuiion que le bon curé enunena M. Joseph au ebàleau.
Depuis le matin, depuis la veille, la marquise pensait qu'elle allait voir le vicaire, et le voir pendant la moitié d'une journée. EUeseiait vêtue avec une simplicité apparente, car la plus grande recherche Il tout l'ar! de la toileae avaient présidé à sa parure, liulin. postée dans une chambre qui donnait sur les cours et sur l'avenue, elle atteudait avec impatience ses deux hôtes, et se promenait le plaisir de voirie jeune homme sans eu être vue. Cinq heures sonnaient, elle entend résonner la cloche de la grille, et elle aperçoit M. Joseph qui donnait le bras au respectable curé. Elle admire l'atleiitiou soiguense el les recherches dont le vicaire use envers le vieillard; un instant elle >o:;haiie d'être M. Gausse, pour être soutenue, protégée par ce jeune homme, au leini de créole el à la démarche silencieuse. — Qu'il doit être passionné '. se dit-elle, quel front nolile, quelles manières distiusuéesl ce n'est pas là un homme ordinaire, le lils d'un pavsan. Quel est le mystère qui Teuvironne '.'... El, toul en pensant aiiisi. elle se complaisait à voir marcher le vicaire. Gel assemblage philosophique de la jeunesse protégeant un vieillard débile ne la iVuppait pas; elle n»- pouvait apercevoir que les qualités extérieures qui décoraient M. Joseph, qualités qui lui semblaient l'enseigne des perfections morales, qu'elle dé5ira toujours.
Enlin madame de llocourt est à table, elle esi entre les deux ei.clésiasiiques, et elle sent à ses côtés celui qui fait vibrer les coides de ^on ccHur. — J'espère, ni(msieur, dit-elle à M. Gausse, que nous allons reprendre toutes nos habiiudes des années précédentes, et que, maintenant que vous avez un jeune bras, la goutte el la scialique ne vous cmpêi heront plus de venir, au moins une fois par semaine, dîner au château. — Madame, répondit le curé qui avait conservé quilques habitudes de l'ancien régime, si j'étais jeune, je ne trouverais pas que cela fù! a>sez. je voudais vous faire ma cour plus sonvent, mais .M. Joseph me suppléera!... Je vous le livre, madame, dit le bon curé avec im malin sourire; c'est aux belles dames que je confie le soin de dissiper sa profonde mélancolie. — L'ambition, répondit madame de Rocouit, travaille aujourd'hui toutes les têtes, el le jeune clergé en est moius exempl qu'autrefois. — Madame, interrompit le jeune homme sans regarder madame de Uocourt, mon a;;;biiion est satisfaite du poste que j'occupe, et j ai plus de fortune que je n'en ai jamais souhaité.
L'air de hauteur qui anima la ligure du prêtre pendant qu'il prononça ces paroles les yeux baissés, surprit le curé et brisa le cœur de la marqui^e. — Mon jeune ami, dit M. Gausse, vous ne désirez donc rien en •■e inonde .' — En ce monde, répondit il. Joseph, je ne dé'iie que le repos. — Mais le repos n'est doux, repartit la marquise, qu'après des agitations, des malheurs ou des fautes que votre jeunese doit soupçonner à peine. - - .Madune, reprit le vicaire, le découragement est de tous les âges : dans la jeunesse c'est un pressenliinent, dans l'âge mûr un souvenir.
Celte pbia'-e s'appliquait irop aux événements de la jeunesse de madame de Rocourt, pour ne pas l'émouvoir profondément. — Quoi ! dil-elle pour détourner la conversation, vous ne cherchez pas i\ vous faire des amis.' — Il est des douleurs dont les remèdes sont inconnus et pour lesquelles la nature n"a point pruduil de baume. — Le temps est un grand mailre, dit le curé. — Parce qu'il amène la mort ' repartit le viraire. — Savez-vous que c'est peu chrélien de la désirer ! s'écria la m3rquiS4^ — .Aussi je ne la cherche pas, je l'allends !
Tout le monde se lui. Une circonstance bien faihie vint mellre le comble à la douleur de la marquise. Son b mheur était d'ofiiîr à chaque inslanlau vicaire les mets que l'on apportait, et elle cuniplait pour nue joie de pouvoir servir M. Joseph. Ce dernier, 1res frugal, la refusa sans cesse, et ne prit que d'un seul mets que lui présenta .M. Udusse. Ce fut un supplice pcjr la marquise. Son imaginaliou lui faisait voir dans ces refus «ne détermination arrêtée, et elle l'accordait avec la rigidilé qui légoail dans les discours et dans le maintien du jeuDe préire, qui ne jeta pas une seule fois les yeux sur
madame de Hocouri. Celte soirée, qu'eiîe croyait devoir êlre un bonheur, l'ut un tonrnieni perpéiuel, nue loiinre : elle eiidMia loiiies les souffrances que l'on éprouve à se voir dédaignée, el dédaignée cruellement. Sur la lin. les larmes lui vinrent dans les yeux, plutôt par sensibilité que par dépit.
M. Gausse le vit et s'en affligea, son cœur compatissant eu fut brisé. La marquise fut en proie à une douleur mortelle; mais, quoique son cœur eût été cruellement tourmenté, lorsipie ses hôtes se re'.ircrcnt, elle les accompagna jusqu'à la grille; el là, s'appuyant sur le bras de Marie, elle conicm|ila longtemps la démarche du jeune prêtre, après lui avoir dit adieu de la bouche et du cueur. Marie ne proféra pas une seule parole. La nourrice et la maiiresse resièrenl plongées dans la rêverie; madame de Uocoiirl rentra silineieusenienl au château, elle n'avait mèine pas entendu le bonsoir el les souhaits respectueux de Marie. Le sommeil ne visita point la couche de Joséphine, et elle ne prolila point de cette veille pour examiner son cœur. Elle ne chercha poinl à savoir si elle aimait, si cette passion involontaire était légitime selon la n.ilurc, si elle pouvait s'en garantir; enlin quel était le sentiment qu'elle portail à Joseph... non, elle pleura en se représentant sans cesse le coup d'œil rigide du vicaire, el elle gémit sur les malheurs que son àme brisée presscutail.
Curiosité poussée au picmier degré. — Réconciliation. — Voyogedc Lcscq h A y. — Ou a des renseignements.
Lorsque le curé fut rentré au presbytère avec M. Joseph, il le chapitra doucement, el par un déluge de proverbes, sur la rigidilé de ses manières, sur les habitudes sauvages el misanihropes de sa tenue, et sur le froid de sa conversaiion. Le vicaire parut étonné : M. Gausse lui dit qu'il avait percé le cœur de la protectrice du village, et que la grande boulé de madame de Rocourt était cause qu'elle se contentait d'en gémir. Enfin le cure obtint de M. Joseph qu'il retournerait au château s'excuser, non pas verbalement, car ce serait reconuailre que madame de Rocoiul avait été olfensée, mais eu se comportant avec plus d'affabilité, en inellanl de la grâce el du liant dans ses manières el dans sa conversation. Ce que le curé dit au vicaire sur l'âme pure el candide de madame de Rocourt parut produire beaucoup d'efl'el sur M. Joseph, qui se retira dans son appartement.
Marguerite avait toul entendu, car toutes les portes de la maison de M. Gausse étaient organisées d'après le système qui régissait celles du château de M. Shandy, chez qui les gens savaient les preniieis toul ce qui s'y disait. Aussi Marguerite, en se couchant, ent:iina une conversation qui devait avoir de grands résultats. — Monsieur, vous douleriez-vous, dil-elle, en suivant sa louable habitude de prendre entre mille phrases la tournure la plus longue, vous doutcriez-vous de ce que le village débile sur nous'? — Eh bien !. . Sur cet Eli bien ! Marguerite croisa les bras, s'assit et s'écria : — Monsieur, tout le moude prétend qu'il est bien étonnant que madame la marquise s'intéresse à un inconnu, car Joseph, monsieur, n'est pas nu nom de famille? Votre vicaire a-t-il dit ce qu'il était, d'où il venait'? Non, l'on n'en sait rien, et vous verrez qu'on n'eu saura jamais rien!... Vous aurez beau faire, monsieur, il n'est pas naturel qu'on se taise quand on a à dire quelque chose de bon. — Certes, ce n'est pas naturel pour loi, Marguerite. — Monsieur, il n'est pire eau que l'eau qui dort.
Le cuié, flatté de voir ses proverbes prospérer, sourit à Marguerite.
— Teuez, monsieur, comment justifierez-vous ses veilles'?... Oh! comme je voudrais connaître ce qu'il écrit! ah! si jamais la maudite porte du cabinet reste ouverte, je le punirai bien de son défaut de confiance. — Marguerite, s'écria sévèrement le curé, chacun est maître chez soi, et c'est très-mal ce que vous diles là! qui cherche mal, mal y tourne; ainsi prenez garde... à ce que tu feras : il ne faui pas mettre son doigt entre l'arbre el l'éeorce. — Monsieur, dit lièrement .Marguerite, devriez-vous me reprocher celte curiosité-la'?... n'est-ce pas à cause de vous que je cherehe des détails? n'étes-vous pas compromis par celte ignorance? Si l'on vient vous demander des renseignements sur notre vicaire, qu'aurez-vousà répondre?... Vous répondrez... Je ne sais rien!... — A tout seigneur tout honneur, il aurait dû me dire, à moi, son supérieur, ce qu'il est el d'où il vienl.
— Monsieur, voulez-vous l'apprendre?... s'écria Marguerite en épianl le regard de son maître. Le curé hésita. Alors Marguerite porta les derniers coups. — Monsieur, dit-elle, j'ai revu M. Leseq (elleroupii). — Il est veuf, murmura le curé, el je m'imaginais bien que vous ne seriez pas en guerre longtemps : qui a bu boira, mais prends garde, ma fille, promettre cl tenir sont deux!... — .Monsieur, si vous le pcriiieliez, .M. Leseq viendra demain déjeuner avec le maire et le juge de paix et le percepteur... M. Leseq a dit que, si on l'autorisait, il irait volontiers à A. ...y, et (|ue, là, il s'informerait tant et si bien au séminaire, au chapitie, à l'évéché, dans la ville, qu'il sau-
LE VICAIRE DES ARDENNES
rait toul ce qui concerne M. Joseph. —Je ne voulus plus voir l-cseq. — iMonsieui-, il en e>t :iu rcgrel. il est repentant de vons avoir offensé, il m'a assuré que si vons l'adincltiez dans voire maison il ne dirait plus un mot de latin. — Allon-, repartit le curé, il m'a fait une visite l'antre jour pendant que j'étais à la promenade, il est niallieureu\ cet lionimel... qu'il vienne; car, au total, cliicn qni aboie ne mord pas. —Ainsi, monsieur, à demain, dit la servante en s'en allant, joyeuse de voir tous les ressorts (|u'elle avait préparés jouer avec un plfili succès.
Le curé s'endormit en pensant qu'enfin il saurait bientôt, et par des moyens lé^'iiinies, ce qu'était son vicaire. On sent que l'intimité que madame de lloconrt paraissait vouloir établir entre elle et M. Joseph était d'une con>éqiience trop <,'rande dans ses résultats, et mena'ait trop la pondération des pouvoirs et l'étal politique de la commune, pour que les grands du village n'v songeassent pas. Aussi Ton avait tenu un conseil auquel on appela îlargueriie, et, ajifès de longues et de mûres discussions, dont les voûtes de la boutique du maire résonnèrent, l'on avait décidé qu'il devenait urgent de savoir à quoi s'en tenir sur le compte d'un vicaire taciturne, haut comme le temps, riche sans fortune apparente; qu'il fallait chercher si sa vie antérieure ne fournissait pa> des moyens de l'exclure du chj'iiean, même de la connnune: ou apprendre eidin si c'était réellement un être devant lequel on dût courber la tête, et, dans le premier cas. l'écraser; dans le second, l'hononr. — Oui. avait dit Leveq en terminant une phrase du maire, il importe de cognosceri' aliquem ab aliquo, savoir sur quel pied danser avec Ini.
C'était en conséquence de cet arrêté que Marguerite engagea M. Gausse à donner à déjeuner aux membres de ce conseil, car le con-entement du curé était nécessaire pour que Leseq pût s'absenter; et, d'ai leurs, on avait pensé que ce serait un coup de maître que de faire entrer M. (Jausse dans cette ligue. Le lendemain matin, Blarguerile prépara un déjeuner splendide, et les conviés, avertis par la gouvernante, vinrent trouver M. Gausse, qui les reçut cordialement. Leseq se tenait debout derrière le percepienr. et il tourmentait les boulons de son méchant habit noir, lorque M. Gausse l'apercevant lui dil: — .\ tous péchés miséricorde, mon cher maître d'école; asseyez-vous et soyons bons amis. — .1 mm dicorobis, monsieur le curé, comme dit Cicé... non, comme dit l'Iivangile; je veux cire déchiré comme un hérétique, si je ne suis p.v digne de vos bontés. — C'est un bon diable, reprit le maire, et la brouille conséquente que vous avez eue à cause que... Mais, voyez-vous'.'... c'est un brave garçon qui écrit joliment nue lettre, et...
En ce nioment Marguerite vint annoncer que le déjeuner était prêt, et que M. Joseph descendait. Alors M. Gausse, s'acheminanl vers la salle ;\ manger en s'appnyant sur le bras du percepteur, fut suivi de inut le monde. L'oflirieux Leseq apporta le coussin de la bergère du ruré. le mit snr la chaise du bonhomme, qui le remercia par mi coup d'oeil. — Allons, s'écria le curé, joyeux à la vue de sa table bien servie, allons, Marcus-Tiillins, dites-nous le llcnedicite en latin; c'est vous chatouiller à l'endroit où cela démange. — On ne peut pas dire le BcnedicHe autreinfui qu'en latin, et c'est ainsi que bien des gens profereni du latin sans... A ce mot, le curé fronça le sourcil, et Leseq s'aperçut à temps de sa gaucherie. — Chassez le naturel, il revient au galop, s'écria le bon prêtre.
