‹ Œuvres de jeunesse, illustrées. DessinsChapitre 75 sur 92 · I.E VICAIRE DES ARDENNES · texte numérisé non relu

I.E VICAIRE DES ARDENNES

f ro^q^lC rien iiinngo, songoz qu'à h\ dcniièie oxiroiiiiié cest mui que vous liieioz! ..

Elle prononça ces paroles avec une simplioilé, nnc iranquillilé d'âme qui nous cloniiéienl encore plus que sa piopo^ilion. Il v avait dtuv j(Uirs que nous n'avions mange, nous ue ilisinns plus rieu. — Je voyais avec effroi les joues de Mi'lauie p;Uir, lorsque nuus aptrçrtiues à l'horizon les voiles blanrliàires d'un navire : — Tiens I ilis-je à ma sfi'ur, et nous nous livrâmes à la joie C'élail un vaisseau danois qui se rendait à ropeuliagne. Il nous recueillit. 11 ne nons arriva pas d'autre accident, nous all,\nies en Danemark pour couper an pins Ci.nrt et venir à Paris. Nous irnuvàmes à Oopeuliagnp une famille française qui ont mille bontés pour iious ; el quelque temps après noire arrivée en Danemark nous partîmes pour la France. Enfin nous enlràiuesim beau matin à Paris, après avoir semé sur les roules tout l'argent que Ton devait obtenir de voyageurs tels que nous. Toutes ces aventures et ces traverses, les dons el notre voilure, les doubles postes et les 'éternels pourboire, entin nos mémoires d'aubergiste, etc. . ne nous diminuèrent pas beaucoup notre trésor. IN(ms avions en arrivant à Paris deu\ cent mille francs à loucber sur un bauquier, et sur nous deux ou trois mille francs en or.

Amours troubles. — Gr.inds coniliats. — InccrtiluJes.

J'arrive à l'époque la plus doulour»;«ise de ma vie ! J'avais alors plus de seize ans : Mélanie n'en avait que treize, mais, formée par le climat de l'Amérique et développée par l'exercice, elle annonçait au moins divsept ans. Tous les feux de r::r.'io«r embellissaient ses yeux si doux, ses lèvres de grenade et ses joues en Heur. Ses longs cils i'o:inaieni à son n'gard ime expression de mélancolie qu'elle démentait souvent lorsque ses yeux se portaient sur moi... A iliaque instant les souvenirs les plus séducteurs viennent m'assassiner en m'olfranl tomes ces douceurs, qui s'évanouirent comme un siuige. Il nie semble encore être au milieu de celte grande et maji'sUicu^e allée des Tuileries, lor.-que nous y vînmes pour la première fois. — Qu'elle est belle!... eiiiendais-je répéter de tous côtés. Mélanie me disait que les feumies m'admiraient : je lui disais qu'elle était l'objet des ii'Mnmages des lioniiucs. (Juel triompbe I... quelle joie '.... que nous liimi-s lii-ureux !...

i'n arrivant à Paris, notre premier soin fut, comme bien l'on J1I use, de cbiTclier un eiulrnii écarié, champclre et pittoresque, dont la solitude et l'ombrage pussent nuus donner une f.iible image do noire b^'lle Amérique. A force de soins el de démarches, ji' trouvai dans la rue de la Sanié une sorte d'holel abandonné, dont les jardins cl les aliii-ours sont ce que j'ai vu de plus gracieux à Paris. Une fuis que nous fdiucs établis dans cet endroit, le problème d'une vie heureuse fut une seconde fois résolu pour nous. Moments trop courts!... Mes premières rénexinns me démontrèrent que, comme chef de famille, je n'avais aucune des nolions nécessaires jiour diriger uni' fiirtune iiue je crus iuuuense, lorsque je la proportiiiiiuiiis à la siiupticiié de nos goûis, à la modicité de nos besoins. En eiïwt, pour deux êtres qui saiment, cl dont le plus grand plaisir est de se voir l'un l'autre, on conviendra que notre fortune eait colossale. Mais au bout d'un mois seulemenl je m'aperçus qu'il élait urgeiil d'apprendre et de pouvoir être ((iielque chose. I,es usap's, les mœurs de la ville, vinrent s'interposer enire la naïveté de nos âmes el la déreuce du siècle. Je sentis que je devais être prêl à iléfendre nos l)iens et nos personnes, enlin que l'instruction éiail la .auvegarde de l'homme en société.

Dieu !... quelles scènes charmante.^ d'élonnement ! (.lurl rire! combien d'ob-ervations naïves, lorsque Mélanie et moi nous devinions qiielque chose dans les mystères sociaux. Hélas! souvenirs cruels, liiyez !... laissez-moi!... Alors, pendant quatre ans, j<! ne connus li'iiutre chemin que celui qu'il y a entre la bibliothèque du Panlhéon ri la rue de la Santé J'appris pendant ce temps toul ce qui convient à un homme de savoir, et je l'appris tout seul, sans maître, par la neule force de mon imagination et aidé par la puissante énergie de mon caractère. J'avais la douce tache d'instruire Mélanie : je consigne ici notre aveu mutuel ; ce que nous avons trouvé de plus difiicile, ce ftit h premier pas !... la lecture. Madame Hamel ne concevait pas la folie qui nous avait saisis, et ses plaintes, ses raisonnements, nous faisaient sourire. Elle se soumit à notre instruction, parce qu'elle crut entrevoir que nous en étions plus heureux.

L'instant fat;d approche... Ah 1 je m'arrête, à demain '... — Il y a «ne inl'-rrup ion, dit Marguerite. — Ah ! les pauvres euf.uils!... s'écria le bin curé dusse, je devine leurs malheurs !... — MonsiiMir, reprit la servante, entendez-vous comme la pluie tombe par torrents? l)n Ta retenir M. Joseph de Saint-André, dit-elle en ap|)uyantsur ce nom, el II couchera dehors; alors nous pourrons achever l'histoire de ce pauvre jeune homme.

Comme la chandelle n'avait pas été mouchée depuis que Marguerite

s'élail mise à lire, elle s'acqnilla de ce soin ; car le bon curé, la houclic liéanle, l'ceil sin- le maïuiscril, n'y amail jamais pensé. La gouviruaiile se monelia, remit ses lunclles et continua : — Avant de eommeucer celle histoire de douleur el d'élernelle peine, je ne puis me r(Tnser à iiioiiirer celle que je regardais eoiiiim^ mon épouse cliérie. La voyez-vous assise contre nue leiièlre?... à eole de madame llaniel; ses yJiix sont baissés sur le fieliii qu'elle se bro<le, mais à chaque iiisla'ni elle les relève sur moi, el son regard eoniinenee à désirer de plus vives déliées que les chastes baisers dont le temple du Val-Terrilile fui lénioin. LUe jeitcî souvent les yeux sur le labloan, ouvrage de mes mains, dans lequel celle scène charmante est reproseiilée enioiiiée de tout le luxe des productions de l'Amérique. Lhacuii (It^ ses mouvements révèle une grâce que l'on ne croit pas avoir connue ; sa pose virginale n'exclut pas le naif aveu des di'sirs d'une jeune lille de dix-sept ans; sa télé est duneenieiit penchée, et ses blonds cheveux sont disposés avec uni' eléganci' qui séduit; le bout de son petit pied se luoutre sous une longue robe. Elle sourit, et la vierge, dont le cou osl paré d'une croix noire, a surpassé le sourire de Vémis... Ah! c'est lui. lua sœur!... tu parles!... — Joseph, me disaitelle alors, nous sommes trop heureux ! Il nous arrivera quelque malheur comme h Polycraie, au(|uel le poisson rapporta la bague que ce tyran de Samos avait jetée pour conjurer les caprices de "la foriitne. — Nons sommes clnéiiens, ma sœur, ai-je répondu. — Joseph, les cérémonies par lesquelles on se marie dans ce pays-ci sont bien autres que les simples serinenis que nous nous sommes jurés. — Et doit sais-tu cela.' — De Finette, ma femme de chambre; elle va se marier! J'imagine, Joseph, que nons simunes aussi peu instruits sur tout ctîla que nous étions ignorants sur les sciences. Oh! Joseph ! il y a ceiiaineinent quelque chose que tu me caches.

Ces paroles, prononcées avec la naïveté de l'enfance, me firent réfléchir; elle prit l'expression de ma figure pour l'expression du chagrin. — Va, dit-elle, Joseph, je sais que tu m'aimes et que tu ne m'as jamais rien caché! Elle vint s'asseoir sur mes genoux, me jeia ses bras d'ivoire autour du cou el me couvrit de baisers. Je les sens encore, ils me brûlent les lèvres. — T'aurais-je fait de la peine? Craud Dieu ! Mélanie, que dis-tu? 11 me semble voir encore madame llamel se réveiller et sourire.— Pauvres anges, savez-vous combien vous êtes heureux? demanda-telle. — Oh 1 oui, répondit Mélanie, le visage de mon frère est pour moi toute l'Amérique.

Ici, avant d'écrire la phrase suivante, je rappellerai que je suis l'enfant de la naliire; et que, bien qu'initié aux vaines délicatesses du monde, je n'ai jamais pu concevoir qu'il y cûi de la honte à s'avouer, à inanifester les mouvements d'àine que la uainre a mis en nous; ma sœur élail do même, el je n'hésite pas à piononcer an.athème à ceux qui rougiraient de la naïveté de Jli'laiiie. Depuis longtemps je sentais en mui les atteintes de ce senlimeiit que la nature a posé dans notre âme pour la coliservation de ses œuvres : ce que ma sœur venait de dire me montrait que chez elle aussi tout se développait. Les idées vagues qui roulaient dans ma lèle finirent par devenir plus claires, et je pensai à toul ce que Mélanie racuntail des cérémonies du mariage. Alors je commençais mon droit; il y avait, je crois, huit jimrs que les cours étaient ouverts. J'ouvre mon code!... la fatale prohibition, les deux fatales lignes me frappent à mort, et le code pénal me montre le crime. Je cours aux éclaircissements : nature, religion, ordre social, tout s'accorde, el notre amour est inceslneux ! Je regarde à mon cœur, et j'y trouve l'image de ma sœur gravée comme celle d'une épouse ! Tuutes les juuissances cclesies que j'avais rêvées s'évanouissent!... devant moi se découvre la profondeur d'un immense abîme, el la mort est au fond.

Alors la rage me sai-it, et je sortis de la maison en courant comme si j'eusse craint que les feux de Sudome ne tombassent une seconde fois du ciel pour nous dévorer ■ un lion m'aurait déchiré, je ne l'aurais pas senti ! j'étais furieux au |ioint de ne plus cuniiaîtKe le temps, les lieux. li!S usages. Je courus comme un insensé, et je ne m'arrêtai que devant nue grand.; maison où une foule immense se pressait. Un homme m'offre un murceau de carton, me demande de l'argent, je lui en liouue el je suis le lurrent. Je suis assis, serré, el je me déchirais la poitrine : elle élail en sang. On joue devant moi Phèdre. A la scène de la déclaration, je me trouve mal ; et quand Phèdre s'accuse el veut descendre aux enfers, mes voisins m'entraînent. Je rentrai chez moi furieux, ivre : je n'avais plus rien de Ihomme.

Le lendemain j'élais calme, pâle, triste, abattu. Pendant la nint, la philosophie du chrélicn m'avait apparu; rhoimne de la naMirc ayant joué son rôle, celui de l'homme du monde, de cet homme habitué à la dissimulation, aux peines, aux douleurs, allait commencer, llenreux si, lor>que je pas-ai sur h; pont Neuf, ma fièvre m'eill suggéré de me preeipiter dans lesllols! A table, Mélanie me sourit, je détourne les yeux; elle me parle, je tâche de ne pas entendre la douceur de ses' paroles de miel. 0 tourments! ô tourments!

Si j'ai écril pour moi, qu'au moins je mette ici, à celte place, un avis aux âmes qui auronl quelque ressemblance avec la mienne, cl je ne sai. si je dois les en louer ou les en plaindre. Sachez, coeurs grands el sensibles, sachez, vous que la vue du malheur attendrit, vous qu'une larme d'une femme fait frissonner, sachez que dans une

LE VICAIRE DES ARUENNES

passion, mêriielégilime, il y aura loiil autant de. mallipurs que dans la niipiiiie. I.'ordriî Muial i.'stla built; de l'andori: sans ropciMiiCft. >'()us soiiiiiics des èlres finis, il ue peut y avoir pour nous de bonheur infini: et ies unies qui le rèveut et le poursuivent u'enibrasserout jamais qu'une onibie.

Lorsque je revi[is h moi, je me mis à sopliisliquer; et, en cela, eharuu moniiailia la niarelie de louies les passions humaines. — Kn quoi, me siiis-je dit, ma passion esl-tlle triminelle.'... eu rien. Aucune voix secicle ne nous a arrèlés; si nous nous sommes aimés .liusi, c'est que le Seigneur l'a voulu. Rien u'ariive d.ins l'univers qu(! par son ordre, il n'a pu vouloir noire malheur. L'histoire nous apprend que les Egyptiens épousaient leurs su'urs.

Et de là, menant tous les réeils des voyageurs à coniribulion, je in'énumérai> tous les pays où celte eoulume avait lieu. Enlin, et ce fut l'argument le plus solide, enfin, s'il n y a eu qu'un premier liouiuie et qu'une première femme, ou le lils é|iou>a sa mère, ou le père épousa «es lilles, où les frères (■ponsèrcnt leurs sœurs; ce que Dieu a permis dans un lenips ne peut èlre criminel maintenant.

<;es r.iisomiemenis el une foule d autres me consolèrent quelque temps. Mélaiiie oublia le chagrin passager que j'avais éprouvé; (Ile ne m'en demanda pas compte, el nous nous livrâmes à toute l'ardeur de l'amour, ^lais il ét.iil dit que je boirais jusqu'à la lie du calice. En effet, un jour que, irisie et mélancolique, je lédéchissais à cette bizarre défense, la raison viol brilleidans mon àme comme l'éclair qui donne la mort... — Admellant (pie mon amour avec Mélanie ne soit point criminel, et que nous nous abandonnions à ses douces étreintes, dis-je, la société refusera loi jours de nous unir, et, sous peine de la déshonorer, je ne puis l'aimer d'amour!...

Dès ce moment une sombre mélancolie s'empara de toute mon âme, et elle s'en empara pour toujours. Je résolus de combattre courageuscnu'nt ma passion el de la contenir dans mon sein en don.ptanl les ardeurs de l'enfer; car, par une singulière falalilé, ce fut au moinenl on je sus que je ne pouvais plus aimer llélanie que les désirs les plus terribles vinrent me lourmenler. Mais, usant de cette énergie brûlante qui me consume, je résolus de l'appliquer aux combats que j'allais avoir à soutenir.

Dciouruant tristement les yeux lorsque ma sœur me peignait sa tendresse par un regard, je me mis à la fuir; mais cette fuite avait des symptômes d'amour que .Mélanie apercevait. Tout ce que je lui disais n'en était pas moins toujours louchant, et d'autant plus attrayant, que mes paroles se paraient des accents de la mélancolie, et ma langueur se décelait dans tout. (Juitlant la maison, j'allais m'asscoir sur une hauteur, dans la campagne; et là, en proie aux accès de celte maladie de l'àme, je cherchais à endormir mou cœur dans de funèbres médilalions.

Les seniimenis tuumltucux dont j'étais agile ressemblaient aux murmures des bois : on les cu'.end, mais on ne peut les d(,'crire. ("hose incroyable! je trouvais de la douceur dans mes peines, et quelque chose de viduptuenx se glissait dans mon àme. Moi, le plus tendre ami, enfin le frère d(^ ma sœur, je craignais de lui parler et de la voir. Ma main irernblait en touchant la sieiuic, el ce fréinisseinent n'était plus celui de la volupté; clia(piej()nr Mélanie redoublait ses caresses, elle m'en accabla en s'apercevant qu'elle trouvait des occasions moius fréqiu'ules. Enfin elle linit par ne plus douter que mou cœur ue renfermât un chagrin profond, mais la vérilable cause ne pouvait jamais être devinée par son âme naive ; alors sa sollicitude, son tendre amour, lui firent im.iginer touie autre chose.

Elle ne me parla point d'abnrd de ma mélancolie, parce qu'en même temps que je couims mon crime il s'éleva dans son cœiu- un suiel de méditation qui vint allérer les roses de son visage. Mélanie, à force de consulter b'inette, s'était éclairée sur des mystères en qui elle vil d'abord la cause de uuin irouble. La pudeur que ces découvertes avaient éveillée en elle rempê( ha de m'interroger et aussi de s'iinpiiéier d'une mélancolie qu'( lie éprouvait comme nmi.

Les témoignages de son amour devinrent moins vifs, mais plus tendres; moins emportés, mais plus délicats. Aussiiôt que je quittais un siège, elle s'en emparait et rêvait là où je venais de rêver. Elle m'épiait, elle attendait mou retour, et, lorsque j'étais dans un apparlement. elle venait écouler à la porie le bruit de mes pas. Lors(|ue je peignais, elle prenait s(m ouvrage et se contentait de me voir sans priiiiiiiicer une seule parole.

Un jour, en me retouiuant brusquement, j'aperçus ses yeux mouillés de larmes qu'elle n'cul pas le icnips d'essuyer. A cet aspect un trait, un coup de poignard, me per(.a le cœur. — Elle croii que je la dédaigne, elle gémit sur ma barbarie, sans se plaindre!... I oisqn'elle vil que ses larmes ni'ailendrissaienl, elle quitta son ouvrage, je quittai le mien, et elle vint s'asseoir sur mes genoux en passant ses bras autour de UKMi cou; et, m'enibrassant à plusieurs reprises, elle s'écria en sanglotant : — Jo-eph! Joseph!... Sou sein, qui se gonllait, ne lui permit pas d'en di-re davantage.

A CCS aceeiils déchiranis je frémis de notre danger, et j'eus encore bien plus lieu de frémir lorsque, relevant un peu sa lêle, qu'elle cachait dans son sem, elle me regarda en souriant des yeux et des lè- ""*- — Joseph, reprit-elle, je t'aime et je crois être aimée! je suis

belle, et je suis ton épouse!... D'où vient, dii-elle en hésitant, que tu ue m'avoues pas tous tes chagrins? lu souffres' je le vois. Tiens, mon frère, il y a enlre nous bien des sentiments nouveaux que nous nous taisons muluellement. Pourquoi me l'uis-iu'.'.. pourquoi ne me regardes-lu plus .' lu m'as privée de mon bonheur... — Ah ! Mélanie, tu ne saurascpie troj) l6l tout ce queji; soulbe! — Non, je veux le savoir sur-le-champ, pour apaiser tes douleurs. Je sais que je le puis... — Mélanie, laguérison de nu)n mal n'est pas entre des mains mortelles.— (Juel est ce mal'... que sens-iu'?... Voyous, dis.|e-nioi... Et, se balaîK'ant mollement, elle se mit à caresser mes cheveux; sa figure attentive et cnrieuic chen hait à lire dans mes veux; puis, s'apercevant de mon embarras, elle s'écria en riant : — Joseph, j'ai appris que les amants se faisaient des cadeaux : tu ne m'as encore rien dimné!... — Tout change sur la terre, lui répondis-je, et je ne puis rien t'offrir qui ne soit pi rissable. — Tu as une chaîne d'or à ton cou, je la veu\ !... s'é( ria i-elle en rougi-saut. Elle s'empara de ma chaîne, et la mil anionr di' sou cou. — Maintenant, reprit-elle, je veux te faire pré-ent diine eliose qui restera toujours à toi tant que lu vivras. Làdessiis, appliquant ses mains derrière ma lête, elle la prit, l'attira, et déroba sur mes lèvres le plus ardent baiser que fenune puisse donner. — Mélaiiie, m'écriai-je en fureur, je ne veux pas que tu m'embrasses ainsi!...

La pauvre enfant, honteuse, rouge, baissa la tête el se mita pleurer. Mon àme chancela, je vins à ses côlés, je l'embrassai sur le front, et lorsqu'elle leva la tôle, elle vil m(m visagi? sillonné de larmes; alors elle me dit : — Si nous avons pleuré ensemble, il n'y a point de mal; mais écoule-moi, Joseph, il faut nous marier : natiendons pas plus longtemps; vois ce que la société exige de nous, el qu'il n'y ait plus rien entre nos caresses!

A celte pande, je regardai Mélanie d'un air hébété : je fondis en larmes; et, gardant sa main dans la mienne, nous restâmes longtemps sans rien dire, livrés l'un et l'antre à des réflexions bien différentes. Hélas! quelle t,iche j'avais à remplir! il fallait donc que j'inslrnisisse ma su'iir de toutes les barrières qui nous séparaient. A cette idée je quittai sa main, je sortis et j'allai me pnjmener dans Id campagne, croyant que l'air rafraîchirait mon sein embrasé.

Naïveté de ili'Ianie. — Terreur de l.i jeune fille.

Comment oser dire à ma sœur : — Séparons-nous, notre amour csl ciiniinel ! cominenl s'y prendre pour ternir sa vie, faire évanouir son bonheur... et la rendre malheureuse pour tout le reste de son existence'? l'Insienrs fois j'ouvris la bonclie pour lui parler, sans le pouvoir. Un jour je la conduisis sons un saule pleureur, el là, assis, je lui pris la main : l'altitude extatique de celte vierge du Oirrége, l'anionr qui brillait dans tous ses traits avec latlente du boidienr suprême, me glaça la langue, et je me contenlai de la contempler en silence, dans un triste ravissement. Enfin, m'élant convaincu que je ne ponrr.ùs jamais lui parler de notre crime étemel, un soir, versant des larmes, je me mis à mon secrétaire, et, dans le silence de la nuit, je lui écrivis ce qui suit :

o 0 ma siiur : je ne puis que le donner ce nom ! Hélas ! c'est de la main de celui qui t'aime comme jamais on n'aimera que doit partir le Irait mortel! c'est ton frère qui va te dire : « Meurs, Mélanie! » jusqu'ici notre vie fut un songe, en voici le réveil.

« Nous nous adorons, nos unies se sont touchées sur tous les points, nous nous aim(uis de tous les amours à la fois, nous ne pouvons vivre l'un sans l'autre... — il faut mourir!... Nous sommes au milieu d'une mer de plaisirs et de voluptés, il en est d'autres dont l'atlenle est un des plaisirs les plus vifs'... A C()té de cette prairie riante de la Vî.e, loin de ce parterre émaillé de fleurs, il est un lieu sauvage, un aride désert!... c'esl là qu'il faut aller; en un mot, il faut nous fuir; et nous fuir... n'est-ce pas mourir'/

(( Depuis deux mois lenfer csl dans mon cœur; depuis deux mois je sais (pie notre amour est criminel. Oui, Mélanie. la religion, les lois et le monde l'ont ainsi ordonné. Si dans nos cœurs une voix secrète nous dit que nous n'en serons pas moins vertueux en enfreignant loulcs ces lois, il n'en sera pas moins vrai que tu ne seras jamais à moi légitimement. En lisant ce mot, vois combien de malheurs nous sommes venus chercher à l'aris. Ah ! pourquoi ne sommes-nous pas restés dans les vastes forets du Nouveau Montie ! nous aurions été heureux !...

« Ainsi, Mélanie, il faut faire taire tous nos désirs ; il faudra que tu ne me regardes plus; nous devrons nous bien garder de n(ms parler; voile tes blonds cheveux, apaise le feu de les yeux, ne déploie plus les grâces d'une taille enchanteresse, ne promince plus ces mois si doux avec des inflexions de voix si enivrantes et qui me vont au cœur! De mon côté, je t'éviterai, si je puis!

<( fjomme deux rochers sans verdure qui sont séparés l'un de l'autre par un torrent impétueux qui roule dans un abime sans fond,

LE VICAIRE DES AUDENNES

nous vivrons en ino-ciicc l'nn de l'anire sans pouvoir nons lonilu'i... car. ma sœur, jo n'<i>e t'coriro qiiMI sorail ui-ccssaire de nims fnir pour toujours et «le ne pins nons voir!... j'espère ipie nons poninins vivre à eôlé l'un de l'anlre. sons l.i jjaide d inic eonseience sevcre qui dirigera ions nosniouveuienls. et (pic noiri' préeic n>einnii(eMee restera pure connue la neige du Val Tirrilile. Sons reniporlcions dans la tombe, et nous irons recevoir là-liani la reeonipeuse de noire martyre.

• Il ne nous restera plus que le triste bonheur de nous voir : c'est au milieu de cette nuit, c'est pendant que lu soinineilles, (pn> je l'adresse les adieux de l'amant! avec le jour va renaiiie lo l'ivre. Maintenant je te regarderai eonnne roniUre d'une pei Minne rhcw ! et chaque souvenir, chaque olijet qui nous p.'indront ee que nons fûmes, seront c»mme les lettres de l'inseiiplion d'inu' tombe Heureux si la mon vient nous einmeiier de liouiie lirnic! .Adieu, lillei liërie! l'espérance que je te voyais cultiver, les plaisirs que lu rêvais, tout s'est cvaauui ! Nous allons végéter comme les arbres en hiver, et cette saison sera pour nos cœurs la seule saison. Ah! Mélanie, en traçaut ces mots, il me Semble que mon âme, que ma vie, m'abandonnent.et je ne trouve des forces que pour chasser mes pleurs!... Uélas! je le jiroposerais de mourir si la religion ne nous le défendait!... »

Lorsque j'eus écrit celle lettre, il me sein- Ll.i que l'on venait de ni'iiter un manteau de plomb de dessus les épanli's. Je sortis de ma chambre, j'entrai dans celle de Mélanie. Celte vierge cél'ste dormait du somrvicil de l'innocence, sa pose étaii cra»

ciense, cl, lorsque j'arrivai près d'elle , elle mnnnnrait mon nom d une manière si tendre, que je sentis nailre les désirs les plus invincibles. La tentation élail trop forte pour pouvoir y résister hnigtemps....

je déposai la lettre sur fa table el je m'enfuis sans oser la regarder une seconde fois.

bans quelle effrayante

fiosilion je me trouvai orsqn'il fallut le lendemain me rendre dans la tsUe où nous déji'iinions. J'allais affronter la douleur par moi-inême excitée, et revoir ma sœur instruite du crime qui s'élevait entre nos deux regards. Ah !

2 ni n'a pas passé i)ar e tels chagrins ne connaît pas tout ce que le cœur de l'homme peut enfanter d'angoisses. Llle vint! elle était riante, el son doux visage n'annonçait aucune inquiétude. — Elle n'a pas lu ma lettre!... me dis-je. cl un senliaieiil de cunuias^^ion nie poussait à l'aller briller... àlcûinie l avait lue!...

Celte charmante créaiure ne concevait pas une telle prohibition et refusait d'y croire. Son sourire angélique re>semblait à celui «l'un grand géomètre à qui Ion apporterait un petit problème à ré-ondre. Ainsi la perfection de cet être adorable ne me fit grâce d'aucune douleur! cette scène, ces discours, el létonnemenl, le chacrin que je redoutais, cette première larme, il me fallut tout essuyer!'

Nous étions d.insie salon avec madame llamel, Mélanie s'approcha de moi el me dit : — .Mon frère, il faut que tu sois fou; ta lettre m'a chagrinée, parce que j ai pensé en la lisant que tu avais été bien IrLue, luais sois certain que tu as mal compris les lois-, je suis sûre

Ce aiTÙl fut extculû. — paoe 21.

qu'elles font nu devi.ir di> ce que tu appelles un crime... — Mclauic, je ne t'ai rien éeril qui ne fiil vrai!...

Elle comnuMiea à nie reiriudir avec iiiqiiiéinde. — Ne sérail-ce pas que lu en aimes une antre I... Ta pauvre Mélanie ne serait-elle pas assez belle... Et les larmes lui viiireiii aux yeux. — Ah! ma sœur!... niéeiiai je. comment un pareil soupçon est-il entré dans ton àmc ! pour la première fois de ta vie tu m'as causé de la peine. — Comnieiil, Joseph, nous serions criminels en nous aimant'?

A ces mois, la bonne madame Hamel déposa ses Innelles el nous remania tour à tour. — Mère, reprit Mélanie, le crois-tu.'... — Mes eul'anls. ré|ioii(lil madame llamel, cela me paraît bien iiieoncevable, mais il y a qiiel.pie <liose «pii m'inquièle. J'ai peur (pie .loseph n'ait raison .. Mélanie |iàlil. (^Iii.inl a moi, je n'osais apporter la eoiivirtion. Enfin je mollirai li^ Code. — i;es gens-là, d;i ma siioir, ne connaissent pas la nalnre',.. Mêlas! Joseiih, ils ont beau faire, je ne puis que l'aimer. Je lui donnai à lire l'arliele dn Code pénal.

— Eh bien! Joseph, ils me puniront s'ils veulent!...

A ces accents, à co regard, entraîné par une rage que nulle b.irrierc morale ne pouvait arrêter, je la saisis dans mes bras, el, l'élnufiant presque, je la dévorai, rccneillaul de longs baisers sur ses lèvres de pourpre et noyant mes remords dans l'océan de volupté où je me plongeais. — Oui, in'écriai-jc, oui, Mélanie, lu viens d'atteindre le comble de l'amour, de cet amour qui foule aux pieds toutes les lois!

Ah! tu m'aimes!... tu peux le dire avec orgueil ! Soyons criminels, coupables, mais soyons heureux!... A ces mois, elle réllécbil el dit avec tristesse : — Mais non, nous ne serons pas heureux si. pour l'êire, il faut abandonner la vertu et renoncer aux cieux !...

Aussitôt elle quitta mes genoux, s'arracha de mes bras et fui se.

placer sur un fi.nleuil devant moi. Sa ligure animée pàlil tout à coup.

Elle u'o.ia plus me regarder. Madame llamel était pensive. Mes enfants, nous dit-elle, s'il n'y a que les lois de la terre qui vous enipêclicnt d'être! heureux, je ne vois qu'une cho.sc à faire, c'est de mouler en voilure et d'aller à (Copenhague... Je la regardai en lui disant avec étonnement : — Eli !

que nous fait Copenhague? — Nous y relrouverons, continua-t-elle, noire vaisseau danois qui nons ramènera au Val-Terrible.

Malgré ma profonde douleur, je iw pus m'einpècber de sourire, en voyant que Celle bonne femini; croyait, parce qu'elle élail venue par Copenhague, qu'il n'y avait pas d'autre roule pour aller de Paris à la Martiiii(pic.

— Ma mère, lui dis-je, cela sérail bon si le Val-Terrible élail un endroit où l'on fiU hors de la vue du Seigneur, mais il n'en est aucun sur la terre, el nous ne pouvons pas faire ce que la religion défend. — Mais si vous étiez nés dans cetle contrée où les soMirs sont obligées d'épouser leurs frères .' — Nous n'y sommes pas, bonne mère, et nous soimnes chrétiens. — Ah! mes pauvres cnfaiils!... s'écria madaïui' llamel épouvantée, qn'allez-vous devenir?. . attendez, j irai consiiller labbé Valletle, mon confesseur. — C'est inutile, ma mère, j'ai consulté vingt casnisles. Notre amour est incestueux. —

LE VICAIRE DES ARUENNES

Pauvres eufaïus!...

incosliicux ! mon oiifaiil, mais c'csl un crime ça. tl dli- uiius rc!,';inla d un œil alli-mlri.

Mclaiiif n'avail rien dit, toul j coup elle s'écria violcmmciil : — .l'alini' iiii(u\ mourir!... Son acccul élail réellement eiïiayaut. Elle coiitcmplail le salon d'un i-iT morue qui me lit irombler. — Oh! .losi'pli! dilelle d une voiï d •uloureuse, ce que lu m eciivais est donc vrai!... nous voilà seuls quoique ensemble, (.le soufirais le marlyre ) Plus de baisers!... plus de caresses!... ajoula-t-elle en siiaglotaiit. — Nous recueillons, m'écriai-je, une moisson funesie que notre ignorance a semée!... 0 jours de notre enfance!... Mais non. disje en preiianl la main de Mélanic. quand même nous auricuis su la défense, je trois que nous nous serions aimés. — Oli oui ! lépoudii-elle avec un sourire qui perça ses larmes. — Mélauie, lui dis-je, maintenant que lu vois le danger, pen=es-tu que nous puissions rester ensembls.'... — Ah! Joseph... ne nous séparons jamais! s ecria-t-cUe avec une sauvage énergie. Ce fut la dernière éiiucclle de l'incendie, elle . retomba sur son fauteuil, je la crus morte. Elle ne bougea plus de celte place jusqu'au soir, elle ne dit plus un seul mot. ne fil pas un geslc. Pendant (|uiuze jours elle re>ta d.ins celle espèce d'aliénation, d(miiaiii des niaïques d impatience et chaugeanl à vue d'œil. Elle devint pâle , mais ses yeux conservèrent un éclat exiraordiiiaire. La nuit je l'entendais pleurer, et .. celte créature céleste avait soin le jour de me dérober le spectacle de ses larmes. — Joseph, me dit-elle un jour, crois-tu que nous mourrons jeunes'.'...

Hélas! j'eus dés lors di'iix cli;ii;riiis, le sien et le luicu. N'iilri' sourire, notre s;aielé, s-'enfuirenl pour ne jamais revenir; la plus profonde mélancolie marqua de sa leiute lugubre tous nos jours, nos inslants, nos actions, nos paroles, nos pensées, et niadauii' ll.unel fut aussi triste que nous, ijucl changemcut' quelle terrible ()unition et jiourqiioi .'... (Jiiel était noire crime?... Nulie vie devint un combat perpétuel Malgré la promesse de recueillir ses regards, Mélauie ne put pas plus les (lépiiuiller de leur lendri' expression, que moi me dispenser de les voir. Toul, jusipùiux touches do son piano, parlait de sa passion; car je ne sais comment

elle fit pour jeter dans tout ce qu'elle jouait «ne expression qui me faisait fiissomier. Souvent Mélauie. errante, me rencontrait dans une pièce, elle venait à moi. et, me prenant la main,, elle me regardait avec ivresse, puis s'éloignait à grands pas.

Lorsque nous sortions, elle s'appuyait sur mou bras. Je lâchais de l'encourager en lui disant : — Ma s-œur, nous jouissons de toul ce qui constitue le bonheur sur la terre : nous nous aimons de l'ùme, nous nous voyons, nous sommes sûrs 1 un l'autre de noire fidélilé, et chacun de nous en regaidanl dans son cœur y trouve les pensées de rautre. Nous avons ce qu'il y a de plus beau dans les senlimenls humains : pourquoi nous désoler .'... — Ah! mon frère, le mal est fait!... les discours n'y peuvent plus rien... Elle disait vrai Je le sentais nioi-nième. — Joseph, continua-l-elle, lu es mon plus ferme appui ; avec un homme sans verlu j'aurais déjà succombé! Ah! je dois uie féliciter de l'avoir pour guide.

Elle vint me retrouver.

Voyant que noire pa>si(iii s'exaliait sans cesse dans l.i profunde solitude où nous étions, je rcMiln^ de jeter ma sœur dans li's distractions du monde. Ici je ferai observer que, par un singulier biuheur, nous nous trouvions riches. A mon arrivée à Paris, j'avais laissé nos deux cent mille francs aux mains de notre banquier, qui me proposa d entrer dans une belle entreprise : elle réussit si bien, que dans l'esp;ice de quatre années nos fonds triplèrent, et une faible partie des intérêts sulfisait grandement à notre dépense, sagement dirigée par madame Uamel. Alors je pris un équipage, et, occupant ma sœur des soins d'une toilette recherchée, je la menai d'abord chez notre banquier, dont le salon nous fournit une foule de relations. Les bals, les invitations, les spectacles, se succédèrent. Ma sœur obtint par sa beauté un triomphe éclatant : tous les hommages arrivèrent à ses pieds. Mon amour-propre fut liai lé de voir que ces adorations ressemblèrent aux couiouues que l'on dédie à la statue dune déesse; les fleurs

meurent sur le mailire impassible. Ma sœur

fiorla partout une méaucolie profonde , et dans les plus beaux salons, lorsque les yeux de toute une assemblée se portaient sur elle, elle ne regardait qu'un seul homme assis dans uu coin; cl cet homme, morne et rêveur, ne contemplait qu'elle. Le monde était pour nous un vaste désert, notre seule passion le remplissait, et nous n'avions quitté noue solitude que pour en trouver une autre qui nous faisait regretter la première.

11 me souviendra toujours de la dernière fête où nous i)arûmes. Mélauie, couronnée de roses, réunissant sur elle touieslcs perfections de ses rivales, sans avoir leurs défauts, excita un murniured'étonnement.

Comme elle n'avait aucune coquetterie , aucune fierté, elle plut même aux fenunes.

A la lueur de cent bougies , au milieu de cette éblouissante réunion, elle vint me retrouver d.ins l'angle où j'étais confiné et où je jouissais en silence. — .losejili, me dilclic, sortons !... le monde me fatigue, j'aime mieux te voir un quart d'heure (pic d'être parmi celle toule...

Nous montâmes en voiture pour retour.cr à notre hôtel.

La voluptueuse toilette qui rendait ma sœur si séduisante, l'aspect .idmirable sous lequel je venais de la voir, avait rallumé tous mes feux, embrasé toutes mes veines, j'élais dans un accès de lureur concentrée; je me contenais lorsqu elle vint me parler. Dans a voilure elle pencha sa tête endolorie sur mon épaule, et me dit : — Joseph, je t'aime!... L'accent de ces paroles ressemblait au dernier cri d'un mourant; il m'avertit que ma sœur ressentail toul ce que j'éprouvais moi-même. Je tremblai... Que de choses dans celle phrase suppliante de Mélanie ! alors, le bout de son gant blanc effleura ma main, et je me rappelle que cette dernière circonstance mil le comble à mon trouble. — Mélanie, je meurs, lui répondis-je. — Lli bien ! mourons, dit-elle. Et elle m'embrassa avec ivresse pour la première fois depuis Irois mois ,

Le lendemain, je jugeai que je n'avais pas un moment a perdre, qu'il fallait me séparer de ma sœur; car sa passion et la mienne no pouvaient plus êiro gouvernées; notre raison s'éteignait ch.aque jour

LE VICAIRE DES ARDENNES

et noire amour devenait lel, que. si non< enssions é'.é criminels, je crois, dans la sincérllé île ninii t leiir. i|iie l'Elernel iion< eiU absons. CVsl alors qu'après bien dos eonili.ils mi digue eeel^;^iastique que je oousultai me dit que piuir lerniiuer une lulle où noussliceouilierioiis il fallait niellre entre Mélaiiie et umi une barrière insurmontable; il me di>una le con>eil de me faire prèln'. Cette idée allaita mon exaltation naturelle et je la méditai Inii^leuips. Voyant enlin chaipie jour le combat plus rude, et la victoire pbn incertaine, je regardai le sein de rKgli>e comme nn asile srtr et sacré. — Oui. me dis-je nn jour, ayons le cnurage de fuir Mil.uiie, mais en luèiue temps séparonsnous de tonte l'humanité, ('ln-rilions quelque endroit ecarié on. dans le plus modesie posti- qui soit dans le sacerdoce, je puisse achever nue vie dont j'enin-vois le tenue, nendons-nous mile an monde, .le n'ai pins besoin de rien ii i-b.is: la terre lie m'offre plus rien qui me touche pui-que Mélauie m'est enlevée.

l't pendant ou ne forme pas le projet de se séparer de tout ce qui nous attache à la vie sans faire di s réllexions, et ma luclaueolie devint encore phis sombre. Reiifirmé dans uuni cabinet, uu'dilaiu sans cesse snr les avis que m'avait donnés mou confesseur, je ne vis plus i^lélanie : lorsque, suppliante el pleurante, elle voulait eiilrer, je refusais (le 1,\ voir. Celte barbarie me fendait le civnr; mais, dcveini cruel, je tachais de ni'endiircir par ces petits traits, je nie préparais à porter le dernier coup. Nos adieux m'effrayaient : (nuinieiil ii:a so'ur me lais-erait-elle partir? Voulant la garantir d'elle-uu'Mue. je résolus de lui cacher tua dèc siiui et le lien de ma reiraiie. Lis plus cruels tyrans n'ont pas eu plus de eriiaule que moi. Ilelas ! .Mélanie, vis-tu encore ' Je n'ose porter ma pensée snr le pays que lu habites.

— Encore des larmes, et des ligues icllemenl barbouilléis, que je ne pu's pas les lire ! s'écria Maigueiitc.— lih bien ! répondit le curé, ce sont des rtdoublenients de douleur pour moi ; je souffre, Marguerite! donne-moi nu verre de vin de Malaga !.. (Juoiqu'à brebis tondue Dieu mesure le vent, les pauvres enfants en luil eu plus qu'ils n'en pouvaient porter, et. comme il n'y a si bon cheval qui ne bronche, le ciel m'est témoin que je les aurais absous de leur péché s'ils eusseut succombé, silr que Dieu, par la suite, aurait ralilié mon abscdciiiou.

Lej ijicui. — Retour inopiné. — Fin ihi manuscrit du vicaire. — 11 revient.

Lorsque le bon curé eut pris son verre de Jlalaga, il dit à sa gonvernanie : — .Nebève vile, car Cela m'étouffe... el je ne pourrai pas dormir ! Marguerite re|iril le inaiiuscril, el conliiiua la lectin e : (Jnaud j'eus irrévocablement arrête ma destinée, je sortis de ma retraite; et Mélanic vit à l'aliéiaiion de nies traits qu'un nouveau chaprin m'aecablaii, elle souffrit en silence et respecta mon sccrel, mais elle nie fit bien voir qu'elle partageait ma douleur. Ses yeux, qui m'interrogeaient sans cesse, semblaient aller jusqu'au fond de mon àme, ses paroles suppliantes étaient une musique digne du ciel : je lus inébranlable. Ru parcourant la liste des diocèses, j'aperçus mon nom à l'évêché d'.\.... y. Le voisinage de cette ville avec la foiôt des Ardeimes, mais princip:ilemeiu le nom de M. de Saint-Amirc, me déierminerent. Je passai ehe/. mon banquier, je pris cinquante mille francs que je déposai chez un notaire inconnu, alin que si iVélanie faisait des recherches elle ne pût rien découvrir. J'arrangeai toutes nos affaires et ji- liquidai notre fortune, que je plaçai surje grandlivre au nom de .Mélanie. Lorsque les grands iiitéiéls furent traités, je m'occupai des plus petites choses, pour laisser ma sœur d;ins l'iiiipossibiliié de se douter de mon départ el de suivie; mes tr.ices. Jarheiai une chaise de poste, du linge ; j'envoyai d'avance mon argent

à .K y. Biemôi el trop tôt tout fut prêt : je llxai le jimr fatal, (.etie

activité inusitée avait singulièrement alarmé Mélauie, el chaque fois que je rentrais ou que je soi tais elle m'épiait ;ivec la dôme inquiétude de l'amour. Elle ressemblait à une iiiere qui veille sur sou enfant. Enfin le jour que j'avais fixé arriva ; des le matin j'avais le Irisson d'une fièvre violente. — Vou frère, me dit Mélanie, vous êtes malade : qu'avez-vous?... Dis-le-moi, Joseph, sinon j'nsiTai de m <d droit en l'ordonnant de m'en instruire. — Ah! ma sœur... lu ne le sauras que trop \!)l ! savoure bien cette demi-journée '. à cinq heures noc» serons dans les larmes. — Eh ! Joseph, dit-elle en me rc gardant d'un air effrayé, est-ce qu'il peut v avoir encore des malin ujs pour nous?. . je n eu devine pas!... — Ecoute, Mélanie. l'amour a cela de beau, que les plus grands sacrifices ne sont rien lor-qu'ils sont faits pour la per onne... aimée... Ce sentiment rend léger ce qui est pesant, il rend doux ce qui est amer... Dieu m'est témoin que je donnerais cent mille fois ma vii' phitfd que de te causer la moindre peine. — Joseph, tu n'es plus le même, dit-elle en me lati<;au( nu d'iuliiureux regard, que signiliciit ces paro'(!s? jadis anrais-tu préludé par tact de phrases i ce que tu versais dans le sein d'une. . de ta sœur'* — Ah ! Mélanie ! que les temps sont changés!... nous étions innuceols et noas sommes coupables !... Mais tu as raison ! eh bien !

sache, Mélanie, que. pour assurer ton repos, Ion innocence et la mienne, j'ai résolu de t'olTrir un sacrifice... — Tu vas mourir! s'écria-l-elle... i;ile était ;'i qu.iire pas de moi, le visage conlraelc et p:\le comme la iniu'I. les yeux secs el fixés sur moi. — Non, Mélauie (elle respira), non. Et la prenant dans mes bras je l'attirai sur moi. Cette charnianie lille. appuyant sa tôle éehevclée sur mon épaule, versa des larmes anières qui soulagèrent sou cœur. Je pleurais aussi:

— Ma sœur, lui lli^-je, jure-uini (pie jamais tu n'atieni<'ras 1\ tes jours; que, si iii;illienreuse que lu puisses èlre, lu vivr;is! — Uni, ré- |i(Uidil-elle ;ivec le sourire (I un ange, mids tani (pu- lu resler.is sur la terre. — Mélanie, c'est bien ! car la mort de 1 nu ser.i celle de l'autre. Il n'y a Là rien que de juste. .Maiiilenant, mets-loi ;i ton piano! joue-moi le plus be;ni de les ninrce:uix ! Liis passer dans Ion jeu tout l'amour qui te rend une uiurlelle, el lonte la poésie, loule l;i pureté qui font de loi un ange. Solenuisous celle nialinée d'automne par les pins douces caresses I (\\h: ces heures s'écoulent suaves, pures, oublions l'avenir el le passé, enivrons-nous du préseul!

Elle me reg;n'da avec (•lonnement. el, après avoir rêvé pend;inl un insiaiit : — N'importe ! s'écria-t-elle, tu le désires ! je veux tout f:iire pour le plaire. Elle s'assit alors à son piano, cl sembla d'abord s'égarer dans des préludes pleins de grâce. L'inspiration qu'elle allendait descendit enfin sur sou beau Iront, qui s'illumina tout ;'i coup, et les plus célestes mélodies se déroulèrent sous ses doigts. Enivré, éperdu, j'avais lout oublié, quand, s'iulerrompaut tout ;i coup, elle se jeta dans mes bras en s'écriant ; — Joseph, j'aime mieux mourir que de rester dans l'incertilude où lu me plonges... — Mélanie, un seul mot, et tu comprendras tout... mais je ne te crois pas assez, de Uticc , je voudrais... A ces mots elle me n g;ird:i fixement et me dit: — Tu veux me quitter !... Puis elle tomba snr le tapis, sans force et sans vie. Effrayé, je la relevai, el Lnxiu'elle eut reprit ses sens elle répéta sans cesse avec l'accent de la folie el du désespoir : — Je veux mourir!... je veux UKuirir!... je vi ux mourir!... Je me jetai à ses genoux, je la pris Burmoi, je la récliaulTai de mes baisers, je m'efforçai de la consoler. A tout elle ne répondit que par ces mots cent fois répétés ■— Je veux mourir!... El ses yeux égarés parcouraient l'appartrnienl avec une effroyable vivacité. Alors, la regardant avec une sévérité affectée : — Mélauie, lui dis-je, vous ne m'aimez pas !...

l'our toute réponse elle se lut et vint ni'embrasscr! Grand Dieu! quel baiser!... ou pluiftl, quel discours !... Au bout d'une heure elle fut plus calme, mais en réalilé plus abattue; à son aspect, je me disais inlérieureinenl:— Partirai-je ?... ne p;irlirai-je pas?... A chaque fois que je me levais, elle poussait un cri lamen abic qui me faisait frémir. Enfin elle quitta sa place, se dirigea lentement vers la mienne ; et. se mettant à mes genoux, elle s'écria ; — Mon frère ' je t'en supiilie, aie pitié de moi... ne pars pas '... tu emportes avec toi ma vie! Nous resterons séparés par des cachots, par des murs do fer, si lu le veux, mais reste ! je saurai que lu respiies le même air que moi, que lu es à deux pas de moi. que lorsque je rendrai le dernier soupir lu n'auras qu'un pas à faire pour le recevoir!... Heureuse de l'avouer sans crime que tu fus ma pensée de tous les insiauts '... Je bénirai les ligueurs que lu m'imposeras. Mais, Joseph ! mon seul ami, mon frère, reste, ri'sto ! lu es tout pour moi'... — Eh! mallieureuse enfant! répondis-je en repoussant ses mains, veux-tu perdre ion Ame cl perpétuer ton malheur dans l'autre vie ' ne saurais-tu prendre une résoliilion gr;inde et fièie ? — Non, je ne le puis! Et, me regardant avec d: s yeux ijni me reprochaient ma dureté : — Joseph, si je ne daniii;iis i|ue moi, il y a longtemps que lu serais heureux!... — Ah ! périssent la vertu, l'honneur... Mélanie, tu l'emportes !...

Elle recula de trois pas; son regard effrayé me rendit ma raison, mais je semis qu'il était Impossible, plus que jamais, de vivre au milieu de dangers pareils. — Il faut que je parte... A celle parole elle me répondit : — Eh bien ! s'il n'y a qu'im crime qui puisse te faire resicr... Eu parlant ainsi elle s'élança sur moi et m'endiiassa par une étreinte pleine de chaleur. — Non, non, adieu, Mélanie !... El, regardant une dernière fois le salon, les tableaux, le piano, les meubles :

— Je laisse mon ;^me en ces lieux, lui dis je. Et je m'avançai vers la porle ; niais ma sœur, me lenanl étroilemeiil serré, ne voulait pas se st'parer de moi, elle poussait des cris inarticulés II f diul employer la force : celte violence de ma part mit fin à ses larmes, el elle me regarda en me disant : — 0 Joseph !.. Profilant de son élonnement, je m'enfuis... je rentendis crier : - El notre adieu !... Je ne l'ai pas vu!... barbare!... notre adieu!... Inquiet, je m'airètai dans Li cour et j'aperçus ni;id.oue llaiiiel el tous les gens accourir. — Elle se meurt! .. |iens:i|s.jo ; eh ! rpi'elle meure! c'est son pins beau moment, je vais la rejoindre... Je voulais relouiner la voir, ueais d.ins cet in-tanl l'iidlevibililé de mou père s'offrit ;'i ma mémoire, et, plus cruel qu'un tigre, j'ouvris la porle et eouriis .'i la poste aux chevaux. J'élais égaré, presipie eu eonvulsioii ; lidiM! de la mort de la tendre .Mél.iiiie merempliss il le eo'ur d'un froid gLicial. Je ne sais comment je me trouvai à deux lii ues de Paris s:iiis avoir encore pu rassembler une idée... Alors, maudissant ma h.irbarie, je me lepri-senlai vivement les dernii rs momi iits de ma sœur ! .. — Si elle expire, nie disais-je, il f.iut être indigne du nom d homme pour la priver du plaisir d'exhaler son dernier soupir sur mes lèvres...

LE VICAIRE DES MIDENNES

Il était nuit. j'onloiiiKii au postillon de retourner, fi'i?iiaiit d'avoir oublié qui Iqiic cliiise. Je rentrai dans Paris et revins à la nialMin. Je sautai par-dessus le mur du jardin pour ne pas être aperçu, je montai l'escalier avec un IreinblenuMit convulsif. Je me glissai d.ins ma chambre, et de là au salon, et, sans m'y montrer, je regardai par la porte entrouverte ce qui s'y passait. Mélauie, étendue sur un canapé, était contenue par ses femmes : un médecin examinait avec attention les moindres traits de son visage. Je Ils signe à madame liamel, qui vint me rejoindre. — Eh bien! lui dis-je .. — Ah ! mon Joseph, on craint que la soeur ne soit l'olle !... Je frissonnai... Elle sesl écrii'C pendant dix minutes, eu se tordant les bras, cl dans des convtil>ions affieuses : — Sans adieu "... sans un baiser!... le monstre!... lùilin elle vienl de s'écrier avec force il y a environ cinq minutes : — Si je le voyais seulement un instant!... je sens que je me résignerais!...

En ce moment, Mélanie, brisant toutes les enlravesi secouant toutes SCS fenunes qui ne purent la retenir, s'écria en criant dans le salon, échevclée, furieuse: — Il est ici, il est ici!... Je me précipitai dans ses bras. — Je t'aurai donc revu!... dit-elle. Hélas! son sourire n'avait déjà plus celte douceur d'ange. — Mélanie, lui répondis-je, je suis revenue te dire adieu!... — J'en étais silre, s écria-t-elle, je te connaissais... Puis elle m'embrassa avec délire... Non.' je n'ai pas la force d'achever... — Mais c'est une agonie que cela!... intenonipil le bon curé qui s'essuya les yeux. — Monsieur, repartit Marguerite, mon cœur est tellement gonflé, que je ne puis plus lire. La gouvernante el son maître se turent et se regardèrent en silence; en ce moment on7.e heures sonnèrent. — Il y a enc(ne là du barbouillage, reprit la curieuse servante. — Les pauvres enfants!,., s'écria M. Gausse, ils méritent le paradis connue Satan a mérité l'enfer. Marguerite reprit le manuscrit, et continua ainsi : — Enlin je panis, laissant Mélanie entre la vie cl la mort. J'arrivai à A. ...y, je me fis descendre au séminaire. Loin de me dmnier pour M. le mariiuis de Saint- André, je ne me présentai que sous le modeste nom de Joseph, disant ipie tous les papiers de ma famille étaient perdus et que je u avais plus ni père ni mère. Lor^pie je fus seul dans ma cellule, c'est alors ipie je scnlis toute l'étendue de mon malheur, c'est alors que je vis que la mort arriv.dt à grands pas. L'existence me devint à charge, nion àme errait sans cesse dans l'hôtel habité par Mélanie. Je ne pouvais me passer d'elle. Enfin je lis son portrait de mémoire, et il est d'une iiRiiiyable ressemblance. Un jour, crai^'iiaiit que Mélanie ne pirilit loin à lait l'espoir el ne crût que j'avais été finir mes jours loin d'elle, voici ce que je lui écrivis:

Il Ma sœur, je vis!... ce seul mot doit te faire comprendre tonte rétendue de mon courage. Je t'adresse cette lettre pour l'engager à su]ipi)rter rexisteiice. Ecoute! car en l'écrivant je crois le voir et te parler; lorsque nous aurons atteint l'âge auiiuel les passions meurent d.uis le cœur de l'honune, lor^pie lu n'auras plus rien qui ne soit de l'auge, alors nous nous reverruus. alors nous jouirons d avance des plai^irs dune vie louie céleste : car, eu regardant en arrière el en voyant les écneils que nous aurons évili-s, noire âme se remplira de joie. Couserve-ioi pour ce moment, auquel j'aspire... Je voudrais voir le temps fuir plus vite pour y arriver. Oli! toi que j'ose, de loin, appeler ( iirore ilii doux num d'épniiM- ! lui, la pem-ée de mes pensées, l'ànie de inen Aini', adieu!... Songe que lu peux encore faire mon bonheur, et tn vivras pour moi. Prends courage, espère! Adieu donc.

(I Ton frère qui l'aime. »

J'envoyai celte lettre par un exprès, avec ordre de la l'ietlre à la poste de Paris. Hélas! cette passion effrénée nie ronge toujours, et rien ne m'intéresse plus sur la lerre. A A. ...y, je iroiuai nmu oncle, il ne me donna point de renseignements sur mou père. Quand je le questionnai sur ma mère, des larmes lui sont voues aux veux et il m'a regardé avec une tendresse inexprimable. Elle était d'autaul plus surprenante, que mon oncle a loul le caractère de mon père, el f état ecclésiastique lui a donné dans les mœurs une austérité singulière. Il a une répiiiaiion de sainteté qui le rend un objet de véiiératiou. Ce trouble, lorsqu'il s'agit de ma mère, me parut singulier; car mon père aii-si élail ému lor.-que je lui parlais de ma mère. Toutes ces bizarreries qui eussent allumé la curiosité d'un jeune homme, ne me loucliereui même pas; l'image de Mélauie régnait dans umn âme d'une manière tyrannique. Elle y règne encore, elle y régnera toujours!..je meurs consumé par cei inlérnal amour, et j'aperçois chaque jour que le chemin de ma tombe devient plus court. Ali ! béni soil le jiinr où le bon curé, près de qui le hasard m'a placé... — Pauvre ami! s'écria M. Gausse — me fermera les yeux!... Alors, je lui donnerai ce manuscrit, et je le prierai d'aller... — Voyez-vous, monsieur, s'écria la iriouipliante Marguerite, voyez-vous qu'il n'y a ni crime ni péché, et que lot ou lard vous deviez le lire. — Continue donc, Margne/ile ! s'écria M. Gausse Et je le prierai d'aller voir en mon iioni l'infortunée! il lui portera mes derniers mots, qui seront pour elle l'ordre du départ !... Je n'aurai eu dans ma vie qu'une seule idée, el celle idée, je l'aurai, je crois, par delà le cercueil. A chaque instant du jour, je me dis: — Mélanie p^nse à moi!... Elle est la compagne fidèle de toutes mes actions, je ne fais pas un seul mouvement sans la voir. 0 Mélauie, est-il vrai que nous ne nous reverroiis plus?

et .. je n'ai pas un seul ami dont la voix bienfaisante m'encnnrage! Non! mon fatal secret nmiirra ilaiK muo M'in. . Lorsque je parlai à

mou oncle de mou dessein daller nioiirir à Aiilnav-le-\ iconUe, il

Marguerite en était là lorsque le petit eulautde choeur accourut avec la vélocité d'un lièvre et s'écria, en dehors el contre les volets;

— Voici M. Joseph!... Marguerite, effrayée, courut au caliioet du vicaire et remit le maiinscrit à la même place ; elle regarda le pnrirait beaucoup plus alteiilivenienl, arrangea tniil dan-, le même élal, et redescendit en enleudaiil smnier à la porte. En effet c'était le vicaire qui n'avait pas voulu découcher; il panit à Marguerite être trèsinquiel, etsa première qiiesl ion fut :— Marguerite, n'ai-je pas laissé la clef à la porte de mon cabinet?... — Oli ! mon DienI je n'en sais rien, repartit Pastuciense gouvernanle en regardant le bon jeune homme avec celle obliquilé apanage ordinaire de lœil des servantes de (uré, car je ne suis pas remontée au premier depuis que vous êtes parti. . .'\loiisieiir (iausse, dit-elle en élevant la voix pour que le curé pilt eiileiidie; le pauvre cher lunume s'est trouvé bien affecté! sérieusement pris! il a en ilesebliniis-emeulscomme lorsqiiesoii attaque il'apiiplevie veut lui prendre ; mais ilan^ ce nionient-ri il va lieaiieuiip mieux, ajouta-l-clle en suivant le jeune Ijomme, qui se |)récipitait vers le salon — Eh bien ! moii>ienr, dit-il au curé, vous soufhez '.'...

— Oh! oui, répondit le brave liomnie, oui, mon ami, je souffre !... Le vicaire resta quelque temps auprès de M. Gausse, et pendant ce lompsh'i Marguerite el le curé ri'g.nderenl en silence et avec respect la figure altérée du jeune hiinime : ils y lurent une seccuide fois, el tout d un trait, le récil de ses avenlures, son regard leur parut milli; fois plus éloquent. De temps en temps le curé et la gniivcrnante se lançaient un coup d'œil ^i,ïuillcalif. liienlôl le jeune ni.irqiiis de Saint- André prit son llanihcau el courut à sa chaïuhre, après avoir salué M. Gausse. Marguerile admira plus que jamais la noblesse fie sa démarche, que sa longue soutane noire rendait plus imposante encore.

La marquise choisit le vic.iire pour son confesseur. — Commencemcnl ci'? aventures de madame de Recourt.

On sent que lorsque le vicaire fut parti la gouvernante eut un assez long rosaire à réciter avec M. Gausse. — Eh bien! monsieur, dit-elle en se croisant les bras, est-ce là une aveulurel et sommes-nous he-v reux de la savoir, tandis que tout le village se démène pour l'apprendre!... — Marguerile, répondit le curé, quoique à blanchir un nègre on perde sou leinps. el (jue qui a bu boira, j'espère que vous garderez le plus profond secret sur cette indiscrétion, que jamais le nom de M. le mai qiiis de Saint-André ne sortira de ta bouche. — Ah ! monsieur, Uieii m'est lémoiu que c'esl enterré là!... El elle mollira son cœur. — Pronx'ttre et tenir c'est deux! miirniura le curé. — Vous verrez!... répliqua Marguerite. counoïKée de ce que son maître mellail sa discrétion en doute Cet incident lit que leur convers-alioii en resta là, car la gouvernanle retint ses conjectures pour elle, sans les cmnmuniqner à M. Gausse, qui se coucha en pensant toujours aux malheurs de son vicaire. Marguerile tint parole par dépil. Vainement Leseï), le percepteur, le maire, ipii s'aperçurent que la gouvernante en savait plus long queux, voiihireol-ils la séduire; elle fut sourde aux complimciils, aux avances, aux (laiteries! el, comme Leseq élail h; plus ardent, elle se débarrassa de lui en disant qu'elle ne lui confierait ce secret que pendant la première unit de liiirs noces. — Eu ce cas, répondit Leseq, nous resterons in slntu quo, e'esl-à-dire incertains.

