PROLOGUE
Vi\, cours, douce et folle imaginaliou, le charme de ma vie, la source de tour.
uies plaisirs ! vole , papillojiue, cour»; récouipeu.-.cl'ii d'un moment de captivité 1
Va, ma fille, je ne le retiens plus; badine, voltigea gauche, à droite, au centre, par monts et par vaux ; deci, de là ; aval , auiont : à l'orient , au nord , dans les cieux, chez les morts, icibas 1... partout!...
Oui, tout est ton domaine, depuis le passe jusqu'au présent; lu peux nième embrasser le néiïnt et dessiner tes tableaux fugitil's sur le voile qui cache l'avenir!
0 ma tendre amie, la seule fidèle malgré ton inconstance, iic te garde (pie d'une seule chose, d'un seul écueil funeste... le bon sens!
Hélas! n'y brise pas notre légère nacelle, si chargée de mousse, de vent et do Actions riantes'
0 aussi loin que tu verras celle île de la raison et de la vérité, ce ro.
Les mini>lies de Jean 1[. -
ser tant d'heures cruelles, puisses-tu à qui le lira ! je ^^erai coûtent.
cher «i désert habité parciuq ou six hommes degéiiie, fuis!
fui> d une aile rapide comme la pcMisée ; enfin fuis avec la viii'vse du vulgaire et des grands, mais sois plus chaiininui et plus originale en la fuite, tournoie dans les airs C(mnne le lils de Dédale...
Hélas ! ne péris pas en tombant; j'ai besoin de Ion délire, ne souffre pas que les feux de la vérité t'enlèvent jamais tes ailes diaprées...
Ue même que le monde, je préfère une brillante illusion à de tristes réalités :
cinirme donc mes soucis !
couvre d'un voile menteur le passé, l'avenir, et tresse une couronne de fleurs pour embellir la minute présente...
Que tout me sourie, je le veux; enivre-moi! j'aime l'ivresse de l'âme el le délire du plaisir...
Lecteur, tout à moi!...
De l'aimjblc Momus je saisis les
grelots; lieau juif, sors de la presse, et
loin de nous les sot? !
0 mon petit livret, livret
mon ami, qui m'as fait pas-
procurcr une heure de plaisir
L'ISRAÉLITE
Le cti.Me.iii de Cisin-CraïuKs. — L'Iimocento. — Clotilde.
l'anui les anciens cliàio.iux seinos Mir le sol de France par la fdod;i. Itlé, celle f;r.iiidi' iiisliluliuii qii en nui qti.ililé de vilain je in'alistieiidf-ai de jiipcr. il en est aiuqucls w rallaclienl des fails ini{inilaiil6 qui eu Ciin>acrenl à jamais la inéiiiuire. On pourrait dire qu'il» serveni de jalon> pour l'IiisUiire de noire pairie.
C'cii (i'nu de ees châteaux foris, dnui il re^te à peine aujourd'hui quelque» paii~ de nnnadles nuliliés par la faux du temps, (Idiu Vlln^ aile», pour prélude de celle hi^toile, lire la desii iplinn qui nous a été couservëe daus les archives des Cauialdules de la IVoveuce.
J'iguore quand codii castel fnl di^moli ; mais, ce que je sais parfaitenieulbien. et ce qui doll vous sullire. c'est qu'en 1440 la Provence s'enorgueillissait du chàlean de Casin Grandes, et certes ce u'esl pas saus raison !... Soyez-eu jupes, chers et précieux lecteurs; surtout ne viuis eudormez pas. ou dormez si vous gardez le titre de juges.
Il emiste sur les côtes de Provence, prés de Jonquicres, un eudroit qu'heureusement l'ou n'a pas pu détruire : vous irez le voir si c'est votre bon plaisir. Il est asscz curieux par la singularité des récifs et des falaises que la capricieu^e nature y plaça de ses mains. On présume qu'ils >onl les débris de quelque volcan éteint, et les grottes souterraine» de U cote auU»ri>enl cette opiuiou. Ces écueils forment troib promontoire:) dont celui du milieu présente une plate-forme charmante ; à sa droite et à sa gauche s'élèvent les masses imposantes des deux autres, qui sont arides et moulueux. L'espace de cùié rempli par ces trois berges est inabordable, à cause des écueils qui se prolougent dans la mer : son onde ne laisse jamais de chemin hbre au bas des falaises; et elles sont tellement inégales et rocailleuses qu'elles offrent au vovageur les moyens de prouver son courage.
Ou ne connaît encore qu'un seul homme !... un fanatique chimiste qui, depuis celte époque, s'y soit hasardé, pour démontrer que ces rocs contenaient de la lave semblable à celle du Vésuve. (Jue ne peut
l'amour des sciences .' allez-vous dire Pas du tout, il n'avait pas
un sou, et cette démoustraliuu lui valut une place qu'il sollicitait.
Le promontoire à droite est plus élevé que celui de gauche, et il porte le nom de la CoquelU. Daus celle étroite vallée qui se trouve entre eux, c'est-à-dire sur l'esplanade formée par la berge du milieu, uu habile archiuictc construisit le château de Casiu-Grandes, p.ir l'ordre de Guy de Lusignan. Ce fut en 1505. lorsque lluLues Xlll <le Lusiguau, sou frère, donna par teslauieut le comté de la .Marche à Philippe le Bel, pour eu frustrer Guy Ce dernier dél'eiidit sou héritage, mais la force l'emporta. Casiu-Graudes devint alors l'apanage de membres de la fauulle de Lusignan qui ne régnaient pas en Chypre.
Leur race s'éteignit bientôt, et Casin-Grandes appartint aux rois de Chypre, qui gouveruereui ce domaine par des iuleudanls.
La façade du coté de la mer est d'un genre Ircs-uoble, et. lorsqu'un Vaisseau pas-e. elle rappelle aux marins les magnifiques palais de la reine amphibie de l'Adriatique. Deux vastes ailes du château longent et dominent les deux montagnes, dont elles ne sont séparées que par un sentier d'environ vingt pieds de large; et ce scniier est ferme du côlé de la lerre par deux masses de granit qui servent d'embillisseuient, tant leur di^posilion est extraordinaire et pittoresque ; elles ont l'dir d* deux énormes pierres tombées des main^ îles géants quand Jupiter les foudroya. Cette habita. ion. ainsi défendue par la nature, est inexpugnable du c6lé de la terre au moyeu d'un fossé de quarante pieds de largeur et par des lours crénelées placées de cinquante eu cinquante pieds. Elles décorent très-bien la façade d'entrée et douueui à celle demeure un air de puissance qui, du temps du roi Charles \1I, en imposait encore assez pour ijue li;s vilains, mes confrères, n'usassent pas remuer. Le portail, de forme ogive, passait pour un des plus beaux morceaux de l'architecture féijdale. Une allée majesiueuse, plantée parGuy de Lusignan. conduit au ponl-levis. A droite et à gauche, les deux montagnes liuissenl en pente douce, et celle pente est garnie d'oliviers, de romarins, de palmiers, de safran, d'orangers, de myrtes et d'autres arbres remarquables par leur beauté. Le parc se trouve donc de chaque côté du fort et le pi éade. Appuyé sur ces deux roches, ce château centenaire s'élève majestueusement au milieu de ce site romantique, en avant d'un coté la vue de l'immen^ilé de la mer. il de l'autre cille des gais aceidcnis delà Provence. Eu effet, la vallée eai riaulc; une route la traverse;
et par delà celte rouie on a l'aspect des lerres oui dépendent de ce lief. Le chai nie de ce paysage unique résulte prnicipalemenl de l'opposition (|ue pi('senleiil,"la mer, cecllâleau, l'ouvrage des hommes; ces arides falaises, ouvrage du hasard ; les bois du parc, laverie prairie et les villages au loin. Mais ce charme est d(uiblé par la transparence du ciel et le délicieuii climal de cette Italie de la France.
Une femme seule animait alors par sa présence ce gracieux vallon... La disposition de sa chevelure et ses véiemenls étrangers annoncent une Grecque. Il règne dans sa personm^ un désordre portant nue trop forte empreinie d'habitude pour cire l'i^lfet du hasard, tiellc femme, d'une maigreur presque hideuse, roulant des yeux haganls, le visage silhuiné de rides venues avant le temps et produites sans doute par son rire lorcé, conservait encore sur sa figure des M' lii es (le jeiine>se et de beauté.
Tri est le portrait de la nourrice de Clotilde. la fdie unique de .lean 11 de Lusignan, roi de Chypre, déirftné pour le momenl comme tant d'autres, et léfngié dans le château de Casiu-Grandes, avec tous le- iii'vor- qu'il a pu dérober aux mains rapaees des Vénitiens, ses vainqueurs.
l.a sueur inondait les joues creuses et pâles de la nourrice, mais sa f ili:;ue et la elialeiir ne rempéchaieiit pas de eoiitlnuer sou travail. Llle cn'use une fosse. Ue ti'uips en temps ses yeux égarés, en errant sur la eanip:i^iie, paiaissent redouter des témoins de son œuvre funèbre ; et laiilol. posant nu pied sur sa bêche, elle rit aux éclats, ou vcisi' une larme arrachée par l'iioireur, en contemplant un tidiie d'arbre dont la disposition originale ressemblait assez à uu cadavre.
— Va !... mon fils!... lu ne seras pas sans sépulture ' Pauvre enfant ! je t'ai nourri de mon lail... Hélas! les douleurs de l'enfantenieiil durent toute la vie !... Mais, poussant uu grand éclat de rire, elle ajouta : Te voilà bien drôle!...
Pour comprendre ces mots, il faut dire que Marie Stoub perdit la raison en voyant percer sou fils d'un coup d'épée, lorsque les Vénitiens emportèrent d'assaut Nicosie, la capitale du royaume de Chypre. C'est ce qui la fit surnommer VInnoccnte. Sa folie avait cela de particulier, qu'aussitôt qu'elle fixait la princesse, Marie, songeant à l'enfance de Clotilde, se rappelait celle de son fils. Alors nue lueur de r.iisou lui faisant sen:ir son malheur, elle pleurait en gardant uu silence plus terrible que le gai bavardage de sa folie, souvent touchante!...
.Après avoir regardé ce troue d'arbre avec l'expression de la douleur devant laquelle toutes les autres se taisent, celle d'une mère qoi pleure son fils, elle reprit sou travail avec une effrayante activité. La tombe était presque finie lorsque, sur le haut d'une petite éminence appelée la Colline des Amants, parut une jeune fille en jupon court, comme de tout temps les ont portés les Provençales. Cette enfant, à la tailL' souple et déliée comme un jonc, tient un mouchoir à la main, et les douces et gracieuses ondulations qu'elle lui imprime Iraliissent de teudres adieux. A cet instant le hiuit d'un cheval galopant en deçà de l'éminence se fit entendre, el l'Innocente, ayant prunipleiinnil levé la tête, aperçut la jeune fille balançant encore son mouchoir. Alors la figure de cette femme pril une expression de finesse malicieuse, elle mit en souriant son doigl sur ses lèvres; mais, voyant la Provençale se retourner et venir, elle se pencha sur sa bcclie en feignani de ne pas l'apercevoir.
Celle jeune enfani, nommée Josette, était la fille de l'intendant que le roi de llhypre avait envoyé régir le domaine de Casin-Grandes. Il.rcule Bouibans, son père, succéda dans celle charge à uu intend.int prétendu concussionnaire, qui fnl telleincnl noirci dans l'espril du roi de Cliypre Janus, que ce prince crni l'aire un acie de clémence en se conientaut de lui donner un siiecessenr. Cet inlendanl destitué se Ironvail par hasard un homme iniegre, il était chéri des liabitanis; aussi le comte de Provence le nomma bailli de .Montyrat... Ce passage prouve évidemment qu'il cxi-'la des délateurs daus les temps de la chevalerie !... l/'unsolons-nous donc !...
Quoi qu'il eu soit, Uercule Combans, le père de la gentille Josette, excrçaiii depuis vingt ans cette place lucrative, ne fut pas épargné par l'envie qui s'attache ;tux fonclioniiaires publics, et sous les coups de laquelle son prédécesseur avait succombé. I^ependant, malgré ses détracteurs, il réussit, à l'arrivée du prince fugitif, à faire nommer sa (llle demoiselle de la princesse, et les méchants osèrent publier qu'on ue la promut à cette dignité ipie parce que Josette Oombai.s se trouvait la seule eu état de servir Clotilde!... Mais peut-on empèclier la médisance?
La ieuiie <i jolie Provençale arriva, rouge comme une grenade, presOi! riunocenU;, ci, l'accostant d'un air assez embarrasse :
-^ ùtminuul, lui dil-elle, avez-vous fait, ma pauvre .Marie, pour vous é< happer du cbàlcau?...
— Comme loi!... quand tu as quitté ta maîtresse pour aller courir l'aiguilh'lti- !...
— Il u') a rien de bon à gagner avec les fous, murmura tout bas Josette, dont l'incarnat était devemi plus vif. .Mais que creusez-vous là? repril-ellc tout haut en s'as^cyalll sur le tronc de l'aibie.
— Mauvaise !... respecl aux morts !... Tu t'assieds sur la poitrine de
L'ISRAELITE
mon llk!... Mon fils!... mon cher fils... Ji'an, que fais-liilà? Poniquoi ne II- ifli-vcs-iu pas Ciniiiiu' lus rosi-anx, après avoir plié.'...
La jeune lille, ûpouvaniée des Cl■i^ de l'Iuuoceiiie el de l'expression de son visage, se leva précipitainmenl.
— Tiens, continua-t-elle. vois comme tts l'ont blessé! En pronoiiçanl ces mots, elle mcintiait à Josette une fente rouge où la sève de l'orme avait coulé. Mais, reprit-elle, j'ai relrouvé son corps!... Ils l'ont laissé là... sans le couvrir d'un peu de lerre ! Elle se lut un moment, une larme roula dans son œil, et. montrant à Josette ce bois inlormi- que sa tendre pensée animait, elle ajouta d'un ton qui faisait mal: Ma lille!... lu l'aurais aimé si tu l'avais connu! .. tu ti> pleurerais au moins!... El moi, qui l'ai porté dans mon sein et perdu !... je vis '... Elle se tordit les bras, puis, poussaut un éclat de i'ire à gorge déployée, elle se mit à sauter et dauser autour de la tombe.
Josette, émue de pitié, laissa couler une larme. L'Innocente la vit et lui serra la main avec force, elle lui dit d'un ton de voix (pii partait du cœnr : — Tu seras mère!... Puis, revenant à sa folie, elle lui prit avec adresse son mouchoir, et. imitant la pose de la jeune lille, elle l'agita conmie elle en ayant l'air du la nargner.
Eu ce munienl Josette, seule, aper(;ut, au bout de l'avenue d'urnies, la princesse (!loiilde, entonnie de queUpies personnes. La nourrice n'en continua pas nioins sa danse grcciiue, avec toute la fréiié-ie d'une bacchante que le vin a inoinciHanénienl privée de sa raison ; elle chanl.iil des vers grecs, el, ne s'inquiélanl pas du désordre de ses vêlements et des lambeaux qui s'en détachaient, elle prit Josette et voulut la faire danser.
Le cortège de la lille de Jean H se rédui>ail à quatre hommes, les seuls grands personnages dont son père ail voulu se voir accompa.^'oé dans sa fuiie 11 laissa dans son royaume une foule de partisans <ini brûlaient du dé^ir de le suivre, car il était adoré de ses sujets. Le laiig^igr qu'il linl en leur ordonnant de rester en Chypre est trop rare de non jours pour n'être pas rapporté.
« Un citoyen, s'écria i-il en quittant son palais ensanglanté, doit préférer sa famille à lui-même ; son prince à sa famille; mais rien ne peut se préférer à la patrie, si ce n'esl le ginre humain. Ne (piittez donc pas voire pays et comptez qu'en le servant, niôine sous les Vénitiens, c'est me servir moi-même : votre courage y brillera bien plus que dans nu exil (|ui ne convient désormais qu'à voire pi iiice... 11 ne doit pas habiter les lieux témoins de sa chute... Adieu donc... »
Jean 11, pres(|ue aveugle, ne put voir les larmes dont les yeux furent inondesà sondéparl. Un monarqneainsi détrftné peut être sûr de régner toujours... Il ne put niéine empêcher quelques seigneurs de venir le rejoindre.
Le> qnaire personnages auxquels Lusignan accorda les honneurs de son exil accompagnaient DIoiilde dans sa promenade. Celle cliarnianle princes>e parait au milieu deux commeunejenne fleur pleine de coloris et d élégance, qoi se trouve entre des ronces el des arbustes dépouillés de feuille?.. Naïve comme rcnfance. simple comme la n:iliire, il résidait en elle uu charme inexprimable qui la rei.dail un spectacle ravi>sanl pour la vieillesse, el pour les jeunes un sujet d'extase De beaux yeux biens tout himiides et fendus en amande semblent loger lainnnr el dire Esclaves, protégez-moi! Une bouche de corail, sur laquelle se jouent le plus charmaiil sourire et des nichées d'amours, attire le baiser... Sa figure et son organe sont doux comme ceux d'une sirène, el ses nionveuienls pélillants de grâces coiiime ceux d'un jeune cygne, dont elle possède la taille éléjtanle, les voluptueux contours, la démarche, l'écl.il il la blancheur; cerles, elle n'avait pa~ besoin pour séduire de sa déli<ieo~c parure. Vêtue à la grecque, elle portail sur une robe biandie loioiiie la neige une précieuse tuni(|ne bleue, terminée par des gl.imls d',u:;eut; une espèce de cothurne rouge chausse un pied mignon large de deux doigts; ses cheveux noirs sont relenns par des baudelelles blanches, qui, mêlées à ses tresses, en font valoir lébene.
Pour se garantir du soleil, Clotilde avait entouré sa tête charmanle d'une gaze légère qui lui donnait celte grâce aérienne que iioire imagination prête aux divinités mythologiques. La nature avait dit pour elle : Fai-(ms un chef-d'œuvre... Il lut complet. Les allriiili (ie Clotilde n'étaient que la divine enseigne d'une anie plus divine < acoie' Enflii, belle de celle beauté rêvée chez toutes les nations, it; oraul l'amour el s'igiiorant elle-même, elle ressemblait à la r.. e vierge encore des li.iisers du zéphir, ou plutôt à celle admirable ^t.itue égyptienne iiui, pour résonner, altendail uue|caresse du soleil.
J'avoue que, pour mon usage personnel, je regrette, ainsi que vous, lecleiir, que Clotilde ne soit plus qu'une cendre égarée dans la nature... et, coinnie vouloir la retrouver... c'est tenter la chose impossible de la Fontaine, il faut nous contenter de uo^ fennncs !... héla»!
Les ministres de Jean II. -— Trente mille linmnics. — I.'Isradlit
Clotilde, apercevant sa p.mvrc nourrice, se dirigea de ce côté. Pendant qu'elle s'avance, examinez uu peu, je vous prie, à quatre pas derrière la princesse, un farouche soldat qui marche en silence. C'est ni) h(mime court, trapu, d'une ligure africaine : lèvres épaisses, bouche fendue el nez plat sonrilant dn feu. Son d'il annonce la férocité; sa barbe touffue, la force; sa démarche, l'homme qui n'a jamais peur; et ses traits grossiers, une origine comninne. Pour toute arme défensive, il avait nu casque sur la têli' ; mais il portail à sa ceinture un sabre turc tré>-iicourlié. doiil il caressait souvent la brillante poignée. — Castriot lAlbanais fut, de la garde du prince, le seul qui survécut à la prise di' Nicosie. Elle mourut dans le palais, el chaque soldat gardait de son corp> la place assignée par le chef. — Ils ne dirent point dans les rues de Nicosie : Nous périrons pour la défense du roil — Ils moururent ! On leur fit, dans la suite, uu inagniliqne service par les soins de Monestan, le premier miniitre, que vous allez bientôt counaitre.
(lasirioi peut servir de modèle aux fanatiques présents et à venir. Sa cervelle albanaise n'enfanta qu'une seule idée sans cesse présente : elle consistait à lui faire anéantir tout ce qui nuisait ou qu'il supposait devoir nuire à son prince et à sa lille. Ce dévouemen", UU de sa reconnaissance, était tout s<ui code et sa religion... A genoux, ingrats' à genoux devant Castriot!. .
Entre Castriot et la princesse, un homme grand, sec, maigre, chauve, à nez aquilin en forme de lame de coMleau, gémissait en luioiênie d'aller à pied. — Ce pcr>-onnage éiail le connétable comte Kéialein; il n'avait pasencoie pu se cmisoler de la perle de ses chevaux, dont il ne sauva que Vol-au-Vent, son favori. — Cerles, Vol-au- Venl mérilail bien celle faveur! Je croirais volontiers qu'il était uu de ceux qui jadis oui charrié le soleil dans lescieux, elqni revinrent sur la terre lorsque les faux dieux el leurs équipages disparurent devant la croix. Parmi les regrets de Kéialein il faut compter celui de ne plus commander la cav.dcrie cypriote. Eu outre, ce digne; chevalier aimait assez à raconter ses anciens exploits. Pour achever sou portrait, nous aurons le couragi; de dire qu'on l'accu: a toujouisde manquer de bon sens, et l'on présume que Uéfalein fut uu sobriquet ironique qui lui resta... eulin il vola le b.^plènie.
Mais la belle Clotilde est entre deux personnages beaucoup plus iiuporlanls. Celui de droite était le comte Ludovic de Monestan, ministre de Jean 11. Ce vieillard à cheveux blancs, simple eldoux, avait mie bouliomie rare, même chez un ministre; une éloquence naïve, eliiise encore pins rare; el uu cœur droit qui le rendrait le phénix (les ministres s'il n'eût pas été dominé par un zèle démesuré pour la religion; tandis que le second, llilariou d'Aosli, l'évècine de Nicosie, l'aumônier du prince, possédait toute l'ardeur d'un jeune guerrier, la ruse d'un diplomate el la science ministérielle. Sa figure altierc res- [lir.iil les combats, et, ne pouvant salisfaire cette envie d.ins les camps, il s'en dédommageait, pour le moment dans la polémique; aussi, lorsque la princesse fut aperçue par Jossetle, une grave discussion se débattait entre llilarion el Monestan.
— Je le rcpele, disait ce dernier, nous n'avons perdu le royaume que parce que les préeeple.^ de la religion mis en oubli, les mœurs dissolues nous oui fail retirer la protection de l'Eternel.
— Ah ! monsieur, répondit l'évêque, si nous avions eu trente mille lœmmes de bonnes troupes, l'Eternel aurait éié pour nous !... 11 aime les gros bataillons; les croisades qui nous ont donné Chypre et Jérusalem le prouvent bien.
— .Monsieur, avouez cependant qu'on négligeait le service divin?
— Moùsieur le comte, Nicosie n'était pas assez bien foriiliée !
— Oui!... contre les mauvaises doctrines qui nous ont envahis bien avant les Vénitiens, interrompit le ministre ; c'est la religion qui forme les bous soldats eu les rendant pieux et soumis an prince, et si les églises avaient été pleines, nous n eussions pas succombé; le Dieu fort nous aurait accompagnés.
— Non, monsieur, permiHtez; nous succombâmes parce qu'il nous manquait trente mille hommes, voilà le fait... .Monsieur, trente milL htiinmes sont la base nécessaire de toute résistance, de toute oppression, de toute entreprise, de tout royaume à défendre, à envahir, à conserver... ensuite, depuis longtemps l'on négligeait les relations diplomatiques avec les Etais européens. Que cela nous serve d'exemple àl'aveuir; n'est-ce pas, madame.'...
A cette interrogation du prélai vindicatif, Clotilde garda le silence, eu faisant la plus jolie petite moue qu'il fût possible de voir, et elle
L'ISRAÉLITE
ï.'avau<,'a plus rupideuieut vers sa uourrice cl sa domoiselle d'Iioniioiii'. MoiiesUD, se iroiivaiil aitai)ué gravomenl, saisit l'cvêquc par sa oeiiilure. et loin en doublant le pas pom' suivre la princesse, il dit an prélat avec la elialoiir de l'iuiioceiice accusée :
— Mousieur révèqne. trente niille lionniios ne peiiveiil rien là (ù les mauvaises niœui's ont abàlanli le courage ; trente mille lioniniis sans relisiou ne valent pas la légion iliébaine; el, quani aux relations diplomatiques, qui vous dit qu'elles n"(ni! pas été enireli'uuts .' Pensez- vous à vos paroles? Pour en parler, connaissez-vous bien 1 état de l'Europe? Quel secours pouvions-nous attendre du roi de' France, qui, dans ce niunient nièuie, a la moitié de son royaume à conquérir? et comment a-t-il conquis lapiemière nioilié? C'e^l avoe renvoyée du Seiguiur, cette vieige dont la force vient d'en liant cl qui a renq)li sa mi>sion en sacrant ioa roi : elle n'est niorle (pie
tarée que Dieu l'a rappelée, voulant laisser faire les bomnies. — 'Angleterre pouvait-elle penser à nous, quand elle ne conserve pas ses conquêtes attaquées, et que des factions s'apprêtent dans son sein el servent la France plus puissamment que le courage des Duiiois? Le roi René, dont nous habitons le comté, ne soutient-il pas une guerre ruineuse eu Italie avec l'Aragon? l'Aragon lui-même est en guerre avec les Maures, ainsi que le Portugal ; et, de tous ces malheurs, le plus grand, et que vous ignorez sans doute, c'est l'état de la cour de Rome... A peine remise des secousses éprouvées au concile de Constance, elle a vu chasser le véritable pape !... le vicaire de Jésus-Christ! lùigèiu; IV!... Les Turcs allaquent l'Allemagne, déjà attaquée par les llu>siies; Constantinople est aux abois; Jérusaleiii a succombe!... Le tombeau de Jésus est aux infidèles!... An milieu do ces chocs des ui:is-e> ineuiiéros, loisipie les grandes puissances croulent, se recuu>tiui-( m de leurs débiis, pour crouler eneoie et s'entre-déchirer : loi>que Dieu, pour imnir la terre, a déchainé son ange exterminateur, quel secours lEmope pouvail-ellc donner à un petit royaume attaqué par une priiie i cpuliru]ue? (Juaiid on ne fait pas attentiou au siège de Conslanliiuiple. devait-on reiarder Chypre? Lorsque les lions se battent, s'a; rétent-iis pour séparer les écureuils? Attendez la pacilicalion générale, et l'on nous rétablira!...
L'évèque. atterré par ce discours ab iialo, resta quelques moments saus répondre ; mais vous connaissez bien peu la persévérance sacerdotale si vous le croyez abattu.
— Si la pucelle triompha, répondit-il, elle avait presque trenle bons mille hommes, que l'originalité du chef d'armée fanatisait... Ici, coiitinua-t-il en regardant Monestan d'un i.ir goguenard, il faut rendre justice à la haute politique de la cour de France, et je suis bien lâché d'ignorer le nom de celui qui trouva ce nouvel expédient pour ranimer l'ardeur des soldats... i)lais brisons là-dessus, ajouta-l-il en voyant l'effroi de Monestan; je persiste à dire que si nous avions trente mille hommes cela nous vaudrait mieux que d'attendre votre paciOcation, el je réponds qu'en les faisant débarquer sur la pointe orientale de Nisastro, car c'est la partie la plus faible de l'ile, que j'ai observée plu>ieurs fois, ou viendrait à bout des Vénitiens.
— Hélas! dit Kéfalein, nous fûmes vaincui parce que uous n'avions pas assez de cavalerie.
— Et vous, Castriol, deinaiida la princesse en rianl, que pensezvous?...
— S'il y avait eu deux mille hommes comme moi, vous seriez encore a Nicosie. Au reste, il ne s'agit plus de savoir comment on a perdu Chypre, mais bien comment on la reprendra.
— Tu as raisim, Castriol, dit l'évèque, tu es le modèle des soldats : «curage et dévouement.
— C'est vrai, reprit .Monestan; mais il manque de religion.
— Voilà ma croyance et mon Dieu, sé<:ria le soidat eu tirant à moitié son sabre; hors mon service, ma tète el le dedans ne regardeat personne.
Ainsi chacun parlait sa langue en voulant la faire parler aux autres, et celte toute petite cour avait encore ses intrigues : partout où se trouveront trois hommes et un pouvoir, vous en verrez !
En lé moment, la princesse arriva près de sa nourrice et de .losette. .\ussilàl que l'Innocente l'aperçoit, elle cesse ses extravagances, sa ligure se contracte, elle e^t muette et pleure!...
— Pourquoi donc avoir quitté le cbàteau, ma bonne Marie! vous savez que j'aime mieux vous y voir que dans la campagne, où il peut vous arriver malheur.
L'Innocente, ses petits yeux noirs fixés sur Clotilde, pleura plus fort en entendant celte voix dont elle eut les prémices; elle se tut, et marchant lentement, elle s'alla mettre à coté de Castriol, qu'elle recherchait volontiers par reconnaissance. Il défendit son fils!..
— Josette, dit la princesse d'une voix douce, vous m'avez quittée... Je n'ai qu'à vous louer si ce fut pour veiller sur Marie; cependant, comment lui lais^àle^-vous faire cette fosse?
Josette rougit et balbutia :
— .Madame!... je... j'y...
— Ecoutez, mon enf.int. vous avez Ion de vous promener seule ; quoique vous soyez du pay^, il e>ten pioieàdcs brigand=quine vous en tiendront pas compte, car ils ne soui d'aucuu pays. Vous devez
savoir que le comte Enguerry le Mécréant court la campagne el ta pille, ses soldats se permettent tout!...
Josette rougit emore davanliige, el la princesse, eu examinant cette rougeur croissante au nom d'Euguerry et de ses soldats, devint toute pensive... Alors la folle elianta deux vers grecs d'une chanson moderne dont voici le sens :
Je la vis sur la nnintagne l'.inliia.ssi'i- son temlre amant, l'uis revenir tristement Au Ir.ivers de la canipagne.
La princesse, eiilenUaiilces vers, regarda sadenioiselle avec un air inquisitein', qu'elle eiU voulu rendre grave, C(unme si une jeune fille pouvait l'être!... Clotilde avail parlé d'Engucrry le Mécréant; alors l'auinonier lança son dernier trait au comte de Monestan en lui disant :
— Il faudra songer à uous fortifier contre ce furieux qui lève des contributions, pille, massacre el profite, pour faire irembler la Provence, de ce que le fils de René le lion n'est pas encore arrivé.
— Il n'a ni foi ni loi, ne croit ni à Dieu ni au diable, répondit le comte.
Castriol s'avança et dit avec un affreux sourire :
— Uuand il en sera temps, qu'on i:ic dise : Va... et vous ne le craindrez plus.
Il fit avec sa main un geste qui indi(iuail énergiquement son dessein.
— Nous n'assassinons personne, reprit Monestan d'un ton grave; la loi ilivine...
— A-t-il de la cavalerie? demanda Kéfalein.
— On dit son château très-bien fortifié, repartit l'évoque.
— Je gage qu'il n'y a pas de chapelle ! s'écria Ludovic
Le groupe s'était arrêté pour attendre; que Clotilde continuât sa promenade; eu ce moment, la folle, voyant sur la colline une belle tôle d'homme, elle se prit à rire en iiidicpianl du doigt la place où Josette avait fail ses adieux. L'on eut beau y regarder, on n'y aperçut 1 ieii. On prit cela pour im trait d'extravagance, ce qui fâcha Marie, et elle se mit à murnmrer. Tout à coup l'on entendit le bruit des pus d'un homme courant avec vitesse; tous les yeux se tournèrent vers l'endroit où la roule faisait nu coude avec la colline des Amants, cl d'où le bruit partait; alors Castriol se rail en avant, la main sur son sabre.
Un sentiment mixte, qui tient le milieu entre l'inquiétude cl la curiosité, rendit chacun immobile ; le bruit s'approcha par degrés, et le pauvre fugitif ne taida pas à paraître. C'était un jeune homme enveloppé d un manteau, (.luand il se montra, l'on vil au-dessus de sa tète, et dans le ciel, une lueur rougeàtre dont l'éclat sinistre effaça celui du jour; une fumée noire, des étincelles et des pailles eidlammées, voltigeant dans les airs, indi((uaienl un-grand incendie, el tout, excepté l'Albanais el l'Ionocente, fut saisi de terreur. L'iuconnu s'avançani toujours, Castriol tira son sabre et se mil sur la défensive. L'étranger ne se trouva bientôt plus qu'à cinquante pas de la princesse de Chypre. Objet de tous les regards inquiets, il fut examiné avec l'attention qu'il est bien naturel d'avoir lorsqu'on rencontre un itranger, et qu'il puul donner des éclaireissenienls sur ce qu'on ii^nore. On remarqua donc ses cheveux bouclés, noirs comme du jais, el rendus plus éclatants par une peau très-blanche; sou visage :.unonçaii un grand effroi, elses vêtements en désordre une fuite bien l'iécipitée. A la favcurde ce désordre, chacun, el principalement Clotilde, admira les belles proportions de l'étranger. Il tenait à la main liii mauvais bonnet vert, appuyé sur son cœur, où il pressait en même temps son manteau, avec lequel il semblait cacher quelque chose. Certes, la beauté est un avantage qui prévient toujours en l'avctur di!:', ^;ens qui en sont doués, et il n'y avail au monde que Castriol ou bJl |;endarme du dix-neuvième siècle capables d'arrêter sur une route Itii beau jeune homme, par ces mots prononcés d'un ton brusque :
— D'où venez-vous 7
— De Montyral.
— Où allez- vous?
— Pourquoi?
— Regardez celle lueur...
— Eh hien!... demanda la princesse effrayée.
— Ce beau village est brûlé...
— Est-il du domaine? interrompit Monestan.
— Non, monsieur, il dépend de l'apanage de Gaston II, fils du comte de Provence. J'y avais une modeste demeure, clh; est détruite et je fuis le terrible Enguerry h; Méeréant. Hier, il vint demandi'r les contributions qu'il avail iiniiosées la veille. On fut dans rimpossiliilité de le satisfaire. Il inar(|iia le viUafjeùune croix rouge, et depuis ce matin se:, soldats le pillent. C«s llunimes annoncent que tout est ter-
i;iSU.M^.LITE.
miné. Je suis sans pairie et sans asile! On ne m'en refnscia pas un clicz Jean de Lu>iç;nan !...
— Kt pdnrqiKii .' (leinaiida Kéfalcin, qui parut sortir d'nii songe.
— Parce (iiiil connail le n)allieiir!...
Les aeccnts de celle voix inclianieresse fnrent pour Clotild,^ la plus délicieuse musique qu'elle cill entendue. Elle était sons le charme, immoliilc, ei considérait l'incoiniu avec allention ; elle se sentait entraînée vers lui par une attraction synipalliique si violente, qu'on ne peut la comparer qu'à cette fascination qui contraint l'oisean à s'avancer lenieuieni vers le scrpeni. De son côté, l'éirangcr ne regarde qu'elle, et ses yeux avides seinblrnt dévorer ses attraiis ; ils errent sur le sein blanc et ferme de la princesse avec tant d'ardeur, que l'intellect de Castriot en fut inquiété. S'indignant de ce (lu'uii éiranger eilt l'audace de prendre du iilaisir à l'aspect de la princesse de Chypre, il lui dit brutalenieiit :
— Pourquoi ne parles-iu plus?
— Parce que l'admiration est mneiie!... répondit-il d'une voix i-nirecoupéc.
— Mon cher, dit cavalièrement le prélat, malgré vos phrases, vous senlez (|ue l'on ne peut pas accueillir un inconnu sans savoir...
— Ah ! monsieur l'évoque, reprit le ministre, vous avez bien peu decharilél...
— Voyons, qui es-tu? lui cria Castriot.
■ L'étranger restant muet, l'.Mhanais commença à brandir son sabre. La princesse n'entendait rien, et Josette, que toutes les soubrettes devront avoir devant les yeux, si'ellcs veulent briller dans leur carrière, remarqua fori bien l'éniolion de sa maîtresse.
— Qui que vous soyez, dil-ellc enfin, je puis, sans être démentie par mon père, vous accorder un asile dans ses Etats. Quant à savoir qui vous êtes... son hospitalité perdrait tout son prix; les mesures de sûreté ne rcganlent que ses ministres.
Loi-que Llofildo enl fait connaître sa bienveillance, on s'approcha de l'éirauger, et chacun sapprèlait à le féliciter, quand il répondit avec la voix de l'àine ;
— Que les honnnes aient une étoile aux cieux, la mienne est désormais sur la terre!... 0 ma bienl'a'urice ! ma reconnaissance seule snfTira-l-elle? Je me consacre à vous comme au culte dune déesse. Vous filles aujourd'hui ma providence, soyez-la toujours !...
En rniissani avec énergie ces paroles exallées, il voulut tendre ses mains à la princesse, et par ce mouvement il laissa tomber le manteau protecteur dont il était couvert. Le groupe recula d'épouvante comme si la foudre eût tombé, et cette clameur terrible fut uuauiuie ;
— Un juif!...
Le seul .Moncsian dit :
— Un damné !...
Le taciturne Albanais décrivit avec son sabre une courbe turqne qui aurait proniplement fait voler la lêlo du vil animal, si,plusproinp'.e encore, la princesse effrayée n'eût crié :
— Castriot!...
Son accent disait tout; le damas s'aricta à deux lignes du beau col de l'Israélite, et Clotilde s'évanouit dans les bras de Josctle et de Monestan. Kéfalein et l'évéque la soutiincnlen montrant une vive inquiétude.
Cecpii produisit ce mouvement de dégoût, c'est qu'en lâchant son manle:iu, le malheureux découvrit la roue (le dra]) jaune, de la largeur d'un blanc tournois, que les juifs étaient forcés de porter sur le côté gauche de leur habit, par l'ordonnance de Louis X; de plus, on upcrçnl sur son b(mnct vert les deux cornes rouges que l'arrêl de i'Iiilippe le Hardi y plaça.
Le juif, inunobile et p.ile, ressemblait à la statue d'un lapiilie pétrifié par la tète de Méduse. Les restes i[)foilunés de celte nation éternelle, que l'on croyait alors écrasée sous le poids de la culcre céleste, étaient repousses par toutes les justices et toutes les reli^^iuns. La pitié ne les regarda jamais ; ils furent les p«ria-s de l'Enrope... curent le monde pour pairie, le déshonneur pour cachet, l'injure et les avanies pour nourriture, la lèpre et l'indignation générale pour compagne, les supplices pour consolation; ils eurent le courage de s'envelopper froidenu'ut dans leur infortune et de tenir à la vie, par cela même qu'à chaque instant le dernier des vilains pouvait la 1' i;r ôler sans rien craindre. Courbés sous le faix de l'exécratiini jinlilique, les restes de leur venu succonib int à ce poids, force leur élait de se rendre nécessaires à leurs tyrans par des richesses acquises dans une usure si âpre, qu'elle justifiait en quelque sorle la haine de la terre. Coulrainis de déguiser leur opulence, ils inventèrent les lelties de change et les billeis ; de manière que, semblable à Bias, un juif portait en tous lieux une invisible fortune. Bannis sous le règne précédent, ils venaient de rentrer en France pour y pressurer les grands obérés par la guerre, au risque de tout perdre et d'èlre encore chassés et torturés au moindre prétexte plausible.
Lorsque l'Albanais se fut assuré que la princesse, objet de tous les regards, reprenait ses sens, il dit au juif brièvement, comme s'il eût eu de la répugnance à lui parler :
— Ton nom?
-?; :;!i!a!v.!a'îa.
— Ton pays ?
— V(uiise.
— Juif et Vénitien, c'en est trop !... meurs !
— Je ne veux pas que l'on égorge un homme devant moi! s'écria la princesse; la présence des rois ne peul pas être fatale !...
— Est-ce un homme? demanda ranniAuier.
— J'espère qu'il est moins qu'un cheval, dit Ki'fdeiu. L'Innocente se mit à rire et à sauter autour du juif connue un cannibale devant sa victime, en criant :
— J'ai fait sa fosse, Castriot, mon ami; tuons, brûlons cet ennemi de Dieu !...
— Marie! dit Cloiilde avec douceur.
La nourrice resta la bouche béante.
— Puis-je prononcer le mot tuer?... Mon ami, dit-elle au juif, nous nous ressemblons, nous sommes hors l'humanité; viens dans ma loge, je t'y soignerai.
Castriot guettait le moinent où Clotilde se retournerait pour débarrasser le beau juif de sa tète ; mais Clotilde, regardant toujours I israélitc à la dérobée, ne lui eu laissa pas le loisir. Celui-ci, sans faire un seul pas pour se garantir du s.abrc de l'Albanais, faisait briller une joie pure dans ses y(ux noirs, en voyant les roses succéder aux lis sur les joues de sa "bienfaitrice.
— Fuis donc au moins! s'écria l'aumônier d'une voix colérique, retotu'nc d'où tu sors! Va le faire pendre ailleurs!... Déicide, rebut des hommes, ne salis plus nuire vue, ne souille plus notre air. Vade, Salaria !
— Vous pourriez le lui dire avec plus de douceur, dit le comte Ludovic.
— Et va-t'en à pied, ne déshonore pas un cheval, continua le connétable sur le même ton que l'évéque.
— Messieurs, reprit t!loti!de, je vous prie de ne plus tourment r ce... cet...
— Cet animal bipède? dit Kéfalein.
— Je le prends sous ma protection, continua la princesse, Qu'il reste en ces lieux jusqu'à ce que j'aie demandé à mon père de lui permettre d'habiter ses domaines; si mou père me refuse, alors il les quittera. Mais qu'on ne le maltraite pas...
Et s'apercevaut du dessein de Castriot. elle lui ajouta :
— Gardez-vous de lui faire aucun tnal !
— C'est bien votre volonté? denuuida le farouche Albanais.
— Je vous le commande.
— Soit... Vis donc, animal immonde.
Et le soldat remit avec humeur sou sabre dans le fourreau, en lançant un regard très-équivoque au juif. L'Albanais lui montra la terre du doigt, en fronçant de gros sourcils noirs de manière à lui faire comprendre qu'il eût à remercier la princesse.
Cette pensée ne fut pas assez clairement exprimée pour (fue l'infortuné la comprît. Alors Castriot, le jetant par terre d'un vigoureux coup de poing, lui cria :
— A genoux. Judas, et baise la poussière de ses pas !
Clotilde gémit et se ret(uiriia proiupicmenl, comme pour ne pas ôlrc témoin d'une chose pénible. Marie poussa les petits cris d'un enfant auquel on prend un joujou, quand Jbscite lui arracha le ijoimet vert et rou^c du juif, dont elle s'amusait.
— Tiens, juif, dit la soubrette en tendant les deux cornes ronges à l'israélite immobile.
Et voyant qu'il ne faisait aucun mouvement pour le reprendre, elle le lui jeta ;iu nez.
— Allims, venez, Marie, ajouta-tclle en eunnenanl l'Innocente, qui ne cessait de regarder Nephtaly en lui faisanl des grimaces.
— Et c'esi un juif"., dit involontairement Clotilde en s'éloignant, suivie de son cortège.
— On pourra lui imposer des contributions s'il est riche, répondit l'évéque.
— Et le tuer s'il ne les paye pas, répliqua Caslriol.
— L'on essayera de le convertir, dit le premier ministre. Josette, qui s'était retournée pour examiner l'israélile, fibsci va
très-judicieusement à sa belle maîtresse qu'il gardait toujours la même posture, et qu'il baisait la marque du cothurne de Clolildc en la suivant d'un neil enflanuné!...
— C'est un juif! répliqua Clotilde.
Et, le préjugé agissant dans toute sa force alors qu'elle ne voyait plus la figure suave de l'israélite. elle eut un léger frisson en songeant qu'elle venait d'approrlii r de trois pas un être aussi innnomie. . .
î/ISRArXlTE.
in
\a crSce. — l'n inlcn.ljiil — Proniièrc rêverie.
Nous sommes forcés do Inisscr le beau juif à h rnllinc dos Anmnts, l'diir suivre les sepl pi'r-oim;ij:es iiiii >'eii ri'loiirin'iil an cliûlean.
la belle princesse élail |irn>ive, el la route se serait achevée en s'Ience si le gnerroyanl évèiine ii'iiU ilil à Miini'>l;in :
— Je prétendais doue une rieu n'est plus facile que de reprendre l'ile de Chypre, el voici couiuionl cola est pos>il)le.
Aloi s il s engagi-a une conversation Ircs-animce, dont le lecteur «l.iit savoir le réMilial, c'est-à-dire que Nicosie ne fut pas reprise, malgré la Ciivalerie de Réf:ilcin, les ir^-nle mille hommes de l'évèquo el lès étendard^ que 5loIle^lan faisait bénir par le saint-père.
La princc>^e, ionjour> préoccupée, ne di>ail itiot, el tant qu'elle fui sur la roule elle marcha irè>-leniemenl, sans toutefois se retourner
Arrivée près de l'avennc, elle s'arrangea pour pouvoir, en y enirant, diuiner un coup d'œil sur rendroit où étail Ne|ihlaly. .losetle se trouva par malbenr à ses côtés. Jamais la pauvre souliretie ne sut coinnienl Clolilde avait pu faire un faux pas sur un sable nui ciimnie nue glace; et surtout pourquoi la princesse, en s'appuyant sur elle, la pous'^a avec tant de violrnce.
Quo qu'alors la fdic de Jean II n'ait lancé sur le juif qu'une fugitive œ ll.ide, elle n'en vil pas moins ce dernier embrasser un gland «.Ctaché de sa tunique el le mettre dans son >ein.
Ce que l.i vérité hi-toriiiue force à dire, c'i'SI que du moment qu'il fut impossibe à la princesse d'apercevoir Neplitaly, elle s'avança vers le chàieau avec irnp de rapidité pour que Mone>tan, l'évéque et le coni:étalile pussent la suivre.
&! course s'interrompit par un obstacle. Cet obstacle était la rencontre d'un pelit homme gros el court, dont le centre, c'est-à-dire le* ventre, se présentait avant l'homme même, tant cette parlie miublaii, par son volume, faire un être à part. Il sortit de celle rua(hinc \ô ue de noir, une petite voix clairette comme celle d'un lla!;eolel.
— Madame, la colonne ;d'air almu-phérique aurail-elle attaqué votre système nerveux? je vous irouve la figure altérée Ah! vous aurez trop pensé. Je le répète pouriaiit assez, les émotions du cœur Cl de l'espril sont les plus grande Iléanx de la santé; moi, par exemple, si je me porte bien, c'est que je ne pense jamais... La vie est tout, et chacun la gaspille.
— Mais je vous as-ure, maitrc> Trousse, que mon système nerveux, répondit-elle en souriant, n'a pas souffert de ma promenade.
— Alors, madame, mes fondions de mé(l(a:iu cessent, et je vai , in'acquiiierde celles d'huissier du roi, en vous prévenant qu'il lu'i iivoie savoir quel accident vous retarde si longtemps dans voire promenade; je m'étais chargé de mes insiruments de chirurgie en cas (h; malheur: car, moi, je prévois tout et j'opère fort bien, et c'est biuii naturel, j'ai étudié à Grenadi'...
Celte observation fit marcher Clotilde encore plus vile; elle laissa son cortège en chemin, .loseite, Castriot el la nourrice seuls la suivirent. — Au moment oii elle entra, l'Albanais voulut s'esquiver. Ayant fourré dans sa cervelle, pendant la route, qu'il coiumeitait un crime de le-e-niajesté eu laissanl vivre un juif vénilicn, coupable d'avoir regardé l;i prinee-se avec concupisci'"'o. il courait le tuer. Castriot, semblable à crile bêle féroce appriviUM'i' par Androclès, ne connaissait que Clolilde et son père; il ( ût . sas>iné Monolaii tout le premier s il se fût imaginé que le pri ce en élail niécoiitcnl. La princesse le rappela, il viul à pas lents et la lôle baissée.
— Castriol, dit-elle, jurez, par ma vie, que vous respecterez celle de Itegiblaly Jaffa.
L'AIlianais. comme un renard pris au piège, prononça le sermeut d'un air niéconient. Le serroful était solennel pour lui, il le tenait avec la mèiiie lidélité que les di.ux d'Iloniere celui du Slyx.
Ainsi rassurée. Li belle Clolilde traversa les cours aux sons du cor, et jio milieu de la baie respectueuse formée par l.i foule des doincsliqui's el de> Cypriotes de la maison. Son passage peu fréquent donnait lieu à des acclamations el à d^'s cris de joie. Plusieurs lui parlèrent; contre son ludinaiic, elle ne leur repondit rien, et ces pauvres gens furent c o.inés de ne pas entendre sa douce voix el les mots pleins de bienveillance qu'elle ne manquait jamais de leur adresser.
Parvenue à la dernière cour cl au corps de logis dont la façade donnait sur le bord de la mer, elle monta avec empressement aux apparleinenls du roi.
Jean de Ltisigoan ayant choisi pour demeure le premier de cc:tc somplneuse fai.atle, s'y trouvait entouré dune magnificence rovale.
Une vaste salle des gardes, bàiie par Guy pour contenir ses chevaliers, eu impose par son air guerrier. Elle est ornée de trophées, d'armures et de tons les portraits des rois de Chypre sauvés du pillage de Nicosie par Ivi'l'aleiii ; le salon d'audience vient après, il esl décoré par les eiolfes précieuses du Levant, et un dais rouge et le trftue y Inillint mali;ré les antres inenbl<'s précieux qui les garnissent; la halusliailc du inVie est en or pur. Le eahinel royal est ensuite; puis, la eliandirc du monanpie se Innive la dirnière, elle est ornée d'un tapis de Perse et d'un mobilier golliique mais éclatant par un rare travail. La chaise grossière de la fanuHise Mélusine forme par sa présence un contraste assez singulier.
Le prince, vèln d'une daluialiipie garnie de menu-vair. mais encore mieux di'coré par ses véuerahles cheveux blancs, qui rendaient pins loin haut l'air di' boulé ri'pandu sur son visage, élait alors dans celte chambre. Kassemlilaul les forces de sa vue éliiule, il fatiguait ses veux paralysés en cherchant à découvrir sa lillo dans le groupe qu'il entrevoyait, comme une masse, dans les cours.
Tout à coup le vieillard quille sa fenêtre, prèle l'oreille, et comptant sur sou reste de vue, se diri;,'evers la porte eu benrtaut tous les nieuhles (pi'il rem onire. Clolilde n'est eneiu'i! que dans le saloi» rouge. etd('jà ce b m père enleud les pas légers (le sa lille. Sa (igurc presipie iwttrw s'aninie de tout l'incarnat qui peut nuancer la pâleur de la vieillesse, et lorsque Clotilde cuire, elle trouve son père qui lui tend les bras.
— Cet vous, ma fille, je ne vous ai pas encore vue aujourd'hui. Elle vieillard l'embrassa sur le front sans se tromper.
— Vous êtes émue, car j'emends battre votre cœur ; qu'avcz-vous? Est-ce le bonheur ou l'inforlune qui causent voire trouble'.'... Y a-t-il de mauvaises nouvelles?... Euguerry auraii-il connaissance de nos trésors?
Ces derniers mois furent prononcés à voix basse.
— Non, mon bien-aimé père, si je suis ('mue, c'est que je viens iniploriT la bonté du roi sans être sure de réussir.
— Vous êtes donc du complot, ma lille'.' L'on veut me faire croire que je règne toujours!...
— nélas! mon père, je vous présente la requête d'un pauvre juif...
— Un juif ! s'écria lemouar(|ue: ma fille, un juif vous aurail-il approchée?... 11 s'en trouverait dans mon royaume !... qiiedis-je?... dans mon domaine!... Oubliez-vous que Henri 1" a péri de la main d'un do ces ennemis du Sauveur?
Clotilde fut presque heureuse de ce que son père ne put voir In rougeur de son front.
— 0 mon père ! reprit-elle en caressant le vieillard et en prenant les plus douées inflexions de sa voix, si vous connaissiez ses malheurs, vous en seriez lou( lié. Euguerry le Mécréant a brûlé ce malin sa demeure; il est sans asile et ne demande que d'habiter votre domaine. Voici la première fois que je vous implore!,., me refuserezvous?
— Petite sirène, un rocher s'attendrirait A votre voix. Où est-il ce protégé?
— ' A" la colline des Amants. Il y est peut-être encore!... ajouiat-elle leuteuient.
— Ciniunent savez-vous qu'il y est resté? reprit Jean II, dont l'ouïe, par sa finesse, compensait la cécité.
Clotilde, embarrassée, garda le silence.
— De quel pays est-il ?
— De Venise, répondit elle en tremblant.
— 0 ma fille! c'est admettre un serpent! s'écria le méfiant vieillard; Venise, continua-t-il avec celte chaleur guerrière, apanage des Lusignan, Venise ne l'a-t-elle pas chargé de détruire une dynastie qui, tant qu'elle existera, ne la laissera pas tranquille dans sa possession?... Je ne tremhle que pour vous, ma fille. Un Lusignan, trop vieux pour reconquérir le troue qu'il a perdu, peut se considérer eomme dans la lombe !...
— Il mourra donc, l'infortuné!...
Le vieillard s'émut.
— Le Mé( réant le fera périr! ajouta la jeune fille.
Alors le monarque chercha sur sa talile d'éhène son sifflet d'or; l'i rnpressi;c Clolilde l'eiil bieniôt poussé sous sa main, el Jean lo iMUa la tète en signe de méeoiitenlement el siffla deux coups. Bieiilôl Ion entendit les pas pesants de mailre Trousse.
— Kailes venir Hercule liouibans.
L'inlendant ne (arda pas à inonfer sa figure soucieuse. Si l'avarice n'y avait pas éclalé par les protubi;rauc(!s si savamineut décriles par Gall, ses nahits hors d'Age l'eussent certainemeiil indi(|uee. Tomes les fois qu'il paraissait devant le prince, sa visible anxiété n'annonçait pas une conscience très-nelie. Il se rassura donc en entendant ces paroles :
— Allez à la colline des Amants, vous y trouverez un juif; diteslui que Jean de Lusignan lui accorde nu asib', à l.i eoudition qu'il n'approchera jamais du château ; si on le Irouve à dix pieds de distance, il sera pendu...
L'intendant frémit involontairement ;'i ce mot.
L'ISRARLITE.
— Avertissez, continua le prince, Castriot et les gens de celle circonslancc.
liomliaris sortit.
— Eies-vous contente? dit le vieillard à sa fille.
Pour liMite réponse, elle embrassa ses yeui privés de Inmière; elle tint compagnie au bon vieillard, joua du luth toute la soirée, rliania des romances du temps, en choisissant de préférence celles qui parlaient d'amour; enfin elle donna mille petits signes d'une joie iiiiérieure dont Lusignan ne comprit pas le motif. Je le crois, la jeune fille l'Ignorait encore, mais elle était contente.
L'IiiK'ndant, monié sur un vieux cheval qui loi avait été donné par un fermier arriéré dans le payement de ses loyers, s'empressa d'exécnlcr les ordres du roi en essayant de faire trotter le pauvri' animal vers la colline des Amants, et par habitude il regardait aulour de lui, eiinime s'il eût craint les voleurs...
An milieu de l'avenue, il se mit à réfléchir combien il devenait de plus en plus difficile de faire les comptes; qu'il serait prudent de mettre en sûreté son petit trésor en quittant le service du prince. N'avait-il pas, lui ISombans, gagné loyalement son argent '... Il est vrai que sa conscienee, un peu large, lui permettait d'inlerprélcr toujours les choses en sa faveur.
— L'argent que j'ai en ma possession, tant qu'on ne me incinve pas qu'il n'est pas à moi, est à nH)i...
Il le comptait et recompiail déjà dans sa pensée, lorsqu'une voix rctcolissante, des cris de guerre et le pas d'une cavalerie se firent entendre.
— (llcirgez!... ki, ki, mes amis, conrage, voilà l'ennemi.
A ces mots terribles, l'inteudaut ne dimie pas qu'Enguerry ne soit on endiuscade. Il s'écrie :
— Monseigneur, ayez pitié de moi! J'avais Menait qu'il vi'arrivcruil malheur!... Grâce!
— Ferme!... Ki ki! ki!
— nii bien ! conlimia Bonibans.je vous donnerai mille besanls de rançon. Ililas! ils ne sont pas à moi... je n'ai rien ànioi; mais je les emprnnierai.
— Ki I ki I allez, mes amis, ferme en selle !
L'iniendanl, abattu par la peur, se coule à bas de son cheval et se met à genoux :
— Urace! reprit-il.
Sa frayeur fui vive mais courte, car il vit passer Kéfaleiii, (pii, monté sur Vol-au-Veni, faisait manoMivrer sept à huit chevaux, aliii de eréer au prince une cavalerie provençale.
— Kh bien ! Romhans, ce n'est pas l'heure de matines...
— Monseigneur, je suis tombé de cheval.
— .Mauvais éeuyer!
A rc-. mois, prononcés avec le ton du i)lus souverain mépris, le coniiékdile s'éluigna ;tu grand galop.
L'inlcjnlant remonta sur sa pauvre bête et continua son chemin. Une idée vint rilliiniiiii'r d'nn liait île feu, et s'applaudissant de siui génie, il pressa m)o ehev.il et fut hieiiiôl près du juif. On va voir si Uereule liiimbaiis s'enteoclait en linam es.
— Etes-vous juif? demanda-l-il brn-(|ui nient à un hom.. „, !3nt les yeux étaient allachés sur les lours de Casin-Gramles.
— llela>I oui, répondit Nep taly de sa douce voix.
— Eh bien ! nii-érahle ennemi dn Sauveur, le prince t'accorde un asile à deux conditions : la première, que lu n'approcheras jamais à plus de dix pieds du château; si l'on le trouve à neuf, tu seras immédiatement pendu.
Ici la voix de Bonibans s'altéra, car jamais il ne prononçait ce mot bien dislinctement.
— La seconde condition, reprit-il, est que lu vas lui payer par les mains de son inlend;int. et ce, sans quiltunce aucune, mille livres tournois pour son secours et sa protection, qui ne le manqiieioiit jamais... Paye et entre sur nos terres.
— Comment les donneiais-ji?? répondit le juif d'un ton lamentable, j'ai été pillé ce matin et je n'ai plus rien.
— Sangsue! veux-tu vite les eonipter. Ce ne sera qu'une reslitiition de les usures... Ce n'est pas que je coiidaiinie l'usure; mais, vous autres juifs, vous en prenez trop et gâtez le métier... Ainsi, paye...
— Il faut donc quitter ces lieux !...
El Nephtaly fil un pas.
L'intendant, embarrassé par les ordres du prince, et craignant qu'il ne s'en allât, s'efforça de le retenir par ces terribles paroles :
— Tu veux donc mourir en prison? Monseigneur m'a ordonné de l'y mettre en cas de refus, et lu auras toujours un asile préférable à celui d'Enguerry; car il te tuera sans rémission au lieu de l'écouter.
— 0 Salomon !
Le juif s'arracha les cheveux.
— Israël!... Dieu de Jacob!... on me tue!... Ton m'assassine!...
— Jure, mais paye...
Et la figure de Bombans s'épanouit en entendant l'israélite continuer ses imprécations, ce qui annonçait que sa bour>e allait se délier. En effet, Nephtaly, comme saisi d'un trait de lumière, dé''»> les-
tement (ce qui est un miracle pour un juif) la doublure de son manteau, et 11 présenta un billet à Rombans.
— Tenez, je n'ai que cinq cents livre-;, dii-il d'un ion pileux, c'est un billei sur le trésor clu roi René le Bon, comte de Provence.
— Scélérat, paye mille francs.
— Je ne les ai pas.
— Payeras-tu ?
— Je ne les ai pas!
— Je m'en vais prendre ton manteau! s'écria Bonibans d'une \n\\ terrible.
— Tenez, le voici! dit l'israélite.
Cette manœuvre hardie en imposa à l'intendant; il ne crut pas un homme capable de céder son trésor avec un tel sang-froid. Nephtaly lui paraissait comme impatienté, et la soumission juive l'abandonnait déjà.
Alors Hercule Bombans se contenta de cinq cents livres, en .ajoutant, moitié souriant de ce qu'il toncliait et moitié chagrin de ce qu'il croyait perdre :
— Tu solderas le reste plus tard !
Ici, le juif, fixant ses b(;aux yeux noirs sur l'intendant, lui dit :
— C'est mon tour!... Maître intendant, je puis faire savoir au prince que vous, qui êtes parti de Chypre nu comme un ver, pos'-é' dez maintenant pour cent mille livres de biens dans le Danpbiné, sur les lerres du comte Gaston, le fils du roi René... Vous avez bombé vos comptes, monsieur Bombans.
L'iniendanl, consterné, ne souffla mot; s;^ triste figure indiqua le plus violent combat qui se soit livré dans le corps d'un avare. Ces paroles tendaient sans doute à lui faire opérer inie restitution.
— J'iivnix bien dit qu'il m'arriverait malheur .'... Neplilaly devina la pensée de rinieiulant.
— Rassurez-vous Bombans, lui dit-il avec des yeux brillants de désirs, je vous abandonne les cinq cenls livres si vous voulez m'indiquer en quel emlroit donnent les croisées de la chambre où repose la princesse Cloiilde.
Une femme entre son devoir et son pbu'iir; un auteur entre l'argent sans gloire et la gloire sans argent; un gastronome entre deux plats; iHi mini Ire forc(' de chanter la palinodie n'éprouvent pas un choc aussi violent que Romhans. Malgré la pensée que ce juif pouvait avoir de mauvais disseius, d'après le ton impérieux qu'il prenait en ce moment, le démon de l'avarice l'emporta, et il répondit avec une espèce de rage :
— Oui'...
Et il piqua des deux.
Mais Nephialy, arrêtant par la bride la pauvre bête, s'écria d'une voix men;içanie :
— Hé bien?...
L'iniendanl, faisant la grimace, répondit :
— La chanibie de la princesse fait l'angle de la façade du côté de la 7ner, une de ses fenêtres donne sur la Coquette et l'autre sur le boid de l'eau.
Ayant dit ces mots avec une rapidilé qui permet de croire qu'il craignait d'user sa langue, Bombans serra fort attenlivement le billet, tout en s'enfiiyant comme s'il eût commis un crime.
— Au surplus, se dil-il, du diable s'il peut m'en arriver malheur, la Coquette est dans cet endroit comme une muraille de cinquante pieds de haut. C'est inabordable!... Et pois, s'il en approche, on le pend !...
Ayant ainsi rassuré sa conscience , l'inlendaut poursuivit sa route
Le soir venu, Clotilde se retira chez elle; .Insette fit son service arcoiilinné, et lorsqu après avoir alliniié une lampe d'huile paifumée, la jolie fille de Bombans se fut éloignée, la princesse, au lieu de se coueher. se mit à la fenêtre du bord de la mer pour contempler la beauté de la nuit. A l'aspect de l'immensiié de celle mer, alors silencieuse, et de la muette éloquence du ciel étoile, oil la lumière vive et scintillante contrastait avec le terne de la mer et ses pâles reflels, la princesse resta longtemps plongée dans une tendre mélancolie dont, jusqu'alors, elle avait ignoré le charme. Des penser» inconnus vinrent agiter son cœur. Un léger bruit la tira de cette douce rêverie; ce bruit parlait de la Coquette. Le cœur de la jeune fille battit avec force, non qu'elle eût peur, mais ce bruit avait quelque chose de soyeux et de délicat... enfin il coincidait tellement avec sa pensée qu'elle courut à l'autre iènêlre, et tirant brusquement deux riches ride;uix verls fabriqués en Perse, et que le commerce des Véintiens répandait en Europe, elle aperçut... le juif, suspendu sur l'abîme par une pointe de rocher de trois pieds de large qui se trouvait au mili( n de la muraille formée par la Coquette. Il lui paru! ineompréhen-
I/ISHAI'LITE.
silile qu'un lioiiinn' oui asseï de coinafïo pnur ;illi'r se phicer s^iir celle l'aiblo inégalité d'mi roc droit cuiniiie le nuird'uu baslion. — El dans niiel motif? se dit-elle.
Au milieu de l'efl'roi diiiit elle cuil saisie, je ne sais quel seiilinienl involontaire lui lit admirer ce beau juif, eonelic dans une position si pracieiise qu'où l'aurait cru un ellVi mcdilé par Phidias... La dimce darlo de la lune l'enlourait d'un léger nnage de liniière qui donnait un charme à ses traits. Cloiilde vit liriller un bijou sur son sein, et elle reconnut le gland de sa tunique. ISephtaly, piesqne à deux doigts du bord de l'inégalilé dn rocher, contemplailla croisée de la princesse avec des veux pleins d'ivresse et de bonheur, et le calme de sa belle figure annonçait la douce harmonie de ses pensées... Une heure s'éeoula, rapide comme un songe, et sans son horloge d'ean, Clolilde aurait cru n'avoir passé qu'un léger inslanl. S'arrachaiU aloi -, à celle fatale C(uitemplaliiin, la princesse sortit de sa rêverie, el songeant aux paroles de son pcie. elle s'écri.i tout bas : — Il csl trop beau pour être criminel !
La jeune fille, agitée d'une douce émotion, s'endormit au murmure praricux des flots; au nii ment où le sommeil s'empara de ses sens, elle voyait encore l'ovale délicat, la blancheur et la finesse des traits de celte figure juive.
Pillage de Monlyral. — Cruautés d'Eiigucrry,
Pendant que tout le monde dort au château de Casin-Grandes , je prie mou aimable lectrioe de prendre le chemin de la colline des Deux-Amants. ..Ah! madame, puissiez-vous ne i'amais éprouver le malicur qui la fit nommer ainsi! Je vous le raconterai quelque jour, mais eravissez celte jolie colliue, et veuillez continuer la route pendant huit milles, alors vous vous trouverez au milieu du malheur et de la désolation, c'est-à-dire au milieu du pauvre b jurg de .Montryal.
Depuis le matin, il é- Uiit en proie, à toutes les horreurs d'un pillage.
Et quel pillage, grand Linguarj la Méciéaul.
Dieu! Sur la grande place el devant lé"lise,
on homme à cheval commande avec u i léroce Kjuu'-froid les plus afri;eus€s cniaulés. Il est assez bien fait, sa ligure même est douce, mais son œd a quelque chose de faux comme celui du chat cl de cruel comme celui du ligrc. Ses cheveux, qui ne fiisereut jamais, ont celle couleur rouge que Ton prêle à ceux de Caïn. Il voit tranquillement et de l'air le plus innocent du monde, toulcs les portes de=. maisons enfoncées et ses soldats en lirer de force les malheureux habitanis, qui nom pa., eu le temps d • fuir dans les bois. Oji les araene devant lui. et ds s'y tiennent dan-^ la c.mtenance la pins humble. Les en, des jeunes filles clleursUciice, le bruit des portes secrètes que 1 on bri?e et les jurements des fo!d:Us. la défense imprudente des jeunes pens el de, vieillards, lescad.ivres et le sang répandu forment un tableau dont le sDeaaele arracherait des larmes de compassioa à tout autre qu au sire Enguerry le Mécréaui.
Sur une labl" grossière, dont les supports chancellent sous le poids
le^ soldais apportent sevnpnlensemenl l'argcnl cl l'or ravis aux malheureux qui, pour comble de barbarie, sont spectateurs de ce monceau de leurs dépouilles. Le curé du lieu gémit sur les vases sacrés, eu levaui au ciel ses yeux pleins de larmes ; mainte jeune fille, encore toute ronge, regreite, en réparant le désordre de sa loilellc, ses (roix d'or el tousses petits bijoux... Le visage des vieillards poric l'empreinic de celle doidenr conccnirée qui leur est propre... Enlin les soudards ne cessent de charger celte table jusqu'à ce que la somme exigée par lînguerry soit complète. Le reste du buiin doit leur apnarlenir.
Les soldats cherchent avec une avidité sans égale; cependant, «ne cerl:iine inquiélndi; legne dans leur-, rcclieiihcs ; tout à coup ils jetleal des cris de triomphe, et le M(M:i-eaiil d, ligne porter ses yeux sur la maison la plus apparente de Monlyial, d'oii part le bruil. — C'dlail la ilrinenre du plus riche du village, en nu mol, de l'intendant calomnié, que Janus destitua et que le comte de Pivvciice iioiuma bailh.
A ces/ clameurs sou- <1:iines, les habitants se l'clourncnl aussi, et ils frétnirenl en voyant leur bienfaiteur indigneinciit traîné par les soldais, qui l'ont découvert uu f(uid d'un puits, où il s'était caché. Son fils so trouvait par malheur à c6té d'Enguerry, el celui-ci remarque la dëfaillauce du jeune homme en apercevant son vieux père couvert de bouc, luallraité, menacé par les soldats qui ramènent dcv;\nt le Mé- ( réanl. Le vieillard, au milieu de ce péril, a l'air calme que le poète lyrique signale comme 1 enseigne de l'homme vertueux.