Le repas fini, M. Joseph salua et se retira. — Il devient plus important que jamais de savoir ce qu'il est... dit Leseq. — Oui, moiisieur le enré, s'écria le maire, vous sentez qu'il est imporlant de eonn.iltrc enfin quel est votre vicaire; je conviens qu'il me paye bien les dettes des malheureux ; mais, voyez-vous, un maire doit veiller à ce qui se passe dans sa co.iiiunne, et, à chaque instant, il doit être en eiat de fournir des mémoires sur ses administrés, à cause que... Ici il regarda Leseq. — A cause que est togatiis magisiratus, c'est comme qui dirait un préteur. — Noti, non! je ne prête pas, s'écria vivement le maire ; je ne vends qu'au comptant, excepté à Marguerite. — Mais, monsieur le maire, togatus... — Non! pas de cela. —Mais, magistratus signifie un juge de paix. — Comment cela'.' s'écria à son tour le juge de paix, il n'y e:i a pas deux dans un chef-lieu, j'espère'? — Je ne dis pas cela, reprit Lc^eq. — Taisez-vous, dit le m:iire. Voyezvous, i.onsieur, il y a un mystère dans la conduite du vicaire; oit ne se cache pas lorsqu on n'a rien .i craindre... lin marchand, parexeinple, supposé un tailleur ou un tapissier, s'il fait banqueroute, il ferme sa boutique et se cache; ainsi... — Ainsi, continua Leseq, il faut savoir à A y ce qu'est .M. Joseph. — Je suis de cet avis, murmura
le percepteur, car il n'a pas encore payé ses contributions. — Je le pense, ajouta lejuge de paix- car, si la justice avait quelque chose à démêler là dedans, mou greffier, je crois... cnlin, il faut s'informer . le Code le dit formellement. — Que je serais aise d'apprendre!... s'écria Marguerite. — .Monsieur me permet-il, dit Leseq au curé, d'aller
à A y.' — Certes, répondit M. Gausse. — Ainsi, continua ïullius
en se tonrnaiit vers M. Devau, je vais partir sur l'heure... mais, pour m'éviter de> fatigues, et pour que je puisse aller plus vite, vous feriez, monsieur le maire, un acte de générosité en me prêtant votre jument. Le maire lit la grimace. — Si j'en avais une, s'écria Marguerite pour décider le maire, elle serait déjà bridée. — Je n'ai pas de
cheval, dit le juge de paix. — 11 y a longtemps que j'ai vendule mien, s'écria le percepteur. — fili bien, Leseq, répondit, le maire avec une visible anxiété, envoie chercher ma jument; mais aies-en bien soin; laisse-la aller son pas, tu iras mieux; ne va que sur l'herbe, fais-la bien manger à ses heures, ménage-la, ne la contrarie pas...
Au bout d'une demi-heure, Leseq partit en recevant les adieux du comité-direciciM' du village, et le dernier mot que cria le maire à son secrétaire fut : — Pas si vite! pas si vite!... Mais Leseï] fouettait la jument sans écouter l'autorité municipale. Leseq avait promis de revenir au bout de quatre jours, et, pendant ces quatre jours, on l'attendit avec une inipaiience sans égale. Marguerite comptait les heures, cl, chaque matin, au lieu de la formuli; qui depuis dix ans servait de préface au lever de son maître, tu lieu de dire : — Monsieur a-t-il passé une boime nuit? elle s'éeriail : — Monsieur, c'est après-demain, ou demain, que M. Leseq doil revenir, cl nous saurons tout. — Mon enfant, répondit le curé la veille du retour de Leseq, qui veut tout savoir, perd l'espoir. J'aime ce pauvre jeune homme, et je serais désolé d'apprendre qnel(|ue chose de mal sur son compte. Qui a mal fait, peut pis faire. Un jour ne sulfit pas pour ennoblir, ni par conséquent pour expier une faute, et cependant il faudra que je vive avec lui, en sorte que, pour un peu de curiosité, je risque ma tranquillité : le mieux est l'ennemi du bien.
Leseq n'arriva pas, et tout le village fut inquiet sur le maître d'école. Le sixièm(! jour, la marquise, en sortant de la messe, où elle allait toutes les fois que le vicaire la disait, vint encore voir M. Gausse. Cette visite, évidemment destinée à M. Joseph, donna de grandes iii- ([isiéiudes au maire, qui craignit de s'être compromis en envoyant
I l'seq à A y, et il regrettait surtout son cheval : si Leseq ne reve-
ii.iit pas, c'est que la jumenl était malade, morte peut-être! Enfin, le s. p.iièmejour au soir, le maire vint trouver le curé. Le percepteur et le juge de paix y étaient déjà pour protester de leur dévouement envers U. Joseph, et dire qu'ils n'avaient point trempé dans le complot de Leseq. M. Devau, à l'aspect des deux l'onctionnaires, siMiihla se troubler, car il venait d'entendre M. Lecorneurdiro : — 11 est lrà^-ce^lain, monsieur Gausse, que madame la marquise a demandé une haute place pour M. Joseph : mou frère est garçon de bureau au ministère...
Au moment où le maire effrayé prenait la parole, on entendit du bruit au dehors, et Marguerite, essoufflée, entra en criant : — Voilà M. Leseq!... Aussitôt le maître d'école paraît «s'assied. — Mon cheval'? fut le premier mot que le maire prononça. Leseq ne put répondre, car h gouvernante, aux petits soins pour le porteur de nouvelles, essuyait avec son tablier la sueur qui couvrait le front du maître d'école, lui avançait un fauteuil, et apportait un verre de vin. Tous les yeux étaient attachés sur Tullius, qui, sentant sa supériorité, buvait lentement; cl quand il eut bu, il brossa ses manches et arrangea ses cheveux.
Le bon curé déguisait son impatience en faisant passer en revue, d'un seul coup, toutes les pages de sou bréviaire, et cela à pln...ieurs reprises. Le percepteur tournait ses pouces, le juge de paix ouvrait de grands yeux, mais le maire répéta : — lit mon cheval ?... — Presque rien, répondit Leseq d'un air qui jeta M. Devau dans une vive inquiétude. — Mais encore?... — Elle s'est déferrée à Vann.iy. — Ah! s'il n'y a que cela... — Lorsque son ler s'est détaché, elle est tombée. — Ah! s'écria" le maire en regardant Leseq avec anxiété; eh bien? — Presque rien !... elle s'est un peu bless-ée!... —0 ma pauvre jument!... — Pourquoi était-elle mal ferrée ' dil Leseq; car elle m'a coulé cent sous pour les emplâtres et les drogues que le maréchal..
— Que lui est-il donc arrivé ? — Oh 1 dil Leseq, elle n'en mourra pas, seulement elle est couronnée ! mais j ai eu sein... — Ah ! dit le maire
— De faire, reprit Leseq, la note de ce qu'elle m'a coûté : tenez, avec les frais de mon vovage, cela monte à cinquante francs soixantequinze centimes. — Qui les payera? s'écria le maire en colère. - La commune!... cria l'assemblée impatiente. Le maire se radoucit tout en «rummelant, et Leseq, s'étanl recueilli, parla à peu près en ces ti.iiïies : Je vous ai dit ce qui m'arriva à Vannay; le cheval se blessa : c'eût été bien dommage que la pauvre bête mourût. — Certes, prêtez donc vos chevaux... murmura le maire. — Car, reprit Lese(i, elle ne m'aurait pas mené jusqu'à A y. Pendant que le maréchal ferrait ma bête, ardebat Alexim, je brûlais an s(deil; alors j entrai à Pauberge pour kdayer la poussière de mon go^ie^, et la femme de l'hôte, grosse, fraîche, jolie, comme mademoiselle Marguerite (Marguerite rougit), vint me tenir compagnie. Ce fut alors que, pensant à mon entreprise, et jugeant que M. Joseph avait dû passer pa^ Vannay, je demandai à cette digne femme si notre vicaire était descendu chez elle la veille de son arrivée à Aulnay-le-Vicomte. Llle me ivp:)ndil en cherchant l'époque dans sa mémoire, in ccrclro, qn effectivement la voiture de l'évêque d'A y avait passé ce jour-la cl
qu'on y avait remarqué un jeune ecclésiastique. — La voiture de 1 evcque ! s'écrièrent les auditeurs. — La propre voiture de monseigneur, rénéta Leseq, avec ses armes, son cocher, sa livrée, tout, et il est certain qu'ils ont amené M. Joseph à la vue d'Aulnay, car les gens se sont arrêtés à celte auberge en revenant, el 1 ont dit a 1 luv
LE VICAIRE DES ARDENNELv
fes^e; bien jilii>. lo m'itouiuv (II- iiiuiiÂoigiu'iir 1 ;u(iiiMj);igiia I. — Lo secit'iaire! s'imt'iu \c niré q.i'esl donc mou vic;iire .' — l'azienza! roinine dil t^ioi-nm. s"éori;i l.escq in coniiiiii;\iit : unde factum est. il csl iloncdo r.ii! «inc M. Joseph aurd.imic-. jiissit. qu'on I arréiàl à une pivrlée de fusil d Auliuiy. el que le seeivlaire a obéi. Toul ceci evpl.(|ue déjà un pi'u oouiuieiK ses Miuliei-s élaienl si jir.ipri's le jour de ^i<m arrivée. Espêraiil beaucoup. d"après un lel dibul. j'expliquai à l'bole-se l'ob el de mon voy.ige. les siui;iil,iri;é-i de M. .losepli; lulln, je m'iiuvri- à elle, er, de niênie que Diilon , elle de>iul rfii.r fimina farli. la i beville ouvrière di- mon ambassade: voici roninie : — Je eonnaiNm'a-l-elle lépoiidu. un homme qui vous donnera ions les renseignements possibles; tel evei lien! h;imme, dilelle en levant les venvau ciel, c'est l'aldiii l'relu. qui vii^ut très-souvent me confesser, hesîei. je vais aller vous écrire un luol pour .M. l'abbé. Klle me parla encore longtemps, car. quoique belle, elle aimait à causer. — Je passerai-; des journées à enteuduOl. Lescq, s'écria M^n-guerile, qnis"appro( In du maiire d'école. — Ma jument était ferrée, mais elle ne se
perlait pas trop bien. J'avais la lettre, et je parlais pour A y...
non, je ne partis pas ..
Ici Lcsrq rouait et s'embarrassa ; Marguerite interpréta cette rouçeiir sur-le-champ ol s'éloigna de Tulliu-, surtout quand il .ajouta : — i'ela n'y fait rien, nihit Je couchai ù l'auberge, d'auianl plus que le mari n'était pas revenu, et que 1 hôiesse (i ce nom .Margiierile envisagea Leseq de manière à le faire trembler) me dit que l'abbé Frelu viendrait peut-être : alors je restai, et bien m'en prit car au bout do trois jours je vis l'abbé Frein. Comme je connais les usages, je les laissai ensemble et ne reparus ipie le soir pcuir souper.— Mon père, dis-.;e à cet abbé, je vous attendais pour avoir des renseignements sur un jeune prêtre nommé Joseph ; vous devez le connaître.
— Si je le connais ! C■e^t un grand bel honnne, basané comme un Africain, triste, parlant peu, un b'I ogane cl des yeuN noirs. — C'est cela même, répo.ulis-je : il est vicaire à Aulnay ! — Vicaire!... rbvpocrile!... reprit l'abbé; il sera bientôt évêque. Je vais vous appn udre tout ce que je sais, el vous iriez à A.. .y. l'on ne ferait que vous répéter ce que je vais vous dire, car t(Uite la ville a parlé de .M. Jo-eph pendant plus de quinze jours. Pour premier renseignement, je vous préviens que M. de Saint-André, notre évèque. est depuis six mois t<uis les jours à la mort. lîeniarquez bien ceci. Il y a un an el demi, un jeune homme, M. Joseph, arriva en chaise de poste à A...V, Cl se fit de-;cendrc à la porte du séminaire. Il était plongé dans nn égarement diflieile à décrire. Je liens, me dil l'abbé Frelu, ces dél::ilsdu père Aubry. directeur du séminaire. M. Jo.eph l'nl conduit, sur sa d'-maude, à l'appaitement du directeur Là, sans déclarer (r;iuire nom que celui de Joseph, san- d uiner d'extrait de naissance, il pria le père Auhrv de le r cevoir au séminaire 11 aequiîla même sin--li'-cbamp la -ouime due pour -a piii-.i,in pendant un an, et il se r ' ir.i d ins la (-( Unie qu'on lui perinil de choi^ir. La plus sombre, la I ' i> ée.iriee fui crile qui lui plul (l.ivaiilage ; Ion n'a pas d'cxenqile «JOUI- retraite ans-i aii.-tere que celle de .M Joseph. Sa frugalité lui I S de. ri sa pii-té, eu apparenc, sincère. Toujonrs méditant. Ion j air> pri.int, vans cesse occupé des praliqnos les plus sévères des -■ilit:iires aniien-, il r, ussit à fixer rallenlioii. .M Aubry vint le voir, il le trouva plongé dans la plus sombre rêverie, lœil lixé sur inic I ein'.ure Ires-ér.iiique, mais les l.irmes aux yeux, pàT-, aliat'u. Il le ! ma de son assiduité et des progrès qu'il f.iisaii d.nis la lliéologie. Le jeune homme n'iuterrompil son farouche silence que pour répondre d'une ma liere plus fari'iclie. Toutes ses expressions montraient un d.-diin bien pr.moiu-é pour rhnmaiiité entière; sa misanihniple fut sévère m nt blainé.- p ir le directeur, (pli lui enjoignit de prendre de la r cré lion, et d • ne pas mépriser ses camarades M. Jo-eph ne se r nd t pa~ à ses ordn-s. el .M. ,\id)rv m'a dil qu il accablait toul le monde- de sa supério.ilé, ce qui alii-na bien ôt li-s espiits. .M. Aubry crut de\fiir-évir contre un jeune hoiiiini- qui alfn h.iit un lel (irgiieil .M. Joseph subit Ls piinilions avec indifférence, el ne semblait pas en ê;re touche. Ou essjiya de lui en i.ini;;er de plus forles. Il se rendit cbi z le supérieur, et lui dit : — Je suis maj< iir, je suis mon maiire, je ne Connais pi-rsonne donl la volimlé puisse in'êlre im|)osée; je m'en vais si l'on me tourmente, car je n'ai rien f.iil de répréliensible : j'- crois éire bon et religieux, je n'ai lii-urté peronnei. . Si Ion me lieiirle!... je bri-e tout ce qui me fera ob-lacie . je le puis.