Néanmoins Marguerite, qui avait conçu une douce pitié pour le vicaire, calma le village, où l'on finit, au bout d'un certain laps diî temps, p;ir ne plus s'occuper de M. de Saint-André. Mais il y avail à Aulnay une feinine que le vicaire Ile cessa point d'intéresser. .Madame de Ho'court ne cessait de penser à M. Joseph. Une inmieeiile alfeclion l'entraînait vers lui ; or, comme les femmes sont en général portées à tôul expliquer par l'amour, la marquise ne voulut voir dans la sympalliic qui l'entraînait vers ce jeune homme qu'une passion irrésistible el dont elle aimait à s'exagérer les dangers. L'image de son mari, de l'homme dont elle faisait le bonheur, rien ne devait l'arrêter. Elle admirait en elle-même la bizarrerie du sort qui avait ordonné qu'elle terminât sa carrière comme elle l'avait commeucée. — Quoi ! se disail-ellQI, n'était-ce pas assez qu'à seize ans un prêtre m'inspirât un amour dont il était indigne!... Faut-il qu'aujourd'hui encore, après vingt ans d'ex|iiation et de regrets, un prcire... et la fatalité vent que les rôles soii'nl changés; qu'anjonrd hni je remplisse le rôle de celui qui me séduisit, et que celui que j'aime soit à ma place.

(Quelques jours après que le manescrit du jeune prêlre eut été lu par la curieuse Marguerile, le vicaire alla se promener dan*; le parc de niadaine de llociuirl; il aimail assez ce lien qui lui retraçait un peu sa chère Amérique. De plus, les mines de l'aucieii château^ lui o'fiaienl nue scène qui plaisait à sa mélancolie. Du tertre ,••': '■'• se plaçait, il apercevait la vaste forêt des Ardennes posée coniine une

LE VICAIRE DES ARDENNES

couronne sur le froiil des collines qui eiilouraieui la vallée cireiil.iire dWnlnay. A ses pied*, un lae factice assez vaste le >eiKir.iit dis di'liris romantiques de l'antique forteresse dont il ne notait que (U'> tours carrées, solidement bâties, qu'on n'avait pas pu démolir. La n)ons>e, le lierre, couvraient toutes ces ruines, et les ean\ du lae environnaient cette ile pittoresque. Le jeune lioinme, plongé dans une rêverie diînt les souvenirs de son enfance faisaient tous U's frais, était a>sis sur sou tertre favori, au pied d"uu arbre de l'Aiiiérique. 11 admirait le pay.vige qu'il avait devant les jeux lorsqu'un pa> loger lui lit tourner la tét'e, madame de Rocourt était à deux pas de lui et le lonleinplail avec une expressio.i qui lui causa une douce émotion. En ce moment, son àine élail bien dispo*ée, il ne s'enfuit pas, ainsi qu'il en avait l'habitude, et, loin d'ouvrir son bréviaire, il le déposa ; enfin, lorsque la marquise fut près de lui, il s'élomia de la voir avec plaisir assise à ses côtés. Quant à Joséphine, elle tremblait comme une feuille d'automne et n'osait regarder le vicaire une seconde fois. — Monsieur, dit-elle d'une voii entrecoupée, je vais être jalouse de mon pare, il y a huit jours que vous n'êtes venu me voir, et depuis ce temps voici la seconde fois que vous parcourez mes jardins... — Madame, cette charmante retraite est muette et ne peut se plaindre de me voir trop souvent; si je vous faisais d'aussi fréquentes visites, peni-èlre nie trouveriez-vous iniportnn, car il n'y a pas d'homme au nuuide qui soit plus mal placé que moi dans mi salon. — 11 n'en est pas un, monsieur, répondit la marquise, que la pré-ence d'un homme tel que vous ne doive honorer; mais, si j ai bien compris le sens de vos paroles, je crois pouvoir vous dire que le mien est plus que tout autre la place d'un honnne malheureux. (Jiiandvous couuaiircz mes chagrins... — Kh quoi ! madame, s'écria le vicaire avec compassion, vous êtes malheureuse 1 — Oh! bien malheureuse! je vous en ferai juge. En vous racontant mes infortunes, je m'adresserai à votre cœur pour qu'il plaide ma cause. Si je vous découvre un secret qui n'est connu que de trois personnes, c'est parce que dès aujourd'hui je vous confie le soin d'une conscience que je croyais en repos pour le reste de mes jours. « Je suis née orpheline et je n'ai pas connu ma mère... »

.\ ce début, le vicaire regarda madame de Rocourt en lui disant : — Je vous plains, ce malheur est le mien!... — Vous ne coiniaissez

pas votre mère! s'écria la marquise en se levant. Grand Dieu!

oui!... vous avez vingt-deux ans!... vous vous nommez Joseph!... Bonté céleste! permettrais-lu?... El, regardant la figure basanée du vicaire, des larmes inondèrent ses yeux; elle se rassit toute triste, comme si un cruel souvenir se fût présenté à son esprit; puis elle reprit ainsi : « Je suis orpheline, disais-je. Avec les marques et l'apparence de la douceiu-, je suis vive, quoique contemplative; cette vivacité est toute intérieure, elle a réagi sur mes seniiments pour en accroître la force; et vous devez savoir, pour peu que vous vous soyez observé vous-même, que, plus les passions sont vives, plus elles nous jettent dans la méditation et dans cette oisive rêverie dont le délire a tant de charmes; je suis tendre, quoiqu'au premier abord mou esprit paraisse avoir de la froideur. Cette modestie qui convient à notre sexe a dégénéré et est deveime indifiérencc, par suite de l'édiication que j'ai reçue. Une tante extrêmement dévote, mais de celte tiévotion minutieuse qui fait des plus futiles pratiques du culte toute la religion, fe chargea de m'élever. .'e passai donc mon enfance do manière que les souvenirs de cette époque, Ja plus belle de noire vie, ne me fussent pas agréables; je n'en dirai pas plus, ma tante est morte.... et, vivrail-clle, je devrais encore me taire.

0 Comptée pour rien par elle, j'étais bien rarement admise au cercle d'ecclé.-iastiques dont mademoiselle de Karadeuc s'entourait. A mesure que j'avançais en âge, elle m'en éloignait davantage; alors cette défense de paraiire chez elle, lorsque d'aussi saints personnages s'y trouvaient, exerça longtemps mon esprit. Vivant dans une telle solitude, vous devez penser que mon imagination, livrée à elleiném<;, parcourut un bien vaste champ; et, soit que la nature le veuille aill^i, soit que telle fut la pente de mon esprit, toutes mes pensées furent des pensées d'amour, et d'un amour indécis qui se portail sur les moindres objets; il semblait qu'il oxislàl eu moi un bef oin d'aimer que je n'étais pas maîtresse de diriger. Je me figurais le caractère des hommes d'une manière avantageuse, et toujours, cependant, je les dessinais en prenant pour modèle ceux de l'antiquité; je les imaginais sévères, inaccessililes à l'amour. Uélasl dans quel égarement se jette une àme dans la solitude' La défense qui mempci'liail de paraître au salon donnait à la société qui s'y rassemblait le charme qui résulte d'une prohibition, de manière que, curieuse comnio nue jeune fille, j'; me cachais (lour voir entror et sortir Ions les ecdé^-iasiiques qui vcnaieul chez ma tante; ils étaient d ini certain âge, c'est-à-dire d'un âge certain, car ils me paruriiil tous avoir de cinquante à soixante ans. Cependant, à force d'examiner, j'aperçiis un jour un jeune abbé qui devait n'avoir qu'une trentaine d'années; aussitôt que je le vi-, je désirai le contempler soovenl; alors je fus plus altentive, cl je ne manquai pas une seule fois de le regarder à sou passage, et je le suivais longtemps des yeux lur.'iqu'il traversait les apparteineuis.

c Ud Jour U Ht' aperçut, et je me retirai promptemenl; mais au

bout de quelques minutes j'avançai la tête, il était encore à la même place, regardant I endroit où je lui avais apparu. La fixité de ses \ou\, l'éioiuiemonl de sa figure et son attitude, me firent un incroyable plaisir, et, dès lors, ces petits événements délermiuèrent nies pouséos à s'arrêter sur ce jeune homme; il devint l'objet de toutes mes méditations, et je m'occupai sans cesse de lui le plus innoeemnioiil du monde : je n'apercevais aucun danger à l'enlouier do toutes les perfeolions cpio je rêvais. Longtemps je me conlonlji de ponsor h lui. mais il arriva un momenl où sa vue me deviuj oécos^aire; ne l'avanl jamais aperçu qu'à la dérobée, je voulais le coiitempler à mon aise, l'oniooilro parler, et savoir si son âme était réellement aussi parfaite que je la supposais.

« J'avais alors quinze ans et demi. Sans ignorer que j'étais belle, je ne concevais pas les avantages que donne la beauté; j'accordais la naïveté avec cette finesse d'esprit que nous avons nalnrellemenl; et dès lors que j'eus résolu d'être admise au salon je le fus. En effet, un jour que je venais de voir entrer mon jeune abbé, je me hàlai de faire une toilette soignée, cl je m'avançai hardiment vers le salon : j'entre, je cours in'asseoir en tremblant à côté de ma tante, et quand j'eus relevé ma tête, il se fit un léger murmure dans l'assemblée. Mademoiselle de Karadeuc me regarda avec étonnemcnl. La conversalion, qui était animée lorsque j'ouvris la porte, à laquelle je m'étais arrêtée un instant, fut interrompue, et tous les yeux se lourncrenl sur moi : ma tante ne dit pas un mot .. Alors, jetant un furlif regard sur cette réunion, j'aperçus que mon jeune abbé était le seul qui ne me regardât pas, et ses yeux parlaient à madoinoiselle de Karadeuc un langage qui me déplut siM;;ulièromont. Je ne doutais pas que ma tante ne lût charmée inlérioiM-oMiciit do voir que, pendant que sa nièce attirait tous les regards, le plus jeune dos eeclésiasti(iues lui conservât uu sourire aimable; aussi je ne m'étonnai plus de ce qu'elle ne m'ordonnât pas de sortir. J'avoue fraiiehemeni que l'espèce de dédain du jeune homme fit élever dans mon cœur uu mouvement de dépit qui me rendit plus soigneuse d'attirer son attention. — Vous voyez, dit la marquise au vicaire, vous voyez avec quelle franchise je vous raconte ces premières circonstances. Depuis, j'ai acquis de l'expérience, et j'ai rem irqué que ce qui m'est arrivé arrive à tout le monde; ce que je vous rapporte est, en abrégé, l'histoire de tous les amours passés et à venir. Je continue : Je me rappelle encore les moindres paroles qui se sont prononcées ce jour-là, et je crois voir encore celui dont je vous parle tel qu'il m'apparut. Sa figure élail noble mais sévère, ses longs cheveux tombaient en boucles sur ses épaules; il était d'une taille élevée; son teint pâle contribuait à rendre le feu de ses yeux noirs encore plus vif : ses m.inicres distinguées, son attitude, la beauté de ses traits, tout me séduisait. — Monsieur, lui dit ma tante qui rompit le silence, comment vous tirerez-vous de ces objections-là'.'... cela ne me paraît pas très-facile...

— Mademoiselle, répondit-il avec une charmante modestie, j'ai déjà un grand tort, c'est d'être, à mon âge, en contradiction avec des personnes dont je dois respecter les opinions : ainsi je ne défendrai pas les miennes plus longtemps. Seulement, qu'il me soit permis de dire que les règlements de l'Eglise nous ont places dans une po.-.ition dangereuse, c'est-à-dire cntreses lois et celles de la nature. Quant à moi, je regarderai ccmime un crime de fausser mes serments, je ferai tout pour les tenir; mais si, pour mon malheur, une passion, la seule que j'aurais, naissait dans mon cœur, je me confierais en la bonté de celui qui pardonna à la Samaritaine et à la femme adultère.

— Ainsi, s'écria un vieil ecclésiastique, vous déshonoreriez l'objet de vos adorations!... — Monsieur, repartit vivement le jeune homme, vous faites naître une autre question qui ne peut être résolue par personne d'entre nous; elle esl du ressort des femmes, et nons ne liouvons pas la traiter maintenant, elle esl trop délicate, car il s'agit de savoir si une femme est criminelle en cédant an vœu de son cœur: je sais qu'il y a crime selon nos lois; mais, admettant qu'elles soient abrogées, je ne vois pas ce qu'on aurait à dire à celle... — Assez!... interrompit mademoiselle de Karadeuc.

« Kn enteiuiant parler ainsi celui qui était l'objet de mes rêves, je trouvai son organe fiatteur : ses pandes me parurent pleines de fninchise. Je le regardais furtivement sans pouvoir réussir à être vue par lui : ma lante avait toute son atleulioii. Ignoranle connne je l'étais, je ne savais pas que cette manœuvre; adroite avait pour objet de ne pas donner de soupçons à madi^moisclle de Karadeuc, afin de pouvoir revenir au>si >ouv<nt qii'd le vomirait. C'est ce qui arriva, car ma lante, fiallc'c au d irnior point de voir qu'à son âge elle captivait un jeune honuno dont les principes passaient pour être trcs-scvcrcs, la conduite exemplaipo, et sur (pii les idées religieuses avaient un Irès-graud empires jugea qu'elle remportait un des plus beaux triomphes, et qu'il fallait qu'elle eût encore ini charme bien puissant pour faire iaire la religion. Je ne devinai p;is tout d'abord le secret de la conduite d'Addphe (c'était, de tous ses imms, celui que j'aimais à prononcer), et je fus longtemps en proie à de cruels tourments. Ma tante me lai.isait venir au salon depuis que j'y étais si audacicuscmenl entrée, et je crois que ce fut par le conseil de ses amis qu'elle ne s'opposa plus à ce que j'y parusse. La froideur que me témoignait le jeune abbé, le peu d'attention qu'il avait pour moi, me chagrine'-

LE VICAIUE DES ARDENNES

ront : je (Ifvins rôvcu'io el Iri^to; Icirsque je le voyais, mon regard s'aKai liait sur lui, el je loinl)ais siir-le-tliaiiii) dans la mélaiiculic. Un jour que je reconduisai:, Adnl|ilie, el que j'élais seule, parce que ma laiile avait du monde, je le regardai d'une manière toiicliaule, el je lui dis — Adieu, monsieur. Il faut ([u il y ail eu d;iiis la usinière doul je prononçai ces paroles quelcpu' (•lio>e d'evliaordinaiie, car il s'apiiroclia de moi. nie pril la main; j<: la laissai prendre, et, la serrant doueemenl, il ne me répondit (|iie par un — Adieu, mademiiiselli,'!... qui me lit tressaillir. Je restai sur le liant de l'escalier, appuyée sur la rampe. Il descendit lentement en me regardant toujours, et moi, lorsque je ne le vis plus, j'écoulai le hriiil de ses pas. Toute cette journée je crus entendre l'expression délicieuse qu'il avait donnée à ces deux mois. Je prenais plaisir à me repn'senler iiotn' altitude embarrassée el l'espèce de honte qui régnait dans la manière dont nous nous étions regardés; enlin, le souvenir des sensations fugitives de ce moment me causait un trouble et une joie dont la douceur m'avait clé jusqu'alors inconnue. »

Comme madame de lîocourt achevait ces paroles, elle regarda Joseph, qui lui parut en proie à une vive agitation; ses longs cils noirs pouvaient à peine n'tenir des larmes. En elfet, un pareil récit, fait avec la naïveté que la marquise y répaiid;iit, lui rappelait sa propre passion ; mais madame de llocourl, prenant le change sur laltendrissemenl du jeune piètre, reprit avec joie : « Ces événements sont peu de chose, m;iis ils sonl loul en amour, car rien n'est indiflérent : un geste, un regaid. lonl époque. C'est depuis l'adieu d'Adolphe que iiaipiil mon espérance. (Jn'espérais-je?.... Dieu m'est Icnioin que je l'ignorais; il n'y a rien de si difficile que de vouloir expliquer ces premiers mouvements de notre cœur : ceux qui ont aimé doivent les C(miprindre,' parce qu'ils les ont éprouvés. Il y a, dans la nature, des choses qui ne peuvent qu'êlre senties : par exemple, ce qu'éveille en nous l'.ispcct (l'une nuit éloilée, dans une sombre l'orêl, ou en écoutant le biuisseiiieiit des vagues de la mer, ne peut être exprimé : il en est ainsi de l'éveil de nos cœurs. » — C'est vrail... s'écria le vicaire. « La première fois que nous nous levimes, notre regard fut un regard d'inteHigence qui nous prouva l'un à l'autre que nous nous étions occupés l'un de l'autre pendant l'absence. Alors je fus heureuse! J'avoue nicme, aujourd'hui que ce temps de bonheur et d'illll^ion a fui, que le prisme est brisé, j'avoue qu'il n'y a pas dans la vie liiiniiiliii' de plaisir plus pur, plus suave, et je ne croyais pas (pi (in pill le rencontrer deux fois!... »

L'ail de la marquise devint huir.ide, elle s'arrêta un moment en contempLint .M. Joseph, qui, la léle entre les inaiiis, semblait vouloir lui dérober la vue de ses larmes. L'infortuné pensait à Mélanie, et le récit de madame la marquise dnnnail à son cœur une bien douce fêle de mélancolie. Joséphine reprit bientôt ainsi :«Nous marchions, comme vous voye7, bien lentement dans la carrière. Timides l'un et l'autre, lous deux religieux et candides, satisfaits d'un regard, nous restâmes lonfleinps dans cet élal plein de charmes. Nous eûmes le bonheur di! iroiiiper ma taule sur noire intelligence secrète. Ce fut vers ce temps que la persécution que l'on exerçait conlre les nobles et les prêtres devint plus rigoureuse. Un jour, j'élais assise à côté de ma taule, et je lui lisais un saint livre, lorsque, tout à coup, la porte de la chambre s'ouvre, et je vois Adolphe. Mademoiselle de Karadeuc donnait; il s'approche et me dit : — Mademoiselle, je suis poursuivi, et je n'ai échappé aux dangers qui m'environnent que par le plus grand des basai ds; je viens chercher un asile dans votre maison, et j'ai osé croire que vous ne me refuseriez pas... — Monsieur, je ne crois pas, lui dis je, que ma tante vous repousse : elle sera enchantée, j'en suis sûre, de v-.)us rendre service, et vous... Je n'en pouvais plus de joie ; eu lu \oyaiii, je m'arrêtai : mon regard lui dit tout ce que je pensais.

« Alors, mademoiselle de Karadeuc s'éveilla et fut grandement éionnée de le trouver à mescotc's; mais, comme il avait l'œil sur ma tante, il se composa très-bien , et l'instruisit des circonstances fâcheuses dans lesquelles il se trouvait. Mademoiselle de Karadeuc ré- Méchit longtemps avant de répondre; elle me parut calculer et les dangers qu'elle courait elle-même en recelant un prêtre, et ce qui pouvait lui e.l revenir de bon dans celte vie el dans l'autre. Je tremblais pendan'. ce -.ilence; enlin elle prononça, avec une répugnance évidente, qu'elle consentait à cacher Adolphe, mais pour quelque temps seulement. Une joie divine s'empara de mon âme à ce décret de la sainte fille, el je pris un plaisir inexprimable à tous les détails qu'entraînèrent les soins qu'il fallut prendre pour dérober Adolphe à tous les regards. Il habita donc notre maison ; ce fui alors que, sans cesse en présence l'un de l'autre, noire passion s'alluma plus vive, plus ardente. Adolphe paraissait souffrir et combatlre beaucoup, il luttait avec un incroyable courage, et la llainmc dont il brûlait le lit changer et pâlir. Elevé par uue mère extrêmement pieuse, il avait reçu dès le berceau les principes les plus rigoureux, en sorte que l'iiiée de compromettre le salut de son âme, de ternir l'éclat dune vie sainle, de perdre sa réputation, avait el eut toujours sur lui le plus grand empire. Alors il souffrit cruellement et livra de rudes cora- Eats à sa passion naissante. •

— Venez, dit madame de Rocuurl au vicaire, venez, traversons le

pont qui est devant nous, et allons dans la chapelle minée, je vais vous montrer le seul monuiiiiMil que j'aie gardé de cetamiuir... Joseph suivit la marquise en silence : ils entrèrent dans l'anllipic chapelle; el. parvenus à un autel de marbre noir, madame de llocourl, soulevant une dalle, monira ;i Joseph d(;s papiers. S'asseyanl alors sur un bane de pierre, elle npril la suite de son aventure.

« Au boni (le ipiinze jouis, Adcilplie. ne piinvant plus résister ;'i sa passion, et n'osant m'en instidirc, mit |ieiiilaiil l.i nuit l,i lettre suivante sur ma lalile. » — Ahirs, la marquise (lipli;iiit un p;ipier tout usé, lui ce ipil suit avec une visililc (•iiiiiliiin.

« MadeiiKii^i lie. quels (|iic soient les iLiii^iTs qui m'attendent au dehors, je diiis fuir l'asile t\\n: volie tante ma oflérl. Bien que ma mort soit presque certaine, je la préfère au péril que je cours dans la maison que vous habitez!... Si je vous écris ceci, c'est afin que vous ne soyez pas surprise de me voir vous (]uilter précipilamment, sans raison apparente ; car alors vous pourriez vous méprendre sur le motif de ma fuite, et je ne voudrais pas, pour le salut éternel de mon àme, vous causer la moindre peine; car enfin, mademoiselle, je crois que vous avez un peu d'amitié pour moi 1 Hélas! piiisijnc je me relire, que je fuirai pour jamais, me sera-l-il permis de vous écrire que je vous aime? Ce fatal secret m'échappe!. . 0 Joséphine, je sais ipie le fi^u qui me dévore ne peut pas vous atteindre, et c'est ce qui m'enlianlit à vous peindre ce que je sens. Vous êles belle sans doute, mais combien les beautés de votre àme l'emporlent sur vos charmes. IJuelle àme candide révèle votre regard pur et chaste! voilà les perfections qui m'ont séduit, cl ce n'est pas d'hier, c'est depuis longlemps. La passion que je combats depuis trois mois fera encore battre mon cu'ur lorsque je mourrai ! je la voilerai toute ma vie d'une apparente froideur, el je ne vivrai que dans mes souvenirs. Je ne cherche pas à savoir si vous m'aimez, je ne vous supplie de m'accorder aucune faveur!... où nous mènerait-elle?. . Non, je me contente de vous adorer de loin comme un aulel dont on n'ose approcher. Seulement j'espère que vous aurez quelque pitié pour moi, que vous vous direz : « Il est dans l'univers!... je ne sais où!... un malheureux qui m'aime!... sans espoir!... » L'idée que vous penserez (pielqiiefois à moi m'aideia à supporter la vie; et lorsque je serai morl j'obtiendrai quelques larmes... Ce sont les seules que je veux que vous rép;indiez pour moi.

« llélas, mademoiselle, si vous vouliez m'assurer que vous déposerez votre touchante pitié, que vous armerez vos regards de sévérité!... je puis répondre de moi... alors, je resterais, et du moins, dans ma vie, j'aurais encore quelques instants de bonheur h compter; car, lorsque je vous vois, j'éprouve loiit ce qu'il y a de plaisir sur la lerre ! et... si le ciel, le hasard.., qiiesais-je, faisaient que vous éprouvassiez pour moi un sentiment plus vif que l'amitié!... Ah ! nous goûterions les plaisirs les plus purs, les plus vifs... Dieu !... si nos âmes s'entendaient! Quille vie pleine et délicieuse! Vous remplissez tout mon cœur; vous êles loul pour moi... Mais je me livre irop aux sentiments qui me dominent. Il faut partir, car il n'est rien de tout cela ! Ainsi donc, adieu, adieu, lille pure et chérie, adieu, je te salue comme le rivage de la patrie que l'on quitte pour toujours ! je vais traîner ailleurs mon amour, mes regrets, mon existence à jamais empoisonnée, heureux si je rencontre en chemin la hacbe révolutionnaire. »

« Dans quel état me plongea la lecture de cette lettre. Je restai longlemps les yeux remplis de larmes sans pouvoir rédécbir : le lendemain malin, lorsque je rencontrai le jeune prêtre, je lui prislamain, et, l'attirant à moi, je lui dis d'une voix altérée : « Ne parlez pas. » C'était tout dire. Ma tante ne nous laissait jamais seuls, nous ne pouvions nous parler eu liberté. Alors, me confiant en noire mutuelle innocence, un soir je suivis Adoljihe dans une chambre où il m'entraîna; el là, m'asseyant près de lui, je saisis sa main, et pleurant de honte, je lui dis : « Ah! je vous aime!... » — Joséphine! s'écria-t-il, ab, Joséphine! vous me faites mourir de bonheur! — Mais que deviendrons-nous? lui dis-je. — Joséphine, ne sentez-vous pas dans votre cœur un plaisir enivrant?... Il doit nous suffire : le charmant accord de nos âmes nous fournira des voluptés calmes et pures. Parcourons uue carrière où peu de miirlels ont brillé; séparons-nous, dégageons-nous de ce qu'il y a de matériel en nous et ne vivons que de la vie des anges... Avec une volonté forte nous éteindrons tous nos désirs, et, n'ayant plus de combats à redouter, nous coûterons tout le bonheur d'ici-bas. Contents, jouissant d'une félicite dont la venu ne soupirera pas, nous mourrons ensemble après avoir é[iiiisé tous les plaisirs de rame. — Ainsi donc, repris-je, dès aujourd'hui nos cifiurs s'entendent, et lorsque je vous regarderai vous comprendrez tout ce que je dirai.

« Alors, nous passâmes une beure délicieuse, en proie à ce premier bonheur de l'amour, à ce charme des premières paroles où l'on ose tout dire, avec des réticences, des mouvements de honte, de joie, qui sonl indéfinissables. Ce doux moment rempli par les prières, les soupirs, les regards que l'on craint de comprendre, ce momenl enchanteur est resté gravé dans mon souvenir, et il ne m'apparait j.iiii;iis sans me causer de vifs transports. Noire résolution siibliiiie. [ni-c avec courage, fut suivie avec constance et sans muniiinc piinl.iiit quelque temps; mais, raon jeune ami! que de semblables promesses sonl

LE VIC\H\E DES A.RDENNES

imprudentes , et que de uiuuvenu'uis impùiieux s'élèvciil dans i'àine lor>que deux èlres qui se clicrissoiil bonl eu piésciice l'uu de l'aulre ...»

— Ah! niadaine!... s'écria le viiMlre. Puis le jeune homme, s'ùloiguaul de quelques pas de niailaMU' de Riie<iurl. s'airola et parul à la marquise eu proie à la plus vive ininlidii. I.oiscpi il reviiil. des pleurs sillonuaieul ses joues paies, el loin le feu de su passion pour Melauie brillait dans ses yi ii\. — Mad.nne dit- 1, je ne puis vous exprimer à quel puiiii ee iétil est enu'l pour moi!... La maïquise souiii et serra la maiu du jeune prêtre qui se rassit à eolé d'elle.

€ L'a soir .Xdolphe, ui'attir.mt pre^ de lui. u,r dit : — .Iosé(iliine, je dois partir, car rieu iiest moins sur que le salut de mon ànn' el de la lieune. — Que voulez-\ous dire?.,. — Que je l'aime be.iueoop trop el que je ne puis résister plus longtemps; nous avons Irop présumé de nos forces ; je désire plus que lu ne m'accordes... je ne suis pas heureux... — Eh bien '. parlei, lui dis-je, (lue voulez-vous.' l'oiir toule réponse il me prit la m^iin et la serra eonlie son tour 11 me regarda!... Ah! j'avoue que ces siuqiles mouvements ni iiislruisireiit vaguement de tout ce que désirait Adolphe ! Je le eoiiiemplai l<uigtemps sans lui répondre, alliiée vers lui par une finre invincible. Nous reslàuies longtemps dans ce redunl.ible silence : mais eidiii Adolphe me dit eu s'écarlani do moi: — Separons-nous!... Joséphine, je l'aimerai toute ma v ie, tu seras la seule fenmie dont le nom, le souvenir, feront ballro mon cœur!... maisjo l'aime assez pour préfert r ton lioimenr au plai^lr, el Ion bonheur l'iilur au bindieur d'un instant. Il s"élan<,'a dans sa relraite. et je l'enlendis semeiue en prière el pleurer. Je l'écoutai loiitilemps... Ji^ l'adiniriiis, hélas! tt fut la pilié qui me perdil. Je rentrai dans mon a{ipaneineul et je me mis à lélléchir, on plntol... .Mai-, eomnient appeli r ces vagues pensées d'une jeune lille qui aime pour la première lois'/ »

Suite et fia de l'histoire >le muJ.ime de Rocourt.

ta marqui-e continua eu ces termes :

« Il u'v a rien do plus louchant, rien de pins danstereux pour une f Lunne que le spectacle des efforts cpie f.iil mi homme pour la respecter : c'est celle grande preuve d'amour qui me perdil : il se glissa dans mon àme une pilié, une compassion perfides. — lié quoi! me disais-je, ne dois-je pas me sacrilier pour le bonheur de celui que

j'aime.' N'est-ce pas monlrer peu de grandeur d'ame que de pro-

liler à moi seule des combats d'un autre'.' N'est-il pas plus beau de ne choisir que mon inforluiie el de tout prendre sur ma léle.'... n'étaisje pas barbare de contempler sur son visage la trace de ses combats sans le récompenser de tant d'ardeur et de vertu'.'... Je pleurerai en secret, me di>ais-je, les faules que je commettrai pour sauver mon amant, et devant lui je serai joyeuse et riante! Enfin, je trouvai je ne sais qiu-lle grandeur, quelle sublimité à m'allacher p(mr toute ma vie à Cl t homme infortuné, proscril, parce que je m'imaginais devoir tout couvrir par le plus violent amour et par la sublimité de te dévouement. Ce fut par de tels raisonnements que j'éloulfai la voix de la raison. Une circonstance vint achever la défaite de ma venu chancelaule : le plus grand des hasards fit que j'entrai dans le cabinet secret de ma taïUe; j'y trouvai la Nouictte Iléluïse, je la lus. Dans ce livre je vis l'histoire fidèle de mes sentiinents; l'éloquent auteur de ce chef-d'œuvre me persuada que je resterais noble, pure, candide, malgré mon amour satisfait. Nous étions dans une situation semblable, et j'imitai Julie... en tout! »

Ici la marquise se couvrit le visage de ses johes mains, et elle garda le silence pendant quelque temps. Enliu elle releva la tête en regardant le vicaire, il était immobile, sa figure n'avait aucune scvérllé, Alors Joséphine reprit ; « Tout ce que je sais, c'est que ce n'est poini aux hommes à me blâmer... Adolphe admira mon dévouement, il iiie cacha tous ses remords. La sévérilé de ses principes le lourinenlail cependant à chaque instant, et il sonll'niit pour moi. Ce fut au miben de celle vie d'égarement et de bonheur que mademoiselle de haradeuc devint plus clairvoyante. Un soir que nous étions ensemble, elle me regarda d'un air sévère et me dit : — Ma nièce, sor.gez-vous au poste érnineut que vous devez occuper'? oubliez-vous que la noblesse de votre famille vous a donné le droit d'entrer d:iiis un chapitre; que les puissantes proteclions que j'ai auprès de l'enq)ereur d'Allemagne eldu sainl-père m'ont promis pour vous une dignité dans le chapitre

de L , et que si vous menez une conduite régulière... (en disant

ce mol elle me regardait avec une ironie perçante), vous pouvez devenir abbe:.se .' — Mais, mademoiselle, je n'ai, je vous assure, aucun goût pour la vie monastique.— Vous u aimez pas l'Eglise? reprit-elle avec un souiire sardoiiique. — Je suis, répoiidi->-jc, je suis religieuse cl je crois eu Dieu; mais il a laissé à chacun le droit de se choisir l'ciat le plus couveuable pour faire son salut. —Celui que vous prenez, petite hypocrile, doit vous conduire droit en enfer t^royez-vous, dit-elle en colcre, que mes luuelies m aient empètly,' ô'J voir les re-

gards que vous lancez à notre jeune réfugié'?... Dès demiiin il quittera la maiscMi. — tjnoi! ma lante. vous le renverriez'? vous le laisseriez aller à la mort?... Et, en proiionvant ces mots, vous devez jiigi'r combien j'étais tremblante. Celle vieille lilh' me jeta un regard scrnialem' el s'écria: — Ali! nKillicureuse !.., vous l'aimez!... — Non, ma lanle!... répondis-je d une voi\ enireeoupée. Ah! je vous en supplii'. qu'un regard involonlaire, dénué d'iulenlion, ne perde pas un minisire du Seigneur!... Vous seriez comptable de sa mort au jugeniiiil dernier, et c'est un crime dont rien ne pourrait vous laver... — Voyez-vous le petil Satan, comme elle a peur de le voir s'éloigner!... 11 s'en ira, mademoiselle, et, ne craignez rieu, je le conduirai moi-même chez une sainte lille qui le recueillera. — Madenioiselle, mais savez-vous s'il aura les soins dont vous l'entourez ici el dont il est si reconnaissant'? Songez que si, par une imprudence, celle à qui vous le confierez le laissait découvrir, vous seriez la cause de la perle d'un jeune homme qui appartient à une des plus nobles familles de France, un jeune ecclésiastique qui, si les événements changeaient, deviendrait cardinal ? — Tout ce que vous diics, la chaleur que vous y mettez, ne fait que me confirmer dans mes sonpi;oiis, et penl-clre êles-vous plus criminelle que je ne le pense.

0 Ces p:irides mi! donncrcnlun frisson moilel, car elle disait vrai. — Mademoiselle, lui dis-je avec une dignité qui lui en imposa, vous oubliez le nom que je porte, el qu'enlin vous êtes la plus vigilante comme la ineilleuro des tantes... Vous voyez, mon jeune ami, si nous savons mentir au besoin'?... Mademoiselle de Karadcuc me regarda, elle resta un instant indécise, mais après un court moment de réllexion elle me laissa, alla ouvrir la retraite du jeune prêtre et l'ainena par la maiu. Cette vieille lille était digne de régir un couvent! Elle mit Adolphe devant moi, et, jouissant de ma rougeur, elle lui dit d'un air de bonté : — Je sais que vous vous aimez... Adolphe pâlit. Avant (pi'il pill répondre, je composai mon visage et je répondis à ma lanle : — (Jni donc a pu vous faire inventer cela'?... Mon ami 1110 comprit, il regarda mademoiselle de Karadeuc et lui repartit avec un iroublo inexprimable : — Mademoiselle, je ne croyais pas que mes mœurs pussent donner lieu à de pareils soupçons... 0 Dieu ! s'ccria-i-il avec un accent de mélancolie, ee que je suis forcé de dire est déjà une punition de mes péchés ! celle humilialion terrestre me sera-t-elle comptée?... et ce que je souffre, ajouta-t-il en me regardant, pourra-t-il effacer quehiue chose dn livre éternel où l'on écrit nos fautes ? Ma tante nous examinait tour à tour avec une maligne curiosité. -^ Monsieur, dit-elle avec une colère sourde qu'elle retenait, mais qui perçait dans l'accent de ses paroles, monsieur, je cidis à vos p:iroles, je vous ai donné volontiers un asile, mais il n'est pas encore^ assez sûr pour vous, el ma dévotion bien connue doit, lot (Ml lard, m'aiiirer une visiie domiciliaire. Demain je vous conduirai moi-même chez une dame de mes amies, et vous n'aurez rien à y craindre. — Mademoiselle ! m'écriai-je, ma chère tante, je vois que rien ne peut cU'acer vos soupçons; eh bien !je vais vous donner une preuve à l'évidence de hninelle vous vous rendrez peut-ôlre... Que ne fer.iis-je pas pour sauver un prêtre de la mort certaine qui raitend s'il s'éloigne de ces lieux... Je vais les quitter! Je le laisse si'iil avec vous, dis-je avec un accent d'ironie, et j'irai à Aulnay-le- Vicomle me cacher dans la chaumière de Marie, ma pauvre nourrice!... Serez-vous satisfaite? A celle proposition, ma tante sembla se radoucir, et pendant qu'elle réiléchissait, Adolphe, les larmes aux yeux, me regardait, et son coup d'œil ému me disait combien il admirait mon dévouement. Mademoiselle de Karadeuc consentit à cet arrangement, il fut convenu que le lendemain je partirais pour Aulnay. Nous pûmes, Adolphe el moi , nous embrasser et nous dire adieu!... Quelle scène louchante et mélanccdiquc !...— Non ! s'écriait Adolphe, je ne t'abandonnerai pas, surloul dans l'état où tu esl... — Adidphe, restez ici ! s'il me fallait trembler pour votre vie!... je piirirais!... Que de pleurs!... que de baisers! quel charme cruel! Je partis I...

« Je passai quelque temps ensevelie dans la plus profonde douleur, (tt j(' confiai tout à ma pauvre nourrice : je pus verser mes larmes sur le sein qui m'avait nourri. Ce fut alors (pie j'appréciai le bonheur que l'on éprouve à avouer ses fautes à une amie. Un soir que j'étais assise auprès du foyer de Marie et que nous nous enlrelenions d'Adolphe, son mari entre et me regarde d'un air trihte... Nous le questionnons, et il nous apprend que le jeune prêtre que recelait mademoiselle de Karadeuc avait été découvert el transféré dans les prisons!...

« Celle nouvelle, annoncée sans ménagement, me fit tomber sans connaissance; une lièvre brillante s'empara de moi, et dan» mon délire je ne parlais que de l'enfant que je portais dans mon sein. Marie tremblait pour moi. Au moment où j'étais tellement affaiblie par les mille souli'rauces qui m'accablaient, que ma nourrice, assise à mon chevet, croyait que j'allais expirer... le biuit du galop d'un cheval relentit à la porte de la maison; un militaire entre!... je reconnais Adidnhe!... Il vole à mon lit de douleur... La joie produisit chez moi ie même effet que la peine. Lorsque je revins a moi, Adolphe tenait ma main dans la sienne, et quand je fus en étal de l'entendre, il me raconta que la violence de sa passion n'avait pas pu lui permcltic

LE VIC.Vir.E DES ARDENiNES.

Si

de snpporrcr mon aosence, et que l'anioiir lui avait inspiré le slralajîciiie i|iii cau^ail ma Jciiileiir. Èii l'flel, s'il s't'cliappall, iindeniuiselle di' Kai;ideiic ii'i-ii sfiail (|ue plus ciiiilirniéi' dans ses conjcciiircs. el s'iiiiiigiiMTail que c'élait \i'r> sa iiieci- qu'il viili'iail. — Ain i donc, nu,' dil-il. Ji' ('(Hunii n(;ai par ciuliiiniir la l.iiilc eu Iciitouraul d'alleiilious fl d'hommages dont elle lue sut nu yré iuliiii. J'cflaçal dans son aine huile Ir.ue de soiip(,'Oii, el quand je la présumai revenue à suii aujiiié |preiniere pour moi, j'éerivisù des aniij lideles, entre antres à mou livre, de loniber, déguisés en geiidarmes, une nuit, à l'inij rovi>le. cliez m;idrnloi~clle de Karadeuc, el de m'arraelier de eliez elle!... Il> exéculcreul si bien celle adroite nianu'uvre, (|ue la laiile pensa mourir de nli' srin lur.-qu'.'i miiiuil ou vint l'aire nue perquisiliuu exacte de soi .lùlel, el <|ue mou frère, à qui j'avais indiqué le secret de mou iiilroiivable cachette, souda, avec son sabre, le mur d.uis liquel était pratiquée la l'aiisse porte. Je jouai la résignation, je ciiuMil.d votre tante, qui s'accusait d'impiudcuce, elje la laissai, jiiyrn\ de pouvoir aller vous retrouver. .Mou Ircie m'a donné un unil'iiriur. je suis aceonru de bois cji bois, à la nuit, el... me voici!...

i< 0 joie eiiivranle!... 6 bonheur!... j'ai savouré dans telle époque de ma vie loules les peines et loules les voluptés d'un plus long aiuiiur. car j'apprurhais du leniie, el h^ chagrin qui me ronge encore .oiidurd'liui devait bieiilol s'emparer de mon cœur. .Mon jeune ami, dit l.i ni.iiquise en moolraiit au jeune prêtre le parc du château, M.yez e ■ eluiriuanl asile; il est plein de souvenirs pour moi!... Ces lien\, (es be,iu\ lieux, mOnl vue pendant trois mois heureuse!... aussi heureuse que peut l'èlre une l'einme!... l'eiid.int ces trois mois. Ibre. sans inquiétude!... aimée, adorée d'Adolphe, je ne deni;Mjdais rien au ciel que d'être ainsi (onle ma vie.

« La première punilion de nnm crime nie fut inlligée par Adolphe lui-même, lorsqu'il vil qu'il existerait à jamais un léin«))n de nos amours!... Il devint rêveur : par les questions (|ue je lui Os. je vis qu'il peu-ail à l'avenir, qu'il redoutait jusqu'à la tendresse que j'au» rais pour mon enfiiiit i e fui alors qu'il me dit do quiller Auiiiay pourallrr meiire au jour, dans d'aulres lieux, lu fruil, le doux fruit ili' nos innimr-. '... Per>oime ne s'apeicevail do mon état, parce que j eus le ( ruel courage de le dissimuler jusqu'au dernier moment, et je suis resiée pure e( vierge aux yeux des lioniiues !.,, Quel mal al je eotnmis envers la soeiélé '... llélas! je n'ai nui qu'à l'dlre queje clierir.ii^ le plus!... iinui pauvre ciifaut!... four dépayser nuidenioiselle d<' Karadine, nous dîmes à Marie qu'elle eût à iiisli-uire ma tante que j'avais élé tddigée de me réfugier chez mie de ses parentes, parce qu'on avait fait des perquisitions dans le village d'Auliiay pour venir arrêter les nobles qui ptuivaienl encore s'y trouver, el que, lorsque le premier moment de perquisiiitm serait pansé, je retournerais chez elle. Adolphe m'ciniui'iia donc, ce fut lui qui me tint lieu (le tout. So 1 amour se déploya d.nis les soins qu'il me prodigua. Mais, hélas!... le barbare me déroba mon enlant, et... je ne le revi.-» plus!... »

Ici la marquise de Roctuirt pleura longleiniis !... « Toul ee que je sais, reprit-elle, c'est qu'Adolphe, que j'avais supplié de lui duiiner mon nom, l'appela Joseph !... » — Joseph '... s'écria le vicaire avec les marques de la surprise el le visage en feu. Madame de noeouil le coiileinpla avec bonheur. — Vous vous nommez Joseph aussi .',,. dile;le. — On ètes-vous accouchée'? repril-il en lui saisissant le bras et la reganl.mi. — Ah ! loin d'ici, répi n.iii-elle, à V«iis-la Pavée!... Et elle fut cependant en nroie à une vive anxiété en exaiiiinaiit la (igure du jeune prêtre. — Malheureux que je suis !... s'écria-1-il, ne sais-je donc pas qui je suis'.'... Cependant un prélre !... Puis il tomba dans une rêverie que .lo-cphine respecla.

Après un long silence, pciulant lequel le jeune prêtre regardait fiirlivemenl madame de l'.oeoiirt. celle ci reprii : « D'ailleurs, Adolphe vint me dire que mon lils élail mort : il employa beaucoup de ménagi menu pour m'annoncer celle fatale nouvelle; main, o^erais-je le dire ! je n'ai jamais cru à la réalité de ce qu'il m'a dil !... Un secret pressentiment me crie que mon lils existe!... Ainsi jugez si, lornque j'aperçois un enf.mt ou un jeune homme, je n'ai pas le co-.ur gros d'une tendresse qui cherche à sortir de ce cœur qu'elle goiille !... Depuis, je n'ei» que des malheurs. Adolphe émigra, je retournai chez ma lante, el je vécus dans les larmes, parce que, (l'a[irès la nalure de mou caractère, une p;ls^ion devait faire de grands ravages dans mon ame... Quelle mélancolie me saisit! J'étais inconsolable et de la perle de mon enlaiit et de celle de mou ami. Je reçus de ses nouvelles, il m'as-urail qu'il m'aioiail, etcepeiidanl une amertume secrète régnait dans ses lettres, il semblait qu'il pleurât sa faute, et il n'osait nie la re|irocher, car c'eût élé le comble de l'infamie !... Ah ! les caractères par Inq) religieux, ceux qu'une leinle de fanatisme dégrade, sont capables de bien des cruautés. Vous allez eu juger!... Il 'iie me restait plus, grand Dieu!... qu'à être méprisée de celui que j'ai li.nt aimé, à qui j'ai tout sacriDé!... (,'ar j'ai aimé, mon jeune ami, aulant que l'on peut aimer ici-bas!... Apres qoe ma lante fui moi le, je revins habiler mou cher Auliiary-le- Vicomte. M. de lioconrt me vil et m'aima. Je ironvai de la douceur dans le lien que nous avons con- Iraclé, mais je lui lus ma faille, il l'iguiirera toujours!...

0 Bieniol un règne éclalanl vint remplacer les excès de noire révohiiiou. L Empire lélablil la religion et ses autels, Adolphe fut ivp-

pclé, el obtint un poste emineul il y a six ans; je courus avec ivresse le revoir!... Jamais celle scène ne sortira de ma mémoire. H éiait chez lui, j'eiiire, il ne me reconnaît pas, et le laquais lui dil mon nom. — Kh quoi! m'écriai-je en conranl à lui, Adolplu' ne reconnait pas Joséphine !.. Alors il me dil froidement: — C'est vous! madame... Il renvoya Kmt le monde, el nous re-lamcs seuls!... Je crus que cette grande sévérité, celle retenue, cesseraient. Non, hélas ! non... — Joséphine, me dit-il, vous êtes mariée .'...

Il Celte inlerrogation me fil frémir. Ah ! je recueillis en ce moment toute l'ivraie (pn- j'avais semée dans ma jeunesse ! — Cruel ! m'écriai-je, il eiU l'ié beau de vous rester fidèle el d'être reçue ainsi !...

— Joséphine, conliuua-l-il d'un ton grave, je t'aime toujours. Malgré l'accent prid'uud qui accompagna ces paroles, sa froideur, sa ligure pâle et sévère délrnisaieni la conviction que je brillais d'avoir. — Joséjjhine, coniiiiua-t-il, vous avez un époux!... — El croyez-vous, lui dis-je vivement, (pie je vii^ns ici pour manquer à ce que je lui dois? Si c'est là ce que signilieiil vos paroles, dispensez-vous de parler plus loiigleinps!... U Adtdphel... Adolphe. . Malgré ma lierlé, je fondis eu larmes. La riligion... repril-il. — Eh! laisse la religion, et jellemoi un seul regard d'autrefois!... A celle parole, il me lama un coup d'œil d horreur el de mépris. — Adieu ! lui dis-je. Ll je m'élançai hors de son hôtel , en jurant de ne plus le revoir. La sécheresse de ses paroles, son altilnde sombre, son repenlir, m'avaienl accablée.

« Ainsi, mon jeune ami. croyez-vous ipi'll y ait un hnnnni' assiz sévère pour condamner ma faute lorsqu'elle a ('lé suivie (!e denv |iareils châtiments, la perle de celui qui pourrait me rendre glorieiisi-, de mou crime el le froid mépris de celui que j'ai tant aioié'.'... .\li ! il est des crimes (si c'en est un) que le ciel punit bien séveremenl icibas!... llélas! les larmes que je verse en secret coinpenseionl-ellcs mes torts? Notre religion, qui a fait une vertu du repenlir, rii'nii donne l'espérance !... »

Ce dernier restait plongé dans une rêverie profonde : la manière simple et naive dont la marquise avait raconlé son liiMoire, le site, les souvenirs qui s'éveillaient au fond de son ca;ur au récit de celle femme, son accent tendre elles regards (pi'i lie jclail sur lui, tonf. contribua à le rendre rêveur : il n'enlendil même pas les dernier» mots de Joséphine, qui n'osa pas d'abord inleriompre sa rév ie. l'ependanl, après quelques moments, elle lui dit : — lîigagnons \u Ire Lanc de gazon : ces ruines, ces voiHes portciil à la réilexion !...

Elle s'appuya sur le bras du Jeune [iiêtre, et ils revinrenl en silence s'asseoir sous le cèdre. ^ Eh bien ! monsieur Joseph, vous ne me dites rien ?... — Madame, répondit-il. je ne puis rien vous dire, car j'absous luiiiours ceux qui oui souflèrt <m (|iii souffrent de pareils tourmenls. — Vous êtes digue du sainl ministère (pie vous remplissez !... Ah ! venez (luelquefois me donner de ilonces consolations, je sens qu'elles rafiaicîiirûnl mon cœur ! Elle détourna la tête el pleura

— Venez, dit-elle, venez; vous me représenterez celui que... j'ai perdu!... A ce mumeiil la cloche du château sonna le déjeuner; alors la marquise, regardant M, Joseph, lui dil . — Si vous ne craiguez pas de faire un inauvai.> déjeuner, faites-moi le plaisir d'accepter la moiiië du mien.

Le vicaire suivit madame de Uocourt sans répondre : on eût dit qu'un charme secret l'eulrainail malgré lui.

Retour de M. (le r.ocourt. — Rendez-vous donnii au ïicaire.

Nous avons laissé le vicaire plongé dans une profonde mélancolie. Il avail suivi madame de Hocourl jusque dans la salle à manger du château. Assis à sa table, à cùté d'elle, il croyait encore être sous le cèdre du parc. Au moment où Joséphine lui offrait quelque chose, il leva les yeux, et vil sur le visage de l'un dr.f domestiques qui servaient un sourire dont l'expression sardoniqne le lit tressaillir. Ce drôle était debout, la servielle sous le bras, placé juste en face du jeune prélre : il ne se soutenait que sur un pied, sa lête légèrement conibée suivait la pente du corps; cette allitude ajoulail encore à l'ironie qu'exprimait son visage. Ses yeux embrassaient également par leur regard perçant el la marquise el son protégé. Ce coup d'uùl arrêta l'extase de Joseph el jeta daiin son àme une vague inquiétude. Jonio était nu de ces hommes dévorée du d.sir de se sortir de l'état où le hasard les a placés, qui ont ;issez philosophé pour secouer le joug de la conscience el se servir de Ions les moyens possibles pour parvenir. Eiilin, par une faveur spétiale de la nalure, il avail des formes et des nv.nières dont la candeur excluail toul soupçon sur ses principes. Il paraissait altaché à M. le marquis de Hocourl, au service de qui il élail d 'puis quelque temps; mais il ne le servait avec lant de zèle que parce que le crédit que M. de Rocourl avait auprès du pouvoir, depuis la rentrée des Bourbons, lui donnait de l'espoir, el il regardait son maîlre comme le premier inslrumeot qu'il eniploierail pour l'édiflee de sa petile fortune. Le vicaire fnl hieiilôl débarra^sé de la présence imporiune de ce domestique; car madame de

LE VICAIRE DES ARDENNRS

Rocourl, lisant dans les jeux du vicaire une sorle d'inquiéiude et voyant qu'il regardait Joiùo à la dérobée, renvoya ce dernier sur-lecliainp.

M. Joseph avait naiureilenieiit de la c(inip;i>sion punr ceux qui étaient vii limes d'une passion : ain>i la niar(]iii>c iiciuva le rigide vicaire beaucoup plus alïiclueuv quille iic li-péraii: elle jouit de ce changement eonune si c'était un priniier p.i> cpie le jeune lumune fît ver> elle. — Mon jeune ami, dil-ille d nu ton de voix afleelneux, j'espère que quelque jour vous me lonlicrez vos peines. — Hélas! madame, je vous les dirais si l'amitié pouvai' nr)ffrirdesconsolalioMs. mais il n'en est aucune pour mes chagrins, et ce sérail vous afiliijer en pure perte qne de vous raconter mes aventures. — J'aimerais, répondit la martpiise, i parlieiper.'i votre chagrin, iiièmi' vaiiuMoenl. et, connue vous le dites, en pure perle. Deux niallieunux se honviiil

{)lus forts à porter leur infortune loriqn'ils sont ensemble et que eurs cœurss'entendent,

— .\h ! madame, votre malheur n'est pas au comble 1,. Vous retrouverez voire lilsl... mais moi!... le fatal jamais est gravé sur ions mes souhaits, l'espérance même m'est interdite!...

— Pauvre enfant !... s'écria la marquise et d'un air tellement amical, qu'il était impossible au vicaire de s'étonner de celte exclamation qui semblait conquérir pmir celle qui la piononçait tous les droits de l'amitié. La marquise emmena le vicaire dans le salon : là, après quelques phrases insignifiantes, madame de Uocourl se mita son piano ; elle commença négligemment et de mémoire uu morceau d Haydn.

Aux premières notés le vicaire iressaille , il s'approche, et Joséphine, s'apercevanl de l'attention du jeune humme , continue de déployer loule sa sensibilité dans son jeu... Elle se retourne; le vicaire, les yeux humides, iiiiniobile, avail l'attitude d'un prophète, et il recueillait religieusement les sons que la marquise tirait de l'harmonieux insiruinent. — Madame, s'écria-t-il, vous m'avez, sans le savoir, causé le plus grand plaisir et la plus grande peine!...

L'infortuné , en entendant jouer la sonate favorite de sa sœur, crut revoir Mélanie ellemême!... Il se laissa aller sur son fauteuil, ie cacha le visage dans ses mains, et la marquise accourut à ses côtés.

Cette matinée fut pour madame de Rocourt un des moments les plus délicieux de sa vie; elle savourait un bonheur pur, sans même que sa conscience le lui reprochât. Lorsque le vicaire se relira, elle prit le prétexte d'aller voir sa nourrice pour pouvoir accompagner le jeune prêtre jusqu'à la grille du château. Lorsque le vicaire se trouva seul, il se mit à réfléchir sur l'affection que madame de llocourt lui portait, et rien dans son cœur n'en murmura. Le souvenir de Mélanie ue nuisait aucunement à ce nouveau sentiment qui se glissait dans son àme. Cepi-ndant il rcsolul de se tenir sur ses gardes el d'aller moins souvent au château; mais Joséphine avait trop d'adresse el de fmesse féminine qui dompte les plus grands obstacles pour laisser le jeune prélre au presbytère. A chaque in-lant elle faisait naitre des prétextes. Marie lui servait singulièrement dans ces occasions. Tantôt madame de Recourt ie fâchait contre un de ses gens ei le renvovail,

Il me prit la main et la serra contre son cœur. — page 30.

aussilûl Marie consolait l'aflligé, lui conseillait d'aller trouver M. Joseph et de l'intéresser .^ son sorl. Le vicaire revenait demander une grâce, obtenue des qu'il parlait. Tantôt Marie allait instruire h; vicaire des besoins d'une f.imille pauvre, el dans la chaumiéieM. Joseph trouvait un ange de boulé (|ui l'avait prérédé. Madame de Rocourl, venue à |iieil, pour ne pas dcj-iiiier à ses bienfaits léclal d'une orgueilleuse pliilanilinipie, avail besoin de la coni|iagine et du liiasde M. Joseph, l'dules ces nnnées élaient déguisées par trop de boiiliomie et d'espiil pour que M. Joseph s'en apiri.rtl : cependant il eomnienvail à n'Iléehir sur les s,)iiis empressés donl ou r<'nl(iinail. Lorsqu'il parlait au bon curé de son emliarras, M. Causse ne savait que rrpiiudre : inslruit de l'ardenl amour du jeuiu' Inimme pour Mélanie, il n'ignorait pas que le cœur de M. Joseph ne pouvait phis conlenir aucun aune senlimenl sendilalile; mais, d'nn autre eôlé, il eilt été ciithanté de voir son vicaire lancé dans une passion qui lui lit oublier celle qu'iuie barrière insurmontable lui défendait d'approcher.

Alors le bon curé se contentait de sourire avec inie certaine (inesse, et il lâchait deux ou trois proverbes qui enveloppaient sa pensée secrète et dont Joseph ne pouvait deviner le sens.

Le résidtat des réflexions du vicaire fut qu'il devait renoncer à aller au eliAtean, non qu'il conçût des soupçons sur la nature du sentiment que lui portail madamedeRoeourl, mais parce qu'il crovait commettre un sacriiége envers Mélanie en trouvant quelque plaisir à voir une autre femme, et que, du reste, il manquait en quelque sorle au serment qu'il avait fait de se sépaier de toute l'humaniié. Cette décision immuable fut exécutée à la rigueur, et les menées les plus adroites de madame de Rocourt vinrent échouer devant ce décret du jeune prêtre , qui en était revenu à la contemplation de son portrait chéri. Madame de Rocourt fut au désespoir.

Son amour, parvenu au comble, ne pouvait supporter une telle privalion. Un matin elle sr hasarda à écrire le billet suivant au vicaire .

• Il me semble . mon ami, que vous néglige/, beaucoup Joséphine !

est-ce qu'elle serait encore pour vous madame la marquise de Rocourt?

Je crois , à vous dire vrai, avoir assez fail pour conquérir ce beau tiire d'amie. Faites à j votre tour quelque cliose pour moi. Songez que vous me devez bien des coiisolaiions: vous seul pouvez bannir la tristesse qui m'accable. , Voici bientôt uu mois que vous n'êtes venu me voir. Je vous attends, hélas ! je sens que vous nie devenez de plus en plus nécessaire. Enfin, mon jeune ami, je vous souhaite ; ce mol doit vous suflire. »

Le malheur voulut qui; la marquise chargeât Jonio d'aller porter celte lettre à M. Joseph Lorsque le domestique entra chez madame de Rocourt, il aperçut sur son visage une expression passionnée dont l'homme le moins observateur aurait deviné la cause. — Jonio, diielle, ayez bien soin de ne remcl'.re cette lettre qu'à M. Joseph luimême; s'il n'y est pas, vous la rapporterez!... L'accent, le regard de la marquise, disaient toul, el ses yeux suivaient le |)apier entre les mains de Jonio, comme si cette lellrc eût dû décidcT tii^ sa vi(!. Aiissi:6[ que Jonio posséda la U tire, il coiiçiil la i)etisée de la retenir —

JE VICAIRE DES ARDENNES

Sl;u>, pensait-il en iiii-iiiènio, si ce biilcl ne dit rien, il est inutile do l'ititcrcepter... lîn songeant ainsi, il était dans l'avenue du château : il marchait lentement lorsqu'un homme l'aborde, et après avoir lu l'adrcï-se de la lettre : — Tu quoque. Brute! et loi aussi, Joiiio!... ùfdulges amori, tu donnes dans le panneau 1 (Juo te. Mœri.'pedes? tu trottes chez le vicaire; va ! Timeo Danao$ et dona ferentes, crains les Coups de biton en portant des poulets. — C'est vous, monsieur Leseq ? dit le valet préoccupé. — neureusemcul pour vous ! Pouvez-vons ignorer tout ce que le village pense de M. Joseph .' Madame de Rocourt l'aime, et traxit pcr ossa furorem, clic a le diable au corps, il y a quelque cliose pour nous; oportet servirc marito, il nous faut éclairer le mari, et nous y gagnerons, funus, un eni|iloi in circumvallationibus, dans les douanes, vel œrario. ou dans les contributions. — Vous pensez donc que celte lettre est un billet... Uein!... Comment s'en assurer.'... — Cela vous embarrasse; dit le curieux niaitre d'école, qui ne courait aucun il.iuyerdans celle affaire; ego sum alpha cl oméga, je suis unique pour ces e\pé<litions-là !

Allez, notre fortune est fuite, et nous allons rrricrcma/eriam, débrouiller la fusée. Venez cli. z moi , j'ai encore nue bouteille de vin, c'est

tout ce qui me resle de '-.- -

ce que le curé m'a donné.

Jonio suivit le maître d'école, qui fit bouillir de l'eau, et suspendant la lettre au-dessus de la vapeur , il rendit le pain à cacheter buinidc;il décacheta le billet sans endommager l'empreinle du cailut, cl, lisant le contenu à haute voix, il fit tress.iillir .loiiio de joie et d'espérance. La lettre (ut rélablio si bien, qu'il était impossible de croire qu'elle eût éié ouverte.

— Quelle nouvelle !

s'écria Leseq, j'en saurai bien plus que Marguerite, ma foi !... ,\li çà! dit-il en regardant le valet, j'espère que si M. le in;irquis de Rocourt vous réccunpense, vous ne m'oublierez pas... Gardez bien la lettre, ei lorsque vous apprendrez quelque chose de nouveau, venez nie le dire...

Joiiio revint au château ; il affirma à sa maîtresse que M. Joseph venait de lire la leitie en sa présence, et qu'en le chargeant de présenter à madame la marquise son respectueux hommage, il avait ajoulc qu'il porterait la réponse lui même. Le vicaire, aitcndu avec une impatience sans égale, ne vint pas. Ma lame de Rocourt, assise contre une des fenêtres de la façade qui donnait sur l'avenue, avait plus souvent les yeux sur la prairie que sur l'ouvrage qu'elle tenait pour avoir une contenance. Sur le soir, le bruit d'un équipage retentit dans l'avenue; la marquise tremblanle regarde, et elle aperçoit la voiture de M. de Rocourt. Pour la première fois son mari lui fut à charge. Un remords importun s'éleva^f dans son âme à mesure que la légère voilure volait vers le perron. Le cocher du marquis, ayant aperçu madame de Rocourt à la fenêtre du salon du rez-de-chaussée, avait donné un violent coup de fouet à ses chevaux pour arriver plus vite.