— Ah! te voilà, dit Enguerry, séditieux personnage, qui persuades à tes subordonnés do résister à l'auiorilé. Avoue où sont tes trésors, el lu auras la vie...
Le vieillard , immobile, reste muet. — Réponds au chef! s'écria lin soldat en le frappant avec un bâton. — Tu dois élre riche , reprit lîn- ^nerry, tu as volé ilaus !on inleiidanee, concus- : i'innaire infâme !
A ce reproche, le vieillard s'anime et s'écrie : — Dieu m'est témoin ! — Témoin? Tu vas le savoir si tu iie déclares où sont tes trésors.— Cherche-les, lui répondit le bailli, ils ne sonl pas loin.
Un brutal soldat lui applique un violent coup do plat d'épée ?iir la figure en lui disant : — Parleavec plus (le respect uu clief.
Lcvieillard ne inanifeslcancuno émotion. — Tcstrésors,héréliquo? répcloEiiguony a vécu 11 ton qui nesouirro pas lie réplique. — Les voici! dit le bailii de Alontyral en montrant les habilanls; tous leurs cœurs sont à moi; prends-les si tu peux. — CorleSj jo le puis... Ce mol fit trembler les paysans. — Ah! tu plaisantes, vieux péclieurl Songe à toi, je ne l'iutenoge plus (|u'une fois. Pense bien à ta réponse. Où .sont tes trésors cl ceux do la commune? lin disant cela, le Mécréant lire son sabre et jette un coupd'œil malicieux sur le (ils du bailli. Le courageux vieillaid reste toujours muet en montrant un visage tranquille au milieu de la forêt d'épées dont les pointes se tournent vers lui.
— Vieillard, songe que tu l'ag voulu... Et sur-le-champ le Mécréant tranche d'un cour» de sabre la tôle du (ils ; il la prend, el la
L'ISRAÉLITE
pos:\:H =iir la lable, i irois pas du vieux bailli, il lui dit froidement : — liépoudras-lu ?
Le bonhomme, stupéfait cl blême, murmure faiblemeut : — Mon fils!... Et il tombe roide mort. A ce spectacle horrible, les liabilauls se serrent les uns contre les autres.
— L'iMibécile ! s écrie Euguerry, il meurt sans dire où est son argent. (Jiie le diable l'emporie! Le Barbu, tlierclie sa femme. — Le Barbu n'y esl pas, répondit un soldat. — Où esl-il ? — Nous n'en savons rien. — Il aura affaire à moi. Nicol, dit Ensjuerry à un autre de ses lieutenants, cherchez la femme de ce bailli de malheur.
Le corps de l'infortuné jeune homme était tombé sur sa fiancée; elle le retint entre ses bras, en laissant couler le sang sur elle ; car elle contemplait d'un œil sec et égaré cette tète chérie, posée sur la table, où elle souillait les bcsants d'or, les croix et las vases sacrés; elle semble chercher un regard dans ses yeux, que l'absence de la vie rend effrayants... Lis plus rouragcux tremblèrent à I idée de ce qui pouvait leur arriver si le Mécréant venait à se mettre en colère ; au.i-s un horrible silence régna dans le village, et dans ce moment l'on aperçut sur les montagnes d'alentour les tètes de quelques fugitifs se hasardant à regarder leur patrie. ^^ .,
Les soudards ne tardèrent pas à revenir en traînant avec peine une vieille femme, dont les cheveux gris échevelés, les vêlements déchirés et les bras nus auraient annoncé la résistance, &i le visage en sang des Tavisseurs ne l'avait pas fliergiquement attesté.
On l'amène au milieu du cercle formé par les soldats, autour de la table devant laquelle esl Enguerry.
A l'aspect du corps de son mari, le parchemin ridé de ses joues maigres se contracta, et une voix criarde sorti i de sa bouche démeu-
— Brigand ! tu recevras le salaire de tes crimes... Infâme! si nnir^' bon roi René n'était pas à Naph'9 tu ser:*s déjà pendu. N'importe, siii iils Gaston ne peut larder, et ta dernière cr.ivate se lile... Que j'en payerais volontiers le c'iauvre. assassin! hé- /''lique ! qui renies Aiic\i\...
— Il ne s'agit pas de /noi, dit froidement Euguerry en renuiaiit avec ! 1 poinl<! de son éi'ée
^.lnglaulc les richesses accumulées sur la lable... Ce mouvement fil apercevoir à la vieille la tête de son fils. Elle resta comme une statue : un cri plaintif sortit de son gosier.
— Tais-loi, vieux regisln;, dit un soldat, le chef te parle.
— Il s'agit, contiima le Mécréant, de nous (lire où sont tes trésors et ceux de la commune... La vieille ne répondit rien. — M'enlendstn? reprit Enguerry. Les yeux toujours fixés sur la tête de son cher Iils, la vieille ne souflla mol.
— Le Barbu'.' Le scélérat n'y esl pas. Nicol donc, fais chauffer do l'huile.
Les soldats, à la vois d'Enguerry, s'empressent d'apporter d's meubles, ils les allument, dressent une immense chaudière et l'ciuplisseul d'huile. Pendant que l'huile s'échauffa, ils continuèrent à fouiller les maisons, à rudoyer et tuer ceux qu'ils trouvaient cachés, et le terrible Mécréant, séparant chnquc chose du bout de son éjiée,
l'iilage de Muulj
s'amusa à compter de l'œil ce (pie pouvait valoir son butin. Los habitants avaient la fièvre en voyant apprêter l'affreux supplice de la vieille, qui, veuve de t(ml ce qu'elle chéiissait, restait immobile en se repaissant de la vue de cette tête.
Nicol eut bieniôt planté un poteau au-dessus duquel il mit nu morceau de bois en travers, (ju il fixa par une corde. L'huile bouillait.
— Allons, vile, dit Enguerry, dépêchons!
Alors Nicol saisit la vieille, l'attache par les aisselles au bout de la poutre, qui s'avance au-dessus de la chaudière, et prenant la place du soMat, qui la haussait à trois pieds de l'huile enflée par des bouil Ions jaunâtres, il atlendit l'ordre du chef insensible.
— Parleras-tn maintenant, vieille sorcière? s'écria Enguerry.
La pauvre femme, quoique suspendue dans les airs au-dessus de la mort, regardait la tête chérie de son enfant avec l'égarement d'u;:<' n.creau désespoir. Elle ne voyait qu'une chose, cette tête !...
— Où sont tes trésors? répéta Enguerry les yeux étincelants de colère.
La vieille ne lui répondit qu'eu croisant son index droit sur l'index gauche, et en faisant des gestes ironi- ^^ qnes; le visage de la
^ vieille se plissa, et elle
poussa un rire fanalique.
Celte plaisanterie féminine mil Enguerry en fureur. — Plonse, Nicol. Ella vieille fut plongée h moitié dans la chaudière , et relevée presque aussilùt.
Un cri d'horreur s'éleva parmi les paysans; mais Enguerry les regardant d'un air farouche, ils se lurent et restèrent immobiles.
— Vieille infernale!
où sont tes écns?... La pauvre femme, à moitié iolle, recommença te.s gestes ironiques.
— Plonge, Nicol , et laisse-la brûler.
La vieille obstinée resta dans la chaudière, et tout en poussant un hurlement terrible, l'œil sec et regardant son fils, elle nargua le JIccic.inl jusqu'à son dernier soupir.
A ce spectacle, un des Iiabitanis mourut do douleur.
— De proftmdis I dit un soldat (pii le vil lom bcr.
Enguerry , furieux , massacra une dizaine de paysans et donna l'ordre de brûler le village. Le fen fut mis par Nicol.
Lorsque la flamme fut générale, et qu'au mi lieu des lourbillous de cendre, de brandons et de fumée, les toits tombèrent, un faible cri plaintif et unanime s'échappa du groupe consterné; quelques-uns s'écrièrent : — Au feu! au secours!... de l'eau!... par instinct et sans savoir ce qu'ils disaient...
Heureusement pour eux, leurs voix se perdirent dans l'épouvantable craquement de rincen(lie.
— Ça n'a pas rendu ! dit Enguerry en chargeant un cheval de tout son butin ; mais, ajoula-l-il en se retournant vers les paysans, la somme esl complète : je vous donne la vie.
— Direz-vous merci? cria Nicol aux paysans, muets à cette lar gesse.
— Vive monseigneur ! s'écrièrent-ils en chœur.
Au moment où le Mécréant montait à cheval, la jeune fille qui devait épouser le fils du bailli s'étant saisie de l'épée de Nicol, voulut percer le Mécréant au défaut de sa cotte de mailles. Malheureuse-
i;iSR.\ELITE.
iiiciil l'aiino f;I:*^a, o! Engiierrv, se n'liinrn;\ni. h prii par la laillo et la plonjtoa lin inéiiie dans la fatale elianilierc. Elle y nioinut en tenant entre se; bras la m In de son bieu-ninié.
Les soldais n'en emiiinnèrenl pas moins à elierelier avec ardi iir dans les mines des ehainniéres. oi"! ils tirent eneoie nn ample linlin. et les cendres des menhles où les paysans avuient resserré lenr or, le cliannie des toits les boisdeliis eren^és. dcconvrirent des cachettes aniiqnescl des monnaies enfouie-, depnis longtemps.
Un des soldats, enfonçant nne Ion lie oubliée dans nne basse-cour, V vit nnepanvre femme à «ini il tliinainla :
(jue fai— tn là? — Je me proiiiL-ne, dit-elle. Qne ne pent l'cpouvante!
Tant que les soldais restèrent, les babitnnts n'osaieni ni plenrer ni ri'muer — Kiifin. an\ sons dn cor d'Kii^nerry, les sinulanls revinrent nn à nn. lies cbarretles emporlaienl les moissons, les fourrages et les huiles. Le bourg n'oflranl pins rien à prendre, ees brigands n'y laissèrent qne le dé-espoir, la rage el les habitants dénués de tout.
— .Mes amis, lenr dit en parlant Eiignerry d'une voi\ doneereiise, TOUS clés miens el je vous l'ai prouvé; or, désormais ma protection vous est ai qni>:e et vous accompagnera toujours ; je vous défenilrai envers et contre tous, pourvu ijne le tribut s'acquitte lidclemeui ; nue auire fois, arrangeons-nous à I amiable.
— Vive monseigneur' s'érrièrent les paysans.
Eiigucrrv s'ai>pr'ocha du poteau qui était a l'entrée du bourg, effaça sa erôi\ ronge et en mit nue blanche. Sa troupe se rangea en ba- Inille et prit le chemin du ebàteau. Le Mécréant suivit l'escadron. .\ussil6t qu'il fut parti, les paysans se regardèrent en pleurant et la mort dans l'àiue. Iles plaintes ils passèrent aux murmures et (inirenl par se reprocher muiuellrment leurs torts; chacun rejeta le malheur public sur son voisin eu l'injuriant.
— Vieil avare! tu as caché ion argent; que ne le doiiiiais-lu? — C'est loi, Lancy, qui le premier as refusé la contribution. — Bloi, non, c'est Jehan. — Avare I...
Bref, ils se battirent el déchargèrent sureux-tTiêmes la fureur que leur ruine av;iit allumée. (!e l'ut bien pis quand les fuyards revinrent (j.'s bois. Im.ige dt bien des Etats I
Cependant Kngucrry continuait sa roule, et chaque personne qui, de loin, apercevait la branche de cyprès que tout soldai du Mécréant portait à son casque, s'éloignait au plus vite ou faisait d'humbles salutations aux terribles biigands. A moitié roule, un cavalier bien armé, galopant à toutes brides, attira l'attention du sire Enguerry. Le cavalier l'eut bientôt rejoint.
— Ah! te voilà, te Barbu, d'où viens-ln? de Casin-Grandes, jo parie? — -Non, monseigneur. — Prends garde à ce que tu dis, il y va de ta tête; d'où vieus-tu? — Monseigneur, je n'ai clé que jusqu'à la colline des Amants, où j'ai poursuivi des fuyards. — Tu mens, double chien ! tu avais un rendez-vous avec quelque fillette du château de Casin-Gftindos. Crois-iu que j'ignore tes pas? Le liarbu, mon ami, un soldat anmureux, ne le fût-il qne depuis (|ninze jours, est un mauvais outil et je le casse. — Je ne di- rien qne je ne prouve, monseigneur, et voici la preuve, répondit riinperliirbable le Barbu.
Ln achevant ees mots, il ôta son casque et en tira un sac d'or.
— Tenez, ajouta-t-il, j'ai rencontré un juif qui courait lestement, je l'ai poursuivi, et lorsqu'il s e>t senti près d'être aiicint, le castor m'a l.iché sa queue. — Allons, le Barbu, la paix est faite ; garde le sac pour loi et va te mettre à la tête de la troupe: par le tranchant de mon épée. je t'aurais tué si je l'eusse trouvé amoureux; gorgez-vons dans le pillage, mais, morbleu, rieii de sérieux, ou l'on n'est pas mon fait. — Par le ventre de défunte ma pauvre mère, je jure, capitaine, que je ne songe pas an mariage.
Ou arriva an château fort d'Eiiguerry, siiué sur nne hauteur : c'était une des positions imprenables avant l'invenlioii des canons; on pouvait v braver la colère de tous les rois pourvu qu'on eûi des vivres, etïiiguerrv avait soin d être toujours très-bien approvisionné. Cette position lui donnait son assurance, car jamais il ne déguisait ses desseins !... La force est toujours franche.
Les soudards parlagèrent fidèlement entre eux le butin fait à Montyrat; ils se mirent à boire, chanter et rire sans nul sonci de la justice divine et humaine, impuissante dans ces temps-là... Enguerry monUi dans son appartement, serra soigneusement sa contribution en un trésor habilement caché dans les murs épais de ce château. 11 le contempla un moment, en mesurant de l'ieil la quantité qui n'était pas encore assez considérable ]M)iir qu'il pût entreprendre de vastes de>seins dont lépeque )usii(iail la hanlie^-e. Il ne tendait rien moins qu'à la conquête dune principauté dont l'héritière, chassée par ses sujets, serait forcée d'accepter la main d'En^iierry. On n'a jamais su quelle était celte princesse, attendu que ce dessein fut le seul sur lequel Enpuerry garda le silence.
Le Mécréant. fatÎL'né, se disposait à se coucher, lorsque la senlinelle placée sur la tour d observation sonna do cor.
Deux honnêtes coquins.
Mon cher lecteur, je trouve dans les manuscrits de ces bons Camaldnlcs nne note ipie je m'empresse de vous conununiqner, ayaiil pris la cliaige di' vous translater ces manuscrils de lalin en français, en lesovnanl de qnelipu'sdi'lails ipie la narration i-éeli<' de ees bon* pères ne ccnitienl pas; je dois ne rien né!;liger pour voire inslruclioii. Or, il résulte de celle susdite note que le peisonnagc du sire Enguerry est parfaitement historique, eu ce sens qu'ils ont voulu peindre Liiuis d'Anjou, oncle de (Iliarles VI, dinil ces braves moines avaieiii à se plaindre. Ceci prouve qu'il ne faut jamais déplaire aux prêtres. — Vous me permeltrez, en conséi|nencc, de passer une hinle de petites notes marginales où il est dit à chaque prouesse d'Enguerry : C'est comme fil monseigneur d'Anjoit, etc.
Nous avons laissé Enguerry prêl à se coucher; tout à coup le Barbu entre précipilammeul en lui disant : — Monseigneur, un inconnu demande à vous parler. — Quel est-il? — C'est, m'a-t-on dit, nn forl j'.li garçon. — (Jne veut-il? — Il se prétend ambassadeur. — D'où? — lie Venise. — Fais-le attendre dans la salle basse, j'y suis dans un iuslant.
Le Barbu descendit et trouva l'étranger dans la cour s'amusant à considérer les groupes de soldats jouant l'argenl de leur biiliu, bnvanl le viii qu'ils avaient pillé et mangeant plus pour manger que par besoin. Tonles ces figures l'arouches, éclairées par la lune et par des torclies, exprimaient une foule de passions cl de caractères, jusqu'aiiK sentiiieMe-; qui, du haut des tours, gémissaient de ne pas avoir été (l.'l'cNpéililion.
— Nicol, s'écria le Barbu, mets ce cheval à l'écnrie. Puis, regaril:;iil l'étranger : — Par le ventre de défunt ma pauvre mère, vous ressemblez l'ini<'nscnnnl à nn homme à qui j'ai grand snjei d'en vouloir pour certain coup.
— Est-ce nn hounêle homme? demanda l'étranger en riant.
— Je veux que lediable m'emporte si je lésais.
— Alors, reprit l'inconnu, comment veux-tu que je sache si c'est moi?
— Alhnis, honnête homme ou coquin, suivez-moi. Et le Barbu alluma une lanlorne.
— Me niènes-tu donc à la cave?
— IVon...
Le Vénitien fut introduit par le Barbu dans un vaste salon lambrissé tout en chêne uni, pavé avec de; grandes dalles de marbre blanc et noir, à croisées en ogives garnies de petits carreaux de couleur, el sans autre ornement que des fauteuils en noyer ; seulement, au milieu de cette pièce, un morceau de bois noir travaillé eu forme du dessus d'une dt; nos chaires d'église surmontait un fauteuil de drap rouge élevé sur une estrade. A côié était une table d'ébène.
L'inconnu se mit à examiner les armures attachées de distance eu distance à la boiserie, el il en demanda l'usage au Barbu, qui allumait deux grosses chandelles de cire jaune.
— (ai sont les armures que monseigneur donne à ceux qui se distinguent. — C'est donc ici qu'il reçoit? — Jamais autre part.
A ces mots Enguerry entra el fut s'asseoir sur son fauteuil rouge, en disant à l'élianger : — Soyez le bienvenu... Et, faisant un signe au Barbu, le soldat resta près de la porte. — Est-ce au comte Enguerry qne j'ai l'honneur extrême de parler? dit l'Italien. — A Iniinèine", répondit le Mécréant en jetant un coup d'o'.il scrutateur sur l'clranger. - Monseigneur, ce que j'ai à vous dire est de la pins haute importance el veut que nous soyons seuls. — Je n'ai de secret pour personne ; ce que je médite, loiii le monde le sait... — Monseigneur, croyez!... — Suffit. Le Barbu, sors; et dis à ceux qui jouent sous les fenêtres de s'en aller plus loin. Place une croix rouge à la porli' de la s:ille, pour (|u'on ne nous interrompe pas.
En ailievani ces paroles le Mécréant mit un doigt en l'air... Ce signe signiliail apparemment de rester en dehors, car cinq minutes après on entendit dans la galerie le bruit du sabre derhoiinêle lieutenant.
— Monseigneur, dit l'iLilien, c'est assez inutile de se flatter; je. vous préviens donc sans façon que je suis le fameux Micbel-l'Vnge, au service de quiconque a des ennemis, de l'or et la force de me protéger; je suis Vénitien et j'ai le bras très-agile ; tel que vous me voyez, j'ai déjà eu l'honneur d'expédier pour le troisième hémisphère deux ou trois princes, après toutefois m'êlre fait donner l'ab- Eoluiion...
— Monsieni l'Ange, vous moqtiez-vous de moi?...
LISRAÉLITE.
— PiTincîIoz, inoiisoigiiciir... I.c piiîomi' ! il ■ l'nuib.issatleiir ex- |iliqiié, ei posst'iiaiii laiu de droits à voire bienveillance, j'en viens à ma mission. Fosrari, do^e de Venise, fort hoiinClc homme en son paniculiiT, mais olj|i<;é de commctire de petits crimes par son état (le do"e, m'a cliari;».' d'une anib;(sside anprès de voire personne.
— .lesnislrès-llalté. monsieur. Micliel-l'.Xnge, d'obtenir l'allention de la répnbli(pie, répimdii En};ncrry ne sachant à quoi s'en tenir, d'après le Visape riant de l'envONé.
— Vous devez cel honneur à votre courageuse scélératesse...
— Maître l'.Ange! dit le Mécréant en mettant la main sur son épce.
— La, là, monseigneur, calmez vous; l'on n'a pas l'argent i-t la lionne mine des joueurs ; l'on n'est pas honnête homme et brigand lont ensemlile; il fairl opter en ce bas monde... L'enfer poiîr un péché morh'l ou pour cent, ou va toujours rfttir avec le diable; nous n'y serons pas scnlsl... La compagnie sera bonne, nous y aurons pliis d'un prince... Le brigaiulage a son beau côté, et, comme la vérilé n'est pa^ nui- injure... apaisez-vous!
— Von^ le prenez sur un Ion...
— Plai~ani, monseigneur; les choses de ce bas monde le sont, la vie comme la mort ; c'est, j'espère, tout comprendre ; soyons donc toujours joyeux !...
— Kniin quel est l'objet de votre mission? dit Enguerry s'impalicMlani de l'air léger, <le la figure doucement perfide et des relards de rilalien.
— Une bagatelle pour vous... comme pour moi à cet égard-là !... Il s'agirait, conlinua l'IlalieD à voix basse, de s'emparer de la resjiectable personne de .lean II, roi de Chypre, et de celle de sa jolie iille i;i{itilde .. Le conseil des Dix vient d'apprendre qu'ils sont réliigié-i ici près. Or, vous pensez bien, seigneur, qu'il est impossible à l'Iionnr.ible rcjiublique de laisser exister ces deux personnages, cpiand leur vie l'empèehe d'être légitime souveraine de l'ile de Chypre, qu'elle leur a prise l'année dernière. Concevez-vous, seigneur, ce que c'est que la l''giiimité de droit et de fait des choses H des personnes? et voyez-V!»us d ici commeni, par un peu de poison, Venise, reine illégitime de Hhypre. devieudm reine très-légilime quand les Lusignan auront été voir leurs ancêtres'/ An surplus, c'est leur rendre service ; ils iront droit en paradis, car j'ai pour eux un bref i» orliciilo mortis; et l'absolution d un digne cardinal pour vous et pour moi; je suis, vous le voyez, un homme de précanlion.
— Viuis raisoiniez en vrai diable, maître l'Auge, répondit le Mécréant embarrassé des deux petits veux verts dcrilalieu qui le fixait avec obs inaliou mais, pour vous rép mdre avec votre encre, nicdirez-vous si dans le monde vous trouverez, hors le tigre et vous, un brigand qui fasse le mal pour le plaisir de le faire '... Par combien :1e bcsants d'or cet honnête Foscari appuie-t-il sa proposition et ses l'aisonnements?
— Ici je me flatte, monseigneur, que vons vous apercevrez que la république est lihiirale et connaît le tarif... Que souhaitez- vous'.'
— Cinq cent mille francs.
— Elle en donne le tiiple; un million pour vous, le reste à moi...
— Le Barbu !... cria le Mécréant dont la (ignre se dilata.
— De plus, monseigneur, la république accorde un asile dans ses Etats et nu excellent voilier pour fuir; il est à Marseille d'oîi je viens...
— Le Barbu!... le Barbu ! Ce dernier parut.
— Apporie-nous de ce bon vin d'Orléans que nous avons pris à ces coquins d'Anulais.
Le vin arriva bienlôl.
— Buvons, monsieur Michel-l'Ange, et montrez-moi vos cédules, reprit Enguerry avec un sourire diabolique.
Le digue Vénitien ne se lit pas prier, et il chercha dans sa ceinture.
— Cependant m'expliquerez-vous, mon ami, pourquoi votre république se sert de moi?
— Parce qu'elli' a appris voire adresse et votre courage, et qu'elle ne voulait pas se uuttre à découvert en envoyant ses troupes assiéger Casin-Grandes. Tenez!... Alors lltalien montra le billet du doge, qui n'était aciimllable qu'en plein cou eil des Dix, et qui poilaii la mention expresse de la translation à Venise du prince détrôné et de sa Iille...
— Buvons!... Certes, dit Engnerry. vous êtes un admirable homme, monsieur l'Ange, et vousn'aurez pas afTaire à un ingrat... En vérité, je ne comprends pas que pour un million il n'y ail ipie deux personnes à octir! .Mais j'ai un petit scrupule. Jean-sans-Peur, ce brave duc de Bourgogne, que Diiu veuille avoir son àme! professait un principe dont il ne s'écarta jamais, quelle que fûl son envie d'amasser ce métal précieux (pii nous rend honnêtes gens de scéliirats que nous Sommes; ce qui fut certes bien prouvé par le célèbre Jean Petit, boimêle cordelier aimant fort l'argent et qui fit voir, moyenniuit bonne souuiie, comment le duc de Bourgogne eut raison de tuer le duc d'Orléans, et ce sans crime aucun... Or ce principe de mon cher maître, principe qui l'aida puiss^nnment à consentir et ordonner même une fcuile d'exécutions que l'on a nommées assassinats, parce (pie le [lublic ne compicnd rien à la politique des grands, dont la seule diflérence avec nous, c'e>l qu'ils sont criininelssans l'avouer...
— El que nous l'aviiuius, miuiseigueur; mais voirc principe, de grâce?... — Ce principe, continua le Mécréant en tachant de pcrcev l'enveloppe du cœur de l'Italien, Cst de n'attaquer personne sans cause... Ahu's ou n'esl plus un brigand, on se venge, comprenez vous? — Oui...— Oi, l'envie de gagner loyalement un million ne suffit pas pour que j'aille tuer de braves gens, de plus, souverains encore, que je me proposais de visiter prochainement.
— J'admire, seigneur, répondit l'Italien avec le rire de S.itan, voire philoS(q)liie profonde et voire pliilantliropie : mais nous avons de ces dilemmes diplomatiipiesqui consistent à s'emparer de tout ce qui convient. Moi qui vous parle, seigneur, je suis connu dans l'Europe pour cette espèce de talent ; Tes papes me payent pension : plusieurs princes soûl en nwrché de m'avoir; j'ai fait irois apologies pour Charles le Mauvais, et je suis l'auteur des manifestes de tous ceux qui se prétendent rois (le Naples... Or voici, conlinua le cauteleux Italien, ce que je vous propose... Allez à Casin-Grandes!...
— Buvons un coup, interrompit Enguerry, car il y a un peu de chemin.
— Votre vin est délicieux!... Arrivé à Casin-Grandes, vous ne commettez aucun mal, et., vous demandez en mariage la belle Clotilde... On voiis la refuse.
— Certainenieni ils auront cette indignité là ! s'écria le Mécréant.
— Tant mieux, sire cliev:ilier; car alors vous vons mettez dans une colère furieuse, et vons jurez la mort de ceux qui vous outragent; vous ravagez le château.
— Certes je le ravagerai! ..
— Oui... Mais ceci demande d'autant plus de célérité, .ajouta l'Italien en prenant un ton confidentiel pour dire son mensonge, que je vous apporte l'avis charitable que nous avons rencontré cent chevaliers bannerels et mille hommes d'armes cinglant vers la Provence, oi'i Gaston, le fils du roi de ^.lpl(^s, leur a donné rendez-vous. Il a quitté la Palestine l'année dernière; il s'est même trouvé à Chypre lors de la prise de Nicosie; et c'est là que son père lui envoya l'investiture de ce beau comté de Provence... Je ne crois pas qu'il vous laisse en repos : un asile et de l'argent, c'est ce qu'il vous faut au plus vile. Cl je vons offre tout c^ela !. .
— Corblcu ' quoique j'aie Pun et l'autre ici, et que je défie cel amoureux transi qui court après le parfait amour jusque dans l'Asie... sans le trouver... Le Mécréant s'arrêta, parut réfiéchir, mais, serrant la main du Vénitien, il s'écria :
— Morhlen !... allons, tu es un brave garçon. Michel l'Ange!...
— Je le sais bien certes!... et maint seigneur que j'ai délivré de ses ennemis ou de ses oncles trop riches me l'a dit plus d'une fois ; surtout lorsqu'il n'était pas vengé: car après le payement ils sont aussi ingrats que des grands peuvent l'êire... mais, s'il leur arrive de me mépriser, je ne suis pas en reste avec eux !...
— Tu es aiis-i habile que Jean Petit. le cordelier! s'écria Enguerry consterné par la nouvelle du relour de Gaston II.
— Mais, monseigneur, c'est tout sinqile : nous autres gens de talent, nous jugeons le monde et la vie ce qu'ils valenl. Quand on monte sur le pinacle que l'on noîiime pouvoir, on ne voit l'homme qu'en masse! alors, qu'est-ce qu'un homme isolé lorsqu'il s'agit de sauver les grands troupeaux que l'on nomnur naliuns? Par saint Marc, le salut de l'Eiat est une bien bonne raison ! et j'en ai bien souvent profité p(mr l'acquit de ma conscience... comme le font les potentats qui sont des géants : ils écrasent les hommes, conime les hommes écrasent les fourmis en marcbaut... et le plaisant, c'est qu'on se plaint!...
— Buvons un coup, maître l'Ange, et vivons bien ! J'ai grand'pcur que nous ne mourions pas de maladie !...
— Seigneur, nous en comp'ons une de plus que le reste des hommes : on I appelle potence, jugement, corde, car nos nK'decins v;irieut... On se sert même du mot gibet!., gibet, soit! Etre écrasé par un chêne, on y mourir accroché, c'est tout un., il n'y a que la différence du publie qui nous voit... et moi, j'ai toujours aimé l.i compagnie! aussi, j'ai préféré l'enfifr, oii j'irai joyeux comme dmant ma vie. Après tout, nous sommes ici-bas aussi passagers qu'un éclair! une minute de plus, une minute de moins: être une comète désolante, ou une paisible étoile... ce lut de tout temps l'histoire de chaque homme. Sparlacus. Alexaiuhe, Jean de Bourgogne, Viriale, Sylla, Procuste et autres brigands nos chefs de file, valent bien les bons bourgeois qui se lèvent à huit heures et se couchent à neuf, à côié d'une femme qu'ils aiment et qui s'inquiète d'un péché véniel!
— Il me semble que nous blasphémons un tant soit peu!.., car enfin, la vertu...
— Eh ! monseigneur, j'ail'ab^oUition. Ecoulez! nous autres savants nous expliquons toul : vous ne vous doutez pas que vous servez la venu ! si les coquins comme nous n'existaient pas, comment sauraii-on que cette vertu si rare existe!...
— Oh! oh!...
— Ma foi, monseigneur, j'ai la science du crime, je m'y adonne toul entier, je lai aimé dès le bas âge!... Eh quoi, le marcbaïul trompe pour gagner s(m argent! le mallôtier ne prend-il pas la sueur des malheureux? le militaire n'assoimue-t-il pas de pauvres malheu-
L'ISRAÏÎLITE.
rcii\ à prix Ike, ei moyoïin.iiii nus ililcninifs «lu'il ifjiiore?... Nous autres, au moins, nous ne luons que iiar-ci, par-là... el nous piiciions bien noire argent en loy.tux eorsaires. Corbleu ! vive la conlo!... C'est la panaeee universelle, elle guérit de tous les maux ; ma foi, vogue la galère I...
— Vous avez raison, mon ami l'.Xnge ; uinis prenons l'étal de bri- ;and par insiinet, et les antres pronneni lo lenr au hasard !...
— Tout cela est bel et bon. monseigneur, mais revenons à notre . njel.
— Buvons doue, inaîiro l'Ange !
— Nenni. Convenons de nos faits. Consentez-vous à servir la république?
— Je jure, s'écria le Mécréant en se levant, d'exterminer les Lnsiçnan, moyennant un million cependant, dit-il eu baissant le ton; je le jure par les n:ànes de Jean-sans-Peur, mon cher maître, honnête brigand s'il en fut... Mais il était couronné, je ne le suis pas; et si Ji-a'n Petit raccompagne, le cordelier est capable d'eu imposer au Pore éternel. Dites un peu un De profiindis pour lui.
— Dix si vous voulez, répliqua Michel-r.\nge, car c'est très-utile à ceux qui ne sont plus rien !.... Quant à moi, monseigneur, je jure parle lion de Saint-Marc...
— Que jures-tu, mon amiî...
— Tout ce que vous voudrez.
Le Mécréant sentit la force de celte réponse el l'inulililé de faire jurer le Vénitien; alors il s'écria : — Buvons par l.i-dcssus, mon clior l'Ange. Et Enguerry versa une ample rasade à son digne compagnon.
Le Mécréant, en donnant si souvent à boire au Vénitien, avait de lionnes raisons : c'était de le faire s'expliquer sur certaines choses qui 1.' tracassaient. In vino verilas!... Mais iMichel-l'Ange n'était pas un h imme à qui l'on cachât une pensée, et il eut soin de boiic à grands c.iups pour conserver sou entendement. Feignant, quand Enguerry buvait, de lui exposer un raisonnement, il lui arrêtait le bras, de manière à ce qu'il fit trois coups d'une rasade, pendant que lui Michel n'en faisait qu'une et laissait sou verre à moitié plein.
L'on n'a jamais su quelle était l'intention de Michcl-l'Ange en voulant enivrer le Mécréant; quanta ce dernier, il manifesta pronipienient la sienne, alors qu'il fut entre deux vins.
— .Mon cher ami l'Ange, dit-il en tournant ses yeux brillants sur l'Italien, j'ai un certain doute que je vais l'exposer avec franchise, car je suis franc!... ah! franc comme un Franc!... Ton diable de conseil des Dix, avec sa clau=e d'acquitiemenl, me chiffonne; si l'un se servait de moi pour tiier les marrons du l'eu?... On ne lâche pas facilement un million!... On pourrait fort bien m'euvoyer au pont des Soupirs!... et toi t'en tirer!... Tu m'enlcndi, mou loyal ami?...
— Ahl seigneur!...
— -Mon ami l'Ange, ne m'appelle pas seigneur !... je suis un fr.inc vauri:Mi comme toi ! et mou couiié?...
— Q;ie dites-vous, inonseigueur?
— Urùle'... je suis un brave soldat cl pas plus; mais quand on a cinq cents hommes d'arincs, on est tout ce qu'on veut...
— Et comment avcz-vous fait''
— Mon ami, buvez donc!... Voici comment : après avoir été lieutenant des ducs de Bourgogne, je devins celui du comte Enguerry... A la bataille d'Azinciurt, il fut pris par les Anglais, je ne sais même pas si je n'y ai pas contribué!... Je sauvai sa compagnie et m'en vins par ici', me disant son frère... Dieu veuille qu'il reste en Angleterre le plus longtemps possible!. . C'est mon bicnfaiienr, et je soigne ses domaines en véritable ami !...
— Xe craignez-vous pas ses parents?... Le geste horizontal par lequel le .Mécréant répondit équivalait au Vixerunt de l'orateur romain. — Et vos solfiais doivent savoir?...
— Rien. J'ai eu le soiu de les mettre un à un aux postes les plus dangereux, et... j'ai eu le malheur de les perdre!... De profundis ! El il se signa... Vive Dieu ou le diable !
— Je suis pour le diable, observa l'Italien.
— Vive le diable donc !... Ceux que j'ai maintenant sont de rudes coquins que j'ai choisis de tous les pays... Mais ce sénat, mon ami! je di-ais que ce sénat...
— Le sénat est le sénat, répliqua l'adroit Vénitien.
— Je le .«ais morbleu bien ; mais quelles sont vos précautions contre ce sénat?...
— Les quinze cent mille francs sont en main tierce.
— El à qui la main tierce est-elle dévouée?
— A moi.
— A toi !... s'écria le Mécréant, qui, malgré son ivresse, parut illuminé d'une soudaine lumière...
— Aimeriez-vou:, mieux que ce (ùl au sénat?
— C'csibien... monsieur l'Ange, allons nous coucher! je réfléchirai an mariage que vous me proposez.
— Mais ce n'est pas un mariage...
^ — Ah! ce n'est pas un mariage.. Tu me démens, double coquin?... B'écria Enguerry tirant son épéc.
L'Italien, voyant la fureur du Mécréanl, répondit doucement :
— Mon cher'lxNle, allons nous coucher !
— Mon ami... vous... avez raison. Nicol... le pendard!... le Parhu ! veux-je dire... — Le Barbu parut
— Conduis cet honnête garçon à la chambre rouge ! et, qu'on le respecte â l'égal de moi-môme ; il est tout aussi respectable que l'ambassadeur !... et il a de plus tout l'esprit de Jean Petit de cordelière mcinoire!... — Ce vin d'Orléans est bon, pas vrai, notre féal?... El il frapiia rudement l'épaule de l'Italien cauteleux, très-occupé à réfléihir...
Il fallait que sa figure eût quelque chose de sinistre, car le brave soldat eut encore peur eu le conduisant. — Bientôt le calme le plus grand régna dans cette enceinte, et ces brigands doiinireni tout aussi bien que les vertueux habitants de Casin-(!randcs, dont la perle venait d'être jurée I... Qu'on dise maintenant que les criminels ont des remords !...
Les fleurs. — Le conseil. — Le clicvrior.
Depuis une hcm-e le soleil dorait les tours de Casin-Grandes, et raniMic Ironva l'inlendani montant éveiller sa fille, pour qu'elle ptU assister au lever de la princesse.
— Bien, mou enfant! lui dit l'avare en la voyant levée, il ne faut jamais être en retard auprès des princes; ne manque pas d'arriver au coup de sifflet de la princesse : elle récompensera ton zèle.
— Ah ! elle l'a déjà fait, répliqua l'imprudente Josette eu montrant une riche bourse. — Donne, donne, mou enfant! s'écria Bombans en ouvrant de grands yeux et prenant un ton paternel, lu n'as pas besoin de cet argent !... je le ferai valoir; et quant à la bourse! je la vendrai : elle est trop riche pour nous. — 0 mon père ! laissez-lamoi ! c'est un souvenir!... — Elle vaut vingt angelots ! El liniendant la remit avec peine à sa fille... Je l'avais bien dit que la princc,--sc était généreuse. — El bonne, douce, point difficile à servir... — Mais, Joseile, dis-moi, comment es-tu avec elle?... — Comme me voilà, mon i)ère. — Ce n'est pas cela. A-t-elle de l'amitié pour toi ? te nidoie-t-elle? est-elle franche, confiante? — Mon père, nous sommes comme deux amies !... — Bien, bien !... deviens sa favorite... elle nous soutiendra contre l'envie. — Vous parlez toujours de malhini' ! que craignez-vous? n'êtes- vous pas honnête homme? — Uni), rc|iliqiia l'intendaul embarrassé; mais lâche d'en convaincre la lu'iucesse; les grands croient aussi difficilement le bien qu'ils croient i'iicilement le mal !... Surtout, ma fille, ne va pas me ruiner en habits somptueux : depuis quinze jours, tu as mis deux robes diflérenles; nous ne sommes pas riches : je me suis ruiné au service du prince!... Allons, va dans ranticbambre de ta maîtresse.
La jolie Provençale sortit, et son père fouilla toute la chambre, pour voir si Josette ne lui avait pas caché quelque dncaton, ayant également peur d'en trouver et de n'en trouver pas I La recherche fut inutile; aussi s'en alla-t-il gronder les gens et les faire hâter...
Josette, en entranl chez la princesse, éveilla le farouche Casiriot qui, couché en travers du seuil, dormait à la porte de la chambre de Clotilde. L'Albanais calculait sa reconnaissance : — En cflêl, se (lisail-il, que dois-je l'aire? Empêcher la race de Lusignan de finir . or, on peut tuer le prince!... c'est un très-grand malheur sans doute; mais le malheur serait irréparable si la princesse mourait, pniscpie tout périt avec elle... Cloiilde était doue l'objet de tous ses soins gnissii Ts, mais oiiiprcinis de la plus vive reconnaissance... Il avait soin d'onviii- la puitr (lis appartements du prince; et alors il l)onvaii vcillir en niènii' temps sur le père et la fille, car la salle des gardes n'était séparée de l'antichambre de Clotilde que par le péristyle d'un escalier tout en marbre.
— Allons, Casiriot, levez-vous ! s'écria Josette, il est temps que je vous remplace.
— C'est vous, belle enfant, dit l'Albanais en faisant une affreuse grimace, qu'il prenait pour un sourire. Et il s'en alla en remettant son sabre dans le fourreau.
Les pas de l'Albanais fidèle éveillèrent Clotilde... Sa première pensée fut pour le beau juif ; au moins c'est ce qu'cm peut présumer d'après sa promptitude à sauter hors de son lit pour courir à sa foriéire... Sa jolie petite main blanche entr'ouviit bien higeremcnt les riileaux ; et son tendre cœur agita le simple vêlemeul qui couvrait à peine deux tréaors d'amour, cpiand elle aperçut les beaux yeux noirs
L'ISRAELITE
Va
(lu juif (liriaés vers la croisée, avec uut; luiie léuacilc, (ju'ou aurait cru ([u'il admirait Clolilde I... Mais Nepliialy, voyant le soleil s'avancer dans les cieuY, lit les niuuvenienis d'uu houniie qui songe ù la retraite avec cliagriii.
La priiuesse l'ut curieuse de voir comment il sortirait du péril inouï dans lequel il s'était eiii;ai;é pour savourer la vue de l'appurteinent liaLiilé par sa bienfaitrice
En cet endroit, le pic de la Cucpielle avait la roideur pcrpeudiculain- d'une muraille de soixanle pieds de haut : peut-être Tai-je déjà dit, mais pardoiniez-mui celle repétition.
(^lu'ou se ligure donc au milieu de ce mur bâti par la nature, c'est-à dire à trente pieds dn haut connue du bas, une pierre rocuilleuse dont la saillie olîre trois pieds de large.
Or, l'angle solide que forme lu Coquette du coté de la mer ayant la roideur de l'aii^'le d'un bastion, et la falaise qui longe la Méditerranée ét.int beaucoup trop rapide et trop dangereuse pour qu'on eût la pen^ée de s'y hasarder, il semblait que Nephlaly n'avait pu parvenir à celte rocaille que parle haut du i)ic; car l'on doit se rappeler que le seul côté accessible de la Coquette, celui ipii s'en allait en mourant vers la terre, lui était défendu, puisqu'il faisait partie du parc. Aux premiers mouvenienis que le juif osa se permettre sur un si petit espace, la princesse trembla de tous ses membres.
Ce dernier, ne sachant pas qu'il est vu, saisit de ses deux mains une corde remplie de noeuds que Clolilde n'avait pas aperçue. Cetie corde était fixée sur le pilon de la montagne. Tout à coup Nephtaly s'élance, et, posant en forme d'arc-bouiant ses deux pieds sur le rocher, il se trouva horizontalement suspendu par rapport au fossé, et parvint, en faisant manoeuvrer ses pieds avec adresse, à gagner la première crevasse de la falaise. Bientôt la princesse, immobile de frayeur, le vit sur le haut du pic détacher sa corde et disparaître au milieu des aspérités, des pointes de rocher et de l'écume de la mer, (|ui blanchissait les crevasses eu s'y glissant.
Il régna dans tous ces mouvements du beau juif une grâce dont la nature gratifie an hasard certains êtres. La force, l'élégance, l'adresse et toutes les beautés de Nephtaly parurent aux yeux de la curieuse princesse, qui savourait l'espèce de plaisir que l'on éprouve à l'aspect des dangers d'aiilrni. Involontairement sans doute, elle imitait les mouvenienis de Nephtaly, et, lorsqu'il atteignit la plage, elle fit un cri de joie auquel Josette accourut.
— Qu'avez-vous, mademoiselle? — Rien, rien, ,Iosette... répondit Clolilde toute ireniblaule ; je ne vous appelais pas, pourquoi donc èles-vous entiée? — J'ai cru vous entendre jeter un cri... Itedoulaut quelque malheur, je suis vite accourue.
En effet, Josette était émue, et l'inquiétude se peignait sur ses traits. La princesse lui lança quelque petit sourire d'amitié, comme pour la reniei(-ier ; mais je suis fâché d'avoir à dire qu'il enlia dans ce sourire quelque chose de trop distrait pour ne pas dévoiler une méditation profonde.
Josette, trop habile pour ne pas le remarquer, respecta la rêverie de sa maîtresse et fut ouvrir la fenêtre du côté de la mer ; puis elle en vint à celle qui donnait sur la Coquette : — Ah .' s'écria-l-elle. — Qu'avez-vous? dit Clotilile effrayée. — Ah! madame, les belles flenrsl...
Clolilde approcha et vit sur la fenêtre des fleurs tout récemiuent cueillies ; elles contenaient même encore des gouttes de rosée, semblables à des perles orienlides. Ces fleurs flattèrent agréablement l'odorat de la jeune Provençale ; mais pour la liUe des Lusiguan elles exhalèrent u\\ parfum céleste. Les fleurs annonçaient nue pensée doniinaute par leur gracieuse simplicité et la disposition de leurs couleurs. Clolilde, craignant de la comprendre, osait à peine les regarder.
— Madame !... A ce mol Josette s'arrêta ; car, se tournant vers sa maîtresse pensive, elle lui trouva une expression qui n'avait jamais animé sa belle figure; alors la Provençale se mit aussi à réfléchir. Néanmoins, comme il serait peu convenable que deux jeunes filles restassent plus de dix minutes sans parler, Josette se hâta de sauver 1 honneur du sexe. Madame, répéia-t-elle, que faut-il faire de ces fleurs? — Comment sont-elles venues? s'écria Clolilde. Et la princesse, prenant, par un mouvement machinal, une rose d'églaniier, en savoura l'odeur avec une espèce d'avidité. — Madame désire les conserver? demanda Josette en voyant l'action de sa maîtresse. Colle observation fit naître sur les joues de Clolilde l'incarnat de la honte ; elle aperçut rapidement la conséquence de la conservation de ces fleurs, et s'écria : — Von ■> pouvez les jeter. — Oh ! madame, c'est dommage?... El néanmoins la soubrette, d'un coup de main, les fit voler vers la lerre. D'après le mouvement que Clolilde laissa échapper, la soubrette put conclure que c'était un grand sacrilice pour la princesse, et cependant Clolilde lui dit : — Josette, nous avons eu raison de les ôier; regardez !... elles se sont effeuillées eu chemin... Puisse l'espérance se dissiper ainsi!... le sylphe n'en apportera i)lus.
Après ces paroles, qui tombèrent une à une, Clolilde s'habilla dans le plus grand silence ; elle prii son ouvrage de tapisserie, Josette le sien, et de temps en temps elles regardèrent la fenêtre
Au-dessous de la salle des gardes se trouvait une vaste galerie voû tée et garnie de petites colomietles assemblées qui disliiiguenl l'ordre gothique ; une de ses portes, de forme ogive, donnait sur la plateforme, large de près de cinquante pieds, qui séparait le chàlcau des vagues mugissantes ; el l'autre porle offrait une sortie sous le péristyle de l'escalier de marbre qui menait aux apparieinenls du prince. Celle salle était la salle à manger. Eure moment les trois ministres, huissani de déjeuner, quiltaicul une table ornée de plusieurs pièces d'argenterie massive, el ils achevaient une conversation très-scrieuse avant de livrer celte salle à l'appétit des officiers de seconde classe, pour le service desquels on retirait les pièces d'argenterie.
— Enfin, monsieur le connétable, disait Monestan, de quoi pourrins-nons entretenir le roi?... Le conseil d'aujourd'hui sera sans intérêt. Depuis deux mois que nous sommes à Casin-Grandcs, nous avons tout expédié : noies secrèies à nos émissaires, insiruttions à nos partisans, envois d'argent, affaires intérieuses et extérieures... tout est épuisé. — Il est vrai que la cavalerie el les armées ne peuvent pas nous fournir de grands sujets de conseil... Nous n'en avons plus!
A ce mot, le grand Kéfalein poussa un soupir de regret.
— Et, continua Monestan, nous ne recevons aucune réponse de nos envoyés dans toules les cours de l'Eunipe .. — Est-ce que vous pensez que Venise les aura laissé parvenir.' dit l'évêqne en haussant les épaules. — Que va donc devenir le rji? s'écria Kéfalein. — On pourrait, reprit le prélat, lui forger une dépèche forl iniportanle. — Oh I monsieur, dit Monestan, faire un mensonge et se jouer du liriiice !... — Monsieur le comte, répondit Uilariou, on ignore le mot de mensonge dans la haute politique ; et du reste, si le prince s'en aperçoit, nous ferons pendre le courrier qui sera censé avoir apporté la dépêche. — Il est écrit : Tu ne mentiras point!... s'écria le pieux ministre. — Cependant, monsieur le comte, répliqua l'évêque, tous les jours un général invente un stratagème pour battre l'ennemi : il envoie de prétendus espions qui se laissent prendre, et qui, pour avoir leur grâce, font de faux rapports sur le nombre, etc. Noire ennemi, c'est l'ennui du prince, et pour tuer le temps, on peut bien...
— Grand Dieu 1 se pernieitre une chose indigne de la majesté du souverain ! interrompit le premier ministre; pour qui prenez-vous le roi Jean II? C'est de n(ms tous le plus sage, le plus religieux et le plus [lolitique. — Au reste, reprit l'évêque en afleciant un air de mépris pour le ministre, une affaire imporlanle est bientôt trouvée. Ne pcnl-on pas concerler le pian à suivre pour reprendre l'îhi de Chypre? Mais... le prince a la manie de l'initiative, il veut toujours avoir parlé le premier des choses et les proposer. — Vous pensez juste, monsieur, répondit Monestan; n'ayant plus rien qui s'applique an présent, il faudrait pouvoir s'occuper de l'avenir et faire voir au prince les abus qu'il devra détruire en rentrant dans sou royaume.
— Mais nous nous occuperons d'abord des moyens de reprendre ce royaume! s'écria l'évêque. — Soit, dit Monestan, je conviens que c'est le plus essentiel, et après la religion sera... — Messieurs, interrompit Kéfalein, je vous laisserai tenir le conseil sans moi ; tirezvous de cette difficulté, vous avez plus de talent que moi pour les discussions; niais s'il s'agissait d'une charge de cavalerie comme celle que je fis à Edesse... Ah! quel combat, messieurs!
11 allait entamer le récit de la bataille où il fut fait connétable et oii il sauva l'Etat, quand il aperçut Caslriot ; aussitôt il courut vers l'Albanais.
— Je crois, dit l'évêque avec un sourire et un geste contempteur, qu'il ne nous serait pas grandement utile, ce pauvre général... Quid nobis. — J'avoue, monsieur, que le coiinéiable n'esi pas un aigle, mais l'Eternel a ses raisons en distribuant aux hommes leurs divers talents, et Kéfalein est brave, il a sauvé l'Etat. — Il vous l'a bien assez répété pour que vous le sachiez. — Monsieur l'évêque, la religion nous ordonne de souffrir les défauts des autres parce que nous en avons tous, el que, sans cette tolérance, l'amour fraternel qu'elle recommande n'existerait plus. Si vous n'estimez que les grands capitaines, Kéfalein n'estime que ceux qui moulent à cheval. Trou vse ceux qui se portent bien et ne pensent pas; Bombans ne juge un homme que sur sa richesse, cl que de gens comme lui!... Chacun sa marotte. L'indulgence est une des premières vertus du vrai chrétien.
Kéfalein et Caslriot sortirent ensemble, accompagnés des quinze chevaux que le connélable exerçait; il avait le chagrin de n'avoir pu trouver que dix persinmes en état de les monter, aussi s'occupait-il à faire des recrues dans le domaine.
Le chef et le soldat eheminen ni quelque temps sans rien dire; seulement le connélable retournait sa petite tête longue pour examiner comment ses néoijliyles é(ine>trcs s'en liraient.
Enfin Caslriot, eoin|irenant que le devoir lui dictait au moins une interritgation, risqua la snivaiile : — Monseigneur, une difficulté m'a toujours occupé : lors(|u'on fait une charge de cavalerie, doit-on tenir son sabre en l'air ou en ligne droite?
— Caslriot, c'est une grave question, répondit le joyeux connélable eu arrêtant Volau-Venl. Si tous les gouvernements avaient (les hommes exercés i omme toi dans l'art de se servir dti subro des 'i''urconians, on devrait le tenir sans cesse prêt à décrire uue courbe
L'ISRAÉLITE
rapidi': mais reniai que que Tobjil de la cavalerie iies-l pas |iréei;.émeiil de tuer les soldais euiieuiis. elle le> di>pei'>e : vmlà |ini!r(iiioi les charges de cavalerie décidcul le suteés d'uue lialaille, connue ù telle d'hdesse. où je sauvai l'Elal par une cliarije linilanle que je vais te représenter. Ici... continua Kélalein en niuniranl un eliainp de blé, ici se trouvaient les bataillons ennemis presque eiiianiés, et dans cette position-là (il indiquait nu eliaiup d'avoine) nus suidais les attaquaient avec courage. L'ennemi pressé lente un dernier elforl et fond sur les nôtres; à celle Turieuse irruption nos soldais étonnés senfnient...
— C'étaient des lâches! inlerÉompit Casiriol en colère.
— Suit; inai>. posié ilepnis loni;lrmp> à nn millier di' pas avec ma Cavalerie, je me di^p.isais à doiMier. loixin'un vieux soudard, qui, par pjrenlbè>e, fui tue, me dit : « Monseigneur, ils ne sniil pas encore assez eu désordre, vous n>qu('riez d'élre abîmé. » Je suivis ce conseil, et lorsque leur» rangs coninieneèrenl à se rompre, je l'ondi»...
A ce mol Ivefaleiu pressant les flancs de sou cheval, Vol-au-Vent partit au grand palop; les autres chevaux suivirent celle impulsion par iuslinri en cherchant à se devancer: de manière que lorsque le counel.ible se trouva dans le cliain|) de blé, il aperçut sept de ses cavaliers s-ur dix élendus par terre el criant cuinine des aveugles sans balon.
— Celle manœuvre sauva l'Etat, dit-il trislement à Castriot, le seul lininme qui fût à ses cùlé.-. Connnenl, bélîtres! s'éeria-t-il quand les maladroits reviurenl chercher leurs chevaux, après douze leçons vous vous laissez désarçonner .' Jamais, non jamais le roi n'aura de cavalerie dans ce maudit pays.
— Coquins! continua Castriot, vous devez savoir monter à cheval, puisque monseigneur le veut. S;i iiez-le demain ou sinon... Il leur fit uue afi'reuse menace avec son sauie.
— Il faut convenir eeiiendaui qu'un bon cavalier est uue chose rare, répondit le conneluble en ramenant vers la tète de sou cheval ses deux longues jambes en fuseau, qui lui donnaient l'air d'une paire de piutelles; et il força son beau cheval arabe à caracoler. Apres leile manœuvre, il regarda ses gens avec l'air de supériorilé d un acteur qui rentre dans la coulisse au bruit des applaudissements.
Les cavaliers, honteux, remonlëreut en silence sur L'iirs chevaux, et l'eseadrou continua sa roule à travers les domaines du château de Casin-Grandes.
rendant ce temps-là les deux ministres, fort embarrassés de ce qu'ils allaieul dire à leur souverain, traversaient le péristyle; au briiil de leurs pas la garde du prince, c'est-à-dire trois Cypriotes qui jouaient aux dés, saisireui leurs hallebardes et prirent uue position semi-militaire. Les deux ministres entrèrent au salon eu se dirigeant vers le cabioet royal, lorsque le docteur Trousse, uue verge d'èbèuc; à la main, les arrêta.
— Hesseigneurs, le roi n'est pas encore visible. — Serait il indisposé, maiire Trousse'? demanda Uonesiau. — Un roi sau.i royaume se trouve toujours malade, mouseiguenr; moi, je prétends qu'il ue s'en porte que mieux. \.ais vous, messeiijuenrs. voire sauté doit toujours élre chancelante, car les affaires de l'Etat emportent une somme considérable de vos idées, el phis nous eu perdons, plus l.i maladie a de prise sur uous. iloi, vous le savez, je crois que les neifs sont la cause innnédiale de nos douleurs, elles nerfs, visibles ou in visibles, étant les agents inimédials de la pensée, la pensée les délcriore et cause nOs maladies et noire mort. Nos pères, qui pensaient peu, se portaient bien, et de uos j(nns les maladies augmentent avec les sciences. Ab ! les médecins dans quatre cents ans auront de la besogne. Moi...
A ce mol favori du docteur huissier, un léger bruit se fil entendre dans le cabinet; il y transporta sa ronde et lourde petite macliine eu pensant le moins possible. — Sire, dit-il, vos ministres se présentent pour avoir Ihonueur... — Vous pouvez faire entrer. — Me-ssieur.-, répéta Trousse en s'nicliuaut, le roi m'a dit : « Vous pouvez faire entrer. » Trousse se t;ipit respectueusement contre la porte en criant d'une voix clairelti; : — .11. le comte de Aloueslan, M. l'évèque de Nicosie. — On pourrait croire, d'après la (idéliié avec laquelle Trousse rendait les paroles du roi, qu'il avait In Uomere.
MuDêsiau seul salua profondément Jean 11. qui élait assis dans un fauteu'U de buis dore, près d'une table rondir couverte d'une étoli'j verte et de papiers. L'évèque entra d'un air très-cavalier.
— Sire, nous aiiendnns vos ordres, dit Moneslau. — Messieurs, je voiis permets de vous asseoir à cause de votre grand âge.
Ces paroles, depuis trois ans, servaient de prélude à toute espèce de coiLstil. Ou assez long silein;e suivit cet ordre, el les deux ministres se regardèrent couiuie pour se demander : (Ju'allon-nous faire? — th bien 1 messieurs, dit le prince avec le gesie d'un hcnmne accablé de travail, de quoi s'agii-il aujourd'hui .' — Siie, répliqua l'évèque, qui ue doutait de rien parce qu il -e croyait la plus lorle tête du Conseil, nous pourriofis nous occuper de la manbi- à suivre pour reconquérir l'ile de Chypre. — Eu avoos-uous déjà parlé .' reprit Cèremeut le monarque aveugle en se retournant plu:< loin que l'endroit OÙ se iiouvail le prélat ; c'est à nous seuls à juger quand el comment
il conviendra de le faire. — Si je proposais cette chose, c'est que je pré.-umais, d après quelques paroles de nion-eigneur, que tel élait son dessein. — Ce fut toujours le nôtre, reprit Jean 11 avec orgueil, mais nous ue pensons pas qu'il soit temps. — Vous avez raison, monseigneur, ajouta Muuestan. Avant-hier, sire, à l'occasion de voire ambassade au très-saiut-père, n'avez-vous pas parlé d'envoyer l'un de nous à Venise aliii de.., — Nous y renonçons, répli(|ua le monarque, fâché de ce siinidaere de ((uiseil el de ce qu'un n'alteiulait pas ses ordres. — Monseigneur a-l-il appris que le comtes lingnei ry 1<; Mécréant s'est approché jnscpi à Monlyiaf.' demanda lévèqne. — Croyez-yous que nous ignorions quelque chose'.' Nous le savons. — Eh bien! sire, n'est ce pas un grand sujet.' conlinua llilarion. — Oui. inlerronqiil le monarque avec colère, c'est sur ce dangereux voisinage que nous voulions attirer votre allenlion; mais ne pensez pas, messieurs, nous per>nader que nous régnons encore. A chaque instant les circonstauee> luius le rappellent assez énergiquement ; néannn>ins, il nous semlile que le caractère indélébile que nous porlons réclame toujours nn peu de respect, el nous sanrcnis, dans notre adversité, conserver 'rue plus grande pruderie de royanlé que si nous étions à Nicosie. No < oyez donc pas qu'il nous faille cliaijue jour un conseil; désormais i: ;ns vous dem.iuderons lorsque les secrets de l'Elat nous feront désii\ r de consulter votre expérience.
L'évèque voulut dire un mot. — Paix ! s'écria le roi. — Sire, rcpi'il Moneslan, vous connaissez notre dévouement; jamais nous n'avons eu l'intention d'ajouter aux peines de votre exil... — Nous vous ri ndons justice. El Jean 11 s( rra la main de son vieil ami. — Sire, je ne fuis pas seul ici! s'écria Moneslan.
Le roi se leva, fut à l'évèque cl lui dit : — Nous vous avons accordé les honneurs de la tidélilé en vous amenanl dans celle retraite; celle distinction vaut plus que vous ue pensez, quoique l'on ne croie pas à l'amitié des rois.
Le vieillard croisa sa dalmaiique, revint à sa place avec une dignité que sa cécité rendait louchante, et les deux rivaux furent attendris de la bonté de leur souverain.
— Moneslan, dit le monaïque, quelle est votre opinion sur les mesures à prendre contre Enguerry .' — Sire, je pense qu'il n'est pas digne de la majesté d'un roi de Chypre et de Jérusalem d'aller au-d<;vanl d'un tel brigand; s'il a cinq cents hommes d armes, vous avez ici deux cents personnes qui mourraient pour vous si le chàleau de vos ancêtres n'élait | as inexpugnable.
Le vieux roi tressaillit. — Et vous, Hilarion? dit-il tout ému. — Monseigneur, je crois au coniraire qu'il serait important de vous concilier le cœur de ce compagnon valeureux de Jean-sans-Peur. 11 est grand capitaine, el ses invincibles soldats seraient un connneucement des Lrenle mille hommes... — En nous associant à un tel hoiuinc. interronqjit le ministre, nous perdrions notre dignité aux v<'ux des habilaiils de ce pays, (|ui allendenl avec inipalicnce l'arrivé du prince Gaston 11 pour en être délivrés, el, dn reste, sa troupe ji rverlirait l'enfer! — Monsieur le comte, reprit révè(|ue, dansl étal ;:i luel de la France, nn rebelle heureux, quand il a cinq ceuisbumnies d'armes el un chàleau fort imprenable, n'est jamais eu danger; il partage ses trésors avec le prince quand il est lâche, el quand il e. t brave il lasse sa patience. — Le connétable est donc absent.' demanda le roi. — Uui, sire. — il faut doue attendre sou retour, puisque vous êtes d'opinion différente.
Il se lit un moinenl de silence. — Nous avons, reprit le roi, dont la fi;;iire <^iprimait le conicnlement, nous avons à vous entretenir d'une c!io.,e beaucoup plus importante.
Les deux minisires se regardèrent et prêlèrcnt une oreille allentive.
— Notre bien-aiinée fille arrive à l'âge oii l'on se marie, et sa beauté, ses droits au trône peuvent nous procurer un allié puissant; mais le généreux chevalier qui nous sauva la vie (piand les Vénitiens <'nvaliissaicnl noire palais nous dit en nous conduisant an vaisseau (in'il nous procura : « Vous avez une lillel » Alors son émotion nous prouva qu'il avait vu Clolilde, et ces mots semblent annoncer que son bienfait ne sera pas gratuit.
— Ah ' sire, ne l'accusez pas d'un tel calcul, le .Uievalier noir est trop brave pour être déloyal.
— Nous ne l'accusons ni ne nous en plaignons, reprit le prince ; co serait s'einporicr contre l'arbre qui nous écrase; mais il n'est point venu réclamer Clolilde el nous pouvons, je crois...
A ces paroles nn grand bruit de chevaux se fit entendre dans la cour et le roi s'arrêta.
— Quel est ce tuumlte? demanda-t-il.
Monestan s'avança vers la croisée. — Le coiniétable amené uo jeune paire garrotté, répondit le ministre; injus allons être instruits.
En l'ffet, kélalein sachant l'embarras de ses collègues, apportait la matière d'une discussion.
— Sire, dit-il eu entrant avec le jeune pâtre, contenu par Castriot, nous vcanms de saisir ce braconnier, assez audaeit'ux pour poursuivre un chevreuil jusque d.ms le p.u'c il le tin-r ; il est du reste tiè.-ibon archer. — Connétable, iéi,oudil le roi d'un air sévère, nous ne
L'ISRAÉLITE
vous avons pas fuil appelci- ; uiiblieiez-vous toujours les choses les plus ordiiKiiies? Retirez-vous.
Jeau prit sou silllet el Trousse parut au son de l'instrument. — Maître Trousse, sur (piel ordre avez-vous laissé pénélrer le eoiuiélable. — Moi, sire, j'étais occupé à démontrer que les cordes trop serrées allaient Caire périr le coupable; car ses nerfs se trouvaient telleiTieut attaqué» que sans moi...
Le monarque interrompit Trousse en permettant au connétable de reprendre sa place. Jean II, nialgié son désir de conserver sa di- (jiiilé, tout en satisfaisant le plaisir qu'il trouvait à tenir ses conseils, uianifesta cette fois sa joie à l'aspect de ce surcroit de besogne.
Le beau pdlre était debout: sa ligure ronde el spirituelle n'ainionçalt pas la crainte, et son œil furtif semblait chercher une autre personne. La hardiesse du jeune criminil indisposa l'évéque.
— Est-il vrai, lui dit le loi, i|ue vous ayez commis le crime dont on vous accuse? — Oui, inonM'ij;ueur, répondil-il avec franchise. — En ce cas il mérite It; mon. m< i ia lé\éque. — C'est juste, dit Kéfalein eu levant sa petite téli' oblongue.
A ces mots Monesiaii pâlit el réplii|ua : — Sire, vous m'avez toujours vu frémir à l'idée de la destruction d'un être, lel cliélif qu'il fiit ; mais ki quelle cruauté l'on exercerait en faisant raourir un homme pour nu plat de gibier ! La religion de Jésus défend une telle doctrine; elle met la vie d'un homme à un plus haut \>\ii que celui d'une perdrix. Kélaleiu s'écria : — C'est vrai ! Sire, reprit l'évéque, il convient d'imprimer à ces misérables l'idée de votre puissauce : Iropde bonté nuitaux princes... - Que pensez-vous, monsieur le connétable .' demanda le prince. — M. l'évéque a raison, rciiimdil-il.— Eb quoi, répliqtia Moueslan, n'est-il aucune circonslan< c aiténuanle : Si c'était pour soutenir son vieux père qu'il a (■ba>sé ce clii'vreuil, celle légère faute deviendrait une belle œuvre. Sire, lorqu'un liunnne arrive à vingt ans, la nature a dérrélé qu'il vivra, et f homme ne doit pas s'opposer à l'Elernel... — C'est vrai; je me range à l'avis de M. le comte, ajcmta Ki-falein. — Si l'on lue aujourd'hui les chevreuils du parc sans être puni, demain que n'oseronl-ils pas ' observa le vindicatif prélat. — Alors il faut le pendre pour assurer notre iraïuinillité. dil le connétable. — Sans renlendre .' répliqua Moueslan. — Entendons le pour la forme, répondit le sage Kélafeio. — Parle donc ! s'écria Castriot, 'qui crut que le geste de sou souverain signifiait de frapper rudement le beau chevrier.
Ce dernier se retourna brusquement, mais il réprima son mouvement d'indignation trop vile pour que l'on s'en aperçût.
— Par quel motif avez-vous lue ce chevreuil? lui demanda le roi.
— Sire, répondit le jeune nàlre en souriant, un chevalier vient d'aborder a l'iustani dans li'S récifs, il mourait de faim, et je n'ai pu résister à sa prière. — Quel est ce chevalier? — Je l'iguore. Il a grand soin de dérober sa (igure aux regards; la visière de son casijue est baissée, ses armes sont d'un acier bruni, la barque et le vaisseau qui l'ont amené portaient le |)avillon anglais; ils disparurent dès (pi'il fui sur la plage. — Serait-ce mon hienfaileur? murmura le I rince. — Frivole excuse! dil l'évéque; les lois veulent la mort de ce jeune rebelle, les lois sont au-dessus de tout, et Dieu, monsieur le comte, exécute celles qu'il s'est tracées. — Je suis de cet avis, observa Kélaleiu.
Moueslan, gémissant de voir ce jeune borome périr pour si peu de chose, essaya de ramei.cr Kéfalein à son opinion eu lui disant :
— Monsieur le connétable, on pourrait faire de ce jeune paire un très-bon cavalier. L'évéque, prenant un mabn plaisir à l'enipoiL r sur Monestau, l'interromiiit : — Monsieur le comte, s'écria-l-ii, ce serait compromettre imtre ^ùrelé en I admettant. — Ce n'est pa.. à uous à prononci'r un anét. iiiicirompit à sou tour le roi, qui su relira tout pensif dans son apiiarlemeut.
Le pâtre fut donc condamné : les ministres s'en allèrent eu causant de l'émotion que le roi avait nianile>tée lorsque le pâtre dépeignit le chevalier. Le chevrier fui remis entre les mains du tlocteur TrousiC, qui le conduisit à la loge de Marie, en se promellanl bien de le disséquer, afin de prouver son système aux incrédules; et il eut la bonhomie de le dire au prisonnier.