tlonné d un pareil langage, le père Aiibry voyinil que l'époque du ■nus-diacouat arrivait, se hàla de prévenir l'éveqne. 1,'évèque ne lit p.is atten'.ion à ce rapport el se contenta de dire à .M. Aubry : — Le j-une homme dont vous me parlez est quelque jeune homme de disliuciion qui aura commis une f.iut'- grave, ou que la mon dune personne cbere aura plongé dans la désolalion. ou que des pa-sions vives nous ont amené : en lui conféraut le sous-diaconat je lui parlerai
Tout le séminaire était persuadé que M. Joseph n'avait pas d'autre but que de con;enler 1 andi tinn qui le rimgiait; nu'il réusslr:iil à attir.r rattentiim ; que l'ardeur «pi'il meitaii à ses e udes thé ilogiqne^ le prouvait, el que l'on ne l.irderaii pas à voir ses projets plus à découveri. On commençait d jà à p. rlir dans la ville du néophyte extraordinaire que nous pos-édiuns; et les femmes, au récit quon
f lisait de ses actions, en entendant dire qu'il était bel homme, plein de l'eu, d'enihousiasnic, et qu'il ménrisail toul, s'inléressèrenl vivemenl à lui. Le jour du sons-diaci i at arriva, la salle de l'évôehé était pleine de inouiie, et surt<iul de femmes M. Joseph arriva à son tour dans le eahiuei de l'évéqne pour ri'pondre à toutes l-.^-s quctioiys qu'il voulait lui f lire, et enlin p(Mir déeliner son nom de famille. J'ai su pir le secrétaire de l'évèihé les détails de celte enirevne. Le seeré aire étail an ionl du cabinet de .M. de >aint- André. Le jeune néopliyie s"ap[)roiba, dil son iimn, et inonseignenr jela nn cri qui fil aceoorir le secréiaire. M. Jose|)b, snr|iris. alli inlail le lé ulial (li; lémotion de l'évéqne. Ile dernier fut longlenips à repren<lre ses sens, mais, ayant contracté depuis longlenips lliiibilinle de di'gniser ses passions et ses secrets sous un front severe i-t ini|iénétrable, il revint à lui. regarda le jeune lioinine avec une bonli- qui ne lui esl pas ordinaire, et lui dil : — Monsieur, quels siuii vos projets .' — Monseigneur, c'est d'être prêtre au plus loi; si vous aviez b' pouvoir d'abrégi-r le temps d'épreuves, je vous serais inlinimcnt obligé.
L'évéqne, étonné, examinait avec un soin eniieux le visage du néophyte, el semblait se complaire dans sa rêverie, — Ll quand vous serez "prêtre, dit-il, que voulez-vous faire.' — Obtenir un modeste vicariat et y "«lourir tranquille. — Quel ,ige avez-voiis ? — Vingt-deux ans.
A cet insiKrti, l'évêque renvoya son secrétaire. On n'a jamais eu de rensi igncment sur la scène qui se passa enin^ monseigneur el le jeune homme. M. Joseph reparut dans la salle des ordinalions en accompagnant monseigneur. M. de Saint-André lui contera le sous-diaconat el le relira du séminaire, il le logea à l'évêché, dans un endroit conforme à ses gortls; M. Joseph y mena la méine vie qu'au séminaire, ce qui étonna beaucoup de monde. L'évêque a témoigné .\ ce jeune homme une amitié, une afi'ection extraordinaires. Ce (pi'il y a de plus étonnant, c'est que l'on a lieu de croire que monseigneur n'a lien su sur la vie antérieure de M, Joseph, et qu'il n'a rien confie à M. Joseph sur les motifs qui rcngageaienl à lui donner tant de marques d'à feeiion. On fit courir les bruits les plus absurdes. Toute la ville parla de cet événement les jibis jolies dames aflUiérent au cercle de iniinseignenr, afin de pouvoir revoir M. Joseph, mais ce dernier n'y paraissait jamais, el, quand par hasard on l'y trouvait, son humeur sévère, sa contenance glaciale, repoussaicni les hommages jiar lesquels on tâchait d'ébranler sa prétendue vertu. Eiifiii, monseigneur écrivit eu cour de Rome pour obtenir des dispenses, et il y a trois mois le jeune homme fut ordiné prêtre. Loisipi il demanda ia première place qui vaquerait, l'évêque se lit apporter l,i feuille, il n'y avait rien de disponible, mais le secréiaire dit à monseigneur que depuis longlenips on sollicitait un vicaire d.iiis la commune (i' 'uln.iy-le-Viconite. Alors le jeune homme se jela aux pieds de monseigneur pour obtenir cette place. L'évêque, en réllécliissanl au nom d'Àulnay-le-Vicomie, s'écria : — Il y a des choses écrites dans le ciel !
Depuis cette parole, monseigneur est à la mort, la goutte el la >eialique se simt combinées avec une fièvre qui ne l'a pas quitté. Il n'a pu résister aux instances de son cher Joseph, et il a donné sa voilure, ses gens, son secrétaire, pour conduire notre jeune vicaire à Aulnay. Depuis le départ de M. Joseph, l'évêque n'a pas prononcé •on nom, mais souvent ses regards cli.reliini le jc-nne homme, surloiil lorsqu'il se trouve? pins mal. Les eeelé-iasiipu's qui, comme moi, sont instruits de la niirelie des passions Ininiaines, ont admiré l'astuce de ce jeune amliitienx, el iioiis n'avon- pis douté de la conduite qu'il liendraità Aulnay. îS'est-il pas sombre, réservé, méprisant ii:éine les personnes les plus élevées en dignité, aflreianl la plus gr.mde piété, laciturne, bienl'.iisanf.'... — C'est cela même, ai-je dit. — Je l'ai divinéf... rcpo idii M. l'abbé Frelu.
I à dessus nous avons b:'aiicoup parlé de tout ce qu'a fail M. Joscpli d-puis sim arrivée; de vous, mouieiir lîausse. car M. l'abbé Frelu m'a beaucoup loué di; vous approehi r, c t vo ri! éloge ne lui a pas coû é. — .Monsieur, me dil l'ahbé Frein eu terminaiil. soyez sûr qu'avant sept ans ce jeune hypocrite, du reste plein de talents, sera cardinal el ministre. Alors, j'ai salué M. l'abbé, j'ai embrassé l'hôtesse, j'ai fait galoper ma jument vers A.. ..y.... — llaloper!... s'écria le maire en levant les mains el les yeux vers le ciel. — Là, continua Leseq. un de mes parents qui esl employé honorablement à la garde des enf.ints au lycée m'a confirmé le discours de l'abbé Frelu : il m'a donné des détails que l'abbé avait omis, ce sont les petits événements qui ont en lieu lor^qlle nnmseignciir a ordiné M. Joseph
II y avait h: aïK-oup de monde, le jeune homme portail sur sa figure les traces de la plus profonde douleur, el son aspect lirait les larmes des yeux. Un grand cumli.il se passait évtdem-nent en lui-môme, ses gestes n'étaient pas en harmonie avec l.i noblesse ordinaire de son maintien. I.orqiie l'évêque parut, il loiiiba à genoux à sa place, des larmes s'écliapi èrenl de ses yeux. Tout le temp^ de la i érémonie il pl-iira, el I on fut obligé de l'emporter presque mourant, mais la curio-ité ne put être satisfaite sur la cau-ede ses larmes. J'ai renicnié m. m p.irent, je suis revenu à Vaunay; j'ai revu l'hôtesse; et (lixi. j'ai d.t ' s'écria Leseq en forçant sa voix. Puis il avala un verre de vin que la joyeuse Marguerite avait apprêté.
LE VlCUllE DES AHDENiNES,
I Jiis Ie.VJi.1 on a rc.<p6nnce de savulr tout ce qu est le vicaire. — Discussion jÛ5uiliquc sur le manuscrit. — 11 cètlcl
Aussitôt que Lcseq eut tiTinini! son ôloqtientn narralion cliTtin se regarda av<c un étniiiirinoni qiip ]<■ mulno d'écuh; crin pnxiiiii par si)n discours, qu'il aurait noiiiinù pro rirnrio; mais bicnldi un souid inurnune séli'va daiK le salou du cuvé. — Nous ne sommes giicii; plus avancé*, s'écria Margueriic. — ^o^s en savons assez, dit le juge lie paix, pi)ur nous abstenir dé^oimais de loule recherche suî" M. .Joseph. S il est favori de monseigneur, favori de madame de llocourt, nous serions mal avisés de lui cau^-er quelque peine. — C'est cela, ajouta M. Devau. d'ailleurs il est riche, il paye sans marchander. — Je n'ai plus rien à craindre pour ses conlribulious ! s'écria le percepteur; pourquoi, monsieur le maire, ne ni'avez-vous pas dit qu'il vous payait conipl.int?— Et en or, ré|iliqua le maire. — En or ! s'écrièreiil-ils en chd'ur. — Parbleu! s'écria l.eseq, belle nierveilS, quantum prodigium! Eh 1 messieurs, suivez le système de l'idtbé ff élu, cet hinune ne se cache pas pour rien. Or il a commis quchpie crime '... Déchirons, à frce lie tentatives et d'elTorls, déchirons le voile dont il se couvre : refcrt. il importe, communes, à la commune, et teruritati publicœ, à la tranquillité publique, ce qui signilie la jtt- lice, juslitia. de savoir ce qu'est cet homme; et si c'étaii un criminel qui, doué d'avantages extérieurs séduisants, eût trompé monseigneur, surpris l'àme et les bonnes grâces de madame la marquise, voyez ce qu'il nous en arrivera eu le ilémasiiuant... Vous, monteur le percepteur, vous devenez receveur d'arroiidi^sement; vous, monsieur le maire, vous êtes nommé sous-prcfet, pent-ê;re!.., vous, monsieur le iuge de paix, qui auriez arrêié le coupable fugitif, vous iriez siéger sur les lys du tribunal!... et moi...
Les trois p emiers fonciionnaires d'AuInay restaient la bouche béante en as|iiranl l'espoir présenté par l'éloquent Leseq. — Un instant, mesenlants, dit le curé en soulevant sa jambe ni.ilade de dessus le tabouret où elle était posée; et il se leva en prenant une attitude rendue im])osanle par son air de boulé ; un instant, mes enfants, chacun est maître chez soi, et l'on ne doit pas incnlpei- ainsi M. Joseph. Je conviens qu il n'y a pas de feu san^ fumée, mais ch.icun son métier, et celui d'e>pion n'est pas le notre; d'ailleurs, il ne f.iut |ias mettre son doigt entre l'arbre et l'écurce, car il n'est pire eau qne l'eau qui dort: cl savez-vous ce qu'il vous reviendrait de vos leclierches? qui cherche mal. mal y lioiive; d'où je conclu- qu ' elncun est (ils de se~ œuvres, et qu'il ne convient pas de nuire à .M. Joseph. S'il est riche : monnaie f.iit tout, prenez garde, tel cherchait rose qui a trouvé épine; et Ion sait où l'on est, l'on ne sait pas où l'on va; I liiuniu.' propo-e cl Uieu di-po«c, et les battus payent l'am nile : ainsi, pa^ de complut, croycz-mui, un bou conseil vaut un ti'il dans la main.
Ce déluge de proverbes n'était pas dénature à satisfaire Leseq; mais, se voyant le seul de son avii, il «e (ut et s'en alla, ayant des reuseigneiiirnls qui ilevaieiH a-souvir la curio-ité piiblicue, sans cepeiid.Hil ipi il-e\i liqiiasseiit riiiiliflérence de .M. Jo eph pour Ions les cvénemciii- snliliinaires Lliiiiijeur de celte découvir.e devait appartenir à .Marguerite, le de.~liii av.;ii décidé que le village n'en serait jamais instruit cl que la gonvernaiite garderait un secret en sa vie. Elle était restée seule dans le salon, et, b^en qu'elle pen^àt an vicaire, elle elien hait à deviner eomiiienl le perlide bescq avait pu rester quatre jours ehez u;ie belle liôcsse... Elle se rappelait l'embarras du m.n'ue d'école hir (pi il arriva à celle partie de sa narration... quand le trot d'un cheval retcnlil au dehors, et la souueile du presbytère au ded.ins; Marguerite s'élance, un paysan venait demander avec instance les secours de l'Eglise puur sa mère qui se monniit. Margueriie moule chez M. .loseph et l'in-truit de ce que l'humanité et la religion exigent de lui. Le jeune piètre sort avec rapidité, il Court h l'église et saute sur le cheval qu:; le fils lésolé lui avaii amené. Il court, il vole, malgré la nuit, malgré la pluie, il est déjà loin !...
OwvWc joie I Marguerite en pâlit, elle est seule en ce cabinet dans lequel, depuis que le vicaire est dans la maison, personne n'a |;énélré... L'iuipp-udent vicaire a, dans son zèle, tout laissé pour i\\U r au secours de l'homme en détresse, et Marguerite, la curieuse .>larguerite, triomphe!... Elle parcourt le cabinet avec une joie insNprimable; elle arrive devant le chevalei, et reste immobile d'admiration à ! aspect de la plus belle l'enime qu'il soit possible d'imaginer. Ce portrait est l'ouvrage du jeune prêtre, et, en apercevant cette ligure céleste, la première idée qui vienne à l'esprit, c'est de croiio'qne celte femme est une créature im;iginaire d.ins laipn Ile uîie àne vdlupiueuse. grande et pleine de poésie, a rassemblé tous les traits épars daus la nature, en un mot ce que les peintres nomment le h au idéal (.luand Marguerite s'est rassasiée de cette vue, elle s'avance vers le bureau, Toit le manuscrit, l'ouvre, et Ut .