Un homme de cinquante et quelques années, mais encore jeune de tournure et de figure, s'élance légèrement hors de son élégante voilure et moule rapidement le perron en boutonnar.t soa frac bleu, décoré des rubans de plusieurs ordres. Surptis de ne pas trouver sa

11 ilIcvc celle fomnio. — page 35

femme dans le vestibule, il ouvrit la porte de l'antichambre, cl, n'y voyant pas madame de Rocourt, il crut qu'elle était indisposée ; il courut au salon, el alors il aperçut la marquise qui s'était levée lentement et qui s'était avancée presque à la moitié de l'appartement. — On voit, dil-il avec un léger sourire, que vous ne m'attendiez pas, ma belle!... — Non, certes, répondit froidement Joséphine, qui pensait encore au vicaire. A ce mol, le marquis regarda sa femme avec suiprise, et se mit à examiner la loileile recherchée qui l'embellissait ; croyant que c'était un jeu concerté, il repartit: — Joséphine, un prcsseiitinient vous avertissait sans doute de mon arrivée, car vous êles mise avec une élégance, une coquetterie, qui prouvent que vous jouez fort bien réionnemenll,.. à merveille... — Ah! s'écria la marquise en revenant à elle, je vois que c'est assez plaisanter!... El elle embrassa .M. de Rocourt en croyant mi'tire à ce baiser louie la grâce et tout l'abandon dauiiefois; liiaisce fut un baiser nynjugal dans toute

la force du temie; et le marquis, tout en rendant à sa femme cette froide caresse, ne put s'empêcher de penser ___^^ qu'il était arrivé quelque

". , ^^>,^ chose à celle qu'il ai-

^^ niait. 11 s'ensuivit donc

"N. un moment de silence

que madame de Rocourt ne put interrompre. — Eh bien! chère amie, séeria M. de Rocourt, depuis notre mariage, voici, je crois, la première entrevue qui se passe sans gue je me voie accable de questions!... — Mais, monsieur le mirquis, je ne sais à qui 'de nous deux ce reproche doit s'adresser; votre réserve seule me rend silencieuse. — Vous avez l'air rêveur, et vos regards ne cherchent pas les miens! — (^'est aussi ce que je pourrais vous dire. — Ah ! Joséphine, tourne les yeux vers moi, et lu liras combien je suis ravi de te revoir! J'ai brusqué toutes mes alfaires à Paris, j'ai quitté l.i Chambre avant la (in de la session pour le surprendre '. mais toi , as-tu quelquefois songé à moi.' m'as-tu souhaité?... comment as- tu passé le temps ici? qu'y a-t-il de nouveau à Aulnay?... dis... En achevant ces mois, le marquis s'approchanl de sa femme, lui prit le bras el baisa sa main avec ardeur. — Monsieur, je suis enchantée de vous revoir; mais j'aurais désiré qu'un mot de votre chère main eût prévenu votre Joséphine, quand ce n'eût été que pour la mettre à l'abri du reproche que vous lui f;Mtes... Alors (car je vois que j'ai manqué à voler sur le perron), alors vous m'auriez trouvée en calèche sur la route, vous attendant avec une anxiété sans égale. Enfin je ne sais pas si, pour vous convaincre de ma tendresse, car il est de mode d'en douter à ce qu'il paraît, je n'eusse pas été jusqu'à A. ...y. — Vous n'eussiez fait qu'une chose très-ordinaire! répliqua vivement le marquis piqué de l'ironie que Joséphine mettait dans la manière dont elle prononça ce qu'elle venait de dire. — Une autre fois, reprit-elle, j'irai jusqu'à Sepiinan : alors irouverez-vous que vingt-cinq lieues soient assez?... Si cela ne suffisait pas, j'irais jusqu'à Mcaux. — On ne saurait trop aimer qui nous aime! murmura le marquis. — Vous reprocheriez-vous l'amour que vous avez pour moi?... repartit vivement la marquise. — J'ai tort, madame, j'ai tort! dit le marquis avec un dépit concentré et en tourmentant ses gants avec violence. — Non, monsieur, non, c'esl

LE VICAIRE DES ARDENNES

moi... Je dt^Mis sans cesse me fouv;Miir qw je fiK mndemoiselle de Vauxelle. et que vous clieï M. le nianinis de i\oco«ri... qu'ulor.; m«ii devoir osl de ne voir en vous qu'un liienlaiieur... qu'un niailie!

— Ah! Joséphine'... Jo épUiue!... s'écria M. de Hocourt avec l'expression d'une douleur profonde.

A cet accent, madame de Hocourt, revenant à sa bonté naturelle, eut un mouvement de honte et de repentir, ille se jeta dans les bras de son époux; puis, avec cette dissioiulaiioii innée chi-z les femmes, elle l'embrassa avec une effusion qui ressemblait .'i celle de 1 amour, et dit en riant : — Convien>:. mon ami, que ces petits orages sont nécessaires pour sentir le bnnlieur en ménage... Qui ne serait pas trompé par de pareils straia:;émes? M. de Itoconrl s'excusa cl recul son pardon; cependant, il lui resta quelques soupçons et cette sorte d'aigreur que l.iisse un désappointement. .Madame de nornnri lui r.iconia la mort de Laureile, et certes n'oublia pas le vicaire. Kn parlant de Joseph, la marquise semblait marcher sur des cliarbun^ ardents: .M. de Hocourt, en s'apercevant que sa fennne craignait autant de parler que de se taire, la pressait, et un vague pressentiment en- Taliissaii son àmc à mrsure que l'expre.-sion de la marquise devenait plus passionnée lorsqu'elle détaillait les perfections dn jeune homme.

— Il est sans doute veau au cli;itoau? di-maïuia-l-il. — Assez souvent... i.omme la marquise répondait, M. de Rocourl avait les yeux fixés sur Jonio; il vit sur les lèvres du domestique errer ce sourire de pitié, d'ironie, qui avait si fort énm li; vicaire; il produisit un effet terrible sur le marquis. Il ne dit plus rien, se contenta de regarder sa feuune d'un oeil scrutateur en paraissant chercher à lire dans son âme. Jonio contemplait son maîlie avec une curiosité iniéressée, il tâchait de diviner si M. de Rocmirt serait assez jaloux pour payer généreusement celui qui l'éclairerail. — Ma chère, dit enlin lumaïquis, songez que si je reviens sur ce sujet je n'y mets aucune intention sérien^e; mais convenez que vous avez eu un motif pour ne pas aller an-devant de moi, car vi.iis ne pouvez pas ne pas avoir aporçu ma voiture. — Pour user de votre langage parlementaire, répondit madame de Recourt en riant, je commence par vous nier le droit de me faire celte ((ucstion; mais je veux bien vous 6;cr de res|)ril votre inquiétude, quoique en femme sage je dusse peni-être vous la laisser : eh bien 1 vassal, votre souveniiuc vous avoue ([ue, lor^qn(; vous êtes entré, elle était tout entière occupée des moyens d'obtenir la grâce d'un malheureux bûcheron que l'on vient de condamner h six mois de prison, et dont l'absence va laisser toute une f.imille dans la misère Je pensais à ce que je devais vous écrire à ce sujet à Paris, et je méditais aussi d'envoyer notre jeune vicaire porter des seconis à ces malheureux. — Ce jeune vicaire vous occupe beaucoup. — Ueaucoup, cher vassal, et je m'en occuperai encore bien davantage si je m'aperçois qu'il vous rend jaloux, parce qu'alors nous reviendrons au temps délicieux de nos premières amour.s.

Le ton. l'accent, l'ironie, la coquetterie fine que madame de Rocourt déploya dans cette réponse, tirent évanouir les soupçons du marquis; cependant il ne put se défendre d'une prévention défavorable au vicaire, cl il ne fallait pas graud'chosc pour que cette prévention se changeât en haine. Par un liasard extraordinaire, M. Joseph se rendit le même soir au chàleau,"'ct, connne il ne vit madame de Rocoiirt qu'en présence de son mari, cette dernière ne put savoir si la visite du vicaire était ou non une réponse à son billet du matin. Le jeune vicaire, en trouvant M. de Rocourt, se comporta envers lui selon son habitude : il fut sévère, réservé, froid, etdoinia libre carrière à ce dédain, ce mépris, qu'il affectait pour les hommes; il écrasa en quelque soi te M. de Rocourt, qui ne s'imaginait pas rencontrer dans un vicaire de campagne les manières et le ton de la plus haute classe de la société. Le marquis, blessé de la supériorité qu'il reconnaissait lacilemenl à M. Joseph, conçut de la haine pour ce per-onnage, et il eut le singulier soupçon que la soutane du vicaire cachait un amant d'ime haute distinction : il surprit quelques rigards de sa femme qui le conlirmèrcnt dans cette opinion, ainsi que la politesse affectée de M. Joseph envers madame de Rocourt. Le jeune homme revint pendant quelques jours au c'âleau, et ces visites n'étaient pas de nature à faire changer M. de Rocourt d'opinion. Il fut rêveur, brusque, et se mit à étudier sa femme avec le soin et l'attention delà jalousie. On concevra facilement ce seiilimcnt chez M. de Rocourt. Ln effet, un homme constaminenl heureux depuis nombre d'aniiées, se croyant aimé d'amour de sa femme, et ayant tout trouvé auprès d'elle, doit êire fortement attaqué lorsque, en arrivant à l'âge où l'on délire le plus une compagne véritablement fidèle, il voit tout son bonheur s'évanouir connne un rêve. Cependant la marquise semblait encore plus hardie depuis que la présence de M. de ISocourl rendait sa position plus dangereuve, et sa passion, irritée de ce péril, s'éleva au-dessus de toute réserve. Un jour, la marquise se dirigea vers le pavillun de Marie : elle monte et arrive à cette chambre où elle avait vu le vicaire pour la première fois. — Marie, dit-e:!e, je me délie de tout le monde; cours chez le curé, et préviens JI. Josep'i que la famille de Jacques Cachcl, le bûcheron, meurt de faim... Qu'il s'y rende domain; rnai,, nourrice, ne lui dis pas que j'y serai.... La nourrice s'ar qniiia liJelement de cette comnUsioQ : le vicaire promit que le lendtsmain, après le dioer, il se

rendrait dans la forêt chez Jacques Cachel, et Marie instruisll madame d;^ Rocourt de rheuie ;i laquelle le vicaire serait au milieu de ceil« malheureuse famille.

DLVlaration. — Ce qui s'ensuit. — Lt) mnrquise i la nioit. — M. de Rocourt 1.1 quitte. — Joseph ,iu chevet du lit de Joséphine.

La chaumière de Jacques Cachel était située sur le penchant de l'une des collines qui environnaient Aulnay-lc-Viconile. Alors une pauvre femme assez belle l'habitait et avait pour compagnie trois peiils enfants, la misère et la faim. Cette mère désolée pleurait sur li's maux de ses fils, sur la douleur de son mari, avant de songer à son pro|ire malheur. Excédée de fatigue, elle gémissait de voir que sou travail ne lui procurait pas un salaire suffisant pour les besoins de sa petite f.uniUc. Tout à coup elle tourne ses regards vers le trou qui sert de fenêtre, et elle s'aii|ilaudil de voir les rayons du soleil disposer les magiques tableaux du couchant cl d'un coueliani d'automne, car elle pense que pendant la nuit ses enfants ne .c plaindront pas de la faim, et que le sommeil va leur enlever le souvenir de leurs maux. Son regard attristé n'est pas celui d'un infortuné qui ne tremble que pour lui, c'est le n'gard d'une mère qui pleure pour les siens!... lille pleure, quoiqu'elle sache que ses larmes sont inutiles. Elle pleure!... La pauvre Madeleine coniemple les richesses du vallon, et demande au ciel pourquoi tant d'inégalités dans la distribution des biens. — Ah! dit-elle, si j'étais riche, je ferais des heureux!... A cette cxclanuilion qui lui échajipe répond le bruit d'un pas léger... les enfants sortent et rcnircui subitement avec la crainte et la surprise peintes sur leurs visages flétris par le besoin. Madeleine regarde, et la marquise paraît!... — Eh bien! ma pauvre enfant, vous êtes malheureuse, et vous ne m'en instruisez pas?... Madeleine, interdite, se jette aux genoux de la marquise et lui baise les mains. — Allons! ma fille, relevez-vous; qu'est-ce que cela signifie? je ne fais que ce que jo dois.... La paysanne essaya de parler pour exprimer sa reconnaissance, mais les paroles lui manquèrent, et la pauvre femme ne savait pas qu'elle ne devait rien à madame de Rocourt!... que s'il n'eût pas existé un vicaire, la inar(piise l'eût à la vérité secourue, mais que jamais elle n'eût meurtri ses pieds blancs cl délicats sur les cailloux de la forêt!... Ayons la consolation de croire que les passions humaines peuvent quelquefois produire du bien à travers leurs maux ! — 'l'cncz, Madeleine, dit madame de Rocnurt en s'asseyant, voici des bons sur le boucher du village; il vous donnera la viande dont vous aurez bwoin; en voici de semblables sur le boulanger. Quant à de l'argent... adressez-vous à Marie, au château, elle vous remettra du chanvre à filer, ei l'on vous payera bien si vous travaillez...

Heureux, mille fois heureux celui qui, sans témoins, a recueilli dans une chaumière cette larme qui coule sur la joue du malheureux qu il soulage! ce beau discours que prononce la reconnaissance par un seul regard et par cette seule larme'... La marquise caresse les iieiiis enfants avec cette affabilité qui double le prix d'un bienfait. Eiie regarde la chaumière ruinée, et ne conçoit pas que des êtres hunvaiiis puissent habiter cette masure. — Il le laul bien! répond Madeleine. A celte humble réponse, la marquise se promet en ellemême de faire la surprise, à cette pauvre femme, de réparer sa chaumière pendant qu'elle en sera absenic. A ce niomeni, la marquise tressaille, car elle entend le pas rapidi^ d'un homme; et longtemps avant que Madeleine le distingue, Joséphine a reconnu la marche du vicaire. Il se baisse pour entrer snus ce chaume, et madame de Rocourl le salue par un regard de feu : sa passion avait thésaurisé ses forces pour les déployer dans ce moment. A celle minute, la marquise décréta qu'elle dirait an jeune homme : « Je t'aime! » car elle atteignait ce degré de désir où tout devient indifférent; elle arrivait à ce sommet si élevé, que l'on n'aperçoit plus ni les lois, ni les temps, ni la terre enfin où l'on est seul avec celui que l'on aime, où tout a disparu, excei)té soi et lui. — Je vous ai devancé! dit-elle cil souriant au jeune prêtre étonné. — Alors vous ne m'avez laissé rien à faire! répondit-il en rougissant sous les regards enllammés de la pauvre marquise. — Voyons, reprit-elle, j'ai donné du pain et de l'ouvrage... Qu'apporlez-vous?... — L'espoir, répondit-il; oui, ma pauvre Madeleine, vous reverrez bientôt votre mari!... je viens d'écrire à monseigneur, et je crois que l'on assoupira l'affaire de Cachel. Une autre fois, qu'il soit plus prudent, car il n'y aurait pas de protection s'il récidivait. Envoyez vos enfants ;'i l'école; je nie charge du pa\emenl de celle delte-là... Pauvre f.'uime! comme elle a souflerl... Quel grabat!... — Envoyez chercher du linge au château! s'écria viveiiieiil madame de Rocourl.

Après quelques instants pendant lesquels le vicaire donna de douces consolations à Madeleine, il sortit avec l'amoureuse Joséphine. La pauvre paysanne les suivit longtemps de ses yeux humides, et eu rentrant elle embrassa ses enfanis avec un plaisir pur, sans crainte, eu donnant essor à toute sa tendresse. La marquise marchait à qM

LE VICAIRE DES ARDENNES

du prêtre, clin le regardait par instants et elle jonis«ait de Tadmiraliiin du jeune liomnie, qui contemplait la beauté pittoresque d'un horizon coloré des feux liizarres du couchant. L'azur, le vert pâle, le rouge ponceau, se mariaient aux teintes inimitables de la ilannne, de l'argent, de l'or, et le ciel ressemblait à un de ces trésors de pierres précieuses dont parlent les contes orientaux. Ces pierreries reliâtes jetaient leurs feux sur tous les objets de la vallée, et chaque arlire, chaque toit, rellétait les teintes variées du couchant ; les brins d'hirbe étincelaienl comme des diamants, les tronci des arbres paraissaient de bronze, les toits de chaume se coloraient d'un brun rougeàtre. Le silence qui régnait entre la marquise et le jeune homme ne fut interrompu que par les sons de la cloche du village, qui redoubla leur mélancolie. Alors, un bruit soudain, un mouvemeni rapide, eussent détruit le charme de ce spectacle. La marquise crut avoir trouvé le moment favorable, et pensa que le vicaire, attendri par de si douces impressions, s'abandonnerait sans ré-istanee au charme de se sentir aimé. La marquise n'avait pu choisir un plus bel exorde. — Quel spectacle!... s'écria-l-cUc, conmie il élève l'unie! il inspire l'amour du ciel et détache de la terre 1 il panade cette puissance avec la plus noble de nus passions. — Ah oui ! s'écria de son côié le vicaire en saisissant la main de madame de Rocourt, vous répondez à mes plus iniimes pensées!

Une joie divine s'éleva dans l'àmc de la marquise quand elle entendit ces mots qui s'appliquaient aux événements de la vie passée de Joseph. Madame de Rocourt les interpréta en sa faveur.— Mou ami, continua-t-elle, malgré l'abord froid, la contenance sévère et les manières sauvages que vous atfectez, un instinct secret m'a toujours dit que votre ime est accessible aux impressions les plus tendres et les plus vives, qu'enfin vous comprenez l'amour. — Mille fois trop!... dit le vicaire avec une sombre énergie qui charma Joséphine. — Vous devei savoir excuser avec grandeur d'àme les écarts dans lesquels nous jette cette passion indomptée ; vous usez de cette indulgence si rare envers les victimes, vous les plaignez. Il n'est, je gage, jamais venu dans votre noble esprit de repousser froidement ou avec horreur l'aveu d'une infortune d'amour. Joseph ne répondit qu'en levant les yeux vers le ciel. — Alors, reprit la marquise presque conluse de son bonheur, vous ne repousserez jamais de votre sein l'être qui s'y réfugiera?... A ces mots, prononcés avec un accent inexprimable, le vicaire contempla la ligure de la marquise, et malgré lui fut forcé d'admirer l'expression sublime dont l'amour faisait briller son visage. Joséphine, profitant de son silence, reprit : — Vous souvient-il que jadis les Athéniens condamnèrent à mort un enfant qui tua l'oiseau qui avait cherché un asile sur son cœur?... Le vicaire pencha la tète en regardant toujours la marquise. Elle crut être eutendi.e. — Eh bien, mon ami, si devant vous se présentait une femme et qu'elle vous dit : « 0 Joseph ! je n'ai pu oublier la fierté de ton regard ! je t'aime!... Le peu déroute que nous avons fait ensemble sur ce chemin que l'on nomme la vie m'a fait désirer de le parcourir tout eniicr avec toi... Regarde-moi donc, puisque je suis folle de ton rare sourire. N'as-tu donc pas un mot a me dire?... » Eh bien, Joseph, que diriez-vous?...

A ces mots, le vicaire recula de trois pas et resta plongé dans un étonncment profond. — Oui, continua la marquise, sachez que j'ai compté sur votre cœur... Ah! mon jeune ami!... rougissez pour nous deux, car la violence de ma fatale passion m'ôte, vous le voyez, toute retenue : je suis indigne du jour! mais apprenez au moins tout ce que je souffre : oui, depuis le moment où je vous ai vu, j'ai senti que le sort m'avait donnée à vous, je vous appartiens à jamais, malgré moi; depuis ce moment une fièvre m'a saisie et me dévore; je ne vois et ne désire que vous. Je suis aussi malheureuse que créature puisse l'être, et tout à l'heure j'enviais le destin de la paysanne que nous venons de secourir. Maintenant, je n'aurai à envier le malheur de personne, le mien sera le plus grand de tous ! Je conçois le crime, et rien ne me retient. 0 Joseph!... Un déluge de larmes l'interrompit. Le vicaire, effrayé, précipita ses pas vers le village, mais madame de Rocourt lui cria au milieu de ses sanglots : — Joseph, vous me fuyez! vous me méprisez! Ah! ne détournez pas ainsi la tête, regardezmoi encore, ce sera pour la dernière fois! — Madame, songez-vous à ce que vous faites?... un crime!... — Dieu!... quelle punition!... le dédain de celui qu'on adore !... Cruel! tu n'as donc pas aimé?... Le vicaire s'arrêta, car le souvenir de tous ses maux le loucha. — Au nom de celle que tu chéris, laisse-moi te dire adieu ! s'écria madame de Rocourt avec une énergie terrible. Grâce! grâce pour celles qui aiment !... Un regard, et je suis contente!... — Madame, songez à votre nnn, il vous dira tout... En prononçant ces mots, le vicaire lança à la pauvre marquise un regard qu il' s'efforçait en vain d'adoucir, mais dans lequel la marquise lut son arrêt. — Grand Dieu!... c'est ma mort!.. Et madame de Rocourt tomba sur un tertre de gazon. Le vicaire était déjà bien loin. Néanmoins, n'entendant plus rien, il se retourna et aperçut, à la lueur du crépuscule, la marquise étendue sur la terre. 11 .'iccourut, la sueur froide de la peur le saisit à cet aspect. Il relève cette femme en lui prodiguant les plus doux noms ; il B'accuse, il la presse contre son cœur. Tout à coup le bruit d'un équipage tclËUtit, et biealûl la calèche de M. de Rocourt ei M. de Rocourt

lui-même sont à côté de la marquise. Joséphine est transportée dans la voiture avant qu'elle ait repris ses sens, cl le marquis, en montant à côté de sa femme, saisii violemmeui la main de M. Joseph et lui dit : — Monsieur, nous éelaircirons cette affaire : ne comptez pas m'écliapper!...

Le vicaire est resté se'ui' à l'endroit oii la marquise lui a fait l'aveu de sa passion; il regarde machinalement le paysage, le ciel, et cette voiture qui s'enfuit. Après un momoiit de rêverie, il revint à pas lents au presbytère, en réfiécliissant à la bizarrerie de cette aventure. Sa candeur était telle, qu'il plaignit la marquise de ressentir tous les maux qu'il avait éprouvés hii-niême. — Ah! s'éciia-t-il en voyant le portrait de Mélanie, elle estdoublement malheureuse, car jamais son amour ne sera partagé !... Cette scène fut, camnie on doit le deviner, le sujet des conversations de tout le village. Marguerite défendit le vicaire, et hit seule à prétendre que le jeune homme avait rebuté madame de Rocourt. lin agissant ainsi, Margueiile n'était pas poussée par l'intérêt de M. Joseph ; non ; elle avait épiouvé la rigueur du vicaire, elle eût élé an dése.^poir (|u'unc autre que Mélanie fil chanceler 1 impassible ceelésiastique (Juanl au bon curé, lorsijue sa gouvernante lui raconta celle aveniuie singulière : — Chacun e=t fils de ses œuvres, répondit-il en faisant craquer les feuillets de sou bréviaire.

Lorsque la marquise arriva au château, on fut obligé de la mettre au lit sur-!e-champ, et elle ne se réveilla de son long évanouissement que pour tomber dans un effroyable délire. — Eh, quoi! disait-elle à son mari, lu me dédaignes?... Ah ! quand tu m'aimerais toute une éternité, quand tu me prodiguerais les plus tendres caresses, quand je serais enfin au comble du bonheur... je ne pourrais oublier ton regard... tu sais ce reganl... Puis, se levant sur son séant et roulant des yeux égarés, elle saisissait le bras de Marie en criant : — Mon (ils!... que je revoie mon fils... cl je mourrai heureuse!... J'ai beaucoup aimé mon mari, rciirenail-elle avec un souiire, oh oui, je l'aime eneore... d'amitié... — d'amour, dites-vous? Non... non... Joseph !.., Joseph!... adieu !...

M. de Rocourt, assis sur une chaise, an pied du lit de sa femme, restait plongé dans un morne désespoir; il avait dépêché ua exprès

à A y et un autre à Piiris. A peine osait-il jeter les yeux sur celle

qu'il se reprochait d'aimer encore. Une horrible fièvre s'empara de madame de Rocourt, et, lorsque les accès cessèrent, elle devint la proie d'un tel accablement, que l'on doutait qu'elle véciit, (juand, les yeux fi-rniés et le visage pale, elle penchait sa belle tête décolo rée. Le marquis passait toutes les nuits et le jour auprès du lit de sa femme, incapable de faiie un seul niouvemenl, d'avoir une seule idée qui n'eût pas pour objet la malade chérie. Enfin le médecin de Paiis arriva. Il suivit madame de Rocourt pendant plusieurs jours, et déclara que, lor^cpie la (ievre et la maladie momentanée auraient cessé, la marquise resterait en langueur; que sa raison avait reçu une trop forte secousse, et que le moimlre malheur qui pût en résulter serait une mélancolie dont rien ne la guérirait; qu'enfin, si cetf^j secousse violente, si celle mélancolie avaient pour cause un chiigrin ou une passion, elle ne disparaîtrait que par une complète satisfaction. Comme il était impossible au marquis de douter de l'amiiié que le médecin avait iionr lui, cet arrêt le jeta dans la plus grande consternation. Il ne lui restait plus qu'à chercher quelle était la eau. e de l'état de la marquise, et par quel événement on l'avait trouvée presque morte à côté du vicaire, au milieu de la vallée d'Aulnay-lc- Vicomte.

Il devait marcher de malheur en malhenr! Un matin, Joséphine reposait, il espérait sa guérison prochaine à l'aspect de son visage, qui» pendant ce sommeil, paraissait revenir à la santé. Peut-êireun songe, dans lequel elle voyait le vicaire, réjouissail-il son âme!... Toui à coup Joiiio entre, et, s'approcliant de son maître, demande à lui parler. M. de Rocourt se lève, suil son domesiique et s'arrête avec lui dans l'embrasure d'une des croisées du salon. — Monsieur, je crois vous avoir donné plus d'une preuve d'attachement depuis que je suis à votre service. — (Ju'est-ce que cela veut dire? Aurais-tu que!(|ue querelle avec un de tes camarades? — Non, monsieur, mais j'ai entendu parler de ce que le médecin avait prononcé sur l'étal de madame la marquise. — Eh bien? — Monsieur, songez, je vous en supplie, qu'il faut vous être bien dévoué pour se soumettre volontairement à votre colère en révélant un des secrets qu'on aime le moins à apprendre ; car je n'ignore pas que notre devoir est de tout voir, de tout entendre, et aussi de tout oublier... — Jonio, tu in impatientes! s'écria le marquis. — Monsieur, donnez-moi voire parole d honneur que, si par suite des aveux que je vais vous faire je vous deviens odieux, quoique vous en reconnaissiez l'utilité, vous prendrez soin de mon existence, en me plaçant dans quelque admiiiisir.ilion... — Ah çà. Jonio, plaisaniez-vous?... Je vous ordonne de parler.-^ Monsieur, je ne parlerai pas que vous ne m'ayez solennellement juré de prendre soin de moi; car je sais que, bien que je vais vous dire la vérité, il arrivera un temps oil l'on vous excitera contre moi, et qu alors vous préférerez mon malheur à celui d'une per-onne ehere. — Je comprends de quoi il s'agit : tu as un secret à me veudre; je le l'achète, tu auras ce que tu veux, répondit le mai^ttis.

se

LE VICAIRE DES ARDENNES

L'afiucioux Jonio déguisa le mouvomont do sa joio. car M. do Rocoiirl l'obsorvait habilement; aloi-s il répondit ainsi : — Monsionr, le lendemain de son arrivée ici, madame la marquise (le maïqiiis li-essaillit) vit M. Joseph... Depuis ce temps, mon-iour, elle n'a pon^é qu"àlui; depuis ce temps ils n'ont eesse delre ciisenible; oi loin le villace est instruit de ce que vous seul ignore?. :... — Mallienreux ! oses-tu bien calomnier ainsi?... MaisM.de Rorourt s'arrcla, parce qu'au fond de son cœur nue voix lui criait que .lonio avait raison. — Je m'attendais à cela, monsieur; aussi je ne suis pas arrivé devant vous sans m'êlrc mis en mesure de vous fournir les preuves de ce que j'avance!... — Iles preuves!... s'écria le marquis; il serait donc vrai... Joséphine aime ce jeune homme!... ei elle meurt d'amour pour lui!... — Rien n'est plus vrai, monsieur, cl l'auibilieux vicaire se fait prier, afin de parvenir à des dignités par le crédit de monsieur. — Et les preuves? s'écria brusquement M. de Rocourl — Monsieur, ce qui prouve combien je suis certain de ce que je vous dis, c'est que je vous présente une lettre dont j'ignore le contenu ; je ne me serais pas permis, pour un million, de décacheter une lettre d'un maître ; mais je gage ma tête, monsieur le marquis, que ce billet est un billet d'amour et qu'il indique un rendez-vous...

Le marquis, ayant examiné le cachet, ouvrit avec rage ce fatal papier, le hu avec avidité. Une pâleur soudaine envahit son visage, et il s'écria : — C'était le jour de mon arrivée!.,. Voilà la cause de la froideur de Joséphine... Sors!... dit-il à Jonio avec une sombre colère. Le marquis serra la lettre et rentra dans la chambre de sa femme. Le désespoir le plus alTienx et une rage sourde s'emparaient de lui lorsqu'il regard.iii le dnox visage de Joséphine... (Jue faire?... Mille projets, aussiiôi déiruils que formés, se succédaient dans son esprit sans s'y arrêter. Mailame de Rocourt s'éveilla. — Je suis mieux!... s'ccria-l-elle doucement. Mon ami, pourquoi n'es-tu plus à mon chevet? Je veux raelever! Ali! comme je désire aller dans le parc, au tertre qui se trouve en face des ruines du château ! — Pourquoi?.,, dit le marquis en s'approchant. — Pour y mourir!... car je sens que mes forces m';ibandonnent. — Tu disais être mieux!... — N'esi-ce pas être mieux que de mourir quand on ne peut plus vivre que dans l'opprobre?... ftîonsieur le marquis, dit-elle d'un ton de voix suppliant et en lui prenant la main, n'imaginez jamais que je ne vous aime pas... mais souvenez-vous qu'.avant de mourir je veux revoir le vicaire d'Aulnay!... — Je vais vous l'envoyer, madame, s'écria le marquis avec un regard terrible; mais, en le voyant, souvenez-vous aussi que ce sera pour la dernière fois! — Que voulez-vous dire,... monsieur le marquis?... Il va le tuer!... Frédéric !...

Le marquis, s'éloignanl à grands pas, laissa sa femme se débattre dans d'horribles convulsions. Marie accourut cl prodigua les soins les plus touchants à sa m.iîtresse. Au milieu de son délire, et près de rendre le dernier soupir, la marquise jetait des cris perçants : — Marie, je meurs!... arrêie-lcs!... Ah! si je le voyais!... Ce dernier paroxysme .avait tellement accablé l'infortunée marquise, qu'elle louchait à sa fin. Penchée sur sou oreiller, elle ne pouvait même plus parler, et, pour exprimer ses pensées, elle agitait faiblement les mains. La nourrice, versant un torrent de larmes, s'écriait : — Elle meurt comme Laurette!... mes deux filles chéries! toutes deux!... c'en est trop !... — Encore, Marie, dit la marquise avec une sombre fureur, si je voyais mon fils, la mort me sérail douce!... 0 mon fds ! je n'aurai pas tressailli à ton aspect ! ne pas avoir joui d'un seul de tes sourires!... Ah! Marie, que de peines!... Le sujet des larmes secrètes de toute ma vie, mon fils !... ma pensée de tous les instants, je mourai sans le voir!... Quelles sont heureuses les mères qui rendent le dernier soupir entourées de leurs enfants!... 0 Dieu! liens-moi compte de tout cela!... Madame de Rocourt, épuisée de ce dernier effort, retomba comme morte. — 11 me semble voir Laurelle... dit alors la nourrice effrayée A ce nom, la marquise fait un dernier effort, elle soulève sa paupière et cherche à faire signe qu'elle envie le sort de Laurette... A ce moment elle jette un faible cri; le vicaire est à la porte, il est arrivé doucement, et il regarde avec douleur le \isage flétri de la mourante. — Madame, dit-il en s'approchant du chevet funèbre, M. le marquis lui-même m'envoie...

Madame de Rocourt, pour toute réponse, saisit de sa main brillante la main du vicaire, et, par un geste délirant, elle la porte à ses lèvres et y dépose un baiser. — llélas! dit-elle, je suis entourée d'anges!... moi seule suis indigne... Vous me faites aimer mon mari encore plus que je ne l'aimais, ajoula-t-elle faiblement. — 11 est parli ! répondit le vicaire, et il est venu me supplier d'aller vous voir... — Etre grand et généreux!... s'écria madame de Rocourl. Tout cela, mon ami, m'ordonne de mourir!... En achevant ces mots, une joie loote divine brillait sur son visage; elle regardait M. Joseph avec d'autant plus de volupté, que, si près de la tombe, elle se croyait tout permis. Le vicaire prodigua à madame de Rocourl les consolations les plus tendres. En entendant celte voix chérie, Joséphine sentait ses douleurs se calmer ; cl le mienx seni-ible qu'elle éprouvait par la présence de M. Joseph; engagea ce dernier à venir assidûroeol au clùicau pour tâcher de rétablir la santé de celte infortunée.

Le m.irquiî ù la ville (l'A. .y. — L'évcquc il'A...y. — M. de Rocuiiit s'occtipo do l'étal (lu vicnire. — Uccoimaissanci! des deux amants. — Ils levoient ensemble leurs fils.

Le marquis de Rocourt, en proie à la plus profonde d(iuleur, se dirigeait vers la roule d'A y. Après avoir longtemps médiié sur le

malheur qui l'aceablait, il venait de prendre un parli raisonnable : c'éi;iii (le laisser le vicaire procurer par sa présence quelque soulagiMHcoi à la maladie de sa femme, et il avait en même lenips ordonné a Jonio de bien surveiller leurs entretiens, et de s'assurer jusqu'à quel point leur intimité était arrivée : lui, pendant ce temps, allait à

A y solliciter de l'évêque un ordre subit et péremptoire par lequel

le vicaire serait forcé de quiiter sur-le-champ Aulnay-le-Vieomie. Alors il emmenait de son eôlé la marquise à Paris, en espérant que la dissipation achèverait la guérison que le vicaire aurait commencée.

— Ceries, se disaii-il en chemin, je n'en puis vouloir, au fond de mon àme, à la pauvre Joséphine!... les passions naissent involontairement chez nous ! et la maladie de madame de Rocourt, les discours qu'elle lient dans ses accès de délire, prouvent qu'elle combat sa passion... je ne puis que la plaindre, gémir sur mon sort et sur le sien !... sa mon est pour moi le plus grand des maux, je dois donc tout sacrifier pour lui faire recouvrer la santé. Aussilûl qu'il fut arrivé à A y, il se dirigea vers l'évèchc. Sa voilure entra dans la

cour, et la paille sur laquelle elle roula indiqua à M. de Rocourt que M. de Saint-André devait être bien mal. En effet, on refusa au marquis rentrée de la chambre de l'évêque. Alors M. de Rocourl s'adressa au secrétaire de monseigneur. — Monsieur, dit le marquis à nu jeune abbé, vous devez connaître M. Joseph, vicaire de ma terre d'Aulnay-lc-Vicomle. — Oui, monsieur le m,arquis. Est-ce que vous auriez à vous en plaindre? — Au contraire!... s'écria le marquis, jc^ m'intéresse tcllemeui à lui, que je venais prier monseigneur de loi trouver quelque place plus proportionnée à son mérite. -— Il ne la prendrait pas !... répondit le secrétaire en donnant une chiquenaude à une barbe de plume qui se trouvait sur sa manche. — Vous m'éloiinez!... dit M. de Rocourt stupéfait, il est donc venu à Aulnay...

— De lui-même, interrompit le secrétaire, il a supplié monseigneur de l'envoyer là. — Et quel est donc ce personnage?... demanda le marquis surpris. — Monseigneur seul le sali!... repartit le jeune abbé avec un air de mystère qui fit trembler M. de Rocourt.— Quaiiil je devrais le faire nommer cardinal !... s'écria-t-il avec dépit, il sortira d'Aulnay !... — Je ne crois pas, dit finemenl le secrétaire, et si Votre Seigneurie veut faire quelqu'un cardinal, qu'elle s'adresse à un autre quilie la refusera pas!...— Monsieur, reprii le marquis, comme je ne suis pas un hérilier de M. de Saint-André, que je ne dérangerai en rien ses dispositions testamentaires, pourriez-vous m'introduire auprès de lui ? — Très-vidontiers, dit le jeune prêtre en courbant sa moelle épinière devant le pair de France, ami intime du président du conseil des minislres : il guida le martpiis de Rocourl par un escalier secret eu lui recoinmandant de ne pas faire de bruit. M. de Rocourt entendit résonner la voix du prélat, et ces paroles parvinrent à son oreille : — J'institue M. Joseph, vicaire d'Aulnay, mon légataire uni...

A ce mol, M. de Saint-André s'arrêta en prêlani l'oreille au bruit des pas de ceux qui montaient par son escalier.— Le marquis, frappant trois coups à la porte, entra sans allendre que l'évêque répondit. — M. de Rocourt trouva le prélat couché sur une chaise longue auprès de la seule fenêtre dont les persiennes fussent ouvertes, de façon que le jour, donnant sur lui toul d'abord, faisait disparaître la teinte blanchâtre de sa figure sévère. L'apparlement annonçait p.ir sa noble simplicité le caracière de celui qui l'habitait. — Monseigneur, dit le marquis, je vous supplie de maeeonUT un instant d'aiiclience, à charge de vous en rendre réqniv;ileni à Paris, à votre ordre. Le prélal sourit légèrement, et .après avoir fait signe au notaire de se retirer, il indiqua au marquis un fauteuil qui se trouvait près de sa chaise longue. — Mon fils, dit M. de Saint-André, si quelque péché vous amène à nous, je vous conseille d'aller metlre le verrou à la première puric de l'escalier, par la raison que mon secrétaire, ayant méconnu mes ordres une fois, pourrait y contrevenir une seconde. Pendant que M. de Rocourt courut fermer la porte, l'évêque sonna et ordonna à un de ses gens de faire retirer tout le monde des appartements voisins ; puis il jeta sur ses jambes un couvre-pied de soie violette, ei, secouant de dessus sa soutane le peu de tabac qui s'y trouvait, il se tourna vers M. de Rocourl en poussant un soupir arraché par ses souffrances. Alors il regarda un grand crucifix placé sur la muraille en face de lui, et, confiant sa tête chenue à sa main droite, il dit au marquis : — Parlez !... Comme le marquis ouvrait la bouche pour répondre, le prélat, dégageant sa main avec upe vivacité qui contrastait avec l'espèce de solennité de ses mouvements, posa «a main droite sur le bras dh marquis en lui demandant

LE VICMRE DES ARDENNES

avpc une visibli^ l'iiKilimi : — Et coinmont va madame de Rocouri?... — Uëlas I rc|i(iiiilii !.■ marquis en soupirant, elle est à la mort!... — A la mort!... >'ccri;i l'évèque en se mettant brusquement sur son séant, et... je n'en al rien su!... Il est vrai, ajouta-t-il, que depuis six mois je suis perclus !... — C'est an sujet de madame de Roeonrl

3ue je viens vous voir, dit le marquis. A ces mots Tévèque cli.nigca e couleur et regarda M. de Rocourt avec une vive anxiété, il remua même sa jambe paralysée, sans seulement s'en apercevoir. — Que voulez-vous dire?... s"écria-t-il, expliquez vous. — Monsieur, reprit le marquis, il y a un mois j'étais Ibonimede France le plus heureux; riche, bien vu du roi, ayant autant de pouvoir qu'un homme sage peut en désirer, bien portant, enfin me reposant sur le sein d'une ienune dont tous les regards élaicni pour moi, passant ma vie avec un ange de vertu ! — Oh! oui !... iiilenompit le prélat, c'est le modèle des femmes vertueuses, et un an de sa vie de femme effacerait mille fautes!... L'évèque en parlant ainsi levait les yeux au ciel, et sou visage semblait r.ijeunir. — Eh bien! reprit M. de Rocourt dune voix altérée, tout mou bonheur s'est brisé devant un lionHU<', et cet homme!... est notre vicaire. — Joseph!... s'écria le prélat avec eflroi. — Oui, mouscigueur, madame de Rocouri meurt d'amour pour lui!...

L'évèque s'est levé, il parcourt sa chambre eu proie à une agitation cruelle. — 0 mon Dieu ! s'écrie-t-il. Dieu de paix !... Puis, se croisant les bras, il regarda fixement le crucifix et lui dit : — Dieu tout-puissant, donne-moi la force, donne-la-moi!... Enfin, après un long silence, il se retourna vers le marquis stupéfait, et lui dit : — due me demandez-vous? Pourquoi venez- vous ici me torturer... Pourquoi me choisir pour confident de celte peine?... Que voulezvous?... — Monseigneur, répondit le marquis, je venais vous prier de placer autre part ce jeune prêtre, afin que madame de Rocourt puisse l'oublier !... et recouvrer la santé. — Il est des choses écrites dans le ciel I... s'écria lentement le prélat; et c'est folie que de vouloir arrêter le cours des volontés de Dieu!... — Que dilcs-vous?... reprit M. de Rocourt, vous connaissez ce prêtre!... — Si je le connais!... répéta avec énergie le prélat. — Quel est-il?... demanda le marquis en se plaçant devant M. de Saint-André. — Il faut que Dieu même l'ignore!... répondit gravement l'évèque en levant uu doigt vers le ciel. — Parbleu ! je le saurai!... dit M. de Rocouri d'un ton despotique. Ce secret, monseigneur, peut-être vaudrait-il ndcux me l'apprendre que me le laisser deviner. — Mon fils ! répondit doucement le prélat. — Inslruisez-moi de la vie de cet homme, et je vous promets le chapeau. — Monsieur, dit froidement l'évèque, je suis près de la tombe, les honneurs ne me touchent plus : le pouvoir, ajouta-t-il ir(miquement, ne peut plus m'attcindre, et tout ce qui me louche maintenant, c'est le salut de mon âme, c'est d'obtenir le pardon d'une faute éternelle. La terre ne m'occupe plus. — Ainsi, vous me refusez tout!... dit M. de Rocourt d'un air piqué. — Retournez vers madame de Rocouri, répondit doucement le prélat, annoncczi ma visite; je me traînerai jusqu'à votre château... je vivrai jusue-là... et... ma présence rétablira la paix chez vous... — Vous en •'lasserez donc le vicaire?... — Au contraire ! s'écria le prélat d'une voix forte. Ecoutez-moi, mon fils; les paroles des vieillards sont plus sages qu'on ue le pense. Avez-vous songé quelquefois que vous n'aviez pas d'héritier, que voire nom meurt avec vous?... M. de Rocourt |iiiMssa un profond soupir et leva les yeux au ciel. — Pensez-vous aiissi que la faveur dont vous jouissez peut s'évanouir d'un moment à l'aulre, et que depuis longtemps vous auriez dû en profiter pour ne pas laisser mourir votre pairie avec vous... Le ton que le prélat mettait à ses paroles, son regard profond, dénotaient une ambition, un dé.-ir, annonçaient des projets vagues; l'attitude de ce vieillard frappa M. de Rocourt, de manière à ce qu'il en gardât un long souvenir. — Que voulez-vous dire?... demanda-t-il avec l'accent de l'inquiétude. — En voilà assez pour aujourd'hui, reprit l'évèque, je suis faiigué, et... je vous reveiiai bientôt... Là-dessus, lui donnant sa bénédiction, il ouvrit lui-même la porte au marquis, qui sortit machinalement et en proie à une rêverie causée par les derniers mots du prélat.

M. de Rocourt remonta dans sa voilure et regagna son château. Il courut à l'appartenienl de sa femme avec un empressement qui prouvait combien il l'aimait... Il eut un vif mouvement de joie en apercevant Joséphine levée ; elle élail a-sise sur un sofa, mais son œil terne, son attitude mélancolique, annonçaient qu'elle brûlait toujours. M. de Rocourt ne put s'emuècher de frémir en pensant que ce triste mieux était dû aux soins de son rival. La mrrquise se leva avec peine, marcha leulement vers son mari, lui jeta ses faibles bras autour du cou et l'embrassa avec joie. — Mon ami, dit-elle, sans M. Joseph, lu ne m'aurais jamais revue. Le marquis dissimula la douleur que celle na'ive parole lui causa. U regarda Joséphine avec une compassion touchante, et lorsqu'ils furent assis l'un à côté de l'autre : — Ma chère belle, dil-il, l'évèque d'A y, M. de Saint-André,

viendra te voir très-incessamment!... —C'est un de ceux que je dois revoir avant de mourir!... Le soir, Jonio, qui connaissait assez le cœur humain, prit à part M. de Rocourt et lui dit : — Jlonsieur, je vous jure sur ma têle que la maladie de madame ne vient que de ce

que le jeune vic.iirc est un fanatique que l'amour de son état transporte, et qu'il ne veut |)as répondre à sou amour... J'ai entendu leur conversation, et j'en suis ciriainl...— Jonio !... Jonio!,.. s'écria le marquis, aussitôt que je serai de retour à Paris, je te procurerai l'emploi que tu désires!... Le marquis, transporté de joie, courut à l'apparlemeni de sa femme, et, sans l'instruire des causes de son bonheur, il l'accabla de tendres caresses et de soins touchants.

Le lendemain même, l'évèque d'A y se rendit au château

d'Aulnay-le-Vicomte. Lorsque le marquis aperçut la voiture du prélat, il descendit lui donner le bras, et il le guida lui-même vers l'appariemeut de madame de Rocourt. L'infortunée marquise était dans son boudoir, à la cheminée duquel leporlraitde l'ecclésiastique dont nous avons parlé restait toujours suspendu. Joséphine, assise sur un fauli'uil, et les yeux fixés sur la tenlure de mousseline, croyait y voir la noble et touchante (iLriirr de mui idole, des larmes roulaient sous ses paupières, et son aiiiiode snllisait pour déceler la coniemplation méditative d'une ani;iiili' niallieureuse. Tout à coup elle entend des pas, elli! lress;iillr, la porte s'ouvre et son mari parait, conduisant M. de SainlAiidié. Madame de Rocourt baissa les yeux, le prélat n'osa regarder .losépliiiie. — Madame, dit-il avec une émotion (pi'il ne put caclur malgré sa longue habitude et l'expérience (pic l'âge lui avait (loiniée pour dérober ses passions à l'oeil des hommes ; madame, aussitôt que j'ai appris vos souffrances, je suis accouru, vous le voyez, pour les soulager ou pour y prendre part. — Monseigneur, dit-elle, il en est que vous auriez dû calmer depuis bien longtemps!... — Depuis bien longtemps, répéta le prélat avec un air de reproche ; non, madame, non!... il n'y a pas longtemps que je le puis. — Vous parlez hébreu pour moi, interrompit le marquis en examinant avec atlention réinoiion profonde de sa femme et du prélat. —Mon ami, dit Joséphine en regardant M. de Rocourt avec douceur, je te prie de me laisser seule avec monseigneur, et d'avoir soin que personne n'approche d'ici.

Le marquis se leva et s'en fut! Quel moment!... Après dix ans la marquise revoyait l'objet de ses premières amours!... Malgré la rudesse que la religion avait dnnnée à son àme, l'évèque ne put réprimer le mouvement de vuliipié douce qui fit tressaillir son cœur lorsque son ancienne amie lui jela un premier coup d'oeil, empreint de toute la grâce des souvenirs. Quoique la verlu la plus austère eût depuis longtemps détaché le vieux prêlre de tout ce que le monde offre de plaisirs, il fut forcé de s'approcher, et une force indomptable la porta à serrer la main de madame de Rocourt, en s'écriant : — Joséphine!... Pour toute réponse, la marquise lui montra du doigt le porlrait qui était sur la cheminée, et l'austère prélat, y jetant un rapide coup d'œil, sentit battre son cœur, sentit se reveiller tout ce qu'il y avait encore en lui d'humain, en reconnaissant le porlrait qu'il avait donné jadis à mademoiselle de Vauxelle, sa première, sa seule passion. 11 ramena son regard sur la pâle Joséphine, et il s'aperçut que ce qu'il venait lui dire exigeait les plus grands ménagements, car elle n'élait pas assez forte pour pouvoir eu supporter la nouvelle. — Grand Dieu! s'écria-t-il, comment puis-je aggraver ma faule au moment où je touche au cercueil... Grand Dieu! me pardouncras-lu?... — U n'y a plus de crime à me voir, répondit la marquise. — Vous ignorez donc que je vous aime toujours!... — Ne dois-je pas l'ignorer d'après l'acceuil que vous me files lor.-que, il y a dix ans, je vous vis à A. ..y. — Joséphine, s'écria le prélat, excusemoi ! J'ai craint de perdre par quelque imprudence la considération dont je suis entouré : celte odeur de sainteté, celte réputation sans tache, se seraient évanouies, et... s'il faut l'avouer, je me craignais moi-même! Je sentais que je t'aimais toujours, et la sévérité dont je me suis armé n'était que trop nécessaire pour moi!... Quant à vous, madame, reprit le prélat, quant à vous, chez qui mon image n'est pas restée gravée longlemps... — lugrat !... s'écria la marquise, quand j'aurais dû oublier l'amant, le père de mon enfant ne me serait jamais devenu indifférent!... Adolphe, je vous aime toujours!...

Le ton de celte dernière phrase était d'une énergie sans pareille, il indiquait le sentiment que madame de Rocourt gardait au prélat. — Ah ! je vous aimerais bien plus, reprit-elle avec un soupir, si vous m'aviez laissé mon fils!... Comment! Joséphine, osez-vous me tenir un pareil langage, lorsque vos traits annoncent que vous êtes en proie à une passion criminelle?... — Slonseigneur, est-ce à vous de me la reprocher?... dil-elle en lui lançant un regard foudroyant. — Oui, madame, répondit le prélat, une femme qui a un fils... — J'ai un fils!... j'ai un fils!... s'écria-t-elle en délire, où est-il donc?... Ah! monseigneur!... Adolphe!... Et elle se précipita aux genoux de l'évéTJue : Par grâce, dites-moi tout!... rendez-moi mon fils!... criat-elle avec cette brûlante énergie, avec celte voix déchirante d'une mère qui veut voir son seul enfant pour la dernière fois de sa vie. — !\iadame, s'écria le prêtre à voix basse et en se levant, madame, songez que l'on peut nous entendre! qu'un seul mot nie perd, vous, votre enfant, tout ce que vous aimez!... L'effroi de M. de Saint- André annonçait combien il tenait à l'éclat de sa réputation de sainteté. — Il n'est donc pas mort?... demanda madame de Rocourt presque hors d'haleine, et dont les yeux dévoraient le cœur de glace du rigide prélat. —Non!... répoadit-il avec uu sourire expressif.—

LE VICAIRE DES ARDEiNNES.

Puissances du ciel, mon àme ;c brise!... El la mrrqnise to:iiba presque cvauouJe sur son sofa. Adolphe, à quellos torlincs ne mas-iii pas soumise!... Au nom de Dieu! si tu veux effacer les faules au yeux de 1 Eiemei. ne me fais pas languir... dis-moi, lu l'as revu? — Oui...

— Tu las nounno ton (ils?... lu... — Non !... répoudil ciiergiquenient le prelal. le monde doit loueurs ignorer noire faute, hii-niCMuel...— Ah! je reconnais là, sVcria'la marquise pleurant, je reeoiuiais celui que le fanatisme a rendu inaccessible aux seuiiments les plus beaux qui soient d.ms le cœur de l'homme... Adolphe, dit Josépliine en saisissant le bras du prêtre, dis-moi où est mou Ois, ce qu"il est, on je publie sur toute la terre ma houle cl la lieuue... — Le secret mourra donc là!... répondit IVoideinent l'évOque eu montrant sou ca-ur, ^i tu ne me jures pasd'oliserver exactement tout ce que je vais te prescrire.

— Oh! je te devine!... Eh quoi! lu u'as pas foulé toutes les lois humaines, vertu, ploiie, vie future, pour saluer ton fds d'un baiser paternel!... .Ml! Itiou!... je saeriGerais cette vie mortelle et... l'autre pour le voir dix minutes!...

Avant dit, la marquise retomba sur son siège et resta immobdc. L'cv'cque, saisissant ce moment d'abattement, s'avança pour lui parler. — Laisse-moi! dit-elle, va, malgré tes pénitences, tu n'iras pas auprès d'un Dieu dont le plus beau titre est celui de père!... Faire languir et mettre au supplice nue mère!... — Joséphine, tu dois savoir quel est ion tils ! le ciel le veut, car, après tout ce que j'ai fait pour anéantir cette preuve énergique de notre faute !... -^ Anéantir !. .. s'écria la marquise avec le cri bublime de l'cffrui. — S'il a pu échapper... — Ah!... Et madame de Rocourt pu respirer. — S'il a [ui échapper, reprit lévèque, c'e>t que Dieu veut que vous jouissiez de son aspect. — Et je suis forcée d'entendre de pareils discours!... dit Joséphine avec l'accent d'une profonde douleur. — Joséphine, écoulemoi!... coatiuua l'évèqne. regarde mes cheveux blancs... Dans peu, la lonihe va recevoir celui dont tu fus l'unique passion !... laisse cette tête blanchie se couvrir sans tache du fatal linceul, lu n'auras pas long emps à tenir tes sermcu'.s. Je vais déchirer le voile qui te cache ton tils. mais jure-moi que, tant que je vivrai, lu ne l'Iustruiras pas du mysière de sa naissance! Imite-moi, Joséphine, contente-toi du délicieux tressaillement de Ion sein à sa douce vue... renferme en loi-méme cette joie divine.... tjuand je serai mort tu pourras lui dire : • Je suis ta mère! » Jusque-là garde le seciei dans ton cœur, car, ma elle, liniérètde noire enfant Vexige, lu peux encore l'adopter un jour!... alors garde-toi de prononcer un seul mot qui puisse imire à sa fortune... elle sera brillante... A ce prix lu vas couuaiire tou (ils.

— Adolphe, mo'jseigneur, je jure tout!... s'écria-t-ellc avec vivacité.

— Tu m'as compris, contilua le prêtre en expriinaul le contraire par son regard. — Oui !... répondit-elle bricveraeut. — Jurez sur l'Evangile!... dit le prélat. — Je jurerais avant lout par umn enfant!... mais, dit-elle, avec un sourire ironique, lévèque d"A...ydoit savoir que madame de Recourt sait tenir nu serment et garder un secret.

— C'est vrai!... repartit le prélat en se souvenant qu'aucune indiscrétion n'avait trahi le secret de sa faute, ainsi que Joséphiue le jura jadis. Madame, reprit-il, votre fils... — C'est... dil-ello en iiàlissani, tremblant, rougissant et respirant à peine!... — Au moins, Joséphine, recueillez vous, rassemblez vos forces, il faut vous attendre... — Mon Ck!... mon fils!... mon (ils!... répéla-t-elle avec une énergie croissante.; — ti'est... dit l'évèque en la regardant. — Achevez, car je meurs!... — C'est Joseph!... le vicaire... s écria M. de Saiul-André.

A ce nom, madame de Roconri tombe évanouie En voyant Joséphine étendue sur le parquet, l'évèque perdit la lèie et souua, mais lui-mên>e sentit son cœur défaillir, et lorsque M. de Rocourt aceonrut i! eut l'effrayant speelucle de ces deux êtres privés de la vie !... 11 s'échappa, courut rapidement chercher des sels. Alors la marquise revint à elle et s'élança en criant avec la rage de la folie : — Mon (ils!... mon fils !... L'évèque la retint dans ses bras débiles eu lui disant : — Hadanve, vos serments!... Madame de Rocourt regarda le i)rêtre effrayé et se lut; mais son regard reprochait énergicpiement cette barbarie au prélat. — Mon a-.ni, dit-elle à M. de Rocourt qui rentra dans ce moment, mon ami, j'existe maintenai-.i!... je suis guérie!... Elle n'était plus sur la terre. — Mon fils, reprit l'évèque en s'adressant an marquis, je vous ai prorais d'apporter la paix eu ces lieux ; j'ai rempli ma prumes5e... heureux si cet effort ne me coule pas la vie... adieu. M. de Saint-André se leva, mais un regard de Joséphine le lit rester, et, l'attirant dans la pièce sn^'inte : — Barbare, vous n'irez pas voir votre fils?... -Avec vous, n'est-ce pas?... reprit-il avec un sourire et un regard où lout le feu de son premier âge et de son pr.> mier amnur apparaissait. — C'est le moyen de reconquérir tout ce que TOUS avez perdu. — Monteur le marquis, dit le prélat en rejoigiuui M. de Rocourt, madame vient de faire un vœu, je vais la couduiie pour qu elle l'accomplisse, vous ne larderez p.as à nous revoir. — Comment, ma belle, s'écria le marquis, toi qui pouvais à peine le traîner, même soutenue par deux femmes... lu parles de sortir? — Mon ami, j'exis'c, reprit-elle, je suis une autre femme, et lu y gagnes!.., an revoir. Elle se plaça à eoté de l'évèque, qui ordonna à son cocher de les conduire au pre^bvicre

Le bon curé était à labfe avec son vicaire; le jeune homme, triste comme à son ordinaire, songeait à Mélanie. — Comment avez-vous

trouvé la marquise? demanda M. (îausse. — Elle se meurt, aînsi que Mél.mie, ajouia-l-il en lui-même. Malheureuse femme! je la plains! uou de moiir . pourtant, non de quitter celle vie pleine d'anieriume pour lui séjour . — L'u hou liens vaut mieux que deux tu auras 1 iuleiroiupil joyeusement le curé; que cela m'afflige, reprit-

d'ini air attristé, madame de Rocinnt est si bonne, si aimable!... Rah ! Dieu est sage, mon jenne ami, le marquis se remariera, il aura des eufanls qui liériicioni de sa pairie : cependant vieux mari, jeune femme, niellent l'amour en terre; et, quoique amour et seigneurie no veulent pas compagnie, s'il se remariait il pourrait avoir des enfants, mais il u y a pas si bou clieval (|ui ue bronche, un clou chasse l'autre. — M.aguirile!... — Ah! hali! Wargueriie regardait par la fenêtre, elle aeconii cl s'écrie : — Voici monseigneur!... Puis elle s'échappe et eiivii' la porte eu arrangeant son boiiuel. M. Caussc et M. Joseph s'ciaieni élancés dans le salon; ce fui de cette pièce qu'ils allèrent à Il rencontre de l'évètiue et de la marquise. Je voudrais qu'un peintre représeulàt fidèlement le premier rei;aid que madame de Rocourt jeia sur sou fils. Elle s'admira elle-même!.-. Son oeil humide, ayant periln le feu tonibre de sa passion criminelle, savoura la plus grande voluiiié que puisse é|U'ouver une femme. Quelle énergie il lui fallut pour ne pas voler dans les bras de ce beau jeune homme et le couvrir de ses baisers maierncls. L'évèque pril la main du jeune homme, ce qui excita l'envie d» la mère, et lui ténioigua tiuile son affection par un doux serrement de main. Ou s'assil. M. Gausse, malgré sa haine pour le lalin, récita le Nunc dimiltis à M. de Sainl-André, qui remercia le bon pasteur par un mouvenu'nt de tète. Le bouhonune, dans sa joie, prit d'abord la visite pour lui; mais un iiislaiit de réllexion et laspcct de la marquise, qui ne lova pas les yeux de dessus le vicaire, le firent revenir de son enthousiasme.

Madame de Ilooourt ne savait pas où elle était : pour elle l'humble salon du curé devenait un palais. Si je ue m'appesantis pas davautagi; sur un pareil insiant, c'est qu'il n'y a pas de couleurs pour en peindre le charme et (pr'il passa aussi vite que la ligue que vos yeux viennent de parcourir. La marquise était revenue au chaienu, elle se trouvait assise dans son fauteuil, et révê(]ue voyageait depuis longtemps sur la route d'A....y, qu'elle s'imaginait avoir rêvé cl n'avoir vécu qu'une seule minute : la niinuie où elle vit sou fils. Le soir elle se coucha en pensant à M. Joseph, elle devait se réveiller avec celle même pensée, lleureuse, mille fois heureuse!... On doit, pour peu qu'on ait d'imagination, se figurer tout ce qui se passa dans le village, que la visite île l'évèque au presbytère avait mis eu rumeur. Marguerite eut une hmgue conférence avec son niailre, à qui elle chercha à prouver que M. Joseph était lils de l'évèque; mais M. Gausse répondit que chacun élait fils de ses œuvres.

La niariiuise et son fils. — Uciidoz-voiis Jonni5. — Jalousie de M île Uocoufl au comble. — Tjpc de scènes conjugales.