— Allons, Maiie, levez-vous et faites place à ce condamné. La folle gro-ua comme un jeune chien.
— C'est uu de les malades qui ressuscite. Trousse mon ami. Je u'eu veux pas chez moi, ma réputation en souflrirait. — Tes nerfs terout donc toujours attaqués?.... — Aussi longtemps que ton cerveau, docteur du diable; rends moi mon (ils. — Mais )/i02 .' — illon ami, dit l'Innocente au jeuue paire, je plains ta mère!...
Aussitôt le jeune pâtre incarcéré. Trousse s'en fut au plus vile à sou poste. L'Imiocenie resta près de la grille. — Mon enfant, dit-elle au capiif, personne ne le consolera... Si j'avais la clef, je te délivrerais... Mais tu es un scélérat... ils me battraient El puis mon
(ils ne reviendra jamais de dessous terre. — Madame, dil le pare, si vous pouvez me faire parler à riuiendanl... Elle se mil à rire... — Cela me sau\erail peui-êire. Elle rit eucure plus fort.
Le jeune homme, voyant l'inuiiliié de sa demande, ne dit (ilus rien; mais riiiuoceutc n'en resta pas moins assise sur une pierre à coté de la grille. Heureusement pour le condamné, sur le soir Bombaiis arriva suivi d'un aide de cuisiue qui portait le dernier repas du chevrier. — Etes-vous rintendani du chàleau? demanda le captif.— Oui, pour le moment. — J'ai besoin de vous parler, reprit le cbi;vrier eu faisant sonner de l'or. — Va-t'en, drôle,' dil l'intendant au petit marmiton. De quoi s'agit-il? continua Bombans, qui pensa que le condamné voulait racheter sa vie, ainsi que les lois de ce temps-là le permeitaieut. — Il s'agit, s'écria le paire en saisissant rintendani par son vieil habit, il s'agit de me délivrer.
L'intendant resla immobile parce qu'il prévit que sa résistance lui eortlerail un habit; il s'y opérait déjà certains craqueiueuls qui 1 in- (|uiétaienl fort ; il se contenta donc de crier au secours. Mais le elie- VI ier lui glissa son poing si fort à propos dans la bouche, que force fut à Bombans de se taire. Economie de paroles!., dut-il penser.
— Si tu ne te sers pas de la princesse Clotilde pour obtenir ma pràce, je déclare au roi Jean, avant de mourir, que lu as pour ceiii mille francs de biens dans les terres de nionseiguenr Gaston 11. — i oui le monde lésait donc ! s'écria rintendani péîrilié. — Vilain caiicie ! dil la folle en riant aux éclats el montrant à Bombans une basque qu'elle avait détachée de son habit en en mordant l'élolfe. — Je suis ruiné !... cria Bombans; un iiabil de trois marcs! — La même corde nous servira, maître (lercule, ajouta le chevrier.
A cette sage réilexion du malin paire, Bombans fil un signe de loiiseniement, non pas à la pendaison, mais à la précédente proposition du captif.
— Songe toujours que ma mort sera la tienne, lui cria ce dernier en le voyant se diriger vers la cour des appartements royaux.
Bombans obtint de sa fille qu'elle parlai snr-le-champ à la princesse. Aussitôt Clotilde se rendit chez Jean 11, qui se laissa séduire par sa fille chérie; mais il lui déclara que celte grâce si'rait la i!eriiière qu'il accorderait à sa prière, euajoulanl qu'il n'eiiiendait pas qu'elle se mêlât des alfaires de l'Etat.
Rentrée chez elle, la princesse attendit avec assez d'impatience que Josette en fût sortie. A peine la jeune Provençale eut-elle fermé la porte en jetant un dernier coup d'œil à celle fenêtre que la princesse avait regardée toute la joui né.', que (^lolilde courut en ciilr'ouvrir les rideaux; elle revit l'israL'lile déjà placé sur sa locaill.'. La lune étant couverte d'un nuage, il cliereliaii vainement à disiiogiier si ses fleurs ornaient la feuélre de sa bienfaitrice ; la princesse attentive devina celte pensée et fut touchée de compassion, lorsiiu'un faible rayon de lune , perçant le nuage , lit voir à Nephialy ses fleurs gisant à terre. Il n'garda douloureusement la fenêtre, des larmes sillonnèrent sou beau visage, et le chemiu qu'elles y laissèient fut bi'illaulé par les doux feux de Diane.
Clotilde voudrait bien ouvrir la feiiêlre sans être aperçue, afin délie plus rapprocliée du juif. Un verre est bien peu de chose, dirat-oii; mais encore c'est un obstacle, et ceux qui ont aimé comprendront pourquoi la princ< sse était t'èiiée par celle importune croisée. Elle parvint à l'ouvrirsansbiuit, et elleélendil légèrement le rideau ;in' tdiit l'espace de la fenêtre, eu s'y iiiénageaMl une place pour son o^il. Alors elle respire avec délices l'air qui s'engouffre, eu pensant (pie cet élément vient d'elllenrer le corps de son protégé. L'air est un messager fidèle; cet air est le même qu'aspire Nephialy; enfin l'air ne les sépare point. Tout à coup l'air modulé traiismil ces p noies prononcées avec l'accent de la plainte : — Dieu u'écouie pas toujours nus prières, il en faut beaucoup pour le fléchir.
La croisée fermée, Cb)lilde aurait-elle reconnu le doux organe de Ni.'pblaly? Ces paroles, pleines d'une mélancolie gracieuse, remplirent i'àmo de Clotilde d'une volupté suave comme l'odeur de la rose du niatiu. Le calme de la nuit répandait uu grand diarnie sur ce religieux el muet hommage de l'israélile; et ceciiUede la reconnai.-;sance émut lelb meut la jeune fille, qu'elle aperçut, à l'oscillation de son sein, le danger qu'il y avait pour elle à se livrer à cette douce contemplation. Elle eut la foi^ce de se réfugier dans sou lit; elle ne le gagna qu'à pas lents.
Il est entre la veille et le sommeil un état mivle où notre âme rénéchitencore, mais nos pensées, pâles et comme fantastiques, n'offrent, pour ainsi dire, que l'ombre des pensées; ce fut pendant celle rêverie vaporeuse que Clotilde examina quel sentiment elle portail au beau juif ..
— Je le protège !... se disait-elle, il est reconnaissant... S'il vieiil toujours, je serai coiitenie!... ce bonheur me suffira... Car je ne puis l'aimer!... Cependant, qui pourrait savoir le secret de mon cœur?... personne... Elle s'endormit néaumoins sans convenir avec elle-même qu'elle ainiàl Neplitaly.
Le lendemain, un faible souvenir de celle pensée fugitive s'offrit à Clotilde; elle s'en indigna ; elle courut à sa croisée, et... l'Israélite à gencmx frappa ses regards ; sa contenance semblait dire : — Je ne veux que de l'espoir... Ne tuez pas mou bonheur!... grâce !... — Le Courroux de la jeuue fille se dissipa comme un nuage fugace. Aussi-
L'ISRAELITE
lui que Nopliialyse fut relire, Cloiiliie o\ivro olle-im^mc la fcnêlre, y Toil dos Heurs l'iouvelles, eu respire l'oileur ilclicieuse. les touelic, cl les jelle, a(iu que Joselle no les ai>er<;oive pas.
— Nous vorruiis s'il aura de la eou>iaiiee '.... — se dit-elle, lil, saus aihever, elle se rem il an lii eu silllani Josellc... La cuiicuse Provcuciile aecourul et no mnut|ua pas d'ouvrir la fenêtre de la Coquette la prcmièa'.
— Maiiamc, il n'y a plus de Heurs a'ijonrdliui !.. s'écria la siiivaule.
— rrubablemeni ce suul iKs oi>oau\ qui les apporiérenl hier pour conunencer leur nid. Josiiie lit uu Nouiire d'iutréilulitc.
.\ ce niiiinenl le jeune ilioviicr fit réclamer par liombans Ja laveur de remercier la princesse. — iMadame, dil U: paire avec des manières el nn son de voi\ qui u'annonçaieut pas la rusticité d'un vilai:i du quinzième f -éclc, qa'il me soit peni;i3 do vous témoigner ma reconnaissance!... 11 s'arrfila presque iuterdil de la beauté do CloliWe; cet embarras est la louange qui flallc le plus; aussi la princesse sourii.
— Madame, je vous soubaiic, couiinua-t-il , le seul théâtre digne de vos charmes, une cour brillante. J'ai vu celles do rturope!... parioui, je vous assure , vous auriùz lu palme de la beauté. Adieu, madame.
Raoul cherchera quelque jour à s'acquitter :
puisse l'occasion se présenter bieuiôl!...
— Ne m'aviez- vous pas dit que c'était un chevrier?
— Oui, madame!...
— Udoul! s'écria la princesse pensive, quel Cil ce nom !
Pendant six jours le juif ne cessa de venir, chaque soir.contempk-r la croisée de Cloiilde, et chaque malin los fleurs les plus bellrs cl les plus rares l'embellirent ; chaque matin elles furent jetées saus aucune pitié...
Le soir du sixième jour Nephtalv. les voyaut encore dédaignées .
chanta la romance suivante au moment où Clotilde allait s'eudoriiiir, aprcsavoir contemplé le juif pendant deux heures entières , en croyant toujours ne le regarder qu'un momeni.
Je me fais un devoir de copier cette romance telle qu'elle est dans les manuscrits des Camaldulcs, sans chercher à
C'est granil'simplessi , M.iis granil' lie.'ïse,
Pouriuni que me ueuilleï guarir.
le ne f.iy rien que requérir.
La pureté du chaut do Ncphlaly, la douce mélancolie de l'air, la naïveté dos paroles, le mnrniuro gracieux de sa voix llexible el les accords do son liilli plongèrent la princesse dans une oxtasc ravissante, Lo juif avilit oo^sé que l'.lotiUle crut entendre oirer dans les airs dos resios do colle mélodie enchanteresse,.. Au tendre refrain do l'israélito, elle se reprocha sa cruauté el résolut de ne plus jeter lesflour>.,. — Mais à quoi cela servira-t-il?... se '.'jit-elle, à lui donuerde l'espoir... Que d'idées ce mot entraîne à sr. suite!... Ne suis-je pas sûre de mon cœur'? Quelle distance entre nonsl... Sa qualité de
juif est le m;irbre funéraire de tout sentiment,
excepté ma pitié
■ --^ mais...
N Unejolie gondole tour-
' .^, menlée par les vents est
\^\y \ une image fidèle de l'â-
me de Odotildo... Elle s'endormit pour ne plus réfléchir, (Ju'a-l-elle décidé?.,. D'accepter les fleurs et de laisser faire aux dieux.
Un né^iociant, au milieu d'une foule do spéculations, à la veille de proclamer sa banqueroute, source de fortuiio, ne sachant ni ce (pi II a ni co (pi'il doit , toiianl onoore à l'houluiii'.tromble.Uo se convaincre et prolonge son incertitude I... ainsi de Clotilde I
Nephtaly
l.i rajeunir; c'est utie des plus faïUtUscsciiausons d'un spirituel Iruiibaduur de Provence. *
le ne fav rien qae requérir, â;iiis icquérir
L ajcu (l'atDoureuâe liesse.
Las!... nii majtrcssc, Ilictcs quand est-ce
Qu'il TOUS plaira me secourir;
Kc faj r.en que le requérir.
Voslre, beaullé qu'où uoil fleurir,
Hefayct mourir :
Ainsj j'airuc ce qui me Liesse;
Caprice déjeune lille.
Gnlastrophc.
Au petit jour, Clotilde se lève... incerlaine , elle n'ose approcher de la fonolre... Sa conscienfelui reproche chacune de ses pensées , l'éiat de sou cœur, el de n'être plus auprès de son père; à peine paraissaitelle lin instant h; soir !
Il est vrai qu'elle chaulait au bon vieillard des tcns(nis cl des ballades où l'amour jouait l'n grand rôle, (!t que J('aoll trouvait, dans la voix do sa fille uu charme extraordinaire Etait-ce assez! Abandonner son père pour contempler l'endroit où se pose un juif! Mais le monarque ne s'apercevait pas de rahseiuo do sa lilio ! Des conseils se tenaient
fréquemment, et Clotilde ignorait que son mariage en fût l'objet!
Ainsi parlait la voix de la conscience et Clotilde n'en hésitait
(pu; davantage; elle attend que cette voix secrète se taise pour ouvrir un peu le rideau... — Tu vas faire im pas, criait-elle toujours ; ce pas te mène vers le don d'amoureuse liesse, de même que le premier pas de la vie mène vers la mort .. lin prenant les llenrs tu proclames que ton cœur n'est plus vierge!... Attends au moins qu'il soit parti !...
a Maugré cettuy sage aduertissement, la pucoUe feit nng maie pas. Llle se délibéra (Je tirer le ridelel moult doulcetlcnienl, et, par le pertuiz, visl le sonlas de son cueur : elle gorgia frs cei!/. do le juif, cui l'affoloyl, en l'c^gardanl ores-cy orcs-là... tant, qu'on liniroy'
L'ISRAÉLITE
ciiiJc iiiconnucu ù la haclicleito... Ce repas d'amour paraciiciié ; son i|ucMr SI' mnllilia, à iloiic sa conscience, (pii iloiiloyl se lirisl mute el i|Moyc (coic), Mii^' aullre appeiist occyt sesclaniours... » Les bons Canialihiles ne disciil (las ijui'l est cet appétit.
Au moment où le juif s élançait sur la crevasse prolectrice, après avoir salué la fenéire d'un geste plein de mélancolie, le bruit de la croisée, bien qu'ouverte avec précaution, reieulit légèrement et le lit retourner sur-le-champ; l'atlcntion le rendit immobile... I.a princesse se rejeta dans sa chambre, el n'osa pas revenir, de peur d'être apervue...
.Vtiirée cependant par une force invincible, elle s'approche .i peiiis pas et s'arrange de manière à ce fpi'un seul de ses yeux lance un regard furtif... Neplilaly se trouvait toujours sur la crevasse périlleuse; et, sans voir que la mer aiteigiiaii son pied, tout eniier à l'espoir, il attendait, avant de partir, s'il se ré 'miserait... IJenx heures se passent., il est encore là... L'imprudent oublie l'heure du déli.irl! .. Oi'e n'oiihlicr.iit on pas pour jouir de l'aspi'ct de sa bienfni- Iriccl...
Les fleurs sont sur l'aiipui golhique de la feiièire ogive ; Clnlildc lis dévore de l'œil et brille de les tenir, p;ir cela même qu'elle ne le peut pas. Elle tâche d'en aspirer l'odeur délicieuse !.. . de temps en temps une secrète œillade lui découvre la constance de Neplilaly... Tout à coup elle songe que .Fusette va venir el verra les Heurs qu'elle a décidé de ne plus lléirir.
0 génie féminin I nous devons le rendre les arniesl... Lecteur, ci t aven devient précieux , car il échappe à des moines... Clotilde s'habilleelle-nièmeà la hâte; elle ordonne À Josette de la suivre; et les deux jeunes filles se rendent sur la petite plaie-for/ne qui régnait au bas dn château du côté de la mer. Cloiilde vent y respirer l'air frais du malin et cueillir des ticnrs; Clolilde aime les fleurs; elle en désire chez elle, el ne conçoit pas qu'elle s'en soil passéejusqu'ici.
K<^ lui faut-il pas garnir deu>i niagnifuiues vases de cristal qui sont sur son prie-Dieu.' Josette trouve ce goût bien subit ; néanmoins elle aide la princesse, et Clolilde remonte avec un charniani bouquet, en éloignant toutefois la suivante, sous \m préte\le ipieleonque. Elle n-nire, et, pleine de dépit, jette dans la mer les lltiirs qu'elle vient de cueillir ; l'onde les emporte en les halaneant. Nephtaly, du haut de sa falaise, a vu la blanche main de Clolilde lancer les fleurs : il se plonge dans la mer pour saisir ce trésor ! La prini'esse court à l'autre fenêtre, s'empare avidement des fleurs de l'israélite, et les sent avec une sorte de délire.
A la voir, on dirait qu'il existe pour elle une odeur de plus dans la nature !...
— U n'y est plus, s'écria-t-elle en jetant un regard furiifsur la crevasse.
A peine a-t-elle prononcé ces mots qne Nephtalv, mouillé par l'onde amère, reparait le bouquet à la main ; il en s'erone l'eau s.alée, le met au soleil levant; il se tourne vers la fenêtre qu'il aperçoit à peine, la salue par son refrain ; et son attitude, toujours respectueuse, semble dire : J'ai plus que je n'espérais !... Tous ses gestes
Les laines mena^aotcs arrivrnt di'jà imprudents. —
exprimèrent la joie d'un cit>iir en délire : celle joie n'i.ffeiisa point Clolilde, parée qu'elle était jnyi-use sans savoir pourquoi...
La douceur de ces petits riens, qui sont de grands évt'nemenls d'amour, répandit un tel ebarnu', que la princesse ne songea point combien le hasard l'avait compromise Peut-être, lui dit sa conscience, que le juif n'a pas vu qne ses fleurs étaient acceptées:... riiiiiiiieur est encore sauf!...
i:iotilde regardait toujours celte crevasse, maintenant déflcurie ; et le reste de l'innocente volupté qui saisissait son ;'nne l'empêcha d'entendre que Josette avait exécuté ses ordres; enfin elle revint à elle, et Josette revêtit sa maîtresse de la même parure qu'elle portait le jour de la rencontre de l'israélite, en observant toutefois qu'il manquait un gland à la tunique.
Clolilde rougit... Pourquoi rougir'/... Qui aime le diel...
— Madame, coiitimia Josette, il y a huit jours que vous n'êtes sor-
tie...—C'est vrai.. .Mettez de l'eau dans les vases de cristal... — .Ma- ;- dame sortira-l-elle?..,
^^];=^ Cette question lit pen-
ser qu'elle n'avait pas :- encore parcouru les péi rilleuses falaises que le ~ juif alfroiilait eliaquc ' jour iioiir arriver .i Celle 5 nieaille oùle diable seul parviendrait, si des hommes passionnés ne valaii ni pas mieux que le diable. Elle résolut donc d'aller visiter les chemins que prenait Pisraélile, et répondit : — Oui, je sortirai...
Josette fil une jolie petite moue que je traduirais volontiers ainsi :
— Pesie soil du service des princes! on a un rendez-vous et l'on ne peul y courir. Les rendez-vous sont la vie d'une Provençale ; fautil m'en priver.'...
Vivre sans amour, c'»sl mourir d'avance.
Alors la soiibrelle sii hasarda à demander :
— .Madame aurait-elle la bouté de me perinei- Ire d'aller voir un d»
mes oncles à Montyrat?
— C'est bien loin pour vous. Vous êtes d'une hardiesse!... yuelqu'uii vous aecompagne-t-il ?
— Oui, madame, répliqua l'amoureuse Josette.
— Si le comte Engucrry vous rencontrait?
— Oue voulez-vous qu'il me prenne.'... La princesse ne dit mot.
Mais, se souvenant de l'embarras el de la rougeur de Josette au seul nom des soldats d'Enguerry, le jour de la
rencontre de Nephtaly : — Josette, répliqua-t-elle en se saisissant de sa main, vous avez des secrets et vous me les cachez!...
— Madame, s'écria la fille de l'intendant, par grâce, ne les demandez pas! demain je vous ouvrirai mon cœur. Permettez que j'aille à Montyrat; mon pi're me remplacera pendant votre promenade.
— .Mon enfant, répondit Clolilde émue des pleurs de Josette, va parlent oii In voudras... Voire cœur ne m'appartient pas, et la pensée est la seule chose qui soit hors du domaine des rois.
— Ah ! madame, dit Josette en se tordant les mains, mon cœur est bien à vous; Dieu du ciel! en doutez-vous?... je vous aime comme lui!
Heureusement pour la Provençale, Clolilde se trompa sur le sens de ce dernier mot, et Josette ne jugea pas à propos de la tirer de fon erronr en l'insiniisanl de se.? amours avec le Uarbu.
jiisqu'anx pieds des fpectntcurs ■ i'a.'e 18.
T/ISR \rT.lTE.
Aussitôt son service' fini, la jeune suivante mit son jupon ronge, son joli coi-soi, ol courut à Moniyrat avec toute l'ardeur îles filles île ce pays des amours...
Los uiinislres. oceupos à tenir conseil, ne purent accompagner riniiUle. Alors le doeieur Trousse, Casiriut et l'intendant reçurent l'ordre de suivre la princesse de Clivprc.
Hercule Bombans, 'jugeant qu'il iilail en grande faveur, ne voulut ri.n négliger pour s'y maintenir. Cloiilde aimant la loiletle. il se rcvciit d'un pourpoint à gros boulons, tmU neuf depuis deux ans; il mil ses belles braguettes, découpées et garnies de ferrets d'argent ; il sortit de son cofire des bas pers et de riches souliers A la polonaise, qui depuis furent appelé^ à la poulaigue, et une fraise brodée par sa lille. Il s'alla promener fasluenscmenl dans les cours, en jouant avec sa médaille et son bàlon de majordome, aux armes de t'hypre, ayant soin île se faire voir aux gens afin de leur imprimer du respect ; il fut même, à ce sujet, un peu plus hargneux que de couiume: il regarda le temps avec anxiété, et ne se rassura qu'à l'aspect de l'azur du ciel.
La princesse ne larda pas à passer, suivie de Castriot et du doct'Ur Trousse. Elle avait à la main deux fleurs les plus rares, apportées par le beau juif; et de temps en temps elle les sentait avec un visible plaisir.
— .M. l'iuiendant est d'une soniplnosiiél .. s'écria ('lolildc en apercevant Bombaus. — Ah ! madame, je dois encore le prix de cet liabilhnicni, répondit l'avare clïrayé. — H faut acquitter vos dettes...
— Cela lui attaque les nerfs I... observa Trousse.
— Uélas ! quand on est pauvre... L'intendant se tut parce qu'il prévit nu orage, d'après les regards de l'Albanais.
Cloiildc prit à travers le parc et se mit à gravir le pic de la Coquette; son pas léger, animé par le désir, était trop rapide et faiiguait horriblement le pauvre Trousse, dont le ventre pouvait nasscr piMir un second lui même; pour ne pas déplaire, il souffrit en fiJUMicc.
La priiK esse, parvenue au sommet, put juger des diflicnllés inouïes que le juif avait à surmonter pour arriver seulement à la crevasse qui altérait la pureté de laugle droit formé par le coin de la Coquette; la pente rapide de la falai'-e ne laissait pour tout chemin (|ue de rares inégalités et des sables mouvants, dont les éboMlemcnls annonçaient les pas de Nephialy. Après un demiquari de lieue de cetle côte, on apercevait un cliemiu moins dangereux, car le bord de la mer offrait des déchirements de terre, des aufracluosiiés et des crottes curieuses, parmi lesquelles on distinguait le Hocher dti GcVuii, dont le sommet avait l'air d'une immense tête d'homme courbée vers la mer: ce caprice de la nature effrayait la vue par sa biziirrerie : jusque-là l'on ne découvrait aucune trace humaine. Quelques piaules maritimes, des moules, des algues et des coquillages diminuaient, p;ir un simulacre de végétation, "^le jaune foncé des rochers et l'horreur de ces lieux sauvages.
La princesse remarqua les vestiges des pieds et des mains de Nephtaly. L'idée d'essayer à courir le même danger que le juif lui sourit; mais lorsqn'i Ile la manifesta. Trousse et l'iulendant se ré<Tiérent :
— Mad.uuc, c'est risquer d'attaquer très-fortement vos nerfs par la peur de la mort, que vous allez affronter à chaque pas, et moi, comme médecin, je m'y oppose. Songez donc que moi, gros comme je suis, je ne pourrai jamais descendre. — Tu rouleras, dit Caslriot.
— Madame, observa Bond)ans, mon habit...
Cil rigard ti rrible de l'Albanais glaça le visage jaunâtre de l'avare.
— Un désir de la prince>se est un arrêt du destin pour nous. Ayant dit. Caslriot s'élança après (ilolilde, qui, légère conmie un
fann, sauta d'inégalités en inégalités, en imprimant la marque de son jiili pird sur les traces de celui de Nephtaly. La princesse ayant un peu froissé les deux Heurs quelle tenait à la main, les mil dans son sein, prévoyant qu'elle s'aiderait de ses mains pour suivre le chemin du juif.
Trousse et l'intendant, effrayés, rcsièrent sur le haut de la falaise à se re;;arder l'un l'autre pour se donner du courage.
— Ou risque de tomber à la mer ! s'écria le médecin.
— Si ce n'était que cela, répondit irislenieut Bombans, mais mon habit, mes souliers... J'avnisbien dit qu'il m' arriverait malheur l
— Moil je suis trop gras pour dégringoler; la niasse tolule de mes nerfs m'emportera jusqu'au fond de la Médiicrranéc, mais vous!
La princesse et Castriot riaient de l'embarras des deux polirons.
— I)cscendrcz-vous? cria l'Albanais, puisque cela plaît à madame; descendez ou je remonte. — Oui, répondit le docteur, plus effrayé de la menace que du danger; moi, je descends.
El le pauvre Trousse, recommandant ses nerfs à l'Elcrnel, roula comme une boule sans s'inquiéter dei déchirures de son pourpoint noir, neiireiisenent Caslriot le retint, car il eût dégringolé jusqu'au fond de la mer.
Pour l'intendint, il s'aida de ses pieds et de ses mains, en ayant soin que ses habits ne fussent pas souillés; mais il ne put empêcher que la moitié de sa colltrelle ne se déchirât et qu'une des poiales de SCS souliers ne rcsiit pour échantillon sur un caillou maudit.
C'était nn curieux ^peclacle de voir ces quatre personnes errer audessus des flots ^ Bombaus et Trousse marchaient comme sur des
charbons ardents, la peur leur donnait des vertiges; mais le crrnrde la princesse ballait de joie. l'Ile vonliil aller jusqu'à ce qu'elle ne vît plus de traces de la niarelie du juif Pendant qu'ils s'avançaient vers le rocher du tîéaMl, où les gnidaieni les pas de li^raélile, un immense nuage noir envahissait les eieux : il seinlilail iiu'niii" di'isse malfaisante étendît un erèpc funèbre maiipieie de ces petits nuages blancs que l'on nomme fieurs d'orage. Quand l'.loiilde et sa suite aperçurent le jour cesser derrière eux, les llois de la mer s'agiler par des niouveioenls iulesliiis et bouillonner en enfantant de grosses vagues qui, MMohIaliles à des moulons bondissants, couraient les nus après les aiiiics, ils se reiooruérent et l'effroi les saisit. Caslriot lui-même ireiLibla pour sa maîtresse, parce que tout courage devenait inutile; nul doule (pie les lorreiils de pluie allaient rendre la filaise impraliealile et les entraîner dans la mer. Chacun se reg:irda avec cette muette horreur que cause la vue de la mort; ce silence fut rompu par ces trois phrases qui iiartirent en même temps : — Sauvons au moins la inincesse ! dit Castriot.
— Et moi? s'écria Trousse.
— Mon habit! dit l'intendant.
— Voilà donc, murmura Clotilde, les dangers qu'il affronte pour m'apporter ses fleurs !...
A ces mots, les éclairs se succcdeiil, un bruil horrible s'élend au loin et l'orage lielaïc avec une furie sans exemple; le ciel et la mer semblent ne fair(> qu'un et se déchaînent en se menaçant l'un l'autre; l'eau ruisselle par torrents et siflle en tombant. Castriol se dépouille de ses vêlements, s'accroche à des cailloux pointus et tâche de former un abri pour la tête de Clotilde... Mais le vent les emporte bientôt et l'Albanais jnre.
La mer s'enfle par degrés et son onde paraît vouloir atteindre le haut des falaises: les lames menaçantes arrivent déjà jusqu'aux pieds des speclatenrs imprudents, tandis que l'eau qui se précipite du haut de la côte forme des torrents partiels qui creusent le sable ( t l'cniraîiieiit. La petite plate-forme où esl Cloiilde se trouve sur le ( lieinin de l'un de ces ruisseaux. Le caillou |)roteeleur ne résiste pas loiigleiiips, et la iirinccsse, mouillée, trcmblanle de froid, tombe en metiaiit sa main sur l'endroit de sou sein oii sont les fleurs qu'elle vent préserver; elle resia passive comme le rocher qui la reçut durement.
En la voyant éieudiie et I eau se diviser sur sa icie en détachant ses noirs cheveux qu'elle emporte, l'Allianais se mit à pleurer et écumer de rage ; il s'enfonça dans le sable j(is(pi'à nii-corps pour retenir la princesse mourante, et tiraot son sabre, il essaya de renvoyer l'eau qui les onvahissail graduellement.
L'intendant, cramponné sur deux cailloux, ne disait mot tant sa douleur était grande eu apercevant l'eau qui dégouttait de ses vêtemenls en absorber la couleur et la gtêle couper les ferrets d'argent qui garnissaient les découpures de ses braguettes. Son œil, suivant cetle couleur fugitive qui devenait la proie de la mer, ne se tcjurna pas une seule fois sur la paie Clotilde, dont Caslriot protégeait la tète nu moyen de son casque.
Trousse, ne s'jnquiélant ni de ses habits ni de sa personne, roulait son gros petit corps à travers les écneils et les ruisseaux sans s'occuper de la commotion de ses nerfs; animé par l'aiiinur de la vie, il ehercliait à atteindre lo rocher du Géant, dont le flanc ruiné promettait un asile.
Il n'est de tel qu'un égoïste en danger; ce qu'il trouve pour lui sert aux antres. Trousse, en arrivant à cetle roche salutaire, s'écria :
— Moi, je suis à l'abri!... Ce mot fit tourner la lête à Castriot : il se di'^'age du sable, prend Clotilde dans ses bras, et, rapide comme léelaii qui sillonna la nue dans ce nimneut, il franchit les obstacles et parvint lieiircii-ement à la roche, car le tonnerre, tomba au même endroit où élail Clotilde. Les brusques mouvements de l'Albanais dégagèrent lin sein de la princesse une des lletiis du jnil ; au milieu de son épouvante elle eu gémit, une larme roula dans son œil quand elle vit cette tendre fleur emportée par l'omle furien-e.
lle>lait l'iulendant, qui, séparé de tout cl presque envahi par la mer, s'écria douloureusement: — On m'abandonne!... J'avais bien dit qu'il m'arriverail malheur l... Mtm habit est perdu; vingt-cinq marcs jclés à l'eau ! Je suis mort ! Au moins mon enterrement cl mon cercueil ne me couleront rien.
Ayant dit, il chercha à gagner le rocher du Géant; Castriot lui icn dit le fourreau de son sabre et il aida l'intendant à grimper sur le récif; mais dans cette opération salutaire, les deux souliers à la poulaine et la médaille d'or restèrent sur des cailloux, et Bombans les montra du doigt sans rien dire lorsque la mer les emporta.
— Jlfoi, je n'ai rien perdu, répondit Trousse à ce mouvement de l'avare, seulement mes nerfs sont agacés; et les vôtres, madame?
La princesse, jiresquc inorle de froid, ne ré|iliqua rien.
Cependant la mer eu furie menaçait de son oudiî blaneliissante les endroits qu'on aurait cru les plus inaccessibles; l'eau, tombant du haut du rocher du Géant, se réunissait dans la grotte, plus basse que sa plate-forme qui s'avançait dans la mer. A mesure que l'onde approche, Clotilde Cl sa suite, entrant par la petite ouverture de la caverne, se retirent vers le fond. Toula coup un horrible éclat de tonnerre se fait entendre il est suivi d'un craquement effroyable, et la
[/[SRAËLITE.
iO
m;is«p informe, CPlle lête du rother qui se penchait vers la mer, se di'Iaclir iM ferme l'eiilrt-e de l^i caverne... Un cri (errible selance dans Icsairs, et INm aurait pu disiingnerrinévilablo moi de Trousse. Il servit d'oraison funèbre ; nu affreux silence succéda... ('.citc porte fut la pierre tnmniaire de ce sépulcre, ouvrage du hasard et de la nainre .. ei pour qne \e ci-git n'y manquât même pas, an-iicssns du rocher fendu |iar la foudre, un jeune et gracieux arbuste lutte eoulre la furie du vent, an milieu de trois troncs d'arbres déracinés. . . .
Dès le einnnn'nci'inent de l'orage, Haonl s'est élancé vers le chilean; mais comment ironvera-t-on les victimes .' . . . . .
f^ ciel se nettoie, l'aïur reparaît, les oiseaux chantent et la nature a repris sa suavité piiioresque, la mer est calme et les chèvres de Raoul se suspendent sur les rochers
N'oublions pas le sire Enguerry le Mécréant. .Après hnii jours de ré- (lexions, il ré>olnl de partir pour le ehàteau de (lasin-Graudes ; Ninol cl le Barbu reçurent le commandenieni de la forteresse el l'ordre de veiller sur Micliel l'Ange, el surtout de ne pas laisser approcher de la chand)re d'iînguerry. Le Barhu tint l'étrier et le Méeréeut prit la roule de ^a^ile du roi de Chypre en pensant :
r Que si le roi de (Chypre lui donnait sa fille, il hérilerait du royaume, qu'alors ses desseins s'accompliraient, et qu'il livrerait Michel l'Ange;
'J° (Ju'au cas conlraire, il serait loujours le maître du cauteleux Vénitien eu gardant chez lui le prince et la princesse et ne les délivrant qu'à bonnes enseignes, c'eslù-dire eu recevant le million promis; qu'alors les dillicuUés qu'il avait trouvées dans les eédides de l'Italien di^paraissaicn! et qn'il serait le maiire du sénat vénitien;
"i" (Jue piii-(pi(' (.'a-i(jii II ue s'était pas montré en Provence, depuis Innt jour.-< i[uc' le Néniiien avait annoncé sou arrivée, il pouvait a>siéger Casiu-Graniles en tonte sùielé s'il éprouvait un refus.
Murs il donna un grand coup d'éperon à son cheval et galopa vers Ca^in-diandcs. en 6tant toutefois de son ca.-que la branche de cypics (]iii \'( ùt l'ait rccoimaîlie. An bout d'ime lieue, l'orage fatal à la" pauvre r.lciiilde anèla la marche du Mécréant, el il se réfugia dans une lioullerie située ù l'endroit oij la route d'Aix rejoignait celle de Casin- Graiidcs.
Dûscs;joir. — Coup de tliéâlro — Un mirrirli? J'am'piir.
La masse de lave qui formait la porte éternelle de la grolie du Géant ue joignait pas le haut du rocher assez hcrniéliquement pour ne pas laisser pénétrer un peu de jour : mais cette fenêtre légère, en jelaul une faible lumière, no servait qu'à rendre l'obscurilc plus afl'reu~e et à faire ('vanouir tout espoir de salut.
Lliniiiidilé de la gmtle el la pluie dont les vêlements de Clotilde s<i;;t cImi;;!'... ont pénétré jn-qiie dans ses veines ; son ^ang s'est glace, elle est pale <l fi.ijd ■. i;a>tiiut < lierche en vain à la ranimer.
— Trousse! Trousse! s'écrie-l-il.
Mais le docteur ne l'entend point ; il est occupé à fureter, connue une souris poursuivie, s'il n'est pas quelque fente, quelque trou (jui pni.'sc le sauver de la mort inévitable.
— Trousse ! répéta Caslriot d'une voix formidable.
Celui-ci, pour s'excuser, lui répondit : — Le prince a la bonté de m'appeler maître Trousse. — Le malheur nous rend égaux, réi)liqua k farouche soldai; arrive donc et vois ce qu'éprouve la princesse.
Le docteur se dirigea vers Clotilde, qui eiait étendue sur une pierie aussi froide qu'elle; Caslriot, soulevant la tête endolorie de sa bienfaitrice, l'appuya sur ses genoux en cherchant à réparer le désordiede ses vêtements et de ses longs cheveux noirs souillés parle b.able.
— Ses nerfs sont trop faibles pour de pareilles émotions, s'écria le docteur en lui làlaut le pools; je le crois bien, car moi]e sens que les miens ne sont pas en trop bon état, de sembliblcs pensées sont
trop forlcs, l'àme n'a qu'une somme d'énergie, et... — Imbécile! reprit Caslriot, pense-t-elle maiulenanl .' — Nnn. — Alors elle devrait bien se porter, selon ton jargon. —Aussi moi je prétends que les morts se i)orient mieux que les vivants. — Seraii-elle morte'.' s'écria l'Albanais. El ses yeux élincelants elYrayèrenl Trousse, qui se bâia do répondre : — Je ue dis pas cela, mais moi... — 11 ne s'agit pas de toi, guéris la princesse ou sinon... Il caressa son sabre. — Gomment voulez-vous que je la guérisse si le sang est Ogé dans les divers coins où il est distribué pour toujours. Et d'ailleurs, Oastriot, voyez cette prison, c'esi notre tombeau ; moi comme vous nous allons y mourir. Grand Dieu ! mourir! aucun espoir!... Savez-vous ce que c'est que la mort.' — Et loi, le sais-lu? — Oue trop, dit le tremblant médecin — Et lu penses vivre! s'écria le soldat, lâche ! Si quelque chose esi rien, la morl est encore moins. — C'est bien facile à dire, mais vivre est noire plus beau patrimoine, et notre père commun fu! juste, car... — Lâche! interrompit encore Caslriot. — Qu'a de jilus que moi le plus grand roi du nmnde'? .le ne le cède qu'à Dieu! Lui! il vit loujours. — Là( he! répéta Caslriot en caressant son sabre.
A te moment un léger bruit se fit entendre, et le docteur tressaillit d'espérance... pour lui-même.
— Serais-je sauvé?... dit-il. — Pourrait-elle l'être? s'écria l'Albanais en ne pensant qu'à sa bienfaitrice.
Ils prêtèrent une oreille alleutive; mais c'était Tintendant qui secouait ses babils, en pressait l'eau, tâchait de les sécher et de les brosser, en se servant alternativement de chacune de ses manches; il comptait combien il lui manquait de ses ferrets d'argenl... — Au moins, murmiuail-il, je ne craindrai plus là corde !... je mourrai de ma belle morl; el, encore, vivrais-je au moins trois jours sans rien dépenser?...
tJastriot, liml en colère, réchauffait la princesse en répétant ? — Le lâche !... Enliu un rayon de soleil, perçant le voile épais des nuages, fit voir an fidèle Albanais Clotilde ouvrant ses deux beaux yeux biens alfaiblis par la souffrance !...
— Où suis-je?... dit-elle d'une voix douée. — Ilélas! madtme, je suis rayé de la liste des vivants! répondit le docteur. — Tais-toi, vieux radoteur; lâche! n'effraye pas les autres. Madame, dit l'Albanais en se louruaiu vers Clotilde, nous sommes en danger... mais V(uis vous sauverez peut-être... — El comment? s'écria Trousse; les morls n'ont jamais levé leiu' marbre funéraire !...
A ces mots, Clotilde leva les yeux sur les flancs rougeàlres de cette espèce de tombe, et chacun l'imita. Cet aspect lugubre n'atlrisla point la princesse. En général, la jeunesse, insoncianie et gaie, ne conçoit pas la mort ; an printemps de la vie on ne voit partout que des roses !
— C'est un bienfait (lu ciel... murmnra-t-elle ; que de malheurs celte mort m'évite! Ah! je sens que je iauniis aimé!... Je meurs au beau moment de la vie!... Nimporle, je me relire enivrée! oui, si l'existence réside en l'usage, j'aurai vécu huit jours pleins! huit siècles !... el je serai pleurée!...
A cette petisée, elle tire de son sein la fleur de l'Israélile el en savoure l'odeur avec délices; pour elle, cette fleur possède un charme rare, elle semble cueillie sur les bords du Léthé; car Clotilde oublie le danger présent, et son ànie, tout en pr lie à des voluptés idéales, déguise l'horreur de cette tombe, en brodant de fleurs le suaire dont s'enveloppe son amour sans espoir.
— Madame, murmura le docteur, quelle horrible situation pour un homme qui n'a pas gaspillé sa vie delà perdre par un tel événement!...
— Moi) pauvre maître Trousse, je sens combien je suis coupable; j'ai causé votre perle; j'en suis au désespoir !...
L'intendant, se rapprochant de Clotilde, s'écria . J'avais bien dit qrCil m' arriverait malheur 1 Puis il s'assit snr une pierre avec une résignalion morne.
Le silence régna dans la grotte Comme si personne ne rhabitait, et ces malheureux se jcièrenl des regards désespérés ; la princesse seule avait snr ses levrcs pâlies le doux sourire des amours; sûre de mourir, elle se livrait tout entière au charme de s'avouer sa flaoïme iuin)cenle, et ses yeux brillaient de joie... Elle repassa dans sa mémoire les moindres événements de ces huit jours et s'environna de tous les enchantements de l'amour... Caslriot pleurait de rage envoyant le visage gracieux de sa maîtresse.
— Elle a plus de courage que moi !... se disail-il, el voilà les Lu;:!gnan perdus !...
Il se lève, et, suivi' de ses compagnons d'infortune, ils se hissent près de la fente du rocher, et s'écrient à la fois, avec toute la force du désespoir :
— Au secours !... Ils entendirent les sons de leur voix s'étendre sur la vasle plaine des eaux, et les échos des montagnes les prolonger... Point de réponse!...
Trois fois ils crièrent, et trois fois l'imperlurbable silence de la nature leur signifia qu'ils devaient mourir. Alors la rage s'empara de leurs cœurs, ils assemblèrent leurs forces contre le rocher, et, semblable, à ces enfants qui frappent la pierre dont ils sont blessés, ils déchargèrent leur fureur sur cette masse de lave, en cherchant vainement à l'ébranler : le destin n'est pas plus inflexible! Casirioi, tirant son sabre, essaya de miner la fi.ntc légère; mais il s'aperçut que ce
i;iSllAr.MTE.
rocher de pranii userait son sabre avaiu d'avoir laisse place pour le passage d'uiii- souris.
Le (léconrageuient se plissa dans leurs imes cl en consuma la force aussi rapideuienl que le feu dévore nu loil de cliauine. Ils reviureul prendre leurs places dans lallilude du désespoir; leurs yeux fixes n'gardérenl la lerre en paraissant craiuilre l'aspecl de ce groupe de douleur l'aihlemenl éclairé .. Celte lueur fugilive, ce rayon llnel él.iit limage du peu de vie qui leur restait; les plus tristes réllevioiis vinrent errer dans leur imagination, el le silence de la mort régna par avance...
Oulilleuse du danger et toujours suspendue dans un monde idéal, la princesse en fui tirée par la vue de la douleur morne de ses compagnons. — Mes amis, leur dit-elle, sans que sa voix enchanteresse ni'irupression sur leurs âmes, car nul mets n'a de goùi pour un coudauuié ; mes amis, pourquoi nous attrisler, si notre douleur ne change pas l'arrêt du destin?... Vivons toute notre vie ! la dernière heure est quelquefois la plus suave ; il est un charme dans les adieux!...
— M\ ! madame, vivre est loull... s'écria le docteur.
— Si cependant on gagnait .i mourir... dit l'intendant,..
— Peui-èire !... répliqua t^astriol: après tout, les mortels se passent le nanibean de la vie les uns après les autres; dans quoi but ?.. nous l'ignorons...
A ce mut, le silence de la vie ne fui plus interrompu
Trousse sVeria : — J'ai faim !...
La Voix de l'égoisle avait une expression qui faisait frémir.
— Lt vous, madame? demanda l'Allianais à Ciolilde. --Je souffre et je me tais!,., répondit-elle d'une voix altérée. — Enlends-iu?... dit l'Albanais au docteur avec un regard de reproche.
Alors Casiriot, fronçant ses noirs sourcils, jeta de temps en temps des regards avides sur Hercule Bonibans et le docteur Trousse, en les comparant l'un à l'autre. Le pauvre docteur ne les comprit que trop, el l'Albanais n'avait pas besoin d'y ajouter, pour commentaire, celle caresse habituelle qu'il faisait à la poignée de sou sabre.
— Moi!... je ne suis pas très-gras, observa Trousse en tremblant, et CCS évéueinenls. en agaçant mes nerfs, auront rendu ma chair irès-coriace, car j'ai soixante ans!... ajouta-t-il en se vieillissant de vingt ans. — J'en ai soixante-dix ! s'écria Bombans effrayé. — Cela ne changera pas ma ré^olulion, dit l'impitoyable Castriot; aussitôt que la princesse ressentira la faim, je tuerai Trousse, comme le plus grî'S; l'intendant après Trousse, et moi-même après l'intendant!... — Qu'enteuds-je? s'écria Clotilde. C;istriot, j'aime mieux cent lois péiir!... — Non, madame... dit l'Albanais avec l'accent immuable du destin. — Castriol, je vous ordonne... répliqua-t-elle en pleurant. — Madame, dit-il en tirant son sabre, je suis le maiire, et...
A ces mots, la princesse s'évanouit... Castriot, croyant que c'était de besoin, brandit son sabre... Trousse et l'intendant, se com|ireiianl par un regard, se jetèrent sur l'Albanais furieux, pour lui arracher son .irrae... Un combat s'engagea auprès du cadavre de Ciolilde...
La lutte ne fut pas longue; CoStiiot, se reculant de trois pas, abattit d'un coup violent l'intendant, qui tomba par terre; et, roulant des yeux animés par la rage, il levait sou sabre sur le cou de Trousse, lorsque la princesse, se relevant, arrêta son bras en s'écriant d'une voix déchirante : — Je n'ai plus faim!...
A ce moment, un horrible craquement reteniii, et son bruit semblait annoncer de nouveaux malheurs; le fond de la grotte parut se mouvoir; la princesse fut joyeuse en pensant qu'ils allaient tous mourir d'un coup. L'intendant, malgré sa résignation, et le pauvre Trousse, tremblèrent comme les feuilles en novembre, et Castriot éleva ses mains pour soutenir la voûte au-dessus de la tète de Clotilde!...
Le liane de la grotte se relira comme par enchantement, une lumière vive illumina ce théâtre d'horreur, el du milieu d'un palais souterrain l'on aperçut, comme un dieu protecieur, le bea\i juif environné d'un nuage de lumière et d'une auréole céleste!... Soudain un cri de joie frappa la voûie, rendue moins sonore par les ornements de tout le luxe de l'Orient. En effet, les étoffes les plus \ récietises, plissées avec élégance, forment un dais de pourpre et descendent en tapissant les parois volcaniques delà grotte. Tous les plis ondulés de l'étuffe se rattachent, au milieu de la vi ûte, à une rosace d'or du plus beau travail, et de cette rosace pend une l.iinpe d'argent remplie d'huile odorante; uu magnilique tapis de Peise déguise le sol poudreux; tout à l'enlour de cet appartement lègne un divan en bois d'ébcne enrichi dor: des coussins moelleux et à glands de soie y sont à profusion; aux quatre coins s'élèvent des colonnes brisées; elles supporti.'nt des trépieds d'or d'un goût exquis, d'où s'échappe la fumée bleuâtre des parfums de l'Arabie; des vases précieux, des pierreries, des curiosités, des livres, embellissent cette délicieuse retraite !... l'étonoement a saisi chacun, et l'intendant reste la bouche béante devani tant de richesses.,. Ce coup d œil fui l'affaire d'un uomeat!...
— Madame, dit lisraélite aussitiit qu'il parut, je n'hésite pas à vous découvrir un asile devant lequel, depuis deux cents ans, ma famille vit expirer la haine de la terre et le pouvoir des rois!... Je sais qu'en vous sauvant je perds tout, car l'iuloléraute persécution de la haine n'ont point de méuioire dans le cœur... Lorsqu'on nous poursuivra, ce refuge, l'ruil de la prudence de mes ancêtres, ne sera plus impénétr.dile, et nos richesses seront la proie de nos persécuteurs. Mais j'éprouve une douceur extrême à tout sacrifier pour voire vie!... (Ile vaut tous les biens de la terre et tons les juifs qui l'habitent ! Venez, ô ma bienfaitrice ! venez, je vais vous rendre au jour... (luil que soit le faible luxe qui décore ces parois, rien n'est beau que le liel, et vous croirez, comme moi quand je sors, assister au premier jour de la création,..
Il aurait pu parler cent ans,., cent ans Clotilde l'dlt écouté!... N'en croyant pas ses yeux, elle contemple le beau jeune honune d'un œil étonné. Elle quitte un instant pour parcourir, d'un regard curieux, cette diimure qui recèle Neuhialy. Sur une table d'ivoire et d'or elle remarque son bouquet placé dans un vase murrhin et tout près d'un Inih précieux dont elle entendit, naguère, les tendres accords... A cette vue, une joie céleste s'empara de son .ime, et Castriot attribua l'oscillation de son sein à la surprise de devoir la vie à un juif.
Avant que l'on entrai, le bel Israélite s'élance, et la princesse inquiète le vit se diriger vers sa place habituelle ; il (>le, avec une soigneuse précipitation, le gland de la tunique qui se trouvait, comme une relique d'amour, po'é sur un coussin précieux : songeant que ce talisman pourrait être recouim, il le cacha sous sou lulh.
Cette délicatesse de sentiment toucha plus Ciolilde que le soin qu'il avait eu de lui sauver la vie; elle comiM'it que cet homme l'aimait pour elle-même et que la vanité cédait à l'amour.
Aussi, quand il revint, Clolilile lira de son sein ^a fleur chérie, en souriant de ce doux sourire produit par la seule volupté de l'ànie... En reconnaissant la (leur qu'il apporta le matin, le beau juif change de couleur, il pâlit cl s'écrie :
— Ah! je sens que l'on peut nioinir de plaisir!... quand on a sauvé fa bienfaitrice... ajoula-t-il en remarquant l'œil ardent de l'Albanais.
Ai-je besoin de dire que Clotilde le comprit?
Ces mouvements furent rapides et incompréhensibles p mr les spectateurs, qui, du reste, ne se lassaient pas d'admirer ce lieu qui semblait la salle du trône du roi des gnomes.
— Je suis lasse et veux me reposer un moment... dit la princesse en courant s'emparer avec avidité de la place que le froissement des coussins indiquait être celle du bel Israélite; elle s'y pose complaisaniîiieut, étale ses bras en foulant la pourpre, et regarde les riehi.s ornements, le luth, les vases, surtout les Heurs qu'elle jeta le matin dans les Ilots... et qui semblaient l'amulette protectrice du juif.
La douceur des parfums, la gracietise recherche de ce lieu toul plein de Nepbtaly, sa présence, le souvenir du danger dont il venait de la sauver, et, plus que tout cela, la correspondance secrète de leurs .imes embellissaient ce moment d'un charme inexprimable : la princesse ne pouvait s'empêc lier de porter fréquemment sa vue sur Nephtaly, qui lit asseoir ses holes sur des coussins, et leur présenta de l'hypocras et du vin de Chio... Quant à lui, il resta debout dans une humble contenance.
Gracieux Raphaël I loi seul pourrais rendre la molle langueur des regards du juif el de la princesse, et celle atiiiude extatique qui dévoile l'amour... Mille pensées légères comme les bizarreries d'un songe voltigèrent dans leur imagination, el ces pensées leur furent communes. Si Nephtaly rêva des baisers imaginaires savourés sur la bouche de rose de Clotilde, Clotilde retint Nephtaly dans ses bras; elle pressa, posa celle tète eliarmante sur son sein palpitant, el sou chaste cœur ne diviua pas de plus suaves voluptés!
Ce sont ces iilées involontaires qui, reienues captives par la pudeur, font briller nos yeux du feu de Froinéthéc. En vain Clotilde veut les chasser; un malin démon les enfante ii plaisir, et, quoiqu'elle détourne souvent ses reg.i.ds du juif immobile, ce démon la pousse à lever ses yeux plus souvent encore. Enfin, elle s'écrie d'une voix enchanteresse : — Nephtaly!... Autant elle eut de joie en prononçant ce nom, :iulanten ressentit le juif en s'eiitendant nommer par Clotilde... Ne|ihlaly, je vous doime l'iiss'nance que votre asile sera respecté : j'oublierai, s'il se peul, que je I ai vu !... Quant à ces gens, soyez sûr de leur discrétion .. Leur silence sera semblable à celui de la mort dont vous les avez sauvés!
le juif, les yeux tou'ours attachés sur la fleur avec laquelle la princesse badinait, resta muet, el Clotilde comprit son silence,
— C'est un bien hmuiète homme! dit tout bas l'inlendanl en se promenant bien de lui ri demander les cin(i cents livres qu'il croyait lui être dues. Trousse savourait la vie et ne répondit rien. Mais Casti iol se levé, s'approche de Nephtaly, lui saisit la main et lire son sabre :
— Mon ami, tu n'es plus juif pour moi puisque tu viens de te dévouer pour sauver ma bienf.iitrice; songe que Cailiiot el ceci le dëfeiidrout contre tous tes ennemis, lorsque le salut el l'iulérât du
î/ISIiAt'î,ITE.
prince ne s'y opposeioiit pas'.... Et vou>, 111.1 bicnfailiicc, je s:iis qne vous m";ive7. recueilli, lenii lien de incre. que j'ai mangé voire pain de bienl'.iisanie. Il me ftil délicieux 1 madame!... dil-il d'un ton plus grave, je crois m'accinilier de lontcn taisant ((ue vous avez élé dans la lanière d'un juif; du reste, mon silence sera coninie mon dévouement... éternel I ..
La |)rincesse le remercia p.ir nn de ces regards qui donnent la vie et (piilonl naître dans le cœur desoniagan> ili- désirs!...
— Vous'... reprit Caslriut en s'adrcsanl à Trousse et à Bombans qui buvaient toujours, s'il vous arrive d'en lâcher nue parole et de nuire an juif Neplitaly... loi, liombans. je déclare an prince que lu possèdes... — Ohnl ! dit l'inlendaiil, j'oliéirai ! — Kl loi! continua 1 Albanais en faisant voir de prés son sabre à Trousse, si lu n'oublies pas cet asile, je le trousse... Tu aimes la vie? — Moi. . — Silence! s'ccria Caslriol, si tu veuv vivre'
La princesse cl Neplitaly, se dévorant l'un I autre des yeux, n'eatendireut pas ce colloque.
— Si je pouvais l'aimer... ma vie sérail une extase iierpétuelle; mais ini juif... le dernier des lioninics!... Ainsi pensait Clutildo!
— nnelle di^e : Je t'aime, et je nieins content!... Ainsi pensait Ncpbtiily : et leurs regards irabirenl leurs pensées, car les irois quarts de ce qlii se dil en ainotn- s'exprime par Iceil .. Aussi Clolilde s'écria-l-elle lout bas : — L'air de ces lieu\ es! mortel pour mou bonlieur!... Neplilaly, contiuua-l-elle à voix basse en lui montrant le divan pour (|u'il viol s'y asseoir, si vous avez nn sentimenl géuéreux pour moi... promenez moi de ne plus venir sur l.i Coquette. .
Une grosse larme bumecta l'œil du juif, et la princesse sentit tressaillir ^on cu'ur.
— .Madanii', répoudil-il à voix basse aussi, ma vie vous est consacrée; lorsque vous me direz : Meurs!... je mourrai... Tonlel'ois saciiez (pie (• est me l'oulonner que de me l'aire rcnoneer à votre aspect ; rcndr.iii que vous liabilcz est pour moi loul l'univers ! et le reste . lanlre munde '.
— Ne|)lilalv, combien de fois faudra-t-il donc que vous voyiez votre IneiifaHruc?... Voulez-vous (pie...
Elle s'arrC'la de peur d'en trop dire.
— Madame, vous venez du b >n\ de la mer; si vous en avez compté les grains de sable, vous aurez marqué combien d'années vivra ma rccuiinaissance.
Clotildc soupira.
— II las! je sais loul ce que rae dil ce soupir Malbeurcux! s'é-
cria-t-il en déchirant sa précieuse dalmaliqne, penx-lu donc oublier que lu es un animal immonde, rebut de la lerre, qui le dénie les droits d'un homme I... Depuis le jour que je vous vis, niad.une, mon cœur m'a convaincu de l'injoslice de la terre!... O.lu'las! que de malheureux tu as failsl... — Nephtaly, quel est donc votre espoir?...
A son lonr il soupira.
— Qlue devenir .'...
A ce mol l'israélile leva ses yeux et sa main droite vers le ciel comme pour lui redemander, par cegesle, l'égaliié de la nature; puis il rcviiil Irislemcnl puiser la vie dans l'aspect de la princesse.
— Songez-vous, iNephtaly, que le ciel ne peut rien el que vous devez...
A la contenance du juif il élail facile de voir qu'il allait répondre : — L'amour ennoblit lout, et le temps lire de l'urne du destin les arréls les plus bizarres... Si vous deveniez orpheline!... pauvre, abandonnée !... cette retraite... La princesse le comprit et s'arrêta... Et. comme l'homme espère jusqu'au tombeau, Clolilde, écarlaiil tout ce qui pourrait troubler sa pensée, crut entrevoir une ombre d'espérance que la réllexion devait détruire ; mais, pour le moment, elle s'y livra loul entière et la prudence s'envola en gémissant!...
La modeste retenu(! du beau juif qui n'exigeait rien, son cnlie silencieux, émurent le cœur de la princesse cl le donnèrent à jamais à l'israélile ; cette minute décida de l'àme de Clolilde sans que la jeune bachclciie s'en aperçût, car elle avait encore un reste de fierté (]ui l'empêchait de se l'avouer à elle-même.
(!astriot, regardant un magnifique clepsydre, s'écria : — Madame, il est bien tard et le roi doit èire au supplice !...
(;liitildi; se leva précipitamment; alors l'israélile furieux brisa l'horloge importune en mille pièces; bien en fut-il réeompiMisé par un regard d amour !.. Ce fut à regret ([u'il guida ses boles à travers un labvriuthe d'escaliers et de grottes ménagées dans l'intérieur du rocher du Géant. Bientôt Clolilde se trouva dans le cratère d'un volcan éteint... Nepbtaly leur montra la falaise et dit à Clolilde nn : « Adieu, madame 1... » qui fit tressaillir jusqu'au terrible Caslriot. La princesse salua son libérateur par un geste de main plein de mc^ lancolie; el, plus pensive que jamais, elle s'en fut à pas lents... En sortant de celte rêverie, elle remarqua qne ses vêlements élaient souillés, que sa chevelure en désordre couvrait son sein d'un voile noir qui, laissant des interstices, rendait plus cclaianie la blancheur de sa peau satinée : sa tunique mouillée, les algues et les mousses qui ornaient sa lèie, lui donnaient l'air d'une naïade ; et l'amour avait jeté sur cette scène un tel charme, que le juif ne s'en était pas plus aperçu qu'elle... Clolilde se retourna pour admirer la
beauté pittoresque des roches du (iéanl, bouleversées ))ar l'orage... Alors elle vil le bel israélilc qui, plongé dans une exiase nrofonde, la suivait de ses regards; il ressemblait, par son immobilité, à Niobé prête à devenir rocher I
L'air, purgé par l'orage, était suave et la mer apais('e; leu (leurs exhalaient leurs plus doux parriiins; h' ( baiil des oiseoix avait qiiehpic cho^e de voluplueux ; eiilin la nainre si-nibl.iil solliciter l'allenlion de Chjtilde par celte amiuireuse coïncidence... mais ncui! La jeune fille ne voit rien de lout cela... son pied léger foule à peine la lerre, el elle paraît dédaigner le ciel, tant elle est lieureu-e et tant son cœur est chargé de pc'nsées nouvelles!... Le boiibeiir nous rend presque alliées... les iiirortnnés seuls regardent les cieiix !
Ce fut alors que Clolilde con(.ut la vie !... el. semblable à l'alhlcte qui vient pour la première fois aux jeux olympiques, cllt' ailiuira l'élendue du cirque : rcspéranee, aux doigts fragiles, en ouvrit la barrière, et son imagination le parcourut en le paranl de Deurs!... Ce[iendanl que d'anxiétés dans l'amour!... Pauvre Clolilde!...
Un nouveau personnage.
Maliti'é tout le plaisir que l'on éprouve à suivie celle cliarmanlc Clolilde, l'abrégé des perfections buinaines, il nous faut revenir à celle hfiiellerie située au coin de la jonction de la roule d'Aix el de celle qui conduit au château de Casin-Grandes.
Le sire Engnerry rongea son frein en eniendanl son éloge faii de main de maître par plusieurs paysans ruinés; il s'impalieula! — Une femme impatientée ouvre la bouche et ne la referme que pour prononcer indislinctemenl les mots que lui souffle la culere, mais 1111 homme!... se promène sans rien dire. C'est ce que Cl le Mécréant. Il marcha de long eu large, notant du coin de l'œil les paysans qui le mandissaienl, el à chaque fois qu'il arrivait à une mauvaise fenêtre qui se trouvait conlre la porte de Iholellerie, il regard. lil si l'orage cessait, ce qui ne tarda pas; mais il fallait encore atlenilre que les eaux fussent écoulées; alors il pril le parti de s'asseoir au coiii d'une vaste cheminée.
Une jeune cl jolie lillc vint aussi chercher un asile dans l'hôtellerie; ses pieds n'avaient aucune tache de bouc el ses vèleiucnls étaient à peine mouillés. Cette circonstance la rendit l'objet de raltention générale lorsqu'elle entra, chacun tachant de deviner comment il se pouvait que cette petite sorcière eût reçu l'averse sans se cioiler l.i jambe ; mais ce n'était pas là le plus extraordinaire de son avenlure !
— Vous voilà, mademoiselle, dit l'hôiesse eu allant au-devant d'elle avec un certain respect; approchez-vous du feu! Failes-lui place, vous autres!... Je croyais que voire service auprès de la princesse vous prenait loul votre temps ! Que se passe-t-il au chàlean?... Uue vous êtes heureuse d'être avec la fille d'un roi ! Comment se porte M. Hercule B(]mbaus, votre père?...
A ces mois les paysans reconnurent Josette, la fille de rintendaiil; elle répondit :— Très-bien, madame !... — Est-il loujours soucieux ?... — C'est un bieu honnête homme!... s'écria uu paysan dont le terme du fermage approchait. — Et d'où venez-vous, sans curiosité?... demanda rbùlesse. —De Monlyrat, répondit Josette ea rougissant.
La jeune Provençale élail tout en émoi; ses joues pâles, ses c1k3veux dérangés el ses yeux fatigués annonçaient (ju'elle venait de faire uue bien grande course !... et je crois, en vérité, qu'il n'existe pas dans la vie", hors la ininule qui précède la niort, une traversée plus longue que celle de Josette, t>;lle courte qu'elle puisse sembler... Joselte n'osait presque lever les yeux : cependant elle trouva moyen de lancer sur l'assemblée des coups d'œil plus savants que ceux du malin : ses œillades friandes avaient ce feu qui dislingue les yeux du Midi ; je ne sais quel épanouissement régnait sur la figure animée de Josette : quand on a bu de l'ambroisie, il en reste loujours une cerlaine odeur!... Cet étal que toute femme devine n'échappa donc pas à l'hôtesse, qui y trouva l'ample matière des discours du lendemain .. Alors il courut les bruits les plus étranges sur la fille d'Hercule Bombans... mais j'aflirme, sur mon honneur, qu'elle était innocenie!... sans cependant afiirraer qu'elle eût conservé ce dont ou est épris en France et ce qu'on méprisait à Sparte !...
— Vous êtes donc du châleau de Casin-Grandes ? demanda le Mécréant. — Oui, monsieur. — Vous êtes lille de linicndiint?... — Oui, monsieur. — Alors vous savez si la princesse Clolilde !,„
L'ISRALILITF.
A ce mot, Eiiguerrv fut interrompu par l'arrivée d'un ;nitre porsouuayo eMr.iorJinairoaieiit iulére^saul. Il venait de la riiule d'Aix, Gapllale de la rroveucc, et il allait prendre eelle de Ca>iii-Graiult'S lorsipi'en passant devant l'Iiôlellerie il entendit prouoneer le niun do la princesse de l.liypre. Or rien ne fut si facile, car il laissait marcher uégligi'uimcut sou cheval dans le moment où Kngueriy parla deClolilde; je dis dans ce inomeut-là, car le destrier, couverl d'écume, pouvait faire supposer une marclie tres-piecipitce.
t^e cavalier, dc^liué à jouer un grand rôle dans celte liisloirc. mérite que nous f.issions sou portrait et que nous eherchious la cause de la mélancolie qu'il porte empreinte sur sou visage. Eu conimeuvant par ce qu'il a, car c'est le plus visible, nous vientirons peutcire à trouver ce qui manque à sou bonheur, la cause de sa mélaiicohe ! Je gage que toutes les femmes qui inc liront l'ont déjà devinée j uéannuiin> elles ue saveul pas encore ce que je vais dire :
Il a d'abord un très-beau casque daeier bronzé, surmonté de belles plumes noires; son gorgeriu est noir, sa cuirasse est uoire, ses brassards, sa cotte de mailles, le fourreau de sa large épée, ses cuissards, ses gauts, le harnais de sou beau cheval noir, tout est noir; son écussou n'offrait aucune marque héraldique, si ce n'est un lournesul privé de l'astre qui lui donne la vie, et l'on lisait (ceux qui savaient lire) eu lettres en relief: Dcuii à qui it'eU pas aimé...
U régnait dans les mouvements de ce cavalier une grandeur simple cl naturelle, uu air dégagé, sans apprêt, qui dévoile les hommes au-dessus du vulgaire, car ce chevalier était sans doute uu de ces paladins, grands redresseurs de torts et servant les princes opprimée, un fils de famille allant chercher, à cheval, les aventures que de nos jours nos jeunes gens cherchent eu poste, sous prétexte do s'instruire : eufiu uu de ces preux comme cette époque en fournit encore quelques-uns; hélas! ce fureni les derniers! et ce beau temps, 1 âge d'or de l'Europe, ce temps où les hommes se battaient sur les grands chemins pour les dames, celle époque où pour un bien arrivaiciit luille niaux ; enfin ce régne de l'adresse individuelle disparut devaui l'iuveution déloyale du canon : Vultima ratio regtim, la logique éternelle.
— Quelle est la route qui mène à Casin-Ur.mdes'? dit eu eutranl ce cavalier en s'adrcssaut à l'hoiesse. — Mais sa curiosité jalouse se portail plus particidièremeut sur le Mécré;int, auteur de la question sur Clotilde; ce qui peut faire préstnner qu'il connaissait Clolilde, car je veux tout expliquer, pour éviter les commenlaieurs, si par hasard cet ouvrage ne meurt pas eu huit jours.
L'hôtesïe indiqua le cliemin. Certes on indique un chemin du doigt en disiiut : Le voici. Mais l'hotessc prit le chemin de la Foulaine quand il allait à l'Acadéiiiio :
— Monsieur, s'écria-t-elle d'une voix criarde, ah I vous voulez savoir la route de Casin-Grandes 1 mais elle est faite depuis longtemps, c'est pour vous dire qu'elle n est pas en trop bon éial et qu'elle doit être impraticable. Si vous atleudiez, j'ai du \ln d'Orléans; et voici la fille de l'inteudant du château qui s'en retourne dans une minute, elle vous tiendra compagnie, et certes elle est gentille, et dans ce pays nous avons a^sez généralenienl de l'esprit, et les Proveii.;dcs sont do b une comp.ignie, etc.. etc., etc.
Qu'il vous suffise d .ipprendre qu'elle parla pendant cinq minutes, et que ce qu'elle débita renq)lirail de vide vingt grandes pages.
Le cavalier noir et le sire Enguerry s'examinaient avec l'atteniion farouche de deux rivaux; mais le Mécréant ne put en aucune manière voir le visage de l'étranger, sa visière était baissée cl les jours si serrés, que l'on u'apercevail rien au travers.
— La princesse (lolilde n'est pas mariée? dit le Mônréant en reprenaut sa couversution interrompue par l'arrivée de l'inconnu? — Non, inousicur, répondit .!osette avec un petit air d importance. — C'est bon, s'écria-l-il, car mon voyage serait fini...
A ce mot, le chevalier noir se tourna brusquement vers le Mécréant avec uu air d'étouuemeut mêlé de dédain qui semblait dire : Qui cs-lu pour prétendre au parangon des femmes?... à une reine?
Ces pensées furent arrêtées par l'interrogation suivante faite par l'hôtesae à l'étranger : — Monsieur ^ient d'Aix?... — Pcul-étre, répoiiditil. — Dit-on. demanda le Mé'réaut, que le prince Gaston soit arrivé d'Asie, de Chypre, du diable!... avec je ne sais combien de chevaliers bannerels? — On l'ignore, répliqua le laciturne chevallef,
— Tant mieux, répondit Enguerry; sans douie il soupire auprès de quelque pièce de salin pour savoir si le contenu d'icclle l'aime ou ne l'aime pas, plutôt que de régner? Au surplus, tant mieux... Mou bel ami. coutinua-t-il enchanté de cette nouvelle, si vous allez à Casin- Grandes, nous ferons route ensemble .'...