Le biii curé, ne s'inquiélanl pas de l'ab'cnce de sa gouver;ianlc, ayant remis sa j;imbe en place et appuyé sa léte sur l'énorme dos>icr de sa bergère ronge, s'était lai.ssé aller à une envie de dormir produite par la trop grande tension de son esprit pendant le discours de Leseq. Il ilormair. Tout à coup des cris perganls le rév .illeut dans son premier ^oiiime. il éeoiile : M;irguerite eiilie cfl'^irée. une luiii'èreà la m.iin. — Ah' iui;n leur, une :ibiimi; alinn... une révnlte... on va le pendre, le liieri... les coquins!... — fhi'as lu, m;i lillc?... mon vicaire... qn'esl-il arrivé'.'... parle!.,. — Ah! luoiisicii!, quelle bi-toire!... un vaisseau, d'S pirates, les pauvres enfant , leur père... c'est lui !... Mais, Margiieriie, as ieds-ioi, et conte-inoi... — M. votre vieaire est parti, i! a laifé la porte de son caliincl ouverte, je snis ctiirée, j'ai tout vu, voici son manuscrit, voici toute son histoire; je 1': i lue au milieu, et il y a un sabbat d'enfer'... — Marguerite, dit sévèrement le curé, reportez ce manuscrit où vous l'avez trouvé, fernirz la porte du cabinet de mon vicaire et revenez ici, vous ne me quitterez p.as qu'il ne soit arrivé. — Conunent, monsieur!... s'écria Miirguerite stupéfaite du sang-froid et de la sévérité inaccoutumée du bon curé. — Faites ce que je dis!... répéta le curé en faisant taire le désir qui le dévorait. — Y pensez-vous, nvinsieur.' nous allons tout connaîlie, tout savoir, cela se peut et vous vous y refusez!... Ma foi. monsieur, on proliie du hasard. Ce qui tombe dans le fossé est pour le soldat.
Un proverbe déridait toujours le bon curé, sa sévérité disparut, et il commerça à admirer la ligure friponne et curieuse de sa gouvcriiante. Celle-ci continua : — Monsieur!... Eh bien! je le lirai tout bas.
Le curé se mit à sourire malignement; mais il répondit : — Non! non, Marguerite... — Monsieur, écoutez, reprit la servante, je suis de voire avis, nous devons remettie ce manuscrit ù sa place, mais permeitcz-moi de vous faire ohsiTver : 1° que je l'ai commencé; 2° que si M. Joseph a écrit sou b'Stiéire, c'est po'ir qu'elle .-oit lue; 3° cnlin que personne n'en saur.i rien. — El Dieu, Marguerite ! — Ah ! mon-ieur, n'y a-t-il plus que cela (pii vous arrête, reprit naïvement la malicieuse servante; écoutez-moi toujours!... — Ah! Salan!... s'écria .M. Gausse qui commençait à désirer lire le manuscrit; si l'on dil pour la faim : vende affamé n'a pas d'oreille, que dira-ton pour la cuiio-ité?... Toiii ce que l'on voudra, mon bon maître, dil-elle en se coulant sur un fantenil près de M. Gausse; mais écoutez-moi... et, posant sou bras sur celui du curé, elle le regarda d'un air tendre et lui dil : — Nous sommes deux personnes bien distinctes, et les péchés que l'un commet ne regardent niillemcnl l'an re. — Uù diable V. iix-Ui en venir'.' — Eli bien! monsieur, continua la jé-uiiiqne'servanle. je prends sur moi le péché!... c'est moi qui ai pris le manuscrit, c'est moi qui vais le lire, vous l'écoutercz ou vous ne ré.;<iuterez pas, vous agirez comme bou viius semblera : mais moi je le lis, et dans d;ux ou Iruis jours je nie confe>s rai à vous, je montrerai un sincère repentir, alor- vous me dinnerez l'aboluliou. — Cela ne se peut, dil le curé en rruiuanl la lé e de droite à gauche. — .Mais, moibieur, vous ne in'cnipêchercz pas de pécher, ce que femme veut. Dieu le veut.
A ces paroles, Marguerite jeta un coup d'rril .à M. Gausse, It; curé rougit, bai sa lis yeux, et la gi,ii.vernan;e tri: m; ha. Le curé se lui; par ce ^ilellce, il s'avoua vaiiicu. M lis, je l'ai dit. .M. Gausse était la franchise iiiênie ; alors, ayant consulté son cœur, il s'écria : — Allons, Margueriic, lis.
Celle dernière, rusée et inal'gne comme un vieux juge, sortit précipilamiiienl, et couriil éveilli r un eiiraiil de clnenr qui logeait à deux pas du prisby.ere, et elli' lui pruinit mille friandises, sa pioleetion et une réiMiniieiise s'il voidail taire seiilinel'e au bout du village, et revenir avertir lor-qu'il eiiMiidr.iil le vicaire arriver. L'enfa.it promit; la goiivcnianie, ayaiil tout prévu accourut vers son maî;re, se plaça en face de lui. n'ioiii ha la cliiudelle, mil ses lunettes, Cl, M. Gausse ayant fermé les yeux pour n'êire pas témoin du sacrilège, Marguerite lut ce qui suit d'une voix nasillarde.
Histoire (le deux créoles.
En écrivant l'histoire de ma jeunesse, j'essaye de placer un phare sur la plus orageuse des mers, espérant ainsi éclairer mes frères sur les dangers que renferment les seul imcnls et les affections les plus naturelles. — Ses écrits lui ressemblent! s'écria le curé en jetant un regard vers le ciil; pauvre jeiue h ■mme ! il a et • bien malheureux, à ce qu'il paraît. — Eli ' poiiiqnoi chercher à m ■ ir.nipi r moi inèine. continua .Margueriie, Di u ne sail-il pas que si j'écris mes aventures c'est pour m'occuperd'el.e encore! A quoi b(m ces détours'? Ne commençons pas un récit véritable par un mens nge. Je suis prêtre, je dois m'en souvenir .. 0 r. 1 gion i pré cul céle.-le, loi siiile me souliens! donne-moi la force d'achever, avant que la mort que je vois arriver à pas précipités ne vienne ni'iulerronipre ; je t'iuvuque, je te
LE VICAIRE DES ARDENNES
dédie lonies mes pensées, quoiqu'elles concernent toutes la douce, la pure Mélanie.
Il est. dans ma vie, des circonstances et des faits qui ne sont venus à ma connaissance qne bien lard; cependant, au lieu de les placer à l'époque où je les ai appris, je suivrai dans ces mémoires l'ordre nalurrl d'un récit , et je classerai les faits de façon à ce qu'ils présentent une histoiie suivie. Je suis né en France, oi'i? je l'ignore; de qui? je l'ignorai longtemps: ma naissance fui enveloppée des voiles les plus mystérieux, et en co nioniont iiioine les faits (]iii sont venus à ma connaissance ne sont appuyés il aucune prouve légale et authentique. .\ussil6t que je vis deniièrcinoiit .\ulnay-le-Viiomie, j'eus un vague souvenir d'v avoir été nourri et d'y avoir passé les quatre premières années de ina vie : ce qui m'a donné ce soupçon, c'est que j'ai toujours eu dans la mémoire le paysage d'Anlnay gravé d'une manière intfr.H-alile: et qu'à la première |>i.iiiu>ua(li' que je fis avec le bon curé je fus stupéfail en recomiaissant. an sortir du village, du colé des Ardenues. le poirier sous lequel ma nourrice me déposait ordinairement lorsqu'elle allait travailler d.ms un cliamp voisin. Ma nourrice était une grosse paysanne, j'ai vainement cherché sa chaumière ; si elle e\istait encore je la distinguerais entre mille seinblables. Celte habitation annonçait la pauvreté, cependant ce toit de chaume était souvent visité par un ecclésiastique qui me prenait siu' sescenoux, me souriait, voulait me faire rire et parler et me couvrait de baisers.
J'avais trois ans et demi : un matin ma nourrice était sortie pour aller travailler dans les champs , et, resté seul dans la maison, je jouais lorsque deux hommes entrèrent brusquement: je reconnus 1 ecclésiastique qui parlait vivement à nu militaire. Après une longue alterciilion qui n'avait rien d ofi'ensif, car ces deux hommes paraissaient amis, le militaire me prit , m'enveloppa dans son manteau, moiil;i en voilure, sortit du village, et au bout d'un certain temps, sur lequel il ne nie resie aucune idée distincte, je me trouvai dans une craiide ville au bord de la mer; enfin, quelques jours après, je (us transporté dans une chaloupe, et de la chaloupe dans un vaifsi.au. Voici en peu de mots ce que ma mémoire me fournit sur mon enfance. Ce militaire, capitaine de vais-eau, était M. le marquis de Saint-André, mon père; quant à ma mère, jamais je ne l'ai vue. Nous allions à la Martinique. M. le marquis de Saint-André me donna d'abord peu de marques de icndressc. Sa femme, à ce que l'on m'a dit, avait émigré et n'habitait plus la France : on ne me donna pas d'autres ren-eignemcnts, et toutes les fois que je questionnais mon père sur ce point, il m'imposait silence. F.h quoi! pensai-je lorsque je fus plus âgé. comment ma mère a-l-elle pu ahatidonoer son lil-^ aloé.' comment a-t-elle pu le reléguer dans un village, loin d'elle, et le confier aux soins d'une étrangère.' El cette mère n'a pas tenté une seule fois de venir me voir! elle n'a pas bravé tous les dangers pour m'embrasser!
Ce fut toujours et c'est encore pour moi un mystère dont je n'ai jamais pu soulever le voile; il est vrai que, enfant de la nature et
Ud gouvci liante iloniicc... — pai
inilié depuis peu aux inventions sacrilèges de la société, j'ignore les combinaisons qui amènent de pareils faits.
Mon père était doué d'une grande énergie, passionné, sévère, et même quelquefois dur. Je dois avouer, néanmoins, que, bien que j'aie souffert de sa brusquerie, il a souvent eu pour moi une bonté toute paternelle, mais ce fui lorsque mes qualités morales se dévelopliorentet qu'il crut que je pourrais un jour lui faire honneur. M. de Saint-André était franc, généreux, brave à l'excès, instruit, ayant tout pour plaire, et n'y réussissant jamais, même lorsqu'il le voulait. Il faisait peut-être trop sentir sa supériorité; l'habitude de couunander en souverain sur son bord avait contribué à féconder les semences d'orgueil et de hauteur que son ànie contenait; et ceux qui froissent l'amour-propre par leur seule présence peuvent être estimés, craints, admiré- même, mais ils ne plairont jamais.
Nous arrivâmes ;'i la Martinique, el c'est dans cette Ile que j'ai passé
la plus grande partie de ma jeunesse. Ici, je dois faire observer que la« France était au fort de la révolution, qu'alors le voyage pacifique de mon père esl une nouvelle énigme dont je ne puis trouver le mot : j'ignore encore en ce moment si mon père existe, et lui seul pourrait m'expliquer ces contradictions. A la .Martinique, le premier soin de mon père fut d'acheter une petite propriété éloignée de tonte li;ihitalion, et de m'y confiner en me remettant entre les mains de la femme d'un de»ses contre»maîtres.
Madame llauiel et deux nègres ont élé les seules personnes que j'aie vues jusqu'à l'âge de neuf ans. Madame Ilainel devint presque inie mère pour moi ; elle n'est pas spirituelle, mais elle a un excellent jugement, une àme pleine de douceur, de bonté et (le vertus aimables; dès i l'âge le plus tendre elle i m'a inspiré la crainte I de Dieu, et m'a nourri!
des divins préceptes del l'Dvaugile. ■
M. (le Saint-André ne resta p.is longtemps à la .Marliniipie; je ne le revis qu'à des époques très-éloignées; mais sa profession ne lui permettait pas de longs séjours, et il ne pouvait guère venir que lorsqu'il ^e trouvait dans les p.v rages de notre île. Ainsi, mes premières années se sont écoulées loin des villes, loin des hommes, loin des vices; je fus livré à la nature, et je puis me dire son élève, car madame ilamel ne me coulraignil jamais ; elle me laissa suivre tous les penchants de mon àme, pensant, comme elle nie l'a dit, que les hommes naissent bons, el qu'en les préservant de la civilisation on leur donne, par cette seule et simple précaution, la plus belle éducation poîsible. La pauvre femme a éié la cause bien innocente de tous nos malheurs. Cette bonne madame llamel ne pensa pas une seule fois à me faire étudier les sciences; elle n'a jamais compris que le latin, les mathématiques, etc., pussent être essentiels an bonheur de l'homme. Je mets en fait qu'elle ne sait pas si la Martinique, quelle a habitée pen dant la moitié de sa vie, est sous le tropique du cancer ou sous ceîisi du Capricorne. Elle ne connaît pas la différence des plantes d'Amén-
3ue d'avec celles de l'Europe. Enfin, elle ne m'a montré que bien y<C4 e chose, au dire de la plupart des hommes. L'instruction qu'elle me donna consistait en quelques n^axiates
LK VICAIUK DES ARDENNES
plus difficiles à praliqiior qu'à rclriiir. — Mon ;mii, me <ils;iil-clle en jet;iiit Mil- moi un regard ultendri, sois dii;iip dn nom de Joseph ; fai-i le bien pour le bien; re'-pecte la vieilles-e et l'enfance, car In es enfant el lu s-eras \ieillard; ne le moque de personne; ne imis à qui que ce soil, pas même ;iu>; animaux les plus petils; pnWére le bonheur d'autiiii au lien; oublie-loi souvenl; admire l'univers, el lire toiiuêine les couelusions de ce spectacle.