Un tel événement influa sensiblement sur la santé de la marquise l'exallalion lui avait fait trouver des forces dans le premier moment, mais le lendemain, lorsqu'elle se réveilla, elle éprouva une grande prostration physique et morale. Eu effc:t, à l'instant où l'évèque lui avait nxuilré sou (ils dans celui qu'elle aimait, par une révélation nnd Comprise de la nature, ime horrible révolution s'était opérée dans son organisation. Cette situation, unique peut-être, et assurément une des plus extraordinaires qui puissent se rencontrer dans la vie d'une fennne, eût causé la mort de la marquise si, au milieu du renversement total de ses sentimenls, elle n'eût scnli s'élever dans son cœur la joie inclîable de la maternilé. Aiissiiôt qu'elle put réfléchir, elle trouva que ses tourments avaient seulement changé de nature. — Eh quoi ! se disait-elle, il me faut voir mon fils sans oser lui parler... 11 va me fuir, car il prendra tous mes regards de mère et toutes mes paroles de tendresse pour des témoignages d'amour, d'un amour que j'abhorre à présent. Ah ! comme je suis bien plus heureuse d'être sa mère! Oh I connue je voudrais n'-ivoir jamais parlé, et pouvoir effacer le souvenir de la scène de la vallée... Quel fils!... talent, beaulé, vertu!... Ah! quand pourrai-jo lui dire : a Joseph, lu es nu)n fils!...» mais, hélas!... ce serait lui dire : « Mon fils, tu n'as point de nom. Ion père te renie, quoiqu'il l'aime!...» Hélas! oui, comme l'a fait observer Adolphe, sa fortune dépend de mon silence! Si M. de Rocourt pouvait l'aimer!... Quoi! un jour, à la face du monde, et non plus en secret, je le nommerais mon lils?... il aurait un nom? Malheureuse mère, lais-loi!... Quel supplice'

Elle élait absorbée dans ses réflexions, lorsque M. de Rocourt entra en regardant sa femme avec inquiétude. — Eh bien! ma belle, comment allez-vous ce matin? — Très-bien, très-bien : je suis guérie... Asseyez-vous là, plus près de mon lit... Bien!... — Es-tu guérie de lout... des maux de l'àme et de ceux du corps? demanda le marquis. — Oui, dit Joséphine en pressant la main de son mari; mais écoute, mon cher enfant, si tu veux me voir toujours rayonnante de

LE VICAIRE DES ARDEiNNES.

bonheur et de sauté, laisse-moi voir souvent M. Joseph, et n'en prends nul souci. A ces mots, le marquis frémit et regarda sa femme d'un air grave et chagrin : — Chère amie, dil-il, vous savez à quel point je vous aime; pour vous je ferais les plus grands sacrilices, mais songez à vous-même, aux dangers auxquels vous exposez voire répu[;Ui(in. Si vous èles mieux, parlons plulôl pour Paris!... — Jamais!... s'écria la n)arquise. Je veux rester à Auiiiay toute ma vie!... — Que dites-vous? reparût M. de Hocourt stupéfait. — Quelle paix l'évèque at-il donc apportée? se dil-il à luiiiième. — Monsieur, reprit Joséphine en attirant son mari par un geste plein de grâce, vous qui Vdus mêlez jouruellcmeni des secrets dKuil de toute 1 Europe, et qui avtz étudié l'art de surprendre les pensées des autres, écoutez donc... Je voudrais bien savoir pourquoi un jeune homme de l'àye, de la tournure et de l'esprit ôr M. Joseph se eonliue à Aulnay !... Il a des chagrins certainement, sans cela cnuimenl eûi-il pu se faire prêtre?... Ces derniers mots furent prononcés avec l'accent du regret. — Madame, répondit le marquis, on ne cherche à deviner que des secnis d'une grande utilité. — Mon cher ami, reprit madame de lloeourt en changeant subitement de pensée, avouez-moi quels scuiiments vous avez pour ce jeune prêtre. — Je le hais. — Parce que je l'aime? — — Peut-êlre... — Je veux vous le faire aimer... El vous savez que ce que je me mets en tête... — Ne parlons pas de lête, dit le marquis en souriant d'un air demi-conirarié, denii-salisfait.

Ce fut ainsi que, chaque jour, la marquise accabla M. de Rocourt de séductions et de sollicilalions, pour l'amener à changer de sentiments à l'égard de M. Joseph. Elle y mit une si gracieuse insislancc, •t, tout en tourmentant sou mari, elle l'entoura de tant de soins, de irévenances, d'amour, que ce dernier ne savait qu'en penser; toutes ■es idées se confondaient et se perdaient dans ce labyrinilie inextri- ^lble, et il ne trouvait d'anlres explications à celle eoinhiile, sinon lue la femme est un èlre indéliiii^s^lilc Mais l'iMlimilé du jriiiie prêlrc cl de madame de Rocourl était un lait positif qui renieiiaii suis cesse sa jalousie en haleine. La paiience et les réflexions du marquis étaient à bout, et un éclat devenait imminent. En effet, une fois que la marquise put se livrer sans crime à sa tendresse pour M. Joseph, on comprend qu'elle le vit aussi souvent ([u'il lui fut possible. D'abord, tant qu'elle fut trop faible pour se lever, elle le faisait demander et le retenait longtemps a sou chevet; puis, lorsqu'elle entra eu convalescence, elle se promena dans son parc appuyée sur le bras du vicaire, qu'elle choisissait pour soutien avec un visible plaisir. Ces préférences marquées déchiraient le cœur de M. de Rocourt, qui, pendant les huit premiers jours, ne les laissa pas une minute seuls, et t\iii se seiilait Iran-porté d'une rage eflroyable lorsqu'il surprenait les tendres regards que sa femme arrêtait sur le jeune homme. Et comment eûtil pu apprécier les sentimi'iUs de madame de Rocourt, puisque ellercême s'y était trompée d'abord?

Un matin (c'était la troisième fois que madame de Rocourt se promenait dans son parc), elle se dirigeait avec M. Joseph et son mari vers les ruines de l'ancien château, lorsqu'une affaire obligea le mar- {]iiis de se retirer. La marquise resta donc seule avec le vicaire. — ^;un ami, dit madame de Rocourt au jeune prêtre, vous devez vous souvenir de la cabane du bûclieron... Tachez, je vous en prie, d'oublier celle affreuse scène ! j'avais pris le change sur le senlinient que j '('prouve pour vous et qui est une affection toute maternelle. Vous n'avez jamais connu votre mère, je n'ai jamais vu mon fils... il aurait votre âge... Laissez-moi vous doimer ce doux nom; et, si vous avez quelque ainilié pour moi, l'illusion sera presque une réalité. — Ah ! madame, reprit le vicaire, je puis vous assurer qu'il ne me sera pas difficile d'avoir pour vous des sentimenls de cette nature; mais, si vous voulez que je parle à cœur ouvert, je les crains... — Ah.' ne balancez pas, s'écria la marquise avec vivacité, livrez-vous-y tout entier.— Je regardais même, continua Joseph, cette promenade comme la dernière. Vous êtes parfaitement bien rétablie, vous avez sur le visage les roses de la santé... la tristesse a fui loin de vous en même temps que la souffrance : mes consolations et mon appui ne vous sont plus nécessaires. Là où gémit le malheur, là ma place est marquée... Regardez mon fronl, chaque jour il pâlit davantage. — Joseph, vous ne direz donc pas vos chagrins à votre mère? — Oh! non... s'écria le jeune prêtre. — Mon ami, dit la marquise, vous ne sauriez croire combien j'aurais de bonlienr à pleurer avec vous. Ah ! croyez-moi, les femmes véritablement amies connaissent l'art de guérir les plaies de l'àiue... et si vous pouviez deviner comme je vous aime... ah! Joseph!... vous ne me refuseriez pas... Je voudrais, reprit-elle avec un son de voix touchant, vous faire comprendre ce sentiment qui joint à la sainteté de l'amitié tout le dévouement et la teudiesse de l'amour : c'est une passion chaste et sacrée dont vous ne devez pas craindre les témoignages, purs de toute sensée terrestre ; car je vous aime comme une mère aime son fils .. ^lissiez-vous lire d.ms mon àme, ô mon ami, mon fils, et puissent ces paroles bannir de votre mémoire ce que je vous ai dit autrefois au milieu de la vallée, et de telle sorte qu'il n'en reste plus de traces... — Ah! s'écria Joseph, vous avez dépeint tout ce que je sens pour vous ! car vous avez vaincu ma misanthropie, et, près de vous seule, j'oublie mon serment et mes malheurs, et... tout en'ftn. — Venez donc me confier

vos souffrances, dit cette mère dont les yeux parcouraient avec complaisance le visage noble et énergique du jeune honune J'imagioe, ajoula-t-elle, qu'elles ne sont pas -iins remède, et que votre douleur repose sur des motifs qui manqo -nt de réalité. -• llélas! s'écria le jeune prêtre en lui-même et en dt louruant ses yeux pleins de larmes, qui donc peut faire que je ne sois pas le frère de Mélanie !.. , — A quoi songez-vous, vous ne répondez pas ? Allons, Joseph, vous' êtes mon fils... d'adoption, ayez conliance en votre mère. — Ah! s'il en était ainsi, s'écria Joseph, en versant un torrent de larmes. Il s'assit sur le gazon, et, cachant scn visage entre ses mains : — Oh ! Mélanie ! Melanie! quelle joie! d'i-il à travers ses sanglots. —Que voulez-vous dire? demanda la marquise qui pleurait en voyant pleurer son (ils. — Eh bien, reprit le vicaire, puisque vous me portez une amitié sincère... — Ah! je vous l'ii prouvé, ici même, eu vous conlianl mes secrets... Joseph, dit-elle eu le regardant avec une émotion profonde, si vous aviez pour mère (songez que c'est une suiiposilion), si vous aviez pour mère une fe:nme pour qui votre iiai^same fût un opprobre, pour qui votre vue fût un remords, et qui pourtant lût fière de vous avoir donné le jour, qui brûlât de vous voir, de vous presser sur son cœur, que feriez-vous à cette pauvre mère? — Ce que je ferais! s'écria le vicaire, je me jetierais dans ses bras, et je voudrais que l'amour étouffât en elle la voix du remords. J'irais au bout de la terre vivre avec elle, et je l'entourerais de tant de soins, que l'opinion des hommes ne pourrait rien sur sou boidieur. — Joseph, Joseph ! qui donc t'inspirerait une indulgence si opposée à la sévérité de tes principes? — La nature! s'écria-t-il. Ah! que ne suis-je resté dans mon désert !... je ne mourrais pas jeune, triste et consumé par une passion sans espoir!

Madame de Rocourl s'était jetée au cou du prêtre, et l'embrassait avec une elfiision toute maternelle. — Je n'eu puis plus! réponditelle, je suis suffoquée! Joseph, à demain; venez au château par le parc ; vous monterez par l'escalier dérobé, je serai dans mon boudoir, et je ferai en sorte que nous y soyons seuls. — Fort bien!... s'écria M. de Rocourt quand le vicaire ei sa femme furent partis. Il s'était approché sans bruit, et, favorisé par un massif, il venait d'entendre ces derniers mots. — Ah! reprit-y, je vois ce que l'évèque d'A... y est venu faire chez moi!... Oli! les gens d'église! les gens d'église !.., Us prennent le monde pour leur sérail, ils' se soutiennent, ils s'entr'aident. Oh! les libéraux ont raison. A la session prochaine, je veux siéger au côté gauche, à l'extrême gauche, entre Manuel et Chauvelin. Je suis libéral, je suis radical, je suis jacobin, je suis carbonaro! Oui, M. de Saint-André sera venu, par quelques arguments jésuitiques, lever les doutes de madame de Rocourt et lui donner même

l'absolution Mais quel intérêt avait-il?... 0 rage!... Ah! je veux

éclaireir ce mystère... ou plutôt je ne sais ce que je veux.

M. de Rocourt fut au supplice toute la journée; il regardait sa femme avec une attention marquée, et ses yeux semblaient aller chercher ses plus secrètes pensées au fond de sou cœur. Un horrible tourment s'emparait de son âme lorsque Joséphine tournait sur lui des yeux remplis de douceur et d'innocence, et (^'l'il voyait son visage resplendir de contentement et de bonheur, lorsqu'elle l'accablait de caresses. Alors l'idée qu'elle aimait le vicaire empoisonnait tout ce qui eût fait son bonheur autrefois, et il se serait volontairement déchiré le sein quand il songeait que toute cette tendresse était feinte, et qu'elle s'imaginait le tromper. 11 jura d'enlever sa femme de vive force et de l'emmener à Hocourt ou à Paris. Enfin, sa fureur arrivant au comble, il médita de se venger et du prêtre et de Joséphine. Le lendemain malin, il mit Jonio en embuscade pour qu'il le prévînt lorsque le prêtre paraîliait. Mais madame de Rocourt ne lui laissa pas le loisir de venir troubler son tête-à-tête. Elle entra, contre son habituile, chez son mari, (pii, n'était pas encore levé; et, s'asseyant près de lui, elle lui demanda, après mille gracieuses coquetteries dont M. de Rocourt n'était pas d'humeur à se prévaloir ce jour-là, s'il se sentait disposé à se donner beaucoup de peine pour satisfaire un des caprices de sa femme. M. de Rocourt lit une grimace qui ne voulait dire ni oui ni non. Madame de Rocourl insista. — Nous y voilà ! s'écria le marquis. — Ali ! il est expressément défendu de murmurer... interrompit Joséphine en embrassant son mari. Ecoulez donc!... Et, au lieu d'expliquer le but de sa visite, elle redoubla ses agaceries intéressées. — Et tout cela est, reprit le manjuis, pour me dire... — D'attendre patiemment ma volonté. — Ah ! c'est un peu trop fort! s'écria M. de Rocourt. — Comment, trop? pas assez!... Eh! vraiment, on se donnera la peine de vous aimer comme ou le fait pour n'avoir aucun droit sur vous!... — Joséphine, souvenez-vous bien de ce que vous venez de dire là, et tâchez de pratiquer ces préceptes... aujourd'hui seulement. — Qu'est-ce que cela?... votre ton annonce delà rébellion, je crois! Allons, j'exige que vous montiez en calèche, que vous couriez bride abattue jusqu'à A. ...y, et que vous m'en rapportiez tous les romans nouveaux qui auront paru depuis <uon arrivée à Aulnay. — Quelle est celte nouvelle fantaisie?.. — Ah ! ah ! s'écria madame de Rocourt en riant, avez-vous jamais vu qu'une femme rendit compte de ses caprices? Mais tout change... Comment feriez-vous donc si nous n'en avions pas?... Ah! désormais, lorsque je m'en irai, j'aurai soin, pour vous gouverner, de laisser mon dé ou

LE VIC.\1RE DI':S ARDENNES

l'iiD de mes chapeaux, pour imiier Charles Xll, qui voulait envoyer uue de ses boue* au séuat de Stockholm. — J'y cours, madame, j'y cour>l... L'expression sardonique que M. de ftoeouri mit à ce mot inquiéta Joséphine. Néanmoins, le marquis lit niciire les chevaux et partit au grand galop. Bientôt madame de Roeoiirt pt rdil de vue la calèche, et elle se rendit à son boudoir. — Entin! se dit-elle, je v;ils conuaiire les malheurs de mon lils... — Madame! s'écria .Marie tout essoulUée, voici le vicaire! — Bon 1 ma chère nourrice ; mets-toi en sentinelle, et que rien ne nous inierrouipe.

La nourrice courut dans le vestibule en laissant toutes les porics ouvertes. Comme Marie arrivai! à l'antichambre des appartements de la marquise, elle se trouva face à face avec .M. de Uoeourt, qui avait laisse partir la calèche et qui accourait, averti par ,!oiiio de l'arrivée du vicaire. Jouio avait même eu ^a^lre^se perlide de mettre le verrou en dehors à la porte de l'escî.Y.îr dérobé, de manière que M. Joseph ne pouvait plus sortir que par les appailemcnts. — Monsieur, s'éeria courageusement la nourrice, luadame désire être seule !

— Taisez-vous! madame vous fait jouer un joli rôle! vieille folle, taisez -vous et gardezvous de reparaître devant moi... Le marquis s'claiiça; mais la nourrice, oubliant son âge, le devani.a et arriva au boudoir en criant : — Madame , voilà monsieur!... Sur-le-champ la marquise ferma la porte au verrou en priant le prêtre de ne pas dire un mot. En ce momeut une idée terrible viui l'épouvanter : c'est que, sou'i peine de faire le malheur de M. de Rocourt, il fallait lui expliquer l'intérêt qu'elle portait au jeune homme. — Madame, s'écria le marquis en sec(maut la porte du boudoir, (mvrez-moi sur-le-champ, je le veux!... — 11 ne me plait p.ts de le faire, r.'poiidit-elle. — Jonio, dit le marquis , allez, chercher des maçons, et faites murer l'autre porte!... Madame, reprit-il, vous n'éics pas seule'... — Non.— Ouvrez-moi donc sur-lechamp, ou je brise la porte! — Libre à vous, monsieur le marquis; mais, •-si vous brisez cette porte, vous m'ouvrirez celle d'un couvent et de votre vie vous ne me reverrez. — C'ue faut-il donc qne je fasse?... s"écria-t-il en frappant du pied et en déchargeant un coup de canne sur une pendule qui se trouva sur la cheminée près de laquelle il était; car je n'ignore pas, dit-il d'une voix éteinte par la fureur, que vous êtes avec le vicaire; mais il le payera de sa vie. — Tuez-moi donc!... dit froidement le vicaire en ouvrant la porte du boudoir. Ce sang-froid et l'attitude noble et itnposanie de M. Josepli glacèrent le marquis. — Joseph! s'écria madame de Rocourt, retirez-vous ! ... Et vous, monsieur le marquis, sous peine de me voir mourir, gardez-vous de toucher à un seul cheveu de sa tète!...

Le vicaire s'en alla lentement, sans laisser paraître ni crainte ni confusion. Le marquis stupéfait le regarda sortir, cl, ajirès avoir laisié échapper un mouvement couvulsif de rage et d'indécision, il se retourna vers le boudoir, où il entra. Madame de Rocourl lui dit froidi ment : Fermez la porte, car pour votre honneur il faut, je crois, éviter qu'on entende ce que vous avez à me dire... l'uis eJlc ajouta

Ouvrez-moi sur-le-champ.

quand il fut revenu : — Que me voulez- vous?... — Madame, s'écria le marquis pâle et tremblant de fureur, madame!... osez-vous bien me le demander?.. Enlin mes yeux son dessillés, et je n'ai plus pour vous que les senlinients que vous méritez!... Eli quoi ! une créature que j'ai tirée de la llli^ere, que ma main a fait monter au rang des plus grandes f.imilles, qui me doit tout!... s'abaisse, se dégrade... tni vicaire de canipn.sne'... encore, madame, si c'était un homme distingué, si une passion fondée sur un rang, des avantages ou des qualités enlraiiianle^, si l'Iiomme que vous aimez tant vous excusait; mais non, vous de-cendez plus bas... — Ah! ministre ou prince du sang, n'est-il pas vrai monsieur l'Iinnime de cour'... Ah! lu- me forcez pas .n desrendre an sarcasme, monsieur le niiinpiis! reprochezmoi ma faute et non pas vos bienl'aiis, et ne vous dé-hoiiorez pas vous-même... — Ah! je me ilésh more! reprit M. de Rocourl, ah! c'est moi qui me déshonore, rép -ta-i-il en se promenant à grands pa?

dans le boudoir.

Joséphine, nuiette, pâle, interdite, n'osait ouvrir la bouche ; elle sentait que toutes les apparences l'accusaient, et que pour se justifier de celte imprudence il fallait, au bout de sa carrière, avouer la faute de sa jeunesse devant un homme qui , s'apercevant qu'il avait été trompé dès le premierjourde son mariage, ne la croirait peut-être plus!..,.

Elle se laissait donc ac- (..hier, parce que sa (irrlé, son amour materml, une foule de considérai ions, le lui commandaient impérieusement.—Eh bien! mad.v me,coniinua le marquis en croisant les bras et en s'arrêtantdevantelle; eh bien! à tout cela, qu'avez-vons à répondre?.... Rien, rien! Ah!

dès aujourd'hui je deviens un mailre,et vous coiinailrcz jusqu'où peut aller ma colère!... Ré-

pondrez-vous? s'é-

eri:i-t-il. Le marquis ue put rien ajouter, la fur, or l'étouifaii. Madame de liocourt se leva, se mil devani sa jisyelié, et, réiablissant le désordre de sa coiffure, elle dit tianquillement el sans regarder son mari : — (Jue voulez-vous que je réponde à un honnne qui s'abaisse jusqu'à épier sa Icmme?...

Vous partez pour A. ..y, du moins vous le dites, el monsieur se cache !...

Un grand personnage ! .. .

un pair de France se

cacher! Est-ce la

diplomatie qui vous a appris d'aussi nobles ruses?... ajoula-l-elle avec un léger sourire qui couvrait lont son embarras — 0 comble d'infamie!

Comment, madame, dil le marquis en saisissant avec force le bras de sa femme, comment, vous osez plaisanter dans un pareil moment !... Il y a dans tout ceci nuel([uc my.stère que je ne pui^ péjiélier; je me SUIS abusé sur vous de|)uis vingt ans. — Slonsieur, iiilerrempii-elle, contenez l'ardeur de vos caresses !... Voyez... El elle lui iiiooira son bras, sur la peau douce duquel les doigts de M. de Rocourl étaient marques. Il eut un mouvement de regret, mais il conlinua : — Comment! vous osez me reprocher ma ruse!. . et la vôtre... perfide!.., — La mienne, reprit-elle, jamais je ne me cache... Vous m'auriez ce malin demandé ce que je complais faire, je vous l'aurais dit.. Elle visage de Joséphine semblait calme. — Vous auriez avoué que vous attendiez ce prêtre de l'enfer?... —Assurément! répondit-elle. — Eh bien! je mettrai votre franchise à l'épreuve... Lui avez-vous

LE VICAIRE DES ARDENNES

écrit?... demanda le marquis eu la foudroyant de ses resjanls. — Oui. — C est vous qui lui avez dit de venir?... Oui, ceiii fois oui, nionsieur!... et je ne puis nie passer de voir ce jeune lioniiiii'... lînlin, dit-elle avec dépilje l'aurai, elia(|iie jour, à toute heure, sans cesse, à mes côtés!... Reprenez vos doii>, votre luxe... je m'en irai avec lui, loin, bien loin, seule, et je serai plus heureuse que je ne l'ai jamais été... Vous m'y forcez, je vous le dis, et je n'en aurai jamais de remords... Eh quoi 1 grand Dieu ! les hommes prétendent-ils qu'un liire, une corbeille, et du latin que nous ne comprenons pas, doivent éiouffer en nous tous les seniimcnls naturels et faire de nous un champ, une métairie; que noire contrat de mariage soit un acle de vcmîi', que l'usufruit et la nui'-propriclé de celle terre conjugale leur a|.p:irtienneiu!... Ah! que de pleurs on doit répandre en niellant une lille au monde!... Oui, malheureuses que nous sommes, l'amour d'un mari est (|uelquefois aussi cruel que son dédain. Uélas ! notre bonheur dépend donc d'uu regard, d'un geste:...

.Ma foi, je ne veux plus de la vie, elle est irop pesante avec ces conditions!...

Le marquis, poussé à bout par ce déluge de paroles, s'écria : — Madame ! madame, vous me faites mal!... j'é-louffe!... Et il s'avança sur Joséphine avec une .sombre fureur; il lui présenta les inain> de telle manière , qu'elle crut, en voyant ses yeux éliuceler , qu'il veiiail la tuer : une peur glaciale s'empara d'elle. — Monsieur , cria-t-elle.

Au secours!... au secours! Ah!...— Qu'avezvous, madame '.' je viens vous dire adieu... En disant cela, il était paie et tremblant. — Non, monsieur le marquis, c'est à moi de partir.

Mademoiselle de Vau.-wille trouvera un asile chez son cousin le duc d'Ivrajo; cette malheureuse créature a des amis qui ne la soupçonneront pas et qui soni encore assez puissants.

je pense!... Elle se leva avec digiiiié, et, faisant quelques pas, elle se retourna , regarda le marquis et lui dit :

— Vous m'aimez encore, monsieur de Itocourt, je le vois... Je ne vous dirai pas que je vous aime ; si. malgré toutes les apparences, il n'est rien de tout ce que vous croyez... Non...

je me tais!... je vous attends.— Joséphine ! . . .

et le marquis se jeta à ses pieds , je t'en conjure, un mot, un seul!... mon cœur en a besoin, une seule parole!... j'ai besoin de te croire vertueuse!... —Ceci, dit-elle en riant et en caressant doucement le front de son époux, ceci devient un peu moins marital' .. Voilà des formes au moins!... Fi donc, monsieur! relevez-vous: je ne suis digne que d'horreur... une malhei»reuse tirée de la misère! Cependant, monsieur, je me nommais alors niademoiselle de Vauxelle!... vous l'avez un peu oubhé!... — Ah ! je l'ai oublié, dit le marquis avec un reste de dépit; mais, vous aussi!... reprit-il, tenez!... Et il présenta à sa femme la lettre interceptée. Elle la prit et se mit à rougir. — Ah! vous rougissez encore!... dit-il avec un sourire sardonique. — Je rougiiai toujours pour vous, répondit-elle, et... pour moi! car je verse des larmes de sang sur mon erreur d'un moment quant à ce jeune prêtre!... Lorsque j'écrivis cette lettre, monsieur le marquis, je croyais aimer, je l'avoue, le vicaire. — Et maintenant?... — Je l'aime encore, dit-elle, en regar-

L'aubcr;:isle avait prévenu le posUllon. — tace 43

dant M. de Rocouri avec la plus vive expression de tendresse. En vériié. il faut convenir que nous sommes entourés de gens bien méchants!... Qui vous a remis cette lettre?... — Joséphine!... j'ai promis... je dois... — Allons, je veux le savoir, dit-elle d'un ton de maîtresse; m'aimez-vous?... dites-le! — Jonio!... qui... l'intercepta, me...

La marquise se tourna vers le ruban de la sonnette, le tira légèrement et sans aucune marque de colère. Marie arriva'. — Marie, dit Jo.iéphine, que dans une demi-heure Jonio sorte du château, il lî'est plus au service de M. le marquis, et s'il ose paraître devant nous appreiiez-lui que je me chargerai de son logement... Quant à vous' monsieur, sans que vous le demandiez, je vous accorde le pardon dé vos outrages ; les lolos soûl changés, et c'est à moi d'implorer mon pardon... Aussitôt Joséphine se mit à genoux avec cet air d'obéissance (pii rend une leiuine si touclianle; elle regarda douloiireuse-

menï M. de Rocourt siupél'ait, qui s'assit; qnelques larmes roulèrent dans les yeux de la marquise, elle soupira, puis elle dit d'une voix ijlaintive : — Il faut en finir, monsieur de Ro- <r court, je vous dois la

vérité; je ne vous demanderai pas le secret :

vous le garderez, j'en suis sûre... —Relevezvous, .Joséphine, dit le manpiis surpris. — Ah !

ilil ille , cette attittule e-i la seule qui me coiiviiiuie... — Mais que voulez -vous dire? — .Monsieur, reiirit-elle, vous n'avez pas oublié, sans doute, la mélancolie dont j'élais accablée à l'époque oii je vous connus et pendant l'iut le temps que vous me fîtes la cour? (Le marquis inclina légèrement la tête.) Alors, ne vous ai-jc pas longtemps refusé?...—Oui...— Celte souffrance que je vous ai tue, n'a-t-ellepas duré louglen)ps...vousa-l-elle inquiété? — Beaucoup.

— Je vous eu remercie, répiuidit-elle avec un sourire. — Joséphine !...

— Monsieur, dit-elleavec une répugnance invincible et en versant un torrent de larmes, j'avais commis une faute dont je ne vous ai jamais Instruit.

Le marquis, à l'aspect (le la douleur de Joséphine, sentit des pleurs inonder ses yeux : il la regarda fixement. — Monsieur, celte douleur était causée par la mort prétendue de mon fils.

— L'n fils!... un fils!...

s'écria le marquis ému en parcourant la chambre comme un fou, vous aviez un fils... avant mon mariage! — Grand Dieu! cria la marquise en tombant à ses pieds; bonté céleste! il ne m'accable pas!.. — Moi t'accabler?... dit M. de Rocourt en prenant Joséphine dans ses bras et la serrant contre son cœur. Ma Joséphine!.. Et il la couvrit de baisers. — Ce fils... c'est le vicaire!... (Le marquis s'assit, et, stupéfait, attira sur ses genoux sa femme qui épiait avec le soin d'une mère les moindres mouvements de la ligure de son mari.) On a tout iM pour le perdre, on l'a envoyé dans les Indes!... le hasard, ou plutôt la Providence, l'a ramené aux lieux où il fut nourri et sous l'd'il de sa mère... Trompée par la nature, je l'aimai... je crus l'aimer d'amour!... Maintenant, c'est mon fils!... — Et son père est M. de Saint-André, l'évêque... ajouta le marquis. — Silence! monsieur, silence!... gardez qu'un mot de voire bouche ne trahisse un pareil mystère... de la discrétion... Et elle embrassa sou mari. —Je

LE VICAIRE DES ÂRDENNES

le jure, Joscpliine!... Pendant looglemps le silence régna : enfin, le marquis, regardant sa femme avec ivresse, lui liil : — Tu m'aimes donc toujoui-s ,' — OU oui ! répondil-elle. —Eli bieul dit le marquis doucement, nous n'avons point d'enfanl...

Tue joie céleste iniuida le cœur de la pauvre mère. — Eh bien !... demanda-I-elle avec anxiélé. — Eh bieul coiilimia le marquis, nous ad.ipterons Joseph, il aura mon nom, j'obiieudrai du roi qu'il me succède dans ma pairie, et il sera rielio, car l'évèque l'a insiilué son légataire univei-sel... Ce jeune homuK' est bien de sa personne, re^irit le marquis, il a de la ûerlc, il est instruit, il arrivera à tout. — Irédéric!... ail! tu me fais mourir de joie!... El la marquise évanouie laissa tomber sa tête sur le sein de M. de Hocourl attendri. — Je sens que j'aimerai ton Gis!... Celte parole douce cl les caresses du marquis rendirent Joséphine à la vie. — El moi, dit-elle, je bénirai cet évéuement; mou existence maintenant sera complèle... l.e pauvre enfant Tenait me raconter ses malheurs!... Frédéric, dit-elle avec graviié, songez que le vicaire iguore qu'il csi mon lils, que j'ai juré de ne pas l'en instruire ; promettez-moi de garder le secret jusqu'à ce que monscij,iieur soit moil, cl même jusqu'à ce que nous layons adoplé. — Tu nt jouiras donc qu'eu secret de ion bouheur... 11 le faut, ditelle en so.ipii'.ini, il le fuui pour son propre iniérèt et pour son avenir!... — Ah! que je suis heureux! s'écna M. de llocourt. La conclusion de cette scène qui avait mis tout le monde en émoi surprit les babiiauis du chùieau,..

Crandîur d'Stnê de Joseph. — 11 quitte Aulnay-le-Vicomtc. — Comment l'abbé Krolu fut cause qu'il acheta une chaise. — Il relrouve un homme Je connaissance. — 11 apprend que îlélanie n'est pas sa sœur.

Pendant que celte scène avait lieu dans le boudoir de la marquise, il s'en passaii une autre au presbylère. Le jeune prcire, en rel<iuriiant à pas lenischezle curé, fil d'ausières rédeNions.— Eh quoi ! s'éiail-il dii, l'amour de madame de Rocourt n'est pas élcint, ch;iquc jour il se réveille aussi violent que celui de Mélauie. Jla présence l'exalte continuellemcni, et j'aurai ainsi causé le malheur de deiiv personnes... Il semble que mon inforiune soit contagieuse!... Allons, je dois quitter ces lieux... Pourtant ce pays me plaisait, et j'espérais y mourir... Lorsqu'il fut devant la grille, il jela un coup d'oeil sur le parc, sur les ruines de l'ancien chàleau, il poussa un soupir, et dit : — Je vais abandonner tout cela, la falalilé me sépare de tout ce que j'aime... Puis, en pensant à sa chère Mélanie, il s'achemina lentement vers la demeure du bon curé... Marguerite, en lui ouvrant la porte, fut frappée de la figure altérée du jeune prêtre. — Qu'avezvous, monsieur.' s'écria-t-iîle. — Rien, rien, ma bonne Marguerite.

Jl. Joseph de Saint-André se dirigea vers le salon, il y entra doucement et s'assit auprès de M. Gausse qui lisait son bréviaire, c'està-dire qui en faisait crier toutes les pages en les passant en revue avec son pouce, devoir qu'il remplissait consciencieusement tous les soirs. — Eh bien ! mon ami, qu'est-ce qui vous pique? vous êtes encore plus triste qu'à l'ordinaire; luez-moi donc votre chagrin avant qu'il ne vous tue !... — Uelas ! mon vieil ami, vous m'avez témoigné de l'affeciinn, j'ai besoin d'un avis. — Vous dites d'or, un bc^n conseil vaut... — J'entends du bruit, dit le vicaire interrompant un des proverbes favoris du curé. — l^lon cher vicaire, reprit M. Gausse à voix basse en se penchant vers l'oreille du jeune homme, c'est Marguerite, qui a toujours trouvé qu'on avait tort de se plaindre de ce que les portes ne fermaient pas bien, la Providence ayant permis ce petit inconvénient pour la plus grande commodité des servantes... 11 serait plus facile de tirer une lettre de change de la Gascogne et du Limousin que de l'empêcher de connaître ce qui se dit... Aussi, lorsque je discute quelque chose d'important, j'ai ccmlume de l'appeler et de lui recommander le secret; en la piquant d'honneur on arrête sa langue.

— Eh bien! parlons à voix basse, dit le vicaire.— La jiauvre fille va se damner 1 répliqua le curé avec un accent de bonté, et pendant quinze jours elle m'assassinera pour connaître ce dont il aura été question. — Qu'elle entre ! s'écria Joseph. Marguerite était entrée!...

— Monsieur, reprit le vicaire, il est certain que madame la marquise de Rocourt m'aime 1... A ce mot, Marguerite s'approcha du vicaire, et le curé le regarda d'un air étonné. — Vous ne faites que de vous en apercevoir? s'écria M. Gausse. — Il y a quelque temps que je le sais, reprit gravement M. Joseph, mais j'ai cru que celte passion se guérirait: je vois au contraire que chaque jour elle augmente, et que madame de Rocourl la présente sons divers aspects pour se tromper elle-même peut-être. M. le marquis est plongé dans une profonde affliction, je suis cause de son malheur... Je dois le faire cesser! — Certes ! s'écria le curé, c'est ne pas être homme que de causer volontairement l'infortune de notre semblable, il y a là-haut quelqu'un qui récompensera les âmes compatissantes, et il est écrit que le corps sera admis à partager cette récompense. — Alors, monsieur Gausse, je vais vous quitter. — île quitter ! s'écria M. Gausse. Oh! mon en-

fant, l'on sait où l'on est, l'on ne sait pas où l'on va ; que vous ai-jo f.iit pour m'aliaiuloaner? Puis-je vous suivre, moi? où la chèvre est liée il faut qu'elle broute! restez, mon ami, rcs'.ez. — Oh! non! je dois m'en :illir, et snrle-ehamp encore ! Ce n'est pas par crainte, au moins! s'éeria-t-il d'un visage enflammé. Si vous voyez M. de Recourt, diies lui que l'homme caché sous l'iiuiiilile souiaiK' du vicaire ne redoute personne, et que le sentiment de mes devoirs m'a seul déterminé à partir 1... En disant ces paroles, le jeune vicaire s'était levé et courait à son appartement : il y prit le portrait de Mélanie, son manuscrit, ses papiers, et redescendit. — Mon cher enfant! s'écria le curé les yeux pleins de larmes, que deviendrai-je, que deviendront les malheureux ? — Je leur laisse un père. — Mon cher ami, vous abandonnez un pauvre vieillard qui se réjouissait de savoir que vous lui fermeriez les yeux... Je vous aimais, Joseph !... Ainsi donc, ce vallon, cette campagne, celte habitation modeste... — Il faut dire adieu à tout cela, monsieur, reprit-il après un moment d'attendiissenient; je vous laisse mes livres, cl c'est une faible marque de ma reconnaissance. — Ah ! s'écria le curi', je ne monter.ii jamais chez vous, je n'aime pas les tombeaux. — Vieillard aimable et simple, dit le vicaire ému, et vous aussi, vous êtes de l'Amérique I... — Pauvre jeune homme ' soyez heureux !... El pour que je puisse vous servir à quelque chose, gravez dans votre souvenir que l'on n'est jamais criminel en obéissant à la voix de la nature.

Le vicaire regarda le curé avec étonnement. M. Gausse leva péniblement sa jambe de dessus le tabouret où elle était posée, et, se servant du bras de Joseph, il réussit à se mettre debout. — Allons, mon enfani, je veux vous conduire aussi loin que je pourrai... Allez, votre dévouement, la boulé de votre cœur, m'ont touche. — Monsieur, dit le jeune homme, et vous, Mariinerite, pioniettczmoi de ne jamais ouvrir la bouche sur moi! de ne dire à personne que je suis parti... avant deux jours... car alors je serai loin, ajouta-t-il avec un sourire sombre et sardonique. Si l'on vient me demander, trouvez qui Ique prétexte, que je suis en course, indisposé, que sais-je?... — Nous vous le promettons, dirent le curé et sa serv;inte. — Adieu, Marguerite, dit le vicaire d'un air affable qui fit tressaillir la pauvre lillc. Marguerite, l'œil en pleurs, suivit longtemps le jeune prêtre en admirant sa belle taille, ses manières nobles, qui contrastaient avec la démarche pesante et l'air de bonhomie de M. Gausse. Les deux prêtres se dirigèrent vers la route d'A y ; et lorsque le curé eut dépassé le village d'une centaine de pas, il embrassa le jeune fugitif avec cordialité en lui disant: — Adieu! soyez heureux!... Puis, s'asseyant sur une pierre, il regaidi M. .losepli s'éloigner à grands pas. Il fallait que M. Gausse fût bien ))r()foudéinent ému pour ne pas avoir dit un seul proverbe. Lorsqu'il revint ;ui presbylère, quelques larmes coulèrent sur ses joues; et en voyant M.irguerite, il dil avec un accent de douleur : — Nous sommes seuls I Puis, se rallacliant à l'esprit des vieillards qui voient d'un coup d'œil tout ce qui les atteint dans les moindres détails, il s'écria : — Qui me fera mes prônes? — Monsieur, répéta la servante, la langue me démangeait de 1-ui dire que je le croyais fils de m;idame de Rocourt et de lévêque, et qu'alors il n'est pas le frère de mademoiselle Mélanie. — Ah ! le malheureux ! s'écria le curé, qui tomba dans nue rêverie profonde.

Cependant notre héros s'avançait rapidement, et il arriva bientôt à Vannay. En traversant le village il marcha plus lentement. — Que le diable emporte le prêtre ! s'écria un homme qui, les bras croisés, regardait du seuil de sa porte, les deux côtés de la route altcrnativeinent, regard qui dénotait un aubergiste. Le jeune prêtre leva la tête en croyaul que cette exclamation s'adressait à lui. — Et que vous ai-je fait? dcmanda-t-il à l'hôte. — Rien, lui répondit brusquement ce dernier. Cette réponse convainquit le vicaire que l'exclamati(m ne le concernait pas. Alors il s'aperçut que la maison devant laquelle il se trouvait était une auberge, il y entra en disant: — Allez, mon ami, je vais vous prouver qu'il ne faut pas envoyer tous les prêtres au diable. L'aubergiste se dérida en voyant qu'au moins il aurait un voyageur. — En vînt-il dix ! s'écria-t-il tourmenté par son idée, tout cela n'empêchera pas que l'abbé Frein ne confesse ma femme tous les quinze jours I mais aussi la première fois je lui donnerai une terrible absolution!

L'intention de Joseph était d'acheter à Vannay une voiture quelconque pour aller en poste, et il regardait dans la cour s'il n'y verrail pas quelque chose qui ressemblât à cela. Il y avait effectivcnienl une chaise de poste (si tant est que cette ruine en méritât le nom) gisant sous un hangar. Cijnime il n'entrait guère dans l'esprit de l'aubergiste qu'un jeune prêtre eût besoin de voiture, il lui dit : — Il faudra que je la brûle quelque jour, elle n'est plus bonne iju'à cela, et elle me rappelle trop souvent la plus grosse des perles que j'aie fiiites; en tout cas, j'en peiidiMi le brancard dans la salle pour qu'à chaque instant je me souvienne des cent écus que j'ai perdus, et de prendre garde à la solvabilité des voyageurs : ce souvenir-là et ma iemme, ce sont dcui fiers points de côté. — Elle ne vous a coûté que cent écus? dit Joseph. — Oui, répondit l'aubergiste, mais ma femme m'a coûté bien plus cher, et elle no vaut pas mieux. — Vendez-la-moi , répliqua Joseph. — Ma femme ou ma voiture? demanda l'aubergiste en poussant un gros rire. — Je parle sérieusement, ré-

Wm

LE VICURE DES ARDENNES

Sondit le vicaire : voulez-vous me vendre ccUc mauvaise caiiolc ont vous paraissez faire si peu df cas? L'aubergi>te poussa un grand soupir, et il aurait voulu roprcndrc ses paroles. — Je ne forai donc que des gaucheries! niarniuta-t-il. Joseph examina la chaise.— Allez, monsieur, voilà des roues qui iraient encore jusqu'en Russie ; le maréchal m'en offre deux cents francs. Mais c'est dommage de détruire... 1.1 caisse est bonne, et on ne fabrique plus de voiture comme cela... c'est du vieux temps où l'on travaillait en conscience ; qui'l drap quand il sera brossé! le cuir est vieux, j'en couvions, mais ou peut l'huiler... et le noircir : donnez-moi huit cents francs et je vous la vends. — .Mais, mon cher, elle ne vous cnû:e que cent écus. — Oui, monsieur, vous avez raison, mais il y a dix ans que mes cent écus dorment. —Je vous en donne cinq cents francs, dit Joseph, à charge de la remettre en éial de servir. — Que ma femme fasse ce qu'elle voudra aujourd'hui... s'écria l'aubergisie cnehanlé. je ne m'en formaliserai pas. Il se mit à ncttoyiT la voilure ; et. piiur ne pas tromper le vicaire, il tint conseil avec le charron, qui (iccida que la chaise pouvait encore aller. Jo-eph fut obligé de rester deux Jours à Vannay, caria voiture se racconnnoda lenlcmoiii, ei la belle hôtesse fit l'aimable aupics du vicaire. — Encore si celait un prêtre comme celui-là, disait son mari, mais l'abbé Frelu... qu'il ne revienne plus, au Dioius. — lit ma conscience? disait sa femme. — Je m'en charge, répondait-il. — Enlln la voiture lut restaurée, et Joseph s'avança

vers \ y au grand galop, car l'aubergiste avait préven'* le postillon

que l'étranger ne regardait pas à la bourse.

Pendant que le vicaire s'enfuyait, le marquis et sa femme, brûlant tous deux du désir de revoir leur (ils, avaient dé|ic'ehé Marie vers le pre^hylère. La nourrice arrive, et sur la porie elle trouve iilargueriie qui, lès bras croisés, agiiait mélancoliquemenl sou trousseau de clefs. — Bonjour, mademoiselle .Margucriie. — lioujour, madame Vernillet, vous voilà donc de notre côté. Par quel hasard?...— Je viens de la part de .M. le marquis et de madame inviter M. Joseph ù passer la soirée au château, ce soir... tout de suite ! — .^h ! .M. Joseph ! reprit l'astucieuse servante qui se sentait sur son terrain L)rsqu'il s'agissait de dissimuler ; il parait qu'il est bien ancrée chez vous ! il va devenir cardinal, ce jeune homme-là! Ses gouvernantes seront heureuses... Et madanii; de llucourt, comment va-t-elle? Et votre Michel, et vous? qu'y a-t-il de nouveau de vos cotés? Jonio est renvoyé, Lescq m'a dit cela... ('.'e.-t une fine mouche que le luailre d'école... il m'a dit que c'était pour une lettre... interceptée; ah 1 voilà ce que c'est que de trahir des niaîlres. Comment une chose comme celle-là |)eiit-elle entrer dans la tête d'un honnête bonune'.' Marie prolila d un soupir de la gouvernante pour glisser rapidement : — Voulez-vous dire à .*f. Joseph que monbcigueur et madame ratlendeut? — J'y vais! .Marguerite monta et redescendit. — M. Joseph n'y Cit pas!... je le croyais encore chez lui... mais, non ! Je ne l'ai pas vu sortir... Ah ! ma chère amie, on a tant de mal dans nos états... je suis seule ici... c'est la cuisine, les chambres. Deux hummcs !... c'est quelque chose!... — Adieu, mademoiselle Marguerite... — Mais je m'en vais vous reconduire... et la gouveruaute parla jusqu'à ce que Marie filt arrivée à la grille.

Le marquis et sa femme ne furent pas satisfaits de la réponse de la Udurriee, et le soir se passa sans qu'ils vissent le jeime prêtre. Le lendemain Marie fut renvoyée avec une lettre. — Je m'en vais la lui remettre, dit Margucriie. Le marquis attendit la réponse : il n'y en eut point. Troisième voyage de Marie, cl celte fois la gouvernante dit confidentiellement et à voix basse que M. Joseph était malade. Madame de Uucourt, alarmée, s'achemina elle-même avec Marie, et elle courait dans l'avenue, lorsqu'un homme habillé de noir et tortillant un chapeau qui paraissait de bois, tant il était dur, se présenta devant madame de Hocourt. — Si madame la nmrquise me permettait infandam renovare dolorem, de vciidro la mechc... — Je n'ai rien, mon cher... lit elle marcha encore plus vite. — Vous n'êtes, n)adame, jactu sagittœ. qu'à une portée de fusil du château, vous n'iriez pas plus loiu, si fas mihi loquendi, si vous ajoutiez foi à mes discours. — Adressez-vous au château de ma part... Et la marquise courait. — Madame, dit Marie, c'est le magister. — Eijosum, c'est-àdire reçu par l'Université. Madame, dit Leseq, doli sunt, on vous trompe... decampaverunt gentcs, le vicaire est parti.... A ces mots la marquise, étonnée, s'arrêta tout court, et elle regarda Leseq avec effroi. — Que me dites-vous?... — Oui, madame, vulnus alit renis, cela doit vous faire de la peine; mais ab oro, du fond de mon école, j'ai vu Marie aller quatre fois au presbytère depuis deux jours; gallus Margaritam reperit, Marie est dupe de Marguerite, car vidi, j'ai vu M. Joseph faire ses adieux à M. Gausse, et il s'est enfui pour toujours... ce dont je n'augure rien de bon... — Silence! impertinent! s'écria la marquise, et prenez "arde à vos paroles sur M. Joseph... S'il est à Aidnay, je vous... — Voilà le quos ego de Neptune! s'écria Leseq. Quelle belle traduction ! — S'il n'y est pas, je vous donne cinquante louis pour découvrir oii il est — Madame, dans deux jours vous le saurez... El Leseq courut à toutes jambes. — Dux femina, la fortune m'entraîne ! s'écria-t-il.

Madame de Recourt continua sa route vers le presbytère , où elle

fut convaincue, par les aveux du curé et de sa gouvernante, de la vé« rite des paroles de Marcus-Tulliu^ l.e-eq.

Nous allons quitter Aulnay-le-Vie(iniie, en disant adieu au bon curé, à sa gouvernante, au respectable maire, et à toutes les autorités de l'endroil, adieu aux aimables griseties dont les noms ont paru dans les premières pages de ce livre, adieu enfin à celles que nous n'avons point voulu mettre en scène de peur de paraître trop instruit en faisant leur portrait; il nous faut suivre les traces du jeune voyageur. Sa chaise de poste, traînée par des chevaux aiguillomiés par de bons coups de fouet, et par les mots sacramentels que l'abbesse des Aiidouillettes eut tant de peine à prononcer, renlraînait vers A. ..y sans qu'il s'en aperçût, car il était plongédans une rêverie profonde. Celte rêverie fut cause (grand Dieu, si l'on voulait rechorchercher les causes premières!...) que le posiillon, voyant l'indifférence de son voyageur, le conduisit à l'auberge où il avait coutume

d'engager chacun à descendre. Dans la grande rue d'A y, chacim

admire en passant les lettres d'or d'une vaste enseigne où on lit : Hôtel d'Efpaqne. Ce fut dans celle maison renommée qui- le postillon fil entrer M. Joseph. Le jeune vicaire se laissa mener dans son appartement, où l'on porta oflicieuscment tout ce qui lui appartenait, — Monsieur mangera-t-il à la table d'hôte? elle est très-bien servie, et un gros banquier de P.iris, arrivé depuis peu, s'y trouve on ne jieul pas mieux ! — Comme vous voudrez, répondit doucement le jeune homme, qui resta pensif sur sa chaise. Dix minutes après le postillon monta : — Monsieur, dit-il en chancelant, on est honnête homme, pas vrai... ou... on ne l'est pas!... Voyez-vous que voilà pourquoi je vous rapporte vtjtre argent en or... que je voudrais que vous vissiez double comme moi !...

M. Joseph reprit le sac qu'il avait oublié dans sa voiture et que le posiillon avait aperçu. Mon gé...néral, mon père... vous penserez au... pour-boire de demain... car, en conscience, j'ai assez bu aujourd'hui. La préoccupation de M. Joseph était telle, qu'il lui donna un pièce de quarante francs. — Vivent tous les souverains de l'Europe ! s'écria le posiillon. El il jeta son bonnet en l'air. Comment le vicaire pouvait-il entendre et voir tout cela? Il pensait à aller retrouver Mélanie, c'est-à-dire à aller habiter une maison voisine de la sienne, et, sans qu'elle en fût informée, à jouir tous les jours de sa vue. 11 commença par commander un habit bourgeois, et, comme ses cheveux avaient repoussé sur le sommet de sa lêle, que sa tonsure était presque effacée, il se flatta de n'être plus pris pour un ecclésiastique. Il était au miPieu de ces réllexions, lorsqu'on vint l'avertir que le diner rallcndait; il descendit machinalement, et machinalement se plaça juste en face du gros banquier venu de Paris depuis quelques jours. C'était un homme qui paraissait fort riche, habillé de beau drap noir, portant du linge extrêmement fin et des bijoux de prix ; ses traits étaient fortement caractérisés, et il les rendait agréables par des soins recherchés : sa barbe toujours faite, ses cheveux plats soigneusement .arrangés, ses dents d'une blanelieur éblouissante, sa toilette, les bijoux qu'il portait, enfin la grâce dont la fortune entoure ses favoris, enlevaient l'espèce de crainte (|ue son abord inspirait pour la convertir en ce respect, cette considération qu'on accorde à la richesse. 11 vint avec un homme qui semblait être son associé, mais dont l'air de déférence, la mise plus simple, donnaient l'idée qu'il n'élait pas sur la même ligne que le gros banquier, et que le génie matériel de l'un suivait de loin les conceptions de l'autre. Malgré le soin que prenait le banquier pour doiiner à ses gestes et à ses discours une certaine fleur de bonne compaguie, il trahissait à chaque instant et son défaut d'éducation et une brusquerie innée qui dénotaient une profession guerrière. Aussi la maîtresse de l'hôtel, ayant été jadis dans la boime société, et déchue par suite de malheurs, s'apercevant que le banquier c!- son compagnon cherchaient à déguiser qu'ils n'étaient que de grossiers parvenus, s'amusait d'eux et riait sous cape. — Votre évêque est-il bon enfant? demanda le banquier, et me fera-l-il payer la convenance en me vendant sa terre? S'il apprend qu'elle est voisine de la mienne, il va m'écorcher comme un vaisseau marchand pris par un corsaire. Qu'en dites-vous, grosse mère?

A ce son de voix, Joseph lève brusquement la têle et cherche à se convaincre de ses soupçons. H vient d'entendre Argow; mais, à l'aspect de tout ce qui déguise le matelot, le jeune vicaire hésite. — Monsieur a servi sur mer? demanda-t-il au banquier. Ce dernier regarda le jeune prêtre, et, l'examinant avec une inquiétude qu'il dissimula sous un léger sourire, il répondit brièvement : — Non monsieur. A celte dénégation, le vicaire, surpris, regarda Argow (car c'était lui) avec plus d'attention, et il ne put s'empêcher de penser qu'il avait devant les yeux le chef de la conspiration qui éclata dans le vaisseau de son père. Cependant Argow montra tant d'assurance en fixant Joseph, que ce dernier n'osa persister dans ses soupçons, en songeant aux caprices de la nature, et en examinant toutes les circonstances par lesquelles le farouche matelot de la frégate le Daphnis aurait pu être transformé en un riche capilalisie de la Cbaussce-d'Antin. — J'arrive à temps, car on dit que le bonhomme fait ses paquets; mais j'ai déjà parlé ce matin à son homme d'affaires, et ce soir je vais signer l'acte de vente. — M. de Saint-André n'est pas

LE VICAIRE DES ARDENNIiS.

CDCOre à la mort, reprit l'Iiôlesse. — Non, roprii Argow, il uo m'a pas paru flambé, ce garçon-là! — Il porte un nom que vous Jevez conuaiire ' liit Joseph avee irouie et en regardant Argow d'un air inqui>iieur. — Sur mou honneur, jeune homme, réplupia Argow en s'échauft'ant, vous avez juré de vous mêler de mes affaires; mais n'y mettez pas trop le uez... je ne suis pas le prince Commode 1... 11 me semble qu'en bonne compagnie on n'est pas si curieux ! — Si c'était lui!... murmura Joseph, comme je vengerais mon père'.... — Parlez hauti mon ami, j'aime qu'on s'explique; cl si M. Maxemli, votre serviteur, vous doit quelque chose, apportez votre qiiilance... il va vous paver. — M. Maxeiidi n'a rien à moi que je connaisse . reprit le vicaire, e» je vous prenais pour un matelot nonune Argow '.... — Un matelot!... s'ikn» le banquier; je ne disliguerais pas un mal de misaine d'avec un beaupré; que l'on me donne la cale sèche si je sais ce que c'est qu'un hunier, un lillac, une dunette, un entre-pont ou uue ocoulille .. J'ai toujours demeuré rue de la Victoire, et je n'ai navigué qui> sur l'eau de la Seine ; quoique ces mariniers-là ne sachent pas graud'chose, et que leurs bateaux à vapeur ne valent pas un bon sloop lin voilier qui manœuvre sous p;ivillon indépendant, cl court sus à tout le monde, entre les deux tropiques, n'est-ce pas, Werujct ? cependant mms nous sommes confiés à leurs coquilles de noix pour aller à Sainl-Cloud.... A propos, grosse mère, vous avez oublié le punch au rack hier soir!... c'est notre lail à nous!... ça rince le uo>ier mieux que vos tisanes. — Ou voit que ces messieurs viennent de Paris, et sont lancés dans ce qu'il y a de mieux, car la mode, le grand genre est. en effet, de se rincer le gosier après le bal. — Vous riez, grosse mère? prenez garde qu'on ne vous radoube connue une jolie frégate qu'un trop gros rescif a fendue !... A ce mot, Argow el son compagnon lâchèrent un gros rire qui (il rougir l'hôtesse. — Ustce que ces messieurs doivent voir monseigneur l'évêque ce soir?... demanda Joseph. — Oui, mon cher niousieur, répliqua Argow. Cela vous arrange-t-il?

En ce moment Joseph pensa qu'il devait au moins aller voir son oncle, M. de Saint-André, et lui demander la permission de quitter son diocèse. L'amitié que ce prélat lui avait témoignée, le désir di' lui présenter ses reniercîments et aussi 'de le prévenir qu'il puuvnii venger son père, si son acquéreur était Argow, \i\ [joussèreni à aller à l'cvêché. Enfin, il brûlait d'apprendre de l'inlendant de monseigneur si c'était réellement Argow qu'il venait de voir, et alors de dire à s(!ii oncle de faire arrêter ce matelot sur-le-champ. 11 arrive à lévêché, où le concierge lui dit qu'il y a une demi-heure monseigneur a reçu une lettre qui, malgré ses douleurs, l'a contraint de sortir, car il est monté dans sa voiture, et s'est dirigé vers la route de N en ordonnant, contre son ordinaire, d'aller au grand galop. Néanmoins, comme Joseph était connu de tous les gens de la maison, non pas comme le neveu de monseigneur (car l'évêque et Joseph n'en avaient instruit personne), mais comme un homme chéri de monseigneur, on le laissa pénétrer dans les appartements. Le vicaire s'assit sur une chaise à côté du lit de son oncle, et il attendit patiemment le retour du prélat, auquel il venait faire ses adieux. Le jour tombait, il faisait sombre, et Joseph, enseveli dans sa rêverie h;ïbituelle, ne prit pas garde à ce qui l'environnait. Deux hommes arrivèrent sans bruit. — Oui, mon frère, puisque ton fils a échappé, disait le premier, puisqu'il existe, je dois lui déclarer qu'il n'est pas mon fils!... Joseph est, dis-tu, dans ce département, je vais courir le voir et lui demander où est ma lille.

Le vicaire, stupéfait, sentit tout son corps transir et briller tout à coup; cependant il re.-ta immobile comme une statue, ijuelle découverte!... 11 se tut et écoula avec altenlion. C'ctail M. de Saint-André, le brave marin qui lui avait servi de père, qui venait de parler. — Mon frère, repartit le prélat, je t'en supplie, attends pour cet aveu, attends ma mort : elle n'est pas éloignée. — Comment cela pourraitil te nuire? Joseph ne porte que ce nom dans son acte de naissance. Bladame de Rocourt ni toi, personne n'est conqiromis. Joseph est un orphelin né à Vans-la-Pavée, et voilà tout... Tu lui laisses tout ton bien, M. de Rocourt l'adopte : tout est dans l'ordre; mais quant à moi. je ne puis pas soufl'rir cette supercherie; j'ai essuyé assez de malheurs sans m'en forger d'autres, et tout ceci en amènerait, si cela n'en a pas déjà produit. Mon premier soin, en abordant, n'a pas été de courir à Paris ; non, je suis venu te voir, et je vais chercher ma fille par terre et par mer. — Biais, dis-moi : comment, par quel miracle te revois-je? car, depuis un quart d'heure que je te tiens, la joie nous a empêchés de parler. Qui t'a pu tirer de cette île? Ah! le Seigneurie voulait!... Demain, je dirai moi-même une messe d'action de grâces pour ce miracle. — C'est un vrai miracle, mon frère; je sois le seul qui ait échappé à la faim, à la soif, et c'est un des navires anglais qui ont été à Sainte-Hélène qui, par le plus grand des hasards, est venu toucher à L... Au surplus, mes malheurs sont pas- VJ5; ce qui m'occupe, c'est de retrouver ma fille, d'être employé ian? la marine, et de me venger de mes brigands de matelots qui ont piraté pendant trois ans. et qui sont sigiiaié> à tous les gouvernements comme les plus infâmes scélérats... Ah çà.tu es bien en cour, tu pourras me scnir, car on a dû m'oublier; mais tout est

changé!... tant mieux pour nousl... — M de Rocourt l'introduira à la cour : il est presque le favori,

Le jeune vicaire était év;inoui. En se réveillant de son évanouissement, il se trouva seul. En un seul jour il apprenait que Mélanie n'était p:»s sa sœur, que Madame de Rocourt était sa mère, l'évêque son père, Phistoire que la marquise lui .ivail r;icontée, la sienne. Ces nou- \ elles, la bariiére (ju'il avait élevée entre Mélanie et lui, tout bouleversait sou imaginaiioii. Il se lève, parcourt la chambre; il voit le portefeuille du inarquis de Saint- André; il l'ouvre el lit l'acte de naissance de Ulélanie, l'acte de décès de sa mère. Une idée vague gue ces pièces lui seront utiles s'empare de son esprit; il entrevoit Mélanie dans le lointain comme sa possession ; il s'empare de ces pièces, dans le but de prouver à sa sœur qu'il peut l'aimer sans crime ; puis il s'échappe par l'escidier dérobé. 11 court, il vole, il arrive à son hôtel, et l'ait demander des chevaux de poste; il vcul partir dans six heures pour Paris, il veut revoir Mélanie; ; il n'y a dans son âme

3u'uue seule idée, c'est Mélanie, c'est celte amante pure, douce, tente, lidèle : c'est cette sœur chérie. A voir les mouvements délirants du jeune prêtre, on le croirait en proie à une aliénation mentale. L'hôtesse, et tous ceux qui l'euvisageui se regardent avec étoimcment, et parlent entre eux du changement soudain qui s'est opéré dans le visage et dans les luanières d'un homme qui, au premier abord, avait paru si froid, si sévère, si tranquille. Son délire était tel,

3u'il ne pouvait même pas prononcer un mot. Aussi il est impossible e rendre les millious de pensées qui envahirent l'iniaginaiion du vicaire depuis qu'il venait d'apprendre qu'une barrière imaginaire l'avait seul séparé de sa chère Mélanie. 11 tira de son sein le portrait de son amante et le couvrit de baisers enllammés. Une ligne de plus dans son exaltation, un degré d'aclivilé de plus dans sa pensée, et il devenait fou. Accablé \y.\r celte nouvelle, qui donnait à son c\i-U'iice une (ace toute différente, il se jeta sur son lit et s'endormit piefoudément.

Argow à Icvèchc;. — Il est reconnu. .— Dangers de Mélanie. — Projets du piiatc.