Pendant ce discours, lélrangcr donna quelques signes de colère en grjtlaot la terre avec le fourreau de son épée cl eu frappant du pied. Engoerry se leva et le cavalier noir l'imita sans rien dire. — Allez avec eux, midenioiscllc, dit l'hèiesse à Josette; la nuit s'approche.
— Neoni, répondit Josette, et ma réputation?... — lion s'il n'y en avait qu'un.'... mais deux!
Malgré ce profond raisonnement de l'hôtesse, Josette attendit et les suivit de loin.
— Dirail-OD pas qu'elle a graud' chose à perdre ! s'écria l'hôtesse
aussitôt qu'elle fut partie... Ce blaspliomo éionna les paysans, et il s'cnlania une ilis|inlc; le défeu'cur di^ l'hoiuionr des lioinhans fut le fermier qui n'avail pas encore payé son leiino Laissons-les se quereller, car je n'ainu iinc les r.iccommodemcnls.
Le Mécréant cl 1 inconnu cliouiinèicnl quelque temps, sans que ce dorn.cr dcssoir.it Icsdonls. Enguerry, toujours oc(U|ié île se? intérêts, songea, d'après l'encolure de ce cavaliei' et la manière dont il se tenaità cheval, (|ucce serait une excellente accpiisiliou puursa troupe, d'autant plus qu'il était méconieut de Le liarbu son lieutenant; il dii donc à lincoumi : — Beau sire, il parait que vous avez guerroyé /...
— Beaucoup. — En France? — Non. — Tant mieux, dit eu lui-uu';me le Mécréant. Je gage, continua-l-il, que vous êles brave?... ~ L'ennemi le sait. — Coinnteni se fait-il qu'un bon solilat c(unme vous courre après uue viande aussi creuse que l'amour, ainsi que le dit votre devise? — Chacun son faible, répliqua le laciturne étranger. — Croyez-nioi, renoncez à celte chimère. — Chimère 1 0 Dion du ciel ! s'écria l'étranger en colère, n'as-tu pas rendu l'amour un allcgiiuont des misères de cette vallée de passage ? et le cœur d'une femme (pii nous chérit réellement n'esl-il pas la source de tout bien?... Oui, qui ne se plait pas au doux servage, je le tiens félon ou prêt à le devenir.
— Eh, l'ami, vous brillez dans les orémus... chansons que tout cela. L'amour n'exisle pas. — Cela peut se dire... Mais alors on ment par sa gorge !
Le ton de l'étranger avait un ici ascendant, une telle conscience de supérioriié, qu'Enguerry ne voulut point batailler ; il était inonie Ciicliatiié de celte ardeur. — Et quand on le prouve'' répondit-il. — Cela est impossible, dit l'inconnu se radoucissant. — Beau sire, reprit le .Mécréant, avez-vous aimé?... — Oui, répliqua le chevalier noir en soupirant, et sans l'être jamais: mon rang ou mon abaissement, ma fortune ou ma pauvreté, ma laideur ou ma beauté, tout fut obstacle.
— C'est déjà prouver en ma faveur !.. Continuons... Aimez-vous ?...
— Oui, pour la dernière fois!... — Bon : dans quel but?... — D'être heureux, c'est notre cause finale. — Ah ! mou cher soldat, est-ce de l'amour que d'aimer pour soi seul I... Avouez que l'on ne cherche que son plaisir ; et partant l'on aime l'objet qui nous en donne le plus, si par amour l'on entend le plaisir, je suis d'accord? — Hérétique, mécréant! — Aussi le sui^-jc. Mais convenez encore que si vous cessiez d'aimer votre maîtresse il vous serait bien difiicile de l'aimer une seconde fuis. Vîtes-vous jamais jeune fille amouroise d'un vieillard? car pour ce qui est des vieilles fournies, elles ne valent pas un zeste d'orange. — Vous n'avez donc pas de mère? — Si fait ; mais avouez que l'on ne clierchi^ que sou plaisir ; qu'alors les formes et la beauté sont nos points cardinaux. En France, on nous aime plutôt par vanité que par ardeur :iniourcuse. Paris est un pays de l'i'mnies glaciales; en Italie, ou ainn; tout ce qui est homme; en Espagne, on nous aime uu à un, en nous chérissant beaucoup, car elles veulent conlenier le corps cl l'àme; chaque pays, chaque mode; mais la mode éternelle, c'est l'iulérêl... Lanniur est donc un besoin comme la soif, et l'on ue boit pas toujours I dont bien nous fâche...
— Sire chevalier, répouilit l'incouim, laissez moi mou erreur : elle m'est trop douce; je veux encore croire un moment à ce sentiment qui n'embrasse que la perfection de l'itmc, à cet amour exquis, pur conune Li neige qui n'a pas touché terre, suave comme l'odeur d'une rose, et dans lequel on est certain (pie notre belle maîtresse ne pense qu'à nous, comme on ne pense qu'à elle; enfin que l'on n'est qu'une même âme. Se reposer sur le seiii d'une telle fenune, c'est une jouissance du paradis !...
— Ce u'csi plus de l'amour!... car si vous ne cherchez que ce point, l'imagination peut vous fournir, comme aux faiseurs de vers, une maîtresse idéale... J'en reviens à mon dire, qu'amour est une petite rage... Ainsi pensait Jcan-sans-Peur...
— Il tenait cependant à l'honneur de sa femme, car il fit assassiner le duc d'Urloaiis à ce sujet.
— Vous vous Irouqicz ! il fut, au contraire, trcs-coutentdece prétexte pour tuer le duc, j'en sais quelque chose... Ainsi pensait-il, ainsi je pense, ainsi pensèrent les grands capitaines, ainsi le vent la nature ; et je n'en permets pas plus à mes soldats; l'homme cl la société firent le reste...
— El pourquoi sommes-nous donc au monde, si ce n'est pour aimer et jouir?...
— Jouir!... Certes, répliqua le Mécréant, donner de bons horions sans en recevoir, boire, rire, régner, se battre sans se soucier des robes et du dessous qui met martel en tête aux amoureux transis; voila ce qui doit occuper les hommes et ce que je vous offre...
— Comment cela? demanda le cavalier.
— Ecoulez !.. vous me scmblez bon r ompagnon, je suis Eiirjuerry le Mécréant.
A ce nom. le chevalier noir fit un mouvement involontaire en regardant le Mécr('aut, qui lui dit :
— Auriiz-vous peur?
— Peur! répondit l'étranger; quel est ce mot? Est-il anglais? je ne le connais pas ; que signifiei-il, je vous prie ?...
— Bon !... s'écria le .Mécréant en voyant la colère du chevalier, i 1 me faut beaucoup de soldais comme vous. Venez avec moi, vous aureî
L'ISUAÉLITE.
roccasioii tic faire fortune : si mes desseins rcussissenl, je vous promets un conilé connne celui de l'iovonce; eu alleiidant, nul souci ne vous lalonuera ; le bon vin, l.i bon.ic chère, le.-, lilles dus vaincus, ne vous nian lueront jamais... Tene/., incessamment nous pillLTons ce cliàleau de Ciisin-Grandeset Ions les trii.-.ors de ce bon roi Jean.
— Cunnnent cela'.' iiiterroni|iil le clievalier en cachant sa curiosité.
— Je viens deniander la princesse ; et si l'on fait la bOtlise de nie la refuser, je saccade tcmt...
— Vou . piélendez à la main de Clolildc?
— (Jeries ....
— Et avez-vous beaucoup de soldats?
— Sept à huit cents chevaux..
— El vous êtes Enguerry?... s'écria l'étranger avec mépris.
— Eu chair et eu os.
— En ce cas, voire chair et vos os u'oni guère de prudence de dévoiler les secrets qu'ils contiennent.
— L'ami, le pouvoir e^t franc, et le lion ne déguise rien.
— Le pouvoir '.... Pour qui prenez-vous le souverain de ces lieux? s'écria léiiaiiger d'une voix licie et retentissante? ne croyez-vous pa.'i à sa vengeance?...
— Ne savcz-vous pas que je m'appelle Mécréant, et de fait ne croyant ni Dieu ni diable... Est-ce que je connais les rois? ajouta-t-il avec un air de mépris.
— Vous ne les connaîirez que trop tôt!... murmura l'élranger.
— Basic, ne m'avez-vous pas dit que Gastuii élait toujours à chercher des avcntuies?
— Il reviendra !...
— Au surplus, qu'il revienne, je m'en bats l'œil ; je le défie. Maretraiie est un abri contre la vengeance des rois ; elle en a vu périr plus d'un an pied de- ses remparts; on ne peut s'en emparer que par une certaine poterne, mais elle est toujours bien gardée.
— La foudre tombe partout, répondit brièvement le chevalier.
— Soit.
— Ce Gaston, reprit l'étranger, n'est donc pae brave, puisqu'on le redoute si peu ? ..
— Suialard !... dit Enguerry avec respect, le prince est une bonne lame, fX je réponds pour lui. C'est me vanter que d'assurer que je le vaux, .\llons, mon ami, voulez-vous mener la vie joyeuse d'un enfant sans souci?...
— Comte Engnerry, répliqua d'une voix sévère le chevalier noir, avcz-vous regardé mes éperons?
— Non, mon ami.
— Je m'en suis aperçu plus d'une fois. Voyez-les donc, ils vous apprendront que j'ai fait li s serments d'un loyal chevalior. Danois les a reçus ; ce serait me perdre d'honneur que d'être uu de vos soudards, tous gibiers de potence !...
Ce mot fut comme le signal d'une tempête. En effet une grêle de coups tomba ; le Mécréant ayant délaché sa hache et le chevalier noir ia sienne, ils =e batiirent à outrance Josette, qui les suivait de près, admira i|uel>|ues inslanls la vigueur dEiigueri y, l'adresse et le courage de l'éiianger, puis elle s'enfuit à Casin-Gi"aiides en pensant que ces chevaliers avaient une valeur intrinsèque an moins égale à celle de son cher liai bu.
Les deux adversaires lutlcrenl comme deux lions, mais le chevalier noir asséna sur le chef du Mécréant un si vigoureux coup, que le cimier du brigand en fut brisé. La nuit ne leur permettait plus de continuer.
— Bien, chevalier! s'écria le Mécréant, étourdi du coup; Dunois se connaît en hommes; je suis bien sot de m'êire fâché d'une vérité... Touchez là du. il en lui présentant sa main.
L'inconnu, faisant semblant de ne pas entendre, piqua des deux, et le Mécréant, déconcerté, l'imita. L'avenue de Casiu-Grandes se trouvant illuminée par des torches, les deux adversaires ne surent que penser de celte circonstance ....
Ici il faui nous reporter au moment où le pâtre, rapide comme la fondre, eitra dans les cours de Casin-Giaudcb en s'écriaut : Au secours!... Madume est en danger!... Ces mots relenliieiu el plongèrent W- cliatt-au dans un dé.-ordre presque aussi grand que celui dans lequel il se ti'uu\a lorsque les pierres, la chaux, le sable, les ch.irpt nies qui dévouent le lo.mer gisaient pèle-niéle. Chacun ^'ébranla, s'aima; tout, jusipi à Marie, comprenant le danger, se précipita eu formant un groupe inquiet dont Ici nmrmureo fiappéicut les airs li esiuulilenumt.
Le chevrier arriva au conseil du prince au moment où l'on venait de décider, au grand regret du jaloux évéquc, que .Uonesian irait en ambassade à la cour de Napics vanter la beauté de la princesse, assez adroiu.naut pour enllammer le bon roi lleiié, veut depuis longtemps, et I inciter à épouser l'héritière du royaume de libypre, et sinon s'adresser à Gaston H, son (ils.
itaoul raconte comment il a vu la priucc:}i>e se promener sur le
bord de la mer, comment la tempête a fait grossir et monter les va» gués à une hauteur prodigieuse, itl comment il n'a plus vu Clolilde...
A ce récit, le prince et ses trois ministres sont comme fra|)pés de la foudre. Kéfalein parla le premier en s'écri;inl : — A cheval ! vite, ma cavalerie'... Et il s'élança suivi du pâtre. —Grand Dieu, dit Moneslan en levant les mains au ciel, l'aurastu protégée? — Tous nos piojris sCvaniiui^senl; plus de guerre si la princesse est morte, continu,i l'évèqiie , Cliypieest à jamais perdue 1 — Morte! répéta le prince ni.icliinali'iijini. Il se leva, mais la douleur le lit retomber sur son siège : — Ma lille ! ma lille I H descendit, soutenu par ses deux ministres, et voulut aller sauver sa Clolilde.
Ce fut lin touchant speclacle que le cortège de ce père désolé ; entouré de tous SCS gens, il se dirigea vers les falaises.
Les visages inquiets, la stupeur de chacun, ne servaient qu'à prouver combien était grande la douleur du roi. La belle tête de ce vieillard, dénuée des couleurs vitales, perlait l'empreinte d'une tristesse funèbre, cpielques larmes s'échappaient de ses yeux privés de lumière, et son silence, |)lus morne que le silence du cortège, inspirait la terreur plutôt que les larmes. O^i alluma des torches, on se précipita vers la mer, et. malgré son grand âge, le roi, marchant avec la vigniin (|ue donne le désespoir, se trouvait à la tête de cet escadron do lideles serviteurs.
Vol-au-Vent fut digne de ce nom. En peu de temps Kéfalein eut parcouru le haut de la falaise; il était guidé par Raoul. Le connéla- Ule, s'étonnant de voir le pâtre aussi savant que lui dans l'équitation, tout en courant, lui criait : — Bon cavalier! Mon ami, la lieutenance de ma cavalerie est à toi; tu es digne de commander, je suis sûr que la charge que je fis à Edesse n'est pas plus...
A ces mois ils'arrèia, car ils aperçurent la princesse, et Kéfalein revint avec la raiiidité de l'éclair rassurer le monarque. — Sire, elle existe : s'écria-t-il en caressant Vol-au-Vcnl couvert d'écume.
— Ah! — Ce monosyllabe fut toute la réponse de Jean 11. Il s'arrêta en s'appuyant sur Monestan pour ne pas succomber à sa joie. Les rides du prince disparaissent, sou front s'éclaiicit, et sans qu'il sourie, son visage offre les traits du bonbenr; il dirige sa main vers le connélable, lui prend la sienne, et la mettant sur son cœur, il fait entendre à Kcf.ilein qu'il battait un peu pour lui.
A ce geste, la plus belle des récompenses, le connélable regarda ses deux collègues avec orgueil et s'écria :
— Que l'mi dise que la cavalerie ne sert à rien !
L'atlilnde du prince, les larmes de joie qu'il laissait couler sur les (races de ses larmes de chagrin, émurent tons les ca'urs. — Ma fille ! dit-il en eniendant son pas el le bruit soyeux de ses vêtements encore humides. — Mon perel...
Ils sont dans les bras l'un de l'autre. A ce spectacle, à ces mots déchirants par leurs accents, chacun, comme dans le conte de la Belle an bois dormant, garda sa pose, lanl on savourait le bonheur peint dans ce vivant tableau : les suaves caresses de la jeune épouse sont gracieuses, mais le baiser d'un père qui retrouve une fille qu'il croyait perdue porte un caractère admirable ; c'est la sainteté du senlimcnt, une vidrpié tout à pari... Le front large el majestueux, les cheveux argentés, le visage sévère et ridé de Jean H, contrastent avec la blancheur, la naïveté, la douceur et la taille svelte de Clolilde ; elle est dans les bras de son père, comme une rose qui s'épanouit dans le creux d'un vieux chêne.
— Ma fille! le voi'à donc?... Il semblait à Jean II qu'un siècle se filt écoulé. — Mon père ' j'ai pensé ne plus vous revoir. — C'est moi qui l'ai sauvée! s'écria trousse. — Lâche! tais-toi, dit Castr^ot. — Jv ai perdu dix de mes lèrrels d'argent, mes souliers et ma médaille, oliserva Boinbans. — Je vous en donne d'autres, répliqua le monarque. — J'ai presque acquitté ma dette, dit modestement le jeune chevrier.— Chacun a fait son devoir, s'écria le prince; et dans son ivresse il tira sa bourse et l'offrit au beau Raoul. — Monseigneur, je suis payé, répondit-il avec finesse. — Ouais ! s'écria rintendaiil, qui pi ussa le coude du chevrier, accepte toujours... — Ce drôle a de riKinneur, observa l'évcque. — Voilà l'elfet des bons princiiies, dit Monestan en caressant la joue du pâtre. — Jeune homme, reprit Ji .111 II, je vous offre une place d'écuyer. — 11 monte à cheval connne moi; vous devinez les talents des hommes, dit Kéfalein, car c'est à Edesse que vous me fîtes conné... — Sire, je ne puis l'accepter, interrompit le jeune chevrier. El sans attendre de réponse il s'élança dans les montagnes- La troniie s'étonna seule de ce désiniéressement; car pour le
prince et Clolilde ils nageaient dans un fleuve de joie céleste.
On forma à la hâte une litière avec des brancln s, el l'on y porta m triomphe le monarque et sa (ille- Les cris de joie font retentir Us airs; le bon prince, environné de cette petite foule bruyante, se croit encore à Nicosie; ses deux ministres, de chaque coté du palanquin, figurent sa cour; Kéfalein, avec ses quinze chevaux, forme escorte; et Juselle s'est glissée sans rien dire derrière sa raai'resse.
Cette marche triomphale, éclairée par des torches, s'avançant dans l'avenue aux cris de : Vive Jean II 1 vive Clolilde ! était ce qui causa réionnement d'Enguerry le Mécréant et du chevalier noir; aussitôt ils piqiierciil des deux pour s'y joindre.
l'isuaëlith:.
niccption au chttcau. — lliner. — Les deux chevaliers
Eii arrivaul près dii cliàicaii. la ciiiiosild do cliacun fui forloiiieiit exciléo par uu pliéiiomi'iio iniiaciiloux. La luoiir incoilaiiic di's loiclies Cl apercevoir à dix pieds de lene uu grand faïUôiiio blaue, d'iiue forme aérienne , (]iii sedébatlail dans les airs ou jetanl des sons inarticulés comme ccnv dcssibylles; une auréole entourait sa lèle propliélique. el le bruil infernal des cbatnes servait d'accumpaguement à ses cris. Ou s'arrêie ou regirdant ce phénomène avec Icsyeuxdela peur, qui se glissa dans lanie des plus courageux.
— C'est une vapeur formée par les exlialaisou> des fossés, dit l'évéqiio. — Monsieur, répondit Moneslan, la sainte Eirilnre enseigne que le S.i^iiieur fait souvent d •> innaeles pour avertir hs lioniines.
llilarion haussa les épaules par un inouvcineiil iinpereeplible.
t'ependanl Moiieslaii parut avoir raison, car 1 ou entendit di^tincleiiii-iit ces paroles qu'ime voix rauque lança dans les airs :
— Courage, prince, Courage: Chypre sera reprise 1... Mais les niallieurs et l'adversité ne sont lias à leur tonne...
Je vois ton ennemi le JpIus cruel s'approcher ; le voilà : le serpcut est à les c6;é-, le Vois »?...
Regarde l'ange de boulé, le <jLf.^nseur,le vaillant, le flirt des forts!. . Cuurjge. et reudez le saug versé; me...
Le bruit des chaînes empêcha d'enlendre le resti-.Od s'exaniiua mulUflleineul, el la stupeur fut au comble quand un apervui, à dix pas du prince, les deux chevaliers qui parurent tombés du ciel; car chacun, le nez en l'air, ne les avait pas vus venir.
— C'est Marie ! s'écria Kéfalein revenant du portail ; elle déraisonne, à cheval sur les chaliies du puut-levis où elle a grimpé.
tn efiet, 1 Innocenie, les cheveux épars, descendit et se jeta aux pieds du prince eu criant lamculablemeut :
— Sire, mon flls 1 rendez-le-moi !...
— Pauvre folle!... dit le monarque en trouvant au milieu de sa joie une infortune que toute la puissance des rois ne pouvait adoucir. Cependant un rei;aid de Clotilde fit taire .^arie.
Castriul tournait autour des deux inconnus eu brandissant son sabre avec l'air hargueuv d'un chien de ferme lorsque deux pauvres se pré-enteul à la porte. Munestan ne sach.nit pas si les deux cavaliers n étaieut point des anges descendus du ciel, leur dit, avec toute la Uuucenr qu'annonçaient sa ûgure et sa coutenance abbatiale :
— Seigneurs, qui éles-Tuus el que demandez-vous?— Beau cher
Le chevalier noir.
sire, répondit le Bléeréaiit, nos talons prouvent que nous soiiimos ( hcv.ilicrs, el je ne sache pas que l'on nous ait jamais refusé 1 hospitalité dans amiiii chaleaii. — Voilà de bien beaux chevaux ! s'étria le sage Kéfalein. — ConiiéiahU' !.. iiilcrrompil le roi d'un air imposant, (^esenl mol fit laiic Kcliilein. Messieurs, continua le prince, les rois de Jérnsalem oui eiéé l'oiilrc des Hospitaliers, c'est assez vous dire que notre elialcaii sera toujours ouvert aux chevaliers; soyez les bienvenus... — ll'aiitanl plus, répliqua le Mécréant, que nous avons à vous entrolciiir en particulier.
Le chevalier noir ne cessait de regarder la princesse : protégé par la soudire elarlé des torches, il s'approcha le plus qu'il put de Clotilde. et l'o.i s'avança vers le ponl-levis, au milieu du nmrmnre général causé par les conversaiioiis dont l'apparition dos chevaliers était le sujet. Castriul ne perdit pas de vue ces deux inconnus. La princesse, en proie aux souvenirs d'un moment à peine écoule,
ne pensait point au désordre de SCS vêlements et encore moinsaux chevaliers étrangers. Depuis denx mois que le prince habitait Casin-Grandes , il n'avait pas encore eu i'oceasiou de recevoir.
11 lui donc au comble de la joie en pensant an sinnilacre de grandeur qu'il allait déployer; il se félicita que la circonstance eût rassemblé tout son peuple autour de lui lors de l'arrivée des deux chevaliers, el il se cessa de donner des ordres à Gonibans.
A dix pas du châlcau, le roi quilla son palanquin , et Clotilde fut transportée dans son apparlemenl alin d'avoir le temps de s'habiller.
La jolie Proveiiçab' l'aida danslesapprèlsd'une toilette bien siin|ilo. La (ille de Lusignan n'élait liliis jalouse que d'un seul suffrage.
Arrivé sons le portail, le roi dit à ses deux hôtes, en les conliant aux soins de ses trois ministres : — Ce château, tout grand qu'il est, se trouve trop petit, même pour les restes de notre cour et de notre splendeur presqueéclip;-ée; sinous étions en Chypre, vous seriez mieux reçus.
— Sire, répondit l'inconnu, votre bonté, votre fiaucbise, décorent mieux votre hospitalité que tout le luxe des cours. A ces paroles, le prince tressaille; son coeur s'émeut, il rassemble les vestiges de sa vue afin d'apercevoir le chevalier; il ne le peut : un geste trahit son impatience, et il se relira tout rêveur. Castriul, sur un mot du prince, s'empressa de grossir la garde royale des dix appren is cavaliers du digne connétable; il se mit à leur tête et tâcha, par sa contenance, de donner im air martial el giandiose à la salle des gardes Le monarque passa sa dalinatique dnuhlée d'hermine, il se décora de tous les attributs de son pouvoir et vint presser les valets de pied, les serviteurs fidèles qui se dépêchaient d'ôtcr la honsio .le la balustrade d'or, d,: diconvrir les meubles, d'allura.;r les torches de cire que contenaient des candélabres d'or appelés lorclières. Bombans, de son côté, pour rendre le souper digne d'un monarque, se concertait avec le fameux cuisinier Taillevant, qui depuis fut au service du roi de France, et qui nous laissa même un piécieux traité sur la cuisine. Le menu du souper ayant éié arrêté, l'intendant employa plusieurs Cypriotes afiidés pour borllr la vaisselle du trésor.
L'ISUÂËLITE.
Pendant ces appièls, les trois minislrcs proniiMiaicni les tliiix chevaliers dans les tours. Le grand écuyer (c'est ain>i (pie l'on nommait le palefrenier en cliet) vint chercher les deux destriers.
— Ayez-en bien soin, Véryiiell s'écria Kél'alein.
Sur nu message secret de Jean II, Monestan dit aux inconnus :
— Si vous vouliez monter au palais, sires chevaliers ! il ue fait pas assez jour pour examiner les fiirtllicatiins.
L'évê(iue ue se tenait pas de joie en voyant Enguerry s'occuper de la forleresse en guerrier savant ; il discutait guérie et combats avec le Mécréant, et il le prit en aniilié par un secret peiiclianl.
Sur l'observation du comte de Miiuolau, ils s'acluiiiiueieiu vers le perron de l'aile de Hugues, et le sire Enguerry le iMéereaul aduiira la beauté du portique et l'escalier de marbre. Dans la salle des gardes, Caslriot disposa ses quinze soldats tout contre les trophées et les paiiophi'cs, de manière qu'ils parurent eu plus grand nynibre.
— Ce soûl les chefs de nos coin|i,ignic's d'ordonnance, dit l'évèciue au Mécréant pour lui faire
concevoir une haute idée '' ^
de la puissance guerrière du prince ; il n'ajouia pas que les compagnies manquaient. Ce mot produisit sou efi'et.
Enguerry crut le monarque entouré de mille hommes au moins. — Je croyais le prince saus soldats. — Sans soldats?
reprit l'évêque avec un geste de hauteur; lorsque le reste de nus trente mille hommes sera disposé, Chypre nous apparlienilra ..A ces mois ils se dirigèrent vers la salle du trône. — Le roi de Chypre est visible, sires chevaliers, leur dit Tiousso en grand cosluuu! de maître des cérémonies; et, prenant par la main les deux éirangers, il les introduisit dans le salon rouge, tout brillant de dorures et de pierreries. Jean U était assis sur son trône, dans une altitude majestueuse et calme; les trois ministres se r.mgèrent debout à côté du trône, deux vieux serviteurs qui s( rvaient de pages, el six hobereaux del'ile de Chypre, trois musiciens, deux écuyers du prince, Vryuel le grand ëcuyer, le commandant des chasses, grand luuvetier, le curé subalterne qui disait la messe, et cinq ou six autres personnes, formaient une espèce de cour : leurs habits somptueux et leur contenance tirent croire
au Mécréant que c'étaient des princes. — Vous devez être fatigués, sires chevaliers, dit le monarque; nous vous prions de vous asseoir.
Alors les deux pages, âgés d'une quarantaine d'années, apportèrent des escabelles garnies de coussins. A ce moment Clotilde se présenta, suivie de Josette : les deux étrangers se levèrent, et le Mécréant, profilant du charmant usage de ce temps féodal, baisa Clolilde sur la bouche, taudis que l'iucouuu lui prit la main et y déposa un respectueux baiser...
A ce geste, Clotilde frémit d'une terreur secrète, et pâlit en reconnaissant, à l'éclat des lumières, le chevalier noir qui sauva son père de la fureur des Vénitiens, et le transporta dans un navire anglais, avec tous ses trésors!... Les soins de ce chevalier mystérieux lui revinrent en la mémoire!... Nul doute qu'il n'allait réclamer sa main. Comme elle achevait cette parole en elle-mênie, une chouette, placée dans la vaste cheminée de ce salon, fil entendre des cris lu-
a moi, reprit
'' f^- ÎIÈÂUCE
Raoul le chcvricr.
gubres et plaintifs. — liel augure! ..se dit.cUe eu s'asseyani à coté de son père, (pii, toujours iotiigué de la présence de l'étranger, écoutait Ions ces mouvements.
— Pàque-Dieu: quelle est belle !... s'écria très-involontairement Enguerry. — Uesirezvous qnitler vos armes? leur demanda le prince. — Un vœu me force de toujours garder les miennis. répondit l'inconnu. — 11 aura connnis ipielipie crime! murmura rthècpie. Le
ciel en ait pitié! dit Monestan, chcrehant à se rappeler la tournure du ihcvalier dont il reconnaissait les armes — ^oam Enguerry, je garde volontiers les miennes par li
Aliirs 1 intendant, revêtu inomentanémenl de l.i liaulc dignité de
maitie d hôtel, parut orné de la dalmalique de Kéfaleiii; "mais sa
face jaunâtre, ses traits régulièrement grossiers et ses gros vilains
* sourcils, en annonçant son avarice, prouvèrent qu'un rcjtuiier ne
joue jamais bien le rôle d'un grand seigneur!... Avis aux anoblis.
— .Sire, dil-il , vous soupercz quand il vous plaira!...
A ce mot, le chevalier noir, qui n'avait'pas cessé de regarder Clotilde, s'élança pour présenter une; main trem- Maiile d'amour, et l'on desceniiit à la salle du fesiiii. Là commença le trioiiiplie du prince et de l'iiitendaut.
Sur un dressoir en vermeil, on aperçut une douz.dne de grands plais dargenl, des aiguières, di's dragcoirs et des bassins eu argent : au milieu de ce buffet brillaient une grande nef, i/U navire octogone tout en or, représentant en bosse les douze pairs du cnips de Clia' ieaiagne, ladite nef siippiiiléc par des lions massifs, aux armes du prince; un banquet eu or soutenu par quatre sirènes, (l(;s (laçons et une lonle d';iiguieres , d hydres , de quarlesà conteiiirle vin, eu même métal ; enlin des tasses en vermeil, douze salières en or, trente cuillers d'argent, autant de fourchettes, des baiiaps et des coupes, etc.
La table du festin, en bois d ébene, ornée d'une lame d'argent irèsé|iaisse, et sur laquelle on sculpta une vigne, était couverte d'une nappe iicluehée, mise de manière à laisser ce cjief-d'œuvrc d'orlévrerie à découvert.
Cette salle immense, voûtée et décorée par des petites colonnes gothiques en pierre et à base de marbre, avait aux quatre coins des torclières en argent, garnies de grosses chandelles de cire; et, pour plus de luxe, sept valets magnifiquement habillés tenaient des torches dans leurs mains, en mettant leur gloire à ne pas remuer. — Le haut bout de la table était orué d'un dais rouge, et dans cet endroit Enguerry remarqua une auire nef d'or soutenue par des centaures, et contenant, selon l'usage, la serviette brochée d'or du prince, sa salière, son hanap, sou couteau, son sifflet, et à côté la quarte dorée renfermant son vin particulier.
A h place de chaque convive se trouvait un hanap d'or (espèce de vase semblable à un calice) et un pot à boire de même métal, plein de vin d'Orléans; les viandes qui surchargeaient la table ét.iienl disposées eu pyramide dans de magnifiques plats d'or; on avait parsemé la nappe dé feuilles de roses, et deux chandeliers d'or, symétriipiemcnt placés, éclairaient la table et les mets du temps ; Taillevant
LISRAÊLITE.
uous en a donné le détail : c'éiaieni des poulels dorés avec des jaunes d'oenfs. des chnpons à l'Iuiile, des gelées aux armes du prince, des pâles de gibier t-l des pruiie> eoiiliies à l'eau de rose, ele., ele.
Sur une vasie cheminée, reuij'lie de feuill.tge el de (leurs, il y avait une horloge d'Orient, et du manleau de la elieniinée pendait une hande de iafletas vert découpée en drnis «le loup, el sur laipielle les armes du prince étaieul brodées. Le Mécréant désira bien anieunnenl qu'on lui re(\isàl la prin esse, en couteinphml loules ces richesses avec un œil d'envie...
Clolihle savauva graciensenieni et présenta au\ deux chevaliers une aiguière remplie d'eau parfumée ; ils s'y lavcreul les mains, et la princesse U-ur donna une servielle peluchée pour s'essuyer.
Celle cérémonie faite, l'evèqne prononça néj;lii;enimcnt le Be/ifdinlf, et chacun s'as>it sur nu banc de bois de cèdre sculpté, sur lequel il n'y avait de coussins qu'à la pl.ice du monarque el de sa fille. Ces derniers se placèrent sous le dais rouge, dans le liau bout de la lable: personne ne se mit à côlé de Clotilde, si ce n'e>l que le chevalier noir, ne voulant point manger, se posa doucement sur une escabelle. à l'angle de la cheminée m1 prit sa tête eulre sa main droite, et, l'appuvant sur un de ses genoux qu'il croisa sur l'autre, il parut plongé dans une rêverie profonde!... A gauche du monarque était Monèstan; venait ensuite l'évèque, puis lo Mécréant, qui s'assit derrière le riche dre-soir, en ayant le connétable à sa gauche... Le reste de la cour se tint drboui dans une attiuule respecMuuse.
Clodilte aidait son père à manger, en lui pi>u>sant avec adfe-sc chaque chose sous sa main; elle lui versait à boire, coupait sou pain, et tous ces soins délicats élaieni enq)reints de trop d'amour lilial pour ne pas faire peuser quelle serait une tendre épouse... Certes le monarque avait bi'soin de ces attentions, car il ne s'occupait que du chevalier noir, et lorsqu'il eut bu, laissant la moitié de sou vin dans le hanap : — Présentez le reste au chevalier, dit-il à sa fille. Clolilde le lui donna; l'élrauger s'arianga pour toucher les doigts de Cloiilde en le prenant, et il Tes pressa tout doucement; la jeune lille rougit.
— Sire, s'écria réiranj;er. c'est trop d'honneur et trop de plaisir ; en vous voyant, ou se croit à la table des dieux, et servi par Uébé 11 rendit le hanap eu tremblant, et Clotilde remarqua ses yeux briUer à travers la visière serrée !.. . Un froid mortel se glissa dans les veines de la jeune vierge, en pensant que son beau juif mourrait de chagrin en apprenant ïOn mariage!... Le chevalier reprit sa pusilion mélancolique.
.Après le premier moment de silence qui sert de préface à tous les repas, l'évèque Oi la demande suivante au Mécréant : — Dans quels pays avez-vous perlé vos armes, sire chevalier?
— En France seulement, rcpondii Enguerry.
— C'est un très-beau métier ! continua l'évèque.
— Hélas! dit .Monestau, on désole la terre au lieu de la cultiver!... Les hommes vont mourir en des pays qui ne lis virent point naître!... Que de larmes ont coulé!. . que de larmes couleronl encore dans Cette vallée où la gueire les sème à chaque combat
— M'iue^laii, reprit le roi, la guerre est nécessaire; c'est une maladie de la nia-se humaine, et une inalailie sa'utair»! : la guerre est ju?te quelquefois. Lor-qoou dép^iuille un prince, ne doil-il pas chercher à reconquérir Sin royaume?
— Puis, dit l'évèque, si tous les boulines vivaient, la terre ne pourrait les contenir.
— Croyez-vous, s'écria Moiiestan, que le Seigneur ne l'ail pas prévu? la terre e^t assez fertile!...
— Ou pluiôi les combats assez fréquents, dit Enguerry eti \idatil son hanap.
— Oui. continua lévêque en soutenant le Mécrdaitt, pour lequel 11 avait un faible.
— C'est un point douteux, reprit le prince, et vous avez tort tous les deux : les combals n'ont p.i^ toujours difeliiré le monde, et alors la terre suflisait aux besoius drs hoiomcs, et ce, par le moyen des maladies conlagieuses el parlielles, dont l'Eleruel laissa le germe chez nous. Cue profonde sagesse préside à nos maux comme à nos Lieui.
— C'est autoriser b guerre, dit Enguerry.
— Je ne le pense pas, répondit le prince.
— Cependant l'Eleruel est appelé le Dieu des armées, observa l'évèque.
— Non pas dans l'Évangile, répliqua prestement Monestau.
— C<:Li ne prouve rieu, reprit le prince ; Dieu u'a jamais autorisé la guerre, el si les rois élaieul tous prudeuts, ce fléau u'existcrail pas.
Les Iroii ministres se lurent el firent un signe au Mécréant prêt à répondre. En effet, on aurait parlé de faire de la toile, le bon prince eûl été le meilleur tisserand; de cavalerie, c'était le meillenr cavalier; de politique, de guerre, de religion, il connaissait tout à fond, se lâchait de ne pas parler le premier, et contredisait chaque raisouneuieul en croyant avoir convaiucu lorsqu'on se taisait par respect.
C'est une maladie eoniniune à tons les grands, à Ions les rois, cl j'ai vu beaiieonp (riioiiiines (|iii soni empereurs sur e.l arliih' ..
— Coinmeiit avez-vous trouvé noire lorrvr(S>e? demanda l'évétiue. — Que tripp liHlifire. répoiidil le Mécréanl av. c hniiieur. — Un cliàlean ni' l'est jamais as e/., dit le priin C. — Sire, il l'est loujoins trop pour ceux qui l'assiégenll... obsi'rva le Miriéanl eu aehivaiit. pour la seciiiide fois, di' \ider sa qnarie de vin d'Orléans. — .\u contraire, couliiina le mmiariiiie, plus un caslel e-1 l'orl, plus il y a de gloire à l'emporler; et si nous avions liati ce clialeau, nous Luirions encore mienv défendu, suiloul du cùlé de la mer. — Mais, moaseigiienr, ré|ilic|na le Mécréanl, il n'y a pas besoin de forlilicatio is, préciséineiii à cet endroit. — C'est vrai, dit l'évèque. — En effet, observa Kefalein...
Clotilde était offensée des regards effrontés dn Mécréanl, et elle le fixa de manière à lui faire baisser les yeux. — Elle ne m'aimera pas, peiisa-l-il. Et il se cousol.i de cet échec eu buvant.
Le roi, comme accablé par l'approb.ilion générale donnée au comte Enguerry, reprit en ces termes : — Vous vous trompez, messieurs ; vous n'avez donc pas étudié le motivcmeut do l'can sur notre globe.' Dans cent ans l'on abordera peut-être à Casin-Grandcs aussi facilement que dans une rade, si la mer se relire, comme je le crois, ou plnlùt y apporte des sables; il faut tout prévoir...
— Sire, vous avez raison, dit Kefalein.
L'évèipie haussa les épaules, mais la princesse lui lança un coup d'œil (11' reproche.
— Viles-vons lesfossé.s? continua l'auniôuier. — Certes, répondit Enguerry. — El l'épaisseur des nnirs .' — Ils sont indestrui'tibles. — Croyc z-votis qu'il y ait un cùlé faible?... — Non .. — Si, messieurs, reprit ,lean II; et rien n'est plus facile que de prendre...
Eiigneriy prêta l'oreille. A ce moment, le chevalier noir, dégageant sa tète, lit quelque bruil avec les plumes de son casque; Clolilde se retourne, el le chevalier, craignant que le prince ne trahit sa détresse, dit à voix basse : — Cet hiiuime esl Enguerry...
Clotilde laissa tomber sa fourchelie d'or, et Monestau la vil pâlir,
■ — El rien n'est plus plus facile, observait le monarque,
de preuilre Cosin-Uraudes...
A ce mol, la princesse fil un signe au comte de Moneslan , ce signe siguillait ; Mi'ftcx-vous d'Enguerry .'... Le premier ministre le comprit henrcusemeul...
— Hélas ! continuait toujours Jean II, si nous pouvions
avoir assez de soldats pour défendre la façade d'entrée, ce château scrail inexpugnable !...
— (Jne dites-vous, sire? interrompit brusquement l'évoque en achevanl de vider son hanap. el confus de ne plus paraître un guerrier d'impiirlaiice, et de ce que l'étranger allail découvrir qn il en avait impo.'^é ; sire, vous oubliez docic les quinze compagnies d'hoin-^ mes d'armes dont les chefs vous servent de gardes du corps — "''•'■!. rion, répondit irisieinenl le prince, je les avais en Chypri', mai. noiis| n'y sommes plus!... cl je crois qu'excepté Castriot il serait dillicilcv de trouver ici...
A ce mot funeste, Clolilde réitéra un signe de lêle et d'yeux à* Moue.^laii, pour lui donner à entendre qu'il fallait soutenir l'evêque dans ses assertions el l'empêcher de parli^r an Mécrciant.
— De Inuiver ici d'autres soldats, acheva le prince.
— Monseigneur ne veut pas que l'on connaisse ses forces, dit l'évèque à l'oreille du comte Enguerry.
Monestau se mit à tirer Uilarion par sa soutaiie, pour qu'il ne cau.-àt pas avec l'ennemi ; mais lopiiiiàire Oilarion donna, par dessous la lable, des petits coups sur les doigis de Monestau, afin de défendre sa soutane; il en résulta un combat intestin, le premier qu'ait soutenu l'évèque. el il continua de dire an Mécréanl : — S'oiis avons aussi des raisons d'Etat pour les lui cacher à lin m '•me.
ici Moneslan remporta la victoire, et l'évèque en gémit. En eflèt, Moneslan avait lire si fort la soutane, que force fut à raiimônier de se retourner pour voir les signes dn pieuiier milli^lre.
En toute autre circonstance, Clolilde eût ri de cette bataille.
Malheureusement l.i nature mit une telle dnncenr dans les yeux bleus et la figure anodine de Monestau, que I évèque n y comprit rien ; et il se mil à parler de nouveau à l'oreille du .Mécréant.
Tout ceci fut l'affaire d'un moment.
— Sire, s'écria alors Moneslan, vous ignorez donc uni! vous avez trois cents hommes dans le château, deux cents à Marseille, cinq cents à Aix!... une année!...
— Une armée !... répéta le roi dans un profond étonuemcnl.
— Oui, ino.i père, dit Clotilde.
Le Méciéant ne savait que penser...
— Et de plus une cavalerie ottomane que je vous ai créée, ajouta K' faleili ; il esl vrai que ces Provençaux ne veulent pas devenir habiles...
— De la cavalerie ! dit Jean II.
— Oui, monseigneur, s'écria l'évèque au comble de la joie de se voir soutenu, vos armées jusqu'à pré-enl ne vous ont rieu coûté. No« ire dévoiiemeiil, dûl-il encourir votre disgr-Ace, les a préparées pour vos succès ; et, habilement disséminées dans divers t-ndroUs, elles
L'ISRAELITE
adcndeilt le inomeul où l'on s'embarquera pour aller reconqiiLiir l'île de riiypre ; et dés que nos trente mille hommes seront coiiiplds. vous n'aurez plus qu'à vous mellre à leur lèle ; et, débarqiianl à Nisar-lro, vous vdirrcz jusqu'à Nicosie, de victoire en victoire; nuiis y eiilreruiis ciituinés de ilrapeaax vénitiens, aux aLclaniatiDiib do pcupli', elles Lusignaii brilliionl d'une gloire nouvelle ! .. on pourra niètoc peul-èlre reprendre Jcriisaleni.
En disant ces derniers mois l'évèipie n'était plus >nr le banc; il se remuait dans sa sixilam-, en l)raii(liss:iiil mim li.iii.ip cdmiiic iiii sabre.
— Certes, ou le pourra, dil KélaliMM, car ji' l'uriiicrai un coriis (b; Mameluks, pour ne plus avoir à craindre la redoutable cavalerie ilts 'l'urcs de l'Asie.
Le prince, ne pouvant deviner les motifs de cette conspiration, s'écriu tout en cnlère :
— (Jue signide celte mullilude de soldais que vous me donnez si libéralement lorsque vous savez notre détresse'.' Avons-nous dl\ honunes d armes au ubàleau? Unbliez-vous qui nous sonuiies, pour plaisau'er ainsi .'...
— Ali ! sire... répondirent à la fois les trois niinisircs, excites par les coups d'oeil de Clolilde effrayée.
— Silence, messieurs, répliiiua sévèrement le monarque ; nous n'avons pas d'armée... mais nous en aurons une, lejiur (pie cela nous plaira... I.orsipi'on posscdc nos trésors, on peut e.->pLrcn' tout; et, fup|)osé que nous eussions les bataillons que vous uiius créez, vous nous auriez donc abusé, lorsque vous confessiez noire déuûment le jour où, d'apies mes ordres, l'on discuta les mesures à preiidie conlie le Iléau du pays, cet infâme scélérat...
— Mon pcre! interrompit Clolilde, qui pressentait une catastrophe; mon père, voire vin se renverse!...
— Ciinire ce traître Enguerry le Meeréanl. aelieva le prince.
— Traître!... ré|téia le Mécréant échauffé par le vin, jamais le Comte Kngnerry n'a Irahi personne!
— Ciel !... lé plus ijraiid brigand !... dit le prince.
— Vous en avez menti par voire gorge, lit le Mécréant, se dressant, leva sa visière et s'écria : C'est moi (|ui suis Bugucrry !...
A ce mol, l'épouvante est dans la salle; chacun e^l debout; la fipure allière (Je rév('!que est animée, Kéfalein met la main sur son épée, en regardant avec ses yeux à ilcur de icte le terrible Mi'créanl ; CloiiUle, comme évanouie, penche sa belle tète sur le dos du banc... le chevalier noir reste impassible; la ligure de Moneslao indique une sainte b<irri:ur; et au milieu du lumulle Uomb.ius effrayé c.iche sous sa dalmalique les pièces di' vaisselle les plus piécienses et les reporte au trésor en semant l'alarme... Le prince s'écria d'un accent guerrier :
— Mânes de mes ancêtres qui planez dans celle salle, vous indignez-vous assez de mon affront, et de voir votre descendant aveugle et sans épée... pour se venger 1...
— Se venger!... répéta Enguerry d'une voix retentissanle , de quoi? Ne suis-je pas couiic? Ai-je déshonoré voire table? Qui m'a déclaré félon et déloy.il'.'
— Tes actions !...'dil le roi avec l'accent d'une rage concentrée.
— Je n'ai jamais tiré mon épée que pour me venger '... et j'avais, selon la maxime de Jean-sans-P<ur, de bonnes raisons ; et prenez garde de m'en donner une !... iMai.-> je m'explique, et vais déclarer le dessein qui m'amèue... Je demande en mariage la princesse Clolilde!
— A ce mol, la jeune lllte s'évanouit, à l'aspect de la barbe rousse du .'ilécréant el à l'idée d'être la femme de ce monsire d ini(iuilé : Mouesian se signa, el Bonibans emporta de nouvelles pièces d'argenterie.
— Voûtes, écrasez-nous donc!... s'écria le prince... Kéfalein, Caslriot ! Caslriot, armez-vous ! votre prince est insulté. . . Heureux que vous êtes de ne pas voirce Mécréant ! La figure de ce vieillard en cheveux blancs était sublime de dépit et de colère...
Kéfalein lira son épée el le Mécréant la sienne.
— Le combat est inégal, dil l'évêque, le connétable est sans armure. Le prince se lève, cherche sa (ille et la prend dans ses bras eu lui
demandant oii est l'autre chevalier.
— Ah ! si notre libérateur élait en ces lieux! demanda Jean II. A ce mot. l'étranger saisit le bras du prince.
— ( est lui I dil le roi, nous en étions sûr.
A c<( instant, Caslriot, qui s'était entendu nommer par le monarque, franchit les escaliers; il entre, voit le prince et sa fille dans les bras du chevalier noir, l'épouvante sur tous les visages, et l'imprudent Kéfalein prèl à être percé par l'épée du Mécréant. Les yeux de l'Albanais lancent des éclairs; il n'hé^ile pas el décharge un tel coup de sabre sur la nuque du sire Enguerry, qu'il alla faire connaissance avec h s dalles de marbre qui pavaient" la salle, puis Caslriot s'en alla sans nen dire. A cet instant Bombaus avait emporté la dernière pièce d'argenterie.
— Il est mort, aussi vrai que moi je vis ! s'écria Trousse survenant ; il est mort !...
A ce mol falal, lotite l'indignation de Jean II cessa, il réfléchit aux suites de sa colère, el le politique Moneslan lui dit :
— S'il existe, nous sommes perdus; s'il est mort, monseigneur, c'est une tache à voire nn-moire.
— Sire, dil le chevalier noir, li; comte Ei^oenv le IMécréaut élait voire bote; vous avez violé les lois de I ho pitalile.
Pour toute réponse, le prince, reconnai^saul tout à fait son libérateur, le serra dans ses bras : — Ma fille, c ( si lui !... dit-il.
— Je le savais, mon père !... Et Cloiilde vit irosaillir le chevalier noir à ce mot, qu'il crut dielé par l'amour. — Pauvre chevalier, pensa-t-clle en voyant ce mouvenuml de joie, je ne puis l'aimer!...
— Kl vous ne me I avez pas dil, cruelle! répondit le prince à sa fille. Enfants, dil-il en se tournant vers sa cour, parez de Heurs ce château. Appelez les musiciens, (.lue l'on apprête un plus beau festin et que l'on répainle nos vins les plus jirécieux. Brûlez des parfums et que tout respire la joie; notre libérateur est en ces lieux! lia sauvé votre prince '....
En ce moment, Enguerry se releva en s'écriant : — Vengeance !... l'on m'a fait grandement outrage; on m'assassine quand je crois manger le pain de lliospilalile... C'est une félonie!
Le rot el le clievalier noir. — Sjnipathie. — La tlmiiic J'or. — Les (leurs.
Lecteur, le prince était bien en faute; car, selon l'usage admirable de ce temps anli(|ue, on pouvait bien se venger de son ennemi, mais l'on attendait, pour le faire avec décence, qu'dfût dehors; elles jésuites ne vivaient pas à celte époque!... Je le dis, caria race future sera si méchante qu'elle leur attribuera celle sublile distinction. Dans sa joie, le monar(pi(: se lourna vers le Méciéant, sans cepemlanl quitter 1,1 main du chevalii'r noir, qu'il pi'e>sait sur sou cuiur, el il dit au comte Enguerry, d'une manieri; luuchanle, quoi(|ue pleine de majesté :
— Nous ne voulons pas que les voyageurs secouent la poussière de leurs pieds à la porle de notre château sans y entrer, iirc chevalier, nolnî intention est que nos h(")tes soient reçus avec toute la dignité que leur donne inomeulanémeni leur caractère sacré; le malheur est susceptible, et si vous songez à ce que nous fûmes el ce que nous somnu's, vous verrez que l'on [leut passer bean( onp à qui soid'fiil biîaucoup. Les rois ne sont pas plus exempls que les aiilris hommes du joug des passions el de l'erreur, el plus grand est li:ur mérite quaiul ils le reconnaissent...
Ce fut tout ce que la dignité royale et la poliiique permirent au bon Jean 11 de dire, pour ne pas ensanglanter la fêle causée par le retour de son libérateur.
— Vous fûtes toujours moult bon, vaillant et généreux! s'écria le chevalier noir. — Sire, répondit Enguerry, vous pouvez encore mieux réparer le mal ; je vcms réitère la demande de la main de voire (ille. C'est à vous de m'culendre. Demain malin, j'attendrai voire réponse, sinon je partirai. — Seriez-vous fatigué? dit le prince à son libérateur en le seulaut tressaillir aux paroles d'Enguerry. — Oui, sire.
Alors Trousse conduisit le Mécréant à l'appartement qu'on lui destinait; le monarque voidui guider lui-même le chevalier noir vers le sien ; la princesse moula à sou appartement et les miiiislres au salon rouge pour di^culer sur les événements importants qui venaient d'avoir lieu. L'on en causa môme dans les cuisines, dans les écuries, dans les coiu-s, partout, cl le calme, un instaut troublé, se rétablit.
Suivons d'abord le prince et son libérateur.
Arrivés à l'apparlemenl des hôtes de disiiuction, Jean II tout ému l'iulroduisil en lui disant : — Que j'ai di; joie à vous posséder ici! J'espère que vous resterez longtemps avec nous?
— Impossible, sire.
— Eh quoi!...
— Monseigneur, aujourd'hui même je me suis convaincu qu'il est urgent que demain je parle des l'aurore. 11 s'agit de choses importantes pour le salut de mes... de ma patrie et peut-être pour votre tranquillité même...
— Je ne vous reverrai donc plus? s'écria le prince avec doideur.
— Ah ! sire, il est un aimant qui me fera sans cesse revenir vers vous!...
— Je le devine, répondit le monarque en soupirant; Clotilde...
— D'où le savez-vous?dit le chevalier en déposant son casque.
— L'amour est-il un sentiment que l'on puisse cacher? Entre tous
L'ISRAÉLITE
les liommcs on voil uu amatu, de même qu'eiilre les femmes ou disliiigiie une moro.
— Eh bien 1 oui. sire, j'aime voire fille; que ilis-je? j'aime... j'adore, j'iilolàlre, el celle |>a>siou n'esl noiiil guérie. Je pensais que l'absence la ferait mourir, faute d'aliuionl. Ah : le souvenir est dans les amours plus puissant que l.i prési lue l'.eluide Clolilde m'assiège sans cesse, el depuis le jour oii je réussis à vous cmbaniuer sur uu de mes vaisseaux j'éprouvai des mallieurs.
— Des malheurs ! répela pouiblemeiii le prince avec un air de boulé louchaule: ont-ils ee»e .'
— Oui. sire, l'es lempOies assaillirent notre flotte. Les chevaliers i|ui me tirent l'bouucur de me choisir pour chef et mes soldats fnrcnl séparés de moi ; je n'eu ai point encore de nouvelles, et j'en suis d'autant plus inquiet que j'ai pensé périr dans un naufrage. Un navire anglais nous sauva, mon éeuyer et moi, lorsque nous allions èlrc victimes des flots. Èh bien ! aii milieu de ces maux, j'y fus iuscnsible, laui je pensais à votre fille ; el, presque enseveli dans ro:ide, mon amour brillait au fond de mon cœur comme un feu que rien ne pouvait éteindre, pas même le danger...
La voix du chevalier n'avait plus raceenl rude cl guerrier; clic étail douce et pénétrante, el Jean 11 se sentit éinu.
— Mon ami, dit-il, je s;iis que la reconnaissance m'oblige à vous donner ma lille; c'est tout ce que j'ai pour m'acquiller.
— Donner:... interronipil le chevalier. Sire, vous m'estimez bien peu en crovanl qu'un homme digne de ce nom vous sauva par iniérêt. Donner:. ..'Je n'exige rien, sire; je ne veux devoir Clolilde qu'à ellcinêine. qu'à mon amour. 11 faut que je lui plaise, qu'elle m'aime; des aujounriuii je commence à me déclarer son servant d'amour.
— Mais, sire chevalier, Clolilde ne doit épouser que des princes.
.\ la manière donl Jean 11 se débarrassa de ces paroles, on pouvait s'apercevoir qu'elles lui coûtaient beaucoup à dire ; aussi le chevalier lépjiidil en souriaul et d'une voix sonore el piCMiue ironique :
— Monseigneur, croyez que je puis aspirer à elle ; el quand je me découvrirai vous serez' satisfait du sang qui coule dans mes veines ; c'est le plus noble de toute la chrétienté. Il ne peut qu'honorer les Lusignan, tout rois qu'ils sont. Ils furent vassaux de mes ancèlies.
— Ils ne furent vassaux .que des rois de France! dit lièremeni Jean II. el ils les (irenl trembler. Mais, seigneur, celte question ne peut vous déplaire. Vous vous couvrez d'un voile mystérieux qu'un père doit lever.
— Il est vrai, sire, mais on ne le peut encore ; il faut altendre.
— Serait-ce un balard .' pensa le monarque en frissonnant à celle idée.
— En me découvraul à vous, continua l'élranger, je ne me perdrais pas seul, car mes desseins eufeiinent le boalieur de bien du monde cl votre propre salnl.
— Comment? s'écria le roi.
— Je ce inexphque point, mais soyez persuadé que je vous prouverai mou dire.
— Chevalier, dit le prince avec l'accent de la plainte, votre courte apparition est en ijuchpie sorte douloureuse. C est me monirer le plaisir pour me le faire regretter. Si du moins vous vous étiez découvert plus tut, bien que mou cœur vous deviuàl, jamais pu vous recevoir avec plus d'éclat.
— A quoi sert-il?
— C'e^l vrai, la véritable fêle est dans mon cœur... Vous ne voulez doue pas la prolonger?
— 0 mon véuérable ami, mon père, croyez qu'il faut de grands motifs pour me faire quitter ces lieux avec tant de prccipitalion. Ne contiennent-ils pas tout ce que j'aime?...
Le roi lui serra la main avec alteudrissemenl.
Celle muette réjiouse. empreinte de l'éloquence du cœur, loucha le chevalier. Que de choses disait celle douce pression ! Ne pouvant voir son libérateur, le prince remplaçait l'expression de ses yeux par le lact amical de sa main généreuse, .^piès uu moment de ce silence compris des grandes âmes :
— Prince, s'écria l'étranger, je suis venu réclamer un serment. — Demandez, chevalier. Vous êtes sûr d'obtenir. — Jurez-moi donc que votre fille ne sera l'épouse d'aucun autre tant que j'aurai l'espoir de lui plaire. . et de lépouscr. — Je le jure, dit le prince avec calme.
— .Me voila tranquille. Adieu, sire. — l'ounpioi cet adieu? — Je pars demain dès l'aurore. — Vous ne |)asserez donc qu'une nuit sous le loit de volrc père ? — Les princes doivent savoir faire des sacrifices.
— .\dii;u donc.
El iU s'embrassèrent. Une larme du vieillard coula sur la joue de 1 étranger. — Adieu... mais revenez, dit encore le monarque en ferniaut la porte.
Et il eulendille chevalier pousser uu soupir.
— Je ne lui ai pas offert mes trésors, pensa le bon Jean II. 11 ren- Ira dune.
— Sire chevalier, si voî entreprises evigcaieul des secours d'argent, je puis vous être utile; car, pour des soldats, j« suis délrûné...
Le pi iuce soupira. — Daus ce moment je regrette mon trône doubiemeiil. — Sire, vous éies trop bon, et je vous remercie.
Alors le monarque s'achemina vers son salon rouge. A son approche, les ministres se levèrent et 6lèrent leurs toques.
Le roi les trouvant occupés à discuter, il se hâta do dire en arrivanl, de crainte qu'on ne lui enlevât la parole :
— Messieurs, nous nous trouvons dans de graves circonstances : Engnerry imus demande notre lille, el, d'un autre cftlé, le chevalier noir vient de réilaincr sa main. Il est nécessaire de réfléchir à la conduite que nous devons tenir el la rendre confornKj à noire dignité...
Tous tombèrent d'accord qu'il était impossible de donner Clolilde au Mécréant.
— Messieurs, nous avons engagé notre royale parole de no point marier notre bien-ainiée lille avant que le chevalier noir ail renoncé à elle...
— Sire, observa l'évêque, l'on ignore ce qu'est le chevalier noir, cl le comte Eiigurrry n'est pas tant à dédaigner : il a huit cents hommes d'armes el des trésors, du courage; il est noble...
— Oubliez-vous qu'il nous insulta? Oubliez-vous aussi que vous nous avez souverainement déplu? Messieurs, dit sévèrement Jean II, nous ne savons pas à quoi lient que mms ne vous bannissions de notre présence ; nous honorons votre repas en y venant prendre part, et vous avez l'audace de nous contredire, de nous rendre ridiculs aux yeux de deux étrangers en nous donnanl des armées que nous n'avons pas; il ne nous manquait plus pour dernier outrage que d'être iusnlié par nos propres sujets.
— Sire, dit Monestan en torlillant sa toque entre ses doigts et retenant révè(iue qui frappait du pied, j'avoue que nous sommes coupables; mais ces assertions étaient une ruse iimocente pour inspirer au Mécréant une idée imposante de votre puissance el vous mettre à l'abri de ses desseins.
Le roi ne répondit rien. Son silence à la réponse de ses ministres équivalait toujours à l'aveu d un tort, ce qui n'arrivait pas souvent; celle fois il y ajouta un mouvemeul circulaire de la main gauche qui semblait dire : — Vous aviez raison... Mais il s'écria sur-le champ ;
— l'ouiquoi ne ikiiis avez-vous pas prévenu de celle circonstance?
— Sire, vous ne pouviez pas voir nos signes, répondit Rel'alein. Le roi se lut de nouveau.
Rien n'était plus facile aux minisires de profiter de ce niomenl de trioniidie, mais ils enreiil la générosité de laisser le champ libre au roi.
— Messieurs, reprilil, encore fant-il que nous donnions une réponse an conile EnL;iioiry. — El qui ne le choque pas, dil l'évêque.
— Qui la lui portera? deinamla Monestan. — Moi, si cela plaît à monseigneur, répondit le conuélahle. — On pourrait s'en dispenser, observa le comte Ludovic. — Nous prclérons ce parti pour rhonneur des Lusignan; un Engnerry ne doit pas... — Sire, continua Monestan, le Mécréant nous a dil que, faute de réponse, il partirait demain malin après 1 avoir attendue ; il faut le laisser partir. — Admirable! s'écria Kéfalein; je n'aurais jamais trouvé cet expédient. — Nous y accédons, dit le monarque, et c'est notre bon plaisir; messieurs, que Dieu vous ait en sa garde!
Les ministres s'inclinèrent, et sur ce mol Jean II se retira dans sou appartement, car les émoi ions de celte journée l'avaient un peu fatigué.
— Votre ambassade à Naples est finie, dit l'évêque à Monestan d'un air de triomphe. — Dieu veuille que le Mécréant ne se trouve pas offensé!... répondit le premier ministre. — Quel mal y aurait-il it lo combattre, réjdiqua le guerroyant Ililarion.
Kéfalein les regardait gravement.
Si l'on avait voulu les peindre, on aurait très-bien représenté le groupe de la douceur, de l'orgueil et de la naïveté... L'évêque en soutane alfectait une supérioriié sur ses de\ix collègues ; Monestan avait les yeux baissés avec humililé; Kéfalein clail dans une pose unique, il Jouait avec la plume di; sa toque en contemplant l'évêque d'un œil effaré, el son immobilité seule siiflisait pour dévoiler le peu de complication qui régnait dans ses pensées...
— Pourvu qu'il n'arrive pas de malheurs, mcsseigneurs, s'écria l'intendant qui venait de recouvrir les choses précieuses, el notamment la balustrade; ce Mécréant regardait le dressoir avec un œil de convoitise! oh! je m'y connais!...
Les ministres laissèrent iJombans el ses valets s'acquitter de leur devoir
Bevenons à la princesse. Anssit6l que Clolilde eut regagné son appartement, elle s'assit pour réllécliir à ses malheurs. — (luelle journée!... se dit-elle. J'oubliais trop promptemenuiue les filles des rois ne doivent point avoir de cœur! l'obéissance est le seul sentiment
L'ISRAËLITE
qu'i'llesconnaissonl ; pourquoi suisjc fille d'un roi ?... Pauvre Juif!... Ci: soir Ion amour a r<'<;u le (mjiii) de la uiort !...
UU: n'eul |).is le courage d'aller à sa feiiclrc — l'otirquoi l'cntreleuir dans son espérance? se dil-elle, (piaiid li- chevalier iioir nie demande peut-élre à mon pèie... el peut-il me n-fuser? moi-mèuie, puis-je rcsisler?... je suis la rançon ilc mou père!... il s'acquille à me^ dépensl... Hélas! épouser l'étranger, ou je ue sais quel prince ipie j'iguore, n'est-ce pas toujours l.i mou destin !... pauvre Juif... Elle entendit du bruit sur la Ooquette : — Il y est, le malhcurcuN !... dit-elle. Ella jeune (ille recul un coup terrible... A ce moment Josette entra : — Madame doit se tnmver bien fatiguée?... — Ah! beaucoup, Jo^ette!... — Madame anrait-clledueliagrin?... — A quoi voyez-vous cela?... — Vous avez pleuré, madame... — Je ne m'en apercevais pas, Josette, dit (llotilde pour changer de conversation pendant que la jeune Provençale la déshabillait. N'avez-vous rien à me diie sur vos secrets? vous voilà revenue!... — Hélas! madame !... j'ai peur de vous déplaire... — N(m, ma fdic... Laissez mes cheveux, reprit Clotilde, ils n'ont plus befoin d'élrc si bien arrangés wairilenanll... (.'es mois furent dit avec l'accent de la plainte. — lilais, madame, ils sont gités et remplis de sable et de mousse ; il faut les nettoyer. — Ne jetez rien à terre, s'écria Clolilde, mettez sur ma table ces faibles débris; ils me rappelleront le danger que j'ai couru... comment je me suis sauvée... et., continuez votre récit .. — Vous me renverrez de votre service si je parle... - Pouvez-vous le craindre, à moins d une grosse faute''
La Provençale se lut, une larme brilla sur sa joue.
— Mon enfant, reprit Clotilde, vous vous trouvez donc bien coupable?... allez, dites loujo\irs, jesuis indulgente... que trop!... même pour moi... — Madame, je ne suis point coupable; mais je sais que j'aurais plutôt dû vous parler ce malin; car ce soir, dit-elle en pleurant, je n'en ai pas le courage!... — Suis-je donc si redoutable?... Honnez-moi mon missel, reprit Clolilde en montrant de sou doigt un livre de prières ; je veux y meltre celte (leur alin de la sécher pour la conserver toujours !...
r.hjtilde lira de son sein la fleur du beau Juif, et ce ne fut pas sans chagrin ([u'elle la fana en la pressant dans le vi-lin nionaslitpie ; alors elle pensa que la religion rcprouverail son amour; mais aussi qu'elle lui offrait des consolations. C'est comme si je consacrais mon amour à Dieu ! se dit-elle. El elle ferma le missel en soupirant. — Vous pleurez aussi. Josette? — Madame, cet Enguerry doit vous être en horreur? — Pourquoi?... je suis sûre que mon père n'accueillera pas sa demande; ainsi... — Eh bien ! je vais vous ouvrir mon pauvre cœur !...
— Cou, mon enfant, je vous écoule!...
Onze heures sonnèrent à l'horloge du château.
— Madame, nous devons toutes... — Auparavant, dit la princesse CD se levant, je veux voir à ma fenêtre si le ciel est calme.
Clotildc, ne pouvant résister à l'envie de contempler son bel Israélite avant de se mettre au lit, courut entr'ouvrir son rideau : le tem])s était chargé de gros nuages noirs, el lobsenrité la plus profonde régnait ; mais les yeux de l'amour sont perçants, et Clolilde crut entrevoir sur la rocaille une masse brune qui tranchait avec le flanc blanchâtre de la Coquetlc.
— Il y est sans doute! se dit-elle, et la lune ne nous éclaire pas ce soir!... Pauvre Juif! la naiure elle-même nous dénie son assistance; adieu pour toujours!...
A ce moment la chouette cria de ce cri lent, clair, plaintif et funèbre qvii jette dans l'àme le froid de la mort qu'il annonce!... A ce son lugubre, à l'aspect du voile noir dos cieux, au silence imposant de la nuil, au presscnlinient de son cœur glacé, Clolilde laissa tomber le rideau, revint toute tremblante, eomuic si la mort l'eût désignée par nn monveinent de sa faux.
— Voilà deux fois que j'entends la cbouclle !... il mourra de douleur, ajoule-l-elle à voix basse, et moi... peut-être aussi !...
Josette soutint sa maîtresse qui se mit au lit presque évanouie; ses joues n'étaieni plus que faiblement rosées, et le vague qui régnait dans son àme apparut sur son visage.
— Madame, qu'avez-vous?... s'écria la jeune Provençale effrayée.
— nien, c'est le cri de la choueltc... continuez .. — Madame, vous ne vous fâcherez pas?... — Non .. — Hélas ! reprit la jeune lille, notre destin est d'aimer!... — Malheureusement pour nous, Josette!... — Mais, madame, le comble du malheur c'est que nous ne sommes pas mailresses de notre cœur, un je ne sais quoi l'emporle en un inslaul : M. Trousse nomme cela sympathie. — Sympathie, Josette !... — Oui, c'est ce qui fait q\ie l'on aime des gens malgré soi, des gens que quelquefois nous ne pouvons pas...
La lille de Bombans se mit à pleurer.
— Josette, je t'entends!... El des larmes inondèrent le visage de Clolilde. Il régna un moment de silence, peudanl kqucl les deux jeunes filles se regardèrent; et la princesse, eulendant un léger bruit sur la Coquette, tressaillit el pleura plus fort.
— Madame, je serais bien malheureuse, reprit JoscUe, si j'aimais
un prince; car je ne pourrais pas l'épouser! je serais bien malheureuse aussi si j aimais un juif..- — Josette... n'achevez pas!... Et la princesse se couvrit la figure de ses deux mains.