(;e (|u'il y avait de mieux, c'est qu'elle prêchait d'exemple. Elle eût Tiiun'i ronniic d un crime de trahir un népre-marrouqni venait se rélu;;i(r dans les monlagncs; aussi, tre>-souv(nl, <(s m;ilheureux Iiil;!tils venaient nous apporter des fi uils, des euiiosilés, il me iiroii'ge;iient d.ms mes courses, ^os deux nègres adoraient celle bonne el ain);ible femme. Enfin, lout ce (pi elle me disait était appuyé par des actions vertueuses, accomplies -.iwv celle sin)plieii(' ipii doit en doubler le prix aux yeux de llilernel. Je véi us cinq ans s;nis coiniailre d'autre loi que ma volonlé, d'autres lieux que les montagnes brûlantes et les forets humides qui nous environnaient.
J'avais reçu di- l;i nalure un car;i( li're iinpélucux et passionné ; celle énergie terrible, entretenue par l'induenee du climat que j'habitais, ne se déploya que dans deux passions qui furent iionr ainsi dire son refuge, car, dans tout le reste des sentiments , dans toutes lescircoustances ordinaires de la vie, j'ai enlendu vanter par les autres ma douceur et ma patience.
La première de ces deux passions est un doux enthousiasme pour la religion de Jesus- Chiist. Je fus chrclieu par mon propre mouvement, et j'attribue ci!
enlraiiiiinenl de inoii unie à la liberté dont j ai joui. Iji coiiieinplaiit celte immense nalure de l'Amérique, j'ai senti naître dans mou cœur des senliments élevés, et je n'ai trouvé que l'Evangile qui fût à la hauteur de ces merveil* les : on y leconnail l.i même main. Ce livre csl, comme la nalure, inunense et simiile dans son ensemble, et compliqué à l'inlini dans sesdélails, naif et grand, varié, sublime Lesinoiilagnes, les forets, m'ont rendu religieux, mystique, el longtemps j'ai vu le monde du coté le plus beau. Jusqu'à neuf ans, je parcourus les environs de notre demeure en n'ayant aucune idée arrêtée, et, comme un jeune faon, jouant toujours, ni:irchant (rétonnements en étonnements, giimpant surles bambous, sur les rochers, sur les cocotiers, voulant, comme uu jeune singe, tout voir, tout fureter.
Souvent je parvenais dans l'antre du nègre-marron. Le pauvre fugitif reconnaissait- eu moi l'enfant que ses camarades lui avaient signalé comme le (ils de madame Ilamel. et le nègre m'apiiorlait une natte, me racontait son esclavage, sa fuile, ses dangers. Je pleurais avec lui, et il baisait respectueusement mes mains, parce que j'étais un blanc.
0 souvenir de l'enfance, que vous êtes doux ! Cette partie de ma jeunesse fut comme l'aube d'un beau jour ; mes jouissances pures, la fraîcheur de mes senliments, le calme, la naïveté, tout contribue à me rendre délicieuse la mémoire de mes premiers pas dans lu vie, et je l'e puis penser au son de la cloche de notie habilaiion
11 ballit sss créanciers. — r»CE 8.
sans donner à mon cœur une fête suave, douce el belle de toute les b;irmonic's que le ciel de mou ile me révéla.
Cependant, au milieu de mes promenades, il m'arrivait quelquefois de rilléebir; je commentais à sentir dans mon cœur des sentiments vagues, des affections qui cherchaient à se fixer : enfin il me nianqu.iit ipulipie chose. Souvenl j'allais prendre un vieux nègre-marron pour lui confier combien j'éprouvais de plaisir à voir un beau paysage el une roi lie pendanle qui semblait vouloir tombrr sur la source qui s'écli;i|)pail à ses pieds. Je vijulais qu'il parlageàt mes découvertes, car nue bi lie aurore, un euueber du volcd, ne me plaisaiciil plus aul;inl lorsipie j'étais seul à les eoiitciiiplir. La bonne niadame Ilamel ne me fit j;oiiais un reproche de ce que je rabandonnais pour courir, et cepcMiclaiit la pauvre femme mourait de fiayeur hjrs- (pie je passais une nuit dans la ^'rolle de mon bon ami Fimo, le vieux nègre-marron, le chef des fugitifs. J'avais neuf ans, et depuis cinq
ans je n'avais pas revu mou père. Un jour, je revenais à notre maison , il était presque nuit, j'aperçus de loin beaucoup de lumières; je courus pour savoir ce qui produisait cette clarté extraordinaire. En enlr.iiii dans l'avenue, bordée d'une haie du jeunes goyaviers, d'avocats, de jacqs, d'agathis, je vis qu'il y avait beaucoup de soldats devant la maison ; j'arrive, et je revois mon père.
Je lui sautai au cou et je l'embrassai. Quelle fut ma surprise, en nie retournant, de voir à cfité de madame Ilamel une petite fille, âgée d'environ cinq ans!...
MacLinie Ilamel la tenait sur ses genoux, et, lorsque je la regardai, elle me jeta un coup d'œil qui n'est jamais S(nli de ma mémoire. Elle élait as-ise sur madame Ilamel avec une grâce qui sinililiiit lui eue naliirelle. Son petit visage brillait de toutes les beautés de l'enfance :
c'était un abrégé des perfections de la nalure, elsa pose enfantine, son naïf sourire!... ses longues et grosses boucles de cheveux blonds qui retombaient sur son cou frais el mignon... Ah!
malheureux ! je vois encore lout au niomeiU où j'écris ces lignes. — Mon fils, me dit M. de Saint- André, je vous amène votre sœur. A ce mot j'embrassai celle charmante enfant. — Aimezla bien... car c'est le vivant portrait de madame de Saint-André, el c'est le seul que nous puissions avoir... En di-ant ces mots, mon père versa quelques larmes. — Elle est morte, conlinua-t-il, mais il ne put achever.
J'appris la nouvelle de la mort de ma mère avec une indifférence dont je m'accuse encore, car je ne fus chagrin que de la doiihiir de mon père, el, quant à moi, je n'étais nullement alfecté ; cependant le matin j'avais pleuré amèrement la mort d'un jeune loxia que j'avais apprivoisé de concert avec mon vieux nègre. Lorsque M. ilc. Saini- Anilré fut seul avec moi, ma sœur et madame Ilamel, il s'adressa à Cille dernière et lui dit : — Madame, je vous ai amené Mélanie, parce qu il y a encore trop de danger pour nous en France, et que je ify connais personne à qui j'aie osé confier celte chère enfant. Aus^itôt que nous pourrons revenir en Euro|ie, je viendrai vous chercher. Vous savez quels dangers je cours ici : je vous ipiille!... c'est peiitêtie beaucoup trop d"y èlre venu. Je ne sais eominent je vais faire
^;^S=r!!;EDON\ME"
LE VlCAllŒ DES ARDENNES.
pour rvjoimlre mon bord; mais ma troupe csl iicmbreuse el bien ariiioe.
Après C( Ile conrio cmrcvuc, mon pèic m'onilirassa, couvrit Mi'lanie ilo baisers, et p.irtil. Je voulus abMiliiiiienl raceiutipn^'iiri- jii<i|n':\ la 'ôte. el le suivre pour participer ati\ d.iii^ers «pi il iilhiil ciUMir: il m'ordonna de rester par un g< sic iinpéralif et un ngaril ab.-ulu, à riullueuce dexpiels il était impossible île se sousliaire.
Je rentrai dans la maison, et, toute l.i soin'e, mes jeux furent allacbês sur la petite Mélanie. Une foule .le iclle\i(nis vint alors m'assaillir, elje sentis naiire en moi un allacbenuMit dont je navals pas ridée, le sentiment (lue j'éprouvais à voir cette jeune enfant <'sl indélinissable, et je vis avec joie ipielle le parlapea dans toute son élemlne. Nous eoucbimes dans la même cliaiobre, non loin de madame Haine!, car je voulus à toute force ma cliaii^er de ma soMir. Iles lors s'ouvrit pour moi une bien autre carrière. 11 ne me manipia plus rien, el h passii>u la plus terrible jeta sourdement ses fomlemeiits dans mou ame. Tous les sourires de ma sœur mappartenaienl. de même ipie je ne lis plus rien (ju en son nom et pour elle. Je l'cnniienais dans mes courses, (|ue je propartiomiais a ses fmces naissanles. cl cliaque belle lleur que je rencontrais lui tJtail offerte comme iouct, cliaque beau fruit, rliaipie nid d'oiseau arrivait ilans ses belles mains avant qu'elle eût le temps de le désirer Où l'on apeicevait Mélaijie, on était siirde me trouver, car nous n'allions jamais Inu saii^l'antie. Uu quart d'benre d'alisence devenait un supplice pour lous <lcu\, el notre plus clièrc étude fut de mois coniplaiie l'ini à l'aulre. i ii r de mon à^e, de ma force, je reiidais à Molanie des services ipii ne me coûta'ieiil rien, tant je lioiivuis de douceur à 1 oblipcr. l'eiiies, fatigues, soins , dangers, s'effaçaient devaiil ui) de ses sourires. Si .Mélaiiie fatiguée ne pouvait plus revenir, je cunslruisais un siège avec des lianes, el. l'adaplaiità niuii dus, je portais ma kO'iir jusqu'à la niaisoii ; celle jolie lille me passait ses bras autour du «on, en laissant ses cheveux doies se mêler .m bouelcb noire» do lUit dievclure. et mon canir palpitait de joie lorsque je sentais la douce inain de Mél.mie qui essuyait la sueur de mon front.
J'iniiiai Mélanie dans mes grands secrets, je la mcuiù dans mes roules favorites, chez les négi es-marrons; nous gravîmes lus roeliers, «>l. en vovaul les pompes du coiiehanl et les magniliccnco de laurore, je tachais de lui faire comprendre le peu (pie je savais sur l'Eleriiel : nous lisions ensemble ce qu'il a curit s\ir la voûte des cieux, ce qu'il a tracé sur les sables de la mer, sur les feuilles des arbres, sur les ailes diaprées des oiseaux. (Juanl aux autres préecpics, le cœur naïf el pur de Slélanie les contenait tous, et c'est surtout elle qui, en apprenanl les sublimes obligations de l'hounne envers rhomnie, ne panil que se souvenir. Tonte jeune, une bonno action, uim pensée noble, découlaient de sa bimclie et de son cœur avec une faeilUo (pii faisait croire que la vertu n'était pas un elforl pour elle. Un jour nous allons à la grolte du vieux l'imo. Nous arrivons à sa retraite, après avoir traversé les plus jolis seuîiers el nous être livrés à la gaielé la plus franche. Le soleil cnuclianl dorail luuies les cimes el disait adieu à la nalure, en I enricliissanl de ses belles teinles de coulum- de lironze. d'or el de pouriirc : l'air était calme, l'n funeste silence régnait aux environs de l'aulre de l'imo. Nous approi bons... le mallieu- Veux venait de saluer le soleil pour la dernière fois'. Eîendu sur une };rosse |iierre couverte de mousse qui lui servait de siège, le pauvre nègre, innuubile. ne respirait jilus, el ses yeux bxes el ouverts annonvaieni que l'Iiomme de la nalure meurt sans être entouré d amis, parce que I homme de la nature a lioriuur de la mort. Mélanie lui ferma les paupières, délaeba son voile, le mit sur le visage du pauvre nèare, els'agenouillant, elle me dit : — Prions!...
Non," par delà la tombe, j'enieinirais encore cette voix pure et louchan'e!... Quel regard ! ([uelle altitude! Notre prière consista à coiilempler tour à loin- el 1.; nègre et le ciel. J'ignore ce que iieiisa Mélanie, mais je sais qu'alors mou àme s'éleva vers tuul ce que la melaucolie el la religion ont de plus grand, de plus sublime el de plus élevé, l'.iisemble nous nous rele\àmes, el nos yeux ctaienlen pleurs.
(jiielque mérite cpie possèdent les longues prières des moi ts, je n'ai jamais entendu d'or.ison jilus belle que le Prions 1 de Mélauic. iXons aperçûmes deux nègres (pii cbercbaienl leur cbélive subsistance; non, les appelâmes à grands cris. Us vinrent eu reconiiaissanl notre voix : non» les guidâmes vers le corps inanimé du bon I inio. Ils lireiit une fosse sous uu cocotier que Mélanie iiuiiipia. lous deux muets et remplis d'une sainte atti;ntion, nous s-uiviines, en nous leiianl |tar la main, tes deux nègres qui portaient liiiio sur leurs épaub^s. linliii, nous le vîmes placer dans sa dernière demeure; en ce moiiieiit, par un accident naturel qui provenait de la disposition des lieux, un rayon di; soleil vint illuminer cette fosse. — Uieu remmené ! m'éeriai-je. Lorsque la Icrre fut jetée sur lui, Mélanie dit : — Nous ne le verrons plus!... On lii une espèce de a-rire, el, lorsque nous avions du chagrin, la tombe du nègre était I autel où nous veuioiis pleurer.
£u revcuaut, nous gardâmes le silence ; mais, en sortant de la forêt, ému de tout ce qu'avail dit Mélanie, je m'arrêtai ; et, regardant ma stKur, je lui di.s avec la voix de lame : — Ah! lu es uu ange!...
Elle ne me répondit que par un sourire el un gracieux mouvement de tête qui sjut gravés daii.^ ma mémoire avec loul ce qu Cilc a dit
et loul ce qu'elle a fait. Ce soir-là nous ne mangeâmes pas, car en eiilranl elle innrniura : — Joseph, on n'a pas faim quand on a du chagrin !
— .\me divine!... — Mon bon Jésus! s'éin-ia Marguerite Voyez, monsieur, dit-elle à M. Gausse en lui moniraiit le manuscrit, voyez comme il a pleuré dans cet endroit, l'écriture est presque effacée. M. Gausse ét.iil trop ému pour répondre.