Pendant que Joseph dormait, il se passait à l'évêché une scène dont il est bien à regretter qu'il n'ait pas été témoin, car il aurait été instruit du danger que courait sa chère Mélanie. Argow-Maxendi et Vernycl son complice, après avoir coulé à fond plus de cent bâliments marchands de toutes nations, échappèrent d'une manière miraculeuse à la mort que la justice humaine leur préparait aux Etats-Unis, et voici comment : Argow et Veriiyct furent pri^ par un vaisseau américain; conduits à Charlestown, on les e(indaniii;i à être pendus avec deux cents de leurs complices; ces i>irates, riches de plusieurs millions, ne purent se sauver, parce que aux Etats-Unis rien ne peut arrêter le cours de la justice. Alors les Anglais assiégeaient (jharlestown ; les forbans, honteux de mourir par la corde, tirent demander à former un corps franc qui se battrait toute la journée contre les assiégeants, et ils engagèrent leur parole qu'au.ssilôt le siège levé ils reviendraient (c'est-à-dire les vivants) se reconstituer prisonniers; ils comptaient tous mourir les armes à la main. Cette, bizarre proposition fut acceptée. Argow enrégimenta ses hommes, les harangua, les enivra : à toute heure ils sortent, attaquent les assiégeants; aussitôt qu'une batterie est établie, ils courent la prendre et l'encloucnt, el ces enragés corsaires, se présentant avec audace devant les batteries, profitaient du recul des canons qui liraient sur eux pour monter par l'embrasure et s'eiuparer des pièces. La peur de mourir pendus leur fit opérer des miracles.

Alors la furie avec laquelle ils attaquèrent les Anglais forcèrent ces derniers à lever le siège ; et les autorités, convaincues que la ville aurait été prise sans le secours de ces hardis forbans, accordèrent la grâce aux trente qui revinrent loyalement reprendre leurs fers lorsque le siège fut levé. Parmi ces trente étaient leur chel Argow et Vernycl son lieutenant, qui vivaient encore. Celte leçon fut assez forte pour déterminer le farouche corsaire à songer à passer une vie tranquille. 11 se déguisa pour tâcher d'échapper à la justice de chaque gouvernement au commerce duquel il avait fait le plus grand tort, cl il réussit à gagner Paris avec sa fortune : là il changea son nom en celui de Maxcndi, et il goûta les douceurs du repos. Nous saurons bientôt la suite de ses aventures. En ce moment, il étail à A. ...y pour acheter une terre que l'évêque voulait vendre. Celte terre, qui se trouvait près de la sienne, le rendait possesseur unique d'une vasteforêi au bord de laquelle s'élevait son château de Vans-la-Pavée. Il avail déjà eu plusieurs conférences avec l'honime d'affaires de revenue, et pendant que noire vicaire dormait il s'.'wjheminait à l'évêche pour signer le contrat.

Lorsque l'évêque et son frère quittèrent la chambre où Jo-eph s'était évanoui, ils se rendirent dans un pelil salon où monsei^ïneur avait ordonne de servir un souper friand poui fêler l'arrivée el l'heu-

LE VICAIRE DES ARDENNES

roux retour d'un frère (ju'il croyail mort. M. do S^iiiiiAïulrc l'aim; so mit à lablo :'i côté de l'cvêqin', et sa première parole fui : — Ki par quel hasard as-ln nvu loii liU? — Je ne l"ai jamais qucsliuiino, de puni' que ma tendresse pour lui ne se trahit, mais il parait qu'il a essuyé de grands malheurs : il est venu au séminaire il y a un an el demi environ, et j"ai obtenu des dispenses pour le faire prêtre. — 11 est prêtre! s'écria le contre-amiral avec un geste d'effroi. — lih bien! qu'as-lu? demanda l'évêque. — Hélas ! répondit le marin, vois que de iiiallicurs notre arrangement a causés! ton fils aimait Mélanie, il doit la croire sa sœur, et de désespoir il se sera fait prêtre I... Je les aurais unis. Maintenant, je te demande en grâce de laisser Joseph dans son ignorance, de lâcher d'avoir de lui le nom de la ville où demeure Mélanie, cl sur-le-champ, car demain je veux repartir voir ma chère fille! Il ne l'épousera jamais, il ne le peut plus. Ah ! que Mélanie doit être belle! quel charmant sourire elle me jetait, ainsi qu'à son fière! avcl quelle joie je voyais que Joseph pouvait être dii;iie d'elle et devenir un homme distingué!... Tout est dil, nidu freic. Mais que d'évéiieineiits ont pu me eliaiiger Mélanie !... J()se|ili a-i-il >uivi sa sœur'? Ah! (pielle (ruelle incertitude!... Ces paroles éclaiiéieiit le père de Jiisenli, qui, devinant le secret de l'infortune de son (ils, ressentit un vitenagrin. 11 y eut un moment de silence, pendant lequel l'évêque, les yeux attachés sur le papier vert de la salle, pensait s'il aurait des

firotections assez puissantes pour faire casser les vœux de Joseph par e pape, chose presque impossible, lorsque tout à coup un des domestiques de l'évêque, entrant pour servir, demanda à son maître si monseigneur avait vu M. Joseph, le vicaire d'.\ulnay-le-Vicomte. — Est-il ici? s'écria M. de Saint André. — Il doit y être, répondit le domestique.— Mon frère, continua le contre-amiral, vois-le! fais-le di'inandcr ! mais qu'il ne m'aperçoive pas, qu'il me croie toujours son père!... Puisqu'il est prêtre, nous ne lui découvrirons le secret de sa naissance que lorsque j'aurai marié Mélanie. — Patience, mon frère,

rép lit l'évêque, tdut n'est pas perdu.

On clierelia partout le jeune vicaire; le concierge avertit enfin qu'il était sorti, après avoir attendu monseigneur. — Puisqu'il est à A. ..y, dil l'évêque à son frère, demain malin lu sauras oii est la fille : je ferai demander Joseph, il m'en instruira. — Comme monseigneur achevait ces mots, on vint l'avertir que l'acquéreur de sa terre venait d'arriver; il ordonna qu'on le fit attendre dans la pièce voisine. — Commenl, mon ami, dit M. de Sainl-André, un homme qui nous apporte sept ou huit cent mille francs, un million, mérite bien l'honneur de se mettre à table avec nous. — Faites entrer, dit alors l'évêque à son domestique, et mettez deux couverts, car ils sont deux, je crois. Argow cl Vernycl enlrèrent; M. de Sainl-André lève les yeux, tressaille et s'écrie :— Par ma foi, le ciel est juste! et il me dédonmiage tout d'un coup de mes malheurs!... A cette voix, à ce regard de M. de Saint-André, l'audacieux Argow dissimula la peur qui s'emparait de lui|; mais Vcrnyct, voyant leur perte certaine, pàlil el chancela. — Puis-je savoir ce qui cause l'étoniiement de moiisieu?... demanda le pirate en portant la main à la poche de son habil pour làter cl s'assurer de la présence de petits pistolets anglais qu'il portait d'habitude el à toute occasion. — Comment, scélérat I... s'écria d'une voix tonnante le contre-amiral, tu ne reconnais pas M. de Saint- André!... et tu crois que j'ignore tes horribles pirateries signalées à toutes les cours!... heureusement que tu ne peux plus m'échappcr! — Monsieur, si M. Maxendi, banquier, vous doit quelque chose... — Non, il ne me doil rien; mais, moi, je lui dois un bon jugement de cour martiale et de cf.ur d'assises... et M. le banquier Maxendi, qui n'est autre chose que le matelot Argow, (inira ses jours dans un bain de fagots ou à six pieds de terre. — Monsieur le contre-amiral, songez-vous qu'on ne pend pas un homme qui a cinq millions!... — sont-ils à toi, brigand infâme (et M. de Saint-André se mit à sonner à tout rompre) ' ne sont-ils pas à tous les malheureux que tu as coulés à fond?... Tiens, mou frère, tu as devant les yeux un homme qui a fait périr trois mille hnnimes... — Vous vous trompez!... interrom|)i! Argow en hochant la têle. — Oses-tu encore le nier? dit le contreamiral en fureur. — Oh ! ce n'est pas cela! je ne nie rien, dit le pirate avec un sourire plein de férocité, mais il faul rectifier votre calcul; maintenant c'est mille et un, ajouta-l-il en regardant M. de Saint-.\udré de façon à lui faire comprendre qu'il méditait sa perte ; mais M. de Saint-Audré ne le vil pas. — Grand Dieu ! s'écria l'évêque, quelle perversité!... Et il leva les yeux au ciel. — Mais, monseigneur, dit Argow, ils seraient morts de la fièvre jaune peut-être!... — Mon frère, continua l'évêque, débarrasse-moi de la présence de ce misér.able!... — Misérable! s'écria le pirate en agitant les breloques de diamants qui garnissaient la chaîne d'or de sa montre, n'ai-je pas un équipage, de l'or? ne suis-je pas bien velu?... un misérable!... personne ne peut voir ma conscience... je l'ai noyée... Bah! dit-il avec un geste indéfinissable, j'ai fait comme tant d'autres! — Sors, malheureux!... s'écrit *-évêque. — Pas avant d'avoir reçu votre bénédiction, monseigueui .■ les justes n'en ont que faire; en descendant sur moi elle ne saurait mieux tomber. — Mon frère, dit le piêlrc d'une voix faible, la vue de cet homme me fait mal; éloignez-le, je TOUS prie. —J'en serais bien fâché!... dit le contre-amiral, qui, depuis qu'il avait sonné, mangeait tranquillement comme si Argow

u'iill pa^ (-lé là. — tjue tomptes-lu donc en faire.' demanda l'évêqne étonné de ce sang-froid. — L'urrêler... répliqua le marin.

M. de Sainl-iVndré se leva effectivemeni. Il alla dans l'apparlemen voisin, il ordonna aux domestiques de se tenir prêts à tout événement, et il en dépêcha un pour demander main-forte à la gendarmerie, car le maintien calme d'Argow lui donnait quelque inquiétude. — Monsieur, lui dit le pirate, lorsqu'il rontra, en lui montrant sa paire de pistolets, voyez-vous, ceci m'cmpècncra désormais d'être du gibier de potence, car mon affaire d'Amérique, lorsque l'on m'a pris sans ce biscuit-là, dit-il en remuant ses armes, m'a instruit à ne jamais marcher sans précaution, necuitez-moi bien, monsieur de Saint-André!... Le contre-amiral iiK\ii;;eaii Idiijours... Argow, se retournant vers Vernyct et le voyant iiupiiei , lui jeta un regard de pitié. — Vernycl, s'écria-t-il, où soiii doue les |)eiits amis?... A ce mol le lieulenaiit tira de sa poelie ih: eôlé une paire de pistolets semblables à ceux d'Argow. — Vous conqirenez, amiral, que nous avons ([uatre coups, et que l'on ne nous arrêtera pas facilement ; mais on ne nous arrêtera pas du tout par dix raisons... A ces mots M. de Saint-André regarda le pirate. — D'abord, continua Argow, personne ne vous a entendu!... si cela était, vous seriez déjà mort... Ah! vous avez beau me lancer des regards foudroyants, c'est comme cela... personne ne nous a entendus, par conséquent nous pouvons vous tuer, vous et votre frère, sans bruit, sans répandre une goutte de sang, et nous Bortirions sans être arrêtés, parce que l'on nous prend pour des banquiers et des personnages, et qu'en deux heures je suis loin!... Deuxièmement, Argow n'est pas mon nom, et avant que vous aycî rassemblé des témoins pour me faire condamner j'aurais séduit un gardien et j'aurais la clef des champs! M'épargnerez-vous les huit autres raisons? — Quelle insolence!... s'écria l'évêque. — Ce n'est pas de l'insolence, monseigneur, c'est du calcul, et, comme je suis de la bonne société, je ne me fâche pas de ce que vous me dites!... si nous étions sous la ligne, vous pourriez aller bénir les poissons, mais je suis en compagnie... tout cela, monseigneur, n'empêchera pas notre marché. A ces mots un domestique fil signe à M. de Saint- André que la gendarmerie dlait venue. — Dixiemement, car il est temps d'eu finir, je le vois, dixiemement, mon amiral, vous avez une fille?... Et en interrogeant M. de Saint-André il lui lança un regard terrible qui fit tressaillir l'intrépide marin. — Que voulez-vous dire?... s'écria-t-il. — L'aimez-vous?... lui demanda Argow avec un sourire ironiqne el en secouant le jabol de sa chemise. M. de Saint- André, interdit, regarda le pirate sans répondre. — Je vous demande, amiral, si vous aimez votre fille!... Vous voyez que, quoique arrêté, il y aura loin d'ici à mon procès, et que je ne dois pas être de sitôt enleri'é; mais, si vous dites un mot, si vous me faites passer seulement deux heures en prison... — Eh bien!... demanda M. de Saint-Aiidrc en fureur. — Eh bien... vous ne reverrez jamais votre fille!... Ne se nomme-t-elle pas Mélanie?... n'est-elle pas blonde?... — Commenl, infâme brigand!... — Abrégez, je vous prie, l'énuniération de mes titres; je ne vous appelle pas contre-amiral. — Comment se fait-il, scélérat, que tu sois destine à me tourmenter... fléau de ma vie!... 0 destinée!... — N'êtes-vous pas le fléau de la mienne?... Je liens votre fille, vous tenez bien fiiiblement ma vie et ma réputation, l'affaire peut s'arranger.... — Scélérat rusé!... s'écria M. de Sainl- André, tu crois te tirer de ce pas par une fourberie, elle ne te sauvera pas!... — Croyez-vous donc, répliqua Argow, que je ne vous aurais pas asphyxie en vous apercevant vous el votre frère, si je n'avais pas su avoir les moyens de vous contenir? — Ruse que tout cela! repartit le contre-amiral. — 11 faut en finir... tenez, amiral, lisez! et si vous êtes bon père, laissez-moi tranquille, et convenons une bonne fois de ne plus guerroyer ensemble : j'ai une parole à laquelle on peut se fier, je l'ai prouvé... pronieltez-moi de ne plus me poursuivre, et je promets de refuser l'avantage que le sort me donna toujours sur vous.

En achevant ces mots, le pirate présenta une lettre ouverte au contre-amiral; c'était une leltrc de Mélanie adressée à son banquier.

« Monsieur, je ne puis consentir à l'union que vous me proposer, si avantageuse qu'elle puisse être; cependant, comme vous m'avez présenlée'sans mon consentement à M. Maxendi, je pense qu'il seraiî convenable de lui faire entendre qu'il n'entre dans mon refus aucua motif injurieux pour lui, el pour preuve de cette bienveillance je consens à assistera votre réunion de demain; si vous voulez avoir la bonté de m'envoyer votre voilure, je vous serai obligée, etc. « Hélaîue ue Saiht-Akdiié. »

LETTHE du BAUQDIEIl.

« Mademoiselle, si vous le pcrmeitez, M. Maxendi se fera un véritable plaisir de vous offrir sa voiture pour venir à notre bal de demain. C'est une bien faible marque de bienveillance que vous lui djniieriez, etc.

« William D'.ncr.n. »

— Eh bien! s'écria M. de Sainl-André en regardant Argnw. — Eh bien ! ma voilure élait une voilure fermée qui a emmené votre (illo

LE VICAITiE DES ARDENNES.

en poste où j'ai voulu, l'n de mes aflldos, ancien mateloi et hominc expert en ces sortes d'aiïaires, se tenait sur le siège et payait 1rs iiostillonsen disant que ses maîtres rondiiisaiiul leur liUe aux eaux de Vicliy. — Scélérat! reprit M. de Saint- André d'une voix alléiée, qui l'a donc suggéré de pareils desseins.' quel était ton projet? quel iiiicrél te poussait?. . — Olil je n'ai rien de caché pour mes amis, dit Argow en s'asseyani à côté d^ M. de Saint-André. Je vais vous tmii dire... Mais d'abord, renvoyez les gendarmes et vos gens que j'entends près de nous...

M. de Sainl-André, se couvrant les yen\ avec sa main, se mil à réfléchir. Il pensa rapidement ([u'il pouvait hardiment promettre tout ce qu' Argow vomirait pour qu'il lui rendît sa fille, et qu'ensuite ton frère ou une autre personne attirerait la vengeance des lois sur la lèle de cet effronté pirate. Dégageant donc sa léte, il fit signe à Argow qu'il y consentait, et le matelot, allant vers les gendarmes, leur dit que M. de Saint-André connaissait dans la ville un homme suspect, et qu'il irait avec lui le lendemain chez le commandant de la gendarmerie. 11 leur recommanda aussi de dire à leur chef d'attendre M. le contre-amiral de Sainl-André; puis, en passant près de Vernyct, il lui ordonna d'aller sur-le-champ faire viser leurs passe ports, de demander des chevaux pour minuit et de revenir aussitôt. Alors Ar£;ow regagna la chaise voisine de celle de M. de Saint-André, et lui dit avec un sang froid égal à celui du contre-amiral, qui s'était remis des grande- émoiioiis qui venaient de l'agiter : — Monsieur, lorsque je revins à Paris, il y a dix mois, je fis la connaissance de M. William lîadger, honnête garçon que je sauvai d'une banqueroute. Fournie payer du service que je lui rendais, il me conseilla de me marier, en nie disant qu'avec une fortune telle que |la mienne (j'ai cinq millionH, monseigneur) je devais avoir une femme pour m aider à jouir de la vie ; il ajouta qu'il connaissait une jeune fille a laquelle on rendrait un véritable service en la mariant; qu'elle était venue depuis cinq ans de l'Amérique, qu'elle était belle et riche (car c'est lui qui, par une heureuse entreprise, lui avait décuplé ses fonds), qu'elle ignorait le monde, vivait seule, chagrine, et qu'un bon vivant comme moi la réjouirait. Je ne suis pas beau, mais je suis, vous le voyez, nerveux, fort bien portant, j'ai de bonnes épaules, et je n'engendre pas la mélancolie. Je consentis. Lorsqu'il me nomma mademoiselle Mélanie de Saint-André, une secrète joie s'éleva dans mon àme. cl je la déguisai. En effet, monsieur, vous êtes mon plus cruel ennemi; vous seul en France pouvez me trahir, car presque tous vos officiers doivent èlre morts et mes complices aussi!... N'étail-ce pas un coup de maître que de devenir votre gendre?... Votre fille ne voulut pas! d'ailleurs, ne pouvant fournir voire acte de décès, il fallait le concours de son frère... il m'aurait reconnu. A Paris, les ofliciers-marieurs ne sont pas faciles à tromper. J'ai donc fait faire un acte de notoriété, constatant que deux de mes matelots vous ont vu tomber d'un coup de feu à bord de VAtalante. Avec cet acte, j'irai dans l'endroit où Ion a conduit Mélanie; là, avec quelques sonnettes, je ferai accroire tout ce que je voudrai au maire, el je deviendrai votre gendre. J'adore votre fille... Elle est gentille, il faut en convenir! — Rendez-la-moi, Argow, dit M. de Saint-André; je vous jure que jamais je ne trahirai le secret de votre vie passé... Des larmes inondèrent les yeux du contreamiral. — Argow, ajouta-t-il, rends-moi ma fille... devant Dieu, je f)romets de faire tout ce que lu voudras. — Vous n'ouvrirez jamais a bouche sur tout ce que vous savez de moi? — Je le jure ! dit M. de Saint-André avec un accent de bonne foi sur lequel il était impossible de se méprendre. — Lh bien! répliqua le farouche matelot avec un infernal sourire, je jure, foi de corsaire, de ne remettre votre fille qu'à vous-même. — Quand?... demanda le contre-amiral. — Domain soir!... à cette heure!... il fimtle temps de l'aller chercher. — Argow, je me Ce à toi!... et j'oublie toute ma haine, j'abjure tout désir de vengeance!... — Et moi, reprit Argow, je me fie à vous... Adieu, monseigneur; adieu, amiral!...

Le matelot s'en alla lentement, pour faire voir qu'il ne craignait rien. Il rentra, et dit : — Ne vous étonnez pas si je pars celle nuit! votre fille nest pas dans les environs... Il laissa les deux frères ensemble. Dans l'antithambre il rencontra son lieutenant Vernyct, qui avait exécuté tous ses ordres. — Sortons, Vernyct, et examinons bien les appartements par lesquels nous passerons. Les deux pirates regardèrent la hauteur des croisées, l'escalier, la cour, la porte. Quand ils furent sortis. Vernyct demanda à Maxendi ce qu'il voulait faire du plan de levéché. —Ce que j'en veux faire? dit le matelot à voix basse; il ne faut compter sur la discrétion de personne, je ne m'en fie pour cela qu'à la mort! Faisons le tour de l'évcché, car tous ces renseignements nous sont néces-aires. El de la ré.^olulion!... car il s'agit d'assurer toute notre existence!... Quand ils furent en face du jardin, .\rgow vil avec joie que les mur» n'étaient pas trè.s-élevés, et que les toits de l'hoiel de l'évêque étaient encombrés de cheminées. A cet aspect, Argow arrêta son plan et se rendit à son auberce. Comn.e il chemniait par les rues, il heurta un malheureux, âgé "de dix-sept ans environ. C'était un Auvcrcnai, el ses habits prouvaient qu'il exerçait le métier de commissionnaire et de porte-faix. Argow «'arrête. — Que gagnes-tu, mon garçon? lui dit-il en l'examinant avec ïUentioo, — Aulaiit que vous, répliqua le commissionnaire. — Com-

ment cela? demanda le matelot étonné de cette repartie. — Oui, j'ai mes profits et vous avez les vôtres! répondit sèchement le savoyard. Tu me plais singulièrement, reprit Argow surpris. — J'ai plu à bien d'autres. — Trêve de naroles! dit impérativement Vernyel, ne fàehe pas ce gros monsieur-là. — Mon ami, veux-tu faire ta fortune? demanda Maxendi. — Certes, répondit le jeune homme. — Eh bien! coniinua-t-il, quelle serait la somme qui le rendrait heureux? voyons, cherche... mais heureux lellenienl que tu n'aies plus rien à désirer.

— Ah ! pour cela, il faudrait (pie j'aie le champ à la mère Véronique, une maison couverte en ardoises, un jardin cl des... oh! j'aurai loul cela pour douze mille francs, el j'épouserai Jeannette!... oh! j'épouserai Jeannette, quoiqu'elle soit plus riclic ! Elle m'a dit d'aller gagner de quoi l'avoir pour femme... on! qu'elle serait étonnée!... — Mon garvou, tu peux les gagner ces douze mille francs... sur-le-cbamp !

— Les gagner! s'écria l'Auvergnat en ouvrant de grands yeux; mais, dit-il en se reprenant, les gagner loyalement. — Loyalement, reprit Argow, la conscience n'aura rien à se reprocher, mais il faut de l'adresse... sans quoi tu ne gagnerais que douze sous. - Quel est ton dessein? dit tout bas Vernyel. — Mon ami, continua Argow sans répondre à son lieutenant, tu vas nous suivre, je le donnerai un gros paquet, lu entreras à l'évêché, lu demanderas au domestique de te conduire à la chambre de M. de Saint-André, le contre-amiral, qui est arrivé aujourd hui : tu iras à sa chambre, tn lui remettras le fardeau, el tu auras soin d'examiner dans quelle partie de l'évêché est situé cet appartement, s'il donne sur le jardin ou sur la cour, dans l'aile droite ou dans l'aile gauche, et si lu me rapportes ces rciiseignemcnls avec exactitude, je t'emmènerai avec moi, à mon château, et je te compte, celle nuit même, tes douze mille francs; au moins, j'aurai fail uu heureux en ma vie!... Coniprends-iu? — Oui... mais, qu'est-ce que vous voulez faire? et dans quel but ces renseignements?... — Cela ne te regarde pas... veux-tu épouser Jeannette cl gagner douze mille francs? — Oui. — Marche!... L'Auvergnat se ndt à courir. — Comprends-tu maintenant? dit Argow à Vernyct. — Non.

— Eh bien! n'importe...

Ils arrivèrent tous trois à l'hôtel d'Espagne, et Argow fit un énorme paquet de papiers, do linge, de tout ce qu'il put trouver, il le posa sur les crochets du petit Auvergnat, qui com'ul à l'évêché. — Me diias tu ton dessein ? demanda Vernyct à Argow lorsque le commissionnaire fut parti. — Cela ne se dit pas entre quatre mur,;, répondit Argow à l'oreille de son lieutenant, ne vois-tu pas qu'il n'y a qu'une porte d'un pouce d'épaisseur qui nous sépare de rappartement voisin, et que l'on peui même voir à travers, ajonta-t-il en fixant les yeux sur la porte. Au bout d'une demi-heure l'Auvergnat revint et donna à M. Maxendi tous les renseignements qu'il avait demandés, jurant, de plus, par sa Jeannette qu'ils étaient exacts. — Je le crois, lui dit Argow, mais j'en aurai la preuve. As-tu vu M. de Sainl-André? — Non ; il venait de sortir en voilure avec monseigneur pour aller à la recherche d'un jeune homme qui était venu dans la soirée. — Attendsnous à la porte de l'hôlel. L'Auvergnat sortit. Argow se déshabilla el invita Vernyel à en faire autant. Us se revêiirenldc méchants habits qu'il avaient toujours pour fumer et boire le malin, et ainsi travestis ils s'éch;ippèrent de Phôlel sans être vus, si ce n'est par l'Auvergnat. Argow, regardant à sa montre, vit qu'il n'étail encore que neuf heures et il mit ce temps à profil en achetant des crampons de fer et des cordes. Ils se promenèrent par la ville, et lorsque onze heures el demie sonnèrent à la cathédrale d'A...y ils se dirigèreni vers l'évêché.

Nouveau crime d'Argow. — Danger du vicnire. — Il part pour Paris. — Il s'arrête au lieu de sa naissance. — Lettre à sa mère. — Vision m:itiri,ile.

Le hasard vouhit que la nuit la plus obscure protégea* l'entreprise d'Argow et de son complice. Ils arrivent derrière le mur d'enceinte des jardins de l'évêché. Vernyct jeta sur un arbre un crampon en fer attaché au bout d'une corde assez forle pour sH])porler le poids d'un homme, el à laquelle ils avaient fait des nœuds de distance en distance. Aussitôt que le crampon eut été fixé sur des branches qui formaient une fourche par leur réunion, les deux pirates grimpèrent leslemcnl sur ce hauban improvisé, et lorsqu'ils furent sur l'arbre ils allirèrcnt à eux la corde et le paquet entier. Ils sont dans les jardins el bienlôl ils se trouvent devant la fiçailc de l'hôtel qui donne sur le parterre. Argow mesure de l'œil cette, partie de l'édifice. — 11 nous a dit que cette chambre donnait sur la cour , U's deux fenêtres so trouvent los seules de l'aile gauche, ainsi celte aile aura notre visil(!. Bon, il y a une cheminée, c'est celle-là!... — Mais comment arivcr au toit? — Voilà la question, le problème à résoudre, dit Argow, et pour cela nous n'avons qu'une heure... Il ne faut pas que les chevaux nous aticndent, cela produirait un mauvais efiet. On doit nous éveil. 1er dans nos ch.ambres. En prononçant ces diverses phrases, le matelot contemplait la façade. — E.s-lu léger, Vernyct? car moi, je S'.iis si

LE VICAIRE DES ARDENNES

gros maiiilcnant, que je n'nscrais icnlcr cela. — Quoi? doniaiid;» le lieiilenanl. —Tiens', il faudrait aller allaclier la corde au balcon du premier étage en grimpant sur les feuilles des persieiinc s du nz-deeii;iu<sce : une fuis sur le balcon. In remontes la corde au-desus de la pcr.^ienne du premier étage, et de là au second, du second au toit. L'aTancemi-nt qhc forme le cartoticlie où sont sculptées les armes et je ne sais quoi te donnent la facilité de fixer le crampon sur le toil. Veriiycl liésila longtemps, mais enfin il s'y résolut. Argow, tirant d'une bague qu'il avait au doigt une épingle empoisonnuée dans la liqueur avec laquelle les sauvages .<e défont de leurs ennemis, la remit à Vernyct pour qu'il pût anéantir sans bruit ceux qui s'opposeraient à sou opération; puis il se mit à veiller et à tout examiner penilant que le lieutenant s'acquittait de ce dont il secbargeaii. Vernyct parvint, en effet, à se placer sur le haut du cartouche, et il y arrêta, entre deux nierres disjointes, le crampon de fer. Argow se suspendit en bas de la corde pour en essayer la solidité, et il se hiisa jusqu'en haut. De là ils marelièreut sur les toits jusqu'à la cheminée de la chambre de M. de Saint-André, et, après en avoir démoli le f.iîieau, Argow s'y glissa en faisant le moindre bruit qu'il put. Quand il fut à la hauteur de l'appartement, il écouta, pour découvrir par l'extrême silence si le contre-amiral était couché. Après cet examen, Argow se laissa tomber sur le fover. Là, Il écoula encore et se hasarda à regarder dans l'appartemeul. M. de Saint-André dormait. Le matelot se lève, court et enfonce son épingle dans une artère. L'infortuné ouvre les yeux, voit Argow. il veut crier il expire. — lia

filé son nœud! dit le pirate. Aussitôt il regagne la cheminée, le toit, il redescenil pir sa corde dans les jardins, et de là dans la rue. Il est une heure de la nuit, et le> deux corsaires s'acheminent vers l'hôtel d'Espagne. Argow est aus^i tranquille que s'il eût donné un coup de pied dans une bouteille vide. Son complice le suit. Le vicaire damait, agité par un songe pénible. Il rêvait que .Mélanie, au milieu des jouissances les plus pures et les plus vives, regardait la lèie de son cher Joseph. Alors une pâleur mortelle couvrait son front; elle devenait immobile et froide; sur sa bouche errait le sourire de l'innocence, et, par la manière dont ses yeux se fermaient, le vicaire apercevait que son dernier regard, avant d'abaisser sa paupière, avait clé pour lui. Puis, après ce geste douloureux, il voyait Mélanie entourée de feux extrêmement brillants; son visage eiail semblable à celui d'une sainte, ses vêlements comme tissus d'un fil d'argent, ses cheveux en désordre, sa pose aérienne; en cet état elle s'élevait vers les cieux et lui faisait signe du doigt de la suivre. Il se trouvait à terre dans une convulsion terrible, cherchant à obéir au doux signe de son amie, et, ne li> pniivanl pas, il s'indignait, levait les bras; mais un obstacle in^urnl<Jnlable le retenait enchaîné sur la terre... Dans le lointain il apercevait une pierre sépulcrale qui se levait lentcmenl et laissait apercevoir le cadavre de M. de Saint-André... Plus loin encore il distinguait à peine madame de Rocourt, et il entendait ses larmes sans pouvoir s'approcher d'elle... Il s'éveille en sursaut, il écoule, et son nom, prononcé vivement, frappe son oreille. Alors il se lève et voit briller de la lumière à travers les fentes de la porte qui le sépare de l'autre appartement.

Joseph s'approche, et il cherche à distinguer quels sont les hommes qui' parlent à cette heure... il reconnaît Argow et son complice. C'est son prétendu fils! te dis-je, répétait Argow, et, pendant que l'on va chercher nos chevaux, il faudrait... — Il faudrait résoudre quelque chose... La bonne femme va tout trahir : elle s'est éehnppée... Tu viens d'eiiiendrc ce qu'a dit Gorbuln : c'est une imprudence! — Bah ! si la |ulite est bien enfermée, je défie que la vieille sache se retourner : elle ne connaît rien: et, d'ailleurs, elle reslera aux environs du château; nouTallons nous y rendre et veiller à to;it cela... Tu désespères toujours... En disant cela Argow tenait un rouleau de papier avec leiiuel il frappait sur une table. — Qu'est-ce que lu as là? demanda Vernyct. — Ce n'est rien, c'est le journal de la petite... ce qu'elle écrivait tous les jours... Fadaises!... Et il jeta le rouleau sur une autre table. — Eh bien! à quoi penses-tu donc? lis chevaux viennent... Tu as payé l'hôiesse? — Je pense que, puisqu • ce jeune homme dort, il ne nous en cotilerait pas plus de l'envoyer dormir au diable ! Ces paroles firent frémir Joseph, car Argow, en

les prononçant, indiqu.iit du doigt la porte par où le vicaire regardait; et pour Joseph, périr sans avoir revu !\Iclanie, alors que leur amour devenait innocent, c'était la mort la plus amère et la plus horrible. Il frémit et contempla sa chambre pour voir s'il pourrait fuir et faire arrêter le pirate. — Il m'a reconnu, continua Argow, et il est homme à me poursuivre. Il n'y a rien à craindre comme les jeunes gens, parce qu'ils sont exaltés; l'intérêt, le péril, ne peuvent rien sur eux... et-., liens, allons!... — Non, dit Vernyct, il mourrait comme l'aulre! . et les chirurgiens pourraient fort bien... deux !... les mêmes symptômes! — Voilà la première boime raison que tu m'aies donnée de ta vie. Cependant, songe donc qu'il ne reste aucune trace, que rien ne peut nous faire découvrir : c'est un coup de sang, le sang se glace! notre sûreté... — Je sais bien que le diable ne nous trouvera pas ici... car j'espère que nous allons faire un tour à la Colombie, prendre des lettres de marque, nous mettre au service de la république, el Uouspiller les Espagnols. Il faut laisser oublier celte af-

faire-ci... —Lâche' c'c>l au diTuier moment (|ue nous ccurrons par là. L'Angleterre, la Suède, le Danemark, la Russie, ne nous ont pas gracies comme à Charle^lown... Et, va, l'endroit le plus sûr pour nous, c'est Paris. — Mais tu abandormcras donc la petite? — Non, je veux l'épouser : je l'aime!... A ce mot. Vcrnvct se prit à rire; mais Argow, se retournant tout à coup vers lui en grinçant des dénis, arrêta dans la gorge de son lieutenant cet éclat dune gaieié intempestive.— Tu vas (ïonc donner des ordres à Gorbuln .' reprit Vernyct, devenu sérieux. — Oui... Ce oui prolongé animuçaii qu'Argow pensait toujours à son dessein. Quelque coui ageux que fût le vicaiie, il frissonnait, et, envoyant les yeux terribles du pirate fixés sur la porte, il ne pouvait s'empêcher de se cr.jue découvert. — Tiens, Vcrnvct, il fant que je me passe cette fantaisie! — Argow, mon ami, cest un crime inutile, crois-moi. S'il bous poursuit, à la bonne heure!... j'admets tout ce qui est nécessaire. !^n disant cela, Vernyct prêtait l'oreille comme pour tâcher d'entendre si les chevaux ne venaient pas, et le vicaire lisait sur sa ligure le désir qu'avait le lieutenant de partir. — Allons, dit Argow, les chevaux ne viennent pas, j'ai le temps!... Argow sortit et "fut suivi de son complice, qui lut parlait toujours.

Jamais le vicaire n'aima la vie comme en ce moment ; il en <^ naissait tout le prix, il se serait défendu comme un Hon; mais il avf.M vu Argow sans armes, et une idée vague de trahison se glissait dans son âme : un pressentiment secret lui disait qu'il fallait employer la ruse; alors i\ eut la présence d'esprit d ôler la fiche des gonds de la porte condamnée, et au moment iù Argow entrait dans sa chambre, il passa dans celle des deux pirates. Le malelol, ayant forcé la serrure, s'avança sans lumière dans la chambre du vicaire. Joseph le vit plonger sa main dans le lit à plusieurs reprises. En ce moment les chevaux de poste demandés par Joseph entrèrent dans l'auberge avec ceux d'Argow. Vernvel s'écria : — Argow! Argow! voici notre Auvergnat et la lille! — C''est fait, dit à voix basse le pirate, et il s'élança dans les escaliers avec Vernyct. Joseph, stupéf.dt du danger qu'il avait couru, restait immobile, et il tenait, sans s'en apercevoir, le rouleau de papier que le matelot avait jeté avec dédain. Le vicaire, s'entendant appeler, reparut dans sa chambre; il rétablit la porte, et la servante lui dil que sa voilure était prête. — Save^-vous, demanda-t-il à la jeune fille, où ces exécrables coquins ont ordonné de les mener? — A son château de Vans, a dit le gros monsieur. —Paraissait-il ému? — Oui, irès-ému, répondit la servante, car il riait à gorge déployée. — Il riait, mon enfanl ! s'écria le vicaire... Tenez, ajoula-t-il, je vais vous charger d'une commission dont j'espère que vous vous acquitterez : allez chez M. de Saint-André... mon oncle... vous lui direz que M. Joseph a été pour lui présenter ses respects, à huit heures environ... qu'il a été forcé de sortir sur-le-champ sans avoir le temps d'emlirasscr son père... — Quoi! s'écria la servante, vous êtes le neveu de monseigneur! — Oui, dit Joseph en remeltant une pièce de cinq francs à la scrvanie ; et, tenez, mon enfant, gardez celte pièce de monnaie ; si vous aimez un jour, souvenez-vous do M. Joseph ; et, si vous épousez celui que vous chérissez, pensez encore à moi!...

La servante, émue du ton que le jeune prê'.rc mit à ses paroles, l'accompagna jusqu'à sa voiture. Il donna l'ordre d'aller à Paris, et promit au postillon un ponr-boire qui fut cause que tous les habitants d'A....y furent réveillés par h; claquement du fouet du po;, ilun. Au moment où le vicaire était entraîné avec la rapidité de la foudre, et que la servante allait fermer la porte après avoir suivi la voilure des yeux : — Qui potest capcre capiat, s'écria une voix, ce qui veut dire, ma belle enfant, qu'eu prenant du galon on n'en saurait trop prendre!... et il l'embrassa deux ou trois fois de suiie. Elle se mit à crier. — Chut! chut! répliqua Leseq; vous êtes la servante de la meilleure auberhe d'A y; ainsi c'est ici que notre

vicaire, M. Joseph, a dû venir. — Un beau jeune homme brun, qui court à Paris sans attendre les babils qu'il a commandés! — Non, nion jeune prêtre en a assez : ce n'est pas comme moi... Vestes matas scmper. — Le neveu de monseigneur ! s'écria la servante : il parait bien triste ce jeune homme. — C'est cela même! répondit Leseq. Où esi-il? où va-t-il? — Il est resté ici toute la journée : il vient de partir pour Paris, et...

Leseq, sans attendre la fin de la harangue, était remonté sur son cheval et galopait vers Aulnay-le-Vicomle iuslruirc madame de Rocourt de la fuiie de son fils, recevoir les douze cents francs promis, mettre Joséphine au désespoir de n'en pas savoir davantage, el assister à tous les conciliabules que l'on tiendrait dans le village, où tout était bouleversé depuis le départ de Joseph. Cependant le vicaire, enfoncé dans un coin de sa mauvaise chaise, réfléchissait à tons les cvénemenls qui l'avaient assailli dans cette courte soirée. Ses pensées trouvaient une nouvelle matière dans le danger auquel il écliappait, la scélératessse d'Argow et son impunité; la mulliiudc de ses idées l'obsédait; mais enfin il en revint à Mélanie, qu'il allait revoir, et, cette douce rêverie le subjuguant tout entier, chassa toutes les autres idées, même le souvenir de sa mère, madame de Rocourt, dont le dévouement l'avait d'abord attendri. En montant en voiture, il jeta le rouleau de papier dans un coin, comme un chose qui gêne;

LE VICMliE DES ARDENNES.

ei, appuvé coiilre un îles eôlé> de hi cliaiso, il rosia iiIourc ilaii> ce domi-sommcil qui résulte d'une profoiuio prcocc»p;\tion. le fui ainsi qu'il arriva à Vans-la- Payée. C'éiaii à co village que se trouvait la

première poste après A y. Vans-la-Pavoe touchait à la lorêi.

qu'Aulnav-le-Vicomtc et sa charmante vallée leruiinaient de l'autre colé d'une manière si pittoresque. Au conuueiieemenl de cette vaste foret, on vovail l'immense château qui jadis appartenait à la famille Elaquenville'cl qu'Argow avait acheté depuis nu an. La cessation de ce niouvenieni rapide delà voilure tira Joseph de sa mélancolie; il demanda au postillon où il était. — A Vans-la-ravée!... lui réponditil. Joseph saula hors de la voiture en annonçant l'intention de s'y arrêter quelques minutes. 11 demanda à parler au maire, et aussitôt on liutroduisil dans la chambre du maître de poste, qui, par un effet du hasard, était maire de la commune de Vans. — Monsieur, lui dit Joseph, il y a vingt et quelques années, une jeune (ille.... — C'était avant la révolution, dit le main. - Oui, monsieur, une jeune tille de qu.-Uité. déguisée probablement , est veuue accoucher ici... — Elles n'en font pas d'autres !

interrompit le maire, ennemi acharné de la caste nobiliaire, avant comme après la révolution, les enfants ont toujours été leur train...

ces femmes... — Mais, mon ami , c'est pour cela que nous venons au monde!... dit une jeune femme en se mettant sur son séant. — Me voilà perdu!... s'écria le maître de poste en montrant au vicaire une figure assez âgée.

— Monsieur, reprit Joseph, je désirerais savoir si la femme chez laquelle cette jeune fille se logea existe encore.

— Certainement , ré-

Ïiondit la femme, c'est a sœur de la concierge du château d'Aulnayle-Vicomte : j'ai enteudu conter cette histoire. Un ecclésiastique, une jeune personne jolie comiuc les amours... — C'est cela, madame, dit Joseph... Monsieur, je vous prie d'avoir la bonté de dire au maire d'envoyer ladede naissance de renfanl... — Le «maire, c'est moi I s'écria le maître de poste. Je tiens cette dignité de la faveur royale cl du choix de mes concitoyens. — Monsieur, je vais vous laisser le prix de cet acte, en vous suppliant de l'envoyer à Paris à l'adresse que j'écrirai au bas...

Joseph n'entendit plus que la voix du maire, qui gronda sa femme. En descendant, le vicaire rcllcchit qu'il devait au moins aller voir l.i cabane où madame de fiocourt l'avait mis au monde. 11 se fit indiquer la demeure de la sœur de Marie, ci un postillon le conduisit au bout du vill.igc, du coté de la forêt et du château. Le vicaire frappa à la porte d'une maison presque ruinée, couverte d'un toit de chaume; une vieille femme ridée, décrépite, ouvrit, et elle remua les cendres du foyer pour éclairer sa chaumière. A la faveur de cette lueur vacillante, Joseph jeta un rapide coup d'oeil sur cet a>ile de la misère, et un sentiment doux, mais pénible, s'empara de son âiTie. — Eh quoi! s'écria-t-il, c'est ici que j'ai commence a respirer pour la première fois, c'est ici que j'ai jeté mon premier regard, mon premier cri!... 0 ma mère ! ô tendre et malheureuse femme ! que je me reproche de ne pas avoir assez vue 1 c'est ici que tu as soufferi !... Salut, cabane chérie !... je relèverai ton toit en ruines, je veux qnel'Aire qui habitera

L'cvci|uc son IViro... — page

te lieu soit heureux aiilaut que peut l'être un mortel!... — Eh quoi! c'est vous que celte pauvre petite dame a mis au monde ! s'écria la vieille femme, c'est moi ipii vous ai reçu dans mes bras : le prêtre élail là (et elle montra on laulcuil vermoulu); votre mère souffrait... — Elle souffrait '... dit le vicaire avec un accent de pitié touchant. — Sur ce lil qui ctail meilleur! — Il deviendra ce qu'il doit êlre!... Pauvre femme, iiuclle misère!... Joseph se fit apporter de l'encre et écrivit à madame de Uoc<iurt :

0 0 ma mère ! c'est de la chaumière ou retentirent voS cris de douleur que je veux vous écrire, c'est pénétré d'une éternelle recounaissauee que je m'adresse à votre cœur. Je comprends mainte- . naul le secret de cet amour qui était si tendre, si profond, que nou», en avons méconnu la source... Oh! je reviendrai à Auluay!... je briile de vous serrer dans mes bras, de pleurer dans le sein d'une mère. Un jour, appuyé sur votre cœur, j'y verserai le secret de mes

maux , qui maintenant ont un cruel remède ; j'admire labizarreriedes événements qui m'ont séparé de vous ! Croyez qu'après un désir (lui lient, malgrémoi, la première place dans mon cœur, le plus sincère de mes souhaits est de vous embrasser... Si le destin ne m'entraînait, j'aurais volé dans vos bras aussitôt que j'ai appris le secret de ma naissance cl de votre admirable dévouement. En ce moment, cependant, tout en moi se lail au souvenir de vos douleurs et à l'aspect du toit chéri où, furtivement, vous m'avez donné le jour ! . . .

Cette faute de votre jeunesse vous rend plus chère à mon cœur, parce que je sens tout re que mon amour vous iloit de plus qu'à une autre mère I... Entenilez, en lisant celte letire, entendez la voix de votre fils qui vous remercie, qui vous voit.

Songez qu'à cette place j'ai attaché l'idée du l)aiser le plus respectueux et le plus tendre ; votre image est à mes côtés, je vous vois sur ce lit , je pleure en croyant vous entendre gémir, et cette masure me semble un palais !...

Adieu!...

La pauvre femme qui habite cette demeure est pauvre, je veux qu'ensemble nous l'enrichissions, qu'ensemble nous fassions relever son toit; cette première de nos actions doit nous être commune, et il n'y a que celte femme qui puisse vous porter cette lettre. Joseph. »

— Tenez, ma bonne mère, dit le vicaire tout ému, vous partirez ce matin, et vous vous rendrez au château d'Aulnay-le-Vicomie ; vous demanderez madame de Recourt. — Jamais je n'oserai... dit la paysanne honteuse. — Allez, allez... vous serez bien reçue en lui présentant cette lettre!... Et le vicaire, parcourant des yeux cette chaumière délabrée, sortit, accompagné de lapay.sanne étonnée. Appuyé contre la porte, le postillon, immobile, regardait au loin. Le vicaire lui demanda ce qu'd voyait. — Tenez, monsieur, voyez-vous, là-bas, sur la terrasse du château... Les premières teintes du crépuscule permettaient à peine de distinguer les objets; néanmoins Joseph aperçut sur une petite terrasse, au-dessus d'une rivière, tme jeune fille assise au milieu d'un massif de verdure; elle chantait. La distance ne laissait parvenir que des sons indistincts d'une mélancolie • ejLtrême, La jeune GUe restait immobile : sou attitude et sa pos« i

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LE VICAIRE DES ARUKNNES

donnnient à penser, rar cUn senibl;iil considértT le pn'ripirp comme SapliDdut regarder le saut de Leucadc avant de s'y engloutir, (lelle femme, vôliie de lilimc, assise sur les forlilic'alions du clijlcan entouré d'e:iii. le vague indéliiii des couleurs de la première aurore, tout rendait ce speclacle extraordinaire : aussi ces circonsiances plongèrcnl-clles le vicaire dans une sorle d'exiase. il lâchait d'écouter et de voir, sans pouvoir saisir un sou ni apeicevoir uii irait... Hue imagination romaiics(|uc aurait cru entrevoir une des lilles de I air qiieUirodel et Gérard ont placées dans leurs tableaux d'Ussian. Celte femme, semblLible à une ombre légère, apparaissait comme le génie de I antique féodalité pleurant :ur des ruines. — C'est, dit le postillon, la mallieureuse petite femme que M .Maxeudi a amenée; on la dit folle, et ceux qui eiilendeul ses di-cniirs prétendeni qu'elle est folle (I amour. — Un dit, reprit la vieil e femme, qu'ille n'est pas plus folle que moi, et que M. iMaxeudi l'a enlevée. — yuoi !... c'est le château d'Aigow!... s'écria le vicaire, tiré de sa rêverie par le nom de

Maxendi. Méaumoins il

ne donna pas suite à

ces paroles, parce qu'un

cliaruK- irrésistible la

contraignit à revenir

C(uitemplerce speclacle,

qui lui inspira un pressentiment douloureux :

une crainte vague s'emparait déjà de son esprit.

Car les amants craignent tout. A cet inslanr

une modulation plus distincte parvint à l'oreille

de Joseph. Il lui sembla

avoir enlendii Mélanie,

mais il s'accusa de folie

et se laissa entraîner |iar

le postillon sans seulement s'en apercevoir,

car, tout en s'en allant

regagner sa voilure, il

regardait toujours ce

clialcaii dont l'ensemble

Imposant et les vastes

construcliousse doraient

des premiers feux du

jour. An dernier regard

qu'il jeta, il crulvoiriiue

la jeune lille agitait son

mouchoir; ce geste le fit

tressaillir. — l-.lle demande du secours, se

dit-il, je voudrais la

voir!... — Les chevaux

atleudenl, monsieur. —

Elle est malliemeuse, si je restais pour m'inlor-

mer de celle aventure !

— Monsieur, monsieur, dill.; poslilloiien faisant claquer son fouet Lo vicaire parlil.

xxin

Lettre de MéLinie — Vâse.«|ioir du vicaire. — Il retourne à Vdiis.

Argow et Vernvct

Je ne connais rien de plus terrible que la solitude pour une âme qrande et forle qu'une coitimolion violente a jetée dans cette profonde méditation on 1 esprit liiiil pa,' s égarer. Le spectacle dont le vicaire venait d'être témoin avail ele pour lui comme un rC-e, et ce rêve dm a pendant longtemps parce que la rapidité avec laquelle on lenliMina ajoutait à celle ilispoMiimi de son ûme. Sans dormir, il avait toutes les lourdes sensations d un songfi et ce songe était éloiiffant par la craiule vasne nue la dernière mediilatioii de la jeune fille avait imprimée à sou àme. Josepli arriva aux portes de Paris qu il frappait encore son genou avec le rouleau de papier qu'Argow avail jeté avec tant de déd':iin. Il finit cependant par s étonner de sa conslance à tenir ces papiers, et en les regardant la pensée qu'il avait eue de les lire revint s'oiïrir à sa mémoire : il déroule ce papier dédaigné, jette les yeux dessus, reconnaît ! écriture de Melame. et tout sou sang semnit- vouloir abandomier î»yt c(cu.-. It pàlil et se pencha sur kcmwsin qui garni^iail l" corn

de sa ymlnre.- Eh quoi ! pensa-t-il, Argow parlait de Mélanie! c est elle que j ai vue!., lue effroyable série de malheurs se déroula d.-vani ses yeux, son esprit s'égara, il devint incapable de penser. Enfin, il reporta ses yeux sur le f.ital papier et lut ce qui suit :

JOURNAL DE MÉLAME. a Je suis mieux, mais je suis seule!... C mon frère " je ne nuis m occuper que de toi ! Quand l'aurore a paru, j'ai irouvf? la maison gr.inde, li i-ie, vide ; il me semble que toul porte t(* douil ' Je veux chaque joor léerire un mol. le parler coiiim- si }o l'avais'à mes côtes. Ah : Josiph! (pie les journées sont longues depuis que je ne te VOIS plus ! h: ne vis plus que de la vie du corps, il ,„esi impossible de niediler et de penser; j'essaye de r.isseiuliler mes idées; mais mes yeux crieiil sur le plafond, sur les meubles; je cherche quelque chose qui n est plus. J''.nd)ile vnie tombe mj liei, ne me sourit. «

« Joseph, mon ami, mes nuits sont plus affreuses que mes jours; les songes les plus effrayants m'assiègent. Ce lu.itin j'ai commencé i fain; une entaille sur un morceau de bois, pour marquer chaque jour et voir combien j'en passerai sans vivre!... (.)ue fais-lii, loi ■.' n

« Tu as laisse une plume sur ion bureau, je m'en suis emparée avec avidilé : c'est avec celle-là que j'écrirai désormais!... Quand je l'ai saisie, j'ai cru le possciler... un iuslanl après j'aipleuré!... jai vu (jue j'étais seule avec mes souvenirs !... n

« 11 est niiiinil, une lampe m'éclaire : pas UM zéiiliyr ne rafr.iîdiil i'air; tiiiii se lail. Au milieu de ce profond silence, seule y: suis agitée, seule je veille, car je l'ui vu '... oui, je t'ai vu, loi que je n'oïv nommer! Ta noble (igure \ieiil de m'appaiMitre dans un rêve, el celle vision m'a iuondécd'une j"ie douce el balsamique coiiMiie l'odeur l'ugiiive d'une lleiir des cliaiiips. Ton .iine volligi' dans celte chambre liup petite pour mes énioiioiis ' 0 mon époux chéri ! je le sens à mes co es... Quoi ! ce n'est qu un rêve, el je le vois'., rêve d'amour!....

nuit eii(lammée !... Joseph, je meurs!. . »

« Aujourd hui je suis restée immobile , sans penser à rien et sans éprouver aucune fatigue dansT-ime : Ion image me poursuit; madame llaniel est devant moi, je ne la vois point; les domestiques passent, je n'entends pas le bruit de leurs pas ; je ne pense point a ton chanuanl visage et je le vois ; je n'entends pas ta voix, el elle retentit à mon oreille. Quel charme !... Qu'on m'explique comment il se fait que Ion seule la pensée sans penser réellement... »

« Je vais mourir jeune. Ma pauvre mère Hamel a frémi ce matin ; elle m'a dit : — Mélanie 1... tu es bien pale! tes yeux sont brillants, les blindes de cheveux sont en désordre, lu n'es point parrie!. . lu n'es plus soigneuse. — Y esi-il .'... ai-je répondu. —0 ma filîe! a-t-elle dit, ne descends pas dans la tombe, car nos mains doivent être jointes, et tu m'enlrainerais avec toi. — Non, non, ai-je dit. je ne maurrai pas tant qn il vivra... mort, j'irai le rejoindre; puisque ia toiiibe est noir? couche nuptiale, la mort tiendra la torclie df ootn

LE YlGMiE UEs AllDENf^liS.

hyDioutHi... ei la nuit de uolre noce funèbre sera élcrncUe... Madame llamel a fi-émi... Tanvre reiiiiue! »

« Jost-ph. j.ii revu la lollro!... j'ai baisé cent fois ces caracleres chéris!... ils scnnit loujoui-ssur mon ca-m- ' Oui. mon eiitri, oui, je siivrai les ordres, je vivrai poilr toi ! j'altouilrai avec inipalieiice cet ige où tout ^era mort, excepté iws eivnis. (\w ne iiionn ont jamais. iai iropdejoie VKUir exprimer qneliiue chose... .\ilieu pour aujourd'hui !... je vais m' asseoir, cl toute la journée regarder les nuages en T cherchant ton image chérie... »

« Joseph, noire banquier est venu. .i:\ éle surpris de me voir aussi changée. Il a appris ton départ avec peine. 11 paraii vouloir preii lie beaiieonp d'iuléièt à moi!... je crois que c'est un bien honnèio bomine et uu-; belle unie. » , i. . ,

« Le banqii'icr, .M. William Cadgcr, Ci-t rcvciu ; il a dit que je de- ^ta^s me marier... il me l'a prouve. J'ai lâché de ne pas entendre ses ilasphèmes... Moi me marier!... Oh! Joseph ! je préférerais cent fois mourir !»

« M. Tiadgcr m'a amené aujourd'hui un monsieur qu d nomme Miwèmli. 11 "me déplaît; sa ligure, quoique belle, respire une sorle d'éu' rgie qui n'inspire à ceux qui la voienl que l'idée d'une puissance n)airal>anle. s

• Grand Dieu!... c'est à M. Maxendi que M. William lî.idgcr veut me marier... Je reviens d'im bal où j'ai été bien malheureuse. On me criait aux oreilles que M. Maxendi a cinq millions, que je serais heureuse Cl sonveraiue.— Comment, ma chère petite, me disait madame Badger. cela ne vous élomie pas!... Mais voyez donc comme tomes les mères et les jeunes demoiselles saluent M. Maxeiidi ; \ny.z comme elles rapperciil des yeux ; il n'y a que lui dans rasscnililée... — Madame, ai-je ié|>oiidu."Jl. .Maxendi ne me plaît pas et ne me jdaira jamais. Madame Badger m'a quiltée et j'ai rté m'assecàr à côlé de ma pauvre mère Uanicî, qui, vêtue somptueusement et au milieu de cette eclataule fèle. n'en dormail pas moins U- plus décemment possible. Madame Badger est revenue me présenter M. Maxendi, et j'ai été forcée de dakser avec lui. Je n'aime point cci homme, el tout le inonde veut que je le chérisse... Joseph, je te dois imite la vérilé, et les moindres sentiments de mon cœur t'apparliemieiit. Je l'avouerai doue qu'au milieu de cet enlrainemeut produit par le spectacle des plus belles femmes de Paris, des plOs riches, des plus fraîches pal-ures, au milieu des conquêtes du luxe, j'ai eu un mouvemeni d'oigiicil eu me voyant proclamer par les regards de chacun Id reine de ci lie assemblée"... J'étais simplement velue, avec celle robe de mousseline que tu m'as domiée : celle simplicité m'a fail plus remarquer que ne l'ont été les femmes dont les paTires étincelaieni de pierreries... Ah ! je n'ai brillé que parce que quelque parcelle du feu <ilii consume mon cœur sera venue resplendir sur mou visage... C'efidimc à toi que j'ai dû ce triomphe !... Mes veux se sont souvent porié? sur ces coins solitaires où mon Joseph se'iilaçait toujours, et mon ûme l'adiessail «à tous SCS vœux toutes ses prières. »

« On me proclame la femme de M. Maxendi. Je ne sais comment cela s'arrange, mais vraiment ces gens du monde ont un ait de vous fiiire parler," d'interpréter le moindre regard, le moindre sourire... Ah ! Joa-ph, pourquoi n'es-tu pas là pour me défendre des séductions oe Ces gens de salon!... «

« Si [e ne m'en tenais pas à un tion bien décidé, je crois, en vérilé. que l'on me marierait malgré moi à M. Maxendi... Je ne conçois pas racharnemen: de tous cv.> gens-là : de qiuik- liilpoilancc est-il donc pour eux que je me marie'.' ne pL'Uvi'nl-ils p;'S laisser tranquille une pauvre fdle qui ne demande rien qu'à gémir toute seule, el dont le ciTiir est à jamais donné'.' »

• Mon ami!... Joseph!... me pardonneras-tu?... J'ai fait Une imprudence; je suis vive, légère, enfin je suis femme!... On m'a encore amené ce Maxendi, le" l'ai reçu; il est revenu le lenrteiliaiB, j'ai fait refuser ma porle J'ai voulu soriir, nia calèche s'Csl trouvée cassée, on ne peut pas deviner comment. M. Badger m'écHltjije, d'après ce qui s'est passé, j'ai commis une grande malliotiuélclé; il crnii qite je doi? aller au b.il auquel M .Maxendi vient de m'invilcr. Je icponds que j'irai, mais je compte, au milieu de rassemblée, dire que je ne veux épou.scr personne, parce que je suis mariée. M. Uadger doit ui'envoyer sa voiture. •

« Ce 'malin, Joseph, je suis Iriste; c'est la voilure de M. Maxendi qui viendra me chercher; je n'ai plus le temps de dire non ; d'ailleurs c'esl la di;iuière fois que je sors... Joseph, c'est aujourd'hui le jour que lu m'as quittée, ce jour doit m'élre malheureux... Un horrible prcs-cn;iiucnl m'asïiége, à loule minute mon coiur se gonfle, cl je MMi inipiiete. .. Je, viens de me mcltrt^à la croisée; il y a des hommes dans la rue, ils causent ensemble, leurs figures me déplaisent; il me semble qu'ils montreul ma maison du doigt. 0 jour inalheurens!... chaque chose que j'envisage ne m'apparait que sous un a?pccl désaCTéable; je suis plus abattue que si je devais marcher à la mort... J ai grondé Finett<; pour un rien : la pauvre cnfanl s'est mise à pleurer, el le spectacle de scs larmes a fail couler les miennes. Joseph, jr; m'iiubillc p'iur aller au bjl... je suis habillée. .Madame llaiml me regarde avec étonncment : elle me dit que je suis changée à faire pair... La voilure arrive... Adieu, cliéri! »

C'esl ainsi que finissait le journal de la tendre Mélanie. En l'aelie. vaut, le vicaire seniaii sa rairon s'égarer. Cii ce moment on le dirigeait vers la rue de la Saule : il entre dans la maison de Mélanie. iMiieite était sur la porle.— l'inelie, dit-il en pleurant, Mélanie. Mélanie!... — Save/.-vousoù elle est demanda la l'rmine de chambre. Depmsdix jours qu'elle est pariie pour le bal di^ M. M ixemli, elle n'est pas revenue, el j'ai eu beau me rendre chez .M. Itadger, on m'a dil que M. liadger n'y était pas el (jiie loui le monde a été à la campagne. A la campagne en hivci^'. s'éeiia Joseph, solleque lu es!... l'inelie. repril-il. je le deniaiMle pardon... 0 pauvre .Mélanie! .. Là-de<siis le vivaiie, moulant préeipilammenl, parcourut avec unsiuvage délire ces lieux pleins de Mélanie: il se précipita sur le lit qu'elle avail occupe, il embrassa sa plume, son piano, il s'agenouilla devjni la toilelle qu'elle avail quillée avaiil d'aller au prétemiti bal d'Argow. il pleura à laspeet du iliarmaiu désordre de sa chambie n coucher, il donna loiues les nianpics d'une vérilable l'idie, et l'inelie. slnpél'aite, le regardai! avec un élonnemeiil donl elle ne pouvait revenir. — Où csl mademoiselle'.' demaiida-t-elle. — Où elle est, Finetie! .. elle est au l'ond d'un cachot, an pouvoir du plus infâme brigand que le soleil ait éclairé dans sa conr.se!... Si'ul, je l'ai entrevue sans la reconnaître... 0 Mélanie! je jure de le délivrer, de te venger, et le glaive des lois lombera sur la lêie de ce féroce piraie. — Ah! comme mademoiselle doit être mal, dil Finette, elle qui aime tant les peiiies recherches!..! elle est sans remme de chambre, qui donc la soignera, l'habillera?... Ah! ah!... El Finellc se mit à pleiirer. — Ai-je de l'or?... s'écria snbilement le vicaire, eu ai-je assCiï'?... Et il lira ;a bourse et son porlercuille. — De l'or?... el tenez, dit Fiuelle en ouvrant le secrétaire, en voil,^ plein les liroil-s. Le vlealh; s'empara de lont ce qu'il trouva. — Pour iaire la gùCH-e, s'éci-ià-l-il, il ne fail que nia; allons, Finellc! .. Joseph de.-ccndil les escaliers en eomanl et il se remit dans sa chaise de poste. — l'oslillon, s'écria-t-il, un loiiis iioiir boire et an galop sur la roule qiie tu viens tle iiarcourirl il l'aul que je sois demain dans les Ardenrtes. — DailB les Ardenncs! s'écria Finette, ô ma pauvre iiiaîiresse!... A chaqde poste, le vicaire jclle de l'or ens'écrianl: — lies tilievaux ! des cdievaux! un eomrier en avant, «n louis au postillon, je payerai les chevaux que l'on pourra crever!... EtliMicaire, cnii orlé par quatre chevaux, allaii comme la foudre. Laissons-le courir aussi vile que les ambassadeurs qui se rendent à un congrès, et revenons à Vans-la-Pavée.