— Ah ! madame, ce n'est pas un juif que j'aime, s'empressa-t-cUe d'ajouler avec un accent de triomphe qui lit trembler Clolilde ; et cependant je n'ose vous dire qui je chéris !... — Ne craignez rien, ma iille, rie» n'est impossible à l'amour, el vous, vous pourez aimer en liberté. — Si c'était un suidai d'Enguerry?... Et la Provençale épia le visage de sa maîtresse. — D'Enguerry !... répéta Clolilde. — Mais ce u'esl pas un soldat, madame, c'est son premier lieutenant I... Le grand mot était lâché. — Il vous aime donc bien, Josette?... — Ah! madame, j'en ai la plus grande preuve...
Eu disant cela, la Provençale, rassurée, badinait avec une croix d'or qu'elle avait au cou.
— Laquelle?... demanda Clolilde. — Vous saurez donc, madame, que ce vilain Mécréant défend à ses soldats de se marier sous peine de mort; il dit que cela les rend lâches!... — Eh bien? — Eh bien, madame, ce matin... je me suis mariée avec le lieutenant, à Montyrat...
Elle frémit dans l'inccrlilude oi'i elle était de la réponse de Clolilde, qu'elle regardait avec anxiété.
— Heureuse fille !... s'écria la princesse, je voudrais être loi !... El elle contempla la Provençale étonnée avec des yeux remplis de
larmes et d'envie.
— Ah! madame, dit-elle d'un air fin, j'ai bien vu que ce chevalier noir vous aimait!... — Oiic trop, Josette!... — Est-ce que vous croyez ne pas pouvoir l'épouser?...
La princesse, à celle idée, laissa tomber les larmes qu'elle reli;nait, sans cbereher à tirer Josette d'erreur; seulement elle lui dit :
— Josette, l'amour est toulc notre histoire, il fait noire malheur ou notre bonheur. — Ne craignez donc rien, madame, continua Josette en parlant à voix basse et prenant un air mystérieux; lorsque le roi s'eiderma dans la chambre de l'étranger, je passais dans la galerie ; j'ai tout entendu : votre père a promis votre main au chevalier noir...
La jeune fille fut surprise de voir la terreur se peindre sur le visage de Clolilde.
— Dites-vous vrai?... Grand Dieu !... plus d'espoir !... Allez-vousen, Josette, votre bonheur me fait mal!... — Adieu, madame!... — Allez dormir pour nous deux!... mais donnez-moi sur ma lablc le vase de cristal oii sont les fleurs de ce matin...
La jeune fille les apporta en silence. — Elles se fanent... dit Clolilde ; el elle les respira avec une jouissance indicible.
Josette s'éloisna, ne sachant que penser de l'état de sa maîtresse ; cependant le bonheur qu'elle ressentait d'avoir instruit Clolilde chassa bien vile ses tristes réflexions. En sorlanl elle trouva Castriol avec un renfort de deux gardes, ([ui veillaient à la porte
Aussitôt que l'aurore lança le char du soleil dans les campagnes du ciel, le chevalier noir sella lui-même sou cheval el sortit du château ; ce fut Marie qui lui baissa le pont-levis eu souriant.
— N'êtes-vous pas la nourrice de la princesse?... lui dit-il. — Oui. — Tenez... et l'étranger lui donna une maguilique chaîna d'or; rappelez-vous du chevalier noir et présentez-le quelquefois au souvenir de Clolilde.
A ces mots, il s'éloigna si rapidement, que son cheval semblait voler. L'Innocente resta muette el retourna celte chaîne, la regaid lul avec insouciance... Elle eut la constance de la remuer ainsi pendant deux heures entières... L'arrivée du Mécréant la lira de son absorbemenl; elle regarda Enguerry tracer une grande croix rouge à l'une des colonnes gothiques qui supporlaienl l'ogive du portail, et précisément au-dessous des armes des Lusignan, que rarchilccle avait sculptées dans la pierre.
— Ma mie, dii-il à l'iuuocente, vous pouvez anncmct-r qu'ayaui trois jours on aura de mes nouvelles... et je serai vengé du mépris que l'on a pour moi !... Puis il disparut.
C'est un vilain !... il ne me donne rien, s'écria Marie.
A ce mot, Dombans parut, et sa figure jiuin.'itre s'épanouit .à la vue de l'or ';ui brillail dans les mains de la nourrice.
Marie, ma mignonne, dil-il eu se frottant les doigts qui lui démangeaient, oi'i donc as-tu pris cela?... — Mon bon ami de là-bas me l'a donné! répondit-elle avec un léger sourire. — Doune-la-moi, reprit l'intendant en caressant l'ciiaule nue de Marie, je le l.i serrerai, tu pourrais perdre ce bijou. — Non, je la meltrai surmoii cœur.... Mon cœur, reprit-elle en jetant un regard sur elle-mèaie... moa
L'ISRARLITE.
cœur, ilcsimori!... Jo nai plus .le lils! -Que foras-tu de cotie chaîne?...
El riiiioiidani la suivait do l'œil dans tous les inouvcmeius que la folle lui imprimait on la tournant.
— Je la garde pour mon lilsl... Bumbans, h force do nianœnvros, saisit la chaîne, en disant : — Elle o>t d'nn beau liavail ol bien lourde ! F.t il la prit tout à (ail d.- mains de Marie. Il a toujours prétendu qu'elle la lui dorma libr<-nioiit, et que ce mouvcniciil valait donation; mais on prétend qu'il l'arraelia violenunenl, ce que les paroles suivantes de rinnoeenlo eonlirmenl : — .\u voleur!... au voleur!... — Dieu, quel malheur : s'écria l'inl.iulanl. ./<■ / mviis bien dm... El il oria si fort que la voix de Maiie fui converle parla sienne. — Qu'avei-vous. monsieur riuloudaut. dit \i;r.vuel >urveiiani. — Regardez celte croix!... El Hombans lui montra la talale croix rouge.
.Mors, pensant à son trésor et an pillage qu'en ferait le Mécréant, linlendaut courut le meure eu sûreté, criant que tout élail perdu ; dans s;i douleur, il ne rendit pas la chaîne d'or; la pauvre Marie n'en cria que davantage; tous les gens accoururent, et quand on apprit le dessein du Mécréant, la plus grande conslornaliou rogna dans les cours du châloau... Tout le monde se rassembla et se précipita vers le pavillon de Hugues.
— Tous ces gens-là scroni bienlôl malades, dii l'inipa-Mlde Trousse en les vovant enlourcr le perron ; el qu'est-ce <iui les a^ilc '.'... c'est une pensée; et quel est rinlormediairo enlro le curpsol la pensée?... ce sont les nerfs. Or... — Or, va avenir les ministres, lui répliqua Caslriot.
Alors l'huissier fil prévon'ii- le coiinéi.iblc et le comte de Monestan du grand événemeni qui jetail le trouble dans le chàtean.
En ce moincul la prince>.-o se levaii. Elle court à sa fenéire, elle l'ouvre.. Le bel i>raélitc, a-^sis sur son rocher, la regardait avec amour... Elle roncit en le vovani, el rougit encore plus fort lorsque le céleste parfum des (leurs nouvelles embauma l'air. Ne sachant comment se tirer de ce pas difficile, elle prii, d'un air embarrassé et sans oser lever les yeux, chacune des noms l'une après l'autre ; elle les assembla el quil'la la croisée pour les meltre dans le second des vases de cristal... Elle tremblait en les posant... Son espiil élait agité de mille idées diverses, enlin elle revint à la fenêtre... Imprudente I elle dit : — NeplUaly... ma main est promise!... relirezvous!... et ne v,nez plus!.!. — Pourquoi me ravir voire vue.'... demaudais-jc autre chose ! s'écria l'israélilc au comble de la j<iie en entendant Cloiilde lui iiarKr.
Elle soupira, el le juif, prenant ce soupir pour une réponse favorable, dévora des yeux sa tendre bienfaitrice et la remercia, par un geste, de celle espèce d'asbeiilimeiil qu'elle donnait .i leurs amours. Son geste seinblaii dire : — Enfin vous m'oidoiinez (luelque chose, vous'prenez possession de moi, je vous appariions...
f.loiilde fut interdite, et un regard fugitif répondait : — Ne croyez pas que je vous avoue que je vous aime... n'est-ce pas impossible .'...
Ce muet langage p'.eiu de charme el dune mélancolie réelle, puisque c'était presque un adieu, lit voir à Cliililde tonte 1 étendue de sa passion. Enlin le juif rassembla tout son amour dans un dernier regard et se relira sur sa creva>sc. Clolilde le vil se meure à genoux et envoyer un tendre baiser à cette fenêtre... — Quelle est donc sa joie?se'dit-elle .. N.iïve, elle ignore que l'amour est aveugle, et que, tout entier au bonheur préscnl. jamais il n'a regardé l'avenir : la folie ne le gnide-t-clle pas en l'élourdissant de ses grelots/.. Aussi Clotilde s'elourdii-ellc el partagea la joie du beau juif, sans comprendre que le langage qu'elle avait tenu, les gestes qu'elle avait lait^, trahirent un seutiineiit trop iiudre pour n'èire que de l'iniérél ou de la pitié...
A ce nioincnt .loscite entra sans être appelée : — Madame, ditelle, Eiiguerry va venir assiéger le château!... Elle visage de la Provençale amoureuse respirait le plaisir. — Eh bien, Josette? — Eh bien, madame, je verrai mon mari I... — Malheureuse, vous oubliez donc les maux qui vont nous accabler? — Ah! madame, pardonnez-moi... et elle ;e mit à genoux avec les marques du repentir le plus grand, je suis bien coupable !... — Sa joie n'e^t-clle pas naturelle?... se dit Clotilde en regardant les Heurs nouvelles... Moimême ne suis-jc pascoupabic!... Je n'ai plus le droit d'être scvcre!... Relevez-vous, Joselle...
La jeune fille raconta à sa maitresse le désordre (|iii régnait dans le château. Laissons-les pour assister au grand conseil qui doit se tenir eu ce muineut.
Conseil lin roi. — .\ml)nssai1o. — DûiiomliremoiU do l'arniôa.
Dipui-. cinq minules les ticiis ininislres élaieul entrés dans le cabinet du roi d<' r,li\|ire. Jean II, iiislioil d'i in;illic ur qui le incn;ii,;Hl, avait oublié la formule qui servait de prelnd.' à Ions les (■ous^■il^; el les minisires, élonués de se trouver diboul, allendaienl l'ordre du prince. Monestan, les yeux baissés, tenait son chaperon à la main sans Iq remuer aucunement; tandis que Kéfaleiii faisait mouvoir le sien avec l'insouciance qui résullail dos désinences de son caractère. (Juant à l'évoque, il avait sa inaiii droile appuyée sur sa hanche, ol par sa pose et son œil lier il semblait s'imligner" du silence du prince. Jean II, assis sur son faiilenil, frappa son genou de sa main gaucho avec un air embarrassé; sa noble ligure ressemblait assez .i ces bustes aiili(pies dont les yeux sans expression offrent l'image d'une impassible résignation. Enlin il rompit le silence par ces mots : — Messieurs, jamais nous ne nous sommes Irmivés dans des circonstances si graves et si pénibles... En ell'el, nous avons pu i)erdre notre royaume, ce fut un malhenr bien grand; néanmoins il nous reslail la perspective de pouvoir le ri'conqnéi irl... M:n-. la menace d'Iînguerry, le dénûment où nous lions Iniiivons, déiillineiil que malheureusement il connaît ainsi que nos tréors, nous plongeronl. si le Mécréant est vainqueur, dans lin abime d'où nous ne ponirons plus sortir, carnos espérances de rolablisseinent s'évanouiront...
Un grand homme, et je ne s.iis lequel, a dit, et je le répète : l'n rien nlU'yc ks souffrances... Tel homme se console de la perle d'un lils en disconrani; ici anlrc sera soulagé de la mort de sa mallressc par la sublime inscriplion qu'il a Ironvee pour inrttic sur sa tombe... Le bon roi Jean 11, an milieu de sa nouvelle infortune, ciiroiivail, en prononçant les paroles (|iie l'on vient de lire, une espèce de joie en voyant les affaires de l'Etat prendre une impdriance, une gravité, qu'elles n'avaient point eues depuis qu'il habitaii Casiii-Grandos. Celte s;ilisfaolion de leiiii' nu conseil véritable perça dans les mots suivants:
— Aussi, messieurs, nous nous sommes empressé de vous mander pour profiler des lumières que vous avez acquises par votre e\pélieiico cl votre savoir; employez-les .à trouver une résolulion digne des rois de Jérusalem et de Chypre. Nous sommes dans le dernier asile des Lusignan ; il ne fut jamais violé... c'est assez vous en dire.
— Sire, dit l'évèqiie, Enguerry le Mécréant, en plaçant cette croix vciigerc.-se que nous aurions évitée si l'on avait suivi mon coiis(m1 dliier, a déclaré qu'avant Irois jours il inveslirait voire château ; l'on ne saurail donc prendre des mesures liop promptes.
A celle observation, le roi leva brusquement la main qu'il avait appuyée sur sa cuisse gauche, el celle main lemliie semlilait demander : — Est-il vrai'... Le silence des trois ministres afiirma que l'évoque di.sail la vérité. Le prince laissa retomber sa main sur sa cuisse. Or il y a bien des manières de laisser tomber sa main, et ce geste peut exprimer la douleur ciunme le jilaisir; mais le prince mil tant de niélaiicolie dans ce mouvement, cette main tomba si bien d'aplomb, (pie Kél'alein fut ému de ce simple geste; son corps (liiel se piiiclia, sa pelile tôle oblongne suivU le; mouvemeiil de la m.iiii du prince, et sou bonnet ne touina plus entre ses doigts. Qiiaiil à Molicslaii, il lève les yeux au ciel, croise ses bras, insère Son pouce droit entre ses deux lèvres et se mot à rcllocliir. Le silence régna dans loule sa pureté.
Il devenait clair qu'il fallait ))rendie une liéiiMon imporlaiile dan ses résultais : la guerre ou la paix, la vie ou la mort, dépcndaicui de ce conseil. Aussi je n'eu omets aucune circonslance.
Tarini les historiens du cœur humain, la Rochefoucauld est un de ceux qui siirpriient le |>lus du ses secrets, et je pense avec lui que l'amour-propre est le motif de tontes les actions des liomines; mais j'y joins l'inlért'-l : et, cela posé, je prétends que tous les conseils des rois finissent comme celui du roi de Chypre, c'est-à-dire seluu rintérétct les passions de ceux qui les composent.
L'aum(")aior pensa (|ue la guerre lui fournirait l'occasion de se distinguer, el de faire briller ses talents militaires.
Réf.dein, de son côté, se disait iiiiéricnrenicnt que sa cavalerie pourrait faire des prodiges, des charges, des évolutions, etc.
Monestan gémissait, et lui seul avait raison : car, le prince étaut
L'ISR.VKLITE.
rdsniii à nf pus ddiincr sa fille, sonl mivi'ii d'apiiUpr le Mi'm ré;iMl, co suce iniiiislre voyait bien que la guerre allait fondre sur l'asile de son roi.
— Non ! s'écria Jean II eu frappant sur la table, nous ne sacrifiepas notre lille .'...
A cet élan pénéreux, révéf|no iiigra que le prince penchait pour la gueiTe. et il n'^pondit : — Sire, (lu'a dune d'effrayant la guerre avec Enguerry .' Ne peul-on pas arnii r vos vassaux, voire maisiui? et, condnils par un cluf habile, la cavalerie commandée par le connélalile, j'ose croire à des succès; et, dans l'hypotliése la plus désespérante, c'est à-dire le siège de Casin-diandcs. ne [loiivons-nous pas le défendre pendant cent ans contre Enguerry?... même contre trente mille honniies7 Ah! si nous les avions!... — llilarion, dit le prince entraîné par racci'ii! du prélat, il faudra bien faire ce que vous propose/, : ce n'est pas uii expédient, c'est ce que la nécessité nous force d'entreprendre. Inertes, nous savons que nous devons espérer des succès; les Lirsigiian vainquirent souvent quand ils commandèrent... — Sire, répondit le prélat se chagrinant à l'idc'C de voir le prince commander en pcronne; voire grand âge?... — Notre âge!... A cent ans les Lu>ign:in soiii jeunes quand il s'agit de délendre leurs sujets!... — Sire, dit Kefaleiii, nous n'avons pas à cl oisir, il faut cotnbatlro!... — i;'esl ce rpie nous pensions, réidiqua le roi.
A ce moment Monesian détacha son ponce d'entre ses dénis, et dit avec une douceur loulc monastique : — Sire, je crois que l'on peut cncire iloigiier le Iléau de la guerre... — Le moindre détour désho» nori'rait les l.n-.ignan! s'écria l'évèque en interronqiant. — Ce n'est point une ilélaiie que je propose, reprit Moue> tan sans s'émouvoir; toni le preniier je défendrai inini {irince lorsque tout espoir sera perdu; mais, sire, laissez-uni suivre un dessein qui m'est inspiré par un bi)u ange. Envoyez une andjassade au sire Enguerry; qu'on lui fasse amitié; qu'on lui dise (pi'il parlit trop malin; que vous m; pouvez prouiuH'er sur le sort de voire lille; qu'elle a demandé huit jours pour renilre n'pouse. Au moins, messieurs, pendant ce temps nous pourrons rassind)li'i- nos forces pour résister; nous enverrons à Aix ou eu llanphiné dernandir du secours ou soudoyer des iroupes : qui saii niénii' si 1^ ciel pendant ce temps ne nous secourra pas si nous rioq)l()rons !...
A ces paroles, dictées par la prudence, chacini fut comme illuminé d'une lueur subite, et l'évèque lui-môine ne trouva point d'objection.
— Moncstan, dit le roi fiatlé d'avoir une ambassade à nommer, à envoyer, à attendre, nous vous remirrions de cette opinion sage et qui peut s'accorder avec notre digiiiié: nous v(his noinu\nns iimbassaileur avec notre aumônier; S\. Trousse vous accompagnera connue secrétaire, et Véryuel avec deux Cypriotes vous serviront d'cscorle; ac(piiltez-vous avec noblesse de vos fondions; que voire vertu en impose, et si l'on vous refuse, déclarez la guerre; que dès aujourd'hui l'on s'y prépare.
Ces mots éveillèrent daU' l'esprit du prélat l'idée des combats, car il se promit bien qu il s'ae(|uillerait de raud)assade de manière à ne pas apaiser le .Mécréant, et Kélalein songea sur-le- champ à sa cavalerie. Mouestan calenla que de tome manière ou prierait Dieu pour vaincre et que l'on chantrrail des Te Deiim eu cas de victoire, et de son coté il espi'ra calmer le Mécréant. Le prince se retira moitié coulent, moitié cbagrin; et, ne sacb.uil quelle issue aurait celle guerre fnlure. il résolul de cacher ;i sa lille l'amour dn elu'vali( r noir pour elle, car le matin il avait décidé de l'en instruire, en lui iléi l.irant qu'il désirait ee mariage. Ciotilde eut doue encore du repil, et elle aurait eu sans ilonti: la même joie que Josette si elie avait su que la guerre lui évitait cet ordre paternel.
Les ministres sortirent du conseil et descendirent dans la cour : tons les gens de la maison, excepté Ciotilde et Josette, étaient rassemblés en attendant avec impatience le résultat de ce conseil; les ministres furent tous flattés de l'importance que leurs dignités acquéraient dans nu asile où ils ne croyaienl pas avoir à gouverner. Kéfalein, en qualilc de connélable. fil la harangue suivante, en agitant ses deux bras en forme de télégraphe :
— Fidèles serviteurs du roi, noire maître, la guerre vient d'êlre décidée.. A ces mots une espèce de frayeur s'empara de l'assemblée. Eu décidant la guerre, reprit Kéfolein, qui prit ce mouvement S(iUdain pour un ellet de sou éloquence, m)ns avons décidé la victoire, et c'est en voyant votre dévoucmeni que nous en pouvons répondre; que chacun songe donc à défendre son prince, à se défendre soimême : des à présent nous allons prendre les mesures les plus sévères pour comiioser une année qui sera redoutable, si vous avez du courage; et c'est vous faire injure (pie de le meltre en iloule, car tout homme en a, lorsqu'il combat pro arts et focis, pour son sac et ses quilles, sa pairie et son prince. Celle seule idée eu donne.
Dn morne silence succéda à celle harangue, la seule que le con-
nélabli- ait faite dans sa vie : le scid Camriol avait joyeMsPOièai lire son sabre et il le froltait, le netloyail, l'aiguisait sur le" fer du perron, en lâchant de faire disparaître la breelx' qu'il reent en lombant sur le gorgerin du Mécréant. Les mus miiiisires deséendirent le perron après avoir décidé à voix basse de faire une revue générale des forces militaires du cliàieau.
— Nous aurons bien de la pciue à arriver à trcnle mille hommes, dit trislemenl l'évèque en jelant un piteux regard sur les deux cents serviteurs qui composaient la tremblante assemblée.
Le corps d'élite fui formé de Caslriol, que l'on promut sur-lechamp au grade de coiinnandanl; on lui donna poursolilats les trois Cypriotes et les trois musiciens du prince, ses huit valets de pied, les trois valets de chambre et cinq aides de cuisine ; le concierge, le boulanger et deux de ses garçons, le sommelier et sou (ils, le sacristain de la cha[)elle, le gardeur de troupeaux, et huit hommes de peine.
Ce premier corps, composé de trcnle- Iniii bonmies, se sépara du reste et se groupa mélaneoliquemenl aulour de Caslriol, qui ne put s'empêcher d'éprouver un mouvement d'orgueil. Ses gros sourcils noirs remuèrent si bien, que nul des incorporés n'osa se plaindre; il les rangea lent le long d'un mnr et se promena devant eux en caressant la poignée de sou sabre.
L'évèque, le connétable et Moncstan virent avec chagrin que dans ce qui reslail d'cffeclif il n'y avait plus que quatre-vingts hommes. Ils «e rrgiirdèrenl d'un air consullalif, et l"évc(iue rompit le silence en s'dcriani : — On fera un corps de ré-erve avec les femmes, nous remploierons en temps et lieu. — En amazones, observa le connétable.
L'on procéda à la formation du second corps, dont le commandejTienl fui décerné an docleur Trousse. — Mais, monseigneur, s'écria le docteur en émoi, songez donc que moi, comme médecin, chiiurgien et apoiliicaire, j'aurai les blessés à soigner, et qu'il conviendrait, loin de m'exposer. de me placer avec uni' vingtaine de femmes dons un lieu bien tûr et hors de tout danger.
— Il n'y aura pas de blessés, répondit l'évèque, — Qu'y aura-l-il donc? s'écria le docleur consterné, — Ijne des morts ! observa Kéfalein; on s'arrangera pour cela, et obéissez sans oiurojurer.
Trousse frimça la peau tendue de sa grosse (igurc bien nourrie et il se retourna trisleipent vers riulendanl, qui lui dit : — J'avais bien prévu qu'il ariivi rail mal... — El moi aussi!... iiilerrompil Tronssc an drsesjioir. (.'oinmander un corps quand j(! ne snllis pas à gouvtr ner le mien et celui dn prince!... .Me ballre!... Ah I celle pensée m'cinporiera si elle se converlil en peur!...
Dans ce corps entrèrent les deux valets de Kéfalcin, deux de l'évèque. les quatre de Monestn, le seerc'iaire des minisires et ses deux seribos; on y joignit huit palefreniirs, les trois hommes dn chenil, les deux sous-cuLinlcrs, six jardiniers et quatre ouvriers, le fauconnier avec ses qnalre oiseleurs, el Idflicier de bouche qui sonn.iit les repas j en toui quarante hommes.
Le docteur Trousse se mit en rechignant à leur lêle, el fut se placera l'opposile de ('a; Iriot, en cherchanl à ranger ses soldais sur une seule ligne ; mais il feignit de lie pas le pouvoir alin qu'on le destituât.
Il est impossible do rendre la joie de l'évèiine en assemblant ces bataillons et en les voyant en ordie de balaille.
— Le troisième corps, s'écria-t-il en regardant Moneslan, sera composé de. . — De quoi ',' dit .Mouestan en lui m.jnlranl les quarante vieillards qui restaient, rnaîlre Taillevaiil ne peut pas combattre, M, l'abbé Simon i oji plus, — Vous avez raison, reprit révè(|ne, mais alors, nous prendrons tous cens (pii sont an-dessOus de soixante ans, et j'en vois à peu près quinze; nous y iucorpoierons les gens delà ferme de Casin-Crandes, au rouibre de douze; et le gardechasse avec ses gardes particuliers fornitronl un effectif de trente hommes, dont niàîlre Bondians prendra le cominandemeni, et l'on donnera le nom de corps des vieillards ;'i ce bataillon.
— La cavalerie maintenant, s'écria KéLdein, c'est le plus essentiel.
Les minisires se dirigèrent vers les écuries, et l'on y compta :
i' Les seize cliev.mx de Kéfalcin, y compris Vol-nn-Vcnt, ci 10
2* Ces trois chevaux du prince, ci. .,.,...•■■• • -^
5° Sept, em|iliiyé aux cliarrois îles !;raiiis, lumiers, etc., ci ^
4' Ca liaquenée de Ij princesse Clulii'le, ci 1
5° Les neul clievaiix appartenant aux piqueurs, à Vôryncl, grand
écuyer, ci ,• ' • ', '"'
6" La jument de Moneslan, le cheval entier de l'ûvêque, le vieux clicv.il
volé par l'intendant et la mule de Trousse, en tout (jualre. ci ^
LISRAÉLITE.
Toute rccïpiiulaiiou f.iile, la masse équestre se trouva être tic quaraiile chevaux à pourvoir.
Këraleiu avait ses dix néophytes que l'on avait compris dans Icdéuombremenl des fantassins, ainsi restaient trente chevaux; mais le connébible recruta levcque en qualité do lit uli'naiil, huit pi(|iu'iirs, le commandant des chasses, le grand écnyer Véryiul. deux éruycrs et les six deiui-seipneurs cypriotes qui foi niaient au besoin la cour du prince, ce qui ne laissa plus que onze chevaux vacants ; l'I Kél'alein frémit à l'idée de voir sa cavalerie incompicle, lorsque lesdiu\ vieux serviteurs que l'on décorait du nom de pajres du roi vinrent s'offrira ses regards et sur-le-champ furent cuiôlés bon gré, mal
— Encore neuf chevaux, monsieur l'évêque ! s'écria Kéfalcin avec l'accent de la plainte.
— Et vous oubliez nos deux courriers, répondit llilarion. — Il en resterait toujours sept,
observa le triste coniié- Uble ou poussant un tong soupir.
— lié! ne faut il pas songer aux chevaux île remonte en cas de chevaux tués?
X ces mots, le visage de Kéfalein s'épanouit comme une rose au soleil.
— Ainsi, continua l'évêque, eu récapitulant nos forces, nous avons cent huit hommes d'infanterie et trente-trois de cavalerie. Eh bien , dit-il en se froitani les mains et regardant Moneslan avec un air martial, l'on peut encore se défendre avec cela contre cinq cents hommes d'armes.
— Ce n'est rien, monsieur, observa Moiiestan, il...
— Comment, ce n'est rien ! interrompit brusquement l'évêque. c'est le commeucenienl de trente mille , de cent mille hommes, et c'est beaucoup si l'on fait attention que nous avons des murailles de douze liieds dépaisseur diTriére lesquelles nous combattrons.
— .Monsieur, je voulais dire, reprit .Monestan avec douceur, qu'il faut les armer.
— C'est juste, répliqua l'évêque, qui dans son extase oubliait le plus essentiel.
— Maître Hercule Bombans, dit Monestan. vous ne nous avez jamais découvert l'endroit où étaient les anncs que le comte Hugues de Lusi-
gnan a déposées dans ce ch&teau. — Monseigneur, dit l'intendant en balbutiant (car il les avait vendues), je les chercherai, et vous les trouverez pour demain.
— N'y manquez pas, vous en répondez sur voire tôle ! s'écria l'évêque; il doit s'y trouver les armures des cent cbev^iliers de Hugues, sans compter celles de ses autres soldats.
— C'est vrai, monseigneur, mais je ne sais plus dans quel souterrain elles sont amassées; je le répète, demain vous aurez des armes.
— Demain donc!... dit Castriot d'un air qui convertit le jaune de la figure d' Hercule Bombans en un blanc mat.
— Que Ion ait soin, observa le premier ministre, de publier dans tout le marquisat que les vassaux peuvent se réfugier ici avec leurs troupeaux, leurs meubles et leur argent.
— Ne serait-il pas prudent, dit l'évêque, de ne pas recevoir les
femmes; leurs maris les conduiront à .\ix; il ne faut pas se charger de bouches inutiles, eu cas de blocus.
— Vous ferez ob>erver cela dans les villages, dit Monestan au erieur, qui partit sur-le-ehainp.
Les ministres se reiirérenl sur le perron et eonlemploreni l'ngilalion qui régnait dans les cours; ils y mirent le comble eu déclarant (^asin-Grandes eu élal de siège, défendant ;'i chacun de sortir sans permission, et ordoiniaul <li- hausser le pout-levis et de mettre un (Cypriote dans la petites louiM'Ue d'observation, aliu de savoir ce qui Si' passerail dans la campagne; ils appelèrent aveu eux Bombans, ;iliii (le se coiicerier avec lui sur les moyens tr:ip|irovisioiiui'nieuts et la (|n:iiiliiè d'argent nécessaire pour y subvenir. Vèryiiel fut nommé counn;uiilani de la place, et le prince approuva tout et se renferma avec ses ministres pour discuter le plan de campagne. Aussitôt que Bombans eut terminé ses opérations avec les minis-
Ircs. il enfourcha son cheval hors d'âge et le fit trotter vers la ville d'Aix. Trois motifs dirigeaient l'avare de ce c6lè : le premier était d'évii<'r la corde ; le second, de sauver son trésor, qu'il allait confier aux mains du trésorier du comte de Provence ; et le troisième, d'achej^ ter à prix d'or des armes
pour le lendemain. H s'arrangea de manière à gagner la sointnc nécessaire à cet achat sur les approvisionnemcntsqn'il avait à faire pour le siège. Laissons-le calculer, combiner en trottinant sur la route, et revenons à la princesse.
Hercule Combans eiifourchî son dicval liors <1 àire et le lit IroUer vers la ville
Casin-Grontles en é'at de siLge. — Bonheur d'aimer.
On doit sentir que le prince était au comble de la joie au milieu des graves occupations qui l'assaillaient , et , bien que dans Casin-Grandcs chacun pliât sous le faix du travail, Jean II n'était pas le moins affairé.
Aussi, ce soir il ne dit rien à Chitilde . qn'ilJ ne voyait ordinairement 1 qu'aux heures des re-1 pas, puisqu'ils les faisaient ensemble, et la jeune fille restait toujours la soirée presque entière après le sou-
per; mais celle fois la manie du bon prince l'emporta sur son amour pour sa fdle.
— Laissez-moi, ma hien-aimée, lui dit-il, je suis accablé d'affaires avec cette guerre à soutenir. D'après le ton de Jean 11, on l'aurait pris pour un puiss:<nl monarque.
— Plaise au ciel que vous soyez victorieux, mon père, répondit Clotilde à Jean 11 d'im ton presque plaintif.
— Vous êtes toujours rêveuse, ma fille; car, si je pouvais apercevoir votre figure, j'y verrais une expression inaccoutumée...
— Oui vous le fait pens( r, mon père?
— Mais vous parlez plus rareineii et avec plus de circonspection; maintes fois vous oubliez de répondre ou d'achever votre pensée; vous soupirez de manière à me faire croire que votre (u-lne est presque un plaisir ; enfin il est des mots que vous ne prononcez qu'en tremblant; votre accent annonce une idée fixe. Je .suis vieux, ma
L'ISRAÉLITE
filte, et r'esl pour cela que je puis deviner l'inlt'rieur par les dehors; et je pressent les seniinieiits, coiiiine cet Arilie les peiis (!e sa Il 11)11 p:ir rt'inpreiiite de leurs pieds, et d uuires circonstances nulles pour les antres.
— Mon père, je vous assure...
— Ne jurez rien ! une autre fois nous causerons plus à fond de mut cela... Va, tu seras heureuse, car je t'aime plus en père qu'en monarque... Adieu, ma (ille.
— Adieu, mon père.
Et Cloiilde embrassa le front vénérable du vieillard en tâchant d'arrêter It-s palpit.itions de son cœur. Si Jean 11 put les eiileoilre, du moins il ne vil pas la pâleur de sa fille, qui se relira à pa> lenis, la mort dans l'àme. — Saurait-il mou secrei?... se dii-elle en rentrant dans ses apparlemenis.
Toutes cescirconslances, ces obstacles, le peu d'espoir, le défaut de bienséance, le soin des convenances, ne r;iisaieut qu'irriter et augnicnUT l'amour de Clotilde... «Riinii(l), qu.int la nuict eust lollu la luniière, la génie bathelelte feust ouvrir la lenesire avec une tant brusque haslinilé, que nous cuyderitnis icelle s'estre ebaudie tout le iour à ramenlvoir en son espéril Ks doulees riiirillcques et gralieulses pci l'eclions de son gentil Uébrieu.quaniesfois, que ce irauMiii de bonne cliiere d'amour, l'ayt affriolée à s'aduouer sa passion , d'autant, que i'enuie l'en chaslouilloyt sansTesponuanier, comme quant l'amour yssit de prime abord dans son cueur.
« Si veit-elle la joie de son âme?... et sa nialesuade fainid amour s'esueigla eu sursaidt dans sa poictrine.
« Ores Nepllialy, pour la prime fois de "sa vie, boyt, à pleins giiodi^lz, eu la coupe jolyetle où boynent tous hommes francliemeut. liliremeipl, hardiment, sans rien payer; aussi ne l'espargoèiil?... IcelIc coupe ha source viue et veine perenne; l'espoir y jjist an feins, el,aulcuus l'expuibeul-ilsjusqu'àla lie?
Si ha-t-elle intiuz la maie mort, la nie, la ioyense et aèlée fdrlune, le nialbeur, voire les crimes et les venus; et,
selon la dille par (lù l'on boyt, est-on ung beat ouung paoure, un vertueux ou uni; criminel? 1,'llébrieu s'y eiiyura, pour ce ipiil compriutque la paouretle l'aimait... Il l'esguarde sans dire un seul propous; peu s'en fault qu'il ne chovt ébaudi?... Heureux prime-vere des amours!...
« L'amour est semblablemenl à un fruict, il a dessuz et dessoubz une nour délicate : si s'efface-t-elle au reguard? tant esi fugitifiie sa gralieulse beaulié Eu icelle flour. sont Us primes sermeniz. accoidz, esguards, gualaus deviz, et pelilz guerdoiis. Celte mvslicque et sacrosaincie doulceur s'euapore comme ung refue, se déflore comme
(1 Le morceau qui suit esl copié littér.ileraent sur un -vieux manuscrit; il a lemLle SI facile à comprendre, que l'on n'a pu se résoudre à en priver ceux qui aiment la aaivelé de noire langue aniicjue.
ung mirouer, aiu^y qu'un l'ruict taslonné, gist descouloré... Ores l'amour de Clolilde elde l'Ilébrieu ha encores sa Heur, poir l nesl gaslé ; la bacheletle n'ha (pi'uue paour, si est-ce que Nephialy ne suict lanl plein de leaulté et confict de respect qu'il faille d dire : j'aime!...
« Tant mesleni-ils leurs doulx reguards sans estre mcsnagers, que semblent ils se siigcer leur asme?... et ils se b. liguent en leur allaigresse, sauoureni celle mélodieuse harmonie de leurs ciieurs, se guardant, comme d'un forf;iict, de rompre le silenrc de la nuict argeulce à la fiuueur de Diane : cl, la dive amante d'Eiidymiou espaiid auec complaisance ung faisceau de lueur autour d'euls.
« CIdiilde mignonnenieni s'aocoulda sur lappiiyz de la fenesire ogifne; Diane jalousa liuoire de ses bras rondcleiz. Oies Neplil.ilv ne pouuaiit relrayre son heur, il print sou beau liilh et leist sursaûller
s;i génie m;iilresse aux primes parolles de la chorde. L'aer s'esmut doulcettenient, en pourchassant les carmes suiuans sur les aesles des mulz zéphyres de la eoile nuict. »
Au fons de sa pensée.
Au fons de ses ennuicts, A loy s'est aildressée La cl.imoiir, jourz cl nuicts, Ue rilébricu,
Escoule sa voi plainctifue; Las! ., n'est-il pas sayson, Que l'aureille eiilcnlifue, Soyct à celle orayson De l'Ilébrieu.
Si restes rigorense Déniant uns reguard, La maie mort heureusa Périra de son d.ird Ton Hébrieu.
11 t'est;uarde encore Soir, malin, sans seiour; riuz malin que l'aunire Assise au pointl du iour, EsirUébrieu.
Seroil content de peu.
Oui... peu le console!...
rriiisuni; peu de ce feu.
Qui tant nous atlriole.
Pour l'Ilébrieu I.„
Qui n'a pas entendu, dans le calme des nuits, une femme entourée des doux feux de Diane, et assise sur un rocher, o i sons un saule, ou sur le bord de l'onde, faiie rendre à une harpe quelques sons plaintifs eomlue ceux d'une tourterelle, ne peut se figurer l'extase angéliqiie des
, , deux amants solitaires;
Jean de Lusujnan. ^^^ j^ ^^^^ f,.,,^ j..,
mouretieveutètre cueilli furtivement... Des larmes roulèrent sur la joue de Clotilde; larmes que le juif eili voulu pouvoir sentir répandre sur son sein, brûlant de désirs qu'il n'osait avouer... Toutefois il répète avec la voix de l'àme :
JATTIO.Ii
Prins ung peu de ce feu,
Qui tant nous affriole.
Pour l'Ilébrieu.
— Nephialy, répondit Clotilde, un peu, c'est font!... — Je le saisi... — Et cependant, reprit-elle, l'enfer et le ciel ne sont pas plus éloignés i|ue nous le... — Je le sais... m.iis un seul de vos legards n'esl-il pas plus fort que le destin!... — Qu'espérez-voiis donc?... dit-elle louie émue et sans oser respirer. — Hélas! ma vie
L'ISRAÉLITE
n'e>t-plle p;>s un iTiino?... et n esi-t-i' pas un nouveau crime que d'espcn-r?... — Vuns no serez pas seul coiipablfl...
A peine ce mot eul-il passé de son civnr sur ses lèvres de corail, que Clolililo aussi pâle, aussi ireniblaiile, aussi co:ifuse que si elle eill abjuré la foi de ses pères, fernie brusquenienl la cioiséc, lire le rideau cl se réfugie dans son lii virgiiKil, bien lourmeuiéè depuis que le cu'ur de la ieune lille n'esi phi- \ieii;e.
— Ebquoi! je l'aimerais, se dii-elleV un juif!... Et quand cela serait, puls-je Tépouser .' L'épouser?... il faudrait que nous fussions seuls sur la terre !...
Mais bieniôi nu malin démon ou un ailge, je ne sais lequel des deux, rentraina vers tme autre perspeclive, cl lui lit oublier la raison... Mon civur la choisi !... lui la dernière pensée de la jeune (ille, et luèine pendant son sunimeil d'iuuoceuec, la ligure, les formes du juif, nndurs pins belles par le |ui>me de riioa\;iiiation dos rêves, vinrent loiirmciiier son amc qui se débaitaii encore sous les deruivrs Coups du dieu des caprices
L'aurore, ptire et belle comme l'aurore de leurs amours, fil voir à rio;ildo des jlenrs iU)Uvelles ; un sourire d inlelligeueo récompensa le bol israéliie! 0 doux sourire d'yeux, d<' bouche cl do lèlo ! doux messager de bunlicur, lu renleiiuais tout ce que peul dire l'amour de plus tendre ci de plus siiinilicatif. .\nssi Nophlaly. salislail de ce souriiv CHCyclOpéditple, qiiilla son pi)>lc périlleux en s'aiienonillant et leiidaiit ses iiiaiils laiilùi vers le ciel, laiilôt vers Clolilde, sa seconde divinité...
Do> lors, la ienne fille s'abandonne au torrent qui remporte... en s'écriaul comme le» Croisés : — « Dieu le veut! » — Kl elle se conroime eu espérance des myrtes et des lauriers de l'amour... Malliijui'cusel... que de peiues ! Mais u'aulicipons pas!...
PriSpjralirj. —Fêle à Brigandinopolis. — Prône. — Négociiitiôns ii>utiles.
Li même aurore vil l'iulendaut conduii-e d'Aix â Casin-firAildeS des chariots rompant sous le faix des armes. Il s'avançait yeirs lé château, suivi de la foule désolée des paysans et des fermiers du marquisat; néanmoins, comme ces doruiers n'avaient rien Cil |)l-rtpre que la vie, iN n'étaient guère occupés que de la conservaliou de ce précieux meuble. Ibrcule Bombans jrtAit des tvgards avides sUr ces pauvres main-mortables, qui rongoaienl leur prtit» noir. AViec l'insouciauce de la misère, cl maintes fois l'envie liii prit d(* leiir vendre la proleciion du prince, en les faisant payelr à l'eillrto du chàleau: « car. se disait-il, ils n'ont pas l'air assez aWigés polir dos indigi-nls; ils doivent avoir des trésors cachés; mais lié Jttoyen de les leur écorner, cela se saurait! »
Celte idée le meitaiil de mauvaise humeur, il les rudoya pendant la route, et les (il gémir en eux-mêmes... Enfin ils arrivèrent, et le pont-levis s'abaissa soUs leurs pas, quand Vérynel eut reconnu le soucieux iuleiidani.
— Allons, paresseux! s'écria Bombans dans les cours, en s'adrcssani à sou cortège; à l'ouvrage, cl payez de vos corps la proleciion que l'on vous accorde! déchargez les voilures!
A sa voix et à l'aspi'cl de ces armes, les irois corps d'infanterie s'approchent : chacun s'empresse de iravailler pour la défense commune : les uns dirouillent. polissent, aflilent; les autres remettent en éiai les corsoleis, les chanfreins, les salades, les morions, les gorgerios, les casques, les pavois, les hauberts, les mailles; ou apprête des arcs, des frondes, des arbalètes, des lances, des pertuisanes, des hallebardes, des piques, des javelines, des cimeterres, des mass-.ues. La cour offre le tableau d nu arsenal où les fers résonnent, l'activité de la gm-rre y règne; on entend le bruit des travaux, et l'ou voit arriver du bétail, des vins, des grains, des fruits, victuailles, vaches, bœuls, Uurcaux. fourrages; de l'huile pour jeter sur les assiégeants, du bois pour la chauffer, des pierres pour accabler l'cnnenii. On amoncelle tout, on emmagasine; les cours ressemblent à la tour iW Babel; ou cric, on fouette, ou siffle, on chaule, on ordonne, on obéit, ou hrouelle, ou s'exerce, ou s'essaye, on s'occupe; on oublie le malheur cpii menace, car le travail tsl uu denii-diou trempé tlàiuic^caux ùu LùiLi. Lufij rica u'cst eu icyoà, c'u:>l uuu fouiuii-
lière qui semble sourde, et on polit l'imago d'un Etat où chacun intrigue et réunie à uu changemeul de miuislère.
Le fut au milieu de celle scène que les ambassadeurs, munis des lettres de créance du soigneux Jean 11, s'avancèrent vers le portail du château... A cet aspect guerrier, l'évèque sourit; el, à l'approche des envoyés, le tableau mouvant s'arrête, comme si, dans une machine tournant par des ressorts, l'uu d'eux se fût cassé; chaque figure ijidi(ine le désir de voir Moneslan roussir dans son ambassade; ou le siiil (les yeux, on le charge de vœux, il le ciel e-.t imporumé des béuétiiolioMs qu'on lui dem.Mulo; l'iiliu Ic^ poiil-levis s'abat, ils sorleni, oi le tableau mouvant ropnud son aciivilé.
Le prolat moiilail son bi'au cheval entier, en le faisant caracoler; taudis (pio la jumoul de Monostan, douce el iraniinille comme son maille, marchait l'auible... Trousse, à sa mule près, avait l'air de Silène; el sa grosse ligure, ayant perdu sa gaieté égoïste, annonçait que la luaclnue culiere pcnsail... Vérynel et les doux Cypriotes, craignant (juclquc malheur, jeiaieut des regards inquiets sur la campagne.
Au bout d'une heure de marche faite en silence : — Monseigneur, demanda le docteur à l'évèque, si le comte lînguerry exaspéré, t)n s'exaspéraiil, allait nous garder en otage, je ne pourrais pas soigner le prince s'il loudte malade, ce qui ne manquera pas d'arriver, si la guerre csl déclarée, car sa pensée.
A celle; observation présentée ))ar le tremblant docteur, la petite troupe s'arrêta comme si elle eût rencontré le graud mur de la Chine.
— Vous avez raison, dit le prélat; dans cette hypothèse probable, le prince serait privé de ses pins précieux défenseurs el de vos sages avis, monsieur le couile, ajouta l-il en se tournant vers .Moiiestan.
— Ce i)ue j'en dis, reprit Trousse, n'était que pour vous faire voir que ma présence est indispensable au cliàieau ; ce n'est pas que la captivité m'effraye, moi!... car vivre dans une prison ou dans un palais, pourvu que l'on vive...
Chacun, regardant Moneslan, semblait attendre sa réponse.
— Mossiouis, s'écria le courageux vieillard, lorsqu'il s agit du service du prince el de l'Etal, doit-on se consiiUror.' Que rien ne nous arrêie... Allez, messieurs, ne craignez rien d'iingnorry le Mocioanl; entre un homme de bien cl un scélérat, Dieu résiie lout enlior, comme la nuée invisible qui entourait autrefois les fils des dieux, cl il veilliia sur nous... Marchons!
^ Dion !... Dion!... répéta Trousse.
L'évcquo rougit de s'èlre arrêté, et, donnant un grand coup d'épcroii à sou destrier, il galopa vers la forteresse du Mécréant, en disant à Trousse : — Qu'il ne vous arrive plus de faire de solles réflexions ; quittez votre robe de médecin pour devenir digne de l'ainbassade qui représente le souverain de t.hypic et de ,Iéru.-alom.
Ils arrivèrent sans encombre devant les murs de la foi tei esse du siliê Euguerry. L'air retentissait de cris el d'un tapage iurernal si bruyants, que la sentinelle fut obligée de sonner plusieurs fois de son cor avant d'être eulcndue. Trousse treiohl.iil de tous ses membr<>s. Au bout de cinq à six minules, le poiii-lovis s'abaisse; cl Mcol qui remplaçait le Barbu, parii pour une expédition, vint ù moitié ivre au-dev.int dos ambassadeurs.
— lM()ues-l)ieu ! que demaudi zvous chez le diable''... — Mon
and, du. Monostan, ne jurez pas, je vous prie — \'oriudi(.'n ! je le
veille bien ; or, sur mon àme, que dé>iiez-vous à liriyuudiiiojiolii, eilinhie l'appelle M. l'Ange? — Nous sommes, ré|ioiidil l'évèque, les aittbaç'Sïidiciii's du roi de Chypre; allez savoir du comte Engucrry S'il peut nous donner audience sur-le-champ. — Des ainbassadcms.'... Enirez toujours, dit Nicol chancelant sur ses jambes, je "vais voir Inonseigneur... Des ambassadeurs!... nous en avons déjà. — Et d'où.'... (leiuanda l'évocpic. — De la république de... — De quoi'.'... répéta Tron>;sc. — Drôle! dit iS'icol au docteur, ce soûl les secrels du maître. Enirez. uiossoigueurs.
Ce début ne |ironiellait rieft de bon, et ce ne fut pas sans un certain illioi que l'ambassade passa sur le pont-levis, et sons la vortle du porcin; do ce repaire. — Allons, dit Wicol à Trousse, qui regardait à doux l'ois avant d'entrer; dépècheloi, extrait d'homiiie ! ou ne le maiigora pas d'une seule bouchée, si c'est cela que tu crains!... — Moi!... je ne crains rien!... s'écria Trousse en voyant qu'il fallait entrer.
L'évêquo et Moneslan ne purent se défendre d'un mouvement machinal de terreur, ipiaiid ils eulondiient hausser le ponl-lovi.s derrière eux. liilarion regarda le premier ministre d'un air qui voulait diii; : — (Jue va-l-il arriver?... Bcspecte-t-on le droit des gens à Brigandinopolis?
— Cela n'annonce rien de bon pour moi, .s'écria le docteur. — Silence!... lui répondit Moneslan avec le llegme delà venu.
Lorsqu'ils parvinrent dans la seconde cour, un singulier spectacle fr.ippa lours rogards, et une sainte horreur se peignit sur la ^i•^m<i du roligii'iix Monostan, indigné de l'impiété de ces brigands.
Tous les soldais d'Eiiguerry, raogés par bande, coinine les clirélioiis àréglisR, tenaient à la main, au lieu d'un livrt;, un vaste gobc- Ici de fer, et ils avaient ù côié d'eux uu quartaut de vin. — Au mi-
L'ISRAELITE
lieu àt' la cour était dressée, sur dos morceaux Je I)ois,unc manière iraiitcl; en guise de cierges, <in voyait de grandes lances; au lieu d'uu ciucitix, l'image grossière d'un lirigand en croix ; cl, sur les marelles, nu Iminme grolesqueuicnl iiabillé d'un surplis de pampre, était l'objet de l'altenlion des briyauds ; un des leurs inarcbail gravement une cainie à la main, et quand l'ambassade arriva, on tlianlait le verset suivant de ces vêpres parodiées comme ces temps-là uous en offrent mille exemples, comme dans la fêle de l'àue à ISeauvais, etc.
— Bambocliamini génies, s'écria l'offieiant, et il avala une rasade.
— El non cayotando passamus vilain, répondirent en chœur les brigands en aciievant le verset cl buvant aussi. — Scumlidizule et prèssurate terrain l'ecuinanda tout doucement, reprit Michel l'Ange, que l'on doit rccounailre à cette fête burlesque dans le goût du carnaval de Venise. — Sed nolite peccare, répond le cliœiu' en buvant de nouveau. — Adorate dominum, dit Miciifl l'Ange. — Quia fecil vinum, crièrent les brigands buvant à la cardinale. — ^Vw; peccuinini trop fort, reprit le \énitien. — Bonus repentirus saumbit nos, couliuuèrent-ils en buvant d'autant. — Ibitis in infernuiii. — iVàm?... demandèrent les scélérats. — Je n'en sais rien, répondit l'Italien en éclatant de rire; puis il reprit, en leur moniranl le barbouillage du tableau : Bonus larronus !... — Orale pro nohis, dirent les brigands.
— Amen! s'écria Michel l'Ange; mon quartaul est fmi!... — Amen! répétèrent-ils, et ils ne larderenl pas à vider leurs pots. — (Jnjest cela ?... demanda Trousse au brigand contre lequel il était. — C'est la fête de noire patron. — (Ju'l esl-il'.' — Le bon larron . Nous l'Iuvoquons sous les auspices de l'Ange .Michel, qui nous préside : parce que uous avons une grande cxpédilion à faire, ini château à piller; et comme ou sait bien où l'on est. mais que l'on ne sait pas oit 1 ou va, uous nous réjouissons en allendaut la camuse, buvant, chaulant, car notre carnaval dure toute l'amiée. — Vous mo(iuez-vous aussi de la justice?... — Nemii, uous ne nous moquons que du ciel, parce qu'il est bon et n'est pas rancunier, et nous vivons sans souci, sans penser à rien. — Vous devez bien vous porter, observa le niédeciu.
— Nous ne mourons qu'une lois et jamais vieux. — Voilà bien le tort, l'on devrait avoir à mourir deux fois. — Silence ! dit le solda', l'Ange monte en chaire, et nous allons rire; ou ne fait que cela depuis qu'il est ici!...
Monestan frémit et leva les mains au ciel à l'aspect de celte profanation, taudis que l'évêque ne revenait pas de son admiration.
— Voilà des soldats!... quelle mine, quelle taille, quelle contenauce!...Ah ! monsieur le comte, si nous avions trente mille hommes comme ceux-ci...
— Nous ne triompherions pas ; car le courroux de Dieu gronde sur leurs têles, répondit Moucslan.
— Hé, monsieur le comte, il grondait sur celles des lluns, i\m prirent Rome et le Saiijt-Perel... et cependant...
— C'est que le Seigneur voulait punir la terre!... répliqua le niiui-lre.
A ces mots, ils aperçurent Michel l'Ange monter dans une espèce de cuve attacluie à un poteau. 11 ôie un fragment de casque noirci qu'il avait sur la tête, il s'incline, dépluie un mouchoir, tousse, et boit une grande lanq)ée de vin.
L'importance comique (pi'il mil à cela fil rire les soldats qui l'imitèrent et l'écoulèrenl avec une altenlion qui prouvait qu'ils s'atlendaient à de nouveaux lazzis semblables à ceux dont il les amusait depuis dix jours.
« Brigands, mes frères, s'écria le plaisant Vénitien en forçaul et déguisant sa voix, je ne prends pas de texte, parce que c'est l'un inutile ; noire texte de tous les jours, c'est de songer à votre salul, et vous plus que tons les autres! car, vous êtes noirs de crimes, et vous suez rini(|uité par tous vos p(u-es : mais, il esl toujours temps de vous n^penlir : le repentir et l'espérance sonl les deux Anligones que i Eternel nous a léguées, pour parcourir les sentiers de la vie !... Scélérats, mes amis, repenlcz-vous donc, puisque votre conversion est plus propice à Dieu que la ronslancc de dix lideles : et je vous en avertis, il vous sera pardonné beaucoup pour une larme de pitié : or, faites quelque chose pour Dieu, puisqu'il a tant fait pour vous; et je vous le dis en vérité, vous n'êtes pas si loin que vous le pensez de l'état de grâce. Il est dans le monde de bien plus grands coupables, qui s'en vont entourés de la faveur publique el laléte levée, quand du fond de leur cœur se lève un effroyable levain d'iniquités!... Mais ne vous repentez pas eu vain, car l'enfer est pavé de bouues résolutions, el surtout ne vous croyez pas absous en voyant vivre de plus grands coquins que vous, car chacun esl fils de ses œuvres. »
— Je ne l'aurais pas cru si moral, dit Moneslau.
« — Et pourquoi f ites-vous vos œuvres d'iniquité?... Pour un peu d]or!...0 coquins, mes frères, prétendriez -vous devenir riches.'... Si c'est là votre bul, rentrez dans le sentier de la vertu, car qui me niiuilrerez-vous de riche? l'homme peut-il être satisfait ici-b;is? Un je ne sais rpioi ne nous dil-il pas que nous sommes faits pour les cieux. Cioyeznioi, vivez gais, prenez tout en bien, le plus riche meurt, et nu l'on vient, nu l'on s'en relourne... Bepenlez-vous, il esl temps encore. Et ne croyez pas que vous serez damnés pour
avoir partagé avec les grands de la terrO; car alors Alexandre le Grandet saint Sylvestre le seraient. Ce dernier n'al-il pas partagé avec Couslaniin? Mais vous le serez pour avoir refusé quartier aux vaincu-, pris le denier de la veuve, refusé le verre d'eau au malheur, el fermé voire cœur^ votre semblable, humble et soumis... Vous le serez !... mais il ne tient qu'à vous de xw pas l'être... Travaillez dans le bon sentier ; le travail est la moitié de la vertu!... llélasl mes frères, quand je regarde la vie de l'univers et la vie de rhomme, quand je pense ([ue Dieu conduit la masse de la nature vers un but ignoré, el ([ue toutes nos actions sont des lignes, des coups de pinceau du grand tableau que trace sa main puissante, et que je me remémore de plus sa bonté si sublime, je crois... »
A ces mots, qui excitaient l'attention la plus vive, et surtout celle de Monestan, Nicol vint chercher les ambassadeurs, et, leur faisant traverser la foule des brigands, il les mena dans celle salle basse que vous connaissez sans doute, et ils y trouvèrent le Mécréant, assis dans son fauteuil; il se leva cl fut à leur rencontre.
— Soyez les bienvenus, ntessieurs, cl daignez vous asseoir, leur dit-il avec une espèce de courtoisie qui fit trembler le docteur.
A cet instant des éclats de rire et des cris de joie annoncèrent que les plaisanteries de Michel l'Ange égayaient fortement l'assemblée, el que son sermon n'avait peut-être été qu'une satire... Il ne tarda pas à paraître lui-même dans la salle; il s'y glissa comme un chat et se tapit dans un coin, pour voir ce qu'Enguerry répondrait aux envoyés, el s'ils ne venaient pas proposer, pour éloigner le danger, des conditions plus lucratives que celles du sénat de Venise.
— Sire chevalier, s'écria l'évêque en prenant la parole, nous sommes dépuiés, en qualité d'and)assadeurs, par le roi de Chypre et de Jérusalem, pour vous apporter la réponse qu'il ne vous a pas plu d atiendre hier. — Je la savais, dil sèclienient Enguerry. — Sire chevalier, si elle était telle que vous le pensez, vous ne nous verriez pas, reprit Monestan ; au surplus, voici nos lettres de créance. — Trousse les offrit au Mécréant. Engucrry les prit brusquement et les jeta sur sa table d'un air de mépris. — Bon!... se dil en lui-même le Vénitien en voyant ce geste, ils ne réussiront pas! — Mais, seigneur comle, continua l'évêque avec hauteur, il me semble que les écrits d'un roi de Chypre el de Jérusalem veulent plus de respect. Monestan tira violemment le prélat par sa soutane pour le faire souvenir qu'il fallait de la douceur et de l'abnégation dans les négociations.
— D'abord, répinidit le Mécréant, je fais peu de cas des rois, ei surtout des rois sans couromie; mais je comprends qu'il vous esl facile, messieurs, d'oublier que l'on m'outragea. Moi, je ne l'oublie pas, et je n'ai jamais rien pardonné; finissons en deux mots. J'ai deniaïuié la princesse en mariage ; m'apportez-vous le consenlenient du roi? non. S'il a voulu la guerre, il l'aura!... — Sire chevalier, dil .Monestan, le roi ne vous refuse point sa fille !...
(les mois débiles avec douceur produisirent un coup de théâtre ; le Véaiiicn av;ii]( :i sa tête en maudissant le vieillard, et le Mécréant resta la b(in( lie, béante et s'écria : — Serait-il vrai ?... — Je vous le dis, comle Enguerry, mes lèvres sont vierges de mensonge.
Engueny croisa ses bras sur sa poitrine et se rail à marcher à grands pas dans la salle; et Monestan, Trousse et l'évêque le regardèrent aller et venir eu espérant obtenir du répit. D'après ses mouvements, Michel l'Ange, voyant son parti prêt à être coulé bas, faisait mille signes d'intelligence au Mécréant. Celui-ci, tout absorbé dans ses réflexions, n'y prit pas garde, et l'astucieux Vénitien n'en trembla que davantage. Enfin le Mécréant s'arrête, contemple Monestan, et lui dil: — Vieillard, si cela est... je renonce à ma vengeance, et... Voyous vos propositions.
— Sire chevalier, elles sont justes; la princesse a demandé huit jours pour réfléchir el se résoudre à celle alliance... le roi n'a pu les refuser à sa (ille. 11 faut au moins ce laps de temps pour vous connaiire, pour que vous vous rendiez digne d'elle par mille petits soins, eulin pour lui faire la cour. Ce temps est même nécessaire quand il ne s'agirail que des préparatifs eldes formalités...
Monestan s'arrêta en voyant le changement de visage du Mécréant. Ce dernier continua de marcher en songeant à celle brillante alliance, qui l'éblouissait. Michel l.^nge, sentant qu'il sérail égal au Mécréant de posséder les trésors du roi Jean en servant le sénat ou en épousant Clolilde, et que lui. Michel, serait la victime de ce dernier moyen, il fil alors des signes qui pouvaienl passer pour des signes de détresse, et ils devinrent si pressants, qu'Enguerry s'arrêta devant lui et pencha son oreille vers l'Italien.
— Songez, mon compère, dit r.\nge à voix basse, que l'on se joue de vous et qu'on vous tend un piège '... Et ses petits yeux verts exprimaient une fine ironie. — El lequel?... lui demanda le Mécréant. — Veriu-Dicu ! ils veulent gagner du temps, rassembler des forces, ou donnera Gaston le loisir de venir!... Vous n'avez donc aucun principe de politique?. .
Le Mécréant, rouge de colère à ces idées qui se glissèrent dans son àme comme un rayon de soleil dans mie chambre obscure, revint piéeipilanimeni vers les ambassadeurs, et s'éciia, d'une voix ironique qui fit retenlir la voûie :
L'ISRAÉLITE
— Ahl beaux ihcrs sires, vmisvoiiloi que j'aille conriiser la princesse?... oui, j'irai dès ce soir avec un coricge de cinq ccnis hommes d'armes... Le irouvei-vous asseï nombreux ? faut-il l'augmenter? dites, perfides messagers. N'espérei pas me voir consumer un letîips précieux en négociations dont j'enircvnis le bui.
— Oubliez-vous, s'écria l'évêque à son tour d'une voix colérique, que nous représentons un roi de t'hvpre et de Jérusalem? — Vous l'avez oublié vous-même en vous c"liargeant d'une perfidie. — Due perfidie! reprit .Monestan. Seigneur, je vois que vous n'aimez pas la princesse et que ce n'est pas elle que vous cherchez. — Est-ce que vous croyez qu'on se marie pour avoir une femme? répondit le Mécréant avec un sourire infernal. — Allons, sire chevalier, dit le premier ministre, c'est de l'or qu'il vous faut, je le vois. — Certes. — Eh bien, je vous en offre! Pour éviter la guerre, voulez-vous vingt mille mures? — Vingt mille mam! s'écria le Mécréanl en se reculant vers le Vénitien, tandi> que révèqiie lordail la main de .Monestan pour le faire taire cl cesser des pr^lpo^ilions dé>hon(iraiites. — Nouvelle ruse, dit timi bas le Vénitien, ils veulent vous attirer à leur château pour se défaire de vous. — Ouais ! mon ami. dit Enguerry à Monestan, Toulez-vous i ester pour olage pendant que j'irai les chercher. — Oui. réplique Moncsian avec un sulilime dévouement et en faisant signe à l'évêque qu'il consentait à périr pourvu qu'on s'assurât de sa personne.
Trousse trembla de tous ses membres en craignant que la proposition ne fùiaccepiée.
— Mon compère, dit Michel l'Ange à voix basse, gardez-vous d'y consentir. Je connais ces gens vertueux, ils sont capables de mourir pour le salut de leurs princes. — Mais, mon féal, deux millions... — Eh ! brigand, mon ami, tu les auras puisqu'ils les ont, et tu auras de plus les dix mille marcs du sénat.
K ce raisonnement subiil, Enguerry revint vers les ambassadeurs et leur répondit : — Messieurs, je ne consens point à vos cauteleuses propositions. — Eh bien, répliqua Monestan presque en colère, vous en serez victime. Et, prenant un ton grave, il se couvrit et ajouta: — Au nom de Jean 11. roi de Chypre et de Jérusalem, je vous déclare la guerre... — Adieu, sire Enguerry, continua I évê(|ue, le glaive est entre nous et décidera : nous nous verrons ! ajouta l'audacieux prélat. — J'accep(e joyeusement, dit le Mécréant, et, sans plus attendre, je vous donne a^signalinn sous les murs de Casin-Crandes. — Niius y serons' répondit lévèque avec un ton lier qui en imposa au .Mécréant. — Oui, nous y serons, répéta Monestan, assistés de noire bon droit et du Dieu des armées. — Tant mieux pour vous! dit le .Mécréant, qu'il vous défende !
A ces mots, les ambassadeurs, contrits au fond de l'àme, se retirèrent, et lorsqu'ils furent sortis de l'enceinte du château, le premier mot de Trousse fut :
— Ah! je vis! Et il se l.ile le corps. J'ai presque eu une idée fixe de peur qui m'aurait à la longue emporté.
(lue l'on juge de la désolation qui régna dans le malheureux château de Casiii-Grandes quand la nouvelle du mauvais succès de l'ambassade y fut répandue.
— Messieurs, dit le prince à ses ministres quand ils eurent fini leur récit, tout n'est pas encore perdu; sortons, allons examiner nos ressources et rassurer nos soldats.
Déclaration de guerre. — Surprise. — Ddclaralion d'amour.
Depuis qu'il y a des hommes sur la terre, depuis que l'on a su ce que celait quc'le tien et le mien, ce que valaient les mots pairie et honneur, jamais déclaration de guerre n'apporta tant de terreur chez une nation que l'assurance d'avoir la guci re avec le Mécréant n'en fit régner dans Casin-Grandes et dans l'esprit de ses habitants, et ce, par une bien bonne raison, c'est que chacun avait la conscience de sa faiblesse, et que dans l'état des choses il devenait palpable que la résistance eu pleine campagne était impossible. De cctie idée sourdirent la stupeur et l'inmiobilité des trois corps d'armée et des paysans. Cette idée fit une peine bien grande au prélat, qui voulait à tonte force une bataille rangée. Ou résolut de ne soutenir qu'un siège.
Lorsque le ro^ guidé par Moncsian, descendit an milieu de son petit peuple, il y eut, tant dans la nation que dans l'armée, un mu"-
vement d'enihousiasme dont, en général habile, le prélat sut profiter en s'écriant : — Auxvemparis!
— Aux remparts ! répète la foule. Or on sait combien les cris d'une niuliiunle exalieni ceux qui la composent; il en résulte un enivrement moral qui, dans celte circonstance, fit disparaître les dangers, et l'on s'écria de plus belle : — Aux remparts ! Vive Jean II ! Aux remparts! Bien plus, on y nmnta.
— Sire, dit le prélat, l'endroit le plus important à défendre, c'est la façade du château; nous y devrions placer tous les archers, les femmes et le corps des vieillards; il sera difficile de les atteindre, et ils peuvent jeter des pierres, de l'huile bouillante et des masses sur les assiégeants. — Vous pouvez donner des ordres en conséquence, dit le prince, fâché de ne pas y voir assez pour exercer son initiative sur les propositions de ses ministres.
Le corps des vieillards, les femmes et les enfants, enfin tout ce qui ne faisait pas partie des autres corps d'armée grimpèrent avec courage sur la muraille, et l'on s'y campa pour être toujours prêt à défendre cette précieuse façade. On fil une espèce de chaîne et l'on ne cessa de transporter des pierres, des huiles, de l'eau, du bois et des projectiles.
— 11 sera difficile de nous vaincre, monseigneur, dit Monestan, resté seul avec le prince. Ah ! si vous pouviez voir le zèle et l'amour de ces fidèles serviteurs et vassaux ! — Mon ami, reprit le prince, puissé-je les récompenser! Les deux vieillards s'aitendrirent. — Sire, vous méritez bien ce dévouement. — L'amour des peuples, Monestan, est la plus belle couronne des rois.
Le connétable et l'évêque ne tardèrent pas à revenir.
— Sire, dit le connétable, quel est voire avis pour la disposition des auires corps d'armée? — Nous pensons, répondit le prince avec un visible plaisir causé par cette déférence, qu'il faut diviser le second corps en deux bataillons, qui garderont les deux ailes latérales de Casin-Grandes, et nous réservons le corps délitepour le portail; il protégera les sorties si la cavalerie en fait. — Elle en fera, sire, dit Kéfalein en agitant sa tête pointue; je veux trouver en ces lieux nu second Edesse, où je sauvai l'Etat par cette charge de... — El si les ennemis, continua le monarque, arrivaient, par quchpie malheur, a ce portail, ils le défendront; ce plan me paraît sage. — Annibal n'iûi pas mieux raisonné, dit le prélat.
J'ai remarqué que nous sonnnes disposés à la fialterie quand nous sommes joyeux, et l'évêque, en s'occupant de combattre, netait plus un homme ni un prêtre; il tenait le milieu entre la terre et le ciel.
Les défenseurs de Casin-Grandes ainsi placés et armés jusqu'aux dénis, le bas du château fut désert, il ne resta dans les cours que le corps délile, la cavalerie et quelques vieux serviteurs qui entouraient le prince, l'évêque ei le connétable.
— Ne serait-il pas à propos, s'écria Monestan, maintenant que toutes les précautions humaines sont prises, de nous rendre â la chapelle et d'invoquer le Seigneur des armées?
L'évêque remua la tête à cette proposition.
— Sans doute, il le faut, répondit le pieux monarque, allons-y tous de ce pas, et le Dieu doiil nous avons délivré la crèche cl le tombeau ne nous oubliera pas. Mais, s'il nous laissait dans l'infortune, nous adorerions toujours sa main puissante, car ses décrets sont immuables et pleins de sagesse.