Lo Iciiiple ilu Val-Terrible. — Le nègre ravisseur. — Départ pour la Fran^^o.
Ci' fut ainsi que nous passâmes le temps de notre eiil'a ;e<'. Toiil ce (pie les seiilimcnls humains ont de plus naïf cl de plus tom liant embi Hissait nos jeux el nos courses. Nos corps n'étant ps défuriiiés par les liabillenieiils ridicules qu'exige le séjour des villes, se dcveloppcreiil rapiilemeiil, elles belles proporliims (pie la nalure, livrée à eilcniéiiie enl'anle sans elTorts nous diuiiièrent les vains avantages de la beaiilé. M('l.iiiic alleignit douze ans. Sa jolie taille était prcsipie formée; elle se regardait d('jà dans l'eau claire des fontiines pour arranger les milliers de boucles que forinaient ses beaux chineux lildiiils. Ses yeii\ biens sioiriaieiil loiijours, et pourlant exprimaient l.i iiiél.oieolic. Klle eliaiissait son pied mignon avec une sandale arlislenieiil tissiie par nos nègres, et, selon la coutume des îles, elle le laissait à nu : rii'ii n'élaitsédiiisanleoiiiiue celle jeune lille, douée de loiiles li's aimables ipialilés des feinioes. M.iiiileiiaol ipi'eii évo(piaiil ces (loiilouieux et cbarmaiils souvenirs je me rappelle le groupe adiiiirabli! que nous devions former lorsipie, enlrelaecs au bord d'une finit ine, sous un rocher, au milieu des vastes colonnadi's aiUiipies de la forêt, et proli'gé par des buissons épineux, nous étions livrés aux jeux de la jeunesse, il me semble que les fameuses stalues de la Grèce ne devaient p<)s être plus belles ; car, quel que soit le fiMi divin qu'ait répandu le génie sur ses créations, nous les surpassions par la naïveté de nos atlilndes, la fraîcheur de nos visages, el, semblables aux deux ombres cbavuiaiitcs de ces amants dont parle Klopsto( k, niuis n'avions pas besoin des paroles humaines pour nous faire part de nos seiilimenls el do nos pensées... un geste, un sourire, uu eoiipd'oil, un b.iiser, lonaient lien du langage, uos àines s'entendaient. L'habitude avait le|leliient fait passer nos cœurs l'un dans lantie, (pi'il n'en existait plus qu'un seul.
Je ne sais s'il y a beautoiip d'àmcs qui se plairont à la simple de?cripiion des é\éiieinents qui marquèrent ces années de bonheur; ils seiiiblent apiiaitenir à un autre temps qu au siècle d'aujourd'hui! mais la peinture n'en sera fade que pour des gens dont rima;,inalion n'a jamais entrevu les tableaux mensoiigeis de l'âge d'or. Ilél,is!je puis dire avec orgueil que je l'ai connu pour mon mallienr.
Un jour, j'avais conduit Mélanie vers un Tu ii dniit on ne peut avoir aucune idée en Europe. Que l'on se ligure deux éii'-rmes pics séparés l'un de l'antre, à leur sommet, jiar un iinnieiise espace; celle ouvcrliire dans les airs ressemblait à celle d'iiii angle iiiimeiise, car les deii\ monlagnes se rejoignaient par leurs bases. Ainsi le vallon du bas était extrêmement étroit, chaque montagne présentait un aspi et merveilleux par la véuélalion qui l'embellisait; d'un côté di; la vallée on apercevait la mer a nue distance énorme, et de l'autre un bocage dispo?é en cercle, au milieu diupiel une source faisait entendre son doux nnirinure. Lorsque Mélanie fut à l'entrée de ce vaste el admirable [laysage, nommé le Val-Terrible, elle me regarda, me serra la main, et, me nioiitranl nu fragmenl de rocher d'où l'un découvrait loules CCS beautés, assemblage prodigieux de toutes les ressources de la iiaune : — Je voudrais, dil-el'e, que. sur cette roche, sous ces arbres, l'on complétât le spectacle en bâtissant une chaimiière entourée de lleurs, et (dus loin, dans l'ile qui se trouve au milieu de ce petit lac, je sens que je m'atiendrirais en apercevant la tombe du nègre placée sous un latainaque.
Je reconduisis Mélanie à notre maison ; lorsqu'elle fut couchée je m'écli.ippai, et, courant de toutes mes forces, je regagnai le Val-Tcrterrilile. J'allai dans toutes les retraites des nègres-marrons auxquels nous portions tous les jours leur nourriture. Je b^s rassemblai, et, les aiiieiiaiit sur la roche où Mélanie avait exprimé son désir avec cette aimable légèreté de son sexe, je leur dis : — Mes amis. Mélanie a dit qu'elle voulait voir là une habitation, il faut la construire à l'inslanï,
Aiissiu')!, sept à huit nègres mctlenl le feu an pied d'une trentaine d'arbres, qui ne tardent pas à tomber, pendant que d'autri^s creiiseiil la terre el que d'antres cherchent de la mousse. Nous travaillâmes toute la nuit, et le jour nous sui|)rit que l'ouvrage était Lieu avancé. Je ne sais comment je fis pour construire une cliaumièrc selon les règles de l'architecture, mais j'ai vu dans les [larcs des grands des constructions champêtres artificielles qui n'éiaicniqne des masures auprès de mon palais sauvage Devant la porte s'élevaient huit Irimcs d'aihies parfaitement droits (jui repré-eiilaicnl des colonnes. Sur ces colonnes on plaça tran.sversalemcnl eo cmirmc cocotier; puis.
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avec une adressi; qui li'ur esl luibiluelle, les ni"gii'> rcu>sii'riii y porjer sur cfUc arcliilnive deux gros Iroucs eu iriaiiglo qui rouiièrful ÏD Iniuluu. Au bas des colouuus, ils disi)i)>èri'ul le lcnaiu(lf uia- 'DJère que des marches nalurelles (ireul uue base aux imues irurbro, et celle chaumière eul loule la louriiurc de la façade du rarllu-iioii. elle élail Irës-luiiguc, el ses côtés furent iaçunués selon le sysleiiie de la favade; on (il le loil avec des feuilles de inunglc, cl nous laissâmes des jours pour que l'intérieur lût éclairé.
Cependant la journée s'avançait; tout en iruvaillant pour Mélanie, je l'uiibliais !... Enfin, sur le soir, lorsque je vis que les nègres pouvaient (iuir tout à eux seuls avec nie.-, inslructioiis, j'accourus à la maison... j'eulrai, el je vis Mélanie qui, li;s yeux rouges, était assi>e sur la porte. Aussitôt qu'elle ni'a|>ci(.iil, elle <c mil à agiter sou mouchoir, car la joie la suifoipiail, elle ne pouvait parler. A cette action je reconnus cond)ien sa douleur élail vive, et en nue seconde je fus 3 ses côtés. — iléibanl enfant, me dit mad.inie llamel sans me demander d'où je venais, que vous nous avez causé d'in(|uiétude! — Ne le gronde pas, ma mère, répondit Mélanie; vois cninme il en est fâché... — Joseph, ajouta-l-elle avec uui' eli:iriiiaiite naivelé, je ne te dirai pas que lu m'as fait mal, parce que lu aurais trop de chagrin !... Elle se mit à essuyer la sueur de nionfronl et à caresser mes cheveux avec une allitude pleine de grâce. — Lorsque je ne t'ai plus vu, j'ai pleuré ! me dit-elle; je n'ai pas vécu cette joiirnee-cl, il faut lu rayer du nombre des jours que Dieu m'accordera. Méclianl! coaunent as-tu lait pour l'éloigner de moi? Si ce fut pour une bonne action, je ne le pardonnerai jamais de ni'avoir laissé à l'Iiabilalion.
Ne voulant pas dire muu secret, je gardai le silence, ce qui étonna Mélanie. Elle me regarda d'un air boudeur qui la rendait charmante, par la dil'iicullé qu'elle trouvait à faire paraître sur son visage une expression di>gracieuse. En se couchant, elle me dit, en grossiMsatit sa voix : — Je ne le souhaite pas une bonne nuit!... — Et moi, Mélanie, lui répoiidis-je avec douceur et en souriant, je supplie le Toutl'uissant de répandre le charme des plus beaux songes sur ion sommeil.
A cette réponse, elle fut un peu confuse, el se coucha en murmurant : — Pourquoi aussi ne me dil-il pas ce qu'il fait?... Il semble que la jalousie soit un sentiment dont le germe est naturellement en lions, et que la civilisation ne l'a point créée. Le lendemain ma sœur vint à moi, et, m'embrassant avec un air repenianl, elle me dil avec tendresse : — Je le demande pardon, mon frère! — Tu n'en as pas besoin... Et je l'embrassai avec ivresse. Madame llamel nous i)ressa Inur à tour sur son sein eu s'écrianl : — Ueureux enfants I... conservez bi<'n la pureté de votre àniel...
Nous nous regardâmes nous deux Mélanie, sans pouvoir comprendre le sens de ces paroles. Je les comprends maintenant!... Après le repas, j'emmenai Mélanie, cl je la conduisis an Val-Terrible par un chemin qui devait la nieltre brusquement eu face du spectacle qu'elle avait souhaité. Presque tous les nègres-marrons étaient de la côte de Guinée, et ils chantaient eu chœur une chanson di' leur pays. Celte sauvage mélodie allait admirablement à ce sile pill(ires(|iii', et elle vint frapper nos oreilles. — Ce sont nos noirs! dil .Mélanie en arrivant à la vallée. Elle fait un pas de plus, jette un cri d'éionneinent, elle me regarde, se précipite dans mes bras, et sur sa joue en fleur roulèrent les larmes d'une joie céleste. Elle entra dans la chaumière, que nous uouunàmes le Temple. Quelles sout les paroles qui pourraient rendre les cbarnies d'un pareil moment?
A quelque temps de là une aventure vint m'éclairer sur la nature du senlimiut que je portais à cette sœur trop chérie. Il y avait parmi les negres-niarrons un noir de la Côte-d Or d'un naturel exlrènienient féroce. Les mauvais Irailenients qu il avait subis avaient aigri son caraclère. Il fuyait ses couqiagnons de malheur, il errait dans les endi'oils les plus escarpés et les plus sauvages, rien ne pouvait l'adoucir : Mélanie entreprit do le ramem r. Un jour, le voyant assis sur un quartier de roche, elle me dit : — Il est inqio-sible, Joseph, qu'il y ail des êtres complélenienl méeliauts; un peut se tromper, mais per.-oiMie n'a dit au lond de sou cœur: Je veux èlrc cruel! Ce nègre regarde le ciel; or, celle seule action m'indique que nous réussirons.
Aussitôt elle se mit eu niarehe, et nous arrivâmes à ce noir, qui ne s'enluit point selon sa coutume, il regarda même Mélanie d'une manière qui me déplut. — Bon nègre, dit ma sœur avec une voix douce à laquelle rien ne résistait, pourquoi restes-tu tonjcmrs seul? pourquoi te réfugies-tu dans des autres sauvages, au lieu d hahj^^r des groltes cliarmaules? — Parce que je suis malheureux, parce que je liai-, les hommes. — Veux-tu que nous l'apportions de la nourriture? lu n'auras pas la peine de la chercher. — Non. C'est peut être une amorce pour me <harger de chaînes el me ramener ù mon maître. — Mais pourquoi brises-lu des arbres et iroubles-tu l'eau dirs fontaines? Tu déchires des oiseaux !... c'est mal cela... — Il faut bien que je rende lon^ les maux qu'on m'a faits... Allez-vous-en, je ne puis vous voir.
Tout eu parlant ainsi, il jetait des regards farouches sur Mélanie, eu paraissaiu ne pas me voir; son œil exprimait un sauvage désir, et alors des idées vagues vinrent troubler nmn cerve.m : — Allonsnous-en, dib-je à Mélanie. Et ma sœur, plaignant le nègre malheu-
reux, laissa tomber sur lui un coup d'œil de compassion et de tendresse naïve qui h; lit Irc-aillir. — Le malheureux! s'écria-t-elle. Et, tout en se relournanl, elle le regardait toujours. Je vis le nègre re!-ter à la même place en cunlemplanl Mélanie; il ressemblait d(! loin à une statue de bronze. Lorsque nous fûmes trop loin pour qu'il pûi nous voir, il s'élança el nous suivit toujours jusqu'à ce que nous ariivàmes vers l'hahilalion.
Le lendemain, lorsque nous nous promenâmes en apportant des douceurs à nos pauvres nègres-marrons, je vis ce même noir nous épier avec soin et se cachi-r pour admirer Mélanie. Nous étions assis sur une pelouse, à côte de noire lem|)le; nous causions; j'entendis un léger bruit d.ins ]f l'(nill;ii,'e, ei, portant mes reliai ds vers l'endroit d'où partait re trrini---(iiiiiil, j'apcreu-- les di ii\ yeux noirs de ce nègre qui dévoraiint .Mélanie. Uni- peur ni(irli'llc i;lissa son froid glacial dans tous mes mend)res, et je fus cdinine clurnié par l'iol'cui il regard de ce noir. Alors j'eus une connai^-all(■e nniliise des daii^cis que courait Mélanie, el, appelant par son nom un nègre ipii avait miu refuge à deux pas de là, je réussis à reprendre courage lorscjne je le vis accourir : aussilôl j'entraînai Mélanie à notre habitation avec une promptitude dont elle ne devina pas la cause. Pendant plusieurs jours j'allai dans la forêt sans Mélanie, et j'eus la force de résister à ses prières.