Le luaître de poste. — .M.idamn ll.imcl. — Pituition de Mélanie. — Argow lui dcclare ses desseins.

Le maître de poste de Vans-!a-Pavée tenait une auberge jusienient rcno:mnée, et, comme il élait aussi le maire de l'endroii, les beaux esprits du village prélendaieut que plus d'un mariage ébauché dans le jardin de l'àuberi^isie s-e eonsommail légalement dans le cabinet du maire. Aussiiol qu'il s'élevait une dispuie entre les buveurs, le maire paraissait en même temps que le cabarelier. et, malgré la loi qui veut que les cabarets soient fermés à neuf heures, el que, passe dix heures, l'on ne danse pins, le maire hésitait à sévir contre le cabaialier sur cet article, el le maître de posie les conciliait lous deux M. Gargarou (c'est le nom de ce personnage) était digne d'êlre ministre d'Etal, bien que le nom de Gargarou ne prèle guère à l'anoblissenleiil cl à la pairie : quoi qu'il ert soit, celui de nos princes qui passa par Vans-la-Pavée ne le jugea digne que de la mairie : aussi le bonhomme était-il lier de sa place, et, quoique bon vivant, peu tracassier, obligeant, il ne badiriail jamais sur un 'certain article, c'était le dévouement q|ie tout hou Français doii avoir pour le gourcrncmcr.t. On lui aurait loin fail faire pour le gouvernement; pour lui. le nvii jourfnlrmcnt élait un iali>mati; el, lor>que jesuis passé à Vansla'-PaVée, je me suis convaincu par moi-même qu'il ignorait la forme cl la base de notre gouvernement. Nous l'avons laissé couché à côlé d'une jeune et jidie ieniine, nous ne le reprendrons pas à ce momenlh'i. pour son honneur. Le matin il desci'iidit visiter ses écuries et montrer partout l'œil du maître, car il élail Irès-soigneux. Après eelli! visite L'éiiérale il se rendit à la gramh' salle noire et enfumée qui servait de salon. — Ma femme n'est pas levée? demanda-l-il. — Non, monsieur, répoudil nue servante assez jidie qui lenail nu bouillon. — El pour qui ce dc-jeuner? — Pour la vieille (emme que nous avons ici depuis huit jours, el que nous ne voyons que le malin el le soir... vous savez? — J'ai peur, répondit l'aubergisie, qu'elle ne trame quelque chose contre le gouvernement... Une femme qui m; dil rien, qui paraît triste... Si elle élail jeune, o.npourrait interpréter sa tristesse, mais enfin cela n'est pas clair, ej je vais lui parler! Quand on est maire, on doit au gouvernement de faire une police exacte.

Boutonnant donc sa redingote brune tachée en mille endroits, il s'avança vers le coin où une vieilli; femme attendait patiemment son dijjeimer. Klle olfrait dans son habillement les contrastes les plus singulier-,: sou bonnet de denlelle avait un nœud de rubans prcs- (pie éléganl el se rallacliait sous son inenloii par des rubans de salin blanc; sa ligure portait ion' tji caractère d'une douceur et d'uue

LE VICAIRE DES ARDENNES

boulé loiicliaiiles, m:iis le voili; dune prufoiide soufiV:inc(> éiail jelé sur .-im vi-;igc; clic; iio prciiHil pas jjarile au catliciiiiie qui couvrait ses épaules, ol, le couile sur la table nialproiire de l'aulnTge, elle i icvail ses yiMiv au pliliiiid noirci ciiiuuie piuir implorer le secours du ciel. Sa robe ii'clail pas eu liaruiunie avec le luxe de cette tuilctle de »oii buste; ou eût dit avec raÏMMi qu'elle venait de quitter ou somptueux costume poiirce garder (pie ce qu'eu terme de l'art de la loilelte ou nonuue, je crois, un jk/iom de dessous, et ce jupon de liole assez Ibn, garni d'un simple el'lilé. ciuilrastait d'autant plus avec le reste, qu'il élail crotté, et que les bas de soie cl les souliers de salin noir lie l'élraugérc avaient aussi leur part de boue. Celle description doit donner nue idée de l'insouciance de celle vieille femme, et ses l.irine-> iuili(picnt assez ijue c'i'lail madame llamel. — Madame, dit

.M. ti; rgaroii, vous paraissez bien afiligée est-ce que les affaires

qui vous ont amenée de notre coté ne vont pas à votre fantaisie'.'... .\urie2-ïOUS besoin de quelque chose?... Si vous ne nous dites rien, i:ous uc pouvons pas vous aider. — Ab ! répondit madame llamel, malbeureusiuienijesuis vieille, je ne connais personne dans ce paysci, et je ne puis que pleure? sur révéncineut fûcbeux qui marrive; car où trouver des gens pw.r Jne servir, quand il faudrait se dévouer pour moi .' — Comment doue!... mais avec de l'argent ou trouviî du dévduemeiil,.. de loul. ...Mai^ eu avez-vous, des sonnette» J*... — Hélas! je n'ai ipie la bourse (pie j'ai emporlée pour aller au bal. — Ah! vous alliiz au bal.' dll l'anliergisle avec un air de curiosité et de diiliance ironique. — Oui... el l'cm nie l'a enlevée 1 s'écria madame Hamel en pleuraiil. — .Ml! vous n'avi z pas d'argent! reprit laubergisle avec ell'roi en regardant le boiinel et le cliàle de madame llamel et les adaptant déjà à la lèle et aux épaules de madame Gargarou. — Non, je n'ai plus de fillel... non!... El la pauvre vieille essuya ses yeiiv avec un beau moiiclioir de liaii-le. Les barbares! me refuser de m'ciiipri-onm r avec elle!... — l'.lle est folle! dit Gargarou eu luimême. Ah ! a!i I reprit-il en voyaiil li' papier que le vicaire avait lai.ssé sur la lable. voilà ce (pie m'a di'io^ituli' le jeune lionime de celle nuit: 0 Adre>ser le lout à M. Joseph, chez mademoiselle de Saint-André, rue de la Saiilé. » lit puis voilà cinq francs. — Joseph! Joseph, s'écria madame llamel, il a passé par ici!... — Eh bien! qu'avez-vous doue'.'... Elle est folle... Eh! Jac(p!eline!... — Serait-il possible! coiiliuua madame llamel ; moiiirez-moi cela... Oui... c'est bien son écriture... Le pauvre enfant!... Ah! si je l'avais vu, ma fille ne serait plus en prison!... Là-dessus, snns allcudre son déjeuner, elle sortit el se dirigea vers la Auël. — Oh! dit l'aubergiste eu la suivant des yeux, je crois que la pauvre femme ne cherche guère à nuire au gouveruemcul! Elle parait avoir de quoi payer; ainsi laissons-la tranquille.

Lorsque les gens d'Argow curent conduit Mélanie au château de Vans, ils en chassèrent impiloyablemenl madame llamel, dont ils craignirent l'âge et l'expérience; mais en même temps ils la pré- >iureiil qu'une dénonciation compromettrait la vie de sa lille, qui cesserait d'cire en sùreié, si quelque entreprise venait à être tentée pour sa délivrance. La femme du contrc-maîlre eut beau pleurer et supplier qu'on la laissât avec sa fille, rien ne put fléchir la délerminalion des gens du pirate ; elle sortit doue du château en robe de bal et se sau*a à l'auberge du Grand / tert, en se dépouillant toutefois de sa redingote de salin blanc. Alors loiis les matins elle se rendait au château, cl, s'asseyant sur une pierre, elle contemplait la fenêtre de la chambre oi'i élail .'(lélanic, et, lorsque la jeune lille se promenait sur la terrasse, elle échaugeait quiîlques mois avec elle, puis sur le soir elle revenait coucher à son aiibei;ge. Ainsi l'on doit voir où courait la bonne femme lorsqu'elle apprit que Joseph avait passé pendant la nuil à Vaus-I.i-Pavée. Elle hàle le pas, et se hasarde à courir, malgré son à"e, pour arriver à cette pierre sur laquelle .Mélaiiie jetait louj(uirs les yeux en sévcillant. Mélanie n'avait pas quitté celle terrasse presque ruinée et entourée d'tau. elle était encore à la place où le vicaire l'avail aperçue; elle regarde le village el de loin reconnail sa seconde mère. — La voici ! s'écria Mélanie, rien ne l'arrête, le froid, la pluie, et pour me voir elle brave tout, comme pourrait faire un anianl. 0 digne mère, reçois mon hommage! Avant que lu n'arrives, que ma pensée t'entoure et le récompense!... — Ma fille! ma lille! s'écria madame llamel d'aussi loin qu'elle put voir Mélanie, il est venu! il est venu!... Réioui--toi, il n'est pas mort!... — Qui? ma mère. — Joseph!... — C'était donc lui? dil tristement la jeune fille pâle el Iremblante; mou cceur me le disait... 0 ma mère! figure-toi que celle nuit, trouvant mou appariement trop petit pour ma douleur, je suis venue ici gardée par les deux argus qui ne me quiltent pas. J'ai chanté douloureusement celte plainte qui marqua nos derniers regards et nos adieux :

Gomme un dernier rayon, comme un dernier zépliyre Anime la f.n d'un beau jour.

Toula coup j'ai vu unelumifee paraiire à celte chaumière; cette soudaine lueur m'a frappée cumme" un rayon d'espoir : je ne pourrais espliquer ce que j ai ressenti. Sans croire que ce fût Joseph, ti:i presseuiinieiit involontaire me criait : « Si c'éiaii lui l...»Tu me vois, ma mère, encore en proie à ceUe méditation, et lu dis que c'est . lui','... — Oui, ma lille; mais pourquoi nous réjouir? il a fui comme

une ombre ; il s'en allait à Paris, car il a demandé quelque chose dans ce village, en écrivant (pi'on le lui envoyât rue de la Santé. — Et je n'y serai pas!... Oina mère ! quel supplife! Tin-moi le celle odieiive prison, ou j'y meurs!... — Ma lille. ne prononce pas ce mol. Ml nie fais trop de peine : alleiidons .loM'ph. — Mais comment saura-l-il (jui! je suis ici'/ .Madame llamel léllécliil longtemps, el, après avoir ramassé la somme lolale de son inlelligeiicc, clic s'écria : — Je vais lui écrire!... M('l.inie sauta iji' joie en frappant il;iiis ses mains. — 0 ma mère! écris, écris bien vile. Si je revois Joseph nous s( nnis saii\ées: écris! Comme elle achevait ces paroles, un laquais •» Ijgnre réb.nbative se dirigea précipilainmciit vers madame llanici : — Allons, la vieille, vous ne pouvez plus rcsli r là. — Coninieiil! je ne puis plus rester là... le terrain est-il à vous? — Oui. Allez-vcus-en! — Qu'estce que cela veut dire? s'écria Mélanie; ne m'avez-vous pas dit que la volonté du maître de ce château élail que j'y commandasse en souveraine? — Oui, madame, répondit respeclueusement le laquais en ôtaut son chapeau, mais tant que vos ordres ne seraient pas contraires à la surveillance qu'il a ordonné d'exercer autour de ce cbâleau... el 51. Navardin a jugé que cette femme ne devait [ilus approcher d'ici. — Et pourquoi ne l'enfermez-vous pas avec moi'... Je le veux ! reprit Mélanie. M. Navardin ue le veut jias, madame ; sans cela... — Allons! dit Mélanie avec une sombre résignation, adieu, ma mère!...

.Madamellamel n'eut pas la force de répondre, elle jeta sur sa fille un douloureux regard, etse retira jusqu'à ce que le domestique lût satisfait de la distance à laquelle elle se tint. Là, elle agila son mouchoir lenli'nieiil, et .Mélanie lui répondit en laisant ht même geste. — Madame, dil lin autre homme à Mélanie en la regardant respectueusement, il est impossible que vous restiez ici si vous continuez à faire de pa- , relis signaux. — Mais, monsieur, je suis donc léellcim.'nt prisonnière I — Je ne dis pas cela, madame, mais je réponds de vous sur ma lêie, et celui à qui j'aurais affaire si vous nous échappiez esl homme à me la faire sautef;^— ,Eh bien, monsieur, velie têle est fortement en danger, dil Mélanie avec dépit. — Alors, madame, vous no sortirez plus de vos apparÇménls : reiitrez-y. — Et si je ne voulais pas? reprit (ièrement MéRmé. — Je serais contraint de vous y forcer!... iHélanie pleura, baissa la tête, el suivit à pas lents le farouche Navardin. Ce dernier la conduisit à un appartement somptueux dans lequel elle demeurait depuis dix jours. Elle s'assit dans un fauteuil, el, p(jsani sa jolie tète dans ses mains, elle se mit à penser à son frère, dont l'image chérie lui avait apparu le matin. Le temps était brumeux, la chambre vasle n'avait que (Jeux grandes fenêlres garnies de rideaux de lanqias rouge, de façon qu'il y régnait une sorte d'obscurité. Mélanie devint plus pensive, el une teinte de chagrin se mêla à toutes ses réllexions. — (.lue va-t-il m'arriver? .. Ils n'ont pas encore prononcé le nom de celui qui m'a enlevée, mais lout me. porte à croire que c'est M. Maxendi... Ils paraissent le redouter. S'il est riche, puissant et servi par des hommes pour qui ses ordres sont abso lus, coimnenl Joseph fera-t-il pour me délivrer?... il risquera sa vie. mais mm, M. Maxendi ne peut pas m'épouser contre ma volonté : il y a des lois!... 0 Josejih ! arrive! arrive!...

A ces mots, elle lira de son sein une lettre tout usée et dont chaque pli aviiit formé un lambeau ; une soie verte en ratiachait tous les morceaux. La jeune (illela déplia avec une soigneuse précaution, et son oeil reparcourut ces caractères chéris. — l''unesl(! anionr que jo ne puis arracher de mon cœur! s'écria-t-elle après avoir lu, lu y régneras encore à mon dernier soupir!... Comme elle prononçaii ces mois, un grand bruit se (il entendre dans la cour de cet immense chàlcau. C'étaient Argow, Veriiyci cl rAnv(*i'gna^fiui arrivaient

d'A y par des chemins détournés. — Eh bien, iTiv»rdin. ipielle

nouvelle? demanda Maxendi. — Capilaiiie, v'olre iéuuic poiiletle est toujours ici. pleurante, mourante, parlant de se-tiftrf du reste, elle n'est pas d'une garde bien difficile : elle est gentille comme une fiégale de vingt-quatre canons! — El qu'avez- vou* fait de la vieille femme? deinanda Vernyct. — Nous l'avons mise à la porte sur-lechamp. — Imprudents!... s'écria .Maxendi, imprudents! elle va dire partout que nous avons enlevé celte jeune (illc... 'Ju'onla rattrape, et que sur-le-champ on la nielle sous de bons verrous jusqu'à parfait achèvement de notre affaire... Vernycl, reprit-il. tu vas prendre le commandement de la forteresse, et loi, Navardin, remets-loi en chaise de poste, et conduis-moi ce garçon-là en Auvergne. Tu lui compteras douze mille francs : je te les enverrai à Clermont par Badger. A ces mots Navardin jeta un coup d'œil (dilique au pirate pour savoir s'il n'éiait pas nécessaire que l'.Auvergnat nKjurùi en roule d'un coup de sang ; mais Ar.<Tow lui répondit : — Allons, fais ce quo je le dis, et rien de plus... îift roalelot regarda l'Auvergnat étonné, et le poussa vers la chaise en lui criant : — Marchons !.... Us partirent.

Argow, après avoir demandé dans quel appariement on avait placé Mélanie, se dirigea vers la chambre où la tendre amante du vicaire écoulait avec aitenlion le bruit inaccoutumé qui interrompait le silence de cet antique château. Elle se lève en ci.'iendant des pas, elle ciiurf. — Ah! s'écrie-lelle, c'est vous, monsice.r Maxendi! je suis donc sauvi'c ! La naïveté de celle exelani.ition fit sourire Argow nialL;ié lui- — .Mademoiselle, lui demanda-t-il, comment avez-vous trouvé ce se-

LE VICAmE PES ARriENNES.

jour? — S'il m'avait élé pormis di' le panduiir. jo pniirrais doiuuT mon avis. — Commoiil! s'écria vivoiiniil Arjïow, j'avais urduiiiu' de vou^ laisser libre. — Eh quoi ! monsionr. vilerniiiipil Melaiiie, c'est donc par vos ordres que j'ai élé enlevée? . Avec quelle douleur je me vois forcée de changer d'opinion sur voire conqile i..". Je vous estimais, monsieur, dil-elle avec un accent de reiiroclie; et dans quel but? pomqinii ? à quel tilre en agissez.vuns ainsi envers moi ? Savei-vous à quoi vims vous e\pose7.?..— Mademoiselle, répond le forban en tàcliani d'adoucir la rudesse de sa voix et de siin \isige, crover-vous nue je n'aie p.is vu sur voire (igin-e une l'orle indécision qua'nd il a été question île notre mariage? Vous ignor< z à quel evcés l'amour peut porter un homme de mon caraclcie. N'avez-vous donc jamais examiné relTel que vous produisez sur tons ceux qui vous voient? Ah! mademoiselle, vous avez allumé dans mon cœur une effroyable passion! Je vous avoue cet amour avec la fraiuliise qui dislinèue les âmes énergiques. Je désire voire possession lepilinie, elle seule peut m'empèeher de mourir. — Alors vous mourrez, mon cher monsieur Ma\endi, dit-<-lle en penchant gracieuscnienl sa jolie léte, car jamais homme n'aura rien de Mélanie : elle a tout doiiuél...— Par les trente canons de ma dernière frégate! vous en aurez menti! s'écria le forban en colère; et lorsque je vous ai enlcvt'e, celait pour vous forcer à m'épouser... Comment pouvez-vons reparaître dans le monde après avoir passé quinze jours chez moi? — Je n'irai plus dans le monde. — Bon ! mais vous ne sortirez d'ici que morte ou ma femme... — Pour morte, dit Mélanie; Fa mort est la seule chose que je souhaite : ainsi c'est me servir; pour voirc femme, cela ne sera jamais :... jamais'... -■ Mais, petite scélérate, vos sourires et votre tète penchée n'empëcheroul pas que vous ne soyez en mon pouvoir et que je ne puisse faire de vous loul ce que je voudrai. — INon, non 1

— Comment cela .' — Parce ,qne les niallieiueux ont toujours un refuge qu'on ne peut leur enlever. — Et lequel? — La mort!... — Oh ! je vous empêcherai bien de mourir. — IHi)nsieurMaxendi, la pensée el la mort sont les seules choses qui scij^^hors du pouvoir des tyrans et des scélérats : rien ne les assfrv«r^. — Comment, mademoiselle, vous refuseriez cette vie aimaelcyleine de jouissance el de plaisirs que je vous offre? Figurez-v(nTirt|ue vous conunandenez à tout, à commencer par moi, avec le despotisme d'un capitaine qui fait manœuvrer un sloop; votre amour-propre sera satisfait sur tons es poiuls. vous serez reine; je vous délierai de former un désir que je ne satisfasse, quand II exigerait même la mort d'un lioninie. — Tout cela elrien c'est la même cho^e, interrompit doneeinent Mélanie; un de mes rêves el une minute de médilalion nie donneni plus de jouissance que lous les plaisirs que vo\is m'étalez iiiutilemenl — Mais vous ignorez ce que c'est qu'un mari, à quoi il est ulile, combien il est tendre; ce qu'il procure de plaisir, vous n'en savez rien.

— C'est vrai ; mais je sais, dii-clle avec un tin sourire, que j'aime encore mieux un amant. — Ah! s'il fantn'êlre que cela, s'écria le matelot. — Que cela ! dit Mélanie. A mon tour je puis vous répoudre, monsieur, que. d'après ce que je vois de vous, il vous est à jamais impossible d'aimer, car un véritable amant n'afflige point ce qu'il aime. — Ta, Ui. ta ! reprit Argow en colère. Ah çà, petite folle, prenez garde à votre tête:... elle est trop jolie pour que ces beaux yeux se ferment à jamais.... Vous me rel'nsez''... — Oui, dit Mélanie avec un geste d'hiirrenr. — .Mais on a des motifs, dit le piiale en pliant dans Ce inoinenl la rigueur de son caractère d'une manière élonnaule devant la naïve simplicité de Mélanie. — Aussi en ai-je, miiUNieur tiaxeudi, car ce n'est ni par aversion ni par un sentiment de haine que je vous refuse : tout homme, (ùt-il prince, essuierait ce relus.... bcoulez-moi i jtaimo^ j'aime pour toujours!... — Ah! pour votre salut, petite J'enmt, ne prononcez pas ces paroles-là devant moi, avec ce regard ey<an aAent : croyi'Z-moi, n'atti-ez pas un incendie.

— J'aime, rep)t-4ll^, un être qui aura sans cesse mon amour!... — Cet homme, dit Arg»\v en la contemplant avec le sourire de l'enfer sur ses lèvres, cc^ homme ne vous accompagnail-il pas sur le vaisseau qui vous a ramenée en France ï — Joseph 1... s'écria-t-ellc, mon frère!... oui, oui. c'est lui!... 0 mon bicn-ainié, dit-elle comme eu délire, oui, c'csl toi. image chérie!... sur un bûcher je te verrais encore. — Et vous croyez, reprit le pirate, et vous croyez que je n'ai pas le moyen de vous enipécl» r de mourir et celui de vous épouser? Alliins, m'a belle enfant, vous serez madame Maxcndi! Lorsqu'on a conmie moi cinq ndllions el douze hommes dévoués, on a lout ce que Ion veut. Aucune pnis-ance humaine, s'écria-t-il en (ixant .Mélanie de manière à la faire p.ilir et fris-oniier, aucune puissance humaine ne peut vous tirer d'ici ; el, forcé de vous rendre, de renoncer à vous, je vous tuerais!... — Monsieur!.... monsieur! ... au secours'... au secours!... s'écria Melanic, épouvantée de l'horrilde expression de ce visage. — Au secours.' répéta-t-il avec un accent d'ironie, vous oubliez que persoime ici n'a d'oreilh-s ni d'yi'ux pciir vous!... tout est à moi. Pensez-vous, de bonne foi, que je vais laiitser arriver jusqu'ici votre amant?

A celte idée, Vélanie resta comme une statue de marbre et regarda le pirate avec une exprès- icju de sinpenr qu'il e-t inipo-sihlc de rendre. Jam.iis son esprit ch.islc el pur n'avait pu concevoir l'Idée d'une scéicralessc pareille, et. dan. ce momeni, Argow scmblail, par wu altitude el la férociié de son visage, éirc le, crime lui-mèinc.

— Jo sais où est Joseph, rcpril-il avec un sourire sardonique, je l'ai vu cetto nuit, el jo puis vous répondre, ajonta-t-il en serrant les lovrcs, quo vous no lo verrez plus! — Quoi! vous savez qu'il est à Paris? — A Paris! dit lo pirate surpris ; est-ce qu'il ne sérail pas mort? se dil-il eu lui-mèino. — Il a passé, je l'ai vu, repril Mèlar.ic, el... — Vous l'avez \u? lui demanda encore Maxendi. — Oui, son aspect a rafraîchi mon àuie... lo malheureux! il allait à Paris! lîn ce niomensou visage avait une expression divine : on eùl dit une do ces saint tes dont la tèlo est entourée d'une auréole céleste. — Ah 1 il est à Pa ris, dit lo forban, c'est bon : je l'ignorais.

Mélanie pleura de désespoir en voyant que sa candeur donnait des armes contre elle. — Ma bello enfant, je vais envoyer mes gens en campagne, car ce Joseph doit revenir par ici. Alors, dans peu, il vour. faudra choisir entre ma main et la mort de voire amanl. Aussi bien, ji'l'ai dijà jurée, et c'est un grand miracle... — (îraml Dieu ' s'i'cria Mélanie, où suis-je?... Et elle se laissa loniher dans un fanlenil en versanl un torrent de larmes. — Vous voyez, dil froidement Argow, l(uite l'étendue de mon amour : il me rend capable des pins grands excès. Ma reine, je vous laisse réfléchir à ces propositions; mais je veux vous donner im lil pour vous lirer du labyrinthe où elles vous eniraineronl; souvenez-vous bien que de ce que je dis à ce que je fais il n'y a qu'un pas, et. ce pas, il ne me faut qu'une minute, une seconde pour le faire. Adieu!... ne pleurez pas, les pleurs sont inuliles. Prenez une résolution, et .. il n'y en a qu'une bonne. — Crand Dieu ! répéta Mélanie en se tordant les bras de di'sespoir, tu ne me secourras donc pas! Jiî siuiffre presque autant que lorsque Joseph m'a dit adieu. Argow la contempin. car elle était plus que belle, puis il s'en alla en lui lançant mi regard de maître et il la laissa dans un horrible élat de souffrance. Elle pleura tonte la journée, toute la nuit ; elle ne voulut rien prendre, cl son espiit. fatigué par tant de secousses, ne pul s'arrêter à aucun projet raisonnable.

Le maire de V.ins se prêle aux desseins du pirate — Dîner an cliàtcau. — tA femme du maître de posle prend le parti de m.id.ime Ilioncl . — Arrivée de Joseph. — 11 iiporçuil Mélanie. — Combat. — Le vic.iire s'enfuit.

Argow revint dans le salon de son château, où, dans ce niomeni, Vernvcl et di'ux pirates retirés, au service de M. Maxendi, huvaieiit du iiiinch à qui mieux mieux. — Oh ! oh ! s'écria le maître lorhan, arrêtez la cuiller ! ne levez pas tant les coudes! il nnns fiMclra user du pousse-moulin ces jonr.s-ci. A ces i)aroles, les tiois matelots regardèrent avec etunnemeni Argow, qui vint s'asseoir à eolé de Vcrnyct... — Dis-nous donc, mon garçon, lui cria Maxendi en le secouant brusquement, comment ^o fait-il que le jeune liomine de l'auberge ne soit pas dans le champ du Seigneur? — Si tu ne le sais pas, toi qui sais tout, comment veux-tu que je le sache, mon capi...taine? répondit Vernyct ivre. — Ah I les brûles! s'écria Maxendi, cela n'aura jamais de leime, ils ne pourront jamais prendre... — Ah ! que si, mon sup..é... rieur, que si, nous prendrons bien... toujours... — (ceci remplace reffioyahle juron d'Argow) écoutezmoi !... Et en disant cela Argow saisit le vase d'argent et le jeta par Il l'enêire... Le iircmier qui, jus(p)'à mon mariage, se grise, je le renferme à la cave dans un loniieau de vin di' Oh.impagne.

Tous regardèrent le pirate avec effroi. — Veiiiyct ! s'écria-t-il en lui frappant sur l'épaule, as-tu ton bon sens maintenant.'... — Présent, mon capitaine, répondit le lieutenant en secouant les fumées du punch — Et vous, Scalyt, Ornai et Carilleyn, êles-vous à la manœuvre? — A nos pièces ! crièrent-ils. — C'est bon, dit Argow d'un air plus radouci ; vous allez d'abord faire netloyer tout le château en un tiuir de main; vous aurez a vous liahiMer d'une manière diteente et même somplueuse. Toi, ï^calyt, tàidie de ne pas fourrer tes mains à chaque instant dans tes poches; Ornai, ne te gratte pas; et loi, Ca rilleyn, ne mets pas dans la houclie une seule feuille de tabac ; que personne ne jure... sans quoi, à la cave! elle remplacera la cale. Enfin, mes enfant-', quoique cela vous soit bien difficile, prenez moi les manières, le ton des gens de la haute société, ne parlez pas lous ensemble, ne vous coupez pas la parole, pas de gestes, pas d'injures... Songe. Ornai, que tu es duc, Scalyt marquis, el (Jarilleyn baron. Vernyct. lu vas dire au cuisinier de se distinguer, el de nous faire poiird Moain un diiier à trois services tons nos gens seront en livrée, on meltia un suisse à la porle du iliàleaii, que les jardiniers ralissent h-s avenues el me nettoient le petit bois d( i entrée et tout ce qui tombe en ruines! m'eniendez-vous? — Qu'il ^ d'esprit le capitaine ! dil loin h is Scalyi à Ornai, il est capabjc de tout... — M'cnlendez-voiis? .. npéla Aigow. — Oui ! crièrent l-'.s qn.ilic f irhaus. — Eh ha^ii I d'Hic, hr.inle-ba-! répondit .Maxendi —- E.i avant, dil Carilley:!, je veux (|ue le feu Saint-Eliue me brûle >i je comprends ce qu'i» ?enl faites mais en avant! — Eh bien! dil Vernyel quand il fui s ni avec Argow, que préleiuK-iu .'... — Ce que je pri'lends ' épon.ser Slélanic : cl pour cela, atleiidii les difiicnllés. il nous faut cinhossrr le maire delà commune aliii qu'il ne soit pas trop scrupuleux sur nosili très, el il faut à toute force loi faire croire que des chats sont des lièvres... Tu vas donc aller, de la pan de M. le comte de Maxendi-

LE VICAIHE DKS AHDK.NNl'S.

l'invilcr ;ui suinpliieiiv repas de demain, et. coiiiiiie il faut prendre liiiilts SIS précauiioiis. lu aui;is à lui faire eiilcudro que je suis iii>lniil iiuiiii sédilicux taillé Sdii^ le uiim de Jo-.rpli diiil arriver en ce pav^ el, piinr son saisir el If >urv<ilkr (piaiid il virndra, tu pla- «■('las'ipiclqne liiie niouclic. lioinaull par oM'iiipli'. en embuscade dau- le village Alluiis, va l'Iialiiller, prends la calèche, et étudie un peu le caractère de ee maire de \illaj,'e, pour savoir en quel endroit je pourrai jeler le grappin sur lui. — Mais. Argow. mon ami, la lèlo, cette léte excellenie, deméuaj,'e doue! Dommuul, tu vasépouser ceUe poulette! Es-lu fou? est-ce qu'il ue vaudrait pas iuieu\... tu menlendsl ajoula-t-il en regardant MaNendi, et ton eî>y<'i satisfaite, la planter là. — Je l'aime, Vernyct, et sur ta tôle rc*pecle-la. Si elle m'écliauHe et ipi'elle refuse de m'épouser, j'aurai toujours ce moyeulà... Allons, marelle.

Vernyct s'en fut en murmurant et en pensant que ce mariage était le cimible de la folie ; car, se disait-il : — Une fois Argow marié, sa femme nous chassera tous, il deviendra sage, s'attachera à la vie, nous laissera là comme des chiens mûris... et du diable 8i l'on peut jouter avec lui; il est rusé, ce qu'il veut, il faut le vouloir. Si ce mariage pouvait manquer... sans que ce fdl de notre faute! car il nous ferait sauter la cervelle... En devisant ainsi, Vernvct s'habillait, la calèche s'apprêtait, et en un instant il arriva chei le maire. Ce dernier, en voyant une voiture s'arrêler à sa porte, se frotta les mains et (il place au lieutenant. — Mousimir, n'êtcs-vous pas le maire de Vans'.' pourrais-je avoir l'honneur d'obteuir un instant d'audience? — i^loiisieur !... monsieur!... dit le maire troublé pai tetie déférence qui dallait son orgueil, monsieur, asseyez- vous, entrez, faites-moi rtionncur... Vernycl entra dans la salle, où madame Uamel était assise auprès de la femme du mailre de poste, qu'elle instruisait dune partie de ses malheurs. — .Ma femme, vite UQ siège...— Monsieur est sans doute attaché au gouvernement? — Je suis, reprit Vernyct eu croisant ses jambes et se balançant sur sa chaise, je suis l'ami intime de .M. le comte de Maxendi, qui depuis un an est propriétaire de la terre de Vans... A ces mots madame llamel, pressant la main de l'hôlcsse, piêla la (dus grande altcntion à ce que Vernyct allait dire à M. Gargaron. — .Ma\endi, reprit le pirate, regrette beaucoup que les occupations et le soin des affaires publiques l'aient jus(pi'à présent retenu à Paris, car il aime beaucoup votre pays, et il compte désormais l'habiter tous les étés. Il m'envoie, monsieur le maire, vous inviter il diner avec lui pour demain. Il désire singulièrement faire votre connaissance, et il veut, je trois, traiter avec vous de qnehpie affaire; nous n'aurons presque personne, nous serons en pelit concile avec le marquis Scalyt, avec le célèbre Ornai el un baron allemand... — Monsieur, interrompit le mailre de poste, qui ne se sentait pas dejoie, ces messieurs sont-ils quelque chose dans le gouvernement? — (Comment donc!... s'écria Vernyct eu faisant un geste de dédaiu, ce sont tous les amis du niinisièie actuel, ils sont très-iulluents... — Ah!... dit M. Gargaron. j'auiai Tespiiir de f.iirr iluubler ma poste, si ces messieurs veulent prendre iulérél à moi. Monsieur, j'ai d'ici à A y deux nionta-

gues, el trois d'ici à Seplinan, vous comprenez quelle injustice... — Vous devez, iulerrompit Vernyct, èlre fort attaché à la noble famille qui gouverne l'Etal, monsieur le maire... — Comment, si j'y suis attaché !... s'écria Gargarou. — Lh bien! vous comprenez alors qu'il est très-important de déjouer toutes les trames des pervers qui en veulent au bonheur des amis de la légitimité. — La légitimité!... Ah ! ma femme, le voilà !. . s'écria le maître de poste eu se frappant le fnuil, la légitimité, il faut que j'écrive ce mot là, je ne peux jamais m'en souvenir... Le gouvernemenl de la légitimilé. — Monsieur, reprit gravement Vernyct, maintenant que vos bons seiilinienls me sont conims, je vous signale un jeune homme nommé Joseph... (madame llamel frémit) cuimue un ennemi du gouvernemenl, un sédilieu.x, el il importe singulièrement au ministère de l'arrêter, car il lient les secrels d'une conjuration... Vous nie comprenez?... Il doit venir dans ce village : si vous l'arrêtez, vous deviendrez au umins sous-préfet !... donnez-en avis sur-le-champ au clialeau, et envoyez-nous le coupable... — Sous-préfel!,.. s'écria le maire... .Ma femme!... ma femme!... — Tais-loi, grosse bête! lui dit tout bas sa femme ; tout ce qui reluit n'est pas or. — Au surplus, continua Veruyct, je vous laisserai ici un jeune homme qui vous sera d'un puissant secours ; il est alerte, vif, et a bon pied, bon œil... Ainsi, reprit-il, vous uous ferez I bouneur de venir diner avec nous demain... — Conuuent dune, mais cttiaiueuient, dit .M. Gargarou en reconduisaul le lientenaut son chapeau à la main et eu saluant à chaque pas. — Eh bieni ma femme, tu vois!... s'écria le maître de poste qui ne se tenait pas de joie, notre poste est doublée, je suis sous-préfit... Mais, dit-il. ce M. Joseph... c'est notre jeune homme d'avanl-hier..- Oh! oui! il avait bien la ligure d'un conspirateur, l'air sombre... Eh il demeure, s'écria-t-il en tirant de sa poche le billet laissé par le vicaire, il demeure... (il mil ses lunettes) rue de la Sanlé... Le maître de poste se retira pour réfléchir à cette affaire iiiipori3r.te. — Oh! mon Dieu! mon Dieu! comme tout cela s'embrouille, dit madanîe llamei à maaame Gargarou, ma pauvre tête n'y suflira pas! (Ju'est-ce qui a dit à M. Maxendi que Joseph doit revenir, quand ma lettre bc fait que de partir?... Que faire?... — Ma pauvre

dame, répondit l'Iic'Hesse, je m'iniéresse singulièrement à ce beau jeune homme que j'ai vu hier, et il est impossible que ce soil un méchant hounne. — Lui, un coiispirate-'i!... mais ce sont des mensonges... c'est le lils d'un conlre-amiru!. — D un contre amiral ! s'écria la jeune femme... Econti z, je ne suis pas d'avis cpie Gargarou se mêle de cette affaire : cet lidiinne (pii est venu tout à Iheure m'a l'air de se donner pour ce qu'il n'isl pas. Nous voyons luu^ les jmirs les grands seigneurs quand ils voyagent, et celui-là me parait de fabrique. Ecoulez, il fan! que vous alliez à la poste voisine, du côté de Paris ; que là vous attendiez votre jeune honune... r.i vous l'avertirez de se déguiser en paysan : il arrivera ici à pied et je dirai que c'est un de mes cousins.

Comme elle achevait ces mois, une vieille femme entra dans l'auberge et s'avança vers madame Gargarou. — Ah ' niad.ime, dit elle, je venons vous payer ce que je vous devons... Allez, ce jeune hounne qui a visité ma chaumière a joliment mis du beurre snr mon pain. — Ouel jeune hounne?... demanda madame llamel. — Un grand, beau, le fils de celte jeune dame qui... Vous savez l'histoire? dit la femme. — Oui... dit l'li6l('Sse, eh bien? — Eh bien I il m'a donné une lettre à porter à la marquise de lîucouri, à l'antre bout de la forêt. . ou m'a fait entrer dans le plus beau cliàleau, d.ins des appaitenients !... dame! c'est un pair de France!... Au'-sitôt qu'elle a lu ma lellre, voilà-t-il pas qu'elle a couru à son secrétaire il (|u'elle m'a baillé un sac de douze cents francs... et qu'elle a fait plus de cris de joie!... elle a dit qu'elle viendrait ici... — La marquise de Rocourl ! s'écria l'hôtesse... allons, allmis, je vais dire à Gargarou qu'il aille prudemment dans celte affaire-là... ce jeune homme... Allez, ma bonne daine, dit-elle à madame llamel, courez à l'aulie poste et guettez-le...

La pauvre madame llamel se mil en roule malgré le mauvais lenijis, et chemina vers Septiuan, en s'éloigiiaut à regret de l'endroit oij éiaii Mélanie. — Voire mari n'esl-il pas le berger de mon fière? demanda l'hôtesse à la vieille femme. — Oui, madame, à votre service!... — Eh bien 1 il faudra qu'il me fasse le plaisir de muutrer le métier à l'un de mes cousins, et qu'il garjo le secret sur ce que je lui dirai... La vieille femme s'en alla, joyeuse, raconter dans loul le village l'heureux événement qui la tirait de la misère.

L'hôtesse eut une grande querelle avec son mari sur la cimdiiile qu'il avait à tenir avec M. Maxendi; mais l'hôte, gonflé d'ambiliuii, défendit à sa femme de se mêler des affaires du gouvernemenl. Madame Gargarou résolut alors de servir secrèlenient la cause de .M. Joseph, elle maire se dévoua parcontradiclion à la cause de M. Maxendi. Le lendemain, le maître de poste se para de son mieux et se dirigea vers le château où gémissait la tendre Mélanie... Un grand laquais, vêtu d'une livrée splendide, l'annonça dans le salon par le litre de M. le maire de Vaus-la-Pavée. Argow courut au-devant de lui, et successivement il présenta ses quatre compagnons. Le maître de poste fut ébloui en se irouvant dans la compagnie d'aussi nobles personnages, et l'on ne tarda pas à se mettre à table. M. Gargarou ne revint pas de son étonnement à l'aspect du luxe déployé sur celte table couverte d'argenterie, de cristaux el de vins lins, dont on changea fréquemment. — Monsieur le maire, dit Argow, vous ne vous douteriez pas de la raison pour laquelle je vous ai piié de passer chez moi?... — Non, monsieur, répondit respectueusement le maire. — C'est pour mon mariage, continua négligemment le pirate. Cumnic j'ai résolu d'habiter souvent ce village et de me faire bien venir de ses habitants, je n'ai pas voulu me marier à Paris. . A propos, mon cher monsieur Gargarou, l'on m'a dit que vous désiriez voir doubler votre poste? — Ah! monsieur ! s'écria l'aubergiste, c'est une indignilé qu'on ne me l'ait pas doublée depuis lon,i;lenips : vous qui avez voyagé sur celte roule, vous savez combien elle est rude pour mui des deux côtés... — On vous la doublera ! Ne faut-il pas une ordonnance, uue loi? — Une loi, je crois, monsieur.. — Ah ! une loi, une petite loi, dit Maxendi en regardant ses compagnons. — Nous avons la majorilé, dit Vernyct, et une lui de plus, c est une bagatelle. — Marquis, ajouta Argow en parlant à Vernycl, cela le regarde, car lu es l'ami du ministre de linlérienr. — Monsieur le maire, reprit-il en frappant sur le bras du mailre de poste, je voudrais que ce mariage se fit très-promplemcnl, et l'un de mes amis doit m'envoyer une ordonnance du ministère de la justice qui me dispensera de la seconde publication : ainsi, vous pouvez commencer et préparer la première : je vous donnerai toutes les pièces, el la semaine t,!roil:jine nous danserons ici... — Mais votre future?... demanda l'.i.iallre de poste. . — Elle esl ici, reprit Argow, mais je n'ai pas voulu !a faire assister à un repas où elle se serait trouvée seule au milieu de six hommes : vous sentez qu'une jeune fille, ma cousine, dont je suis le protecteur... — Est-ce que ce serait la jeune femme que l'on » imenée l'autre jour ? demanda le maître de poste, on la disait foll<; .. — Folle! dit Argow, elle l'est un peu, c'est-àdire qu'elle aime un jeune libéral assez mauvais sujet, qui esl parvenu à lui tourner la tête. Ces gens-là niellent le désordre dans les familles comme dans l'Etat Ma jeune cousinç niépouse donc avec un peu de répugnance, mais elle ne sera pas mariée depuis quinze jours, que celle fantaisie se dissipera. Jo voit» dis cela, parce que nous sommes bous amis, el que vous la verrez un peu chagrine peut-être... — Mais, reprit JI. Gargarou, a-t-eih; scw père et sa mère?... car... — Orpheline, dit Vernyct; allez, monsieur

LE VJCAIHE DES AHDENNES.

G.iigaroii, lo présom de noces de M. le coiiile sera de doubler voirc IHiste... — Monsieur le nuiio, re^)ni Argow, je vais faire venir un avoc.u pour noire conlrai de mariage que viui> signerez, j'espère I... il rédigera les acies, te qui pourrait vous enibarjasser un peu ; nous ne seiims pas dérangés, ci vous n'aurei qu'à siuner... — Je n'aurai qu'à signer! répéta le maire un peu étourdi par le vin, et j'aurai ma poste doublée, car vous qui êtes dans le "onvernemenl... — Le çouvernemcui de l'Etal... couiinua Ornai. — ti de la légitimité, dit Vcruyci. — Oui, reprit le maître de posîe, la légitimité du gouvernenieni, de l'Etat, au royauiuc.j'y suis attaché, et nul ne peut dire que je ne suis pas bon Français et bo'uuête homme.

Argow, voyaul à quel homme il avait affaire, jugea qu'il u'éprouveraii aucune oppo>ition de sa pari dans le dessein qu'il méditait. Il lui versa si souvent rasade et ses coinpaguons lui donnèrent de si bons exemples, que M. Gargarou et les quatre matelots devinrent coiufiléirnient ivres. Argow fit promettre tout ce qu'il voulut an maire, au nom du gouvernement et de la sûreté du trône; puis il invjta le maire à venir dîner dans trois jours, parce qa'alors l'avocat prétendu serait arrivé et rédigerait l'aeie de mariage pour lequel Argow devait faire demander toutes les pièces nécessaires, en fabriquant les plus essentielles. La pauvre Mélanie passa ces trois jours dans ime mortelle tristesse. Ses fenêtres donnaient sur la li>ière delà forêt, et lus arbres dépouillés de feuilles, la campagne déserte, la nature en deuil, formaient un spectacle en harmmiie avec les sombres pensées qui l'assaillaient. La jeune ûWc pâlissait chaque jour et se désolait de ne plus voir madame Ilamel. Elle allait sonvi ni à sa fenêtre p(Uir contempler la campagne déserte, el reviiiail s'asseoir sur son fauteuil en pensant toujours à Joseph el ne dé>irant plus son arrivée dans les lieux où M. Maxendi était toul puissant, puisque ce f.irouche ravisseur avait juré sa mon : elle sentait que, si Joseph ne tombait pas au pouvoir d' Argow, ce dernier ne pourrait pas lui préseuler la cruelle alicrualive de la mort de son frère ou de son mariage. Pendant que Ces choses se passaient à Vans-la-Pavée, madame Ilaincl' s'était rendue à pied à Septinan, et cette pau\Te femme, que ces tristes événements avaient fait sortir de son caractère, trouvait dans sa tendresse et dans sou dévouement ime activité de corps et d'esprit qui semblait au-dessus de ses forces. Elle se tint sur la route de Paris tout le jour, et pendant la nuit elle veillait en écoutant le moindre bruit, et arrêtait chaque voilure pour voir si Joseph u'y était pas.

Enlin, sur la fin du second jour, un courrier arrive au grand galop à la poste et demande quatre chevaux qui seront payés double. On s'empresse, madame Ilamel se lient sur la poile de l'écurie, les pieds dans la boue el en souliers de satin presque usés. Au bout de quelques minutes, elle aperçoit Joseph. — Mon fils, s'écria-l-ellc, ne va pas ]dMs loin!... — Quoi I c'est vous, ma mère!... Mélani3, Mélanie, où est-elle?... C'était donc elle?... — Descends, et reste ici... Finette, di'pècliez. Le vicaire, pâle, abattu, presse madame Ilamel dans ses bras cl l'embrasse en pleurant. — Mélanie, où est-elle"' — Mou fils, dit la vieille femme à voix basse, sortons d'ici; laisses-y ta voiture et viens à l'écart : lu as affaire à un homme rusé, habile, puissant, et l'on ne saurait trop prendre de précautions... Viens, Finette. — Ah ! s'écria le vicairt, ic vais requérir la force armée, ou des gens que j'achèterai, s'il le faut, el j'enlèverai Mélanie de vive force; je périrai plutôt! — II va toul (lerdre! s'écria madame Ilamel; mon ami, écoutemoi : au premier pas que tu vas faire dans ce pays-ci, l'on t'arrêtera. Pendant que lu seras en prison, sanveras-lu Mélanie, que l'on peut eumiencr si l'on sait que tu es ici? — Je la suivrai! s'écria le vicaire. — Non, mon ami, il faut que lu te déguises ici en paysan, et Finette en paysanne; il faut que Finette passe pour la femme; alors sous ce co-tiime, et lorsque tu seras à l'abri des desseins des méchants, tu pourras chercher les moyens de tirer Mélanie de sa prison, du ch.itcau de M. Maxendi. — D'ArgowI ma mère, c'est celui qui a soidevé l'équipaçe de notre vaisseau!... Madame Ilamel resta muette de stupeur. — ïlon fils, sauvons-la! Argow est capable de la tuer!...

.^lors le vicaire, admirant la justes-e des avis de madame Ilamel, retourna à la poste et paya les chevaux, en priant le maître de poste de Seniiuan de g:irder sa voilure el de la tenir toujours prête à partir avec oe bons chevaux; puis il revint à l'auberge de madame Hamel, il quitta ses habits, colla ses cheveux sur son front comme le font les pavsans, et se revêlil du cosiume que la soigneuse femme avait acheté d'avance. Finette emprunta le déshabille d'une fille de l'auberge, et madame Hamel ayant aussi j ris un costume de campagne, ils s'a( heminerent tous trois du dtu' de Vans-la-Pavée. Durant le chemin madame Uamel mit le vicaire au fait de ce qui s'était passé. Beureu-euieul pour eux, le maître de poste de Vans. M. Gargarou, ne se trouva pas dans la salle de son aubiTge lorsque Joseph s'y préscnt.-i, c;ir, en voyant ce jeime cousin de sa femme avec madame Hamel, il n'aurait pas manqué de concevoir de graves soupçons, puisque madame Haucl avait avoué devant lui connaître M. Jo-cph. — Vous ne pouvM lis rester ici, mon cousin, dit finement la jolie hôtesse en parcourant des yeux le jeuue vicaire, vous y seriez trop en danger,carM. Maiendi a tellement fanatisé mon mari, qu'il ne rêve que votre arrestation. Si tous voulez réussir dans votre entreprise, rendêz-Tous à la maison que vous avez visité* il y a quatre jours, cl voa* 7 tr&uTerez deux braves geas qui voas sont dévoués; vous

preiulrez un manteau de berger et vous tournerez autour du château ; et, puisque vous êtes amoureux, l'anuiur vous conseillera, et Dieu vous sera en aide... Le vicaire laissa l'imiie et courut à la chaumière. I.e mari et la fenuue se chauffaient .\ un hou feu de tourbe lorsque leur porte s'ouvrit, ils se retournèrent el la sœur de Marie rcciuuuit le vicaire. — Mes amis, s'écria-t-il, vous devez me eailur; la femme de l'auberge vous en a sans doute prévenus; si elle ne l'a pas, fait, songe/ à garder le silence sur moi, et je payerai voire discrétion : je suis nom- tout le inonde un pauvre paysan, el nous allons conduire ensemble les trcuipeanx. Allons, mon ami, prenons nos mauleaux etsiu'tous. — Un instant, mon bon monsieur, les uioiMous ne surlciil pas maiulenaul, ils sont à la ferme. — Allez donc les chercher, car je meurs d'impatience... Si le vicaire, revêlant l'humble manteau du berger, sortit précipitamment el se mit à la porte eu regardant le chàleau qui renlermail sa bien-aimée.

En ce moment Mélanie était à la fenêtre ; elle contemplait la campagiu» d'un œil rempli de larmes, sans pouvoir reconnaître à travers le nuage de ses pensées si elle désirait ou ne désirait pas Joseph. Elle volt un trou|icau de moutons diri^d par deux hommes s'avancer vers les fossés du château. — Qu'ils sont heureux ! se disait-elle, ils sont libres... Le troupeau s'approche de plus en plus, car les chiens, aiguillonnés parla voix de leur maîlrc, mordent les montons pour les faire avancer plus vile. l!clte singularité frappa Mélanie. elle ouvrit sa fenêtre, el, posant ses bras sur la pierre froide, elle s'accouda pour deviner le motif de celle précipitation du berger. Un des bergers s'assied sur nue pierre, et l'autre l'imite. Tout à coup Mélanie aperçoit un des bergers s'avancer el regarder dans la campagne. Elle tressaille involontairement en croyant reconnaître la marche de Joseph ; son cœur bat avec violence, elle respire A peine. En ce moment Joseph, chantaut un air connu de tous deux, acheva do se dévoiler. Mélanie ne voit plus rien, elle se sont défaillir, mais la voix de Joseph la soutient. Ah ! rien ne peut dépeindre le charme d'un tel nlom^.'nt : que ceux qui ont aimé se l'imaginent. Après deux ans se revoir, et se revoir séparés par des dangers affreux !... Mélanie. l'imprudente Mélanie, agita son mouchoir pour dire à sou frère qu'elle entendait sa voix. Le vicaire, tout entier à celte douce contemplation, heureux, oubliant les lieux et les circcmslances, agita le sien. — Retirons-nous, monsieur, dit le berger; voici un homme qui accourt : venez de ce côlé, si vous m'en croyez.

Cet homme était le matelot chargé de surveiller la partie de la campagne sur laquelle les fenêtres de Mélanie avaient leur vue. Il vint rôder autour des deux bergers, et voyant les mains de Joseph : — 11 me semble, mon ami, dit-il, que vous avez les mains bien blanches pour un homme de la campagne... — Qu'est-ce que cela vous fait? demanda le berger. — Je ne te parle pas, à toi! — Mais moi je te parle, dit le berger. — L'ami, continua le matelot après avoir loi^é les deux bergers, toi qui as une chemise de batiste pour garder les lron|)eanx, pourrais-tu me dire ce que font ces moutons dans un cndinit où il n'y a pas un brin d'herbe? — Encore un coup, qu'est-ce que cela te fait? s'écria le berger. — Ce que cela me fait?... tu vas le voir!... Et le brigand siffla trois coups. — Vous êtes sur nos terres, et vous n'avez pas le droit d'y mener vos moutons, s'écria l-il. — Ah! je ne sais pas mon métier, peut-être, répondit le berger. Comme il finissait ces paroles, trois grands laquais arrivèrent en courant, cl le matelot leur cria de s'emparer de Joseph. Il s'engagea un combat, cl les chiens donnèrent un moment l'avantage au berger; alors le vicaire, saisissant cet instant pendant lequel il avait réussi à se délivrer des deux hommes qui l'avaient assailli, il prit sa course en se dirigeant vers la forêt avec la rapidité d'une flèche. Les laquais, abandonnant le berger, se mirent à la poursuite de Joseph ; mais le gardeur de troupeaux ameuta ses chiens après ces brigands, ils furent arrêtés dans leur course et forcés de se défendre des morsures. Au reste, Joseph, élevé dans les forêts et dans les montagnes, était beaucoup trop agile pour qu'aucun de ceux qui le poursuivaient pût l'approcher. Mélanie, que ce combat avait rendue tremblante comme les feuilles qui restaient encore aux arbres, vit avec joie son frère disparaître dans la forêt. Sur-le-champ Argow fut instruit de la présence de son rival, il redoubla les gardes autour du château et mit ses gens en campagne, en s applaudissant de ce que Joseph était veuu s'offrir à ses coups.

llencoutre. — Le cbjrbonnier et .sa l'Emilie. — Le vicaire s'introduit au cljStcau el revoit Mélanie, — Dangers ûvilés.

La nuit arrivait à graiuls pas, el le vicaire courait toujours avec la même vitesse à travers l'immense forêt dans laquelle il était entré. Au boni de de'ux heures il commença à sentir la fatigue et le besoin; alors il marcha plus Icnteineut en se dirigeant, avec précaution, en ligne droite, pour arriver à une des exireuiilés de lu forêt. En entrant dans une route plus fréquentée que celles qu'il venait de traverser et dont les ornières assez profondes indiquaient le passage des voitures, il entendit au loin le mouvement d'une charrelte, le claquenieiii d'un fouet et le sifllenienl du conducteur. Il courut alors vers l'endroit d'où parlait ce bruit, afin de saveir en quelle partie de

LE VICAIRE DES ARDENTES

la fi>i'6t le hasaril l'avail conduit. — Muii bravu linninn;, clil-il à un paysan coiivcrl (riiiic IiIhiim- et (ini était il'iiiic laillo t-iiornic, |iiiiirriiz-viiiis me (Ijic (Ji'ijc Mii>? — A iiiif dciiii-lii-iK; d'Aiiliiay. icpiiiidit lo {;raiid cliaiiiiirr. — M.ii-, rrpiil le vicaire, votre voix ne m'est pa-, iiHoniii j. .s è!(s-vous pas .la(()ueA Cachcl, le bûihi'ron-cliarl)()nnicr ipii tlrmeiire snr la liantciir? — Ail! c'est M. Joseph ! s'écria Oailicl. Ali! iiiousienr le vicaire, je n"ai pas pu vous léini]i;;ner ma rccumiaisï'imve pour le service que vihis m'avez rendu. U-cz d.' moi corps et ànie. Je vous dois ma prtilc fortune, car c'est nnii qui tournis le liois (!t le cliarbon au château de Vans, et c'est une pr:ili(|oe ipnï j'aurais perdue si j'avaùs été en prison. Monseigneur m'a obtenu ma ^rài'i-, et vos bontés, celles de madame la marquise, m'ont mis sur le pinacle. Corps, àme et biens, je suis à vous, inoiisienr Joseph. Mai^ par ipirllc aviiiime vmis Ironve/.-vons à cette heure dans cette lorèl, tandis (|ue drpiiis huit j(mrs tout Aulnay est sens dessus dessous'.' timl 11- monde vous pleure. M. le marquis est parti pour Paris, pinir aller à votre rec herchc. On dit (|ue vous êtes un grand seigneur. W. Lese(i, i\l. liausse, mademoiselle Marguerite, ne cessent de parler di' vous et de votre lii.^ioire : c'est ma l'eunne qui m'a tout conté... ma pauvre h-innie ! Ah ! connue votre retour va étonner ! Monseigneur i'évêque est venu vous clicrclier ici, et il y a des gens ([ui disent que le frère de l'évèiiue, uu contre-amiral, est mort le soir de son retour : il y a des manigances d'enfer! — M. de Saint-André est mort 1 s'écria Joseph, qui n'avait pas dit un mot jusque-là, par une bien bonne raison. Eu effet, aussitôt que le bilclicron avait parlé de l'accès qu'il avait au château d'Argow, le vicaire était tombé dans une méditation dont i! hc fut tire que par la nouvelle de la mort de M. de Sainl-Andié. — ôacques, reprit-il, puis-je compter sur votre dévouement et sur votre discrétion, dont la volubilité de votre langue ne me donne guère bonne opinion.' — Monsieur, répondit Jacques Cachel, conq)tcz sur moi connne sur vous-même. Je vous prouverai ma discréiion et mon dévouenn^nt en temps et lieu. — Marchons donc vite à la chaumière, paice que j'ai faim et que je suis fatigué.

Cachel diinna un coup de fouet à ses chevaux, et en un quart d'heure ils aperçurent la lumière qui brillait par la lucarne de la chaumière déserie. — Allons, femme, ouvre! c'est moi!... Entrez, monsieur; je vais aller mettre mes chevaux à l'écurie, que, grâce à madame la marquise, nous avons fait arranger — (ihut! s'écria le

vicaire en arrêtant l'exclamaliou d'étonnemi'ut que la fenune de Cachel allait pousser, chut! ma bonne mère ! et attendez votre mari ! j'ai à vous parler à tous dt^ux. Le bilcheron étant rentré, le vicaire s'assit entre le mari et la femme : ou se rapprocha du feu, que Cachel ranima, et, M. Joseph s'assuranldu sommeil des enlauls, parla en ces termes : — Mes chers amis, songez q>i avant toute cho.se il faut me |)romettrc solennellemenl de ne pas ouvrir la bouche sur ma présence en ces lien\ : c'est le point le plus important. Maintenant, Cachel, je vous piomcls deux mille francs si nous parvenons à tirer du chàleau une jeuni- (illr (pie M. Maxendi y relient. Peur cela il faut du courage, de l'adrc-se l'I de la discrétion, de l'activité et un dévouement sans bornes. La première chose à faire, ce sera, Cachel, d'aller tous les jours au chàleau pour savoir ce (|ni s'y passe et de m'en insiruire. — Justement! monsieur, interrompit Cachel, demain j'y porte du charbon, cl aprè.s-dcmain six voilures de bois... J'y suis connu du Concierge et du cuisinier en clief. — lion! bon! Cachel, s'écria le vicaiie transporté de joie, nous allons rêver au moyen de m'y introduire, car il faut que je voie Mélanie... Demain, au lirver du soleil, vous irez acheter un clieval lépnlé bun conriiir, pour le tenir prêt à tout événemenl. — 11 y aurait celui de .M. di: Hocourt, si par Marie nous pouvions l'empruiilcr. — Coimaissez-vons, d.^manda le vicaire, ladistribiUioii inlcrienre du château? — Monsieur, répondit le charbonnier, il y a deux ailes et une façade : le grand escalier est dans la jonelion de laile gauche avec le corps de logis principal du château, et cet escalier co:Hluit dans une immense galerie où sont les api)arlemeMls de celte aile gauche dans laquelle csl cette jeune dame. (Juant aux grands appartements, ils sont au rez-de-chaussée de la grande façade. — Ainsi, dit le vicaire, pour aller chez Mélanie il faut traverser la cour, .illcr dans le vestibule où commence le grand escalier, et... sa chambre donne sur la campagne... Eh bien! Cacliel, dites-moi maintenant où est la cuisine où vous apportez sans doute voire charbon — Les cuisines, monsieur, sont juAicmi ut dans le cz-dechaussée de CKtte aile gauche, et la porte n'est pas loin du ,.erron. — Cachel, s'ocria.le vicaire, demain je me mettrai dans uu de vos sacs de charbon, et je me h.isardcrai dans ce labyrinthe. iN'y allez qu'à 1.1 nnil lombanle... 0 bonheur! je verrai Mélanie !