La peiile troupe se met en marche vers la chapelle : chacun entre avec un saint respect, excepté l'évêque, qui marche avec l'air dégagé d'un ministre prenant possession d'un portofeuille. Le prince s'assied sous son dais, les vieux serviteurs se groupent en silence autour de l'autel, et le prélat, s'étant revêtu de ses babils pontificaux, parut suivi de l'abbé Simon et du sacristain couvert de son armure.
Les vitraux coloriés semblent empêcher le soleil de pénétrer cl ne laissent passer que le faible jour des cloîtres, ce qui donne à celte scène quelque chose de religieux; car la réunion des circonstances les plus ordinaires peut quelquefois produire une sorte de majesté. Le silence profond, les voilles majestueuses, les piliers gothiques, l'attitude du prince agenouillé qui s'humilie devant le maître des rois ; la compon('iioii des vieillards, la ferveur de Monestan, cl, plus que tout cela, l'idée de la présence immédiate de l'ElerncI, inspiraient un sentiment que l'on ne pourra jamais expliquer que par le mol religion. L'ensemble moral auquel on donne ce nom, outre le charme consolant qu'il porte, aura toujours quelque chose de suave et de poétique; ces vieillards, en levant leurs mains vers la voille, par ce seul geste, espèrent cl inicrrogent un œil intelligent qu'ils devinent derrière l'écharpe diaprée des cieux !
Des cheveux blancs courbés vers la terre, des hommes afnig(*s avouant leurs faiblesses, et des mains suppliantes m'ont toujours attendri; je ne puis même songer sans émoiinn aux prières boiteuses qu'Homère nous montre suivant toujoins l'Eternel.
L'évêque chanta le psaume par lr(|iiel D:ivi(l demandait au Seigneur du secours contre son fils et ses partisans rehelles; la triste monotonie du chant d'église a une mélaneolii^ plainlive que je trouve admirable; dans cette circonstance, elle était sublime I
Il me semble voir, sur mie mer orageuse, au fort d'une tempêle, des matelots chanter l'hynme de la Vierge et leurs cris de détresse
LISIIAI'I.ITE.
surmnnier la voix immense des orages el parvenir au troue célesie sur l'itile riipide des verils. L'évcqiic, loul en incUaiil une nnli ur guerrière dans son invocalioii à rÊlcrnel, ne pouvait s'enipèclier à la lin (le eliaque verset de regarder les armures suspendues aux piliers de la chapelle.
Au premier verscl. il péniit de ce qu'on les eût laissées oisives. Au second, il pensa, d apre^ l'ainplrur des cuirasses, que les liommes étaient plus forts du temps de Hugues. Au troisième, il donna un corps à ces cuirasses. Au septième, il vint à regretter les liommes d'armes et les cent chevaliers de Hugues. Enfin son idée favorite le subjugua tellement qu'au dixième verset, au lieu de paruks latines, il entonna :
— Ah! si nous avions trente mille...
Oes mois détruisirent le charme céleste de celte scène reliaieuse. L'Eternel aura sans doute pardonne en riant, mais il n'en hit pas ainsi du prince, il ouvrait la houche pour admonester llilarion; et Mon<'>lan, la hoiiihe héanle, regardait l'évèque confus, lorsque des crisel un effroyable biuil, un Irépi^Mienicnl et nue clameur soudaine relenlirent sourdement contre b'S murs de la chapelle, ell'on entendit ce mol fatal : — Aux armes ! voilà l'ennemi.
On sort tumultueusement de la chapelle, et l'évèque, oubliant qu'il est en habits pontificaux, monte avec vitesse sur les murailles. (Juel spectacle ! Le Mécréant, ù la tète de six cents hommes d'armes, entrait dans l'aveime en poussant avec sa troupe des cris de joie et de victoire; leurs casques biillaienl ainsi que leurs armures, un nuage de poussière s'élevait au-dessus du feuillage des arbres centenaires. Enlin la troupe ennemie s'approche et s'établit en face la muraille du château. Elle s'étend jusqu'aux deux énormes quartiers de roche qui fermi-nt le vaste fossé foi nié p.ir la Coquette et l'autre montagne; on dresse quelques tentes cl l'on se campe. L'évèque voit dans le lointain une seconde troupe d'ouvriers apportant des machines et dis fascines, el déjà des barbares conpenl les premiers arbres de l'avenue pour servir ;iu siège; les vieux ormes craquent en tombant, el la terre gémit du poids de ses fils chéris.
— Ils auront bien vite comblé les fossés avec tout cela ! s'écria l'évèque en s'apercevanl que les combats qu'il voyait jusqu'alors en idée allaient devenir sérieux.
A ce monienl une lueur soudaine éclaira lescieux à l'horizon, et l'effroi sai^il les liabitauls de Casiu-Grandes assis sur leurs créneaux, en contemplant i'ineendie des villages du marquisat : un cri d'horreur s'éleva avec les flammes, et le courage des assiégés s'augmenta par le désespoir, qui leur glissa sa rage. Us virent consumer en un instant les toits palenicls, el il n'en resta plus que la place.
— Malédiction sur Enguerry, ses soldats, fauteurs el adhérents! s'écria l'évèque; je les excommunie, eux el leur postérité.
El l'évèque prononça la formule d'excommunication.
Ceux qui eonnaisseiit ces temps-là ne seront pas étonnés d'entendre répéter la foule : — Ils sont excommuniés ! nous les vaincrons. — Croyez-le ! dit le pauvre Trousse, tout chagrin de voir son gros corps emprisonné dans une armure.
Les paroles du fougueux prélat donnèrent de la confiance aux soldats; l'idée s'accrédita, parcourui les rangs, el les Casin-Crandé~iens regardèrent l'ennemi, en le menaçant comme s'ils étaient des anges, el les soldats dlinguerry des dénions. Mais je pense que, malgré celle assertion des Camaldulês, il est plus sensé de présumer que ce renfort de courage leur vint plutôt de la nécessité où ils se trouvèrent de déleudre leur exi>tence; car le nwi de Trousse est le pivot du monde. L'évèque redescendit el lit part au prince de l'investissement de la place, eu appuyant sur lenlliousiasme des Iroupes. Alors on prit la dernière précaution : toutes les richesses du prince furent enfouies dans un des caveaux de la chapelle, cl l'on en mura l'entrée. L > nuit ne tarda pas a couvrir de son voile les assiégés et les assiégeants, sans disiin:,'uer enire eux ; car le ciel a nue égalité cruelle : il n'a de privilège pour personne, et le proverbe : : Le soleil luit pour tout le monde, devrait faire rougir les légi>lalenrs qui créent des castes.
Le prudent évêquc plaça une sentinelle près du beffroi, pour, en cas d'alarme, meure chacun sur pied. Enfin, suivi de Kéfalein el de Caslriot, il vi-iia tous les po.tes, les sentinelles, les armes, eneoiiraçea les faibles, forlifia les plus courageux ; el le bon et sensible Mone^lan promit raflrauchissemeiit aux mainmortai.les qui se distingueraient, et la libération de leurs enfants à tous ceux des serfs que l'on trouverait morts. — Pourvu qu'ils soient blessés par devant... observa Castriot.
Après avoir pris toutes ces actives précautions, le petit étal-major rentra dans les appartements, et Ion rendit compte au prince de l'éiat satisfaisant des iroupes, soit au moral, soit au physique, en l'assurant que l'on ne devait rien craindre. Malgré celle assurance, le souper du bon Jean II fut triste, et Cloiilde n'osa point chanter. Le monarque passa la soirée à réfléchir, la tête appuyée dans sa main ; il gaid.i la même allitnde, ei son vis;ige souffrant faisait d aulunl plus de peine à voir, qu'il ne se plaignait pas. Elail-ce par inajesié, était-ce par grandeur d àme? Nous aimons à croire, d'après les
différentes esquisses que les Camaldule, nnus oui donuécs de soa portrait, que c élail par ce deniirr moiif.
— Mon père, vous êtes rêveur 1 voire Clnlilde est là, dit la jeune fille aines un long silence. Si je pouvais vous soulager!... Hélas! jo ne puis que partager vos peines. — Ma fille, je ne vous oub'iais pas. N'entends-je pas le doux murmure de voire sein.'... Ah! si j'étais jeune et plein de la vigueur qui me manque, je me réjouirais à l'idée des combats! — Vous serez victorieux, mon père! — 0 jeunesse!... s'éeria le vieillard. Et si l'on succombe, que deviendrez-vous, Clotilde? — Le malheur a des avantages.
En prononçanl ces paroles, rainoureusc princesse se voyait en idée errante, ah.inilounée, orpheline, sans espoir, sans asile, et recuc-illie par son bil israélile dans une solitude pleine d'amour. Celte infortune n'élail-clle pas la seule cause qui pût enfaiiler son bonheur? Le ton qu'elle mil à ces paroles frappa le vieillard.
— 'V'ons tremblez, ma lille. el ce que vous venez de dire cache quchpie secret, car c'est trop philusnphiipir pour votre âge.
— Sire, en coulant vos jours d.iii> uni' eli.iiimière, loin des agitations du numde, soigné par voire fille c.éiii', ne vous occupant (pie des seuls biens réels que nous légua la nature, lianqnille cl sans alarmes, ne sericz-vous pas heureux'.'... plus heureux peut-être'.'...
Aces mots prononcés avec une candeur virginale mêlée à je ne sais quoi de suppliant et d'espéranl, le vieillard allonge la tête, el le mouvemenl répété de ses yeux annonce qu'il cherche à deviner ce qui se passe dans le cœur de Clotilde.
— Vous aimez, Clotilde ! s'écria-l-il après avoir pensé longtemps. Hélas ! ajouta-l-il en croyant que sa fille était éprise du chevalier noir, si je suis vaincu, je ne pourrai vous rendre heureuse, vous souffrirez de votre amour... Ne le deviné-je pas .' La jeune liile tremblait Comme une génisse devant la hache; le vieillard prit ses blanche* mains, qu'il serra dans ses mains glacées : Tu trembles, ma lille !... A ce signe je recomiaitrais l'amour, si déjà je ne l'avais reconnu. Va, CloVilde, si llioniieur existe, s'il n'a pas fait ses derniers pas sur la lerie, lu seras heureuse. La jeune fille pleura, car l'erreur de son père élail bien manifeste; une des larmes tomba sur la main du vieillard. — Rassure loi, Clotilde, s'écria le bon prince, il t'aime!...
Ce fui un coup de poignard bien cruel pour le cœur de la tendre amante du bel israélile.— El je vois à les larmes, continua le prince, que tu l'aimes aussi. Heureux enfants! l'aspect de vos feux réehan fie mon cœur !... 0 ma bien-aimée! voilà pourquoi j'étais triste, .le crains plus que vous pour vos amours... Le tableau que vous me dérouliez loul à l'heure est ma mon comme celle des fêles de vos ieux cœurs; car, à moins qu'il ne soit qu'un simple chevalier, comment voudriezvous qu'il épousât la fille (i'uu monarque sans asile, sans couroime et sans richesse? Clotilde pleura plus fort à ce dernier mot. Et, conlinua toujours le prince, n'espérez pas que je vive. N'étant plus qu'un objet de pitié, un débris de roi. la houle de noire maison, et, comme un monument ruiué, n'offrant plus que le faible souvenir de ce que je fus!... Non, si, malgré nos malheurs, le chevalier noir est constant, ma tombe vous servira d'autel; vous viendrez tous les deux y pleurer un bon père, el, si je vous sais heureuse, Cloiilde, ma mort ne sera pas toute amère.
Clotilde, ne pouvant plus soutenir l'aspect de son père, lui dit : — Adieu, mon père... Et elle embrassa la joue du vieillard. L'accent de cet adieu fit tressaillir Jean 11, qui répondit en levant la lêlc et comme en fixant Clotilde : — Oh ' que de larmes, ma (ille '... C'est juste, vous aimez trop votre père pour ne pas aimer ainsi celui qui doit le remplacer.
Que de sanglots la pauvrette étouffa, et qui éclatèrent quand elle rentra dans son appartement! La vue des Heurs du bel israéhte sécha toutes ses larmes. N'est-ce pas l'effet du feu ?
Josette ailendail sa maîtresse depuis longtemps. —Madame, lui dit la belle Provençale en la déshabill.int, mon mari n'est pas avec les assiégeants ; il garde apparemment la forteresse, vous l'auriez pu voir... et moi avssi. La princesse, absorbée tout entière dans la douce contemplation des fleurs qui éveillaient une si grande niasse de souvenirs, ne fit pas attention au ion boudeur de sa suivante el à l'expression naïve de son moi aussi. Clotilde répondit négligemnienl: — C'est hruieux pour vous, Josette; il aurait pu périr.
La petite moue de la chagrine Provençale indiqua qu'elle préférait le plaisir dont elle était friande, aceoiupagué de dangers, à l'assurance du repos de son époux sans plaisirs • et c'est dans la nature !
La princesse ne vil rien de timtcela, car elle avait le visage tourné vers les fleurs qu'elle aspirait de loin, el sa ligure annonçait l(uil le délire de son àme; il régnait dans sa pose cette exlase céleste dont Raphaël a répandu le charme sur ses vierges correctes el pures.
Aussitôt que Josette fut partie, Clotilde C(mrnl à sa fenêtre chérie avec la légèreté d'un faon, ou plutôt avec les ailes du bouheur, j'allais dire cle l'amour. Choisissez.
— Nephtaly, dit-elle dune voix tremblante, ne craignez-vous pas que la sentinelle vous aperçoive? — Elle dort... Hélas! demain elle me fera disparaître bien avant l'aurore... Il sarrèle. Demain, conlinua-t-il avec un ton plaintif, je ne vous verrai piiiiit. Pour moi, I aube ser4 sans cbarine et le jour sans éclat ; je ne vous ven';'! point. — »
flSRAËLlTE.
^'^•pllt;\Iy. la nnii qui iioii< onvironnc lonjours osl d'',in tiisio pro>agc; ce voilo (Ii'iiii fiiiu'niiri' tievraii vous empocher do revenir. — 0 ma bieiiliiiiice. si josais... — Kh bien .'... — Pnis-je espérer de ne pas oire pour vous un objet de colère si je vous avoue ma pensée?... — Kcphialy ! — Hélas ! je vous aime.
A ce mol. il semble aux deux amants que tout dans la nature l'entend, l'a in-ianl de silence suivit, après quoi lisraéliie reprit avec nue e\pres>ion, oh! une expression... Heureux qui l'a connue!
— Je ne puis nlus, dit-il. couieiiir en moi le tiu-rent qui me déchire dans sa violence. Hélas ! soulfrir sans que vous le sachiez, c'est souffrir mille fois davantage. Punissez-moi, mais sache?, mon audace. — Nephialy ! — .Ah ! ni.idaiiie, je sens que je vous offense ; mais cette i[ijure et mon mal vienneui de vous. Je désire souffrir seul et ne pas troubler votre repos... Quelle démence s'est emparée de moi!... Mal- LeurcHxI — Nephialy!... — .Vh ! n'augmentez pas ma douleur, n'attisez pas les feux de l'enfer en prononçant si doucement mon nom, si vous devez me baimir... — Neplilaly !.-.
Ces quatre exclauiiiliuus ét:iient chez la princesse l'effet d'une joie céleste; à peine si elle ^avaii les avoir prononcées.
— Nephtaly, reprilelle. je sens que vous éles pour moi plus qu'un frère X voirè voix, à votre aspect, que dis-je? à votre seul souvenir, tout Irenible en moi ; j'aime mou père, mais avec un saint respect que je n'ai pas pour vous, car j'éprouve trop de douceur à votre vue sacrilège je dirais que j'aime, si je connaissais ce que c'est que l'amour... Hélas! je ne suis plus la même, j'ai trouve de la douceur dans mes larmes: et, du jour où je vous aperçus, la verte prairie arrogée par le ruisseau, le ciel tranquille, ces montagnes bleuâtres, celle scène magique que j'envisageais d'un cœur sans désirs, n'eut plus le même aspects je sentis que l'orage altère le ciel, que le torrent trouble le ruisseau limpide, que la foudre frappe les montagnes, et que je devais changer... Je devrais me taire, mais mon àine s'en- Tole malgré moi sur ces paroles qui s'échappent de mon cœur... Au moins, Ni'phtaly, songez que vous êtes chargé d'un immense fardeau. Je me remets cuire vos mains, car je n'ai plus d'empiro sur moimême. Je pourrais commander, je veux être esclave!... Aurai-je raison?... serez-vous constiinl, fidèle, et respecierez-vous ma faiblesse ">
Il est impossible de rendre la volubilité avec laquelle ces paroles furent prononcées. On pourrait la comparer à celle des eaux qui, longtemps relcnuos par nue digue, la rompent et s'éclinppenl par une ouveriure, en emportant dans leur flux rapide tontes les barrières. Cloiilde aperçut, à la lueur diamantée des étoiles, le beau juif se cramponner au rocher, comme un homme étourdi de bonheur et prêt à succomber à sou plaisir.
— Ah! j'accepic. s"éeria-l-il, j'accepte ce dangereux dépôt; jainais or et richesse n'auront été si respectés par un avare. Ma Clotildel... A ces mots, un eifroyable bruit retentit dans les airs, le beffroi sonne lugubrement, les cours et les vieux bâtiments tremblent sous le trépignement des soldats, les raurs et les échos répètent les cris, et cette clameur unanime s'élève : « Aux armes !... aux armes !» Les llambeaux. les torches, s'allument, les créneaux se garnissent de soldats, l'alarme se répand, la confusion règne, la terreur et la guerre semblent être présentes, en sem:int leurs brandons cl leur épouvante ; oa s'entrechoque, on court, des pas préciniiés ébraident les g;drries : le bruit des armes éveillerait les morts. (.Iniildc est immobile et muette de stupeur, car elle entend les gardes s'assembler et la foule se diriger vers ses appartements. Nul doute que Nephtaly ait é(é aperçu.
— Sauvez-vous! dit-elle à Ncphtaly.
Le beau juif, sentant le prix de ces paroles, saisit '-a corde avec trop de précipitation, et Cloiilde entend rouler une mus-e et le bruit sourd d'une chute suivi d'un faible gcniisseinent. Elle écoute, et ce gémissement lugubre parvient à son oreille : « Clotilde ' n H est prolongé, plaintif, comme celui d'un homme qui tout à la fuis accuse et remercie le ciel.
— H est mort !... dit la vierge pile. Et la voix de Clotilde expire. On entre chez elle, elle reste immobile comme le faiiiôuie de la
mort; ses yeux sont secs. — Il meurt pour moi! il l'avait bien dit... fut sa dernière parole, car la porte s'ouvre, et
Premier succès. — Ass.iut.
Des soldats se précipitèrent dans la chambre sacrée de la jeune fdic; mais ils trouvèrent Clotilde dans un si horrible éi.it d immobilité, que le fidèle Albanais, qui les conduisait, le sabre iiu, demeura stupéfait à l'aspect du regard fixe et hébété de sa jeune maîtresse.
— Madame ! dit-il res|iectueusemenl. La jeune fille, toujours immobile, regardant sans voir, ne répondit rien à l'Albanais. — Madame ! répéta Castriot.— Il est mort!... murmura Clotilde. — Ah! venez au plus iftt, reprit l'Albanais. Marie vient de meltre nos soldais à une rude épreuve ; l'alarme est dans la foricresse, et vous seule pouvez calmer riiinocinle.
La princesse suit Castriot machinalement; elle descend et s'avance dans les cours à demi sombres. Elle arrive vis-à-vis le portail, et le spcctaclede l'Innocente, échevclée, tenant une ton lie qu'elle secoue, semblalile à la Discorde, et se débattant au milieu du tout le premier corps d'armée, qui suffit à peine pour la contenir, frappe ses regards sans qu'elle le voie intellectuellemeul. Ce tableau nocturne et pittoresque dans ses effets, les figures îles soldats éclairées par la lueur des torches, les murs grisâtres, et Marie en proie à ses convulsions, sont devant elle comme s'ils n'y étaient pas.
Cependant Clotilde s'approche de l'Iiniocenle, et, apercevant alors sa nourrice, elle eut une idée vague de ce dont il s'a;;issait; mais sa pensée domiiianic ayant trop d'empire, ces mots errèrent sur ses lèvres pâlies par la diudenr :
— Marie!... ma bonne Marie !... vous ne savez pas tous les itinlheursque vous causez!... Ah! nous sommes bien malheureux si vous avez peidu votre fils ; j'ai... La jeinie fille effrayée s'arrête.
A ces accents chéris, l'Innocente revient à elle, arrange sa chevelure en désordre, se tait, regarde (ixement celle qui l'ait vibrer encore quelqiu's cordes d'un cœur mort au plaisir des mères, et ses yeux ne tardent jias à se remplir de larmes 1...
Celle jeune fille, iiàle, immobile au milieu de ces soldats étonnés; ces lorches qui ne rompaient l'obscurité de la nuit qu'en un seid endroit, en colorant les vieux murs couverts de mousse, celte femme Calmée d'un regard, utfiaient le tableau d'une jeune magicienne évoquant un mort aux yeux d'un peuple effrayé; car la pauvre Marie, par son air délabré et la nudité de ses membres décharnés, avait l'air de sortir d'une loiiibe et de se couvrir, par une pudeur renaissante, du linceul, dernier vêtement de l'homme!...
Le calme reprit peu à peu son empire. Chacun retourna à son poste. Marie, dont on avait laissé la loge entr'ouverte, fut renfermée, et la princesse, suivie de Castriot, revint à pas lents.
Elle rentre et s'assied en tombant sur un fauteuil : elle y resta, dans la même position, jusqu'au lever de l'aurore, et ces heures douloureuses doivent être eucore plus effacées de sa vie que si elle eût dormi
A peine le jour commence-t-il à poindre, qu'elle se lève doucement, va vers la fenêtre et l'ouvre en trenibUml, avec l'anxiété d'une mère qui reçoit des nouvelles de l'armée, et qui, ne reconnaissant pas l'écriture de son fils, pâlit en décachetant la lettre fatale!
Clotilde regarde avec l'avidité de la douleur sur le rocher, dans le fossé, sur les dunes... l'œil de l'amour lui découvre du sang... elle en suit la trace, elle voit les vestiges des mains rougies du bel Israélite!... Ces déchirants indices sont empreints des soins de l'amour le plus délicat. En effet, ces marques sanglantes sont effacées à moitié, et recouvertes de sable afin de déconcerter des recherches trop curieuses... Ces précautions prises au milieu des angoisses de la mort, cette attention de se traîner pour aller expirer loin des lieux qui pourraient paraîtn^ suspects, et flétrir l'honneur d'une maîtresse adorée, cet ensemble touchant frappa l'âme de Clotilde comme u|i éclair... mais comme un éclair qui précède la foudre; car un froid glacial parcourt ses membres; un nuage se répand sur ses yeux; à peine a-l-elle le temps de (lire : " ... étais-je aimée!.. . » qu'elle tombe!... et, blanche comme un lis abaltii par l'orage, elle gtt décolorée, les bras étendus et l'œil fermé. Ses longs cils, sa noire chevelure et les deux arcs d'ébèue qui surmontent ses yeux tranchent seuls sur cette effrayante pâleur.
Inquiète et impatientée d'attendre, la jolie Provençale entra en chantant chez sa maîtresse. L'effroi de Josette fut presque égal à la douleur de la princesse. La suivante, muette de stupeur, soujève
L'ISRAELITE
Clotildo; elle parvint à la prendre dans ses bras, et elle la porle sur le lit, (|u'<'llc NC'loiiiie de lioiiver eu (udre. Elle récliaurfo la princesse, l'aiipillr tn pleurant, et laisie tomber ses larmes snr le visaj;e de Clotildc; la l'ioviiirili' porle sa main ^nr le e(eur de sa ni:iili-esso et le sent battre lailiIcMiciM... L'espèei' de sonrirc (pie fait naitn- Irspiiir vint frrcr sur les lèvres de la (ille de l'intendant; ce sonrirc, au niilirn ilr hcs larmes, ressemblait au rayon de soleil qui perte la tiue an milieu il'un orage.
linlin i^loiilde renmc avec peine sa pesante paupière, elle la soulevé et son d'il se découvre; mais il est icrne et dtinué de cette flamme qui l'embellissait.
— Ah ! madame!...
— Josetiel... Et la princesse, comme sortant des bras de la mort, promené un «-il sec sur tout ce qui l'environne. Ce re};ard rcneonire les vases de crislal chargés de lleurs ilu bel i>raélite. A cette vue, ua torrent de larmes s'échappe, et Clolildc est sauvée. Ces larmes semblent desserrer son cœur; le gonllenienl qui l'avait élo\iffée se relâche, et (pjelipies débris de pensées confuses eoinmeneeiil ;\ lui rappeler son m.Éllieur.
— K>i-il muri..losettc?
— Non, madame! répondit l'adroiie Provençale avec un mouvement di' lèie assez gracieux. Ce mot produisit dans l'àine de Clotilde la même délente que ses larmes opérèrent dans son corps : l'espérance agile son rameau veri, et la jeune (ille se confie à la bar(|ue légère (pie la déesse conduit sur \in océan sans rivages.
t. a l'rovenvale ne devina que bien tard le secret de cet accident inconcevable |iour elle. Clotilde, en reprenant l'empire sur ellemême, lui reconnuanda le plus profond silence ; et la (ille des Lusignan, alléguant le siège de Casin-Crandes, déclara qu'elle voulait rester dans ses appartements, se souciant peu d'aller montrer sa pâleur et les larmes uivolontaires qu'elle répandrait c\^ pensant à ces traces de sang cÇ a\\\ événements de cette fatale nuit.
— S'il existe, je le saurai bientôt, se disait-elle; car... je verrai des fleurs'... mais si ji; n'eu vois pas!... (Nouveaux pleurs.) J'en verrai!... penl-êire... (Nouvel e'^poir.)
Laissoii^-la pleurer et soniire alternalivemeut, balancée co(re le deuil et l'e-pnir; et, soit qu elle revête les voiles dti veuvage, suit qu'elle se eiMiromie de myrtes, prouvant toujours un amoiir extrd'UKî, pur comme la rosée, naïf comme l'enfance, et violent connue ]a colère.
Maintenant de plus graves inicrêts doivent nous ocçnppf-
Des l'aurore, révè(iue, Monestan et le connétable, apiès avoir été saluer le prince, étaient moulés sur les tours pour çouleu'pler l'ovdonuaucede l'armée ennemie. Ce ne fut pas sans effroi nu iU s'aperçurent des desseins de l'habile Mécréant: la perle (le, (.a-in-lùandis s'y lisait écrite en lettres majuscules, ainsi qu'au mélodrame, ipiand on déronli! des papiers où sont imprimées des inscriptions qpe (l'a pas fournies l'Académie.
En effet, deux cents travailleurs avaient apporté des fascines, d(!s troncs d'arbres et des pierres pendant toute la nuit. Ces tnatérianx formaient deux monceaux iininenses; et, comme ils étaient placés de eha(|ne t6ié de l'endroit où s'alniissini le pont levis, il fallai^ être bien inallrailé du ciel pour ne p.i^ s';i|,e,c, voir que le Mécréant avait rinlenlion de combler le large lo si\ ju^ie en face du portail, aftii de l'enfoncer Ce plan ne demand.iit pus huit heures pour l'exécution.
Aussi cette manœuvre savante excita l'épouvanie parmi les (fP's minisires; ils se regardèrent tristement et d'un air bien peu rassurant pour la foule qui les eutonrail à une distance respectueuse.
— Lorsqu'ils s'approcheront, dit l'évèque en montrant les soldats du Mécréant, nous les accablerons bien de pierres, de traits et d'une
foule de projectiles que voici mais nous les aiderons d'autai't ^
combler le fossé, et notre ponl-levis, quoique doublé de fer, ne leur résistera pas longtemps. Kéialein fil un mouvement de lêie perpendiculaire assez expressif. — On poin'rait, ob^erva .Monestan, b.àiir un mur sous le porlail. - C'est juste, dit Kéfalein sans songer qu'il ne pomrail plus faire de charge de cavalerie — Oui, répondit l'évèque, mais notre nuir n'aura pas douze pieds d'épaisseur, car nous n'avons pas le temps de le bâtir de cette largeur-là, et le Mi'créant l'abatira sans eflori.
Le pctitȎiat-major se regarda de nouveau silencieusement A
ce moment, h^s S(ddats et les travailleurs d'Knguerry coinnieiieéient à combler le fossé avec une effravanle activité... Ou (jt sur-le-eh,nup imc décharge de |>ierres et de traits qui en tuèrent qnehpies-nns; mais ils levèrent leurs boucliers, funnôrent une espèce de tortue prolectrice et coniinnèrent leur ouvrage sans se soucier de la vengeance inutile de ce second ciel.
— Eh quoi! s'écria Kéfalein, messieurs, verrons-nous consommer noire riune sans faire des efforts pour la conjurer.' Descendons, abai-so'is promptemcnt le pont-levis ! et je vous promets une charge semblable à celle d Edesse, où je sauvai l'Etat, où je fus fait connétable, et où...
— Biiii, Seigneur, interrompit Monestan en arrêtant l'inévitable récit d'Edesse; ordonnons aux archers et aux arbalétriers de descen-
dre; ils prolégerout notre rentrée si nous ne réussissons pas par no* Ire coulage à chasser l'ennemi.
L'évê<|ue iicssaillit de joie envoyant que celte charge pourrait lui remplacer une balaille rangée, et il s'écria : — i'arlonsl... avec, renibiiuMaMue d'un soldat français. A ce mol, les trois ministres descendirent suivis de la moitié des archers. L'ordre de monter à cheval fut donné à voix basse, et l'on se prépara dans la première cour à cetie sortie. Les trente-trois cavaliers se mirent trois par trois : à leur suite, le corps d'élite, partagé par la moitié, se plaça de chaque côlé |iour défendre les abords du punt-levis, et le resi<; eut ordre de ne pas quitter U: porlail et de ne lancer les traits qu'à nu signal convenu. L'évèque s'arma d'une massue; Moneslan monta sur sou cheval; Caslriot enfourcha le trente-ipialrieme, et si\ p.iysaiis dévoués, les six chevaux de labour ipii rcslaient; Ivef.ilein prit le commandement, et lit deux ou trois fois le tour d(! l'escadron, puis il commanda delà main le silence et au concierge d'ouvrir.
Le gros concierge et sa Icmnie abaissent le pontlevis avec une célérilé admirable, et la cavalerie s'élance connue un éclair en jetant un effn yable cri de guerre. On surprend les travailleurs, et cette trombe équestre renverse, tue et déirnit tout sur son passage; les archers lancent leurs traits par-dessus l'escadron, et les deux détachements du premier corps garnissent le pont-lcvis.
Dans le moment où celte décharge eut lieu, le >!écréant, ne s'attendant pas à tant d'audace, était occupé à voir s'il ne pourrait pas faire grimper ses soldats sur les masses de granit qui fermaient les fossés, formés par la Coqnetle d'un côlé, et par la seconde monlagne de l'autre, et il s'assurait qu'il éiail inniile d'entrer dans le parc, parce que les murs du château surpassai<'nt en hauteur les deux collines. Ainsi ses troupes furent prises au dépourvu, personne n'était à cheval, le chef était comme absent, et la charge de Kéfalein eut un succès triomphal.
La cavalerie casin-grandésienne tomba sur les brigands étonnés et enipaquetés dans leurs armures; la stupéfaciion les saisit, ils se laissèrent tuer, et le caru.ige fut assez salisfaisaut. Au milieu de cette scène, l'évèque et Casuiot brillèrent par leur ardeur. Le prélat, ne voulant pas violer le- préeeples de l'Eglise, qui défend à ses ministres (je verser le sang, assommait les brigands en leur appliquant sur le chef une lourde massue ; Caslriot se délectait eu décrivant avec son sabre des courbes ipii trouvaient si bien le défaut des gorgerins, que les léles tombèrent autour de lui comme de la grêle; Kéfalein, tout en promenant son grand œil bleu sur la balaille et en perçant les brigands de SQii épée, dirigeait la charge avec un sangjroid et une prudence (Uti feraient honneur à plus d'un général; il trouva nième le temps (le montrer à rennemi que Vol-au Vent carac(d,ii^ copune un papillon léger. Enlin Moneslan prenait toutes les précautions ep cas de retraite, cl il achevait, par bninanité, les brigands blessés à mort qui sonifraient trop, en leur donnant toutefois l'abaiilution en cas de repeniir in arliculo morlis. Celte admirable sorlip fpt laffaire d'un clin d'œil, et, tant que les brigaii-ds ne purent reeonnaiffe |e tionibre des assaillanls, ils moururent comme des mouches.
Le Mécréant avait échelonné ses gens, et ce fut la première division (|ui soutint l'effort de celje furieuse attaque, honneur élernel de Kéfalein !... Mais au bruit i|c cette irruption soudaine, aux juremenis horribles (le ses brigands, qu'à ce signe il reconnut périssant sops les cris des vaiiiqueurs, Enguerry, transporté d'une bouillante Cfllcrc, monta sur s(in cheyal et courut avec la rapidiié de l'éclair pour aller r.illier le sccoii(| corps, qui déjà participait à la dér()ule. La pié-enee du valem<ux chef rétablit l'ordre; le troisième cqrps monta à cl^cval, et le combat prit un aspect très-sérieux.
A la tôle de la cavalin ie casin-grandésienne arrivèrent Kéfalein, l'évèque, Caslriot cl les plus iiilrépides; ils firent des prodiges, et le Wécréant lioiiva des guerriers aniremeut difficiles à vaincre que les Pmvrcs pays;ins sans défense qu'il pillait. L'évèque criait à tue-lêle : Frappez, ih xnnt e.rcomwimie'xl... Et ces mots, retentissant comme la ti(]m|;elle du jugement dernier, donnerenl du courage aux Casin- Grandi'"-iens. lùiLuerry fut même enveloppé par l'évèque et Caslriot, et, s;;m I arrivée de Nicid, la courbe du sabre de l'Albanais allait délivrer Casin-Grandes. — A moi, brigands! s écria le Mécréant en fureur, et il conçut une manœuvre bien fatale a l'armée cypriote.
En effet, les débris des deuxième et premier corps d'armée du Mécréant s'étaient reformés sur les (lancs de la cavalerie casin-grandésienne, et le Mécréant, en donnant son ordre, s'élança pour Ici soutenir, afin de couper aux Cypriotes tontes les communications avec le pont-lçvis et cerner ainsi les ini|)rudents assiégés. C'en était fait de l'Etat sans la prudence de Moneslan, qui, prévoyant ce danger, avait envoyé chercher du feu au château, et venait, par une heureuse inspiration, d'incendier les deux montagnes de matériaux qui se trouvaient de chaque côté du pont-levis.
D'autre part, le connétable, comprenant la manœuvre d'Enguerry (ce qui fut le plus grand effort de la têle vide de Kéfalein), donna l'ordre de la retraite, et l'on se recula vers le pont-levis en combattant toujours. Ici Kéfalein se félicita intérieurement d'avoir appris à sa cavalerie à reculer. Ainsi protégés par les feux des deux vastes
L'ISRAÉLITE
bilrliors doni le venl soufflait la flamme et la fumée aiiN yeux des liiiiiaiiil-. ils ariivèieiil près du pontlovis avant tngueiTV, qui fui SaliR- |iar une détliariie de traits. Alors il se npdrla sur la tèle do la cavalerie cvpricile, et, avec toutes ses forces réiiuies. il tacha de l'écraser. Toujours gardés par les flammes des deux l)ùilioi>, qui biûlaienl comme ceux de l'Iuquisiliou sans s'éleiiulre. les llaucs des Casiu Grandésien^ étaient inattaquables, et, comme on sait, l'évêquc, Caslriot el Ivéfalein se trouvaient à la icle!... Or, si vous avez lu Homère, représente z vous les fils de Télamon détendant l'entrée de leur camp contre Uector.
l'ne grêle de pierres, de traits el de projectiles fut habilement lai]< ée du liant des murs Celte heureuse pluie permit, par i-on effet, à la cavalerie de rentrer; des cris de joie elde vicloire retcuiirent!... El le piini-li'vis se haussa !...
I.e Mécréani se mit dans une horrible colère quand il se irouva seul, entre les deux bûchers, renversé sur le bord du fossé, et qu'il vil son cheval, au bas duquel il se laissa couler, suivre le poni-levis; car le Mécréant, malgré la pluie de traits, avait eu le courage de se hasarder sur le poutlevis ; les jambes de son cheval s y embarrassèrent dans les chaînes qu'il cherchait à couper, tout en recevant la grêle d'eu liant ; alors son pauvre cheval fui enlevé, il se trouva Oxé par les pieds et attaché au portail, C(.mme ces bêles carnassières clouées à la porte des châteaux en forme de dépouilles opimes. I.e géoéieux animal pleurait el hennissait lameniablemenl; enfin le bonMonestan donna l'ordre de baisser un peu le polit, cl il loinba dans le fossé, où il mourut sur-le-champ,
iju'on juge, disje, de la rage, de la furie el des imprécations du ïlécréanl ; ilccumail el menaçait de ses poings le château; il aurait voulu pouvoir voler pour franchirl'espacequi l'eu séparait : la grêle devenant très-meurtrière, il fut contraint de se sauver à une distance où il n'y cùl plus de danger, l'ans sa fureur il fendit la léle à un pauvre cavalier de Réfalein, qui, s'éiaiii laissé désarçonner par son cheval, fut trouvé par terre. Celle cruauté fit trembler les Casio- Grandésiens, qui jelèreut un cri d elTioi.
Aussitôt la cavalerie renirée, chacun se reconnut, et le premier enivrement de la vicloire pas-é, les troi^ miui^lre^ coururent donner au prince un rapport officiel de celle première sortie.
— Sire, s'écria Kcfalein en finissant le récit, nous n'avons perdu qu'im seul homme elj en suis au d 'sespoir. — Il y a de quoi, connétable, el la nmrld'uu de nos sujets, dit le prince, est un ilmil pour nou>... — Ile n'est pas précisément sa mort qui m'ald ge. reprii le coniiét.ible. niais. >ire, il est lonibé de cheval, el I ini peiil croire que je I aval- mal instruit. Je vous a>sure, inuu>e'g!iei:r, qii il a reçu SCS quinze leçons comme tous les autres!... — On priera Dieu pour lui : s'écria l'évêquc appuyé sur sa massue avec une (ierté qui l'aurait fait prendre pour Hercule si le paganisme avait encore eu ses auiels.
Moiieslan ne put s'empêcher de sourire, el ne chercha point k tioubler k- triomphe de Kéfaleiu, eu disant que, sans sou idée de
Cette trombe équertre remerse, lue et détruit tout «ur «on passage. — l'age 59
meure le feu aux monceaux de bois, la cavalerie était cernée el perdue.
— Sire, continua le connétable enthousiasmé, depuis la charge
d'Iîdesse, où vous me nominales connétable, on ne connaît pas dans
1 lii>toire de la cavalerie européenne une charge aussi brillanie !
— Allons, messieurs, répondit le prince, dont la figure respirait la joie, espérons des succès d'après un tel début. — Sire, dit l'évêquc, nous délivrerons Casin-Giandes à la première occas on.
Il esl inutile de dire que celle victoire lii alieindre aux soldats du prince l'apogée du courage, et que l'espoir se glissa dans tous les cœurs cl se manifesta par des insultes que l'on adressa du haut des murs aux assiégeants battus et fréniissani de rage.
M lis Engucny venait de jurer qu'avant la nuit il serait maître de la forteresse et qu'il vengerait la mort de ses soldats : la revue qu'il en achevait lui prouva que celle sortie lui en coulait cent tienie-ti'ois de ses plus braves , l'évèque, pour sa part, en avaii mis
douze au cercueil. Les précautions du Mécréant annonçaient un général habile, cl rien ne pouvait empêcher celte fois que Casin-Grandes ne fûl pris en cinq ou six heures. Ces fat.i'es dispositions se firent pendant que les défenseurs de la place déjeunaient pour prendre des forces, afin de voler à de nouveaux exploits. Au moins ils n'en furent pas témoins, car les seulinelles n'avaient pas assez de lumières stratégiques pour deviner les intentions du Mécréant.
11 commença par ordonner de coujicr de quoi combler le fossé, il disposa ses travailleurs de manière que cet ouvrage marchât avec la pins grande célérité, el il distribua des soldats avec des boucliers, pour qu'ils préservassent les pionniers de la pluie de pierres; il enjoignit à ce corps de fuir à ton les jambes si l'on s'aSisail de baisser le ponl-levis ; puis il choisit parmi ses brigands une cinquantaine des pins déterminés, il les partagea en deux troujies, doni il donna le commandement à Nicol Cl à un autre de ses officiers. Ces deux détachements, armés de haches, eurent l'ordre de briser les chaînes du ponl-levis, encasde sortie, el de mourir plutôt que de manquer à cet ordre.
Enfin il divisa sa troupe en Irois cor|is, il commanda aux deux moins nombreux de se cacher sous le feuillage touffu des premiers ormes de l'avenue el d'appnver, en cas d'une nouvelle cnarge, les délacliemeiits cliariiés de cciii|icr les chaînes, et en même temps d essayer siiiinllaiiéineiil à séparer les Casin-Graiid(-siens de leur ch'leau et de les cerner. Il se mil à la tête du troi-ième corps, qii il posta derrière les iravaiUeurs afin de soutenir l'i florl des asslégé>, ou d être liiul prêt, si les Ca>in-CraniliMens renonçaient à une nouvelle sortie, à entrer dans la place lorsque le fové comblé offrirait un eheniin praticable, et que l.i porte serait enl'o icée ou brûlée. Ces disposilioiis f.ilales aux assié^'és étant toutes prises, et ces ordres exéenlés, les travailleurs comblèrent le fos>é avec une ardeur vrainienl eiïrayante et qui permit au Mécréani de croire qu'avant deux on trois h nrcs il entrerait à Casin-Grandes.
(Juand létal-major, c'est-à-dire quand Kéfaleiu. l'évéqueel Mones» tan reviureni examiner l'euuemi du haut des remparts, ils y levin»
L'ISRAÉLITE
rem ivres de leur premiiT succès, et chacun sait que l'ivresse de 1 anie aveugle aulaul que l'autre. Néanmoins ils ne lurent pas aveuglrs, en ce scus qu'ils aperçurent lié-bien les dispnsiiions et le 'p'an du Mécréant; mais, tout en voyant le danger qui les menaçait, ils se flaitèrent que leur courage suppléerait au nombre et qu'ils chassei-aieni le Mécréant. Cependant le fossé se remplissait avec une rapidité qui prouvait cunibieu le sac de Casin-Graudes ariiiaiidait les Soldats d En^uerry. Les ministres donnèrent l'ordre de faire chauffer de l'huile, de l'eau, et de préparer des maléiiaux peur une vigDUreuse défen^e; en même temp> ils cunmiandéreiit au\ déiadieincnts qui gardaient les murailles latérales du cliàleau de rede^Cl•ndre dans les Cours, et l'on discuta le moment favorable pour la défense.
— Une première charge nous ayant été si favorable, pourquoi ne tenlerloas-uous pas une seconde sortie? dit Kéfaleiu.
— Messieurs, répondit Mouesian, rien que le plus héroïque courage ne peut nous sauver : que nous fassions
une sortie, que nous ne la fassions pas , notre perle est inévitable; nia'rs. coniinua le courageux vieillard, je me confie à Dieu, et je me jetterai à corps perdu sur l'ennemi, préférant mourir à voir la ruine du prince. Eneffti, noire porte va dans peu être livrée aux flammes, et inms aurons beau accabler l'ennemi, rien ne pourra l'empêcher de brijler... Sortons , messieurs , et vendons cher notre viel (Juant au prince, laissons faire au ciel ...
L'évêque fut ému du discoins de .Monestau.
— Mou ieur le comle, reprit le prélat, tout n'est pas encore perdu ; voici le plan que je vous soumets : dans I)eii d'iusi nts le fossé SI r.i comblé; lorsque les soldats s'avanceiont sur ce petit espace, on les accalilera d'huile , d'eau, de pierres et de masses ; quand celte ressource sera épuisée, nous abaisserons le ]iom-levis, et il écrasera toui ce qui se trouvera sous lui ; c'est alors que nous ferons notre sortie ; à notre suite, viendront toutes nos forces, divisées eu truis corps, dont le premier Se déploiera en aile pour gard. r le pont , et , crciyez-miii, Uieuaidant, comme vous le dites, nous vaincrons!,..
— Vaiiicreou périr!... ^ s'écria Eéfalejn en re-
g.irrt.nl la ironpe et les
rempart». Ce cri fut répété. Les forces casin-grandésiennes reçurent lonlre de se coueemrer dans les cours, et il ne resta sur h tour du inllieii que les femmes qui devaient accabler l'ennemi. Le fos^é cciiililé. l'année du .Méiréant se mit en devoir d'aller enfoncer le p«rt:iil. Là commença le triumphe des femmes; l'huile buuil anie s'insinua dans les anmires et fil souffrir des tourments af.reux ans assaill.iuis qui moururent à la barigoule ; les pierres et les troncs d'ai lires les écrasaient ciimnie du luige sous le pilon, et le carnage fut si araiid, que leur cou-tance les abandimna : ils reculereiil.
— Liehes! s'écria le Mécréant, ils voutbieniôi manquer de munitions '. Cnurage !
Les siildats retonrnèrenl à l'assaut, mais les opiniâtres Casin-Grandé ieiis démolirent les créneaux et assommèrent les brigands... Cepeiidan les jiierres devinrent bientôt plus difiiciles à exrraire. elles ne tombaient plus qu'une à une, et les coups de hache reten-
tissaient dans les cours, ainsi que les cris de joie des brigands. Alors, la cavalerie au complet et les trois corps d'armée étant disposés, l'évêque s'éeria : — .Au nom de Dieu!... mes amis, du courage ! c'est ici qu'il faut mourir; alors souvenez-vous que les cieux TOUS seront ouverts, et si nous sommes vainqueurs, la liberté '.... Baissez le pont !...
Sous riuirrilde craquement de la machine, cinquante hommes furent écrasés, et leurs cris éioulfés par ceux de lescadron qui partit comme un boulet que vomit le canon. Sous les pas des chevaux il ruissela, de chaque côté du pont-levis, un lleuve de san;; qui s'écoula des cadavres pressés!... En voyant cette manœuvre, le Mécréant s'écria : — Je triomphe !... A moi, brigands!...
Le premier choc fui terrible, et les Engnerrieus reculèrent ; alors Enguerry donna l'ordre à ses deux ailes cachées sous les ormes d'accourir ; mais déjà les deux divisions d'infanterie cypriote étaieni sorties, et, par une heureuse inspiration, ou par un mouvement naturel, elles formèrent un bataillon carré qui protégea les flancs de la cavalerie. Les Casin-Grandésiens ainsi disposés représentaient un T à l'envers adossé sur le fossé, et les troupes du Mécréant l'attaquèrent de tons ciptés ! Les chaînes du pont-levis fui ent brisées; mais , dans le combat partiel qui s'établit à cet endioit, si les brigands parvinrent à couper les chaînes, ils y périrent tou^, à l'exception de Piicol. De part et d'autre l'acharnement était égal , la massue de l'évêque faisait des prodiges, et le bruit horrible des armes, de la mêlée, des cris des mimrants et des vivants , retentit jusqu'aux appartements du roi de Chvpre. . . .
". . . . Il
troubla même la méditation de Cloiilde. Effrayée, elle se réfugia près de son père.
Prise de Casin-Grandes. — Défaite d'Enguerrv.
Il était difficile que les héroïques et vertueus défenseurs de Jean II ne succombassent pas; et, malgré tout leur courage, le pl.iteau de la balance du destin ne les favorisait pas, ce qui veut dire que, si vous niellez d'un côté cent soixante quinze hommes et de l'autre sis Cents, à force égale les six cents l'emporteront. Cependant ceux qui cnmbalient pro aris et focis, pour leur sac et leurs quilles, comme le disait Kéf.deiu dans sa harangue, ont une énergie capable des plus grandes clio-es. Aussi ce fui uu bien grand miracle que la résistance de cent huit honnnes d'infanterie et quarante de cavalerie contre les six cents hommes d'armes du Mécréant. Le combat se soutint avec un tel acharnement, qu'après une deiiii-henre de faits héruiques, Kéfaleiu. l'évêque, .Monestau, Vérynel. Castriot et les six denii-seigiieurs cypricites, ras>emblanl leurs "elforts par un désespoir unanime, firent nm- telle décharge de coups redoublés sur l'élite du .^lécréant, qu'elle plia et tnuriia casaque. Le terrain était jonché de morts... En voyant fuit l'ennemi, Kéfaleiu perdil la lêie. el au lieu de garder sa formidable position, il donna 1 ordre d'avancer!... ordre fatal:.., -
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Colle marche, peiil éire jirépareo par une riise dn Méero;iiii, ruse Ifiip subtile puni- iiiie le coiuieuilile \.\ ilrviiuit, colle iii:irclio, ilis-je, se lit -.eiilir jusqu'à la lin do la cavalerie, à l'i^nilrnit (lù celle lij;ne équestre se jui^uail perpeiidioulaircuiont à la liïiie (riul'aiiteric, el ce mouvement opéra un clair, un vide, à la véiilo luou pctil ; mais les a->aillanls. s.li^i^^ant celle breclio do ipiclipios pas. soparoreul les quarante héros de leur infanterie, avec d'.iul.iui plus do facilite, que les plus faibles se trouvaient h la queue, il il ou péril sept. Los trente-trois resiant furent doue euvirunnos de la plus grande pariie des forces inccréantiqnes. pendant qno l'aulro pailie lâcha d'oiifoiicer et d'entamer l'infanterie, qui. sous les ordres d Hercule lionibaiis, se défondil avec un courage digue d'un ineillour sort.
An milieu de ce péril, je n'irai pas vous raconior les faits d'armes particulien»: celui de Trousse, qui. irouvant un soldai plus lâche que lui. renssil, après un quart d heure d'essais qui riprosoutent assez le couibal d'une souris el d'iuie grenouille, à lucr snn adversaire, en le saignaul à une arlère. nirai-je le mol de Casiriol, qui répondit à un soidal qui lui demandait la vie : < Ami! tout ce que lu voudras, mais pour la vie. iuiposslblel... »
Saus que je m'ariéie à les décrire, on doit voir l'évcquc bénissant chaque mort. Kefaleui tuant à tort à iravors, et Monesiaii priant le Seigneur à chaque coup de hache qu'il appliquait le plus doucement possible.
ilaiis le danger extrême où se trouvaient les Casin-Crandcsions, l'évèqne commanda une manacuvre sur laquelle j'appelle l'alloulioij de tous les railiiaires d'avant el d'après la révolution, l.e prélat lit mettre les cavaliers en rond, do manière que le contour do ce cercle ne préseuiait que les léies des chevaux bardés de for, et celles dos cavaliers intrépides qui, à l'exception de Caslriot el de l'évèque, saisirent leur hache, quilièreni leur^ épées, et se défendirent comme des lions, en n'offrant à rennomi que du for, des haches levées, el la détermination courageuse de périr en rond, ce qui ne hùsse pas que d'avoir de grands avanlages.
An milieu do'ce nouvel effort, l'évcquc s'écria d'une voix lonnqpfc : — Faites avancer les troupes fraîches!... ils sont perdus!... En ce moment Bombans ayant décrit avec smi infanterie un (jnart de Poiiversion. il se trouva que, si le Mécréant entourait les trente-lrois Cavaliers, il l'était de son côié par l'infanlorie boinbansiiic... Enguerrv trembla en entendant demander des renforts, et Trousse, à i'aspeci du danger croissant, saisit le prétexte de ce message pour se réfugier dans le chàleau.
Le> troupes Iraîches ne manquèrent pas d'arriver. C'él^ienl les conraçenses Casin-Graudésioiines accourant tmgiiibus et rostro el accompagnées du corps des vieillards. En voyant la qualité de ce renfort, le Mécréant se mit à rire et redoubla ses olforls. Hélas! qu'ai-je à dire? Euguerry se trouvait à l'endroit où coniballail le coprageux Mouestan; le vieux ministre avait le Mécréant pour advefsaire, e( malgré le secours que de temps en temps lui portait l'évèfjpe, sqq valeureux compagnon d'armes, le Mécréant déchargea sur |;i tête ijq vieillard un tel coup de hache d'armes, que Mouestan tom|)a en s'ccriant : — Ora pro nobis! On n'a jamais su le nom du saint qu'il invoquait, mais sa ferveur pour la Vierge nous porte ^ croire que c'ét;ii( elle.
L'évèqne, voulant venger celle blessure, fit tomber sa redoutable massue sur l'épaule du brigand; mais le cercle fut rompu, la cavale-r rie du Mécré;int entra dans le rond et chacun se défondit parliellpment. En ce même moment les cavaliers d"Eu?uerry brisèrent la Ht pne d'infanterie du courageux Bombans, et le .'ilécréant, suivi d'une foule furieuse, s'avança vers le pont-levis abandonné, l.e carnage fut horrible : çà et là les plus intrépides résistaient encore, ell'évèipie, Ca-iriot et Kéfalein formaient une trinité dont persoime n'osail approcher ; ils élaiont protégés par un remparl de moris, mais, en voyant le pont lovis emporté, vainqueurs et vaincus se prccipitèrent pêlemêle dans le château, les uns pour l'envahir et les autres pour le défendre encore.
En effet, l'on combatlit vaillamment dans les cours; hélas! c'étaieut les dernières étincelles d'un incendie, les derniers soupirs de la forteresse expirante, les derniers efforts du courage malheureux, l.iiguerry triomphe, ses soldats sont en force, el lui-mcmc, à la tète dL- cinquante hommes d'armes, entre dans la cour royale et s'apprèle à monter aux appartements pour se saisir du prince et de Clotilde. Le» Casiu-Urandésiens, rangés en haie et adossés contre les murs, regardent, en pleurant de rage, passer leurs farouche-, vainqueurs ; les cris de joie, le bruit des pas des chevaux, les géuii-scnieuls di^ blessé-, les soupirs de ceux que l'on insulte, tout retenlit. En cet instant, Trousse, caché dans l'horloge, sonna, de peur, le beffroi ; les sons )ii;!ubres de cette cloche, qui semble se plaindre, se répandent dans les air- et mettent le comble au désordre, à l'épouvante, et l'asile du vénérable roi de Chypre est livré à toutes les horreurs du pillage
A l'ioslanl on le beffroi tinte, où le Mécréant franchit la cour de Hugues, appelée la cour royah;, un bruit extraordinaire se fait entendre dans l'intérieur de la façade du bord de la mer, un cri prolongé .siirt des Qois. Euguerry ciooiié s'arrête et écoute un effroyable cri de Monljoie, Saial-benùl
Alors par le perron, par les trois fenêtres de la salle à manger sort une nuée de chevaliers ; il semble que la terre ou vomit, laul iU se précipitent avec célérité; ils fondoiit surlo MecroanI avec une furie sans exemple, et au milieu de cos cliovalicis miraculoiix l'on riMuarque le prince noir. Une icrrour i)aui(|uo saisil les brigands, cl I03 cent cinnuanto ohevaliors que lournil la sallo ;'\ maui;ir los poursviivent en les luaut. massacrant, abîin;\nt. 14's (lasinUraiidésieus repronnent <'ourago cl la scène change avec la rapidité lU' l'odair.
Au moinool où Eu"uorry, repoussé, arrive dans la soeonde cour, les pierres plouvcni dos remparts. Aitaqiiés de Ions <(')lés, ne sachant auquel onlcndi-o. pris en flanc parles paysans, qui tuent les chevaux cl assomuiont los cavaliers, combattus en tète par les chevaliers noirs, accalih-s par les pierres délachoos des murs par les courageuses (^asin-Giaudosioinies, los soldats d'Enguorry croioul que le ciel et la terre coojuront leur perte. Sourds à la voix du Mécréant, ils fuient, rapides connue le veut.
A la sortie de Casin-Grandes, nouveau combat : Bombans avait rallie' soixante homnios. roslo de son inf.uiterie, et, les formant ea b.ilailloii carré, il arrêta les bripands. (les derniers se précipitent sur 11- poiii-levis sansdiscornoiuonl. et un bon nombre fut renversé dans jos fossés. Alors la l'éfaite du Mccioaot, entraîné par le torrent, fut pomplèle; il se sauve avec trois cents hommes qui lui restent, el les peut ciuquanio chevaliers se motloiit à sa poui suite avec une ardeur (il une coloril(' (pii 110 lui laissent niènio pas l'espoir de rentrer sain pt sauf, lleureu-i'inenl |)iiur los brigands la unit 110 larda pas à élondl'e SOji voile brodé d'étoiles, mais les cliovaliors n'en ralentirent pas poi)r cela leur course, et la campagne fut cmivertc d'uq déluge de inyards.
Tandis que cela se passait à Casin-Gramles, Michel l'Ange se rémuissail d'qvance en aHendant le Mécréant cl sa proie; le fidèle le Baibii, Iriste de cette expédition (et l'on saur(i plus lard pourquoi), se promoiiaii sur les créneaux pour découvrir (le plus loin le retour du Comte Euguerry. A la faveur des rayons de la lune, il aperçoit dans la campagne une nuée de soldats fuyant à toute bride; les pllis ;)vancos s'écrient d'une voix suppliante : — Ouvrez! baissez le ponflevi»! El le Barbu voit une seconde troupe qui serre de près les luyaiils. Ne concevant pas par quel accident son maître peut avoir été mis on déroule, le Barbu, joyeux de celle défaite, donne l'ordre de baisser le poiit-lovis, et les brigands s'y précipitèrent, poussés par la peur. i:oniMie le Mécréant el dix des siens, les derniers de la troupe, atleignaieut le seuil, et (pie le pont salutaire se relevait, l'escadron f(|riniilabl(; des c|ievalioi's noirs arriva sur le bord du fossé. Une miniile do pins, et la contrée ('lait délivrée de son cruel Iléan. Les brigands, hoiiteiix Je leur défaite, reçurent, pour prix do leur laeholé, une inerc|l(ii(io uyitiie de tout ce que la mauvaise hiinieur du .Mécréant lui siiggéni, et mauvaise humeur est nu terme (pie i'eiiq)loie parce que |:| p()|érc est Irnp faible, et qu'alors tout est inilillénnl.
— El) bien ! lui dit Michel l'Ange, quand Engnerry rentra (lans la salle basse, (ifi s(nil nos prisonniers'? Voyons cette belle Clotilde. Le mécréant log.iiil.i le Vénitien avec étonncmenl, et il se convainquit, en rex;|minanl, le verfe en main et le visage jojeux, que celte question p'é|ai( pas ironiqpe.
— IJHP la carcasse d" diable me serve de voiture, répondit Engnpcry lout courroucé, si je ne les renvoie pas dans le Irou-nindame dont ils sont sortis. — ■ Mon ami, que vous est-il donc arrivé'.' s'écria le Vénitien. — J'ai perdu qiialre cents hommes. — On leur chantera des De profiindis. — Trêve de plaisanteries, soldat dn pape ! je ne ris pas! — El vous avez lort. Pourquoi s'attrister, mon compère? Buvezmoi de ce vin et trinquons. Trinc est un mol universel et console de tout.
Le Mécréant s'assit en jetant sur la table s(m épée et sa hache d'armes, teintes de saii? ; il ('ila son ( asi|iie, puis il prit un hanap, le vida d'un trait, et, reg.irdaiit le visage de l'Ilalion, il s'écria : — Los lâches! se faire tuer. Le diable s'eii est mêlé. — 11 no vous aura donc pas reconnu',' — Alors ce sera Dieu I dit avec dépit le .Mécréant tout chagrin. — N'importe ! buvons d'autant, reprit Michel l'Ange, car toute la puissance temporelle, papale el divine, ne pouf faire que ce qui s'est passé ne soit pas. Ah ! beau cher cousin, vops prenez du noir, c'est ce qu'il ne faut pas, mème|!)rsqup le piévot vpudra s;ivoir ce que nous pesims, car la corjii pour. 1 casspr. Buvons, niorblcu ! et demain nous recommeiicerons.
— Mais, ventre-dieu I cela ne me rendra pas m<!s vertueux co~ ■ qiiinsl — Une demi-once de paiiencc, el nous verrons! —(lue le 1 maulubec pic prenne si je n'en tire pas vengeance ! — C'est par- \ 1er comme un diable ! Allons, jurez moins et raconlez-moi votre aventure.
Alors Engnerry fit au Vénitien le récit du siésc que vous connaissez. Michel l'Ange riait comme u(i échappé d'cnlér, el à chaque mort des brigands il se remuait sur sa chaise et tapait dans ses mains.
— Et qu'as-iu donc à rire de ces braves gens? Ne les ainiais-lu pas'.' Encore hier, lu les amusais — C'est vrai. m;iis je ps de l.i ligure qu'ils doivent faire en ce inoiiient devant le Seigneur Unu. puisqu'ils n'ont pas d'absolution ni de bref du pape. — Mon ami l'Ange, vous
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flo? nn bien grand sciilc'rai ! — Bali ! ce u'esl pas miif, il y a ireiite ans que je le sais. — Mon compère, reprit Eiif;iieny, vous pouvez nous nionlrer les talons, car je me désiste de uion entreprise ; j'y perdrais le reste de mes Munîmes. — Voilà donc, s'écria Michel l'Ange, ce courage si vanté qui vous rendait le parangon des enfants de Gain, l'ar le grand diable d'enfer, je viendrai à bout de cette affaiie avec mon petit doigt et la semelle de mon escarpin. — ('omnienl? Je n'y cc.mprends rien. — Je le crois, vous ne connaissez que la force, vous autres! El la cautéle donc? Si je ne les enipoisoinie p.i-^ tous, en m'en faisant remercier mèuic, je consens à p:is^( r pour n:i saint de plaire. Tudieu ! (|uandje pense q ces deux veruicux Liiillioiis, je sens là, dit-il en montrant son c<i;ur, je sens là un certain nioMveinent qui me ferait abjurer la croix p(M;r le croissant. Deux, millions! que de jouissances induses, ipie de joie, de vin, de filles, que d'éclat, de puissance, de louanges, de flatteurs, et que de vertus on nous accordera ! Deux millions! c'est l'encyclopédie des jouissances de l'univers ! Que de passions à contenter, fous nos caprices seront rois; nous les décliaiiierous tous. Deux millions! Pensez-vous que nous serons deux petits saints, et qu'il y a de quoi soudoyer un conclave et devenir pape.'
En prononçant ces paroles, les petits yeux verts de l'Italien brillaient comme ceux d'un chat, et le Mécréant fut tout échauffé par l'éloquence de ce serpent. Il se mil à sourire en croyant voir les deux millions devant lui, à l'aspect des gestes du Véiiilieu, qui semblait compter de l'or cl voir tout ce qu'il décrivait. En ce moment on entendit soui'dement gronder autour des murs de la forteresse les cent cinquante chevaliers, qui faisaient de vains efforts pour emporter la poterne.
— Vertu de froc! s'écria le Mécréant, veulent-ils nous forcer?
— AUiuis, buvons, et, croyez-moi, tout n'est pas perdu, continua Michel l'Ange; les scélérats spirituels ont d'iunnenses avantages sur les honnêtes gens sans esprit, et je ne vous dis (pi'nn seul nn)t : J'irai à Casiu-Grandes, et que la peste me crève si je n'avance pas les affaires; je ne vous demande plus qu'une tentative aprè^ mou retour. Demain vous compterez vos hommes, et, pomvn qu'il vous en reste deux cents, ce sera toujours assez pour le malheur des Lusiguan et de la contrée.
— i.t oîi rccruterai-je de ces âmes damnées?
— Partout, il n'en manque pas, l'année est bonne et h\ providence du mal aussi. Buvons nn dernier couj), et allons réjouir ceux qui n'ont pas en le malheur de mourir connue des honnêtes gens.
Le Mécréant cl son digne acolyte spriirent, suivis de le Barbu ; ils rejoignirent les brigands, qui, du haut des remparts, s'amusaient à laiiier des traits aux chevaliers noirs. — Eh bien! camarades, s'écria Michel l'Ange, d'assiégeants vous voilà assiégés. Ainsi va le monde. Eu tout cas, malheur à l'ennemi, car je suis ici, et ma présence a toujours nui aux honnêtes gens. Ne craignez rien, vous autres
Les lazzi de l'Italien, ses bons mots et sa gaieté infernale firent renaître la joie; on apporta du vin par l'ordre du Mécréant, et Ion noya dans les pots les soucis de cette fatale journée. — Vous vivez I lieureux co(piins, reiirit Michel l'Ange, le Seigneur vous favorise ; mais, si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain; tôt on lard il faut épouser la camuse. Ueureusemenl est-ce une feniuie, ef. en lui disant qu'elle est belle, on aura du répit. En attendant, rions; car souvenezvous bien qu'un instant perdu pour la gaspille et la joie, c'est un crime de lèse-vie. Le passé ne revient pas plus qqe les morts, et que Dieu les bénisse! Nous autres, nous n'y ponv((ns rien, pas même les plaindre, car nous ignorons s'ils sont bien ou mal. Sur ce, trinquons.
Un homme comme Michel l'Ange serait précieux dans une armée pour relever le moral des soldais; s'il avait employé dans le bien ses (pialités brillantes, il aurait été l'un des hommes les plus remarquables du siècle de (Iharles VU. Mais c'était nn véritable diable échappé de l'enfer et flétrissant tout de ce riri; sataoiipie qui étonne le vice et le fait rougir di: lui-même, autant que le crime peut rougir. Pendant que le Vénitien égayait les brigands, le Mécréant les comptait de lœil; il lui eu restait près de quatre cents, en comprenant ceux qui gardaient la forteresse
Enguerr y s'aperçut que les chevaliers n'étaient pas en assez grand nombre i)our em cindre son fort, et il se promit bien qu'une sortie le délivrerait de ce snreroii d'ennemis. Je dis surcroît, car le Mécréant pnssenlait que ces chevaliers ne pouvaient être que les précurseurs de Gaston II, le fils de René, comte de Provence et le roi de Naples, si déjà ce prince n'était pas arrivé, comme le bruit en courait à Aix. Ces réflexions lui firent dire à Michel l'Ange : — Mon compère, si le comte Gaston est revenu, j'ai bonne envie d'aller camper ailleurs, notre entreprise et ma vie deviennent Irès-douteuses. — Je n'ai jamais douté que d'une seule chose, répondit l'ItalieD. — De quoi?
Le Vénitien lui montra du doigt la voûte céleste, avec un sourire diabolique et rempli d'une expression désolante.
— Mille diables! je me croyais Mécréant, mais je trouve mon chef de file. — Aussi suis-je de Borne. — Par Mahom ! je te cède le pas ]iooraller en enfer. — Allez, je vous le répète, mon compère, j'irai à t asin-Grandes et je n'en reviendrai qu'à bonnes enseignes.
Là-dessus ils descendirent des créneaux et furent se coucher. Ce
n'est pas sans une certaiiii' hoiili' ipic n(ms avouerons que l'Ilalien el le .Méiiéaiit (lonuircnl au^-i lr.uii|iiillciiiiMii (pie des gens vertueux. Il est temps de retourner à C.i»in-Grandes.
Lo chevalier noir. — Les deux .imants
Nous avons quitté cette forteresse en même temps que les brigands, qui, je l'avoue, n'étaient pas une très-bonne compagnie; je vous en demande pardon.
Examinons ce qui se passa sur le champ de bataille. Aussitôt que Bomhans s'en vit le maître, il commença par le parcourir; il lit rattacher les cliaîiies du ponl-levis; il okIoiiiki de transporter les blessés au château, brûla li: bois(pii couihl.iil le fossé, rattrapa les chevaux sans mailres; et, comme lien nie liombans, le parangon des intendants, ne perdait jamais la tête lois(|'i'il s'agissait de finances, il se mit à procéder catégoriquement an drpiinilliniciit des morts; il se déclara leur légataire universel, et il rccutillii sni-le-champ leurs successions sans autre forme di^ procès; il siiupaia donc de tout ce que Enguerry laissa sur le champ île bataille, d'une huitaine de chariots chargés d'armures, et de tout l'or (piil trouva sur les cadavres; il abandonna le reste du bulin aux paysans, comme récompense, et les cadavres aux corbeaux, en qualité de gens de justice de la gent volatile.
H rentra dans le château, releva le pont-levis et s'occupa très-activement de rétablir l'ordre; il y trouva chacun encore plongi; dans l'élonnement d une délivrance aussi subite... Ou se regardait en silence, et l'on n'osait y croire.