Cependant un matin elle fil tant que je l'emmenai. Jamais, je crois, je ne l'avais vue si jolie et si séduisante. Lorsque nons arrivâmes au milieu de la forêt, non loin du Val-Terrible, j'entendis les pas d'un homme qui niarchail derrière nous .. Je me relourne, et j'aperçois le nègre '.... une sueur froiile me saisit. — .Marchons plus vite, dis-je à ma sœur. Vains efforts! le nègre fondit sur Mélanie, et, la prenant dans ses bras. Il s'élança versies montagnes avec la rapidité de l'éclair. Je le suivis en courant de tiuites mes forces et en faisant retentir la forêt de mes cris de détresse. En poursuivant le nègre, je le fi rçais à la retraite, et tant qu'il courait j'éi^ds iraïKpiille sur le sort de Mélanie, dont les pleurs el les sanglots iléehiraient le cœur. Elle se
déballait avec son ravisseur et rel;irdait sa fuite: mais ce dernier atleiguil un endroit écarié, et là, déposant à terre Mélanie, il 1.1 coucrit de baisers. Non, jamais un honuiie ne connaîtra la rage qui s'alluma dans mon àme! Je volais avec la vélocité de l'aigle à travers les pointes de rochers qui me mettaient les pieds en sang, et je ne sentais aucune douleur, tant les feux de la colère me brûlaient. Enfin, sur le haut de la roche, deux nègres parurent, semblables à deux chasseurs qui accourent pour empêehi^r un ligre de dévorer une jeune biche. Je fus en même temps qu'eux aux côtés du nègre, qui fut massacré impitoyablement par les deux marrons. Mélanie ne fut pas témoin de ce meurtre, je l'avais prise dans mes bras, et, rapide comme une flèche, je remportais à travers les rochers que je descendais avec une aveugle fureur en les teignant de mon sang. Ma siEiir pleurait à chaudes larmes, obéissant à un vague sentiment de pudeur qu'elle n'aurait pu définir; et moi, pendant ce temps, je l'inondais de baisers ennammés, cherchant ainsi à purifier et à effacer la sonilliiru
imprimée par ceux du nègre effninlé. — Ah! oui, embrasse- i!
s'éeriait-elle en sanglotant. Ce moment m'éclaira : je vis quelle éiai» la uatiue de l'amour que je portais à ma sœur !...
— Monsieur, dil Marguerite en interrompant sa lecture, notre pauvre vicaire a encore bien iileuré à cet endroit-là... tenez! .. Et elle montra le manuscrit à M. Gausse. — Le malheureux! s'écria le bon curé. — Alors, continua la servante, je n'aperçus aucun mal dans ce sentiment : iguoraut comme des créoles, n'ayant aucune idée des
prohibitions des lois humaines, je fus ravi Je me livrai au doux
charme de trouver une maîtresse, une amante, une épouse dans ma sœur, el je me gardai bien de l'instruire des découvertes que j'avais faites dans mou propre cœur. Une joie céleste vint jeier sou baume rafraîchissant sur la plaie passagère que venait d'ouvrir le nègre, et je bénis en quelque sorte celte avenliire. Je revins avec Mélanie chagrine, car les farouches baisers de son noir ravisseur lui restaient sur les lèvres, et maintes fois elle y portait la main en s'essnyant avec dépit. Alors je la comblais de mes caresses, et ces caresses eurent dès lors un autre caraclère; ;ilors je quesiionnai fréquemment madame llamel, les nègres, tout le monde, je fus plus attentif à Ions les mystères de la nature; enfin une nouvelle source de pensées et de mélancoUe vint augmenter mes réflexions habituelles.
Je me souviens avec un charme mêlé de honte de ce temps délicieux où mes sentiments prirent une teinte indécise de sensualité divine, où je donnais à ma sœur des baisers qui l'étonnaienl elle-même. Confuse et rougissante, elle appuyait sa lête sur mon sein, et semblait provoquer mes caresses. Alors je n'élais pas criminel, j'avais le cœur pur!... celle passion, qui jetait alors eu moi de si profondes racines, elle esl criiiiiuellc aujourd'hui ! et cependant, malgré tous mes efforts, elle ne mourra qu'avec moi. Quelque temps après cet événement, ma sœur, qui croissait en grâce et en beauté, et dont l'esprit était au moins à la hauteur des perfeciions du corps, devint aussi rêveuse, et son charmant visage se couvrait parfois d'une rougeur subite.
Un jour, me prenant parla main, elle me dit avec une espèce de solennité : —Viens, mou frère!... allons au temple, là j'aurai tiucl-
LO
LE VICAIRE DES ARDENNES
i|iie chose à 10 dire... Nous marchâmes en silence, ou luuis jeianl dis ivganls fiiilifs, ainsi qu'Adam cl Eve lorsqu'il* eurent mangé la iiounne laialo: il semblait que nous nous C4>mpiissions parfailement l'un l'autre. Nous arrivâmes à notre banc de mousse, au pied de noiro temple. Pour faire passer dans l'àme des autres le ravissement qui vint saisir les noires par degrés, il faudrait pouvoir asseoir eu ce moinenl ceux qui liront cet écrit" sous le papayer qui nous ombrageait, et leur faire voir les maguiliques couleurs doiil les uiontagues étaient parées : l'azur foncé de lindigo teignait le milieu des rochers, leurs cimes arrivaient par dos leiuies insensibles à l'or le plus brillant, et leurs formes pyramidales tranchaient vivement sur un ciel d'inie ravissante purefë; la mer roulait de petites vagues d'argent; la végétation variée de l'.Xmérique étalait ses teintes vig(Ulrell^es•. et le soleil à sOU couchant, donnant une toui haute nielaneiilie à ce tableau, imprimait à l'àme un mouvement iuikfinis^alile. Ce fut en face de toutes ces merveilles que .Mélanie. après nii- les avoir inoulrées par un regard plein deiitlion>ia>me. nie dit d'une voix altérée:
— .Mon frère, je ne sais plus comment je t'aime ! tes regards i)orleiit le trouble dans mou àme, et quand tu n'es pas (ires de moi je te désire comme le prisoiniier doit désiier la libellé, l'aveugle la linniérel A force de penser à toi et à ce que j'è|irouve, j'ai vu (pie 1 amour dont je l'entoure n'est pas l'amour que je porte à la bonne madame Uamel. Je voudrais apprendre de toi si, quand mes yeux sont lixts sur les liens, lu éprouves le même irouble (pie moi. Je n'ose plus le regarder qu'en secret, c'cst-.i-dire lorsipic lu ne me vois poiiil;ct alors je trouve à te contem|)ler une douceur iiilinie que je ne connaissais pas encore, cl qui chaque jour devient plus forte et plus vive. — 0 ma sœur! m'écriai-je en lui prenant la main, un feu terrible me brûle, et depuis quelque temps j'ai rc(^u une nouvelle vie !... nous nous appartenons l'un à l'aulre pour toujours!... Tiens, vois-lii, je serai pour toi comme .N( haiii pour sa lénime : tu seras mou épouse, et je serai ton mari. 11 n'y a que ce moyeu!... mais il faut une cérémonie, un scimeul. — Allons donc! dil-elle, jure bien vite, et prenons toute cette vallée, cette mer et ces montagnes à témoin.., Joseph, loi lu dois te mettre à genoux...
Je m'agenouillai effectivement, elle prit ma main dans les siennes, son visage devint d'une étonnante gravité, cl alors, levant mou autre main vers le ciel, je lui dis : Mélanie, je le jnre de n'aimer jamais que loi ! le reste des feiiimis ne sera jamais rien pour moi ! lu es pour toujours ma sœur et mafennne!... Je me rassis à ses côtés, et elle me dit avec un scurire cl une naïvclé enivrante : — Moi, je ne me mettrai pas à genoux... Je jure, reprit-elle en me lançant tous les feux de l'amour dans un regard, je jure de n'aimer que toi !... Puis, se jetant dans mes bras, cfle me couvrit de baisers. Le flambeau de cet hymen fut le sideil; les témoins, le ciel et la mer; et la nature dut sourire aux simples caresses qui terminèrent celle scène enfantine.
Dès lors je ne sais quelle iranquiUité se glissa dans nos âmes; nous fûmes heureux cl rien ne manqua à noire bonheur. Notre vie coula pure comme l'eau d'un ruisseau qui court sur un sable doré. Mélanie avait alors treize ans, et moi j'en avais seize. Un malin que je bêchais cl que ma sœur brodait, M. de Sainl-.\ndré se montra dans notre avenue, et en deux sauts nous fûmes dans ses bras. 11 admira la rare beauté de ma sœur ainsi que ma taille élancé, et il parut content. — .Mes enfants, nous dit-il. la France est enfin pacifiée; ce sont des énigmes pour vous que de telles paroles, mais vous me comprendrez quand je vous dirai que votre père n'esl plus proscrit; il quille l'Amérique. Le souverain de notre pays m'a donné le commandement d'un vaisseau, avec le grade de conlre-amiral, et je viens vous chercher pour vous emmener en France. Vous allez revoir votre pairie et connaître les jouissances de la vie sociale. Toi, Mélanie (et sa voix avait un accent de tendresse qu'il ne put cacher), ta beauté le rendra l'objet de l'hommage de tous les hommes; vous, Joseph (sa voix devint plus sévcrit), vous allez réparer le temps perdu, et vous insiruire pour vous faire un état, uu nom, et arriver à des places émincnles.
Ces paroles furent pour moi lobjet d'un long commentaire. J'eus beaucoup de peine aies comprendre, et, pour cire franc, je dois dire que d'abord je ne les compris pas. Le lendemain mon père nous quitta, se rendit à C..., où il vendit l'habitation de madame Ilamel. ■rroi> jours après nous ciions dans une frégate cl nous voguions vers la Irance.
ETi:ncrncnts en pleine mer. — Lei! deux créoles à Paris.
J'ai déjà dit que M. de Saint-André avait dans le caractère une rudesse et une sévérité ttr.ib'es. J'en acquis la preuve pendant les liremiers jours de noire uavigaliuu. Il ne laissait passer aucum; faute, 1-1 les lois de la discipline niariliine, de cette discipline qui confère une si grande autorité aux capitaines, cUiienl observées avec une l'onclualilé qui montrait combien on craignait mou pcre. Au bout dune quinzaine ''" «ours. Dcndant lesquels inoii père m'observait
a\ee atlenliini, et paraissait satisfait de moi, il arriva qu'un chef de nialelots (j'ignore quel grade il avait) commit un faute qui fut d'autant plus sévcreineni punie, que M. de Sainl-Aiidré paraissait avoir une haine seerèle contre le coupable. Ce matelot, nommé Argow, était un de ces hommes que la nature semble ne pas avoir achevés : court, trapu, large, vers les épaules et la poitrine, ayant une grosse tète et une horrible expression de férocité; il régnait p.unii lout cela un air de majesté sauvage qui révélait une énergie rare et de l'inirépidiié; son coup d'œil annonçait que, dans le danger, il exécutait prompieinent ce qu'une sagacité naturelle lui dévoilait comme le meilleur parli. Du re>te, ivrogne, sale, brutal cl ambitieux. Lorsque, dansl'liistoire, (Iri'gorio Leii et autres me inonlrèrenl Cromwel, sur-le-champ je me rappelai Argow, el je crus avoir vu le célèbre protecteur de l'Angleterre.
Ce inaielol, connaissant l'humeur de M. de Saint-André, subit sa punition sans mol dire et avec une résignation qui surprit tout l'équipage; mais il jiir;iil en liii-iiièiiie la perle du contre-amiral, et la grandeur de l'entreprise ne repoiivantait en rien. Ceux qui virent sou air rêveur, sa ligure sombre cl les regards qu'il lauijait sur mon père, jugèrent qu'Argow méililait quelque lianll projet. Comme ce matelot avait une espèce d'asceiidanl sur ses cainariidcs, ils se firent p;irt nuituellement de leurs pensées, et, sans qu'Argow eûl encore rien dit, leurs esprits élaienl préparé^ à qiielipie ouverlure. Lorsque ce chef fut libre, il cominença par prendre à l'écart ceux qu'il counaissail pour être ses amis, et ils les sonda pour savoir s'ils coopéreraient à son dessein. Un soir, lorsque lout était Iranquille dans le bàlimi'iit, que le mari de madame Uamel, dont on se défiait le plus, faisait son quart, que les olFiciers, les capitaines en second et mon père, renfermes dans leurs chambres, ne pouvaient voir ce qui se passait, je fus le témoin inaperçu d'une singulière scène: car, curieux comme je devais l'èlre à mon âge, et ayant remarqué certains mouvements parmi l'équipage, je m'étais caché dans l'embrasure d'un canon, cl, protégé par l'ombre, voici ce que j'entendis : — U est là-haut, disait le matelot à Argow, mais qu'en veux-lu faire? — Ce que j'en veux faire! répondit Argow :i voix basse el eiilreiiiélant dlinrr bU'S jurons tous ses propos, je veux qu'il entre dans nos projets ou dans le ventre d'un poisîon ! il est dévoué au commandant, el si .M. de Saint-André, se voyant le plus faible, voulait nous mellre à la raison, il serait capable, sur un ordre, de mettre le feu à la saintebarbe. A ces mots, je reconnus qu'il s'agissait du maître canonuier. — Nous ne ratlirerons jamais ici ; il faut seulement, s'il est contre le bastingage, lui donner un coup de coude. — Mille boulets! répondit vivement Argow, nous n'aurions pas de poudre, il a la clef de la soute.