Le vicaire lil un frugal repas, que sa laim lui lit trouver excellent, et il se coucha dans sou manteau, en recommandant encore la discrétion au mari et à la fenune. Malgré sa fatigue, le vicaire ne put dormir, et, loule la nuit, Mélanie fut l'objet de ses pensées. La mort de M. de Saint-André lui donnait un espoir qu'il osait à peine s'avouer. Empor é par les dangers que courait Mélanie, emporté par la violence de sa passion, il remettait à un autre temps d'examiner les graves questions que ferait naître son désir de revoir Mélanie; il ne voyait qu'une chose : le bonheur de sa sœur, sa félieilé.et son amour si bien iiarlagé. Le lendemain matin, la femme de Cachel se mit à coudre un sac assez grand pour contenir et cacher le vicaire, cl,

lors(|ne tout lut préparé, Joseph se mil en roule av.'c le eharb innier, en prenant ses mesures de manière à n'ari iver :ni chàleau (h; Vans qui^ vcr> h'sciiiq ou siv henri's du soir. Lorsqn il fut sur le point d« quitter la forci, Joseph, montain sur la ch.nrelle, se coul.i (.lus le sac noir qui Ini était d. sliué, et U: rharbnr nier, silll.iul et faisaiir claquer son l'.Micl. se dirigea vers li; chalcan. Uiiaiid il fut à la porte de la dernière gidle, le matelot cliargi- de linspeeli.ai de celle partie s'avança en crianl : — IJiii est-ce?... car il laisail a i-cy. miil. — C'ei t moi ! s'écria Cachel ; je n'ai pas pu venir plus loi, c:>r la pluie a aàlé les chemins. — Ah bien! vous allez être juliinenl ne i du cuisinier, maîlre Jacques Cacliel ! il y a un grand dincr. et il jnre après vous de. )mis une heure : il vient d'envoyer un u'àle-sauce voir si vous n'arrivez pas. — Ne m'arrêtez donc pas.- - Ah! c'est vrai, vous êtes de la maison : passez; mais, voyez-vous, les cartes se bniuilleiii; hier il y a (Ml engagenu'nt avec l'einuMui, et l'on est à sa poiirsnitiî : on redouble de siM-veillanee. Ce n'est pas peu qu'une tille à garder lorsqu'elle a uu amant qui r()ile... Allez!... Kt Jacipic- d'ciililer l'avenue, de passer la cour en criant : — (Jare! et jurant après les chemins, li combii'-it sa voitiin; jnsl(! (mi face de la pcn-le de la cuisine. — Arriverc-z-vons? s'écria le clu'f en colère : vous iierdrez la |)ratiqiie, monsieur Cachel!.,. Et le chef, l'aisaut signe :'i un marmiton, l'aide de camp du cuisinier se mit en devoir de monter sur la charnatc pmnjeter les sacs. — lié! hé! gàte-sauce! s'écria le charbonnier elfrayé el jetant le jeune homme pur terre en le saisissant par le cou; je ne touche pas à les plats, ne va pas casser mon charbon!... An>sit(")t Cachel atteignit un sac el le [lorta au milieu de la cuisine. — Parbleu! nnHisienr Lcsiiagil, vous n'avez guère l'ich'e de ce que c'est qu'un chemin... mes chevaux ont niampié périr dans un bourbier...

Cachel retniirna à sa voiture et rangea plusieurs sacs le long du mur. En mettant Joseph contre le.scalicr : — Sortez, Jjii diifl, ji; vais amuser le chef pendant une bonne demi-heure. Joseph suri de son sac, s'élance dans l'anlichandjre, el il entend les voix bruyantes des convives, car c'élait juslenient le jour où le maire dînait pour la seciiiule l'iiischez M, Maxendi. Le vicaire fr^iit involontairement; il monte rapidement les escaliers et arrive (hns cette sombre g:ileri(! où il pié lime ipie la cIkihiIiic de Mélanie doil se trouver. 11 pa'rci.iiri la gdeiie. et il voit de luin inie lueur s'échapper sur le carreau p,ir l'iniervalle qu'il y a toujours entre une porte et l(?s dalles du jilancher. Il se hasarde à ouvrir la porte : il entre.,. H!élanie, assise sur un lanteuil, lisait sa lettre. Elle lève la tête, regarde dans l'ombre... elle jette un cri et tombe comme morte en reconnaissant le visage du vicaire. Ce dernier s'élance, et les plus doux baisers la firent revenir à la vie : ces baisers étaient l'expression d'une voliqilé encore inconnue à Mélanie. Clle relève sa pesante paupière et s'écrie: — Enfin, c'est toi! — Mélanie, je n'ai qu'un inslanl, un quart d'heure, et je cours les plus grands dangers : lâche que nous ne soyons pas snrl)ris. — Tu m'i'ites touies mes idées par ta présence : je suis folle !... que faire?... En parlant ainsi, elle se mit à réfléchir; son joli front se plissa; ]iuis, souriant à son frèie, elle s'écria : J'ai trouvé! pni.^qu'il s'agit de ta sûreté. Alors elle prit sur la table où étaient les lestc- de son dîner les fragiles débris de quelques noix, elle sortit rapideinent et courut les semer dans la galerie; puis accourant avec légèrelé, elle ferma la porte au verrou et dit : — Joseph, nous sommes tranquilles maintenant... Et elle courut se poser sur les genoux de son frère. — Mélanie, dit il avec un trc^mhlement presque convulsif, comment m'aimes In? — Joseph, cuinine par le passé, et ton aspect vient ranimer 1'^ rdcur qui me dévore sans cesse... El elle pencha sa belle tête sur l'épaule du vicaire. — Toujours ton même sourire!... s'écria-t-il. — Toujours! répondit-elle avec mélancolie... Cruel! comme tu m'as quittée! J'iîspère cpie si tu me délivres nous ne nous séparerons plus! — Kon, dit Joseph avec énergie. Il ne savait comment instruire Mélanie du mystère de sa naissance; celle nouvelle ne devait être annoncée qu'avec bien des rnémigcmcnls. — (Jin; j'aime celte promesse ! elle vient, continua Mélanie, elle vient encore à temps poui'in'enipêclier de nioniir!... Oui, nnni frère, vivons ensemble! va, nous soulfi irons miinsde nos combai.s "uc derahience. Laisse-moi l'embrasser.

Le vicaire embrassa son amie avec une effusion qui surprit Mélanie. — Joseph! dit-elle, qu'est-ce que cela veut dire? — Je voudrais, Mélanie, t'en instruire sans pronoiicer une parole... Ah ! je crains ta joie. — Que vçnx-lu dire?... El clL' regarda le visage de Ju.-epli avec nue inquiélude qui n'avait rien de pénible.... Mon frère!... — !^Iélanie!... répondit le vicaire en appuyant sur ce mot. — Mon frère, pourquoi ne me nommes-tu pas du di.iix nom de sœur? depuis que lu es entré, lu ne l'as pas proimncé .. Eh! qu'est-ce quece'a me fait? s'écria-l-elle comme en délire, ne le vois-je pas?... ne snis-je plus la seule amie?... Ah! ne cherchons y.'.s de mystérieuses paroles à co:nprimer l'élan de notre joie. Eh bien ! oui, je l'aime loijjnnrs avec ardeur! Si c'est là ce que me denriiulent les yeux dont l'expression m'éionne el me ravit, oui, je t'aime avec celle ardeur iiivincih!' qui me possédera ji.'sqM'à mon dernier jour... Mais oublions tout cel.i, je t'en prie, gardons cet instant pur cl brillant, qu'an milieu d'une vie de sacrifices il se trouve une llcur.,. Tu ne dis rien, mon frère... et tes yeux me dévorent... Ah! oui, ils parlent assez... Abaisse (.« paupière el tes longs cils, je veux les co;ivr!r de baisers!... — Mêla-

LE VICMIŒ DES ARDENNES

nie. lu mo revois... dii leutcmeiit le vicaire. — Mais, mon anioiir, que veuvlii dire .' — Mélanie, lorsque je lai quillée, je l'ai juré de ne plus revenir que lorsque nous pourriuns nous revoir sans crime. — Sans crime!.. . Quelle peu^ée!... Joseph'... mou livre!... — Ne m'appelles plus Ion frère!... — Ne le serais-lu pas?... dil-olle d'une voix l.ui- (;iiivsiuie. el loules s« couleurs abaudonnèrenl ses joues : elle pàlil, elle appuva sa lête sur la poitrine du vicaire : elle y perdit le senti- UKUi du bonheur, les larmes de Joseph coulèrent sur ce charmant vi>;>|:e. — Voila ce que je redoutais! s'ècria-til; et, relevant Moianie, il lâcha de la réchaulîer par les baisers les plus ardents. — Mélanie! reviens!... tl il essava ne la relever. — 51oii auii. dilelle en ouvrant à peine ses beaux veuv bleus, je nu- meurs!... j'en mounai!... — Mel.iuie!... tu es au 'pouvoir dArgow! — l)'Ar{;o\v!...s'ccvâa-l-elle en se levant avec celte prwIpiUition (pie donne rinliju:;lioi\, de ce pirate qui a déporlé noire [lère!... — Mélanie, reiuil le \icaire eu l'asseyant sur ses genoux, ne crie pas si haul!... écoule-moi : M. de Saint Andre est mon!... il u'él.iil point iniiU père, el la mère n'élail point la mienne... ton amour e>l iuuocenl!... — limocenl!... mon fiére, oui,

uiuu fiére.carje veux toujours le donner lo (Idun n! imioceiit' ...

Oli! laisse-moi l'ciiilira>ser connue ce jom- où lu m'as lepousM';' !.... Eh quoi! s'ecria-l-ilio. Jo~eph, lu es lii^le! qu'as-lu ù.iiic' liii-elle eu pass.iiil sa main dans les cheveux du prèlie avec un ravissement divin. — Mcl.uiie. ililil avix chagrin, pour lui domier le chaoyc sur la cau-e de s;i lii>le.s:e. eonnuenl puis-je sourire en le voy:\iu dans ee cliàleau. sans avoir Irouvé le moyeu de t'en tirer? — C'est vrai, dil-elle, mais l'amour nous éclairera... tllc lui jeta uu des plus gracieux sourires.

A ces mois, les pas rapides d'un bomnie lircnt retentir dans la galerie le bruit des cuqui.les de noix qui s'écrasaient. — ti'esl Argow ! s'écria .Mélanie, nous sommes perdus! .. Oii le c;u'lu'r .'... La stupeur saisil le vitaire. — Tuons-le!... s'écria-l-il. —Non, non, cache-loi daiL> mou lit!... — .Mademoiselle, ouvrez-moi!... dit Argow d'une Voix luonanie. Le vicaire se mil entre deux malelas. .Mélanie rélablil le désordre du lit et se diposa à aller ouvrir. Pour nu lire au f.iil de ce uoumI incident, il laul que Ion se lraii>porle un peu avant 1 arrivée du pir;ile dans la salle à manger, dont la porte donnait sur le veilibule où commençait l'escalier. Loisiiue le vicaire le moula .~i raiiinieiil. les convives, au fort du repas, s'occupaient à niiUie il. Gargariiii entre deux vins. — Allons, monsieur le maire, disait Argow, i- e.-l hier que vous avez fait la première publication, sous (lualre jours \o»> nous mariez... buvez à celle féle-là!... — Vous linirez par me faire voir ma poste double, dit Cargarou en riant de ce gros rire franc qui distingue les gens de la eanqiagne. — Vous voyez ici un avocat qui vous évitera la peine défaire racle... il va rédiger le coiurat de mariage... ah! il est habile! — Esl-il du gouveriienient?... d< niand.i le maire en le regardant. — Sans doule. — l'aut avouer, nion.-ieur le comte, que vous êtes un fameux bon vivant el que ceux qui Vous entourent n'engendrent pas de mélancolie... Je m'étonne qu'avec uue exislcncc conime la voire vous cherchiez le mal comnic avec la main. — (jne voulez-vous dire? demanda Argow en lixanl le maire. — Eh oui! répondit M. Gargarou, le mariage n'esl-il pas... — Ah! ialeriompil le pirate, l'amour est une terrible chose .. — Oui, dit le inaiire de poste, siirloiil chez les femmes, car lorsque la mienne... — LIIh est jolie? dit Vcrnycl. — (.lue lroi>!... répondit mélancidiquiuicut le maire; car, je vous leponds... non, je n'en lépoiids pas...

Tous 11 s convives se mirent à rire et a huiaiigcr l'esijrit de Gargarou en lui disant qu'il éclipserait bien du monde à l'aris et qu il u'éiail pas fait pour être mailic de po=le. — Oh. oui ! dil-il, je devrais fouiTager dans le guuveruemenl!... — Allons, ré|ioiidil Argow, vous eulenJez la politique... — Ah ç;i, mousienr le coiiili;, continua le maire eu frappant sur le ventre il Argow, u'Intcrrouipcz pas le cours de mes idées... Nous sommes au desscrl, et vuus diles <|ue l'anuiur vous tient au cœur; il laut donc que celle jeune lille soil bien belle! - Divine!... s'écria le pirate. - Hiviue!... est-ce (piil ne serait pas possible de la voir?...— .Non, dit Arguw, — lien'e^t pai,dil Viriiycl, que II. le comte n'eu atn-.iit pas envie, c'est ipi'il ne le peut pa?, ajouui le lleuleuanl, qui ne dt-maudait iRi^ mieux qui: de brouiller son capilaiue avec Jlelanie j our que le mariage manquai. — Je ne le peux pas, double Coquin! — Ab: Cela se gâte!... dit le maire, les injures sont prohibées!... Si j" le voulais, û l'instant même elle descendrait! niais vous êtes ivres... /— iS'oii, cricrcut-ils ensemble, c'est une mauvaise excu-e!.. — .Mon ami, dit le maire, si elle ne vient pas, nous croirons qu'elle vou:-. ineiie par le bout du nez!... et c'est uu signe de Diallieur.. du nez au front!.. — Silence, monsieur Gargarou!... je Coupe la gorge à ceux qui médisent de ma fiancée... — Cela se gâte!... itil tout bas le maire. M\, bah! amenez la. celte jiunesse, on uc vous la nunigçra pas!... Argow, craignant que le inaire ne se fâchai, et voyant qu'il avait b««<>iu de lui, pressé d'ailleurs par les plaisanteries dont ses coniplicM rassaillireiil en ce moinenl, si; leva el leur dit: — Je vais la chenùer; mais, mordieu! si quelqu'un se lâche et n'est pas respectueux, il aura affaire à moi! — Ah! dit le i:'aire. nous sommes tous dans le gouverueineut et la légitimité, de ■uani-re qu'il n'y a rieo i craindre.

Argow ^orlil et moula cbt;rcli<:r Uélaiiic. — Ua reine, lui di(-il,

qu'avez-vous? vous êtes tremblaiile... — C'est le venl qui souflle, la froid, la solitude. — lin ce cas, venez, ma petite fonniie!... veiii'Z pré idcr à la lin do noire festin !... — Non, je veux être seule!., s'écria-t-elle avec une én(ri;ie terrible. . (ju'est-ce que c'est que cette fantaisie-là .'... — Uanie!... je suis fennne!... — Uni, mais moi je suis homme! — (,)u'esl-ce que cela fait? En France, ee ii est pas à moi à obéir. — Je suis .Vinéricain, dit Argow en froui;ant le sourcil; ma belle amie, pourriez-voiis m'expliquer par quelle aveiilure votre robe est noire comme du charbon?... — C'est le viîiit qui a sonfllé des cendres sur moi. — Jeiine lille, vous êtes une pni'e Heur, dit le pirate en lui lançanl un regard foudroyant tremblez u.- soulever l'orage qui Irise les chênes!... Et il se mil à regarder par \it chambre avec une curiosité frénétique. — Que me vouliez-vous?... reprit Mélanie avec uu doux accent de voix ipii couvrait toute la crainte horrible qui l'envahissait. Voyant Argow cmlempler le lit avec une attention terrible, elle courut à lui. h' pril par l'épaule, le fori.a de la regarder, cl, lui lançant un regard eneli.inieur : — (,liie me vouliczvous donc?... — (Jiie vous desceiulie/. dans la salleà maiiger!... — l'y descendrai, monsieur .Maxendi. npoiiilil-elle avi e un air de scnunission qui désarma le pirate. Il s'approcha, la saisil. — .Mnii-ieiir. s'i'cria-t-cUe, je ne suis pas encore votre femme!... El un clfroi inorlel la glaça en voyant le lit >e mouvoir, ce qui indiqiiail que Joseph ne pouvait contenir son indiguatioii en supposant [irobalilemenl an pirate des inteiilions ipi'il navail pas. — Allons, suivez-moi, mon ange, lui dit Argow. — Oii, monsieur!... non! répoiulil-eMe avec un geste rempli de grâce et d'expression, je ne suis pas habillée, je suis couverte de cendres, il faut au moins que je passe une robe... dans dix ininules. C'est bien le moins qu'en ohéissaiilu vos ordres je sois mattresse de ce que l'on n'a contesté à aucune femme, de ma toiletle. — Eh bien 1 je vous allendrai, dit le sou|içonneux forban en s'asscyant.

— Fuis-je m'habiller devant vous''... Allez-voiH-en, je vais vous rejoindre.— Petite syréiie!... s'écria le corsaire en ouvrant la porte, je me fie en votre parole el je vais vuusamioncer...— Oui, dil-elleavtc un gracieux sourire, je vous suis.

Elle écoula le brnii des pas du pirate, et l()r.-:qu'elle ne les entendit plus, elle se hasarda dans la galerie el s'en fut jusque dans l'escalier, lille entendit la voix d'Argow mêlée à celle des autres convives, alors elle accourut avec la légèreté d'une biche dans son appartement. Le vicaire était déjà hors de sa retraite. — Mélanie, j'étoulfais de rage !

— El moi de frayeur!... Allons, mon ami, eommeiil vas-lu sortir de cette caverne? — .\vant d'en sortir, Mélanie, convenons d'une chose nécessaire pour la délivrance, à laquelle je viens de penser... Toutes les fuis que deux heures dans la journée ou dix heures dans la nuit sonneront, Irouve-toi dans ta ch.iinbre eu te cachant dans l'embrasure de ta croisée : lorsqu'on tirera un coup de fusil, s'il y a uue balle qui siflle dans ta chambre, elle te dira que l'iu^taul daprtîs il se passera quelque chose d'intéressant pour toi, soit uue pierre lancée avec une fronde et qui sera enveloppée d'une lelire, soit une lleche qui l'apporlcra un billet. A coiupler de demain, ma bien-aiaiiiiée, lien>-loi sur les gardes!... que nous ne ti: hiesdous pas!... Adieu, reçois mou baiser de départ.— Joseph, nous reverruns nous?

— Comment, .Mélanie, lu en ilouliîs!... Avant trois jours, je veux que nous soyons sui' la route de Paris! — Allons, je le crois, puisque lu le dis. Adieu!... El, sélançanl dans les bras l'un de l'autre, ils se donnèrent un dernier baiser. Mélanie s'avança la première dans la galerie, et Joseph suivit de loin, prêt à se réfugier dans la chambre de Mélanie au premier hniit. !U parvinrenl jih(iue dans l'escalier, ils dcsceiidirenl dans le vislihiile, el comme le vicaire se glissait dans la cour pour regagner son sac de charbon, Argow ouvrit la porte de la salleà manger. — Commenl.m.ideMioiselle, vousilites ipie vous voulez vous habiller... — Est-ce que je ne le suis jias'... répmidit-elle eu pâlissant. .\i!;ow regardait dan,-, la cour. — (jn'e>l-ce (|ue c'est que celle cil. orilie?... deinanda-t-il. — Moiiseigneor. dit J.iei|ues Cachel, vous manipile/. de charbon, et je n'ai pas pu V( iiir plus tôt. . Mon- ^i' nr Le.-,nagil, vous ne voulez pas mon resle? — Allons, dit Argow, liebarrassiz le perron de ces sacs... Eu jour où j'ai du monde!... Cachel làta ses sacs pour savoir si le vicaire élait nvenii, el, voyant qu eirectivement il remplissait sou sac, il en jela deux ou trois devant Argow, le-, sacs relcnlireiil sur la voilure, puis il prit le vicaire et le po.ia doucemenlen saisi.^sant le moment où le pirale, se letournant vers Mélanie, lui dit: — Eh bien! cette robe,. — (iomnient vouliez-vous que je la ini.-.se.'je n'avais personne. — "Vous le saviez cependant, petite rusée, lor^qne vous m'avez renvoyé.,.

En CCI iuslant Jacques Cachel, regardant Mélanie, dit : — Vous n'avez plus rien à craindrel... — A qui parlcj-lu?... — Vous n'avez |jIus rien à cnHiidre, monsieur Lcsuagil, continua le charbonnier sans répondre à Argow, c.ir vous êtes fourni de charbon pour au moins quinze jours. A demain!... — liachei s'<:u alla en faisant claquer son fouet el galoper ses chevaux. — Enlrcx, mademoiselle, dit M. Maxendi, et, prenant la main de Mélanie. il ouvrit la porte en s'écriant : Voici madame Maxendi !... Un murmure d'étonneinent s'éleva à l'aspect de h> belle Mélanie, que la présence de son amant et les dangers qu'il venait de courir avaient décorée des plus ravissantes couleurs. — Madame Maxendi I... dil-elle avec énergii-, jamais, messieurs!... un inari.igc veut uu cou-''3alcinenl, cl la hache sur la tête

LE VICAIRE DES AUDENNES

je ne dirais pas oui!... — Bravo', dit Veriiyct, voilà ili; l'éiicigle... Eli bien! inon>i(iii' h- cimilcV... — Monsieur le cornle!... s'éeiia .Mohiiiii', celui (|ui prend le nom île M;i\ciidi n'est ;iulre qu'un pir.ile iioiiinié Artîdw!... ■ TaiN-loi, jeune lille ! s'écri.i Aigow en eolere. lai>-loi! si tu iijoules... M la rei,'arila en lui jetant ini tel éelair, que lilélanie devint muette u» nnimeiit. - Vous avez vu iiuiliju'uii, mademoiselle.' dil-il <n se radoncissanl. — Je ne m'en caclie pas, je vieiH de voir à l'instanl celui qi e j'aime, et avant deux jours je serai arrachée de ces lieux'... — Diable! mais cela se gale! s'écria M. Uargarou; vous ne me disiez pas cela, monsieur le comte.

— Tais-toi, imbécile!... lui répliqua le forban. — Bravo ! dit Vernyct, il n'épousera plus! --Jeune lille, dit .\rgo\v à voix basse, lu as élevé la tempête, et tu y périras! — J'avoue, dit-elle avec un naïf sourire, que je mourais avec chagrin au moment où je viens d'apprendre que je puis épiiusiT Joseph, et qu il n'tsl pas mon frère!. . — Mais, où l'avcz-vous vu'... demanda Argow étonné. — A l'inslaut!... dit-elle.

— tlù él:iil-ir.'... — Devant vous ..

Ma\ei;di làtlia mi eiïroyable juron et lança des regards terribles sur l'assemblée. — Votre aman test dans le pays! ..reprit-il d'un air sombre qui annon(;ait la mort, vous m'épnusefe/. I — Jamais! s'écria-lelle, et, s'il y a iei quelqu'tm qui ait quelque pouvoir, quelque autorité, je ' l'adjure de me retirer d'ici, de faire son devoir, car je suis enlevée de force. Mél.mie déployait une énergie sublime, et Argow, craignant que le maire ne conçût de graves soupçons malgré son ivresse, fit venir des laquais, et l'on ramena Mélanic, de force, dans son appartcnieut.

Argow veut s'enfuir :ivec Mi^lanic. — Plan <lu vicaire. — L'hAtesse le sert. — Dévouement de Cichel. — Mélanie est enlevée.

Argow, furieui, ordonna de faire les recherches les plus actives; elles lui prouvèrent que personne n'avait pu s'introduire au château sans être vu : cependant comme il lui était impossible de douter que Mélanie eût revu Joseph, pui-qu'elle avait appris le secret de sa vie passée qu'il avait tant d'intérêt à tenir cachée, il tomba dans une étrange perplexité, mais il n'était pas homme à y rester longtemps. L'obsctnilé qui régnait sur cette étrange entrevue, l'énergie déployée par .Mélanie, les soupçons que les paroles de la jeune fille devaient exeiler dans l'esprit de M. Gargaron, tout décida le pirate à frapper kii grand coup. Il y rélléchit toute la nuit, et dès le matin il résolut de mettre son dessein à exécution pour se défaire des recherches et (le la présence du dangereux ennemi qu'il avait en la persoinie de l'amant de iMélanie. Ce projet éiail de partir sur-le-champ pour le village de Durantal, situé au milieu des montagnes du Daupliiiié, charmante solitude où il po.s^cdait un ch.iteau cl nue terre considérable qu'il n'avait pas encore visités. Il ordonna tout pour son départ, il fit demander des cbevau\ à M. tîargarou, et l'invita à déjeuner, afin de savoir quel eflel avait produit sur lui la scène de la veille, et, en cas de soupçon, décider cunmient il les effacerait de l'esprit du maître de poste. Ces préparatifs einent lieu le plus secrctemenl possible, afin que personne ni' pilt se douter du projet de Maxcndi. Cependant, connne on ne se déliait point de Jacques Caehel et que Jacques Caehel était resté toiUe la nuit au bord de la forêt, il sut des le matin que le pirate allait l'aire un grand voyage, car le cuisinier lui paya von charbon et refu.a son bois en lui disant qu'il allait en Danphiné. Sur cette nouvelle, Jacques enfourcha un de ses chevaux, il accourut à bride abattue à sa ehaumière. et. faisant monter sur-lechamp le vicaire >ur un antre clu'val, il liù raconta, en revenant vers le château, le nouveau dessein dn matelot. Joseph embrassa C:iChcl pour sou dévouement, et il se mit à réiléchir sur ce qu'il y avail à faire dans une semblable conjoncture. Inspiré par la nécessite, le vicaire eut bien vile formé son plan de défense. — Caehel, lui ditil, connais-lu beaucoup de bûcherons dans cette foiôt et pourrais-tu en r.issembler uii bon nombre en peu de temps? - En une heure, j'en aurai dix ou douze : que faut-il faire? — 11 faut, mon ami, les porter an connnencement de la forèl, en les aiinanl j!is(iu'aux dents; il faut, de plus, barrer le elieiniii avec ta charrette, et je viendrai te rejoindre dans peu pour le doinier les dernières iuslrnctiuns... Mélanie est à nous!...

Caehel s'élaiiç.i dans ^ forèl et Joseph au village de Vans. Eu appioeliant de l'atdiergr. (le M. Cargarou, il cacha son visage et se mit à épier avec soin quelles étaient les per-onnes qui se trouvaient dans la salle. Comme il regardait, le maître de poste et Vernyct sorlirenl: effrayé, le vicaire s'écthappa au grand galop en courant vers Septiuan. Quand il fut parveun h une certaine distance, il se retourna, et, voyant Cargarou et le lieutenant se diriger vers le château, il revint à petits pas vers l'auberge d'i Grand l vfTt. Il y entra hardiment après avoir attaché la bride de son cheval à l'uu des amicaux de fer qui garnissaient le mur ; l'hôtesse était seule ; aussitôt qu'elle aperçut Joseph, elle lui lit signe de marcher avec précaution, et elle l'ennuena dans une chambre haute où madame Uamel et Fiaelte se trouvaient.

— Madame, s'écria le vicaire, Mélanie est à moi pour peu que vous vouliez me seconder!... — Que faut-il faire? — Jlaxendi n'a-t-il pas demandé des chevaux? — Oui. -— Avez-vous un postillon sur le dé-

vouement duquel on puisse cofnpter?... — Oui. un joli garçon qn'. fait pour moi tout ce (pie je veuxl — Eh bien! uiadanie, si 11 pendre de sauver une iiifurliiiK eilcs mains d'un s.Oleral ellronté vous tonelie, sou sorlesl entie vo> mains : donnez ee i Oitilion à .Mavendi. cl (piil lui amené des clievanx ombrageux. Tenez, voilà cent Imiis (et le vicaire jeta sur la l.ilile nn rouleau de napoléons)!... voilà deux mille franc-- pour lui. s'il veiii consenlir à suivre nie> ordres. — El de quoi s'agit-il?... demandèrent à la l'ois Fiiielte, madame Uamel et la m.iitresse de poste. — Il s'agirait, coiiliiina le vicaire, de faire prendiile mors aux dents à ses chevaux lorsqu'il sortira du chà'.eaii, de conduire M. Maxcndi par la forêl, là qu'il ne s'épouvante eu rien de ce qu'il pourra arriver lorsqu'il se trouvera arrêté (lar deux charrettes.

— N'est-ce que cela? dit la maîtresse de poste, mon jeiun' po-iillou vous servira à merveille, et seulement pour l'ani .iirde moi, . Si cependant il vous pi. lit de reeoiniailre ce service, à Dieu ne plaise (pie je vous empêche de f.iire iln hit n à i c. brave garçon. — Ce n'est pas tout, reprit \r vieaiie, il f.nidia ipie vous, iiiailanie ll.inel, et vous. Finette, vous alliez ni'altemlrc à Scpiinan, que vous f.is-iez préparer la chaise de poste, el que les chevaux restent toujours ;;lielés... Vous nous attendrez. . allez, courez! — Pour cela, il ne faul qu un petit boni de lettre à notre confièie, dit la jolie liôtcsse, el je vais l'écrire sur-le-champ, n'est-ce pas? Caiheiinc, de l'encre!... —

Pas tant de précipitation, madame. Dites-moi. je vous prie, ne connailriez-vons jias dans le village un bon tireur d'arc? car vous avez sans doiite une compagnie de chevaliers comme à Aulnay-le-Vicomte.

— Cerlaineinenl, et le plus adroit, c'est votre bergir, répond. l madame Cargarou. — Maintenant, reprit Joseph, il ne me faut plus qu'un fusil chargé à balle, du papier et de Fencre.

En une minute le vicaire eut tout ce qu'il demandait. U écrivit à Mélanie de suivre Argow en jouant un grand désespoir, et de s'effrayer beaucoup lorsque les chevaux prendraient le mors aux di'iits, afin de ne jias paraître de connivence el ne pas éveiller Itts son|)Çons du rusé pirate, mais qu'à l'entrée de la l'orèl douze lioinmes aposlés s'empareraient du forban et l.i délivreraient. Ayant lont expliqué, il s'échappa de l'auberge, laissa madame Uamel ébahie, parce (pi'elle ne comprit rien à tout cela, laissa Fiueile et l'aubergiste qui comprenaient tout, et il courut chez le bergir dans la maison duquel il élait né, el dont il portail encore le manteau, afin de disposer le reste cl prévenir Mélanie. Pendant que le vicaire prenait toutes ces mesures avec une activité qui lui laisail trouver les moments trop courts, Argow, ayant remis l'intendance de ses biens à Vernyct, ayant tout ordonné, tout prévu, finissait de déjeuner avec M. Cargarou, auquel il proposa de I accompagner dans une promenade qu'il comptait faire avec sa jeune fiancée. — Elle est donc devenue moins mutine qu'hier? car elle vous accusait de choses qui sont contraires à l'esprit (Ju gouvernement légitime. — Reste de folie! .. réi>ondil le malelot en fascinant le maire par un regard qu'il lui lança, el, cbcrehaiit à deviner ce qu'il pensait : La iiuil porte conseil, dit-il, vous allez la voir. Aussitôt Argow, laissant le maire sous la garde de Vcrnvct, auquel il jeta un regard significatif, se dirigea vers la chambre' de Mélanie, qui, malgré le froid, tenait ses fenêtres constammeut onveiies depuis qui; Joseph 1 avait avertie des dangereux signaux qn il ponrr.ut faire : aussi elle avait soin de se ranger dans un coin aux heures indiquées. Ces petits soins, raltenle et l^espoir, Pavaient rendue moins sonihio et moins pensive, elle chantait et s'habillait avec recherche; eiillu. son a|iparieineiit, qui lui avail paru si triste, élail devenu pour elle un palais depuis que Joseph y avail apporté l'espérance.

Elle passa la nuit au milieu des rêveries les plus délicieuses. — Puisqu il n'est pas mon frère, s'étail-elle dit. nous nous épouserons, nous serons heureux d'un bonheur sans trouble, sans nuage... Et làdessus elle dévorait l'avenir et formait mille projets au milieu desquels elle appelait Joseph sans rougir. Pour elle, cette nuit fui presque le bonheur, car l'espérance, cette aurore du plaisir, est penlétre plus douce ipic le [ilaisir lui même. Lorsque l'ànie est ainsi disposée, une jeune lille, candide et naïve comme Mélanie, sourit à tout ce qui l'approche : aussi, lor.-qne le farouche pirate entra, elle ipiitla la fenêtre et aciuuirul vers lui; tous ses traits respiraient le boulieur.

— Mademoiselle, dit Argow, il faut me suivre à I instant, el songez que, s'il vous échappe un seul mol défavorable pour moi, si vous ne paraissez pas telle que vous devez être avec celui qui veut vous épouser, je vous brise comme un verre! — Certes, monsieur .Maxcndi, vous ne me ferez pas mourir; car la vie, depuis hier, m'est devenue trop précieuse; mais, avec toute l'envie que j'ai de vousplaiie aujourd'hui, je ne puis m'en aller avec vous (pie lorsque dix heures seront sounées. — Quel est ce nouveau caprice, ma reine? dit le forban en regardant Mélanie avec attention, caehe-l-il quelque piège comme votre désir de vous habiller hier au soir? — Comment, s'il cache un piège!... et c'est à une femme que vous le demandez!... répondit-elle avec un geste plein d'une malicieuse coquetterie; tout n'csl-il pas piège el mensonge en nous?— Oui, mais eu nous autres hommes, tout est énergie et résolution : suivez-moi donc à Finstant si vous aimez la vie! venez sur-le-champ, je l'exige! — Vous vous trompez, mon cher monsieur Maxcndi, vous ne le voulez même pas! vous croyez le vouloir, repril Mélanie en cherchant à gagner du temps; je suis persuadée que dans une seconde vous ne le voudrez plus. —

LE VICAIRE DES ARDENNES

Ciiinmciil cela? nrriorispolilo-fille de Salaii!... — Si je vous prometlais (11- vous embrasser iei lorsque dix heures soniieroiii, el de vous suivre après parlout où boTi vous sendilera... — M'emlirasseï!... nie suivre!... s'écria le pirate slupérait de ta gracieuse eiKiuelleiie qui respirait dans la pose et dans le regard de .Mi-lauie; en véiilé. je n'y conçois plus rien!... lus femmes sont inqiéni'iralilo>! — .\lloiis. reprii-elle en souriant léj:èrcmenl. le niai-ilié von^ plaii-il?... — (Inelle liein-e est-il.' s'oeria .Maxeudi en lir.iiit ^a moiilre. Il ne s'en •arlnil pas de dix sect>ndes que l'aignille anivàt sur la soixanlième niiiinie... Je vais avec le château ! dif-il en reg.mlani ^iélaiiie d'un air ironique, mais sensiblement radouci. — Je ne m'en dodis pas ! répondit Mëlanie. — i'tcceple! s'écria le nialilol. Et il s'élança sur Mélanie pour la saisir dans ses bras et l'embrasser. — Il n'est pas dix heures!... eriat-elle avec énergie et en se déballant. Jlaxendi l'avait prise et la tenait entre ses bras; elle détournait la bouche avec répugnance, el ce débat avail lien di'vani la feiiélre... Dix heures sonnent' Mélanie veut se relirer de la fatale fenêlie. un cuiip de feu pari, la balle eidcve nue des buneles do cheveux de la jeune fille, !>inie & l'oreille du pirate, et s'enfonce d'un demi-pouce dans l'un des deux battants de la porte de cbêne. — Votre frère est un bon tireur, dit avec sang fi-oid le pirate, mais je le vois d'ici, et dans peu je vais le tenir sons de bons verrous... Allons, branle-bas, l'équipage! à vos postes!...

En criant ainsi, le matelot courait dans la galerie el voulait s'emparer lui-même do Joseph. Mélanie, restée seule, n'eut que le temps de se rejeter en arrière, de tomber à genoux pom- remercier Dieu de ce que le piraie .«vait pris le change en croyant qu'on en voulait ii ses j lur^: cl connue elle se relevait, une (lèche siffle et rejoint la balle ^ur la porie île l'apparlemenl. La jeune lille s'élance, saisit le billet, rejette la flèche dans le fossé, lit le billet, l'avale et se met à regarder ce qui se passait dans la plaine. Tremblante comme une fauvette pourMiivie. elle vit son frère et le berger s'enfuir sur leurs chevaux avec 1.1 rapidité d'un nuage chassé parlevent du nord, et le pirate resté confus avec ses gens, car ils étaient tous à pied. Argow, en fureur, lesmallrailait el paraissait leur dimner des ordres pour s'emparer de Joseph s'il revenait; mai; bieiiiol il les quitta et revint au château. Elle ï'enteudit avec effroi s'avancer dans la galerie, et il parut devant elle en proie à une fureur sans égale. — Suivez-moi'... dit-il en jetant sur elle un regard farouche. Mélanie, effrayée, suivit le forban, qui la conduisit à la salle à manger, où l'honnèlê Gargarou avail bien de la peine à faire raison à Vernyct de toutes les santés que ce dernier lui portait. — Ah! ah I s'crria-t-il en voyant Mélanie, voilà la femme futm-e de M Maxendi... elle est donc plus raisonnable ce malin I... Allons, mon administrée, quel jour vous mariez-vous'.' je suis tout prêt... -—Oui, mais je ne le suis plus, reprit .\rgo\v en colère, et nuis allons virer de bord... Tu sais ce que je t'ai dit, Vernyci? ajoula-t il en regardant son lieutenant, veille sin- lui. et s'il réparait ne le niauqne pas!... Monsieur le maire, reprit-il en tendant la main an maîiie de poste sur un signe du lieutenant, si vous voulez venir nous conduire un petit bout de chemin, je vous dounerni le^ iiislnielions néces>aires... — Pour doubler ma poste?... — Oui, icinil iioniqu''nient Argow, pour doubler votre po-te... Les chevaux étaient aliel/s à la calèche du i>irale. et le jeune poslilloii paraissait avoir beauiiiup de peine à les contenir; mais, si le m;!itie de poste n'avait pas eu le rayon visiiel un peu altéré par les fumées du Champagne, il aurait remarqué que son postillon s'arr.mgeail de manière que, loin en semblant retenir les chevaux, il les pi(piail violemnicnt avec ses éperons. — On nous a donné des chevaux neufs!... dil-il en soutenant la tnmblantc Mélanie. à laquelle le postillon lit un signe d'iutelligeuce. Lor-qiic la jeune fille fut montée, les chevaux s'emportèrent, mais il les retint, et joua parfaitement son jeu, car aussitôt que M. Gargarou et le pirate furent assis, les chevaux partirent comme s'ils eussent eu des légions de diables à leurs trousses.

.Vélanie jeta les hauts cris : — Nous allons verger!... où ni'emniène-tnn?... au secours!.., ^ Ne craignez rien, ma b.lle petite dame, dit !\l. Gargarou. Monsieur le cointe, dil-il à JLixeiidi. la ca- Icelie est-ell • bonne'; — Oui. répondit Argow. — Nous n'en irons que plu> vite, le jeune homme est bon postillon; c'est un cou^in de ma femme. — Eh bien! où nous mènes-tu? demanda le [lirale. — Au secours!... on m'enlève malgn; moi! criait toujours Mélanie. — ■ Où je vous ircue? répoiidii le posiilloii, je ne vous mène pas, ci- sont les chrvaiix, car je n'en suis pas le maître!... (el le ru^é gaillard les épf ronnail); c'est la première fois qu'ils vont ;i la voilure. — Voyi zviius, dit le maître de posti>, ils ont |irisleniors aux dents. — Prends par la forèl ! s'écria Maxendi, je ne di'mande pas mieux. — J irai si je peux, répondit le po>tillon qui enfila la route du boi-. en paraissant emporté par ses chevaux. Mélanie criait toujours, Gargiiroii la con- S-ilait en répétant qu'il n'y avait pas de dang(tr; et Argow, inquiet pour sa proie, regardait cnaqne ornière, et parlait au postillon, qui n'i^outait rien. Enfin la c;deche roulait avec une efnayanle rapidité d.ins le chemin de la forêt. Du plus loin que le postillon aperçut les^ deux charrettes, il demanda pa~>age en criant et faitant t1;iquerson fouet, mais les charrettes nsièreut immobiles. Ce danger palpablecmul fortement le maître de poste, qui trembhiit pour la vie de se,-- quatre chevaux, «jui devaient se fracasser contre les charrettes; le pO:-tillon

et le maître de poste criaient à lue-tête ; Mélanie tremblait de peur, car elle savait que c'était en cet endroit que son enlèvement allait avoir lieu; Aigow regardait en avant pour examiner le choc et s-auvir Mélanie, et le bruit était tel. que personne n'entendait le pas de chevaux qui snivaiiul la voiture.

En une iniinii<' la calèche arrive entre les ch:\rrelte*, et les deux premiers chevaux s'écrasent el tcmibent. Mélanie jette un cri, le postillon se déliarrassc, Gargarou gémit, et Argow se sent saisir cl serrer par desrnidesqui le prennent par le milieu du corps, de manière qu'il ne put laiie aucun mouvement; il jura c(mime les Treize Cantons, et a( liiv;i de casser la voilure par les efforts qu'il essaya pour se soustr.iiie it la force supérieure de Caebel, qui le liait inipitoyablemenr, h' vicaire se saisissait de Mrlanic joyeuse, deux hommes eonteiiaienl Gargarou, elles trois autres, leurs l'osiU braqués sur la poitrine du domestique d'Argow rempêcliaiint île s'opposer à cet enlèvement. Le pirate, écumanl de rage, fut garrotté de telle sorte, qu'il était forcé de rester immobile comme une masse iiierie; on lia le maire sans écouter ses réclamations, et on les plaça tous trois sur une charrette. Argow, comme tous les hommes d'un' grand caraclère, se soumit à la nécessité et n'ouvrit plus la bouche, mais il contemplait le vicaire avec un mélange de rage et de curiosité. Gargarou, comme tous les imbéciles qui croient que les cris et les plaintes peuvent changer le destin, se tuait de dire aux charbonniers : — Je suis le maire de Vans! déliez-moi! On ne l'écoutait pas. 11 cherchail des yeux son postillon, mais le rusé jeune homme s'était caché. Le vicaire ordonna à (laelirl de rétablir l.i calèche, on releva les chevaux, en remplaçant les deux qui étaieiil hors de service, on mil Mélanie dans la voilure, et lorsque tout fui arrangé, que les complices de Cachel se furent enfuis, le vicaire dil au bûcheron : — Vous enfermerez ces trois hommes dans votre cave, et vous les y tiendrez jusqu'à ce qu'un exprès vous reniciti' une leiire de moi qrii décidera de leur sort. Nourrissez-les, cnipéi liez qu'ils ne s'évadent, et, dans votre intérêt, lâchez que leurs cris ne soieiil point entendus. Si cet enlèvemenl donnait lieu à quelques poursuites, instruisez-m'en sur-le-champ, je les

ferai cesser Tenez!... Et le vicaire remit une bourse pleine d'or

à llionncle Caclul. Le bilcheron couvrit les trois captifs avec des sacs, et il fit trotter ses chevaux vers Aulnay Lorsque le vicaire fut seul avec Mélanie, que Cachel fut loin, le jeune po-tillon reparut, el ramena au grand galop la calèche d'.Vrgow à l'auberge. Mélanie, en apprenant la part que l'hôlesse avait prise à sa délivrance, lui laissa une chaîne d'or pour souvenir; Joseph lui paya grassement les deux chevaux blessés, et récompensa encore le po-lillon, qui le mena sur- Ic-cliamp ventre à terre à Septinan. Là, Mél;inic el son frère, reprirent leur voiture, et le postillon fut chargé de reconduire la calèche au clKi'eau de Vans. La jeune (ille, au coinhle de la joie, embrassa ni.Kl.ime Haniel et rinettc, et la cluiise de po.-li' vola vers Paris avec la célérité d'un solliciteur gascon qui apprend que sou cousin au neuvième degré vient d'être nommé ministre.

XXVIFI

Bonlicur des doux amants. — Cliafrrin du viciiirc. — Ses conili.nts. — Il ^'poiisc Mélanio.

OiicHes scènes d'amour! quel délicieux voyage! Malgré le remords qui eonimeiiçail à le ronger, Jo-e])li ne put se refuser a savourer ce charnii' qui n'é;ail plus aussi criminel. — Joseph, disait Mélanie emportée par la rapide voilure. Joseph, nous allons nous épouser ; nous ne sommes plus frère et sœur, c'est-;i-dire, nous le serons toujours, mais nous joindrons aux doux senliuients de notre enfanie celui qu'une feiimu^ doit à son mari , celui qu'un époux doit à sa femme. Jo^epIl, lu ne me dis riin, lu rrg.irdes la caiii|)agiie.... elle et triste el iiiius sonimes gais. Pourquoi. lor>que lu sens le bmiheiir à les côtés, clierehes-lu de tes yeux l'hiver, emblème de la iristesse? — Mélanie, répondit \i'. vicaire, ne conçois-iu qu'une joie bruyante? — Oh! non, mon amour, ma vie, non, je connais le silence auguste du bonheur; mais, ajoiila-t-elle en soiiiiant et en ôtant elleniêiiie la main dont le vicaire couvrait son l'roir, ne faiil-il pas (pi'une jeune fille parle un peu?... Cependant, .lo-epli, si ce li:iliil to. déplaît, je vais me taire. La jeune fille ne i!il plus rien, et elle commença à le regarder avec une espèce d'inquiétude. — Depuis quand, murinura-i-elle, les paroles de Mélanie ne plaiscnl-elles plus à Josçph?.. ^ Ma sœur, répondit le vicaire en relenanl des larmes près de s'échapper, je crois t';ivoir prouvé que je l'aini;ii>. Fille céleste, ajoiita-t-il en lai'-saut tomber une larme sur le visage étonné de sa sœur, je ne puis adorer que loi! Pourquoi soupçonner mes sentimeiils? Va, je le donnerai la plus grande nniive d'amour qu'un h(inimc puisse donner. — Tu pleures, Joseph (et Mi'Ianio pleurait)! tu pleures I qu'as-iu donc? — Mélanie, je pleure de boiiheur !... Elle le reg:irda avec un effroi diml elle ne se rendit pas compte. Elle se garda biep d'ouvrir la boiiclii!, et, pendant le lesle du vovage, elle épia avec le soin curieux de l'amour le iiioiudrc geste, le moindre regard, la moindre parole du vicaire. Ce dernier, s'apercevant de l'inquiétude de sa sieur, s'empressa de la dissiper en secouant |a mélancolie qui s'était emparée do lui du moment où il se mit à réfléchir à la uouvelii' b:'.rrière qu'il

LE VICAIRE DES ARDENNES

avait élevée lui iiiâiiie eiilio lui el MéLiiiiu; mais ses douces caresses, ses parules, ne pureut dissiper li^ nuage qui s'était élevé dans I ame de la jeune lille.

Ilicutot ils anivèi'ent à Paris, el se rotruuvèrenl dans leur liôiel de la I uc de la Santé. En y culranl, Mélanie saisit son IVére, el, l'entrainuul Inirs dn salon, elle lui nninlra. par un guslu plein de ^race, le siège ui'i il s'était assis avant qw de partir, el elle lui dit : — l/est là que je peusaisà loi!... Ali! reprit-elle, j'y pensais partout ! Le vi( airi' t'iinlta dans une mélancolie aussi pioronile que celle (pii l'avait saisi lorsqu'il découvrit qu'il ne pouvait pa-. épouser Mélaiiie. (lepeiiilaiit celle perpétuelle rêverie avait un cerlaiu charme, car dans celle nouvelle po>ilion la délense sociale n él.iit pas la niènie, et ell(t n'était plus aussi lorle. mais les eombats dr Jo^epll avee hii-mènie n'eu furent que plus violents. L'histoire de sa mère lui revi'iiait sans c^sse à la mémoire, et, ne trouvant rien en sou C(enr (pii lui fit nic|ii iser soit madame de Hocourt, soit M. de Sainl-Audré. il se sei vail de celle a\cnture eomnic d'un bouclier. On doit juger facilement de la violence de ces combats, si l'on songe un instant à l'esprit rcligieu\ dont le vicaire était imbu. La foi du serinent, sa couscieuce, ses croyances religieuses, tout rendait ce déchirement de son àine mille fois plus cruel, car, à c&lé de ces liens, il s'élevail un des amours les plus passiininés cl les plus purs qui soient entrés dans le cœur d un liiiiiiine. (,'elle souffrance bizarre de l'àme ne peut pas être décrite, I imagination même ne la coinoit pas, car il faudrait se représenter csaeicment tmiie l.inie du vicaire.

Il Kh quoi! écrivait-il, si j'épouse Mélanie, ne reste-t-elle pas pure? Elle igin)re le caractère sacre dont je suis revêtu, elle sera toujours verUieuse, moi seul je serai criminel, et encore qui le saura.'... — Dii'u, me répond ma conscience. Mais ne pardonucra-i-il pas à tant d'amour'.'... et, au reste, Mélanie ne vaut-elle p.is l'éternilé.' (Jnel amant aurait fait un aussi grand sacrifice?.. . Oui, Mélani(,', oui, (ille charmante, je t'épouse, je ne puis souffrir plus longtemps la vue de tes yeux qui se tournent languissanunent vers moi, c'est une lâcheté que de larder.... d'ailleurs, le bon curé ne m'a-til pas dit, en me qnitlanl, que l'on n'était pas criminel en obéissant à la nature... Ah! j en crois cette ànie simple .. Ali ! Mélanie, si m montes au\ cieux, lu imploreras mon pardon!... 0 suiq)licej... Mais quoi ! Joseph, c'est de l'égoïsme! lu n'oses le sacrilier !... Allons, lâche! du courage!...

Non, je ne le puis, car Mélanie ne serait que ma maîtresse! Elle

ligiiorera, elle se croira mon épouse, mais moi je sais le contraiie et je la trompe. Ce procédé n'est pas d'un honnête homme. La rigide

vertu ne veut pas que je l'épouse Mourons! oui, mais elle

meurt!... Comme elle m'a souri tout à l'heure!... 0 Mélanie, je t'épouserai I ce moment a toul d<icidé!... Non, la ligure des femmes brille parfois d'une grâce que rien ne peut définir... Oh! que je grave à jamais ce momenl dans ma mémoire, car un rayon du ciel est descendu sur Mélanie et me la montrée comme mon époase!... D'ailleurs les prêtres se mariaient autrefois; nos frères, les protestants, dans la même religion, se marient : je ne serai pas si coupable!... »

Ces phrases donnent une idée exacte de la situation daiis laquelle se trouvait l'àme de .loseph. Il n'avait que deux pensées : — L'cpouserai-je?... oui... alors sa mélancolie devenait dini< e, et Mélanie espérait; — l'épouserai-je''... non... dans ces iii-tauts de vertu il était sombre, sauvage, el son amie, inqniele, plrniail eu secret. On sent combien Mélaïue dut être cli:i',.'iiiic. Klle partageait d'autanl plus la préoccnpalion de .loscph, qu'ille en ignorait le niolif : elle ne comprenait pas ce qui pouvait lavoir rendu si sombre el si chagrin au moment où il touchait au lioalieur; mais, comme elle aimait avec la soumission de celui qui est le moins aimé, elle n'osait interroger son frère : elle le regardait en pleurant, elle déplorait son peu de confiance el dévorait sa propre douleur. Néanmoins, ;'u bout d(î quelque temps, un soir qu'elle était assise au coin de la cheminée et qu'ils se iroiivaieiit seuls, Mélanie quitta la bergère, vint se pn>er sur les genoux <!e .Joseph, qui regardait Irislenier.t sa îoeur et le fen tour à tour, et là. préludant par de tendres cares?cs, elle finit par déposer sur la bouelii' de Jn-cpli un long baiser, et, le coaleiiiplaMt avec ar.lenr, elle loi dit : — Joseph, depuis huit jours que nous sonones rev(!nns el réiiiis, tu ne m'as pas souri. Mou ami, j'ai re>piclé huit jours le secret de ta mélancolie. Sais-tu que c'est beauc(jiip pour une femme'? c'est trop pour toi de cacher la cause ilc ion chagrin!... Pourquoi ne sommes-nous pas unis'.'... Je n'en souffre pas, parce qi:e je me doute bien que cela ue peut larder, car tu m'aimes, n'esl-ce pas (il fit un douloureux signe de tête).'... Eh bien! qu'as-tu, Joseph? verse ton chagrin dans mon sein; j'ai plus de tristesse en ignorant que si j'étais instruiie... Allons, monsieur!... car je t'appellerai monsieur... Lorsque les gens me diront que les chevaux sont mis, je dirai : Monsieur est-il habillé?... ce monsieur sera Joseph , mou frère, mon mari.,, t'es paroles, empreintes d'une grâce enfantine qui rappela à Joseph la scène du Val-Terrible, le tirèrent de sa léthargie; il pensa tout à coup qu'en effet il né :;iil plus seul, que sa sœur partageait ^oii chagrin, qu'elle en avait élé lénioin, et que la confiance qu'elle avai/ droii d'attendre exigeait qu'il donnât un motif à sa mélancolie. — Mélanie, dit-il avec enioLion en lui prenant les mains cl en la regar dant fixement. — Oli! Jo^-eiihl ue me contemple pas ainsi! j'ai peur! tu me perces le cœur! — Mélanie, reprit-il, je suis triste à juste ti-

tre, et je vais le dire pourquoi . Je n'ai point dn nom, je suis un enf.uil naturel; celle naissance apporte au\ veux dn monde ime espèce, (le tache, cl j'i'prouvede la houle à... — () Joseph! Joseph !...Vecr;a Mélanie en rioterromjianl, je te c omiaissais njal... pui. -iMe je ne le croyais pas capable d'une pelite-se, cl tu ne nie coniiiiiiais pas du tout si lu as pensé que celte misère sociale pouvait m'oeciipi-r un instant. 0 mon ami, j'en rougis pour toi!... Cruel! .. — Ame rlivine! s'écria Joseph les yeux pleins de larmes, qui ne s.u rilier.iil p.is son âme pour toi?... — Coninient, 'non frère, c'esl pour cela que lu le chagrinais?... Que je suis ai-e d'avoir parlé!

.\I(MS le vicaire alTecla dans iv. monieiit une fausse joie (|in fit tressaillir .Mélanie. — Ah! dil-elli', je ne le verrai plus Irisie, et nous allons nous marier!,.. Jo-eiili la eonvril de b:ii>eiset se relira. Lor.^i[iie niailanie Ilunicl rentra et (pie Mélanie lui coula iii'ivement le sujet de 1.1 irisle^^e (le J(].,cpli. la bonne femme se mit en enlere pour la [ireiiiiere fois de sa vie, el s'écria : — Je ue reeoioiais pa, là mon élève!... Deux jours après, comme la tristesse de Josiph peiçaii encore dans ses manières, Ulélanie saisit un iiKuiient où il était renfermé dans son cabinet et elle y fiappa. — (..lui e>t là '... deinaiida une voix brusque. — Oh' je ne réponds pas à no (lareil accent! parle autrement, Joseph, et je le dir.ii (|oe c'esl Mélanie. — Tu peux entrer, ma sœur! ré|ioiulil-il doiiciinenl. — C.'e^l cela! dil-elh^ avec une charmante naivelé; coninient. mon ami, ajoiitatelle en s'appiii. chant de lui, vous me fuyez? voilà deux jours pendant hjsqiiels je suis privée de tout ce qui l'ail mon bonheur et ma vie. Parle-moi, mon chéri ! le son de la voix leia cesser ma souffrance. —Pardonnemoi, ma sœur, mais une ilis[josiiii)a dàiiie, dont je ne puis secouer le joug, ni'atlriste, mon jiigi;ment s'égare, et les notions dn bien ei du mal deviennent indistinctes pour moi... — Et c'est, interroinpil Mélanie, lorsque lu es en cet étal que lu me fuis? Il me semble (|ue si jamais un pareil trouble venait s'emparer di^ niiii, je te elicreherais pour le dissiper. Il me ^luvienl de lo'èlre ainsi Irouvée quelquefois : c'était pendant ton absence; anssili'it je peusaisà toi, à la voix harmonieuse, à ton charmant sourire... el mes chagrins eu étaient ad )iicis. — Tu l'emportes, charmant démon! s'écria le vic.iire.... Et il pressa Mélanie contre son cœur.

La jeune fille le regiirda avec surprise, car sa voix et son geste tenaient de la folie... — Qu'as-lu, Joseph?... — Ce que j'ai!... je l'épouse... je suis à toi pour jamais! — (lue dis-tn? ion accent, ton regard, tout m'elfraye. — Non, non, ne crains rien. Maintenant, ajoiita-t-il avec nu sourire sardoiiiqiie, je suis libre, ]i' suis lieuri'ux, je viens de prendre mon parti. — (Jnelle voix!... Joseph, mon ami, tu souffres... Joseph! — Eh bien ! qn'as-tn?... ne suis-jc pas à loi?... Après un monieiit de silenei', il lui dil, en la saisissant avee force pai le bras: — Mél.iuie, je t'en supplie, avoue-moi... Ecoule!... — J'écoute. — Di-UKii, reprit-il d'une voi : pLiiolive, dis-moi si, pour nous appartenir l'un à raulie, il fall.iil n'èlre que ma maîtresse, que ferais-tu? Elle pencha la tête vers la tirre. — N'hé^ilc pas ! cria le vicaire, il y va de la vie ou de la mort !.,. réponds... — Joseph, répondit-elle avec le délire do l'aniour dans li!s yeux, avec le doux sourire de l'innocence sur les lèvres, je n'héoitiTais pas. — (Jne ferai.,.tu donc? - Ah ! s'écria-t-clle avec énergie, je voudrais êlre si vertueuse, si bonne, si lendro, (pie personne n'aurait le courage de me condamner, el que mou amour l'orci rail au silence, et peut êlre au respecl. D'ailleurs, Joseph, cela ue nie regarde pas, c'tïst à moi de me sacrilier si mon Joseph, si mou amant l'exige... — Je t'énousc! je l'épouse! s'écria Joseph avec passion. Depuis celle scène, le vicaire étouffa ses remords. H fit demander l'acte de décès de M. du Saint- André, celui de sa naissance, el l'on publia leurs bans à la mairie et à l'église. Mélanie fut au comble de la joie, el le vicaire, oubliant tout, se livra à sa passion avec tout l'emportement que des caractères tels que le sien mettent dans leurs veilus comme dans leurs écarts. — Je te retrouve enfin, lui disait Mélanie, lu es le Joseph des montagnes, celui qui j;idis m'cnveloppiit de liane pour me iap|iorler à riiabilation... Et ces douces paroles étaient suivies de baisers encoie plus doux. Le jour de leur mariage arriva lentement pour Mélanie, trop vite pour le vicaire. — Mélanie, dil-il le malin, je ne l'ai pas fût de présents de noces... — En ai-je besoin? iiiterromiiit-elle, le [iliis beau présenl que l'on puisse offrir à une mariée, c'est le cœur d'un époux... et. . je le tiens... ajouta-l-elle avec un fin sourire. — Tiens, Mélanie!... Et le vicaire présenta à sa future le portrait qu'il avait peinl dans sa cellule de séminariste.

Mélauie tressaillit de surprise, el cette nouvelle preuve d'un amour dont les rélicences de Joseph la faisaient douter quelquefois lui donna une des plus douces joies qu'elle eût ressenties depuis longtemps. C'était à minuit, dans l'église de Saint-Elienne-du-Monl, qu ils devaient se jurer le dernier serment, celui que, dans la société, l'iniaginalion de l'homme a entouré de plus de pompe el de plus d'appareil en y faisant intervenir la Divinité. L'heure solennelle de la niiii des noces arrive. Mélanie, sous la blanche parure des mariées, re^plcIldis5ait d une beauté céleste. Jamais la couronne de (leurs d'oranger ne fut posée sur une tête plus noble, plus bille cl plus pure. Le vicaire la contempla dans cette toilette ravissante, el ce doux spectacle fit taire tous les murmures de son cœur.— Joseph, dit-elle, nous avons cho!:i une heure bien sombre... pour nous marier : je ue

GO

LE VICAIUE DES ARDENNES

Mis quel rn>id me glace d'avance quand je sonije que nous ;illi)iis nous iriiuver... senl> dans une église ténohieiise. à niiniiil, an nilieu di' l'iinibre, du silence, el... ce n'est pas une fi'le. — (Miiie eul'.uil, ré|io.uiil le vicaire aviw; un sourire, quc>l inallieur peut nous allciiidre? nous sonnues riches, nmis nonsaiiniin>, non^ necrai^iioiis pcisoiuie!... ih bien! elière Mél mi.', qui nous eiiijièeli', pour èire encore plus lieuit'Uii. de fuir le uiautle el d'aller ilaus nue coutiéo l.iiulaine? — Non, r.o.i, rép.iuiiil-elle avec nu le;jer soin ire el eu Trappanl si-s joli> ongles avec «on oel éveulail el pre-enlaiil sou pied devant le U-ii, non. je veux que les liouun 's aduiireiil un iusiaul notri" buulieur. qu'ds >aelieul que lu pos-édes Mélanie, je veux reparaître la compaune . el lor.-que lu auias reeueilli I eneeus de leur envie el que j'auVai "satisfait rainour-propie (pie l.i soeiélé m'a doinié, que j'aurai vu ccunbien de regards d'envie se si l'onl tourné» sur loi, alors, luoïi Josepli, nous fuirwvs au Val- Terrible, aux iles lierimuies, où tu voudras, sur nu rocher déserl. — Mélanie, il est onze heure.-, et demie, el iu)s chevaux frappent du pied dans la cour. Ils monièrenl en voilure et arrivcreni en peu 'de ininnies à Sainl-Elieune-du-Moiit. L'égli^e n'éiait point éclairée, la chapelle où devait s'accomplir la céréuiouie se trouvait au fond du temple, el les cierges ne jetaient qu'uue faible lueur. Joseph, eu entraul dans celle basilique, lu" parvint pas à répiiiner un nionveuieul de terreur qu'il ne fut pas le niai- Ire de cacher enticreineni à Mélanie. —Joseph, qu'as-tu'.' s'écria Mélanie. — Regarde, lui répondit le vicaire eu lui luoulr.mt nue léle de inorl blanche sur un drap noir. Ou n'avait pas enlevé de l'église toutes les draperies funèbres qui .ivaienl servi à un eulerremeut, parce qu'il devait y eu avoir nu autre le lendemain malin. Mélanie fréiuil, et un froid "glacial se gli-sa dans son àine. — Jo>epli I... pourquoi m'allrifter ainsi '.' — 0 ma sœur ! je te dem.nule pardon I... Marchons !...