— Où est le prince? demanda Bombans. Oii ne répondit rien, personne ne le savait. Eu effet, aussitôt que le Mécréant entra dans Casin-prandes, le prince et sa fille cherchèrent un dernier asile dans la chapelle; Castriol, lévêque et Kéfalein y transporlèrent Moneslan, el, suivis de quelques viedlard^, des deiniseigneurs cypriotes, de Josette et de cinq ou six soldats, fidèles débris du premier corps d'armée, tous ces restes généreux attendirent le moment de mourir aux pieds du roi. La pâle Clolilde ne tremblait pas du danger présent, et elle fut heureuse de pouvoir se livrer à sa tristesse, alors imputée à la circonstance.
Ce groupe, dans la posture la plus calme, ressemblait au sénat romain lorsqu'il bit |)ris pour une assemblée de dieux par les Gaulois, maîtres de Rome. (laslriol était devant le prince, et, son sabre tiré, il regardait la porte de la chapelle avec les yeux d nue lionne défendant ses petits cachés au fond de sou antre. De temps en leuips ses yeux farouches, se reportai] l sur Clotilde, annonçaient qu'il pensait à la tiier plutôt que de la voir la proie du Mécréant, el les regards de la jeune fille lui disaient qu'elle ne demandait pas mieux... Tout bonheur n'était-il pas perdu pour elle!...
Ce silence fut interrompu par les pas de la foule, qui, retentissant au dedans de la chapelle, firent trembler les plus courageux.
— Victoire!... victoire!... cria la foule aux portes de la chapelle, où Bombans jugea que le prince pouvait êire renfermé.
Ces mots n'étaient pas di' nature à rassurer les défenseurs du prince. Alors ils se r<'gardèrent en silence, d'un air qui semblait dire : — L heure de mourir est arrivée!
— Ouvrez!... c'est nous!... victoire!... La peur fit encore méconnaître les voix tumultueuses. — C'est moi, dit Trousse, qui avait changé de vêtement et pour cause... — Sire, les ennemis simt vaincus, crja Bombans. — C'est la voix de mon père, dit Josette, et elle courut ouvrir. Aussitôt se précipiièrent dans la chapelle Bombans, Trousse, les soixante soldats et les dix cavaliers échappés à la mort, les femmes, le reste des gens, et le temiile retentit de ce cri : Victoire!... victoire !...
— Sire, je l'avais bien dit, s'écria Hercule Bombans en se prosternant. — C'est moi qui sonnai le beffroi, aux sons duquel ont paru les chevaliers célestes, dit Trousse. — Le Seigneur nous a donc secourus, reprit Moneslan d'une voix faible, et revenant de son long évanouissement en entendant ces cris qu'il prit pour des chants d'église. — S'il a envoyé des anges, ils étaient à cheval, observa Kéfalein.
Castriol remit son sabre dans le fourreau, et regarda la princesse et le monarque avec le ravissement de la reconnaissance et du dévouement. 11 ne dit ni ne demanda rien...
Il esl impossible de dépeindre l'étonnement du bon Jean II et du
LISRAPJJTE.
protipc de ses fidèles serviteurs : une mère qui rclrouve sdii fils, une yuuinlc son auianl. un fils sou péro, un voyageur sou iloclier, ue sonl pas plus joycu\, ébahis, alloudris cl le civur pli-iu tlo liesse.
— Chantez donc un Te Deiiin! s'écria le premier niini>lre. .\ussilùt révèque, sans quiller ses armes, munie à lanlel; chacun
s'agenouille, et llilariou d'Aosli enlouna le chant daclions de grâces, qui moula vers le Seigneur : le cri de ces ànies vertueuses dut cire nu agréable encens, puisque le canir duu houniie de bien est la plus belle orfrande qui puisse lui être oITerie.
Le Te Deum fini, le prince s'eciia : « Mes amis, nous saurons reconnaître vos services, nous donnons la liberté à tous les serfs qui se trouvent dans le château et aux enfants de ceux qui sont morts; nous les enricliiroDs cl rebâtirons leurs chauniiércs ruinées. Vous avei dès longtemps acquis le litre de mes enfants; si nous en savions un plus beau, nous vous raccorderions en ce jour. »
Des larmes s'échappèrent d'entre les paupières du bon roi, dont les paroles (latteuses retentirent dans le fond du cœur de ses sujets, comme la douce musique des anges.
— Il ue faudra pas oublier de faire un service pour les âmes des morts, dit le premier ministre, encore pâle et chancelant.
Le prince, accompagné de ses ministres et de sa fille, qui guidait ses pas. sortit de la chapelle et s'achemina vers ses appartements.
Dunibans sembla se multiplier pour rétablir l'ordre dans le château. Nous devons lui rendre justice, avarice à part, et l'on sait combien celte passion entraine lacilemenl à do vilaines aclious, Bumbans avait des qualités, il était actif, prudent, courageux et dévoue 3 ïa manière, c'est-à-diie en tout ce qui ne concernait pas la bourse. Les cours furent nettoyées, et les gens morts remplacés au plus tôt. Ch:>cun est à son poste, tout rentre dans l'ordre: et, lorsque la unit ariiva. Ion n'aurait jamais cru que le chàieau de Casin-Grandes eût subi un siège, si la diminution du nombre des serviteurs ne l'eût p.is indiqué. Encore Bombans eulil bientôt rempli le vide par de nombreuses promolions faites parmi les paysans les plus courageux... Les Camalilules prétendent que c'est lui qui, dans celle occ.i>ioii, donna l'idée de la vente des charges. An milieu de ces événements, la pauvre .Marie était restée dans sa loge, négligée par tout le monde: et, lorsque Castriol s'approcha pour la voir, elle s'écria comme en rugissant : — J'ai faim'... l'on m'oublie!...
En ce moment, le prince et ses ministres recueillaient au salon rouge les différents ouï-dire sur l'apparition miraculeuse des chevaliers, et l'on cherchait d où pouvait être venu ce secours opportun.
— Il va eu des miracles plus extraordinaires! disait Monestan. — Un miracle l'est toujours, observa l'évêque. — Je croyais qu'on n'en faisait plus, dit Kéfaleiu, sans se douter qu'il ait eu de l'esprit une fois en sa vie.
A cette observation, Monestan regarda fixement le connétable, et se convainquit par cet aspect de linnocence du bon Kéfalein. Alors il retint sa réponse en pensant que cette parole n'empêcherait pas le connétable d'entrer pu ciel.
— ilessieiirs, observa gravement le roi, nous croyons que ce ne peut cire que le chevalier noir, notre libérateur. — .Mais par oii serait-il venu.' demanda l'évêque; comment s'esl-il trouvé .i point nommé au moment où nous succombions.' Il aurait bien dû venir lorsque nous fîmes un instant plier les ennemis, alors sa présence eut épargné la mort de bien des braves gens. — N'accusons donc jamais, interrompii Monestan, ni le ciel ni les hommes, avant d'être parfaitement instruits de toutes les circonstances. — Si c'est notre lil*éraieur, continua le prince, nul doute qu'il n'ait mis toute la diligence possible...
A cette conjecture, Clotilde soupira. Pauvre enfant ! c'est un coup mortel à tes amours.
— Vous serez heureuse, lui dit son père en lui pressant la main; ne soupirez plus de crainte, mon cœur a dans ce moment un pressentiment qui ne ma jamais trompé. Ces paroles, dites à \oix' basse, augmentèrent la pâleur et la tristesse de Clotilde. — Mais, demanda Monestan. comment a t-il su que vous étiez en danger? — L'amour, Monestan, est le plus sûr de tous les messagers...
La princesse, dont la ligure chagrine était l'objet de l'attention générale, dégagea à ce moment sa main tremblante des mains de son pere, et. p:irce mouvement, manifesta le désir de se retirer. — Vous nous quittez, ma fille!... revenez au plus tôt, nous tenons ce soir et demain cour pléuière; il faut fêter notre libérateur, quel qu'il soit'...
Tlus les yeux suivirent la démarche lente et morne de la jeune fille, dont le cœur en deuil aspirait après la nuit, pour s'assurer si le beaujuif existait encore, et .. la nuit était venue.
Le prince ordonna que l'on mit une sentinelle sur la tour du pontlevis. afin d'être averti de l'arrivée de ses libérateurs, et chacun attendit avec imraiience.
Clotilde a regagné son appartement. — V sera-t-il? se dit-elle en consultant son c\£ur, pour savoir si elle ne préférait pas rincerlitude et l'espérance à la véiilé. pleine de joie et de ch.igiin. Elli: hésite; tout son univers est là, sur ce rideau qu'elle n'ose lever... elle le reçaide avec anxiété, elle voudrait tout à la fois et voir et ue pas voir. iBÙD la cariOkil« l'emporte! Qu'ai-je dit, la curiosité ■' c'est l'amour,
c'est un sentiment inexplicable, suave et douloureux, divin et terrestre, voluptueux cl cepeiulaiit aigu. Elle se hasarde, elle approtho.
A ce moment, un li'i;er lirnit sur la Coquette lit relliier tout miu sang vers son cœur, qui ne put sulfire à la violence de l'émoi (pie loi causa le presscntiinent du bonheur... Le rideau résiste, il est déchiré, la croi--ée iinverle, et Clotilde voit son bien-aimé. Des fieurs sonl sur l'appui de la fenêtre.
On peut peindre p:ir des paroles la joie d'un guerrier qui triomphe, d'un enfant (pii lenqKute un prix, d'un époux devenant père, d'un homme qui prouve sa reconnaissance à son bienf.ntenr, d'un Français qui, dans le désert de J'Afrique, entend la douce voix d'un Fiançais échappé de Saint-Jean-d'Acre; mais rien ne penl dépeindre la fête idéide qui transporte le cœur dune femme salu:inl le bienaime (|ii'clle a cru perdu à jamais... C'est le déluge de tous les sciitimenis que la nature a resserrés dans le petit espace que l'on nomme une :ime. On se sent une facilité d'existence, une légèreté de corps; on semble prêt à s'envoler vers les cieux. Je ne connais aucune hyperbole pour domier l'idée de ces pleurs de l'àme en joie... Les fêtes du cœur ne sonl pas bruyantes.
— Clotilde!... s'écria le juif. — Nepht;ily... Vous vivez!... — Oui, puisque je vous vois!... — 0 Nephtaly! ne risquez plus voire vie sur ce rocher, votre mort serait la mienne. Combien j'ai s(uiffert aujourd'hui!... — Souffert!... cl pour moi!... Ah! ne craignez rien, Clolilde, il n'est aucun danger pour qui vient vous admirer!... — Je le crois, puisque vous le dites... mais je tremblerai toujours!... — Voulez-vous, repiil-il, que je sacrifie mon bonheur à votre tranquillité.' — Non, non, Nephtaly... j'aime mieux votre présence que voire souvenir!... et cependant je devrais ne plus vous voir. Un autre ne va-l-il pas venir.' tout espoir n'esl-il pas perdu?...
Elle s'arrêta, car elle aperçut Nephtaly pâlir, lever les mains au ciel et les reporter vers elle avec le geste d'un naufragé qui demande du secours.
— Ah! Clotilde!... s'écria-l-il; et sa belle tête retomba sur son sein.- — Je vous entends' reprit la princesse en versant quelques larmes bien pénibles. Hélas! jamais les morts ne s'aiment, et nous sommes comme morts l'un pour l'autre!... Adieu donc! ..
Nephtaly, pour toute réi)onse, montra le ciel par un geste empreint de celle giàce mélancolique, qui est la poésie du malheur!...
— Oui, nous n'aurons de bonheur que là, continua Clotilde. Ecoulez, Nephtaly, une consolation nous reste, c'est de savoir que nos cœurs s'enteiidroni toujours!...
Elle prit les (leurs, en orna sou sein palpitant, et referma la croisée en jetant im regard plein d'amour sur sou bicu-aimé... Puis elle s'achemina vers le salon... tout à la fois heureuse et malheureuse : connue il y a des voluptés qui fonl mal, il y a des douleurs qui charment.
L'on venait d'apprendre au salon du prince le chemin que les chevaliers prirent pour venir au secours de Jean 11, et voici connue Bombans, ayant fort à faire pour remplacer les trésors enfouis et décorer la salle à manger, y entra pour prendre ses dimensions cl voir comment il lui donnerait un air de fêle. 11 remarqua que l:i porte de l'immense salle à manger du côté de la mer é.ait ouverte, cl il suivit loul naturellement la trace des pas des chevaux. Alors il découvrit que l'on avait coulé à fond, au milieu des récifs, une assez grande quantité de chaloupes, à l'aide desquelles on forma une espèce de bac. par où les chevaliers aliordèrenl jusqu'à l'esplimadc, dont les fieurs et les arbustes étaienl foulés, les gazons chevauchés et flétris. Il courut instruire le prince de toutes ces circonstances.
— lis m'ont tout gàlé, dit Bombans en finissant; le pavé de la salle est cassé; cela coûte beaucoup, mais pas encore si cher qu'un pi • lage; on n'en a jamais vu à bon marché, tout est si coûteux I... et jo réponds qu'il sera diflicilc de régulariser... — L'on vous passera tout en compte! s'écria le prince joyeux. A ces paroles la figure de Bombans se dilata, ses nmscles buccinateurs jouèrent, et le conleuleinent parut pour la première fois sur sa face soucieuse.
Clotilde arrivait au salon comme l'inteudanl se relirait el comme le prince s'écriait : — Nul doute; c'est le chevalier noir I...
A ce moment les sons du cor retentirent, el les échos des vasles murailles de Casin-Grandes les répétèrent.
— Connétable, dit le bon Jean 11, allez au-devant de nos libérateurs, el amenez-les ici. Qu'on leur prépare un joyeux festin, ei ccléhrims celle nuit la délivrance de Casin-Grandes.
Clotilde s'assit sur le trône à côté de son père, et la petite cour prii une attitude majestueuse .. Casiriot essaya de remplacer de son mieux les trois Cypriotes morts dans les combats du malin. Kéfalein arriva dans la première cour au moment où le chevalier noir, monté sur un cheval noir loul blanchi d'écume, franchissait le p(ml-Ievis.
— Vérynel, accourez! s'écria le connétable; et vous, sire chevalier, dit-il à l'élranger en l'aidant à descendre de cheval, venez vous remetire de vos fatigues, le prince et ses sujets attendent avec iuipa* tience la vue de leur libérateur ..
ils s'avancèrent vers le pavillon de llugnes,
L'ISRAl'LITE.
— C'est liiil... dit le monarque en reconiuiissaîit la déniarclie du clievalicr. Vimipz, mon (ils I El le piince, (losccmlaiit do son irùiie, courut à côlé du ronnéUilile leudie ses bras au cliivalior Ciiacuu lut éloiimi à iaspecl du clievaliiT noir, et un muruMirc ll.iUrur pour l'c- Ir.mgir le suivit jusqu'à ce que le prince l'eût conduit piés de son tc()M^.
— Ile quoi ! continua le monarque ivre de joie, nous vous devrons doue (lfu\ fois la vie! Eh! mon (ils, nous n'avons qu'une lille et un cu'ur! ..
— Prince, dit le chevalier noir, ne craignez plus rien, j'ai laissé mes chevaliers à la poursuite de vos ennemis, ils ne tarderont pas à revenir victorieux... Avais-je raison de vous quitter la dernière (ois? Mais, ajoiita-til en se lournant courloisemeiit vers la princesse et clierchaiit à adoucir la rudesse de sa voix, madame, depuis longtemps vous savez, que je vous aime; ne croyez pas que je veuille faire passer pour des preuves d'amour ce qui nie fut dicté par la seule huinanilc et le devoir d'un vrai chevalier fiançais; je ne puis vous olfiir encore , comme preuve de mon éternel amour, que ma constance ! Oui, belle Clolilde, je chercherai par tous les moyens qui seront en mon pouvoir à conquérir votre alîeclion ; je me déclare, devant la cour et devant Dieu, voire servant d'anunir et voln; chevalier : heureux si je puis, à force de dévouement cl de gracieuses altenlioiis, vaincre voire froideur...
Chacun admira la prestance, la loyauté, les manières élégantes et la générosité de lincomm; Clotilde seule, uuietle et détournant les yeux, craignait de le voir; c'eût été un crime de lèse-amour I...
— Iroidenr !... répéta le bon Jean 11; ne craignez, rien, mou fds! nous ni' voulons pas trahir les secrets de noire bien-aimée fille, ils ne nous appartiennent pas; mais nous vous répondons de voire bonheur; et si vous en voulez une preuve, regardez la rougeur qui doit su répandre sur son l'roul virginal.
Le ( ei de curieux porta ses yeux sur Clotilde, dont la pâleur devint UN prohicine car naguère, lursqu'elli; unira, l'on avait remarqué la joie briller d us ses yeux et sur son visage épanoui. Cette contenance, recueil de la pénétration des vieillards comme des jeunes, ne fut expliquée que par Kéfalein, qui dit, avec un gros rire à l'oreille de l'évèque : — La femme est une énigme... et nous avons le mol !.. L'évèque sourit; et Moneslan se dit en lui-même : « C'est quelipie blasphème, car ils rient... » — Eh bien, ma lille, ne fêtezvoHs pas notre libérateur .' demanda Jean 11.
— Sire chevalier, répondit Clolilde d'une voix cnlreroupée, les simples désirs de mon père sont des ordres pour nous, et j'obéirai toujours!... Si je dois cire voire récompense, j'acquitlerai par le don de ma main la délie ilu roi de (!liypre...
— .Mailame, ce n'est pas de l'obéissance que je demande !... répliqua le chevalier à voix basse.
Le prince saisit la main du chevalier noir, comme pour le rassurer; mais l'aspect de la figure altristée de la princesse n'était pas fait pour donner l'espoir.
— .Madame, dit-il avec une espèce d'accent de reproche, en voyant voire beauté, tout homme, tel conrlois qu'il puisse être, s'em|iresserait pour la posséder de se servir de laulorité d'un père... IN'c craignez jamais cela de moi !... je ne veux vous devoir qu'à vousmême!... Puis, saisissant la main de (Clolilde par un geste qu'il déroba à l'assemblée à la faveur des draperies du trône, il lui dit d'un ton plaintif: — Vous ne m'aimez donc pas!... Ce reproche inéiilé répandit sur le visage de Clolilde un incarnat subit, que les courtisans remarquèrent, et elle répondit en pleurant :—Je vous aimerai, leujiicurl...
A ce moment Bombans, qui avait fait lous ses efforts avec M. Tail- Icvanl pour arranger un repas digne du roi de Chypre, vint annoncer que la salle dii festin n'attendait plus que les convives. La salle à manger était décorée de fleurs, de guirlandes, de feuillages, et à défaut de toutes les richesses resserrées, l'intendant plaça des valets qui tinrent de grosses torches de cire pendant le repas. Ne pouvant donner l'éclat de l'or, il le remplaça par celui de la lumière eu profusion.
Le courtois chevalier offrit sa main à Clotilde, et la conduisit à la salle à manger, en ayant soin qu'elle posai bien ses pieds à chaque marche, que personne ne la froissât, la regardant sans cesse, enviant le marbre que ses pieds louchaient, la rampe que sa main légère parcourait, et écoulant le bruit soyeux de ses vclemenls. Ces attenlons (irent d'autant plus de peine à la jeune fille, qu'elle se sentail de la reconnaissance et de l'estime pour le chevalier, et qu'elle se trouvait dans l'impuissance de le récompenser.
Le chevalier noir refusa de s'asseoir et de manger en alléguant ses X'ocux, et il se tint debout derrière Clotilde; et la servit en prévenant ses moindres désirs, changeant ses assiettes, lui versant à boire d une main tremblante de bonheur, olfranl le pain, cherchant à effleurer ses doigts, ses cheveux, ses vêtements, et la dévorant d'un œil que l'on Voyait briller à travers sa visière serrée ; il l'aidait aussi à servir son père, et le bon vieillard était au comble de la joie en croyant leur» cœurs d intelligence d'après ce concert de soins. Au milieu de
ce banquet, les musiciens du prince chantèrent des icnsons, des ballades et des chants de guerre en 1 honneur des Lusignan.
Comme ils finissaient minuit sonna. — Chevalier, dit le prince , vos compagnons d'armes lardeiil bien à venir. —S'ils ne sont pas arrivés à la pointe du jour, répondit l'étranger, je serai forcé d'aller à leur rencontre et savoir qui peut les arrêter... Peul-èlre l'imposteur, le faux Rnguerry se sera n^nfermé dans sa citadelle avant qu'ils aient pu l'atleindre ; ils essayent de la forcer, et e est en vain; je la connais; il faut pour cela des machines et une armée pins nombreuse; j'attends à cet efl'el avec une grande impatience le reste de mes troupes, que les venis ont relardées... Je suis bien heureux que le comte de Foix m'ait ramené ces cent cinquante vaillants chevaliers bannerets. — Et comment avez-vous su notre détresse? demanda Moncstan. — Et ne vis-je pas aux menaces que le siie Engnerry vous fit lorsque je vins dernièrement en ce château, qu'il n'en voulait (|u'.i vos trésors ; alors je fus assez chagrin de me voir sans ressources pour vous secourir, et perdu si je me découvrais... Heureusement que ces généreux genlilshoimnes ont abordé hier du côlé de Jonqnières, et mon écuyer s'empressa de leur apprendre où j'étais, et ce que je réclamais d'eux... Aussitôt que mes troupes seront arrivées, je me montrerai dans la contrée, et le sire Engiierry payera de sa têie sa félonie. 11 a osé usurper l'héritage d'un vaillant chevalier, qui, délivré de ses fers, viendra le reprendre et venger l'humanité.
Le prince saisit la main du chevalier noir et la serra de nouveau sans mot dire.
— C'est un siège auquel je désirerds bien assister, dit l'évèque, car la forteresse est bien située cl di; diflleile accès.
— J'en commis le faible, répondit le chevalier.
Le souper (ini, le monarque donna l'ordre de préparer pour le lendemain une fêle brillante à ses généreux diifenseurs, et l'on fil pour cela des efforts inouïs pendant toute la imit.
Chacun ^e relira pour se livrer au repos, et certes l'on en avait besoin après une journée aussi fatigante et remplie d'aulaiit d'événements. On servit le chevalier noir dans son appariemeiit, cl il recommanda au docteur Trousse de l'éveiller à la pointe du jour, si ses chevaliers, dont il commençait à devenir inquiet, n'étaient pas arrivés.
La pauvre Clolilde regagna son appartement, à la porte duquel elle trouva l'infatigable Casiriol, le sabre nu et prêt à se coucher sur le seuil de marbre... Elle ôta tristement de son sein les fleurs du bel Israélite, et se laissa déshabiller, sans mol dire, par Josette.
— Eh bien, m:idame, voire mariage ou plutôt votre bonheur ne tardera pas, car il ne manque que voire consentement; j'ai loiil vu par un carreau cassé de la croisée de la salle... Ah ! comme ce chevalier vous aime, vous n'avez pas fait un mouvement qui n'ait excité son atieniion : sa tournure est noble, il est bien fait, car ses armes sont comme des modèles. — Mademoiselle, dil la princesse, songez à ne jamais m'eiilrclenir sans ordre, et surtout sur des choses qui doivent êlre respectées par votre silence plus que toutes les antres. — Oui, madame, répondit Josette étonnée. — Adieu, Joselie, dit Clotilde avec douceur, pour la rassurer sur le ton sévère qu'elle avait pris. — Adieu, madame. El Josette s'en fut en pleurant. Clolilde ne put dormir; une seule pensée l'agiiait, c'est ; combien elle serait malheureuse d'épouser le chevalier noir. Et son âme candide et pure ne lui fournissait d'anlrc moyen de sortir de ce labyrinthe (pie la résignation. — Je lui porterai, se dit-elle, une triste dot : les larmes elie chagrin seront mon seul apanage...
Elle n'eut qu'un moment de sommeil, sans même y goûter de repos, car elle vit en songe son beau juif découvert, banni, allant en captivité. Le chevalier noir, sachant qu'il était son rival, cherchait à le faire mourir. Elle aperçut Nephtaly lourner ses yeux sur elle une dernière fois. Ce regard désespérant était rendu plus cruel par les circonslances vaporeuses de ce rêve; et le farouche chevalier noir, en donnant le coup de la mort à l'israélile, disait à Clolilde : — Je n'ai plus de rival!... Elle se réveilla en sursaut et tout épouvantée, car elle avait toujours eu une espèce de croyance aux annonces des songes : c'était Marie qui la lui communiqua dès son enfance. Aussi sa frayeur fut-elle mortelle Elle regarde autour d'elle cl aperçoit l'aurore qui jetait dans sa chambre une clarté blaucliàlre ; elle se lève soudain, et court à sa fenêlre pour s'assurer de la vie de Nephtaly. Elle le voit fidèlement assis sur son rocher comme, un Français banni, qui, s'asseyanl sur le bord de la mer, respire le vent qu'il suppose venir de sa patrie. Lorsqu'elle entr'ouvrit la fenêlre, li'urs yeux et leurs àraes se confondirent, et l'amour battit de ses ailes dans les cieux.
— Nephtaly, lui dit-elle encore tout émue et d'une voix douce comme celle d'un enfant qui prononce pour la première lois : Ma mère;... Nephialy, prometlez-moi de ne jamais affronter votre rival?... — El quel est-il?... — Ilélas! c'est un grand chevalier qui purie toujours des aimes noires, et sa devise est : Deuil à qui n est pas aimé!... — Clolilde, vous ne l'aimez pas?... dilesle-moi !... Le regard du juif exprimait la crainte. — 11 faudra que je l'épouse !... Et elle soupira. — 11 vous épousera, Clolilde !... Et il soupira à son
LTSRAl^UTE.
loiir. — Oui... — Grand Dieu!... — Nmis n'auroii*. npiit-olle, d'aiiiiv ressource qno de nous aimer de rame..
Le beau jnir, la regardani avec des veux pelillanls d'amour el d"nn fiMi (|ni s éeliappall on éclairs, lui dil d"nn ion monie, solennel et dénué de celle exallalion que dnnne l'espérauce :
— Cloiilde!... lorsque toire marlajjc approrltera. promeilez-moi do ni'accorder un rendci-vous... un seul ! que je puisse vous voir, vous serrer dans ces bras désespérés, el je vous jure de trouver alors un moyeu pour nous unir à jamais... — A jamais !... ropèle Clalilde en délire. — Ajamaisl... reprend le juif. Alors je verrai si lu m'aimes! .. — 0 mou bieii-aimé. joie de mon ca'Mr, vous aurioï n;i toi moyen ! dit la jeuiu- lille. doiil le visaiie oITiail le porirail d'une sainte eu extase. Elle no lil pas alli'Uliou au ton d'aulorilé (pio prouail le juif inunonde. — Oui, je l'ai!... Hélas! qui ne l'a pas?... Mais c'est le dernier refuge du désespoir, et songeons ,i ue l'employer qu'à la dernière exirémilé'?... Piomollez-vous Clotilde ? — Si je le promets!... je le jure par loi !... — Adieu !... je suis content, 6 ma diuiie amie : eoutinnous alors de savourer sans crainte et sans remord< les douceurs d'anmnr. Cette promesse, écrite dans le ciel, dans le livre éternel, nous liance bien mieux que les cérémonies des honmies I lu m'appartiens I... Adied !... Et il envoya un doux baiser à sa maîtresse sur l'aile des lépliyi-s.
Le ton qu'il mit à ses paroles avait quelque chose de farouche. .. Clotilde roslo pell^ive. tout en le voyant se confier aux airs pour regagiu»r sa crevasse... Il y parvient, s'agenouille, et réilère un doux baiser à son idole. Clolilde pril alors" les fleurs n(Uivelles que l'israélite avait apportées sur l'appui de la croisée et elle eu décora son sein iimt palpitant de joie. Elle se mit à sauter dans sa chambre avec la n.irvelé ik- la jeunesse, et elle répéta : — Nous serons unis! Cette idée ral'raîeliii son oo'nr comme une rosée bienfaisante... Ah ! c'était une véritable lille d'Eve !
Fêle au château. — Le sosie du chevalier noir.
C'était ime fille d'Eve!... Eve fut iuconséqucnlc... Savez-vous p lurqi.ui? C'est qu'elle n'eut pas de mcrc... Or, luules les jeunes lille> qui se trouveront privées de ce mentor sont menacées de la nièiiio infortune qui se grossit et s'amasse sur la tèic de la pauvre Clotilde. lille n'eut de sa mère ni le sourire ni les inslructions douces et tendres qui l'auraient empêchée de tomber dans le précipice d'un amour ^ans espoir. Uue niere l'aurait surtout empêchée de sauter par sa chambre comme une petite folle, parce que son amant lui a dit qu'ils pouvaient s'unir. Je recommande ces sages réflexions à l'ationiion des mères de famille el des jeunes filles, liais, hélas! depuis ^i\ mille ans eflessonl répétées, et depuis six mille ans, malgré les mêmes remontrances et les mêmes lois, les mêmes fautes el les mêmes crimes se commettent'... 0 nature. . si l'homme n'avait pas de passions, on accuserait le ciel!... Mais laissons cela.
Josette accourut au moment où Clolilde était au plus haut degré de joie. — Eh biin, Josette, qu'avcz-vous avec voire air soucieux'/...
— M.idame, le roi vous fait dire de passer au plus loi chez lui !... — C'uc peut-il me vouloir. Joselte?... repril-elle en riant. — Je l'ignore. Madame m'a reconunandé si sévèrement de ne plus m'occu- \nr des choses qui concernent madame... — Mais, Josette, je ne vous disais cela que parce que je ne savais pas... Et de quoi me parliez-vous?... Ah '. dit-elle en s'iuicrronipaui, laissez-moi ces fleurs!... Voyez-vous, Josette... il en faut faire une couronne et me la poser sur la tête... — Madame n'a plus de chagrin ?... — Du chagrin, Josette! est-ce que j'en ai eu'.' Ma fifle, mettez-moi tous mes atours; que je sois paiée. je veux êire belle... gardez celle rose, j'en ornerai mon sein.
A la fin, Josette, se déridant un peu et voyant loul ce qu'elle perdait à rester muette, dit à Clolilde : — Madame fait bien de se parer, car on a tout boulcvor^é le château pour les apprêts de la fête! jamai> je n'en ai tant vu : les préparatifs eux-mêmes sont une lêie.
— Vraiment, Josette?— Oh' inad.uue, ils ont duréloule la nuii. — Je n'eu ai rien entendu. — Enfin c'est superbe!... mon père a bien du i.i!e;ii : c'est un ^i liounêle lioinme. il ne cesse de dire qu'il ne voudr.iil pas y gagner un sou. — Je le crois, répondit la priiices-se tout C-.inme elle eût dil autre cboe.
Kii efret, il régnait dans Ions le; mouvements de Clolilde une espèce dimpalicuce, on ensemble de gestes, de regards, qui irahi.-sait
plus que la joie!... Celle de l'amour devrait avoir un autre nom. ,loselie ne savait plus que penser de sa maîtresse... — Triste hier, joyeuse anjiunilliui. se ili-.ait-elle, que sera-t-elle ce soir?... voilà les princes... On uesail siuqnoi eoniplor!...
La fille des Lu^-igii;!!! sortit eu bondissant comme un jeune faon, et elle s'en l'ol chez ^.on vieux père qui l'atleiidail ave<' iinpalieuce. Trousse l'introduisit, et l'annonça en se piosieiiiani devant elle. — Elle ne sera jamais malade!... dit en lui-même le docteur en apercovanl riieiMvux mélange de roses cl de lis qui régnait sur la figure de Clotilde. Après être entrée, la princesse embrassa snii vieux père à plusiems reprises. — Oh!... oh! s'écria le vieillard, la nuit a porté conseil... El (pi'avez-vous ma fille?,.. — Beaucoup de bonheur!... quand je vons vois, mou père!...
Jean 11 remua la tête en se tournant vers sa tille; il se garda bien de prendre pour lui ce que disait Clotilde.
— Tille amoureuse! s'écria-t-il avec un geste d'abandon, en sait plus que ilix centenaires, et c'est folie à moi... de chercher!... Ecoutez, Clolilde, repril-il d'un air grave, el la jeune enfant parut alientive, mais tout lui représentait son beau juif... Ecoutez, Clolilde... mes ministres m'ont entretenu du défaut de politique qui se faisait seniir dans votre conduite d'hier : je conçois que vous ne connaissiez guère la diplomatie, cl j'ajiprouve en quelque sorte la réserve que vous avez adoptée; elle convient à la dignité royale, el surtout au sang des Lusignan : la pudeur est le plus charmant coloris de la jeunesse el de la vertu ; mais il ne faut ])as, ma bicn-aimée, que celte pudeur dégénère en un maintien glacial qui repousse les hommages. Va, ma fille, il existe un riieelune folàlrerie des honnêtes gens ci de la vertu qui ne messiéeut pas, surtout dans les amours. La vertu ne fut jamais revêche, elle est aimable; et, lorsqu'on aime, on peut le faire sentir par de petites douceurs el par des éliaitemenls d'àine... Ce pauvre chevalier doit avoir la mort dans le cœur, et voire amour ressemblerait à de la répugnance par ce que l'on m'a dit... Vous ne m'écoutcz pas, ma lille!.... s'écria le vieillard qui suivait tous les mouvements de l'amoureuse Clolilde...
— Si, mon père! je vous assure qu'aujourd'hui le chevalier noir n'aura jias à se plaindre de moi... — Failes-lui bon accueil!... — — Oui, monseigneur. — Ne devez-vous pas bienlôi l'épouser?... — Puisque vous le voulez, num père!... — Vous tremblez!... s'écria Jean H. — C'est de joie, sire!... Mais ce sera bientôt!... coniinna Clolilde en pensant (pie l'époque de cet hymen avec le chevalier élail celle de son union avec le juif... Pauvre innocenle !...
— Tu le trahis, ma fille! s'écria l'heureux vieillard; allons, soyez Iranquille, nous le déciderons au plus tôt! Et il se frotta les mains en signe de joie.
En ce moment le son du cor se fil entendre, el le chevafier uoir^ à la lêie de ses cent cinquante chevaliers, et accompagné de son éeuyer, du comte de Foix, et de plusieurs seigneurs, arriva près de Casin Grandes : les musiciens du prince el ions ceux que l'on avait pu renconirer étaient placés sous un arc de triomphe en verdure, dressé à la hàle, et, lorsque les chevaliers passèrent dessous ce fragile moninnonl, une douce musifjue les accueillit. Les trois minisires el la cour les aliendaienl, tous les habitants agitant des lauriers étaient rangés en haie et les saluèrent par des acclamations : ce fut ainsi que conmiença la fête préparée avec un grand soin par maître Taillevant et mailre Hercule Bombans.
La première cour élail tendue de tapisseries cl garnie d'échafaudages recouverts de draps et d'étoffes; le milieu, tout sablé, offrait un vasle cirque pour les tournois; la seconde cour, qui menait aux appartements du riii de Chypre, contenait luie table immense l'ornianl un grand cercle extrêmemenl élevé; le ceutie de celle table présenlail, par son vide, une arène où l'on voyait dilférenles machines, préparalions des décors du festin ; les bancs placés à l'entour, ornés d'une feuillée, élaienl garnis de coussins de pourpre, et l'on avait mis les couverts des cent cinquante clievaliers sur cette vaste table. Au milieu de celte table le dais du prince était dispo>é pour recevoir le roi, sa fille, les minisires, le chevalier noir, le comte de Foix cl les principaux seigneurs.
Au son d\i cor, le prince el sa fille descendirent, el, s'avançant par les espèces de poriiipios ménagés entre ces divers apprêts, ils vinrent an div^uit de leurs libérateurs, qui mireul pied h terre.
Tous, à re\( ciiliim du chevalier noir, avaient ôlé leurs casques el leurs armures; à l'aspect du prince de Chypre, ils sahièieut avec respect, el leurs yeux se tournèrent unanimement sin' Clotilde, et un murmure llatleur résonna dans les airs. Le prince, même peuilaut son règne en Chypre, n'avait pas en un si beau spectacle!. ..'M:illiiiireiix de ne pas le voir, il écoulait ce que lui disait sa fille : le chevalier noir mit en arrivant un genou en terre devant Clolilde.
— Vous êles bien heureux!... lui dit le comte de Foix en lui frappant sur l'épaule ; si faudra-iil (pie je m'en aille proniplemenl pour ne pas devenir fou! .. — Belle dame! s'écria le chevalier nnir, agréezvous l'hommagc-lige de ina personne? — Certes, sire chevalier, el j'en ressens un pl.ii^ir infini ; la reconnaissance seule ne m'y force pas...
A CCS mots le chevalier se baisse, et, dégageant un moment sa vi-
L'ISMELITE.
stère, il embrassa les jolis petits pied'i de Clotilde coofu^e, qui lui dit avt-c un doux sourire et une grice piquante : — Ailous donc, beau sire, ma nain ^era jalou-c !
Le chevalier, se n leinut alors, déposa »ur celle jolie main on bai-er lelli-m'ut enflammé, que le cœur de Clotilde en reçut une espèce d'atteinte.
— Bien, mes enfants 1 s'écria le monarque. Sires chevaliers, ditil en haussant la voix, acceptez i<<ns nus renierciiiieoU ponr l'assistance que vous m'avez prêtée. .Vou; lâcherons que vous ayez toujours souveuir de nous, car nuu: I aurons toujours de vous.
.\ ces mots la musique et les tronipt-lies ii.diquermt le comiiieocernent de la féie, que Bomb:in» avait préjur--'.- ire-bfill.iui.-, en espérant bien gagner sur l'euseiiiitlc des dépenses. Lui- foule de monde attirée par lannonce de celte solennité entra dans les cours; mais aucun chevalier éiraug'-r n'y vint emore, malgré le soin qu'on avait eu la veille d envoyer à Ai'x et dans les villes voi-iiies les armes du prime et le détail des prix du tournoi. Lf-s chevaliers se rjugereui autour du irone préparé dans la première cour, et Clotilde fut déclaréi: i v.ue du tuuruoi.
S'a^-eyant alors souple dais et entourée des personnages les pins marquauis de l'asseiiiblte, elle Gt signe de commencer les premières jooies simples. Je passe Li descripiion de ce tournoi Qu'il suHrse de tavoT que la princesse décerna le prix du combat à l'éi^ée au c>>inie de Foix ; ce prix éiait une épée eurichie de pierres précieuses. Le prix du combat â la hache fut une coupe d'or garnie de diartlâhls blai.Cs; le prix delà lance une nef d'argent, elle prix du tomba*, à cheval fut rem| orié par Kéfalein : il eut nue aiguière en venneil. On rév-rra le combat a outrance pour le soir... Le prix était une Otl d or el une couronne de laurier.
Ce premier lonrnoi fini, l'on passa dans la seconde cour polir se livrer à la joie du masiiilique festin que l'on y avait préparé. Je tai$ en donner une dcsciiptiou succincte, parce qu'il est assez curicHt par les divers entremets qu'on y joua.
Chez nos aïeux, un entremets éuît un divertissement ea\tt chaqut service, ce qui rendait lari de la cuisiue encore plus impoHaut qu il ne l'est de nos jours quaut à la science du cuisinier, ca^ dans ce temps-là, les festins D'iuûuaieut pas comme a préseul sur les destiné*^ d'un Etat.
Chacun ayant pri« place, le chevalier noir à cô'é de *a cHétt tt joyeuse Clotilde, le prince, les ministres et les seigneith? i l'jve'iant, on vit paraître d.ius l'arène du milieu plusieurs peliU eufaub de clueur, qui chanierent le Benedicite en itiiisititiei et l'bh ne voyait Dulleme:jt les musiciens qui les accumpàguaieiit.
— C'est DU peu profane, dit Monesian, et si maltte îaillevant nous avait cou-uliés... — Laissez faire, répondit l'evéque, je l'absous en c-as de péché.
-Mors, les mets arrivèrent devant les chevaliers, sans qu'aoeon vale! les apportât; ils parurent sur la tjbîe eu sortant de dt'SsOns Comme par enchantem-nt. Pendant ce premier service, la curiosité fut e\ciic-e par l'arrivée de petits dialilotins, qui arransèreni Uëfc He. de- forîiticalions, des macliines, etc. — C'est l'île de Chjprt ! s'écria l'e>êque.
En effet, le premier entremets fut l'envahissenient de la ChrpJ* par les troupes du bou roi Jeau 11 : les Vénitiens furent battus^ citnille bien un pen--e. et les petits eiifants. vain^iueurs. eu eiitraoi dans l'tepèce de petit village qui représentait Nicosie, crièrent — TlVe Jean II:
— Voilà nos trente mille hommes, dit Févêque en ToyaHt KS bîiiii biii'^ Il 'billes en eher.iii-rs.
-nia un immense navire, d'où il sortit \. . de musiciens qui célébrèrent par des
d: • l. par d-s machines habil.-raent prépa-
rées, ils iiè.ieiii ;o;.s '.. ...Lilé. devant chaque chevalier, nu petit navire pavoisé de -es ai nies particulières; et à la un du dessert le na>ire tnniba de lui-inéne-. et sa quille, restant seule, découvrit une niagninque cbaioe d'or, dont le roi de Chypre Gt présent à chaque chevalier baouerH.
H s'ensuivit un cri de : — Vive le généreux Jean H! qui fut pour le bon monarque uu mets exquis. .4ussi attendait-il avec impatience le des-ert. Heureusement pour B'imbans le prince ne sut pas si toutes les chaînes étaient dn même poids.
A la Gn do repas, les enfants de chœur, en plus grand nombre, revinrent et chantèrent les Grâces en musique.
Ce fut pendant ce festin que l'on décida le mariage de Ootilde.
— Sire chevalier, dit le prince de Chypre vers le second servir e, quoique nous ne connais; ions pas encore votre rang, dont l'amitié de ces vaillants seigneurs nous donne une haute idée, il convient de {•ier le j^ur de votre union. — Se crai^:iez lieu quant à la naissiiace Ou chevalier noir, dit le comte de Feix au rui .'en 11; tout prince que je suis, je me fais gloire de sa pruteelion. — Eh quoi ! Clotilde,
s'écria l'étranger, qui tout le temps de ce lonp repris 1 avait servie et choyée avec l'empressement d'un amant, c'est tout dire d'un mot.— Qoe voulez-vous dire, seigneur .' repnt-elle en souriant comme une syrèoe. — Quoi '. dit-il avec étounenieni, vous vou- décideriez si vite à combifer tous me< vœux? Non pas que je m'en plaigne, mais hier encore vous m'avez monirc nn vidage si sévère... — Je ne lésais plus, seipneur. Et sa lisure respirait une joie céleste. On va sans doute loi reprocher Sa dissimulation. Injustes censeurs, du momeul que l'on aime on apprend la ruse. Blâmez donc l'amour! Quoi qu'il eu soit, le chevalier noir s'écria :
— Qui vous fit donc changer si promptement? qui donc m'a fait trouver grâce à vos yeux 1 par quel enchantement m'avez-vous souri, me parlez-vous et conscniez-vons au don d'amoureuse lic-sse'/ X qui ledoLs-je? — Est-ce que cela s'explique.' observa judicieusement le comte de Foix. — Cela m'importe fort, mon ami, répliqua l'étranger; quand on cherche le bonheur, les plus petites cho^e-s porieul ombrage. — S'en prenez aucune crainte, sire chevalier, dit Clotilde, je vous jure que vous n'aurez pas à vous plaindre de celle qui sera lotre épouse.
A ces paroles, dites d'un ton presque ironique et empreintes de cette douceur aigre qui fait douter invulontaireiueul, le ebevaUer noir reste immobile et muet à re.^arder Clotilde.
— Allons, s'ire chevalier, reprit le prince de Chypre, bésiiei-TiMJS à marquer l'époque où vous deviendrez notre fils' et notre soccejleur'? — Se croyez pas, sire, que votre royaume, que du reste je Saurai reconquérir, soit une amorce; la seule Clotilde... Mai- je dijUtS encore plus de s/>n amour en la voyant jii>eu^, qu'hier lors^joe je la
ivis tiisle. — Chevalier, s'écria le comte de Foix, vous êtes le mortel e bliis difficile à coulenter qu'oncques je connus: rien ne voo> salisilil. V'oos avez cru à Edesse... — .\ Edesse ! interrompit le connéiarte. ?»-ieuenr, j'y fis une charge qui, je le vois, est restée dans la InéithJire de tous les guerriers.
Le eothle de Foix regarda Réfalein. et l'attitade do bon connétable, se* p>xi yeui bleus errants lui firent croire que le vin de Chio lui Était cao^c de< bennes dans le cerveau.
— Sou*enez-"tou5. reprit le comte de Fois en s'adressant an chetalier noir, soutenez-vous qu'à Edesse vous croviez que cette jeune lilusuliiia!)^ !ie Vous aimait pas. et cependant elle est morte de chagrii: ■ ' l'^part, sans qu'aucun de nous ait pu la cousoler... et !: :jiables.
Cioi.i ■-- il. un ii.ouvemenl qui trahit son eflroi. — Serait-il vrai? s'écrta-i-eile. f- Ah ! ne craignez rien, dit le comte de Foix en sais'is- Sâdl ia main blanche de la Jeune fille: d'après ce qu'il a versé dans le sein de 1 ahlitié. d'après ce qu'il m'a dit du sentiment qoe vous lui inspirez, je puis vous répondre que vous serez, d'entre toutes les rcnirt»e5, la plus heureuse.
— Oui. Clotilde, continua le chevalier en tremblant de bonheur. Prince, ajouta- t-il en se tournant vers le roi. lorsque le véri!.ible Enf nerry 'eta rentré dans la possession de ses biens usurpés : bjrsque voiis îeret délivré de cet ennemi, alors je récbmerai votre parflle et la promesse que vient de me faire votre Glle. — Ce sera donc bientôt? observa le "• '-ri F '■. — Oui, répondit le chevalier noir, car dès ce sbir n ir Aix, où le resiê de mes troupes ne tardefa pas à -- nous irons as-iéger le ministre odieux des venr- "' -Peur, le farouche et cruel 'apeloche. — Eh quo 'oOs nous quitterez encore? — >e le fani-il pâ- ; pour être plus toi réunb à jamais. — Cest vrai, j.; le pMH • ave' un ton de regret.
ih te m jtne: t. huit hommes, habillés magnifiquement et inoolés sBr lit-s b<jeui's ri' hemeni caparaçonnés, parurent dans le milieu du cercle ; ils sonnèrent du cor dans tout Casin-Uraudes et aii poriail, p^.inr aun^jncer que le festin était fini et que la dernière joute allait commencer.
Le chev.'dier noir donna la main à sa fiancée, et. après l'avoir conduite à son trône, il alla se cooffridr»' parmi tous les chevaliers qui mnrm-iiraieai enire eux et se 1'= ' iingereux honneur du
combat à outrance ; le comte c it avec chaleur, et en-
fin il huit par user d'autorité i. trois chevaliers pour
combattre le comte et le chevaii r lof. qai se déclarereui les tenants.
Les gradins étaient couverts de spectateurs attentifs qui afîluereii» pendant le repas. Un profond silence s é'.ablit lorsque la latte fut déterminée. Eétalein reçut le titre de juge do camp; l évé-iue et Monestaa s'f.rfïrirent pour être les parrains des tenants: Trousse et Vénmel furent ceux des contredisants. Le chevalier noir se lit longtemps attendre. Alors on arrosa le sable dn cirque; les tromp -ties et les hér.« prirent place; les trois contredisants parcoururent ta carrière comme pour l'essayer.
Enfin le chevalier noir ne revenant pas, le comte de Foix se détidâ à commencer sans son compasiioa d'armes. Trousse, r-'" habiln'!?, s écria : — Silence! Le premier chevalier qui parut était le baron de
L'ISRAÉLITE
Piles, lin des hommes les plus adroUs dons l'evoriMCi' do l;i lance et de lepée: à la première charge, qni nednra ([uc -cpl à luiil ninnUcs, leconile de Toix hu désartoiiné el rcçnt nn Ici coup de liaclic sur son luwiberl. qn'il demanda qnarlier. Alors il son retourna lont chini clanl à ciMé du prince el de sa snile. L'on soinia de la iroinpcUe pour proclanier le vaiomieur. Trousse lit rire lonte rassemblée, lorsqu'il courut le long du cirque pour aller voir si les nerfs du comte de Foix rédamaienl son assistance; il lâchait d'ovilcr les coups avec un le! soin, que ses précautions et le roulement de sa petile machine excitèreni une hilariic i^éuérale.
Le baron de Pdes se proniciiail licrcinenl dans l'arène et faisait caracoler son cheval en attendant le chevalier noir. Les Camaldules prétendent que les dames d'Aix. venues à ce tournoi, révèreul toute la nuit de ce beau baron de Piles; mais counnent 1 out-iU su ? Knlin le chevalier noir ne tarda pas à paraître et vaimpiit successiveuienl le baron de Piles, le chevalier de Villars et le marquis de Croix, les trois antagonistes désignés.
A l'aspect de la valeur et de la bonne tournure du vainqueur, les Camaldules disent encore que les dames d'Aix
Mais je ne le crois pas.
La nuit commençait à envahir les cieux ; Bombans, en homme sage, avait prévu ce phénomène quiilidicn, et cinquante paysans habillés en valets tinrent des torches.
Ce fut à ce moment que le chevalier noir allait cire proclamé vainqueur, et déjà Kcfalein, en grand halil de connétable, prononçait les premiers mots du protocole d'usage, lorsqu'au milieu des acclamations générales , parmi lesquelles on distiupuait celles des dames d'Aix, de Jonquières et lieux circonvoisins, l'on enlendit sonnerdu cor, du haut du portail, et trois nouveaux personnages se présentèrent.
Le premier était un vieillard en cheveux blancs, d'une figure vénérable, et je conjure mes lecteurs de prêter une grande attention , une attention extraordinaire à ce bon vieillard; il e>t...
Il est conduit par un chevalier dont les armes, absolument semblables à celles du chevalier noir, excitèrent un violent murmuns et une espèce de sentiment
d'attcDle, que l'on ne saurait expliquer, agita les esprits. Clotilde, eu apercevant cet étranger, fut saisie d'un frisson involontaire, mais 61 violent, que sa couronne de Heurs tomba par terre.
Elle était formée des fleurs du bel Israélite.
Ce simple accident ajouta à son épouvante.
Elle regarde l'inconnu; les belles plumes noires de son casque se remuaient par un doux mouvement de tête qu'elle criitrcconuaîlre, et sua imagination bizarre lui souffla une idée importune; elle cherchait à revéïir ce chevalier de certaines formes bien connues d'elle. Elle le suivait dans sa démarche avec une invincible curiosité. A peine le chevalier fut-il admis dans l'arène, qu'il chercha de tous cotés Clotilde; aussitôt qu'il lent aperçue, sa tète se tourna consiamincnt vers elle.
Le troisième personnage était un chevalier sans armes, velu comme on irouvere, les cheveux bouclés, le collci rouverte, la jaquette de
L'envojé de Venisa.
couleur pers et large, une riche ceinture, l'écharpc bleue, une épée au côté et sa toque surmontée de belles plumes blanches flottantes.
^e le recoimaissczvous pas? Non. Eh bien ! sa figure est riante et maligne, et ses petits yeux verts ont nn air de méchanceté qu'il déguise en vain par un sourire; telle c'iose qu'il fasse, ce sourire a toujours une teinte infernale. Cela seul doit vous indiquer Michel l'Ange, l'envoyé de Venise. Il s'approche d'une démarche aisée el s'avance avec le bon vieillard et lesosie du chevalier noir vers le trône du roi de (Chypre. En apercevant ce nouvel ennemi, le chevalier noir vainqueur lil un mouvement de surprise qui se changea en mouvement de colère quand il vit de plus près ce sosie saluer avec firûce toule l'assistance; son armure était entièrement semblable h h sieiuie, à l'exception qu'elle n'avait pas de devise comme un sanglant outrage ; et les daines, connne le reste des spectateurs, prévirent que le combat serait véritablement à outrance.
Clotilde pMit , sod rêve revint en sa mémoire, et des pressentiments sinistres l'agitèrent.
Elle cherche à écarter l'idée que cet inconnu peut être le juif, qui veut lui prouver son courage ; mais un malin démon et même la vanité de l'amour la lui ramenèrent sans cesse en son esprit, et une espèce de sentiment mixte qui tenait par un coin à la douleur et par l'autre au plaisir régna dans son cœur.
L'assemblée était tout aussi altentive que Clotilde, et la singularité de l'aventure la mettait en suspens.
Deux chevaliers revêtus de la même armure, quel sujet de méditations!
Aussi les dames se partagèrent-elles.
Les unes penchaient pour le chevalier sans devise, les autres pour le chevalier à la devise.
Alors deux factions féminines s'élevèrent dans l'assemblée, comme à Rome la faction verte et la faction bleue, et de nos jours le côté gauche et le côté droit.
Quoi qu'il en soit, la rumeur fut grande, et Ion peut se l'imaginer.
Tournois. — L'amour le rend vainqueur.
Pendant que les dames se diiputaicut pour le chevalier avant ou
L'ISRAliLITE.
après la leilre, le groupe des trois survenants arrivait au trône de Jean II. — Prince, tlil Michel l'Ange en prenant l'accent fraiiçni-;, iiuus venons, ce bon veillard et moi, vous demander l'Iiospitalilé ; nous sommes des prisonniers arrivant d'Ansleierrc; un prince généreux a payé notre rançon, il aurait bien dii nous donner de quoi revenir!... mais on ne pense pas à tout... Nous nous réfugions ici, car nous craignons le terrible Engnerry, ou plutôt Capeluclie le Mécréant, usurpateur du bien de son maître et de son libérateur. — Soyez les bienvenus, répondit le prince, et restez à ma cour le temps qu'il vous plaira. — Grand merci, monseigneur, dit Michel l'Ange, et je ferai en sorte que mon séjour y marque. — Que veut ce nouveau chevalier? demanda le connétable en sa qualité de juge du camp. — Combattre!... s'écria le vieillard avec un accent et ime figure qui dénotaient un vieux guerrier... Va, mon lils, pour briller et vaincre, lu n'as qu'à être toi... Le chevalier étransc;- ihiinu: aus-iuit un léger coup d'éperon à son magnihque cheval arabe, afin d'aller gagner lecôté des contredisants ; il parcourut le champ avec une telle rapidité, une lelleprestance.sansèiro ébranlé ni perdre son équilibre, cnlin avec une telle grâce, que chacun l'ut contraint de l'admiri-r.
Le chevalier noir à la devise remonta, sans mot dire, sur son cheval, attacha sa hache cl se tint ferme sur ses arçons : tous ceux qui claieiil soui le dais savaucèreut et fiirenl altenlifs; le silence régna.
et(;iotilde,le cou tendu, attacha ses yeux sur le chevalier sans devise; elle tint à la main la conromie de laurier, et l'on vit qu'elle tremblait; en effet, cha(|ue geste du chevalier était pour elle un événement, liinlin les deux rivaux sont armés, la Ironipetle sonne. Elle reienlii dans le cœur de Clotilde comme un cri de morl, car le songe qu'elle a fait la nuil dernière vient errer dans son souvenir accompagnéde sesborribl» s images : el e voit déj.i 1 arènc eiiranglanlée 1 1 le regard mourant de 1 israélitp. KUe pâlit et re^ie frappée de stupeur.
L'assemblée ressemblait à un tableau, la.t la multitude des personnages qui la composaient était immobile.
On regarde les combattants.
Les deux chevaliers s'examinent en silence, avec une fureur sombre; ils remuent leurs lances d'impalience, et se tournent vers le juge comme pour demander le dernier signal : la trompette so:ine pour la troisième fois. Ils se précipitent l'un sur l'autre avec la C( l.iriié d'un boulet; et l'assemblée tout entière tressaillit de peur lorsque chaque lance frappa sur la poitrine de chaque chevalier; le son de chaque cuiras-e retentit, et un murnmre de joie et de surprise rompit le silence quand on vit les chevaliers tous les deux fermes sur leurs arçons, el le fer de leurs lances tomber sur l'arène. En même temps ils tirèrent leurs épées et ils cherchèrent mutuellement le défaut de leurs armures, attaquant, défendant, épiant et frappant ; on les admire voltiger, tourner, virer, et tous ces mouvements sont empreints d'une sombre jalousie et du désir de se venger. Ils semblent s'être devinés. Les spectateurs tremblent en craignant que le combat ne devienne funeste. Déjà Moneslan disait qu'il fallait les séparer, Caslriot, eu se promenant devant Clolilde, caressait son sabre
rcniiiiide nunriier I di; :t l'inconiui. — ''igf .^0.
avec une démangeaison telle, qu'on voyait qu'il brrtlait d'être en liiTs... Huant à la princesse, son visage était une glace; on y pouvait apercevoir quand le chevalier sans devise était en péril ou irionipliant.
.Après un quart d'heure d'attaques mutuelles, rendues vaines par une habile défense et par les manœuvres qui semblaient être entendues des coursiers noirs, couverts de sueur et d'écume blanche, ia rage concentrée dans le cœur des deux combattants se dévoila; ils saisirent leurs épées à deux mains et se frappèrent à tort et à travers... Leurs cpees, trop faibles pour leur haine, se brisent... N'importe, ils s'attaquent avec les tronçons. — Bravo I s'écriait Caslriot... Trousse avait une joie indicible en voyant un danger qui ne le concernait pas. — L'un deux aura besoin de nu)n secoins, di- ^ ait-il à Bumbans qui revenait en ce moment de l'aulie cour, qu'il venail de débarrasser ( t de r( mettre en son état ordinaire. — Uh !...
oh 1... s'écria l'Intendant eu apercevant la fureur qui les animait, il va y avoir une succession à régler... Heureux les Inlendants !..
A cet instant les deux chevaliers avaient jeté leurs fragments d'épée et ils s'écrièrent en même temps : — A mort !
à mort!...
Les deux cris furent tellement simultanés , que Clotilde ne put dislingner, par la voix, si Kephialy Jaffa était nu des eombaltanls; S0:i cœur le lui disait, et le < œur est toujours cru.
Us prirent leurs redoutables haches, el déchargèrenl sur leurs armures une grêle» de coups si vigoureux, qu'à chaque fois que l'acier liappall sur l'acier ou croyait voir les arme; tomber eu lambeaux avec la chair et le sang.
Le bruit qui retentissait dans l'enceinle faisait frissonner les spectateurs. Le fer des hache, brillait à la lueur des llanibeaux en répandant une multitude d'éclairs, tant les coups étaient prompts et multipliés.
Le chevalier sans devise avait une ardeur et une :iilresse qui le lirenl regarder comme le plus habile. Qnoiqu'd eût abandoiiné les rênes de sou coursier, ce (idèlc animal, comprenant les pensées de son maître, s'identifiait tellement avec lui, qu'homme et cheval ressemblaient à un cenlaure : l'inconnu tenait alors sa hache à deux mains et pressait son adversaire avec une vigueur funeste. M.iis son cheval broncha, et le chevaliei à la den/se, profitant de ce faux pas, kva sa hache sur le défaui du gorgerin de son adversaire. Un cri de Clotilde. un cri de l'assemblée frappée de terreur, avertirent le pauvre chevalier; il se dérobe au coup fatal, enlève sou ennemi de dessus son cheval, et ils combaiient à pied. (Juoique le chevalier noir (ùt le libérateur de Casin-Grandes, la force déployée par le survenant emportait les suffrages, et l'on s'intéressait plus à ce dernier (|u'nu chevalier à la devise. En ce moment l'étranger fondit sur son lival avec une telle vitesse, qu'après cinq ou six efforts furieux il retendit à ses pieds par un coup de hache qui lui abattit son cimier cl ses plumes. Alors Monestan s'avança pour les séparer au nom de l'himianilé. Comme il s'approchait avec les juges du camp, les parrains et les hérauts, le libérateur du prince lâchait d'horribles imprécations de rage en sentant le chevalier survenant lui mettre le
-ÔO
L'ISRAELITE
rScd sur la gorge et lirvr si da^ue. — Dciiiauilo quailicr!... di&ail iiu'oiiiiii.
— Niiii . iv)ioutiil 11' vuiucu.
L'éir.mger lfv;i sa d^igut; avec lin nioiivonieiit do coliTc.
A celle éuiTgiqiie rcpon-c. loin le luniide s ùI.iiicl' dans l"arciie pour voliT au secours du libéraicur de (lasiii-Uiaiules. <|tii des lors absorba inul I iulérèt. Eu voyant ce tiiiniille, le vaiiii|iit'iir. suivi du \:eillard. couriil se prceipilèr aux geudiix de lllolii.le. rl'^t''e seule ^ar le liûue. Il défail sa visieie. Cl.iliUJe jelle iiii coup d U'il. l'uiss.uices du ciel, cciiiiuieiil reudie le cluirine de celle iniiiiile... d<! cel i.slaiu fugitif?... La vierge aiuoiiieiise rocoiiiiail sou l>i I isratilile à la lueur des loreli. s; ce b:'au visage esl couvert de sueur : quelle j'ie de Voir sou amaul vain pieur au milieu do la cour, el vaiiii|ui'iii' de sou valllanl rival. Cloildo sëvaiiouil presque de plai-ir... elle seul, en reveiiaiil à elle, le boau juif se sai^ir do la ceiiroiiiie de laurier, eu dédai;;uaiil la massive uof d'or, el s'ccrier : — Suis-jeun laelie, el mou rival cm-II à craiiulrc '...
Elle le rousidere à ses genoux avec une volupté divine; leurs retards brillenl de loiil ce que le Oréalenr a peiiiiis d'amour aux mortels; mais ce niomeul |ili iii de cliarmes, cello rose do boiiln iir eut son «piue; car le vieillard s éiric : — La foule levieul... Fuyous, mon (ils :... lu cours des daugei-s!...
Eu I ffoi. le premier gesie du chevalier à la devise, quand il revint à lui, fol de ri garder CloliUle ; el, s'apercevanl du liiomplie de sou riv.il, de la pâleur de la princesse, df l'aiiioiir qui règne dans l'aililude de ces deux ê;res qui furiiil dédiés I un à l'aiilie des leur naissauce... enfui , de cet ciiseinble de bonheur, d'espuir, de désirs qui se peiul dans leur groupe solitaire... il s'élance... el la fuule le suit...
Alors le vieillard et le beau juif se précipitent vers le pirtail; leliliéruieur de Casin-Grandes saisit sa hache et les accumpagiic... lis <!i-;paraissent ensemble el en se bravant du geste el de l'œil. A I uslanl où ils sortirent, une niuellc horreur se répandit dans l'as-
iniilée el personne n'osa les suivre pour les séparer, bieu (jue l'on ; ressentît des malheurs...
Cloiilde reste immobile, les yeux fixés sur la trace que le genou ilii bel israclite a laissée sur le sabli-... — Il était la! se dit-elle... Tnut .1 coup elle rcganle les doux rivaux di-paraitro sons le portail. Uu affreux frisson la parcourt. Sou rêve se représente à sa mémoire Elle s évanuuit. et sa chiile aperi;ue (il rolluer intiie l'assemblée autour du troue. Le prince laisse échapper une larme el lâche vainement de relever sa tille. La triste~se envahit les speclaicurs à l'aspect de la douleur du vieillard serraul sa lille dans ses bras. La pâle Clotildo soniblail aiteinto par la l.uix de la mort — Le malheuiHMix'... s'écria le fonite do Foix, que de choses il risque!... - S rait-elle UKirie? dit l'Albanais, sur le visage duquel on vil la second'.; larme qu'il ait répandue d iiiss.i vie. . — l'.e sont dos emolio is trop fortes pour ses nerfs 1 dit Trousse ; moi-niê;ne, je sens que l'idée de ce combat a preque consumé mou lurn'do radical. — Vit-elle encore? demanda le prince. — Un pou, dit Tioiissc.
A ce mol consolant, la joie éclata : le seul Michel l'Ange eu fut chagrin, il espérait déjà la inorl de la princesse.
Alors on transporta l'.loiil.le : le lidole Ca>-irioi, l'évèquc et le mmie de Foix la lenaieiil entre leurs br.is en formant une CNpèce de liiiere; le monanpie suivait avec inqiiiélmle relie es[)è:e de convoi, et celte jeune fille pale, donl 1rs cheveux épars couvraienl nu sein qui ue palpitail presque plus, celte scène éclairée par des llainbeaux, ce cortège, cette nuit, la douleur el sou iinumabic silence, tout jetait sur cette maiclie une lein'e poétique; on eût dit Alala Iran-portée par Chactas el le père Aubry vers sa d( roiere d..'moiire On monta i'e>calier de marbre avec précaution, et Clotilde fui déposée sur une espèce de divan, ainsi qu'uue sainte exiiirée, que l'on expose à l'adoration des fidèles.
iiombans el son armée de valets s'occupèrent à rétablV l'ordre dans celle cour, où laiit de brillants faiss d'armes venaic;it 'ic se passer; el le soigneux iiileudaiii mil de coté la nef d'or dédaignée par
beau juif... l.a foule re-la dans la seconde cour, les yeux iisiis sur s fenêtres du salon rouge, cherchant à voir ce qui s'y passait, et llendant pour s'en allor que la (iriucesse frti rétablie. Les chevaliers irmaient devant Clolildo un cercle silencieux; son vieux père tenait 1 ' tète de sa fille appuyée sur sou sein, el ses cheveux blaurhis par ' âge se mêlaient aux cheveux noirs de Cloiilde. Trousse tenait la main de la princesse dans la sieiim; el lui latait le pouls avec un air d'importance : il déclara que l'idée do la peur avait lerrassé les nerfs de la princesse Je m'en vais la gm-rir, s'écria Miohel l'Ange. On le rocardc, il fend la presse, éloigne Trousse, et l'habile Vénitien dil à l'oreille de la jeune fille : « Voici votre amant... •
En cet instant Clotilde lève sa paupière, et un bruit sourd se fil e:ilendre dans la cour. Des pas précipités annoiirenl qu'un homme nioiiie les escaliers, et le chevalier noir parait. Devant lui le cenle s'ouvre respeclueusemeiit. Clotilde l'apertoit, et un affreux soupçon lui fait refermer son œil mourant.
Le cbevaher se met à genoux devant la jeune lille et lui baise les
— Clotilde'... Cliilildo !... s'éoria-l-il — Vous ne l'avci pas assassine'.' lui rép.inclil-ollo d union de voix déohiraiil. — Assassiner !... reprit le cliev;ilier noir avec un accent di idigiiation: Clolilde, le désordre di; vos seii> vous égare!... j'ai voulu connaître mou géliéroux vainqueur...— I.t qu a-l-il dit.'... — (Jue vous êles la plus belle, la plu- elia-le, la plus aiindilo des feumies... je le savais...
Aces mots, piononiés d'un son de voix donné de la rudosse ordinaire di' I or;.;aiio du chevalier, 1 oieillo do Clolildo esl charmée ; ollo no sait (|iil'l esl loehevalior (pi'elle voit ;i ses pieds, mais la f:ltaie devise ot lo hanlnrl l'iacassé, le casque sans plumes, lui démon- Ireiil que c'est celui qui n'a que sou estiuie... Klle dég.ige donc doueeinonl sa main d'cnire les siennes, el jette un regard sur l'assenililée eoiiime pour la remercier de linierêt peiul d.nis l'attitude do ceux qui la coin|)0^eiil.,. Son bel O'il lilen répand dans tous les ca'iirs une dniiciur ineoiinue... Chaouii envie le boiihrur du chevalier loir... elle ombra-so son vieux pore, qui, par ce baiser, fut sur-lech.iiiip las^uio, puis ollo se levé et remet se> cheveux eu ordre.
— Von>- Clos liion hoiironx, chevalier, dit le comte de Fidx enserrant la main du l'iitur époux de Clolilde, oui. bien heureux d'avoir in pilé à la plus jolie fonime qu'enserre l'univers nu amour aussi violeiil... J'aurais loulu perdre une épaule, el cpi'olle se fiU évanouie
aussi I r moi '... — Fidie!... dil Miihd l'Ange :'i Trousse, la vie
vaul mieux qu'une f'iiimo!... — C.'osl vr.ii, répondil le docleur. — Allons, niossionrs, s'éoria lo chevalier noir, prenons congé du généreux roi de i;iiyprc el parlons lo délivrer, ;iinsi que la eontréo, do son cruel ennemi; retournons à Aix fiire nos préparatifs. — Madame, dit il en regardaiu Clolilde. je vous laisse, el, toujours fidèle, je reviendrai dans pou réi huncr votre main... Puisse je être sûr de votre amour. — Alhuis, Clolilde, s'écria le prince, eiubiasscz votre fiancé devant toute la cour.'...