lis reslèrent quelque temps à réllcchir, mais Argow rompit le silence eu disant: — Je m'en charge!... fais descendre tout notre inonde dans la cale. — J'ignore ce que devint le pauvre maiire canonnier : lout ce que je sais, c'est que, lors de l'événemenl, je vis l'homme auquel Argow venait de parler revêlu des habits particuliers du canonuier qu'il remplaça. En eiilendaul l'ordre d'envoyer l'éiiuipage à fond de cale, je m'y glissai el je me lapis dans un coin ob^^cur. Ce fut le premier speciacle que me donna la société : celte scène avait pour acteurs le^ plus grossiers des hommes, el, comme ils ne rcienaienl point l'cxpressioii de leurs passions, j'en vis le jeu à découvert. Chaque maleloi diseendil avec précaution. Toutes ces figures sauvages et animées sur lesquelles se gravait ingénument la crainte, car ils redoutaient encore leur conscience, formaient un tableau vraiment remarquable. Un murmure s'éleva lorsque Argow parut avec son lieutenant, 11 s'alla placer devant un affût, chacun se groupa autour de lui, les uns sur leurs provisions, les autres sur les ioniie;iux, tous dans des postures originales cl l'ccil fixé sur le chef de la sédition. Quand ce dernier les vit attentifs, il promena sur eux sou œil pénétrant et leur adressa le discours suivant :
— Si je ne vous connaissais pas et que le capitaine ne m'eût pas injustement puni, je n'aurais jamais songé à saisir l'occasion qui se piéscnie iiour nous de faire fortune. Les trésors que renferme le bâtiment nous auraient passé devant le nez, sans que l'un de vous ( ûl pensé à devenir riche el heureux tout d'un coup, sans qu'aucune puiss;iiicc humaine puisse nous atteindre; mais j'ai compté sur votre courage, et je vois que je ne me suis point trompé. Maintenant nous sommes tous liés les uns aux autres, car M. de Saint-André nous ferait tous pendre aux vergues, el ferait le service avec ses officiers plutôt que de faire grâce à l'un de nous. Flatmcrs, John et Tribels vous ont instruits séparément de ce que je vais vous expliquer d'une manière plus claire. Triple bordée, mes amis! j'enrage lorsque j'examine noire genre de vie : traîner sur les ponts ce boulet infernal, toujours iravaiiier, durement menés, sans consolation, sans avenir, sans pain, qu'avons-noiis fait pour mériter un pareil sort? nous sommes venus au moiidi; de la même manière que ceux qui sont riches el qui dorini-nt dans de bons lits sans êlre toujours séparés de la mort par quatre planches pourries. Lequel, à votre avis, vaut mieux de risquer une on deux fois sa vie pour être heureux, ou bien de vivre comme des rats dans uu égoût, de dormir dans un entrepont el de gober l'air p:ir le trou d'un sabord. Voici mon projet. Le
LE VICAIRE DES ARDENNES
convoi de la Havane va passer demain, il u'esl escorté que par im Taissean do soixante-seize canons, noire frégate n'en a que vinjjt!... n'en eill-tlle pas du tout, je vous promets que nous aurons jusqu'à la dernière piastre des lispaiîiiols. Mais pour cela, et pour avoir le droit de parcourir toutes les inèrs eu nous enricliis.-ant et en ayatit soin de tout couler bas pour que l'on ignore nos niaiia'ovri's, il l'.inteonmieiicer par eipédier ceux qui nous gênent là-liau!. Ils Mint tous réunis dans le même endroit: il ne s'agit, lorsque je >ifllerai le hranle-bas, que de pointer deux ou trois pièces sur les cliumbres. et alors... laissez-moi faire... Je ne demande le commandement que pendant vingt-quatre heures; quand nous serons maîtres du bâtiment, alors nous organiserons la manœuvre : en avant!...
Pendant ce discours, les figures de tous ces gens peignaient une foule de sentiments divers. Lorsqu'il fut terminé, un geste impératif ïl'Argow empêcha les acclamations. — Que chacun, dil-il, vienne à sou tour me jurer obéissance pour vingt-quatre heures, et qu'il se rende ensuite à son poste en silence...
Parmi les gens de l'équipage, il n'y eut qu'un mousse qui refusa obstinément de coopérer à cette conspiration. Argow le (it garder à vue. J'étais rempli d'épouvante. Néanmoins, le danger que ((puiaiiiit Mélanie et mon père me rendit de la force, je réussis à m'éiliappir, et j'arrivai pile et blême à la chambre de M. de Saint-André. — Nous sommes morts!... lui dis-je. Il se mit à rire. ToiU l'équipage vient de jurer de se défaire de vous! c'est Argow qui est le chef du complot... Alors il commença à rélléchir. — Où sont-ils?... fut sa première question. — Dans la cale, répondis-je. M. de Saint-André, s'habillant à la hàle.prit son porte-voix en m'ordonnant de réveiller tous les olliciers. U'i coup de sifllet particulier, suivi des cris répétés de branle-bas, retentit dans tout le bâtiment. — llamel, quittez votre quart et fermez les écontilles!
Mon père était tranquille comme s'il eilt fait une partie de piquet. Les ofliciers se réunirent autour de lui, et llamel vint rejoindre ce groupe peu nombreux ; on chargea l'écouiillc de la cale de tout ce que l'cui put trouver, et l'on entendit alors un effroyable tapage à fond de cale. — Trois minutes pour rentrer dans le devoir!... s'écria M. de Saint-André, sinon vous serez tous pendus : nous voyons Vllirondelle, à laquelle je vais faire tirer les coups de détresse, cl vous n'éch;i|i|ier('Z pas.
Le vilenie le |ilus i)rufond fut la seule réponse des matelots. M. de Saint-André tira froidement sa montre. — (Jue ceux qui se soimiettent disent leurs noms!... cria llamel. On ne répondit pas; les ofliciers se jelaicnt des regards inquiets, car un pareil silence annonçait quelque ruse, et ils savaient Argow capable des choses les plus audacieuses. Les trois minutes expirées, M. de Saint-André ordonna à tous les officiers de diriger le bout de leurs pistolets sur l'ouverture, et, commandant à Uamcl de débarrasser le plancher, il se disposait à descendre lui scid, lorsque des cris de Victoire!... victoire!... retentirent sur le second pont et dans tout le bâtiment. Argow avait démoli le fond de la soute, et, comme il s'était emparé de la clef de la porte, au ^i^quc de faire sauter le bâtiment, il venait de conduire ses gens par la soute : et, parvenu au second pont au-dessus de celui où se trouvait M. de Saint-André, il s'emparait de la frégate. Alors, fermant à son tour le pont, il mit les chefs dans l'embarras où ces derniers crovaieut plonger l'intrépide matelot.
M. de Saint André, regardant les officiers, leur dit : — Messieurs, un peu de hardiesse, et nous devons les surprendre!... Les officiers, promenant leurs regards sur l'enlre-pont, semblaienC répondre au conire-aniiral — Par où voulez vous sortir.'... Mon père se mil â sourire en ciunprenant leur tacite demande, et il s'écria à voix basse : — Ils sont dans l'ivresse du succès el attendent de nous plutôt de la ruse que de l'intrépidité; pass(ms hardiment par les sabords el prenons le ponl à l'abordage, mais ne paraissons tous ensemble sur divers points qu'après être restés un instant immobiles en dehors du navire
Le dernier venait de sortir quand Argow enir'ouvrit l'écoutille, et, me voyant seul, il fut stupéfait, entouré de la plu^ grande partie des matelots aussi surpris que lui. Il ne comprit la manœuvre de M. de Saint-André que quand celui-ci fut maître du pont. Kn un clin d'œil la scène prit mi a>pccl formidable. L'étal-major, rangé sur un côlé du tillac, combattait avec le courage de désespoir secondé par l'intelligence; cl les matelots, ne s'altendanl pas à une attaque aussi brusque cl aussi vigoureuse, avaient été obligés de plier et d'aller se rallier plus loin. Il y en avait sepl à huit étendus par terre et baignés dans leur sang.
Ce fut eu ce moment que le terrible Argow parut, le blasphème à la bouche. Un des matelots, effrayé el doutant du succès, s'était avi'é de demander â parlementer : dans le premier instant de terreur, les gens, sans écouter Argow, se tournèrent vers le groupe ri'olliciers, el, ce qui rendit celle disposition des esprits plus stable, fut que le farouche matelot brûla la cervelle à celui qui parlait de se rendre, en alléguant qu'ils lui avaient tous juré obéissance. M. de Saint-André perdit tout par son inflexibilité; car, sur la demande des matelots, il répondit qu'il les voulait tous à discrétion. Sa sévérité é;ail tellement couuue, que lorsque Argow cria : — Et le convoi !.,. allons,
ferme!... tout l'équipage tomba sur le groupe d'officiers, cl après ua léger combat ils lurent di>persés. Un caiionnicr attacha .M. de SaiuC- André au grand mit; tous les officiers, contenus et désarmés, se rangèrent autour de lui.
Argow, maître du liâiiment, disposa tons ses hommes comme il le fallait pour manœuvrer, et, prenant le sifllet, il comniiinda la m;inœtivre cl (il marcher le vaisseau, du banc de quart où il s'était assis. Lor;que tout son monde fut occupé, il mit à sa place le matelot avec lequel je l'avais entendu parler, el se dirigea vers le mal où mon père, garrotté, rongeait son frein.
Sans se montrer ni arrogant ni respectueux, Argow, s'adressant h M. de Saint-André, lui dit: — Capitaine, Ihonmie que vous avez puni si sévèrement esl maintenant le maître, il vous remplace, et vous êtes où était Argow. Mon père ne répondit point. — Ecoutez, poursuivit Argow en lui jetant un regard Lirouche, vous voyez quel lioniine je suis, le ci. 1 ne m'a pas fait pour rester matelot : jurez-moi sur l'Iionncur d'oublier tout ce qui vient de se i>asscr; revenus en France, obtenez-moi le grade de lieutenant, vous le pouvez, puisque je viens des Etats-Unis, et qu'en disant que j'avais ce grade vous me le ferez donner... alors, en deux secondes, je vous salue contre amiral et nous voguerons vers la France. Vous me donniez tout à l'heure trois minutes; moi, je vous en donne six.
Là-dessus, Argow, s'assevant sur un cable, lira sa pipe, battit le briquet el se mit à fumer. Mon père ne répondit point. Argow, ayant (ini sa pipe, la remit dans sa poche et s'en alla au banc de quart. Je n'ai pas besoin de dire que durant toute celte scène j'avais été aux côtés de mon père, cepend;mi j'étais libre. Quant à ma pauvre Mélanie el à madame llamel, elles furent renfermées daiis leur cabinet, cl je ne les vis que lorbqne le dénoûment de cette fatale aventure arriva. La plus vive inquiélude m'agitait; mais à qui pouvais-jc m'adresser? Il ne m'était pas permis de quitter le tillac.
Argow profita de la preMin e de M. de S.iint-André, qui mettait tuujourslcs rebelles en danger, pour constituer le règlement qui devait les guider dans leurs pirateries. 11 fut nommé le capitaine, el fit luimême des promotions qui contentèrent tout réf|uip:ige. Lorsquiî les choses eurent une apparence de hiérarchie, il assembla le conseil pour délibérer. 11 vint signifier aux ofliciers el à M. de Saint-André, avec beaucoup de calme "cl de moilératiou, le résultat des discussion» de l'assemblée. On offrait aux ofliciers qui voudraient pirater la cor scrvation de leur grade : tous refusèrent. Alors Argow leur annonr qu'on allait les déporter à la première île déserte que l'on rencontr. rait. Cet arrêt fut exécuté. Au moment où Ion descendit mon pèr. il parut se souvenir d'une chose fort importante qu'il voulait r- ;; communiquer. Argow refusa de me déporter avec M. de Sainl-Andpi, et l'envoya à terre sans permettre qu'il me parlât. Il me cria de L^ chaloupe une phrase que je ne pus entendre. Elle unissait par ces mots : Mon lils.
Le conseil de ces pirates s'élait occupe de nous. Lorsqu'on fut eo vue de la flotte de la Havane, dans les courants de laquelle on entra, l'on mit, par l'ordre d'Argow, la chaloupe en mer. et l'on m'y descendit avec madame llamel et la tremblante Mélanie. Par une singulière délicatesse, Argow nous remit la cassette et l'argent de niuii père; il donnait à ce moment l'ordre de latlaquc, el le matelot qui nous jetait ces effets laissa tomber à la mer les papiers de M. de Saint-André. La perte de ces papiers me cause aujourd'hui les plus vifs regrets ; car ils auraient peut-être éclairei tous les niysières dont j'ai trouvé ma naissance entourée, lorsque j'ai pu réfléchir et que j'ai connu de quelle importance de pareils papiers étaient dans les affaires pour assurer l'état d'un homme dans le monde.
Quand nous nous trouvâmes tous trois dans cette chaloupe, au milieu de la mer, ayant des provisions pour environ trois jours, venant de perdre notre père et n'espérant plus le revoir jamais, le désespoir s'empara de nous. Néanmoins, tel est le caractère de ceux qui aiment avec ivresse, que, dans les situations les plus désolantes et sur le bord même de la tombe, ils irouvent des consolations, et aux amants seuls il est permis de n'êlre jamais tout à fait malheureux. — Je ne tremble plus, puisque me voilà seule avec toi, me dit Mélanie ; et je mourrai joyeuse puisque nous mourrons ensemble. Tiens, Joseph, lu me prendras dans tes bras, et quand on trouvera nos corps ainsi réunis on dira : « Ce sont deux amants, » cl l'on nous mettra dans une même tombe. — Madame llamel, résignée à tout, r.iiigeail la cassette, l'argent, les provi.->ioiis, et elle était absolument la môme qu'assise dans son fauteuil de canne à l'habitalion.
Je lâchai de gouverner la chaloupe de mon mieux, en la guidant obstinément vers un point. C'était par là que j'avais vu fuir les vaisseaux du convoi de la Havane. Nous enicndîmes la canonnade de la bataille. Mille idées affligeantes m'assaillaient. — Qu'as-tu donc à l'attrister? me dit Mélanie avec un charmant sourire. Nous n'avons qu'à nous laisser aller, la morl nous prendra quand elle voudra. Tiens, Joseph, garantis-moi la lèle, je ne veux pas que l'on me trouve morte avec un visage hâlé. Deux, trois jours se passèri'nt, el nous commençâmes à ménager nos provisions. Enfin elles di-parurent. — Songez, mes enfants, nous dit madame Uamcl, qui a'avait