Ils arrivèreul à l'aulel : il n'y avait encore per^o^lle. Joseph y bissa Mélanie agenouillée à c6lc de madame llauiel el de leurs gens, el il alla vers la sacrislie presser le prélre. En y entrant, il ôla son babil el se mil eu devoir de s'habiller comme pour dire la me.>^se. — (Jue faites-vous'? lui demanda le sacristain. Il regarda d'un air éioiiné el lui répoudil : — Kxcusez-moi, le bonheur me fait perdre la tète. Knfiu le vicaire est à genoux à côté de Mélanie ; un vénérable prélre arrive pour les marier : c'était l'ancien confesseur de Joseph... Il recule d'effroi. . descend, prend Joseph à part et lui demande : — ^'êtes-vous donc pas prêtre .'... — Non !... s'écria Joseph, je ne suis pas prélre!... non!... non, monsieur! — Si cela est, reprit le bon vieillard, je me trompais... excusez-moi. Certes une cérémonie pareille, accompl e an milieu de la nuil, a quelque chose de irès-impo- &111I : celle obscurité, di'-sipée à demi par la lueur Iremblaule des cierges qui rougissaient faiblement les |)iliers, un vieux prélre qui implorait le ciel, um' jemie lille belle de toutes les vertus et de toutes les grâces, formaient un des tableaux les plus poétiques; mais ce qui reodait la scène plus imposante, c'était la présence de ce jeune maiié qui, pâle, les yeu.x hagard», jetait sur tout ce regard profond de rhomme qui eommel un crime. La douce Mélanie ne regardait pas Joseph, fort hL-ureuscmeiit. et son àmc tout entière implorait pour leur union les grâces de l'Eiernel; car telle élail la beauté de sou cœur, que celte vi>ion céleste écrasait tous ses charmants désirs.

Au un. ment où le piètre se retournait pour parler aux époux, et qu'il s'arrélait effrayé de la pâleur de Joseph, dmil le visage contrastait avec celui de la pure .Mélanie, un grand bruit se fit enleiidre i L porte de l'église, el di,'s pas précipités retenlirenl sous les voùles. Jo:epb >e retourne, et dans îe lointain il aperçoit une femme qui s'écrie : — .Muulils! mon (ils! Le vicaire se levé précipitamment, il a reconnu luudame de Rocouit, il s'élance à sa rencontre.— Mon lils, que faii-lu'/...— .Va mère! s'écria le vicaire, taisez-vous!... laisez-vousl...

— Commeut peux-tu le marier?... — Silence! écoutez-moi!... M'aimcs-tu?... demaiida-l-il avec énergie cl en saisissant avec forée la niatu de la marquise. — Si je t'aime !... répondit Jo éi)hiue eu élevant ses regards vers l'autel ; grand Dieu ! il (leoiamle si je l'aime !...

— th bien: ma mère, si vou» ne voulez pas me voir mourir... — .Mourir!... s'écria-t-elle avec effroi. — Oui. mourir, reprit le vicaire. I!etuurnez sur vos pas, gardez le silence, j'irai vous voir, je vous amènerai ma Mélanie... El suricut, ma mère, réi)éla-l-il counni' en délire, que jamais le fatai ieciel qui vous est connu ne sorte de voire bouclie.- \ii .Vélanie l'apprend... je meurs!... — .Mon lils, laisse-moi te Voir !... — Non, non, ma mère, d -main, tantôt, quand vous voudrez, mais maiulcnaut... .Madame de llocourt resta stupéfaite... Joseph, s.; retournant, avait vu la curieuse Mélanie qui regardait la oiarquise avi'c auxiétë, et il s'était empresse de rejoiudre sa femme.

- J''-epb, dit-elle, quelle est celte dame.' — C'est >s\jt mère!... répoDdit Jo~eph.— Ah! s'écri.i .Mélanie. La marquise se cacha derrière un pilier et cuulenipla en silence l'aiigUrte cérémonie qui la ii:it au fait de toute U mélancolie du vicaire cl de rinq)"nai:ce du secret qu'elle d -vail garder. — Ma lille!... dit madame de .lOCflurt eu euibraS-ant .Mclanie. — Puisque voUs c:es la mère île Joscoh, ah ! qiiO je vous aime déjà ! dit la jeune épousc, que U in.i.-^v~c icrra ,:«-jlre son cœur. — Va. tu seras beu:eu^e!... dit la t^'Jiquise.

Joseph. .Mélanie, madame (L ..«^oûil cl mad.mi'e IL.wel rtr'-vrcni à luie heure de \\ nuit à I hùicl de k- ."ve d; V* Sanié. À^i'^-i *e ute,-

mier nminiMit de joie, madame de Rocourl, ayant embrassé ses enfants, soniil qu elli' divaitles laisser seuls... — Mélanie, après avoir jelé sur Joseph un <leniier regard, s'éclmiipa la première, suivie de Finette el de madame de Uoconrt. Elle entra dans une tliauibre décorée avec élégance : elle souril en voyant l.i lilauelie lueur qui s'i'cliappe d'iuie lampe eonteuiu' dans nu vase d'alliàtre; elle regarde le lit soni|ilueux, l'arraugenienl des meubles, e^ n'ose reporter ses regards sui' lioelle ; son sein palpite. — 0 ma mère !... dit-elle en se jetant d.ms le seiu de madame de Roeour;. — Vous pleurez, mon enfant.'... — Ah ! c'est de joie, ma mère! pourcpioi le cacherais-je .' l'inelle vient di^ fermer la eliaiol» e coiijngaic, et madame de Rocourt se retire eu versant une larme. ÏNous allons donc tirer auss; >e rideau, el nous relronverons Mélanie lorsqiu' son regard ainour*MX n'aura plus que celle chaste el discrète langueur, celte satisfaction qui adoucit le regard d'une épouse lorsque la llauuiie ai dente sera deveniuhumide, l'endaut ce temps nous verrous pai- quel événement madame de llocourt est venue si à point pour assister au mariage de sou fils.

Arpovv diei Cachel. — Bruits qui courent Jans le \illage. — [iCscq d(5couvr« tout. — On arrête Arj;ow — Séduction do Lescq, qui devient riilic.

Pendant que tous ces événements se succédaient à Paris, il se passait d'étranges choses à AnInay-le-VicomIe ; et, pour bien connaiire les ressorts de celte aventure, il faut se reporter au moment où Jacques Cachel emmenail sur sa charrette Argow, son domestique et le pauvre M. Gargarou. Le charbonnier arriva sans encombre à sa chaumière, et, après avoir ouvert sa cave, il y transporta chaque captif l'un après l'autre, et lorsqu'ils y furent tous il les regarda de travers et leur dit : — Songez à ne pas crier, car je ne suis pas bon quand je me mets en colère !... vous serez bien traités, et remis en liberié quand j'en aurai reçu l'ordre,.. — Monsieur, interrompit Gargarou, êtes-vous attaché au gouvernement légitime? — Après?... — C'est que, si vous êtes bon trançais, vous ne devez pas retenir un maire nommé par le roi. — Chantez-moi antre chose, dit le charbonnier.— Ecoute, reprit Argow, veux-tu me délivrer avant deux heures? je te fais compter ceni mille francs... A celle proposition le charbonnier se mil à sifller el sortit, et il chargea sa femme de porter à manger aux prisoimiers, en se bouchant les oreilles pour ne pas se laisser séduire. Cependant, malgré le silence des pristnmiers et la discrétion de Cacbel et de sa femme, ou ne put empêcher la renommée de jaser, et comme elle jasa à Auluay-le-Vicomle par l'organe de Marguerite et de Lescq, nous allons introduire le lecteur dans la boutique du pharmacien. — Voyez-vous, disait l'épicier. Jacques Cacbel a fait ajouter une écurie à sa maison, cl il me prend bien des articles, il les paye au comptant .. Ici il regarda Lescq. — Oui, acheva ce dernier, c'est clair, on ne s'enrichit pas si subiiemcnl sans quelque manigance, sine Uirpitudine; et latct aiiguis in lierlia, comme dit Cicéron, il y a quelque anguille sous roche. — Ecoutezmoi, dit Marguerite en posant sa livre de sucre sur le comptoir... la sœur de madame Poqucrel, la concierge du château, est venue hier, et <dle a dit qvie le gros seigneur de Vans-la-Pavée était un quelqu'un qui ne sentait pas comme baume, el que M. Joseph, à qui il avait enlevé une sœur qui n'esl pas sa sœur, car c'est une histoire que vous ne connaissez pas et que je vous conterai quelque jour ; elle est bien intéressante, il y a des pirates ; oui, c'est pirate que M. Joseph a dit à Vans. — Fiat lux, s'écrie Leseq, c'est-à-dire donnez nous nue chandelle pour y voir clair dans ce que vous dites, âge quoi a<jis, ne courez pas deux lièvres !... — Eidin, reprit Marguerite, il y a qu'elle a dii que noire vicaire avait enlevé une demoiselle, et que le gros seigneur, qui csl un scélérat, à ce que dit madame Gargarou, a été transporté de uo-, cotés, et je soutiens, je répète el je prétends, comme je le soutenais tout à l'heme, que Jacques Cachel y est pour (piel(|ue cho»e, et au château de N'aiis ou voudrait bien le tenir; mais connue on connaît les sainis ou les lioniue. dit M. Gausse, et Jacques ne va plus au château. — Forlunnte scnex, heureux Leseq! s'écria le maître d'école, je vois encore douze cents francs à gagner 1 Et il s'échappa coumie nu trait. — Que dit-il? rcpril le maire en ouvraut de grands yeux, où va-l-il?... — Je l'igimre, réptmdit Marguerite; laais, ce que je sais, c'est que c'est un rusé gaillard, el que, s'il veut que je fasse son bonheur... Monsieur le maire, dit elle, s'il gagne connue cela des douze cents francs tous les mois, c'est nu bon parti.

— Bah I le commerce ne va pas ! répondit le maire. .Marguerite s'en fut tout raconter au bon curé, qui devina fac'V'inent nue la jeune lille que le vicaire avait enlevée élail Mélanie. - Je vois Lion ce qu'il en arrivera, répondit-il à Marguerite, mais chacun csé (ils de ses œuvres.

Cependant Lescq courait vers le château, cl lor.squ"il fut eu présence de madame de itocimrt, il lir,i respeciueuseracnt sou chapeau i. lui dit : — Ritum tcntatit, soyez joyeuse, madame ia marçimif • à force de soi-îs cl de démarches j'ai découvert où csl notre vicainî.

— Eh bien! reprit madame de Roirourt, où est-il? dites, voyons, dépêchez!... Leseq tortillait son ch:ipeau. — Madame, reprit-il, Jacques Cacbel l'a vu l'auire j(uir, el il... La marquise s'était précipitée dehors, après avoir récompensé Leseq; elle pressa elle-iuèinc k.s {jejîi

LE VICAIRE DES ARDENNES

pour (|iio «PS rli('V:in\ fiissonl pn'ts, ol elle se rendit chez le tliar- ImniiiiT. I.a picinitTi' choe qu'elle aperçut en eiilraiil, ce fui, t-nr la (■iieiniiiée, ra(lre>ve (|iie Jusepji avait (loimce an cliarboiiiiier pour lui écrire en cas de niallieiir. .Mois Jn épliino, sans due nn seul mol, saisit le papier, ralescendit d.iiis la vallée rn courant à toules jambes, au grand étoniiemeiit do Cacliel et de sa femme, et se diiv^ea

vers A y PU faisant galoper ses dievau^. Elle prit la posie it se

rendit ;i Paris, (lù nous l'avons revue. Le départ pri'cipilé tlf la marqni-p donna beaucoup à penser à tous les haliilants d'Anluay-Ie- Viconite; ninis Lescq, entre autres, concevant qu'alors la cliaumière de .lacques Cachel renfermait quelque mystère, se mit à lôder tout autour cl à épier ce qui s'y passait. L'n malin il y entra .sous prélexio de dire à madame Cachel d'envoyer ses enfants à l'école, parce que h' vicaire lui avait payé leur pension. — Oh! oli! s'écria-t-il en voyant la fi-nmii' du charbonnier tailler une soupe trop forte pour son menape, nh ! oh ! la mère Oachel, vos enfants maii(;eiit doue beaucoup '?

— Beaucoup, répondit la ménagère.— Ile I voila nu gigot, un poulet!

— C'est fcte chez, nous, dit madame Hachel. — Vous êtes maintenant de gros seigneurs! reprit Leseq en jetant des regards fiirlil's sur toute la maiso[i. — Cela ne regarde persiinni;! répondit brièvement la fennut^ du charbonnier; que nous voulez-vous ce matin'? — Je venais p(jur vos enfants...

Kn ce moment nn éclat de rire d'Argow retentit sous les pieds de Leseq. — (Jui diable est donc la-dessous'.'... demaiida-l-il. — Mon mari tire du vin avec un de ses cousins... Plus la femme Cachel s'inipalientait, plus l'astucieux Leseq, feignant de ne pas le voir, restait en furetant des yeux. Alors Jacques Cachel arriva de la furet eu faisant claquer son fouet. — Holà! hé! femme! ouvre la porte!... Pour le coup Lescq comprit (|u"il y avait quelque mystère, et il jura de le découvrir. Saluant madame Cachel, après lui avoir lancé un malin coup d'ccil, il s'en reiourua à Aulnay-le-Vicomte. Le lendemain il se rendit avec le maire chez le pharmacien, sous prétoNte de parler d'une affaire extraordinairemenl importante. LorMpi'ils furent assis dans Parricrc-boulique, où ils trouvèrent M. Bouleilli'. le eonunissaire de police, et M. Rertraiidet, vieux capitaine retiré du service, le maître d'école prit la parole en ces termes : — Messieurs, vous êtes les deux grandes autorités du village, consules Itnmœ; or, vous savez si jusqu'à présent j'ai mam|ué aux devoirs d'un bon citoyen. H se présente aujourd'hui une grande occasion de vous faire monter en grade et de rendre célèbres les noms de Bouteille et de Devan. Il y a dans la connniine des chefs de voleurs, de faux monnoyeurs on de grands consiiirateurs : choisissez!... — Bah! bah! des conspirateurs! s'écria M. Bertrandet : c'est le gouvernement!

A ces mots, le maire et le commissaire de police regardèrent le triomphant Leseq avec inie anxiété sans égale. — Florentcm cytisum sequHur lascha capella. Ces paroles de Cicéron signifient qu'un juge (te paix doit poursuivre les criminels; trahit sua quemque volu'jitas, on ne dispute pas des goûts; mais, si vous m'en croyez, il y a une marche à suivre. — Mais, dit le commissaire de police, expli- (|uez.vons; et, si vous me faites trouver une occasion d'exercer mes fonctions avec autant d'éclat que dans l'expédition du clocher, vous pourrez compter sur mes bons oflices. — Si vous me mettez à même, dit à son tour M. Devan, de faire éclater mon dévonemenl au gouvernement, tout en servant secrètement mon antipathie pour la caste nohiliaire... — Tout ira bien, reprit Leseq... Alors il leur détailla ce qu'il avait enlendu chez Jacques Cachel. — Vous sentez que rem tciiçjcrU ani, vous mettrez le doigt sur la plaie en faisant une descente judiciaire chez le charbonnier, car ceci annonce ou qu'il lient renl'eriiK's les scélérats de \'aas-la-Pavée que le gouvernement clier- <:lie. ou qu'il est chef de brigands, ou qu'enfin il l'abrique de la fausse monnaie, fulsos nummos. Car où a-t-il pris cet or qu'il vous apporte .' voilà trente bouteilles de bordeaux qu'il achète. — Trente bouieilics! s'écria M. Bertrandet. — Ktdu bon encore! s'écria le maire. — Ceci devient ircs-iinporlanl, ditlejngedepaix. — Très-important, ditM. Bertrandet. — Leseq, dit M. Bouteille, de ma vie je ne chercherai à faire pendre nn homme!... — Monsieur, interrompit le maire, la sùreié de i'Iiiat peut exiger... — Bah! bah! la sûreté de l'Etat! dit M. Bertrandet. — tJui, oui, interrompit Leseq, il faut eoerccre lalrones, poursuivre les criminels!... Là-dessus le maître d'école, s'élevantà de hantes considérations, prouva par sa harangue que l'on devait cerner la maison de Cachel et découvrir le mystère. Son éloquence entraîna le commissaire de police, et il fut résolu qu'au commencement de la nuit .M. Devau, eu écharjie el en habit noir, M. le eonunissaire de police, avec sa casquette neuve, iraient, accompagnés de l,("-e(|. du capitaine Bertrandet et Je quatre vétérans, visiter la cliatimière de Cachel. En effet, sur les huit heures du soir, l'escadron se mit en marche, suivi par le garde champêtre. Arrivés à la porte du charbonnier, LesC(| frappa rudement : — AttoUe por/ns.' c'est-à dire ouvrez de par la loi, le roi, eic. — Vois-tu, s'écria la femme de Cachel, je l'avais bien dit que nous nous attirerions une mauvaise afi'aire en gardant ces brigands. — Qui êles-vous.' demanda Cachel. — Ouvrez de par la loi ! dil le juge de paix.

En reconnaissant celle voix, le charboimier ouvrit la porte, et l'escouade judiciaire entra dans la maison de Cachel. — Jacques, dit le commissaire de police, vous êles signalé comme recelant chez vous

des personnes que vous auiiez dû remettre entre les mains de la justice... Nous allons visiter voire m.iiscm, si vous n'aimez pas mieux nous déclarer la vérité. — .M' n^, dis loui ! npril sa femme. --- Oui, déclarez la vérilé, ajouta M. Berlr.indel." - Jacques, reprit le commissaire de police, d'après votri; dernière aventure, si vous vous trouviez coupable île qtiel(|iie ilelit. cel.i irait fort na.d pour vous.... Déclarez-nous fr.uicheinent. — Pargiiieinie. moieienr, j'allons vous le dire : j'ai dans ma cave irnis brig.ind-. (pii avaieiil enlevé la bonne amie à M. Joseph, le vicaire d'ici. Ils allions la tr.niyporter en D.iiiphiiK', lorsque, il y a un moi-., noire vicaire a arnlé la voilure de <l. Maxendi, qui ivl, à ce qui paraîl, cimime qui dirait un chef de brigands sur im r, cl ([u'il me l'a baillé à g.irder ju-(|u'à ce qu'il m'éciivît pour in'inslruire de ce (|u'il faudrait en faiie par la siiile. — Afi'aire criminelle! dit M. Devan, un chel de biigands!... si c'était

celui que monseigneur a signah'au procureur du loi d'A y, quelle

(léeouverle!... C.ichel, vous alh z iiou^ suivre cl remettre entre nos mains le criminel.— Oui. monsieur le juge de paix, mais vous m'assurez bien qu'il ne me sera rien l'ail poni lavoir ariêlé e'i. retenu.' — Non, non; tu seras même réconipeiiM'!... Ici M. Berirandel prifla parole : — Oui, Cachel, dit-il au cliarbonnier, tu seras récompensé! A ces mots, Cachel, jugeant que tout ce (pie le vicaire désirait c'était d'èlre délivré d'Argow, trouva que son prisonnier serait encore mieux entre les mains de la justice qu'entre les siennes, et alors il giiid.i tout le monde dans sa cave, et, lorsque l'assemblée y fui descendue, M. Gargarou se mit à crier : — Messieurs, je suis attaché an gouvernemeiil, et je suis... — Tais-toi. brigand ! lui n'^poiidil Le-eq. — Comment, brigand'/ reprit Gargarou, je suis maire de Vaus-la-Pavée... — Le maire "de Vans-la-Pavée ! s'écria M. Devau, mais rien n'est plus vrai !... voici .M. Gargarou. — Un maire! s'écria M. Berirandel, quand je vous dis que c'est le gouvernement. — Ah! monsieur Devau, dit le maître de po^te, vous êtes bon Français cl dévoué an gonvernemeni, j'espère que vous allez me délivrer de mes liens et me faire rendre justice. — Monsieur, répondit gravement le commissaire de police, vous vous trouvez cependant inipli(|4ié dans une affaire criminelle au premier chef, car il ne s'agit rien moins que de vols faits à main armée et avec elfraclion en pleine mer... Vous clés avec des pirates! — Pion, monsieur, reprit Gargarou, je suis maître de poste, attaché sincèrement à la Icgiliinilé, et je suis innocent. — Comment vous nommez -vous'.' dit Lese(i à Aigow. — Je suis le comte Maxendi. — Maxendi!... reprit M. Devan, vens êlcs dénoncé à tous les maires du canton comme un homme à arrêter sur-le-champ : le

procureur du roi d'A y nous a écrit à ce sujet. — Et c'est moi qui

ai hi la lettre! s'écria l.escq. Argow les regarda tous fièrement et leur dit : — Cela peut èlre, messieurs, mais ji; suis innocent, l'estimable M. Gargarou vous l'afiirniera; el, du resie, pour vous prouver que je ne crains pas les regai ds de la justice, failes-moi délier et je vais vous suivre. Si vous croyez néce.-sairc de nie meiire en prison, je m'y rendrai avec plaisir, car je suis certain qu'en vingt-quatre heures le quiproquo cessera, et que c'est an contraire moi (pii aurai à récla mer la vengeance (les lois pour punir mes assassins... — Ta ! ta ! ta ! dil Leseq; monsieur, c'est vous qui avez enlevé la bonne amie de M. Joseph, noire vicaire... — (Jnoi! s'écria Argow en f.iisanl paraître la joie la plus vive, Joseph esl prêtre? — Voyez-vous, reprit le maiire d'école, habemus reum confilrnlcm, il se trahit! — Non, non, je ne me trahis pas, mon ami, répondit Argow en reiirenanl sa Iranquillilé... Allons, messieurs, finissez-en.

Sur l'observation de M. Devau, on délivra M. Gargaron, qui, après avoir remercié la compagnie, s'enfuit sans allendre son resie. Argow et son donicslique furent remis cnlre les mains des deux gardes ; on les conduisit à Aulnay. et. ailendn (pi'il n'y avait pas de prison, on les enferma dans l'école de Lesiq, (|iic l'on nomma iniendant de la geôle. Celle arrc.slalion donna lien à hien des bavardages, et, comme dans toute espèce d'alfaires il y a deux opinions, l.i moitié d'Aulnay regarda Maxendi comme un scélérat, et l'autre moitié comme une victime. L'opinion de celte dernière moitié inqiiiélail b aucoup le comnii.saiie de pidice et I\l. Devau, qui eurent grand peur de s'èlre compromis, car l'assurance du prisonnier, sa iiii-e, son opulence, appuyaient fortement les raisonnements de ceux qui prélendaicnt que le maire et le Commissaire de police se fourvoyaient. (Juant à M. Berirandel, il persistait à voir dans toute cette affaire un complot tramé par le gouvernement pour obienir la m.ajoriié aux prochaines élections. Alais une circonstance inattendue lit trouver quelques partisans aux prévenus. M. Maxendi commen(,a par envoyer Leseq acheter nn pain de sucre, six bouteilles d'eau-de-vie, des liqueurs, du Labac à fumer, du thé et d autres provisions, en telle qL,aiuilé, que les marchands de l'endroit trouvaient que ce pirate availile fort bonnes manières et n'élait pas si diable qn on le (lisait.

Lorsque tout l'ut arrivé dans la prison, Argow pria Leseq de l'aider à faire son punch, et l'invita pnlinienl à en boire. — Vous me paraissez, lui dit le pirate, un excellent garçon, et je serais vraiment fâché qu'il vous arrivât malheur. — Et moi aussi, egu quoque, répondit Leseq. — llaisonnez-vous quelquefois'.' lui demanda le forban. — Presque toujours, dit le maître d'école. — Eh bien, écouuzmoi, reprit Maxendi, il n'y a sur moi que deux snpposilions à faire : ou je suis criminel, ou je suis innocent. — /Eqw.im et Justum est, rien n'est

LE VitJÂÎfiE DES ARUENNES.

plus vrai. — Si je suis crimluol, dit Aigow, je suIj mU- inie vous vcni< repoiitln'z loiilc voire vie d'avoir laii saiiier lu lôlo a un liomiiie; Car il osl ptissiblc que, bien que je suis iniii>eenl, ou iriiuve (le> pleures... mais il u".v ea a pa?... Si je suis iinuieeiil, Vi'U> ôles [jr.iveim'iit l'uinpriMuis, et l'on n'arrête pas impunèiueni uu luMuine roiiuiio mui. Ile loulc manière, qui diahîe p(UM r.i vins en vunloir de ce ijue je me sois sauvé par le Inyau devolv elieniinée.'... Eeoulez-nmi : vous n'avez aucune responsabilité, rien ne p. ut vcuis ailoindre, je vous offre

cent mille francs pour m'ouvrir la porle ce soir ■— Cent mil'c

fr.incsl... s'écria Lc^eq. où sont-ils'.'.. ,- Tenez!... s'écria Maxendi on ouvrant son portefeuille et en élalant lc> billcn de banque, les voyez-vous '... Le mai re d'école resta s-lujiérail. — Ce n'est pas tout, je veu^ vous un lire la cnii^cicuce à l'ahri de liiut remords; si je demande à fuir, vrus devez tout nainrellenienl me croiie coupable. .. il n'en est rien : je veiiv >ortir, parce que je veux me veneer il r|U'il faut que dans l(-ois jours je sois a Paris; que si je reste ici une miil

de plus on me lraa>férera à A y. et que là il faudra que j'attende

que mon affiirl" s'édaircisse; or, 'cOllceve7.-von^ une vençeauce relardée, tandis qu'il faudrait qu'en ce miunent mêiiie je jouisse du s|HH'laele qu'un mot va produire?... Allons, mon ami. hnviin.s, et songez à cela... — Cent mille francs pour ouvrir nue porie ! s'écria Leseq. attendez, je vais aller consulter M. Devau ei le curé... — Imbécile! dit Argow en l'arrêtant, esi-re qu'il laiii qu'on sache cela?... Econtez-nioi : avant toltl vous inerépuiulrz que Jl. .losrpli. un grand jeune homme brun, est prêtre? — Comment I c'est notre vicaire !....

— Eh bien! niin ami, s'écria le pirate, allolis. décide-toi, car dans deux In tires il ne sera plus temps. — .le crois bien qu'il ne sera plus temps, dit le mailre d'école; cquites, c"etl-à-dire la gendarmerie va arriver, ou l'attend... — En ce cas. reprit Argow, je ne te donne plus que trois minutes!... Le pirate mit sa montre garnie de brillants sur la table, et, pendant que Lcseq réfléchissait, il défit sa bague et cheicha son épingle eu s'écrianl : — Il y va de la vie, camarade! — Efio prmdo, tope!... dit Lcseq, qui ne comprit pas bien le sens de la dernière cxclamaliou du jiiraie. — El tu as bien fait, l'ami, rcponilit Argow en rchicltant son épingle dans sa liague. Parlons!...

— El 1rs Cent mille francs!... — Je le les laisse là, dit .\rgo\v ; condnis-iions hors du vilLige, et tu viendras les reprendre. Le inaiire d'école guida le forban et son matelot jusqu'au cheiniii de la forêt, et après leur avoir souhaité un bon voyage, il regagna son école et cacha les dix billets de banque; paisi feignant iiii grand désespoir, il ferma la porte de la prison et se rendit chez le juge de paix el le maire, auquel il raconta que les deux criminels s'élaieul échappés parla feuôlre. Comme il achevait ses doléances, le procureur du roi et la maréchaussée arrivaient à Aulnay pour se saisir d' Argow; on leur fil part de l'évasion, et, snr-le-chauip, les gendarmes se mirent à la poursuite du foiban. Ce dernier, se g.irdaut bien d'aller à son rhatean, se rendit chez (iargaron et comnt en poste à Paris. Quand M Heriraiidei apprit l'évasion du comte Maxeudi, on le vit source avec linesse comme un homme qui connaît le dessous des caries, mais ou ne put lui anacher un mol sur cet évéuemeul cxtraoïdiuaire.

Bonlieur de MoLTiiic. — Vcn;;cancc J'Arjow.

Il est impossible de décrire le bonheur qui régnait dans l'hôtel de la rue de la Santé : la douce Jlélanie, ayant tout ce qu'elle soMliait:;!!, ressemblait à une sainte iioiivellcment admise d.ms le séjour des bienheureux. Cette volupté tranquille n'offre aucun trait à l'art du poète ou de l'écrivain • c'esl comme la peinture du paradis, que rie:i ne peut di^igner à l'esprit, parce (pi'iite fois (proii a dil : Us oal tout le bonheur possible... on a tout dil, car il n'y a pas de nuance dans la perfection, c'est le bien et le mal mélanges qui donnent seuls des choses saisis=ables. Enf!!!, la passion de ces deux êtres s'épura même dans cet éai de jonis-ance paisible où les passions des boniiiies se matérialisent et liiiissen' par s'ensevelir. La destinée de ces deux êtres chaiinints était de donner à tout ce qu'ils touchaient la qualité de l'or, connue ce roi de la fable. En eU'el. ils ennoblissaient tout par le charme de leurs manières, la beauté de leurs âmes cl la perfection de leurs qualités. Madame de Hocourl ne fut point déplatée au milieu de celle scène luucbaule et continue d'un amour qui devait survivre à ce qui tue les amours vulgaires Elle garda si bien le silence sur les secrets terribles de «ou fils, qu'elle n'en reparla même pas à Joseph, et celle tendre mère senlil le bonheur de Joseph absulmiieut cunimesi c'était le sien propre. Elle ne pouvait quitter Mélanic, dont la douceur, la beauté elle cliannela sédiii-aient. Enliu madame de Itocourt, vuulanl rendre cetti- félicité dur.ible et la mettre à l'abri de tout événement, usa de son crédit et de celui du marquis pour r.irc ces-ser le- vœux de son fils i-i le relever de ses scrmenls de prêtre. VJte se troiiyail parenle de M. de C..., qui était alors ambassadeur à Itomc, et l'évé |ue d'A... .y connaissait un des cardinaux les plus lii- (IccDls du sacié collège. Ainsi, sans instruire son fils de toutes ses dérnarehes, que le soecès sembla vrmloir cnurooiier, elle comptait uu beau jour rendre son cher Joseph tout à fait heureux eu lui aji-

piirlani le 1 re!' du ii.ii>c qni le séculaiiserail, et rordomiaiice du roi qui lui assuieiail I liere.iiié du [hvi: el de la pairie de i\l. de lioeourt. Ainsi tout se iMép.iiait pour le bonlienr de ce couple, et la lortune paraissait devoir leur sourire pour toujours. (|naiid reparut le mauvais génie <|ui s'était acharné sur leur i':imille eoinnie s'il eût reçu ilii ciel la mission l'alale de pnnir en eux le crime aU[|uel Jo^epll devait le jour. Quoique le vicaire lut parvenu à (•tonner Ions les cris de sa conseienee, ou du moius à les éuou|er sans laisser paraître sur son visage le eh^igrin (pii le dévorait, Mélanie n'en devinait pas luoins que son mari n'élail pas tranquille. Un soir que Joseph avait élé obligé d'accompagner M. de Recourt à une réunion diplomatique el que .Milaiiiese trouvait seule avec madame Uaniel, la jeune femme, poussant un soupir, regarda sa seconde incre et lui dil: — Mère, astu remarqué comme parfois mon Josi'pli est rêveur / — .Ma (lUe, c'esl loul simple, les hommes ont souvent à penser aux grandes affaires dont il, s'occupent, — Mais Joseph ne sérail pas rêvair pour cela... Tiens, bonne mère, laisse-moi t'explicpier ma pensée : je suis tellemeiil heureuse, (pie je ne puis me coin|)arerqn àuiieielpnrdont l'azur doux el trantpiiUe ne |iréseiiie aucun nuage : eh bien! cerles, Joseph ressemble à ce ciel cnclianleur.maisil y a sur lui ce voile que l'on apeP'' çoil qiiehpieloi^ dans l'air lorsqu'il fail du vent et que l'on est sut" une hanle inonlagne.

Madame llann I restait ébahie en conlein|ilanl le gracieux visage de Mélanie : sur le Iriuil de cette délicieuse créature resplendissait toute la poésie de ses idées, que l'expression Iradiiisail faiblement. Mélanie se mil à sourire en se souvenant que jamais la bonne femme u'avail pu se mettre à la hauteur d'une iiiée poélilpl(^ el elle reprit ainsi : — Eeontez-moi, ma iiièie. — Je t'éeouie, ecla me Util plaisir, mais je ne te comprends pas. — Tiens, dit iMél.inie, regarde la glace : voisin celle taclie qni en ternit l'éclat? — Eh bien ! dit madame ILanel.

— Eh bien! reprit Mélanie, celle tache est l'csiiril de Joseph, et l'autre partie de la glace, c'esl le mien.— Où vas-lu chercher tout ce que lu dis, petite lille? dit madame ilainel, lu t'amuses de moi... Joseph est heureux, il n'a pas de chasrin. — Si, ma mère, il en a... c'est-àdire, il est heureux, mais sou bonheur n'est pas complet. J'ai peur, ou qu'il ait une maladie chronique qui le ronge, ou qu'il n'ait pas trouvé en moi lont ce qu'il s'iinaginail trouver... Je le lui demanderai... dit-elle en versant une larmi'. — (Juelles chimères tu inventes ! s'écria la bonne femme. — Non, ma mère, je n'invente rien : pour mon malheur, mon âme lit trop bien dans la sienne, je sens par contre-coup ce qui le blesse au co'iir, îar il n'a pas une pensée qui m; soit la mienne, el je soutiens qu'il n'est pas le même qu'il aurait été si, n'ayant jamais su que nous étions frère et sœur, nous nous étions épousés à la Martinique. — .Mais qui te fail présumer toutes ces choses-là? dit madame llamel en posant ses lunettes sur ses genoux el regardant la pendule qui niarquail onze heures. — i\la mère, quelquefois je le regarde, il ne me somil pas: souveni, dans sou sommeil, éveillée par des rêves ou par l'inquiétude, je làle son fronl pour m'assurer qu'il est toujours là, sou fionl est brûlanl, il parle, el il semble en dormant se disputer avec des étrangers qui veuleul (pi'il soil prêtre... Enlin, que veux-lu, mère bien-aimée, je sens qu'il a quelque chose dans son àmc : hier, il enlendail une cloche de Saini- Eiienne, il a dil : — Voilà un heureux!... Son accent disait encore plus que sa parole elle-même. — Mélanie, interrompit la bonne femme, il est lard... adieu! — Adieu!... tu devrais rester pourtant, car l'inetiecsi sortie .. Elle est sourde, la pauvre mère, sedltelle...Eiic!l'et, madame Ilamcl n'avait pas entendu, ei elle était stutie.

Mélanie demeura toute seule dans son grand salon, comptant les minules, et croyant que chatiue voilure <'lait eelli^ de Joseph. Aju'ès un inomenl dj réllexinn, elle s'écria : — Bah ! madame Ilaniel a peiilèire raison, je dic forge des chimères... Quelque temps apre.5 elle entendit le rouleiiienl d'une voiture : le bruit approche... son cauii' bal. — Oh ! dit-elle, c'est Joseph!... En ellel, le cairosse entre dans la cour, elle s élance, la porle s'ouvre... Argow parait... Mélanie, ■placée d'efl'rui, tombe dans sa bergère. -^ " Vous attendiez votre mari' dit le piiale avec un sourire exécrable... Ma belle fugitive, n'ayez aucune peur de moi... Tetiez. je reste à celle place, et je jure de m'y lenir... je ne vous coiidanine qu'à une seule peine, celle de meutendre... — C'esl un elfroyable supplice, répondii Mélanie, et je veu» m'en délivrer! — Kon, vous ne méchapperez pas! j'ai tout prévu, vous êtes à moi !... Mélanie fut eu proie à une >v>d'oade horreur en voyant que les cordons de sonnette élaicnl coupes. — Ou n'eu remontre pas à un humilie tel que moi quand il veut se venger, dil Argow : toutes mes précautions sont piises ; voire mari ne reviendra (pie dans une heure, vos gens soûl écarlés. Finette est absente et ou la relienl, vous êtes eu ma puissance... mais je ne vous toucherai pas !... je vous abhorre!... s'écria-t-il avec énergie. Oui, pour gculter le charme de celle minute de vengeance, j'ai tendu, comme l'araignée, une toile invisible. Puisque je dois être uu diimoii, je le serai jusqu'à mon di^rnier soupir!... et, vassal de Salaii, je ferai tout le mal que je pourrai, puisque vous avez refusé de me tendre la main pour me tirer di^ l'ornière du crime. — Ah ! ne me parlez pas ainsi.

— Voire supplice esl de m'enlendre : ce que je vais vous dire retentira dans voln; oreille jiis(|n'à la mort !... Elle s'approche. Un glaive est suspendu sur voire léle, il lient à un lil que je vais couper!... —

LE VICiUUE DRS MJI'F.NNltS.

Ndii, monsiriir, dit Mclaiiie avec un lùgor sourire, mon boiilii-iir et ni:i vio ne sniit plds eiilre vos m;iiiis... — Enfant, rc|)liqiia le forban avec lin rlrniK iiunt ;\nier, je te l'ai dii, je suis extrciiic, et le jour i|iic je deviendrai vi rliieu\ je le serai trop |ieiit-6tre !... Mais en (■(■"monieiit je ne veux qu'une chose, me venger!... ei je l'ai préveiiui' jailis de ne jamais exciter la lenipêlc qui renverse les forôls, parce que lu n'es qu'inie (leurl...

Mélaiiii", iinnioliile et l'Osii lixé sur le visage énergique d'.\rgow, qui restait calme, ressemblait à inie staliic. — Un reste de pitié ni'aliiini-, continua le pirate, et je le laisse nue minute de bonlnnir avant lie faire pénétrer pour toiljours le chagrin diivot-ant dans Ion jeniuï «MiMir. .Maxendi se lut; puis, après un nionnnl, il dit: — Tu aimes M. Josejdr.'... — Oh ! oui ! Et un sourire vint errersur la lèvre gl.icéc de Mélanie. — Ton amour est fondé sur l'estime? Elle fit un don\ mouvement de tèie. — Elle va cesser, repril le pirate. — N'aduvtz pas !... s'écria Mélanie. Le pirate se mit à rire et lui dit : — Mélanie, In le crois belle, verturiise... tu n'es qu'une infâme! Ion mariage est nul, ton mari e'^lprflre!... pour toi, juge ce que tu esl — Je mrur>!... s'éiria .Vélanie. je meurs!... au secoiirs !... ah! je suis frappée à irmrt, je le sens, — Joseph, cet lionime rare, coniimia Maxendi en jouissant de l'agonie de sa Victime, ce Joseph si eliéri esl un seéli'rat, il t'a miiili, il t'a abusée... — P(on, non, dit-elle, mon frère est vertueux ! il n'a pn vouloir me Iromper. — Vertueux !... comme toi... Vous èles plongés dans la débauche, l'infamie!... — L'st-ce tout? reprit Mélanie avec calme et eu contenant sa terreur.

— Non!... dit Argow froidement, ce n'est rien!... — Connuent, ce n'est rien !... s'écria la jeune femme en frisfonnanl. — Oui, lu vas venir à nu's pieds, je vais t'y voir!. . dil-il avec une hideuse expression de rage en lui montrant le parquet. Mélaine le regarda Dxement, Comme l'agneau qui tremble devant le boa de l'Afrique. — A tes pieds!... nuninura-t-elle faiblement avec l'accent du f.in qui rit de sa propre soulfranee. — Oui, reprit le forban, je veux que ma vengeance soit éeîalante : crois-tu que je sois satisfait du chagrin qui va l'assaillir?... Non, non, je veux que toule la lerre sache que lu n'es qu'une infâme !... que Joseph aille sur l'échafaud !.,. Taisez-vous, taisez-vous:. . monsieur .Maxendi, par grâce, taisez-vous! — Sur Vichafaudl reparlit-il en appuyant sur chaque syllabe du mot; qu'un procès eriminel fasse retentir partout: «Mélanie de .Sainl- .Vndré n'est qu'une eoneubine 1... » et tu ne trouveras pas un èlre en Kranee qui ne te le dise!... on ne le recevra plus dans le monde, la mère ne voudra jias que sa fille l'approche, et dès demain un avis sera porté au pariiuel du procureur général pour l'insirnire de vos crimes. Ma veugeauce sera secondée par celle des lois.

— Monsieur Maxendi, si, pcmr empêcher un tel désastre, vous voulez ine voir à vos genoux, certes, je vais m'y traîner... La pauvre Mélanie, voyant une espèce d'hésitation sur la ligure du pirate, s'avança lentement vers lui, s'agenouilla, lui prit les mains, et, le contemplant avec une expression qui aurait aliendri mi ligre, elle lui dit : — Argow, si vous avez une mère, que vous l'ayez aimée... c'est par son doux souvenir que je vous conjure d'épargner Joseph... J'ai depuis dix minutes la mort dans le sein, j'ai senti le coup de sa faux : vous devez être content d'une victime telle que moi!.,. C'est vous qui m'aurez tuée... si... ce que vous venez de me dire est vrai... — Vous pouvez vous en assurer, répliqua froidement le pirate: si Joseph est piéire, il est tonsuré, et tel soin qu'il prenne pour vous dérober le sonnuit de sa lêic... — (]'est vrai, dil-elle avec effroi. ..—Vous n'avc z qn'à l'exaniiner... — Argow, reprit-elle, je vous en supplie, gardez le secret!... — Que m'en reviendra-t-il?... — Un crime de moins, répondit-elle.— Kh bien! soit... j'y consens... Adieu, Mélanie; nous ne nous reverrons plus ici -bas !

Le pirate s'en alla doucement en laissant l'épouse du vicaire toujours agcmmillée au milieu du salon. Elle resia dans cette altitude assez longtemps, comme si elle était ensevelie dans une profonde méditalion, et elle tendit ses mains en disant : — Vous me le promenez?... 11 est parti!... Alors elle se releva, se mil dans sa bergère, apptiya sa tête sur une de ses mains, po.^a son coude sur le bras du siège, cl elle ne fut tirée de son absorption que par une douce voix qui lui dit : — Eh bien! Mélanie, Ion amour sonuneille, je crois?...

— Qui me parle?... répondit-elle d'un air égaré. — Ah ciel! qu'as-tu, Mélanie?... Alors elle regarda, reconnut son époux, et cette céleste créature, lui déguisant suii enagrin, répondit : — Ah! c'est toi, Joseph! je dormais... quel malheur de n'avoir pas entendu ta voiture! je n'ai pu accourir jusque dans l'escalier, et êlre ramenée, portée dans tes bras! — Mélanie, reprit le vicaire inquiet, tu as pleuré! .. tu es pâle, changée, tes yeux ne me sourient plus: qu'astu?. . — Tiens, dit-elle, Joseph, j'ai fait un vilain rêve!... cela m"a troublée, et j'aurai pleuré en dormant. — Pourquoi ne t'es-tu pas couchée? il est une heure et demie... — C'est une heure sacrée pour nous, dit-elle en s'efforçant de sourire, et de plus, il y a aujourd'hui un mois que nous sommes mariés... — Mélanie, tu trembles!... s'écria le vicaire effrayé. — C'est que j'ai froid!... — Tu as froid, et cependanS voici un feu qui brûle à deux pas... — N'importe, mon ami, je suis toule' glacée... reprit-elle; oh non! mon cœur brûlera toujours...

( Joseph, réchauffe-moi par tes baisers!... tiens, assieds-toi là... El MéUaie indiciua à sou frère sa place ordinaire dans une causeuse. Le

vicaire s'y mit : alors la jeune femme prit la tète de Joseph et la posa doucement sur son sein palpitant. — Un'as-lii donc ce soir, Mélanie? ton coeur bat avec une violence extraordinaire : qu'as-li!, ma chérie? tu me caches quelque chose, je le répète, car Ion œil ne me regarde plus avec celte ihainiante expression d'amour qur l'anime toujours, ( il s'y mêle un seuliineiit que je crains de nonmier... |

Pendant que le vicaire prononçait ces mots, .Mélanie, tenant la ' tête de son époux cJplive eiilrc ses jolis doigts, earessail donerment l 's cheveux de son frère. Une horreur secrète l'eM".ir'chail ik^ regarder la place de la tonsure, qui u'élait pas tellen;?.it elfaeée qu'un œil exercé ne pût la re(onn:iître. La fatalité poussait la pauvre infortunée... Elle y jeta un coup d'œil furtif. — Mélanie! s'écria Joseph, Mélanie!... Le vicaire prend un llaeon et lui fait respirer des sels, elle reste immobile; il la eonvre de baisers. A cette caresse elle ronvrt! son œil et le referme somlain. Le vicaire, effrayé, n'ayant aucune idée de ce qui pouvait tuer Mélanie, lui prodigua les soins les plus touchants. — Mon ami, dit-elle d'une voix faible, je le n;ineicie... Puis, saisissant le vicaire par une élreinte d'une énergie terrible, elle le serra avec toute la chaleur de l'amour en l'embrassant avec celte volupté que l'idée d'un sacrilice rend plus ardente cl presque frénétique. — Mélani.', reprit le vicaire avec un ton de reproche, crois-iu (pi'une pareille scène ;iu milieu d'un bonheur pur... — Pur!... s'écria la jeune feimn(! avec effroi ; niai.^ se reimuiant soudain, elle dit : — Joseph, mon frisson est passé... il a fait place à la fièvre... tiens... Elle prit la main du vicaire en la portant à ?on front; il tressaillit de terreur en le trouvant brûlant. — Mon ami. dit-elle, no t'élonue pas de me voir mal:ide... je t'aime irop pour vivre... les âmes qui dirigent toutes leurs lorces morales vers un seul sentiment doivent se consnim r bien vile quand leur p.ission est trop vive. — Mélanie, s'écria le vicaire en r('culant de dix pas, tu me glaces i mon lour!... — Viens, viens, chéri, et bannis touies tes craintes... tu sais que les femmes ont des moments de folie... c'est une tnédit:ition trop sombre faite an milieu de celle nuit lor^pie j'étais seule... celte lôie de mort que nous avons vue à Saint-lùienne, la nuit de notre mariage, est venue s'offiir à ma mémoire, une pensée m'a envahie... je me suis trouvée dans une mauvaise disposilion... quo le dirai-je?... liens, viens, un baiser remellra tout!. . ne t'ab-enle pins!... Joseph, s'éeria-t-elle en reiitrainant, je me sens des forces pour l'aimer plus que jamais!...

M'il.nlie de Mél.inic. — Le vicaire séculjrisi.'.

Fin.

Chassant alors de son front les nuages qui l'assombrissaienl, Mélanii' refoula sa douleur dans le fond de son àmi-. Par un aduiirah'ft dévonement elle se tut, et sou mal n'en lit que plus de progrès. Néanmoins, cette scène singulière frappa le vicaire, qui devint plus pensif, et qui se mit à observer rétonoant aceroisseineiit ipie l'amour (le Mélanie avait pris depuis celle fatale soirée. Vax effel, celle victime de l'amour, couronnée de fleurs comme leux qui maiehi iiî à la mort dans le jeune âge, redoublait ses témoignages de leiuliesse en les imprégnant d'un tel charme, que le vicaire ne pcmvait s'enqiccher de croire que quelque chose de surnaturel agissait en Mélanie. Ne serait-ce pas que devant la hjmije les jouissances sont plus seniies et que les étreintes à la vie ont (ilns de force?

Au bout de quelques jours, Mélanie, dévorée par le chagrin qui la minait sourdement, fut obligée d(! se metlre au lit. Elh- combatlil longtemps avant de prendre cette cruelle détermination, car elle sentait qu'elle ne sortirait pas vivante de son lit. Mais un matin elle essaya de jouer quelque dernier morceau au vicaire, devant qui elle s'efforçait de paraître bien portante : elle se plaça devant son piano, ses faibles doigts ne purent faire rendre des sons aux touches d'ivoire... alors des larmes s'échappi^rent de ses beaux yeux. Elle se leva eu s'appuyant sur l'instrument chéri dont les accents plaisaient tant à Joseph, et elle regagna péniblement sa causeuse. Versant toujours des pleurs bien amers, elle pencha sa tête sur le sein de Joseph, et comme elle n'avait pas dormi une minute depuis plusieurs jours, elle y reposa dans un léger sommeil. — Ma mère llainel, dit Jo;e|)h à voix basse aussitôt que Mélanie fut endormie, savez-vous ipiel est le mal secret qui fait ainsi pâlir notre pauvre enfant? — Mon ami, répondit celle excellente femme en s'approchant et montrant au vicaire un visage empreint d'une nu)rtelle tristesse, crois-tu que j'aie attendu ta demande?... crois-tu que, bien que je ne sois pas l'amant de cet ange de la terre, je n'aie pas remarqué combien elle maigrit chaque jour?... chaque jour sa pâleur devient de plus en plus terrible. Autrefois elle se parait pour le plaire, aujourd'hui elle l'oublie. Ses lèvres deviennent blanches; son scmrire, si noble, si amoureux quand elle li; regarde, est triste quand ses yeux tombent sur moi !... cr/ds-iu que tout cela m'ait échappé?... Mon fils, voici trois jours que je la questionne... la pauvre enfant n'a rien voulu me dire : mais, va, Joseph, elle t'en impose!... car elle n'a pas de force : souvent je prends sa main, et jamais je ne l'ai trouvée sans une horrible (ievre... Til ne vois pas qu'elle veut te déguiser sa souffrance pour ne pas t'ai'-

LE VICAIHE DES ARDENNES

fliger, ainsi que tu on agirais oiivits oIIc... Jo-opli. il n'y a i>a> île temps à perdre... je l'assure que Mclaniocst bit-n nialado... Hfgardf... même dans ce loncliant sommeil d'innuiiMice. sa jono est déiuioe de ces belles couleurs qui dé.-.espéraienl lonles les IVnnnt's, cl par-dessous sa peau blanclic il y a une conlcnr fuiicliri'...

Les s;>nglols empèdiercnt celle (lanvre femme de conlimier; ce diseours, le pins long iin'elle cili li-iin <laiis sa vie. ne |icMivail être prononcé par elle que dans une semblalile ocea-ion. I.i' vicaire, imnnibile d'horreor. rcganlaii avec les ycn\ de la folie le doux iiionvemeni du sein de sa compamie : sa luinclic enir'ouvcrie semblait dévorer le souflle pnr qui s'écliajipail des lèvres décidorées de son amie. Celle grande vision d'éleniilé eélcsle qui brille sur le visage d Une viergeexpirée apparaissait déjà sur la douce figure ili' M( laiiie. i:es terribles prés;\ges que le prêtre avait remarques à .\iilii.iy d.iiis li's traits délirants de Laiiretle le tirent frémir, et il sentit en loi-mèine une horrible convul-imi. — Anges du ciel, murmura laiblement Mélanie dans son sommeil, vous ne me repousserez. ))as!... je suis purel... je n'ai que tr(q> aimé... voilà tout nicm crime!... — (Jne veulent dire ces paroles','... dit le vicaire. — (j\iaii(l dormirai-je lonjonrs?... murmura encore Mélanie en s'éveillant el jetaiil sor tout ce qui reutonrait les regards incertains du réveil. Une tendre expression anima son visagi' quand elle contempla Joseph et madame llamel. — Mélanie. luulit le prèlre, lu me dois compte de tes moindres scnliinenls! .. j'exige que tu me cmilics le secret de ta douleur. — Joseph, je t'aurai tout dit quand je t'aiir.d avoué que je soufi're... Mon ami, reprit-elle, je suis malade, bien malade... mais, je te le dis, parce que lu es grand, que ton àme est forte .. ainsi ne sois étonné de rien. — Mais, Mélanie, qui a donc pn... — Mon ainonr!... répondit-elle avec un sourire, oui, Jo-epli. mon sang s'est allumé, rieu ne peut plus le rafraîchir, car à ch.nine in-tanl la vue l'eiidirase encore... et... j'aime mieux mourir que de m- pas te voir... — Mourir! s'écria le vicaire, qui, pour la première fois, apir^nl 1 élendiie du danger de Mélanie, mourir!... Joseph, répondit-elle avec douceur, ne sois pas si peu maître de loi. car ta douleur va m'achever. Imite-moi, mon ami... et vivons tonte notre vie sans chagrin!... Enlonre-moi de joie, de sourires, d'amour, de tout ce que les senliments humains ont de trésors intimes!... Si je dois mourir de (elle maladie qui me dévore, tu ne peux l'empêcher... ainsi ton àme est assez, forte pour concevoir la nécessité, puisque ukm, faible, je la conçois et que je m'y soumets : que je fasse mes derniers pas sur un sable doré comme celui que tu Os répandre sur les sentiers qui menaient au Val-Terrible!... Si je vis, le chagrin serait emore de trop : ainsi sois gai de toute manière...

Cependant la slnpeur du vicaire était trop grande, et Mélanie s'écria douloureusement: —Joseph, lu précipites mes derniers instants! Elle tomba sur lui, et ce fui avec bien de la peine que l'on transporta la mourante sur son lit.

Aussitôt un domcsiique monta à cheval et fut chercher un médecin. Il vint, s'approcha de Mélanie, et, après l'avoir examinée, il affecta un air riant en s'écrianl : — 11 ne faul à celle jolie dame-là que de la dissipation et la campagne. — Oui, monsiem-, dit-elle, la campagne... du ciel, ajouta-l-elle tout bas. — Jose|)li, reptit-elle, et loi, mère, allcz-vous-cn... Ils sortirent les larmes aux yeux. — Monsieur, dit îlélanic, je n'ai pas trois jours à vivre; vous avez dd deviner la cause de mou mal ; un événement terrible m'a pnrlé un coup moi tel, rien ne peut me sauver, car j'en ai en la conviction ce malin, je dois mourir : vcms le s;ivcz, n'est-ce pas?... Le médecin se lut. — Teni'z, monsieur, je ri''|>onds de moi jns(|n'à mon dern er soupir, je vais être gaie, rianle; promettez-moi . jurez-moi seulemi'iil d'abuser mon mari et de lui persuader que ce n'est riin, cpie je suis effrayée d'une bagatelle; dites-lui, pour mieux le tromper, de prendre soin, ainsi 4ue madame llamel, de m'oter de la tête les idées qui s'y sonl glisjces, que ce que je m'imagine peut retarder ma guérison, que mon imagination trop vive m'abuse, et que si l'on ne me détroinpe pas je tomberai en langueur. Al')rs m(m mari ne m'oflrir,! pas le cruel speclacle de sa douleur, et j'cnqiorterai dans ma tombe l'espoir qu'il me survivra : je ne serai pas la plus malheureuse.

Le médecin, frappé de ce di.-eours, la regarde avec admiration et surprise. — Ah! madame, dit il, si lelle est votre mort, comment »vez-vous donc vécu .' Elle se mil à sourire et lui dit : — Me promettez-vous? — Oui , madame. — Ainsi, répliqna-t-clle, vous viendrez d.; temps en temps, et chaque fois vous leur direz que je vais mieux... Ils sont à la porte, reprit-elle. Allons, mes amis, entrez!... s'écrial-clle doucement. Le vicaire revint et regarda lourà tour Mélanie et le médecin.

O; dernier se leva après avoir écrit quelque ordonnance insignifiante, madame llamel et le vicaire s'empressèrent de le suivre. 11 fut fidèle à ce qu'il venait de promettre à Mélanie; aussi le prêtre et la vieille feuime renirerent-ils avec un visage riant et satisfait. Mélanie, dit le vicaire, dans im mois tu d. inseras au bal. Si alors M. de Rocourt a obtenu mon ordonnante pour la pairie, nous aurons ici une superbe assemblée pour célebirr la convalescence : ce n'est rien, ma bien-airnée. . I. à-dessus il sV-nIrelint longtemps avec la courageuse Mélauie, qui feignit de se laisser convaincre par le vicaire.

Jamais elle ne fut plus touchante, plus gratic*.^. plus cvcMa.hix!

que dans celte dernière période de sa vie ; pas une plainte ne sortait de sa bouche, et, pour donner le change, elle déguisait les souffrances cruelles de sa maladie sous une toilette recherchée, en sorte qu'elle conservait une espèce de fraîcÎ!>f.ur. La lièvre aniini'.' son teiiil par une cmilem qui la rendait brillante de beauté; elle ressemblait parfaitement à ces lanqies nocturnes, qui, près de s'éteindre, jettent, avant d'expirer, une dernière lueur. Sa conversation mémo avait ime doneem-, une grâce, qui ne venait pas de la terre. Lorscpie la lièvre cessait et que son vistige prenait cette teinte livide avautcouriiere de la mort, qu'elle devenait pâle, défaite, que ses beaux veux se ter;iissaieut et que son malaise élail trop évident, elle feigiKiil de vouloir quelque chose de rare, et elle exigeait que ce fût son m;ui ipii courût l'acheter. Le ficaire, trompé, sortait et parcourail l'.uis; hu'squ'il revenait avec la fleur, le bijou, le livre, la parure qu'avait souhaités .Mélanie, il la trouvait animée et brillante. Dans ces derniers moments, elle accabla son mari des preuves de la vive tendresse qui l'avail embr.asée depuis S(m jeune âge, et Joseph était étonné de ce redoublement d'amour.

Madame de Rocourt fut trompée par son fils sur la gravilé de la maladie de sa fille, et, bien qu'elle fill la voir S(uivent, elle in^ comjirit jamais que Mélanie était en danger, elle riail et ple'urait avec elle, et la jeune malade était en proie à une joie céleslx^ en s'apc'rcevaiit (pie tout le monde, excepté madame llamel, donnait dans le piège (pi'elle avait tendu. Quant à la pauvre mère llamel, assise an chevet de Mélanie, elle pressentait sa mort et contenait son chagrin avec nu courage héroïque. Cette femme simple cl admirable cachait une àme sensible, et joignait à une fermelé stoïiiue la chaleur de senlinienl de son sexe. Elle semblait, daus la (hambre de sa lillc chérie, être tranquille, calme, et elle lui rendait mille petits services avec l'amour et l'activilé d'une mère. Cependant s(m (eil fixait Mélanie cl devinait à chaque geste sa pensée secrète. Madame llamel savait que sa fille allait mourir, et elle se disait à elle-même avec sang-froid : — Je la suivrai.

IJii malin, on était au mois de mars, madame de Rocourt enire piécipilainment à l'hùlel, et son fils, en voyant les chevaux de sa mère couverts de sueur et leurs iiarnais blanchis par l'écume, jugea qu'elle venait d'apprendre (piel(|iie chose de bien important; cette bonne mère s'élance daus les escaliers, elle se précipite dans les appartements, tombe dans les bras de son lils, el jette sur la table le brefdu pape qui sécularisait Joseph, et l'ordonnance du roi qui lui dtmnait le nom de Saint-André de lloeourt, le titre de comte et le droit de succéder à M. de Rocoivt dans la pairie. Joseph s'évanouit île bonheur... il se réveille et s'écrie : — 0 ma mère!... tu me rends l'honneur... et je le dois deux l'ois la vie!... — Mon fils, ton mariage est maintenant légitime.

Le prèlre, rayonnant d'espoir, joyeux d'une joie indescriptible, entre dans la chambre de Mélanie, en proie à un violent accès de fièvre. Kll(^ souril <n voyant la mère el le fils joyeux. Joseph, arriv/ près du lii de sa femme, lui prend la main, la baise avec ardeur; il veut parler, les bouillonnements de son sang l'en empêchent. — Jo seph... qu'as-tn? — .Mélanie, en l'épousant j'élais prêtre !... — Je l( savais!... répondit-elle en pâlissant (Joseph et madame de Rocunil restèrent stupéfaits), et, dit-elle, c'est là ce qui me tue, Joseph... Je t'ai plus aimé peut-être... — Qui te l'a dit'.'... interrompit le vicaire, quel est le monstre?... — Argow... il y a trois semaines, est venu me révéler ce fatal secret... 'Va, il s'est bien vengé!.... — Mélanie! Mi'lanic ! s'écria le vicaire, je ne suis plus prêtre !... voici le bref du pape... qui...

A ces mots, dits sans mcnagemenl, Mi'laiiie La plume m'échappe

Voyez-vous, dans la rue des Amandiers, deux corbillards bien simples s'avancer lentement vers le champ du repos?...

Un seul homme suit le premier.... Cet homme est pâle, il est défait, il lie regaidi! que la terre, il ne pleure pas...

Une femme suit le second.... C'est l'ineite qui pleure madame llamel...

Le temps est gris et la terre soniRce par une boue liquide. Joseph et Finette ne voient rien. Malgré le peu d'éclat de cette pompe funèbre, beaucoup de gens s'arrêtent et contemplent nu des jdiis touclianis tableaux que la douleur ait offerts.

Madame de Rocourt n'a plus revu son fils, bien qu'il lui ait promis de revenir...

Les anges des cicux ont repris le présent qu'ils *T.iient fait à la terre.

FIH DU VICAIRE DES ARDRMNES

PUIBST.— TYP. BOeilET.

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