La jeune lille se cuuleuta de lui présenter sa main blanche qu'il couvrit de baisers.
— Ailieu, sire, dit le chevalier au monarque ; et tour à tour il serra la main de lùfileiii, de Moncslan cl de l'évoque. — Ah! si tioiis avions trente mille liommes comme vox cltcvuliers, dit ce dernier. — Vous seriez le roi de l.i terre, répondit le comte de Foix avec orgueil ; chacun de ces seigneurs peut lever mille hommes d'armes.
Ces mois les grandirent de dix pieds aux yeux de l'cvt'que. Chaque f luvalii r tiannerol lit ses adieux au bon prini c el salua Clotilde, qui leur doniniii avec grâce sa main à baiser. On les convia pour les noces de la princesse. Leurs destriers les atli ndaionl dans les cours. Ou les eiilendit partir, ou écouta le pas de leurs chevaux.
En un inslant liasin-Giaudes devint dé cil, el roxlrêmc silence rempliça rexirème liriiit. Le ch:ilo;iu viilo lut nioriie, les lumières s'éteigoiroiit. Bombans rel.iblil 1 ordre parlonl en faisant Sa ronde, el lorsiiue iniiiuil sonna en iclontissanl dans les coins du ch.ileau, il nnililail que rien n'était arrivé, que le silence n'eût jamais été troublé; le souvcuir seul retraçail à la pensée les événements de la Icle!...
I.e d.rnier mot du )irinee à sa fille lorsqu'ils se qiilltèrent fut : — Adieu, ma chère enfuiil; dans peu vous serez hemeiise!...
La jeune lille renlr.i chez elle encore plongée dans l'étonnemeiit que lui avaient causé l'aiiil.xe, la valeur el la léinéiilé du beau juif... Elle trouva .loselle toute jovcii-e el liCTpeii au (ait de ce qui s'étai passé, car la lilh' de la Pioveuce avait consumé tout le jour à .Monlyial, uagoant d.ins l;i joie, épuisant la conpe de l'amour, v buvant à longs trails Elle revint ivre. Aus i ot que l.i langnissanle ('rovonçale cùi fini son service, la piineosso eonrul à sa croisée. Le fidèle Nophlaly s'v trouvait; il saina Clolildo par nu regard plein de finesse et en balati(,':ini iiiolloinoni la couronne de laurier que Clolilde lui posa naguère sur son oasipic.
— Nopliialy, (pielle imprudence vous avez commise!... —Clolilde, lépoiidil-il, voire ainanl ne doit pas plus cire un làehe que vous une inlidele... vous devii zeounailroipie vous aviez bien choisi... j'ai vu votre cour, j'ai vu mon rival, el j'ai vu votre regard!... seul, il m';! faii liiompher... je vous r;ipporl<' colle gloire, elle vous apparlient, je lie veux vous disputer ipie la palme de l'amour !... — Nephtaly, de griee ne vous exposez plus... si l'on vous avail reconnu... rien n'aiiniii pu vous garantir de la mun... j'aurais fleuré! .. — Elre pleuré de vous et mourir en sacl'.anl que ma tombe vous verrait chaqiiejnnr... ah! Clolilde, c'est iiiiechaiiceipie je courrai souvent I...
— Non, car vous ne voulez pas faire mon malheur.
La flamino de son bel uril bleu pénétra le cœir de l'israélile. Un soupir s'oehippa de sa poitrine gonlIi'C de désirs inexaucés, et il ne put rclenir celle phiinle... - llélas' quand ^erons-nous heureux?...
— Jamais, ^'cphlaly... L'iii^lanl approelio où votre rival me mènera en épousée » la ch;q)flle où je dovr.ii lui jurer do l'amour'... — Il n'en sera rien, répondil l'isracLle ;ivec un regard où Clolildo crut aporeevoir la fémeiié delà passion !...— El coinmenl, ^ephialy? ropiil-ello presque épouvantée. — (ilolililc, il sera loujoi.rs temps do vous le dire alors... ne m'èio--vons pas acquise?... je saurai vous défi'iidre!... — Cependant, Neplil.dy, vous èlesjuif!...
EUe eut regret d'avoir dit cciie parol<>
L'ISRAÉLITE
— Cl();llde'.... s'éfria risraclile d"iiii ion décliiiaul. j"ti;ii> sur le sormiiel du k'inpie du bimluiir où vous m'cmpDiiicz uvlc viui^L . u( je loinbc- plus l>.is <|iic' les niiuls, dans la failpe où la Ifrre nous relègue... Lli i)uiii I liilt; célcslti, déuieiilirais-lu lui) origine eu adoplaul les rêvirics ei les préjupiis de la terre?... ses noires vapeurs iikiuleiit-elles JHMpi'au trime (li's dieu\ ? .. Clolilde, les juifs ne sont- Ils donc plus le peuple élcruri, le peuple iiMUiuahlc, devant lequel les iialious se soiil brisées co:uiue de Fr.igiles arbrisseaux.'... H lis a vues passer comiue des ouibrcs ! el lui seul reste debout, gardé par la pruieeiiou du Seigneur, semblable à la terre elle-inéiiie , (pie l'Iiomnie ne peut détruire !... Dis-moi. Clotilde, si les juils sont vertueux, Dieu les séparera-t-il des eliréliens '... El d.uis le séjour où ineurciil toutes les passious, les divisions qu'a tracées lu terre y subsiste! oul-elles .'... (Juel est donc te signe (ini nous disliiigue du reste des bouiuies .'... Avous-nousic front courbé vers la terre.'... Ne pou-
'viius uiius plu.s élever nos plauiles ju-qu'à llieu?... Le beau ne i:ons
Iimcbe-l-il pas' Nos yeux sont-ils leriués? Le cri du désespoir ne lou éuieul-il pas?... IL-las ! I uuinur iniuieuse i]ue nuiu cu'ur a 1 i.içu duii seul sullire i)i)ur le convaincre que je ^^is un lils d'Adam... L'amour ex( lut toule ba.s>e....s(', sou feu purilie tout; c'est une passion (|ui renferme tous les senliments généreux, c'e^t une inaginrapie preuve de l'égalité des honunes... ICli qooi! la terre refuse-l-elle de lecexoir nos cadavres el de nous notnrir? Les Meuves, fuyant uuire bouche, nous rendent-ils de iH)nveaux Taniales?... Qai nous a vuln la haine delà teire?... Le crime de Judas ful-ii le mien?... Où serait la boulé du Seigneur eu m'en punissant!... Mais que me fait la haine de la terre, puisque lu ne m'accables pas de la licune, 6 Clotilde '.... Quel pouvoir as-tu pour consoler ainsi de loiU ce que cette vallée de misère contieui d opprobre... Orna bieu-aiinée, tu peux repo.Mr ta tète sur mon cœur sans aucune déliance, puisque Dieu lui-même y fait sa résidence en l'animani d'>ni de ses rayons... Grois-ui qu'alors mou ùme puisse êire vile, si l'Elerael ul Cbiildel'hiibilenl?...
— Çuepuis-je croire quaud tu nie parles?... Ta voix n'eft-ellc pas la mienne?... Ne oninies-nous pas la même àme?... — Clolilde !...
— Nepbtaly!.. .\ ce mol la jeune lille lui jette un regard afl'.nné. — Ton u-il conlicnt Ions les cuchanUMuenls de la nalure... £))argneinoi. je inonir.iis de plaiir!... — Je le crois!... caries liens me bouleversent l'a. ne!... Neplilaly, Ib. ure sonae!... Je croyais u'èlre là que depuis pin!... — Adieu, liloul.le... Alt! quand punirai je apliiyer ma léle sur ton sein el seulir les boucles de cbeveux ef.leurcr in>)u vi..iage!... — Kcpblaly! dit-elle d'une voix réprimante... — Pardon, je m'égare!... Depùi sacré, lu s^ras respecté!... — Adieu!...
— Adcu '..'.
Malgré ces langoureuses syllabes, ils se regardérenl encore que!que lenqis. eu se souriant de ce sourire de volnplé qui n'appar.u i:l qu'à l'amour. Or, le moyeu qu'une jiiine lille qui voit t lus les jo^irs, au cl.iir de la lune, un beau jeune boinne, 1 abrégé d.'s perle li:in.i de II naluie el une de ces prodiicll.iiis qui noas retracent le beau idéal, puis e ne pas concevoir un vndclit amour:... tjiiaiil à moi. je lui p.'i'doiiiie, en plaignant ceux qui la blâmeront!. . l'ni^seiiL ces ceiineiirs aimer nui; jeune beaiil ' de toute l.i force de leur.- aine^ ; et, pour pimil ua de leur blann;, puisse celle femme leur dé.iier ses faveurs ! Alors je leiu' couseille de seu passer !...
L'n trj'ilro. — Mels i.ni|<ui>onncs.
Je veux une seule fois nie di-penscr de dépeindre l'aube malinale ot vous laisser imaginer celle diiiieeur d'amour toujours croissante, les regards, les propos des deux ainants. la Iraklieur du bouquet cliéri. l'émoi de Clolilde eu voyant so:i bien-aimé traverser les airs à l'aide d'une faible corde... Imaginez le soleil s'arrêlanl pour adii.iier celle invcnlion péiilleiisc de l'aiiii.ur. el l'aurore sourire en enviant le boiilicur de la lille des Ln.~ignan, (umiiic jadis elle envia celui de l'rocris; eiiliii l'ainour inscrivant dans so:i temple les noms de Clolilde et de Neplilaly, coiunie de ceux qui ont le plus aimé.
Celle fois la erlnpie n'aira rien à mordre, puisipie c'est votre imagination tpii aura l'ail les l'r.iis de ce tableau Miave el délical : aus.-i bien, faut-il que je irenipe mon pinceau dans des couleurs plus suin- Ç bres, pour vous mettre sons les yeux la pré-ence de Micbel lAuge au cluiLeau de tasiu-Ciiauàcs, ei cequ'eilc y pro.luisii...
Ce nouvel biile, le S'nnn moderne, ne tarda pas à s'ins'nuer dans la oonliauce de chacun, et à répandre l.i joie ci la g.iielé dont il était un des giand.--pi èlres. Voici quelques esquisses nouvelles qui sufûroiit pour von, le f.iire eoniiailre... Des le matin il se mil à lureter d.ins toutes les cours, en examinant tout cl porlanl par;out un oeil investigateur .. Il s'approcha de la loge de M.iric... Ses pas de loup la réveillèrent d'assc/. loin. A l'aspect du Vénitien, la pauvre folle lonilia dans uu horrible accès; elle grin(,'adcs deuiseï deviui conime bydropliobe.
— 11 a tue mon fils!... Voilà le mcurlrier! s'écria-t-elle, le voilà!... qu'on le saisisse... je le sens!... Au secours!... Je le reco-.niais. — Il y parait, ma mie... répondit Michel l'Ange. — C'est une pauvre folle, dit Véryncl en survenanl. — Llle n'est pas seule i<i bas, répliqua l'Italien, nous le sommes tous. |ilus uu moins; malheureux qui n'a pas de marotle à caresser : le vin, b; jeu, les femmes el les trônes sont des marollcs. sans compter les petites manies... Ou voit que le monde fut conçu dans un mumenl de joie.
M.irie ne cessait de pousser de pelits cris plaintifs et tellement décliirauis, qu'un autre que .Michel l'.Xnge y aurait euleuJu l'accent dune mère au désespoir, ilonl le cri n'est jamais imitable...
— C'est loi! je le reconnais, ton œil infernal est assez visible, tu périras par... — Certes je périrai, interrompit le Vénitien, et ce sera eu riant... — En publie, répéta la folle... — Monsieur le chevalier s'est levé bien malin, dit lîoinbaus eu rcnirani par le porlaii. — Et vous encore plus, répliipia MieheirAiige...On voil que vous connaissez les granils principes ; il faiit èire économe de tout, et pins encore de sa vie que de son argent; or, dormir, ce n'est pas vivre. — Cependant, nionseignenr, reprit Bombaiis, je crois que raigent est plus nécessaire que la vie. — Vous avez deviné le nio.ide, maître Bonibans; est-ce que, non content d être économe, vous seriez un sa:4C?...
Bombans, à cet éloge, se redressa sur la pointe de ses pieds et caressa son menton.
— Néanmoins, maîire Bombans, continua l'Italien en regardant les pieds (le 1 intendant, vous n'i'îtes pas encore arrivé au dernier degré dit l'économie. — Oh! .. oh!... s'éiria l'avare par excellence, je parie dix augel(ils(il s'anèlc sur ces malsl... dix angelots que vous ne m'en rem mirerez pa^... — J y consens, dit Michel l'Ange.
L'a'lirmalion de l'Ilalien (il trembler Bomhaiis, qui, craignant toujours de perdre, voulut se retirer.
— Eh' eh'... miu-ieur le majordome, ne bougez pas. el regardez à vos pirds... qn'v voyez-vons.' - La marche du poilail. — Eh bien, vous niarcli z au milieu ju-le, et lonjunrs sur ce poivre milieu... usé de trois ponces... Mailrc Bombins, uu bainnie vraimenl économe prendrait toujours les coiés de la marche pour l'user également.
Le visage de liuieudnit se contracta de manière que sa lèvre inférieure s'avaiçi (le b-.iueo.ip sous la snp.'iieure; ses so.ircils se fron':erent, son froul se plissa; il porta la main vers sa poche et dit ces deux mois : — J ai perdu!...
Mais tout a coup ses yeux, dont 1 1 couleur fut loujours douteuse, brillent, -on f oui jaune se dénde, ^cs deux lèvres hirmeul un léger sourire, el il ajonie d nu air tiioinpliuil : — O.ii... mais ce n'e^l pas mon bienl — Je suis vaincu ... s'éeria .Michel 1 Ange... et liraul dix beaux angelils de sa bourse, il le, lui iiréscnla... Enl-ce bien à moi, (pii ai mangé ma fortune, à vouloir jouter avec vous, qui faites la Votre?
Bombans, étonné de ce que le chevalier ail admis sa ruse jésuitique, prit d abord les dix angelots el s'écria : — Vous êies le chevalier le plus loyal (]ne j,im ;is je vis! Néanmiiiis linlendanl examina si les angelois éiaieal bons .. mais l'habilnde c>l une leirible cho<e... — Uél.is! du .Michel I'Aul-c. je ne fus jamais économe que de ma peine en fait de joie je inaiije lonji>urs mon blé en herbe... ' el je Miis l( lleinenl siisceplible pour le souci, que jamais je n'ai demanilé ib? conipies à mes inlenilanls... — Il serait à désirer, répondit Bombans, ipie cliacuii d'il celle mélbodi'... Mais on veut des coaiples... et l'on en a!... — Fi donc! reprit l'Itidien Ecoulez, mailrc Bond)uis, on un inlen laiil C;,! probe ou il ne l'esl pas (l'intendanl Iréniil à celle proposition). S'il l'est, plus de comptes .. S il ne l'e l pas... encore moins; car rien ii'e?l si clair que le comple d'nn inlendanl prévaricalenr. — C'est vrai, repartit Bniibins; eh! monseigneur! comment voulez vous qu un iniendant, telle bonne tile qu'il ail, puisse donner un cmiiple exact d une fêle comme celle d'hier, où il y avait cent cinqu.inte chaînes d'or de mille francs: uu repas on lo tes les richesses élaienl dehors : un enfinl vole un plat, un an'.re un hanap; que de dépen-es pour rassembler des homme;, d iiiiier avis à Aix, chercher des musiciens, couper des feuill.iges, faire des gu li.indes, des ouvriers en foule, el tonl cela d.ms une nuit!. . n ayant que trois cents personnes à employer... Aussi le prince m'a aulorisé à dépenser trois cent mille francs... et ils le sont... — El, d'après ce i|ue j'ai oui dire de la fêle, il doit vous être redu, ajouta .Michel l'Ange. — Quelque chose... dit Combaus.
Là dessus le Véuilieu s'en alla...
L'ISRAÉLITE
— En vérilo, dit l'iniemliiiit, voici lo miMlleiir, lo plus jiulioioux, le pUiJ aimable de lous les gontilslionimes.
Lommc le Véuiiieii regagnait le péristyle, il rencontra la petite iiiachiue ronde que nous avons l'habitude de nommer Tnuisse, et le docteur lui dit d'une voix clairette : — Monseigneur, le roi n'e>t pas encore visible, ei moi... — Vous vous poricz couuiie un ange, repartit Michel. — Eh! eh!... sire chevalier, je fais tout pour cela... .;.' pensant à rien... — Et vous agissez eu sage, car alors votre cerveau, ne dépensant pas. conserve saine et eniière la masse d'idées que la nature vous a départie. — Sire chevalier! s'écria le docteur Cl délire, tant il était heureux de trouver un homme qui abunilàt dans son sens (ce fut le seul)... sire chevalier, vous êtes un grand et habile seigneur, car vous entendez justement ce que je n'ai jamais pu prouver... On ne m'écoute pas!... — L'on a grand tort. — Moi, \oyci-vous, reprit Trousse, mon système embrasse tonte la naiurf...
— 11 doit être curieux! — Ecoutez! s'éciia le docteur, dont la figure s' épanouit en voyant Michel l'.^nge croiser ses bras et le regarder en souriant: écoutez, sire chevalier., moi je prétends que nos maladies ne viennent jamais que du sang ou des hiuneurs. — C'està-dire, observa Michel l'Auge, de ce qui compose le corps humain, car je délie qu'elles n'en procèdent pas. — Oui, reprit Trousse; or, qui est-ce qui met notre sang ou nos humeurs en mouvement?...
Un air de triomphe régnait sur le visage rond et potelé du docteur, qui parvint à sourire, et ce n'était pas chose facile, à cause de la tension de sa peau.
— C'est Dieu, répondit Michel l'Ange. — Dieu!... Dieu!... il ne s'agit pas de lui, dit le docteur avec un geste d'impatience. — Oui... je coniois. reprit l'Italien. Dieu ne peut pas vouloir le mal... — Ce n'est pas cela, dit Trousse; et, se hasardant ù saisir Michel l'Auge par un des boutons de sou justeaucorps, il ajouta : — Ce qui met nos humeurs et notre sang en mouvement, ce sont nos nerfs... — C'est vrai!... s'écria le Vénitien. — (!e n'est pas tout ' dit le docteur en s'eDdanmiani, les nerfs répandent partout l'humide radical et le fluide vital; mais comment?...
Ici il regarda Michel l'Auge avec la joie d'un savant qui découvre une médaille.
— C'est, reprit-il. par la force de la volonté; enfin de ce qui constitue la vie... El l'agent de celte vivificalion?... c'est... la pensée...
— Admirable!... — Oui, monsieur, la pensée est un produit auquel concourt le cœur, qui met en mouvement les atomes invisibles du cerveau... Voilà pourquoi tui cœur, un estomac et un cerveau font un homme; on peut tout hii ottr, s'il conserve cela, il vit... — MiraculoL . — Or. vous voyez bien (|ue, la pensée étant la clef de voùie, une fois qu'on la tient, on domine la maladie et le malade... En effet, un malade qui se croit malade ne l'est-il pas réellement.'... donc... — Monsieur, vous êtes un grand homme !.. — Sire chevalier, je ne m'en doutais pas... Mais vous voyez que l'on peut, en dirigeant la pensée, guérir, rendre malade, etc.. je crois même que l'on peui rendre bêle un homme d'esprit, en mettant sur son cerveau des relâchants, émollients, assoupissauis, etc... grande preuve!... — Certes, reprit l'Italien, et Galien pensait comme vous... L'empereur Marc-Aurèle et Antonin ne furent bons que parce que Galien leur DieiUiit des topiques sur la lète pour chasser les mauvaises intentions, maîtriser les pensées, abattre leurs bosses méchantes et élever leurs bosses aux vertus, auimant. dirigeant, épurant leurs cerveaux... Il est vrai que la nature avait furieusement préparé ce travail... — La nature!... la nature!... s'écria Trousse d'un air de dédain, on la fait:... les grands méilecins la défont même! Monsieur le chev.dier, pourrais-je voir ce Galien.'... — Comment donc, certes... dit Michel l'Ange du plus grand sérieux, les grands hommes se rencontrent : allez à Rome, il demeure à la bibliothèque du Vatican. — Il y a trop loin... Je craindrais... Voyez-vous, monsieur, la vie e»t tout... — C'est ce que nous avons dit de plus vrai!... Mais alors, maiire Trousse, publiez votre système, Galien viendra... — Ah! si je savais écrire!... s'écria le docteur... eu latin, monsieur le chevalier!... j'ai toujours refusé de l'apprendre; car j'aurais blessé mon cerveau... — Un homme comme vous ne devrait jamais mourir!... dit l'Italien en riant. — C'est vrai, répondit Trousse: mais maintenant suivons tout le système : ce fiuide vital, que iransiaettcnt les nerfs, ce feu divin est 'dans toute la nature et...
A ces mots. Trousse, cnleudaut le sifflet du roi, se hàla de se rtniîre à son poste, en pensant que ce chevalier était un véritable pn.dge!...
l'e.idant celle roalioée, Michel l'Ange, en digne héritier de la science du serpent du paradis terrestre, sut séduire tout le monde, valeL-, servjutes, écuvers, Josette, cl Caslriot m.>mc, qui avoua que personne n'était plus brave : la flânerie et la gaieté furent les moyens qu'il employa, et le premier est le rival de l'argent pour ouvrir les tours d'airain. Tiint retentissait des louanges du chevalier Miclii I. Mais le lieu que fréquenta le plus le Vénitien fut la cuisine, et riDmme qo d environna de ses louanges et l'objet de tous ses seins fut le célèbre maiire Taillevanl. le cuisinier du roi de Chvpre .
Aussitôt le premier repas sonné, Michel l'Ange accourut à l'a salle à maijgtr, et il vil arriver successivement les "trois ministres cl les
grands dignitaires de la cour... On se mit à lahle, et celui de.^ convives dont il devina sur-le-champ l'ànie tout entière fut le bon Kéfaleiu. Au Rfncdicite. Moneslan se dévoila par son attention à prononcer les saintes paroles Michel l'Auge se signa avec la ferveur d'un
néophyte, composa sou maintien, et Moneslan le crut un saint...
— Eh bien, sire chevalier, dit l'évêque, commenl avez-vous trouvé la fêle d'hier?...
— A en juger par la fin, c'est une des plus somptueuses, et je n'en connais qu'une plus belle, c'est l'exallalion du pape Eugène...
— Les pompes de l'Eglise, observa Moneslan, ont toujours quelque cho^e de plus imposant, de plus moral, que les spectacles profanes !...
— Ah ! que vous avez bien raison, seigneur, dit l'Italien d'un ton confit de dévotion ; la présence de l'Elernel, écrasant toujours la mag;iifioence humaine, remplit l'âme d'un sentiment mystique qui ne laisse pas que d'avoir du charme. Eh I la religion n'estelle pas le bâton blanc que Dieu nous a mis à la main pour nous soutenir dans la vie? C'est elle qui est le fondement des véritables vertus himiaines; c'est à sa voix qu'un homme va se pencher sur les mourants pour recueillir leurs derniers soupirs et verser du baume sur leurs douleurs; c'est elle qui fait monter le prêtre jusque sur la brèche, lorsqu'il accompagne le condamné en lui montrant des cieux pleins de clémence ; enfin elle vivifie l'ordre social, réjouit les malheureux, venge la vertu dans la crotte du vice en carrosse ; elle prévient le crime, fait les bons rois et apprend aux riches à n'être que les administrateurs de leurs biens... N'esl-ce pas à ce sentiment généreux que je dois ma délivrance?.,. Sans l'Evangile je serais mort dans les fers...
— Si.'"e chevalier ! s'écria Moneslan avec le visage d'un illuminé qui voit le troisième ciel, votre vocation fut de prêcher la vérité...
— Uélas I oui, seigneur; mais je fais tout le contraire... je suis un trop grand pécheur pour pouvoir enseigner à mes frères... Le Seigneur a voidu se servir de moi pour punir la terre... et je suis un chasseur d'hommes...
— Mais les guerriers, répondit l'évêque, peuvent loul aussi bien gagner le ciel .. c'est une erreur de proscrire celte profession...
— Comment!... s'écria Michel l'Ange en voyant des armées se mouvoir dans le cerveau du guerroyant Uilarion, dont le Mécréant lui avait dit la valeur... commenl, c'est la première profession!...
Après le sacerdoce, ajouta-til en se tournant vers .Moneslan, et
reprit-il, qui peut être à la fois un grand guerrier et un vénérable poniife est un dieu sur la terre ; il esi Eléazar, il est le généreux Simon Machabée, Josué, Moïse, Gédéon, qui défendaient leur patrie, l'épée dans une main et l'encensoir de l'autre, priant à gauche, comh.iitanl à droite, comme les patriarches en des temps plus recules! Et les combats ne sonl-ilspas sacrés?... Dieu nes'appclle-t-il pas le Seigneur des armées? Le Dieu vengeur n'a-l-il pas tué plus d'un million d'hommes lors des plaies de l'Egypte, afin de vaincre les faux magiciens; dans la guerre des infidèles; à la conquête de la lerre promise; et des milliards au déluge?...
L'évêque et Moneslan, pour la première fois, furent simultanément contents et d'accord ; leurs figures dilatées et joyeuses étaient suspendues à la langue de l'infernal démon; le sieur Réfalein mangeait tristement.
— Le Seigneur ne s'est-il pas défendu lui-même en bataille? L"évêi|ue, n'y tenant plus, répéta : — Eu bataille rangée même!...
— En bataille rangée, repril Michel l'Ange; saint Michel était son |)romirr licntenanl; et, à l'aide des légions célestes, n'onl-ils pas défait le diable? — Et saint Michel était à cheval! s'écria Kéfalein, dont le visage aimonça la joie de pouvoir monter sur son dada favori. — C'était même un cheval arabe, dit Michel l'Ange avec un léger sourire, mais un cheval idéal, car alors il n'y en avait pas. —
— Sire chevalier ! repril Kéfalein d'un ton grave, d'après les traditions et les tableaux d'église, il est constant que l'archange Michel était à cheval. Les chevaux, monsieur, ont une origine céleste, — Conmie tout le reste, dit Moneslan, puisque Dieu a tout fait de sa main puissante. — Mais, continua le couuélable, d'après une trèsbonne autorité, qui est l'Apocalypse.
\ ce mot, Moneslan renma la tête comme poiu' dire que ÏApocahjpxe n'était pas reconnue [lar l'Eglise. Mais Kéfalein n'en tint com|p|c'.
— D'après V Apocalypse, coniinua-l-il, je crois que le diable fut mis
en déroule par une charge assez semblable à celle que je fis à Y J
Edesse! où je décidai la victoire, où je fus — Quoil... seriez- ij|
vous le vainqueur d'Edesse? s'écria le Vénitien. |
A cette louange exclamaioire, Kéfalein, transporté de joie, se leva ' counnc pour décrire le combat.
Les ennemis étaient là... Nos troupes fuyaient.
L'évêque et Moneslan souriaient en se voyant prêts à servir à représenter le champ de bataille d'Edesse; mais Michel l'Ange s'écria :
— Ah! je le sais!... et il sauta au cou de Kéfalein, en criant : — Vous avez sauvé mon père!... il se trouvait d.ins le premier groupe à droite... — Le groupe à droite!... répéta Kéfalein; M. votre pèr.^
L'tSUAÉLlTE.
<ilait-il à cheval? — Oui, sei^'iicur, dit le Vénitien du pins grand séiicsix. — Eu ce cas, il était ù gauche!... Ah! la joie nie t'albaii oublier qu'il y donnait toujours!... Acceptez mes remeiciineiils... Tout vieux «]u'il est, il viendra voir son libérateur. — Voilà, dit révê()ue à Monesian, les récompenses et les avantages des guerriers!... — On oublie facilement les larmes qu'ils font répandre, répondit le preuiier . ulilli^l^e. — llélas! reprit l'Italien, rien n'est parfait en ce nioMile!... la perfection n'est que dans le ciel ; et il le montra d'un air monacal. — Oui ! répoDtlit Jhmcatan enchanté. Sire chevalier, vous resterez, j'espère, quelque temps avec nous. — llélas! monseigneur, je reprendrai bientôt ma route... je suis en pèleriDagc comme tous K's hommes! .. et je cherche le bon chemin... — Vous l'avez trouvé, dit Moiiestan.
Le dîner était fini. Les trois ministres s'en lurent au conseil (|ue le roi Jean 11 tint ce jour-là pour régler la dot (jue l'on donnerait à Clotilde. Il Cht vrai de dire que le monarque avait été beaucoup trop occupé par les derniers événements pour penser à ses conseils; il eut daus celui-ci l'éininente satisfaction de parler le premier et de jouir de son droit d'initiative...
Les ministres, encore charmés de Michel l'Ange, parlèrent tant au roi de sa courtoisie, de bun eloipience et de sa bonne mine, que le prince, dé>iraut le connaître, ordonna qu'il y aurait le soir même cercle au salon rouge...
Il n'était bruit dans toute la maison que de Michel l'Ange : on en parlait dans les cuisines, dans les écuries, au fournil, chez le concierge, dans les cours, elicz les seigneurs, chez le roi, chez. Clotilde, à (|ui Josette raconta les coinplimenls qu'elle en avait reçus ; à l'intendance, au tournebride, enlin partout, et partout sa présence amenait le rire et la joie : à la fin de la journée un le bénissait comme une nouvelle providence.
Le soir, les trois ministres, le prince, sa (ille, les seigneurs cy- I>riotes, Vérynel le grand écuyer, les pages et Castriot se rassemblèrent dans le grand salon rouge. L'Italien y l'ut introduit par le respectueux Trousse, qui baisa le pan de son habit.
— Sire chevalier, lui dit le roi, les embarras inséparables d'une léle comme celle d'avaut-hier nous ont empêché de vous faire tout l'accueil dû à voire mérite, et cette fêle...
— Etait digne d'un Lusignan, reprit Michel l'Ange; les Lusigiian, héritiers de la niagnilicence des Sarrasius qu'ils ont vaincus, joiLjnant au luxe la courtoisie fraii(;aise, ont laissé dans l'Asie des souvenirs si liuissants, que je ne doute pas de les voir rappelés par les peuples de Jérusalem, de Tyr et de Sidoii. Oui, moiiseigucur, j'ai parcouru ces eouiiées, et dans les montagnes de la Judée un vieillard eu cheveux blancs ne me ht qu'une question : — Lusignan règne-t-il'.' Sur ma réponse, il rentra tristement et me répondit : — Ils reviendront, j'espère!
Le bon prince fui charmé de celte prédi.tiou.
— Puisse votre vœu se réaliser!... s'écria-t-il. — Monseigneur, aussitôt que nous auroHS trente mille hommes, dit l'évéque. — Eh! monseigueur! reprii Michel l'Ange, vous n'avez pas besoin de tant de troupes. Avec voire expérience, le poids d'un nom tel que le vôtre et des minisires dont la sagesse et la valeur sont célèbres, vous devez vaincre!... Alors, ajouta-t-il en se tournant vers Clotilde, la beauté retournera dans les lieux que la nature a désignés comme sou habitation : le pavillon des cieux de l'Asie, toujours pur, toujours brillant, ne fut tendu que pour elle, et l'Orient est sa patrie. — Sire chevalier, à quelle école avez-vous puisé cette courtoisie?... — En vous voyant, madame; car à votre aspect l'éloge est la seule langue que l'on puisse parler : où sont les roses voient les papillons, et la louange est rinséparable cortège de la beauté. — Vous forcez à l'admiration comme votre père au respect.
Déjà le perlide Italien avait lu sur le visage de la princesse le peu d'amour qu'elle porlait au chevalier noir, el il soupçonnait le vainqueur inconnu du tournoi d'être ini rival obscur, mais préféré; quelques mots échappés au vieillard qui accompagnait le beau juif lui duunèrenl ces vagues idées. Voulant changer ses soupçons eu cerliiude, il saisit le luth de Clotilde et se mit à examiner l'instrument de manière à se faire prier de chanter. Il n'hésila pas, el voici la ballade à laquelle il donna toute l'expressiou du seulimeut:
ROMANCE UILDEGONDE.
Au bord d'une cnile pure et sous un peuplier, un jeune et beau paire irlandais pleurait en regardjiit tantôt le ciel et tinloi son troufieau
< 0 Dieu I l'on t'implore en ce moment à la chapelle de Glcnordilh. Tous les bommes sont à genoux; aussitôt qu'ils sortiront, cette égalité cessera.
f J'aime, et jo i:c puis me livrer à mon amour ; cependant le bél:er courlise
la lirebis <iui lui plail, le taureau sa génisse... Mallicuieux ! je suis lionnnc, et j'envie le sort de mes moutons I t
Comme le berger Unissait ces mots, une jeune princesse sort rie la chapelle avec un nombreux cortège. Elle s'arrête devant le pitre ; elle rougit, et le pâtre
aus>i.
AficrcHvant les larmes du pàlie et rcconnaisoiiit le: bel inconnu i|ui errait autour du palais, elle lui dit: oTu pleures, donc tu aimes!...» lin disant cela elle lui souriait.
Alurs le bei'$;er la suivit, et lldeguiulc disparut un matin du palais du roi Sun père. — lUle vécut ignorée, beurcuse, et les deux époux moururent ensemble en s'embrassant. Les amants vont sur leur tombe se jurer d'être lidèles.
Eu chantant cette romance, ritalien ne cessa d'examiner le visage de la princesse, et, les divers mouvements qui s'y manifestèreul angnientant encore ses soupçons, il résolut de chercher dans le château les indices de cet amour secret.
Michel l'Auge reçut des éloges pour son chaul pur el plein de glace ; le reste de la soirée fut charmant, et il en fit tous les frais, eu y jelanl un vernis de plaisanterie liiie, de l'inslrucliiiu et des mots pleins d'uu esprit de bonne compagnie, car .Michel l'Auge savait prendre tous les tons. Lorsqu'il se retira, le salon |iarul vide!... cl frousse s'écria : — Voyez-vous ce que c'est que la pensée! ..
Clotilde convint avec Josette que Michel l'Ange était un des plus aimables chevaliers qu'elle eût vus.
BieiKùt la nuit étendit son crêpe, et, tout reutrani dans le calme, invita les mortels au repos... Le seul Michel l'Ange veille!... Semblable au démon qui plane sans cesse, et, l'inil ouvert pour nuire, il monte sur les créneaux afin d'examiner les fortilications, l'endroit faible de la place, el surtout l'endroit par lequel les chevaliers ariivèreul an secours du château. L'on n'avait pas encore eu la précaution de briser l'espèce de bac formé par les bateaux que le chevalier noir lit couler à fond dans les récifs!... Michel l'Ange arrive sur la muraille eu face de la mer, et il aperçoit ce chemin tracé dans les fiols!... Sur-le-champ, eu nu seul coup d'œil, il y vit la perte de Casiu-Graiides et résolut de partir dès le lendemain pour s'en emparer le soir même, car il fallait la plus grande célérilé !
L'esprit malin se réjouit d'avance de cette destruction (ju'il médite. Si par hasard ou l'eût aperçu, on l'aurait pris, dans ce siècle de superstition, pour un mauvais auge marquant ce monumenl d'un signe de mort.
Il semble voltiger eu inarchanl à pas de loup sur le sommet de ces murailles; il admire malgré lui la beauté pittoresque de ces lieux, le calme de la mer, le calme du ciel étoile el le charme de ces masses romantiques éclairées par la douce lumière de la lune Ses accidents lumineux fornieul des conlrastes daus les champs, sur les arbres el sur les vieux murs dont les mousses el les pariétaires jettent une ombre pâle!... Emu de ce speclacle et semblable à Satan prêt à perdre Eve, l'Italien s'écrie : — Quel dommage!... Tout à coup il s'arrête!... 11 entend troubler ce vaste silence par un léger bruit... Il prête l'oreille... C'est le balancier de 1 horloge!... Néaiimoiiis il s'y joint un murmure d'une douceur semblable à celle d'un clair ruisseau.
L'eufanl de Cain s'approche vers les créneaux qui sont au-dessus de la chambre de Clotilde, el il écoute deux voix célestes répandre la vie dans cette nuit, dans ces rochers sauvages, dans ces murs immenses!... Les échos lui apportèrent des réponses de l'amoureuse princesse!... Il se penche et dislingue la corde attachée sur le pilou de la nioutagne ; alors la lune jalouse ne se couvrit point d'un nuage : elle laissa voir Nephlaly qui tendait les mains à son amante, el l'Italien aperçut la roue blanche brodée sur son babil!...
— Un juif!... s'écria-t-il; par saint Marc! un juif!... elle est folle donc!... 11 est vrai ijue, juif ou clirétien, un nez est un nez, el les deux yeux d'un israéliie de vingt ans eu disent plus que ceux d'un chrétien de quarante !...
Des le matin. Michel l'Ange fut se promener dans le parc, et ce grand b.iilli de l'enfer, montant sur la lalaise, vit Nephtaly rentrer, à pas lents, vers sa demeure cachée, au milieu de la mer mugissante et des plus grands périls.
— (Juel plaisir j'aurais à troubler ses amours si je ne les empoisonnais pas!... s'écria le Vénitien; ils s'aiment!... lanl mieux, le juif mourra de douleur!
Comme Michel l'Auge descendait le pic de la Coquette, il aperçut dans la plaine un cavalier galopant à toutes brides vers la colline des Amants. La tournure de l'homme et du cheval lui raiipelèreiit le Barbu. Un rayon de soleil donnant sur le casque lui lit voir la branche de cyprès que portaient les soldats du Mécréant. Alors l'iialien, s'arrêtant, examina ce que ce cavalier venait faire. 11 l'entendit crier à plusieurs reprise,^ el agiter ses bras vers un gardeiir de chèvres qui clianlail sur le haut de la colline des Amants. Ce chevrier '^empressa d'accourir. Raoul, car c'était lui, s'approcha du soldat utu-
L'ISRAÉLITE
pierry, et au boni «le ciin| mimili-slc l)i-i|;:iiul s'ciifnil à Imil-s hriacsvtrs II- clii'iiiiii de la ioriiTes>c, cl le tln-vrier courul de Imile sa force aii\ iniMilagiu-s dii biird de l.i nuT. Michel l'Ange le vit disparaître d.iiH le* siii"Osilo> du pic ilii Géaiil!...
— Oh ! (ili 1 .. s il V a des iiiielligoiices entre la forteresse du Sld- Crcaiii ei le chàicau de Casin Uraiide>, adieu mes projets d'euvahis- Eenieul: an >uiplns. cinpiiisoiiiKnis lonjonis, et 1 on verra après!...
En rénéclii>>anl ainsi, il regagna l'avenue et le rhàleaii.
L'Italien redoubla d'esprii ei de gaieié dans cette inalinén, et jamais lc> nuirs de Ca^iu-Crandes ne répélerenl antanl d'éclals de rire. Le bon connétable se crnt de l'e-piil en causant avec le \qmlien. et iU convinrent en^(■lMllll• qu'après le diiier dn prince ils iraient se promener à cheval, .M.cli. I l'.Vnge prétendant avoir nue nouvellf manœuvre à moiiinr à héf.dein. D'avance il,- furenl seller leurs cbevau\, car >licncl l'.Auge pensait à tout, et au soi tir des écuries l'ilalicn >e dirigea vers les va>le>- cni>ines de Casin-Urandcs, où, dans ce inonient. Ion apprciait le diner dn prince.
Il y cuira avec le souriie d'un inalni génie.
— Blaitre Taillcvant, dit-il au célèbre cuisinier, j'ai une soif qui me prend au gosier commo la corde d'un pendu qui s'élrangle; donnez-moi nn verre d'eau; le Seigneur vous en licudra compte à la vallée de Josapbat!...
A ces mots un horame de moyenne taille, ayant un assez gros ventre el uu irèsbeau tablier de cenlul bl.mc (espèce de taffetas commun), quitta préeipitammeni une table couverte de papiers, et, ftlant son bonnet, il s'avança vers le chevalier.
— Monseigneur, vous me faites beaucoup d'honneur de me venir TÏsilcr sur mon champ de bataille, dll-il en moniiaut la voûie noircie, tes fourneaux, la va>te cheminée et l'atlirail des poêles et des insirumcnls de cuisine; mais, monsieur le chevalier, nous ne connaissons point l'eau, ajouta-l-il avec uu air de supériorité : — l'rilair? et il s'adressa à son premier aide de camp, va chercher de mon Lypocras à l'eau de rose el aux amandes!... Sire chevalier, c'est uu pactole dans le gosier!... — Mais vous vous exprimez, maître TailleTant, avec une recherche... — Qui convient, monseigneur, à im homme qui deviendra célèbre! Et le cuisinier, se croisant les mains derrière le dos, se haussa sur la pointe de ses pieds. — Tenez, coulinua l'arcbilriclin, el il montra sa petite table avec uu geste d'orgueil, tenez, voilà Vllisloire de la cuisine française, ei h's races futures liront cet écrit, où sont co[ilcnues, dit-il avec emphase, toutes les richesses de la chimie nilinaire : les dix-sept sauces dont mon jière, mallre-cpieux du roi Charles VI, iiivenia hnil et moi cini| : la dodine, la poUevinevl la yidunline, cnlin l'art des eH/)f»u"/s et celui de vaincre les grandes difiicullés de la cuisine : connue de frire du beurre ou le mettre à la broche, les i6lis, lespà:és, les saladi-s et le service simple, composé, symétrique ou ri'uvirsél... l'emploi des herbes, eic. D'est uu chef-d'œuvre!... — Il doit ë;re trcs-subsiantiel, dit l'iialien, et l'on sait, ajoula-l-il en prenant le verre d'Iiypocras, que vous clés le prince des cuisiniers... La fêle d'avaiil-liier décelait du génie'... — Du génie!... c'esl le luol! répéta luailre Taillevanl eu jetant un coulis d'amandes el d'œnfs pour ilorer le potage du prince; il eu fuit beaucoup, sire cln^valicr, el je ne changerais pa-» de tète avec le premier roi d'Iiurope. — Vous avez raison, uu lionnne i|ui prime dans son ari est un mojiarque; mais nue chose m'inqu.cle. — (ju'est-re?... dit le cui-iuicr avec l'air d'un charlatan qui présente son eau de Cologne. — Commenl avez-voas pu en une seule unit dresser tontes vos machines pour le repas di' la lêle dont on a parlé... ces décors, le drame de la pii-e de Chypre?...
Le cuisinier se mil a sourire de l'air d uu fiis<'ur de lours qui jouit de la stupéfaction des spc( laleurs. — Venez, siie thevalicr, je m'en vais vous montrer mou arsenal !... et maitic Taillevanl se tourna vers Frilair pour lui demander la clif de son magasin.
Saisissant le mouient où le cui inier avait le dos tourné, et où Frilair marchait vi rs le clou auq el la clif se trouvait suspendue, 1 lialieu jela nue ficndre dans le potage que Tadlevaiil soignait. Frilair apporta la cUT avec uu icspcct qui nionirait combien uiailre Taille- Taul lui paraissait un biuiime extraordinaire.
— Soignez le potage du prince' lui dit faillevant; et, se tournant vers 1 Italien, il 1 euliaina vers uu vaste batiinenl avec l'aidenr d un cicéroue qui vcuis emmené >ers S.iinl-Pierre de Home. Les gonds e la porle résonnèrent el .Miclnl l'Ange eu;ra il.uis un magasin semblable il celui di: l'Ujiéra. el il y vil une foule d inventions, de macbiues, de décors ri d'h.iliilleniciiLs.
— Voilà mr-s armes!... s'écria Taillr-vanl, voilà de quoi m'immnr- (aliscr, cir j'ai les sujets de plus de vingt cnlrimets : la prisi! de Tro'C. celle de Jérusalem, l'euluveineat d'Eurupe, la bataille de lluncejratx. etci...
Ki'liel 1 Ange parut stupéfait.
— Lu h iniiie cou, me voii>i. dit le Vénitien, dcvrail-il rester au service d'un pi ioce aiissi peu réi hrc que le roi de ClivpreV...
— Monseigneur ! repartit le cuisinier d nn loii grave, en mettant son bouocl ror -a icie et uuemaiu sur sa lianche gauche: mon père élail le cui inier du rji Charles VI ; il fui banni parce qu'il p. iiehait \hjjt les Arm::ga3cs; le roi de Chypre nous donna ua asile; tant
qu'il sera dans le mallicnr, je ne rabaudonuerai jamais!... s'il remonte sur son trùne.je suis sûr de la place de premier cuisinier du roi de France... La cour de France est mon héritage!... el alors.'... on verra...
— Vous n'êtes pas seulement un homme habile, maiirc Taillevanl, vous êtes un hinimie de bien!...
Ces paroles enivreienl tant le ccl- bre cuisinier, qu'il ne s'aperçui pas que Michel lAiige l'avait quitté pour inonier à dieval et s'éloigner à hiide al);illne de Ca^in UiMuiles. Taillivant lut lire de sa rêverie par la cloiiie qui sonnail le diiicr du prince... Il revint en h.ileà sa cuisine et trouva les iifli( iers dn roi qui s'éciieicnl : — Ma. Ire ■ Taillevanl. le potage... qu'on l' serve!... — Le prince peut hiin attendre'... s'écria licrementle cuisinier. Il lit jeter qnrlipies hmiilions à sa casseriile, la remua, gronda Frilair d'avoir laissé prendre le potage en un endroit de la casserole, et l'on einpnria le fatal potage...
Le juif sauve Clolilde. — Punition, lécoiiipciiso.
Clotilde avait une foule de petites recherches qui jet aient sur l'exil de son père une espèce de volupté; elle tâchait de lui remplacer par les s-oiiis de l'amitié la plus ti'ndre les pompes de la cour de (Iliypre.
L'on me dira peut-êire qu'une salle à manger contrilme pour bien peu de chose au bonheur de la vie. 11 n'en est pas moins vrai que, si vous étiez assis sur uu banc doni le dossier est garni, comiiie le reste, de beaux coussins moelleux ; que, si vous aviez les pieds sur un tapis de Perse; que, si voire vue était récréée au dehors par la vue de la mer, el au dedans par l'enscnible imposant de vingt ciiloiincs de marbre vert supportant une Irise de marbre blanc; que, si votre oreille entendait le doux mui mure des (lois ; que, si vous an iviez à cette pièce ronde p. r un péristyle gothiipie el très-snnibre, vous seriez enchanté d apercevoir un lieu clair, bien décoré, rempli des féeries de l'aii et de la nature. Telle était la salle à manger particulière du roi de Clivpre. Clotilde l'avait encore emliellie par des vases myrrhins dont elle renouv, lait elle-même les (leurs, .le déela.'e que je désire une salle scîiilil.ible. Ne me reprochez pas de la décrire; car c'est le lieu d une tragédie, et Arislolc recoimnaudc d'en bien fixer le lieu Celle salle se trouvait donc entre la salle des gardes et rappartemcut de Clolilde.
Avertis par Trousse, le prince el la princesse s'y rendirent. La jeune liUe euidait avec aitention son père à travers la galerie; ils furent reçus par l'évêque, Kélalein. Monestan et les oflieiers de service, qui tinis les attendaient dans une altitude respectueuse, comme cela se doit. .
L'évêque prononça le Benedicile; Kéfalein apporta, selon les devoirs de sa charge, une aiguière dans laipnlle le prince trempa ses mains, et Monestan présenta l.i serviette pour les essuyer. Leur service liiii, Kélalein sortit pour alli r retrouver le Vénitien et apprendre la manœuvre des Tarlares; Févêipie se relira de môme, ou ne sait pas pourquoi. Alors le prince el sa (ille s'assirent.- J'avoue que si j'étais prince je n'aiincrais pas tout ce cérémonial, mais le roi de (Chypre y tenait autant qu'à la vie C'est encore un des traits du caractère de ce prince minutieux, et ne faulil pas qu'un roi ressemble le moins possible à un antre honiiiie .'
Clolilde ola de la nef de son père la Fcrvielte peliichée du monarque, son couteau, son liaiiap, son couvert d'or, et elle découvrit le potage empoisoiiné, dont lodciir et la ruinée auraient nourri dix Limousins. La princesse, année d'une grande cuiller d'or, la pimigo avec grâce dans li; hreinage cl remplit une assielte de vermcd qu'elle pose iJevanl le vieill.nd en lui (lis.inl : - Atleinlcz un peu, niou-eigiieiir. je crois quil est trop chaud Le roi ne répondit rien parce ipi'il avait 11. m. Je f.iis celle reniarcpie pour prouver que les princes se lapproclieiil un peu de nous.
La jrniie liile s'en scr\il tout aulaul, et elle se mil à remuer ce fatal p.iison pour le rdruidir. — Ce chevalier est fort aiui.ible dit le roi; on aiiiail dû l'invite r à venir à notre couvert; cela nous fait penser ipiece p.iiivre I.iilii nous manquera toujours
Lulii péril à Nicosie; c'était le fou du |)iiiice, qui le regretta parce qu'il élail Ires-spiiilnil ; sa:. s cela Liilii aiirailil été regretté .' Je dédale <pie Cette qucstiou est de la plus baulu iinportaiice pour l'humanité.
— Sire, répondit Vérynel, si vous dé.ircz le chevalier, je rais aller le chercher.
L'ISR:VÉLITE.
A rfisinois le prince et sa fille levcreni lour^ rnillcrs pour les porter à I' -ir bîiuclie; mais, s'upcrci-vaiil (pii; le f.il^il liicuvage clail encore lio|, • liaiid. ils soiiIflcrcDt dcssir-i. Je dclic la crliiipie de ne pas trouver du uauiri'l dans tous ces nioiiveini'nis-là. ei. naturel, on n'a rien à im- due ; s'il-, ne le sonl pas. alors ils dcvieiMicnl roni;iniiqnes : ainsi la critiipie e>i baliue. Ceci |)ent passer pour l'avaut-sccne delà tra^jédie; mais, patience, elle cuuiiucuce
Devant le portail dn cliAiean, fignrcz-vons un gros concierge assez honlioninie; il esl appuyé conire une colonne, à côlé d'une femme dans I âge où l'ou pcnl rucore avec décence rccrvoir un compliment. Ils ont I air de nianvai>e luimenr Tnii contre l'autre, cela seul indique à l'oli-ervalciii' ipiils sont mariés.
En ce niDMienl, ini lit>nmii; en habit très-simple, ayant cet âge heureux où l'rNi^ieiiee et le soinire dune femme sont tout poiu' nous, ayant une h Ile figure et une espèce de majesté, se piésenlc d'un air suppliant devant le c(mcierge. tout en adressant à la femme mi coup da-il qui voulait dire : — \ ous êtes encore belle, el, si vous le dédiriez. Le coucieige. après avoir regardé sa femme, s'écria :
— Sauve-loi. misérable; si je t'aperçois lu risques ta vie! Allons, disparais, ou j'appelle la garde pour le tuer.
(;es paroles peu clinhii-unes étaient inspirées par l'aspect de celle falale roue blanche qne Nephlaly portait sur son sein.
La femme du eoncieige était de mauvaise humeur contre son mari : dans ci'tle disposiiion, on aime assez à contredire, surioul son raari. Du reste, elle aimait les beaux honnnes; alors on voil qu'elle avait mille motifs pour soutenir Nephlaly ; aussi lui d(inanda-i elle d'une voix diuKC : — Que voulez-vous? — Tuez-moi, s'éeria-t-il. mais il faut qne j'entre! El le beau juif s'apereevani, d'après ces prélimmaires, que l'orage grondait euire la femme et le mari, il prend son temps, s'élanee, franchit le puut-levis avec la rapidité de l'éclair; il est dans les cmirs.
La llamine aurait dévoré Casiu (Jrandcs que le concierge n'eùl pas crié si fort, el il criait par trois raisons : la première, c'est que. lorsqu'il se mit en devoir de courir après le juif, sa fennne, mue par je ne sais quoi, le retint par s<m habit; la sec(mde, parce (pie Ljiiif tonillail le cl^àteau ; la Iroisième, parce qu'il fallait appeler au secours.
La femme iriomphail, mais elle triomphait en criant el babi lant. Ls pauvre Nephlaly ne ^e doutait pas qu'il n'eiilra au ehàlcau qne parce que la unit deinière le coneiirge n'avait pas... Prudes, je m'arrèle. Ce concierge arrêté par sa femme, ses cris, ceux de sa moi ié, les gens du prince qui accourent, Nephlaly qui s'enlui!, la sentinelle qui sonne du cor, tous ces Irailsdu tableau peuvent former l'exposition d'un drame, il contient le lype de Ions les premiers actes de ceux que l'on voit au boulevard el même à l'Odéon.
A la vois du coneieige on accourt; il redouble ses cris en montrant dn doigt le juif qui vol.iii vers le pavillon royal; on se précipite sur ses pas el l'on crie encore plus fi.rl en espérant aiteindre le coupable; seconds cris, second acte; s'il esl trop faible, on y mellra un ballet.
— La princesse dinc-t-elle? demanda l'israéliic a un écuycr; où est-elle, où esl la salle à manger? L'écuycr (mvre la bouche; mais, sans attendre sa réponse, Nepbtaly court toujours.
A ce moment la troupe assassine, gro-sic de tous les gens, rejoint le beau juif el cherche à l'accabler; le juif se défend vaillamment. Crand combat!
— Tue7.-le donc avant qu'il souille le palais ! s'écrie l'évêqne en connaissant le vil animal. Et l'évcque saisit un morceau de bois et le lance vers Nephtidy.
Tumulte eflrciyable ! Ceux que l'israéliic frappe crient de plus belle. Tout ceci peut uriner, je crois, uu iroisième acie aussi bruyant que celui de maint opéra.
Nepliialy cherche à se faire jour, et. par un effort plus qu'humain, il se dég^;ge des a-saillants, il monle l'esealier rapidemenl, mais plus rapidement encore la foule le suit cl l'atleint presqu'en liant du péristyle, au momeiil où il parvenait au premier élage. Le luimille est à son eoMible, 1 1 de nouveaux cris, bi'aucoup pins aigus, augineuleiit Il -omiiie totale du lapage. Ce qualrième acte de bruit était causé
r un tour de force de N. pbtaly : lor^qn'en haut de l'escalier les of-
ir-. Cl les valets sejeièreul sur lui, il les re|)oussa en les embras- -,uil tous et les fil rouler dans l'eseallir; or, lescalier étant de marine, vous jugez que jùns d'un nez fut meuitri, et le moyen que (1 honnêtes elirt'liens auxquels un juif casse le nez ne crient pas. Neaumoiiis Nephlaly ne puise dcb.u-rasscr de deux ollicicrs plus leuacisqui rarrciaieni par ses babils; les cutrainaut alors avec lui, il parvint à la porle de la salle eu criant :
— Clolihle, ne mangez pas, vous clés empoisonnée '
Ici je puis dire avec or^m il que j'ai préparé nn admirable cinquième acle. L'exclamalion du juif ne lut pas eiilcndue, parce ipi'elle élait couverte par les clameurs des blessés; par les ordres que donna
l'cvêquc, joyeux de ce nouveau combat et sûr celle fois de la victoire; enfin par letumidle qui arrive à sou plus haut période.
La maison tout entière esl assemblt'e dans ce petil endroit, l'escalier est plein, et parmi celle foule, 1 inlrépide Castriot traverse et lâche de parvenir an juif. Un peintre' un peinire! qu'il saisisse ses pinceaux. L'on juge bidi que l'eirroyahle lolal du tapage de ce drame parvint alors dans la salle .i manger. Aussi Trousse ouvre la porle, et Nephlaly, fusant un dernier efiort. quoique terrassé, se Haine sous les assaillanis, avance sa belle lête sous les pieds du docteur, et il répète d'une voix terrible :
— Cloiilde, ne mangez pas! Et l'expression de son visage semble dire : — El mui aussi je vous sauve ! Mon rival n'est pas seul à veiller sur vous.
Voilà dans quel élat il parut cjevant sa bien-aimée. Aux accents de celte voix chérie, Cloiilde laisse tomber sa cuiller el arrête celle de son pi-re; elle se lève, ce fut l'affaire d'un iu'^tant.
Nephlaly, voyant le potage abandonné, dit fièrement à ceux qui l'accablent : — Vous pouvez me tuer inaintenanl, j'ai sauvé Clolilde!
Jamais cinquième acte ne fut plus beau. Cet homme renversé par lerre el près d'expirer, celle foule assemblée el celle muliiiude de (êtes tendues olfrenl uu speclacle curieux, surtout si vous pouvez, de l'endroil où vous êtes, parvenir à bien voir l'émotion de Clolilde, roiigissani jusque dans le blanc des yeux, son pi're étonné, elle juif, au comble de la joie, faisant sortir des éclairs d'amour de ses yeux eu apeicevanl, sur le sein de Clotilde, la rose qu'il apporta le maliti.
L'amoureuse princesse remarque que la posture ci le regard de son Israélite sont les mêmes que ceux qn elle rêva naguère.
Sur un signe du prince, cette lune cesse, l'israéliie se relève, et le murmure de la foule finit par degrés el fait place au silence.
— C'est le juif qui nous sauva du uaufiage! s'écrie le docteur regardant avec allention Nephlaly.
— Un juif! répète le monarque, tnez-le. Et le visage de Jean II peignit l'horreur.
Connue Trousse prononçait son dernier mot, il se senlit saisir et tordre le fou; alors il lança dans les airs un effroyable: — Je meurs! qui attira toute l'allention.
Celait Caslrioi qui punissait le docteur de son indiscrétion; l'Albanais, après avoir làelié le cou de Trousse, alla se niellre à côlé de Nephlaly, comme pour le défendre, el il eut la seule récompense qu'il envi;il, un coup d'œil nalleur de Clotilde. Trousse devint muet en apercevant les coutraclions menaçantes du visage de Castriot.
Qu'on juge, s'il se peut, de l'étonnemenl de la mnliiiude en voyant le farouclie Albanais prendre place à côlé du juif sans lui faire" aucun itial, lui qui lu'hésitait jamais à tuer les juifs et ceux qui déphiisaient au prince.
— Que signifie tout ceci? demanda Jean II en se tournant vers sa fille et Nephlaly. A celte question, le juif resie immobile en regardant Clolilde. La jeune fille, pour ne |)as l.nsser lire son amour dans ses yeux, les tourne vers la lerre; mais sa prunelle, louie baissée qu'elle esl, regarde en dessous. Quel iiioopc! Je voudrais èire Canova pour le sculpter, Giiodelponr le peindre.
— Parleras-tu, déicide ! cria l'évêque au juif. L'attention redoubla.
Kephtaly se penche à l'oreille de Castriot, el l'Albanais, s'avançanl, caressa son sabre eu forme d'exorde, el dit :
— Cet lioniiêle juif, clirélien par sa vertu, n'ose pas parler devant le prince, et il lait bien; et il a fait mieux, puisqu'il a risqué sa vie pour apprendre que le dîner du prince doit èire empoisouué ; c'est ce (ju'il faut voir.
L'étonnemenl fut grand.
Comment rendre les regards furlifs de Clotilde el le iremblement qui agitait l'israéliie en se voyant à côté de sa bien-aimée ? Ils maudissaieiil de bien bon coeur l'assemblée qui forçait leurs yeux au silence ; mais, iii lair dout ils ne se regardent pas, on voit qu'ils s'aiment.
On attend ce que va dire le prince.
Pendant qu'une peiiie eliieiiiie. amenée par Vérynel, mangeait la potage, le prince rclle( hissuii; tout à coup il demanda :
— Commeul ce juif a-l-il appris que uotre dîuer devait être empoisonné?
Castriot se penche derechef vers l'israéliie : — Ce juif observe, dit l'Albanais, qu'il ne peut dévoiler comment il a découvert celte trame. — C'esi lui, s'écria l'évêque, qui l'a ourdie pour avoir une récompense en la dénonç;inl.
Nephlaly fit uu mouvement d'ind'çnalion qui intéressa vivement l'auditoire en sa faveur : la uiajoiilé eiail séduite par sa belle figure, ses formes gracieuses et la majesté de son altitude; la femme du concierge pérorait tout bas pour le beau prévenu, et les femme;", quand une fuis elles pérorent, ue cessent que lorsqu'on en est convaincu.
A ce moment la petite chienne expira dans d'horribles convulsions, et Nephlaly se pcucliaui encore vers Castriot, au bout d'un instant l'Albanais s'écria : — Nepiitaly Jaffa prétend que c'est Michel l'Ange,
L'ISRAELITE
le clievalicr qiio Wm a reçu ici, qui est railleur de cel euipoijouiienieni; il dii que Michel l'Ange est un envoyé de Venise, qu'il a mission de détruire la famille des Lusigiian. et que dans peu l'on eu aura des preuves. Et moi j'ajoute que, si je le rencontre, je le lue
Létouuemeut, comme toutes les passi.. us humaines, a une ganmie composée de tons et de demi-tons; si Ion peut se servir de celle image, je dirai que létonuemeutalleignit alors la dernière octave. 11 y eut «FI murmure «I toit rfc .Wisiiicfr,*, qu'il faudrait vuigt pages de musique et uu bon orcliestre pour le rendre.
Le prince fil signe de la main et l'on se lut. Ici je dois observer que le peu de temps que cette histoire embrasse n'a pas permis de dévoiler toutes les nuances du caractère de Jean 11. On I a vu tenant SCS conseils, aimant réiiquette, bon père, prince généreux et reconnaissant; mais on ne l'a pas vu rendant la justice avec une severite, nue égalité merveilleuse; il se piquail d'être un petit Salomun, et l'iiffaire du chevalier n'a pas sufli pour le prouver.
En ce niomeni , le çr.ind Réfalciu peice la foule avec sa tète poiulue. la présente au prince, et les yeux effarés il s'écrie :
— Le chevalier vient de s'enfuir, monté sur un de mes meilleurs chevau\.
— C'est le complice de ce juif, dil l'évèqiie.
Au surplus, je réclame ce coupable comme relevant de la justice ecclésiastique.
Clotilde trembla.
— Vous êtes bien hardi, répondit le monarque, de donner voire opiiiioD sans que nous la demandions; que l'on songe à se taire.
L'assemblée admira la majesté du ptince. Il îC leva, ei. se fournant vers l'endroit où il sup- ;">sail Castriot , il lui Cit :
— Ce juif ne se nomi!ie-l-il pas Kepblalv JalTa?
— Oui, mou père, répondit doucement Clotilde, c'est notre pauvre protégé.
— N'avions-uons pas défendu, snus peine de mon, à >"ephtaly Jaifa (l'approcher du château? riprit le prince avec le ton de Phar;,:maue répoudaui à Rbadamiste.
— C'est vrai, dit Boni, bans, je lui ai transmis les ordres de monseigneur.
— Ne souiUe-l-il pas notre palais? continua Jean 11 avec chaleur.
— Nou, mon père, observa Clotilde à voix basse.
— C'est à nos ministres à pro:ioncer maiuieuant. Et le roi se rassit.
— Il doit être pendu, dit l'évéque.
Kéfalein lit un signe de tclc afûrmatif, et Monestan leva les yeux
au ciel. —Castriot, faites votre devoir, ajouta le prince: mais il aitir.i l'Albanais par le bras et lui donna des ordres secrets. Castriot disp;!rntet revint bientôt.
L'é^èque triomphait: mais Monestan, connaissant le roi, ne pria seulement pas pour le juif; sa figure douce annonçait qu'il conteinplait lisraélite en pensant combien sa conversion serait agréable au Seigneur.
La salle fut évacuée par tout le monde, et Castriot emmena le beau juif, dont In demi jr regard f'it à Clotilde. Elle resta muciie et immobile comme un marbre et n'eni pas lu force dcd'rc un seul mot à son peru, laot elle était éiouoéc de celte c;uj'jté. On suivit Ca^lriotet le
juif jusque dans la seconde cour. Là, le farouche soldat s'arrêta devant le gibet de la justice seigneuriale, et il p.issa une corde au cou de ^ephlaly.
— Castriot. Ini dil ce dernier avec un ion de reproche lu ferais mourir Ion bienfaiteur ? — Je suis l'ordre de mon prince, je ne connais que cela.
La foule, épouvaniée, fui saisie d'horreur, cl déjà Neplilaly, sans se déconteiiaucer, allait se dépouiller de ses vêlements, je ne sais dans quelle intention, lorsque l'Albanais, tirant une magnifique chaîne d'or, la mil au cou de l'israélile en s'écriant : — Monseigneur a puni ton crime, mainlenaiil il récompense ton dévouement. Sors, et ne reparais plus.
En un saut, Ncphtaly atteigiiil le poui-levis, et il s'enfuit à travers la campagne. La femme du coucicriïc était évanouie, et son époux, fort de celte preuve, la fil revenir à elle assez brusquemeut. Elle put
entendre les cris d'admiration que la foule élança vers les cieux ; ils parvinrent jusqu'aux oreilles du monarque, qui racontait à sa lillc comment il avait su cou- ~ cilier la reconnaissance
et la justice. L'on doit voir le contentement do la jeune amante et sou sein palpiter.
Un pareil événement aurait fait dans une ville de province le sujet de trois semaines de récits et de commentaires ; à Casin- Grandes, on eu
fiai la jusqu'au soir seuemenl, et le prince tint son conseil fort longuement sur cel événement . qui annonçait clairement les desseins de Venise.
Les Camaldules ont omis de nous en donner l'historique; mais ceux qui lisent avecallcnlion et qui connaissent l'huiiieur du prince et des trois] ministres doivent inuigiiier facilement celte scène [et voir l'évéque proposer de soudoyer des troupes, Kéfaleiii se promenant de créer un corps de cavalerie, etc., etc.
Le pieux Monestan fut le seul qui se rendit à la chapelle , s'agenouilla sur le marbre et teiulit ses mains reconnaissantes vers l'Eieriiel pour le remercier de sa protection, et surtout de ce qu'il avait inspiré au concierge de sevrer sa femme; car, si le ména;;e eût été Clotilde. d'accord, Ncphtaly ne
serait pas entré, le prince et Clotilde n'existeraient plus, et celle hisioire serait finie. Elle tient, comme vous le voyez, à une scène maritale, et de nuii encore.
Pendant que l'on commentait à Casin-Graiides toutes ces grave;; circonstances, que la femme du concierge prétendait avoir sauvé le prince, que, que, que, etc., la tempêle grondait sur cet asile dn roi de Chypre, et l'orage se préparait au loin. Michel l'Auge était arrivé à la forteresse d Eugucrry, il avait f.iil armer toute la troupe, et le plan de campagne n'étant pas long à décider, on se mit sur-le-champ en iDarcbe vers le bord de la mer à Jouquières, et
LISKAELITE.
Heureux amaritî. — Dévouement. —Pillage de Casiii-GraiiJes.
.... Aiisbilôt que la nuil fui anivéo, Clolilde s'ouiprcssa de renvoyer Joicllc Cl d'ouvrir sa fenêtre. Neplilaly n'élail pas sur sa rocaille. La princesse s'inipalieuta d'auluiit plus, ipie son désir de 1" voir avail plus de violence.
Ail ! je ne connais rieu de plus douloureux que l'altoiilc ; en amour , t\vi mi supplice.
lùiiin, lin léger bruil aniioucc que le juif est sur la crevasse; il se cramponne à sa corde, et son poids le fail parvenir à la rocaille cliélin.
La nuit ayant redoublé ses voiles funèbres, ce qui veul dire qu'il faisait plus noir encore (pie diins la nuil du charpentier, l'obscurilé força (!lotilde à niellie sur l'appui de la croisée sa lampe de nuit. Cette lueur colore son visajîc d'une lumière rougeàtre, et, dans l'ombre de la nuit, elle apparut à son tendre amant entourée d'une es|)ece d'auréole qui lui donnait une glace nouvelle.
— Neplilalv, dit-elle, voilà deux fols que vous me sauvez la vie.
— Ah ! Clolilde , ne me la sauves-lu pas chaque jour, chaque soir, chaque malin.' La vue de ton cou si bien attaché sur tes épaules de neige , l'aspccl eliarmanl de les joues rosées où tout le carmin de la nature semble infusé, de les yeux bleus plus doux que le lait et plus brillants que l'or, ne me donne-t-il pas la vie? Ahl Clolilde, ne comptons jamais eu amour, je craindrais de savoir qui l'cmporle de nous deux.
— Mon bien-aimé, je veux le récompenser en te doimanl un talisman d'amour qui le représentera Clolilde; il le dira sans cesse qu'elle ne sut pas feindre et que tues tout pour elle!... ce sera le irCiil moiiumenl de nos tendresses.
— En ai-je besoin? s'écria le juif; n'es-tu pas sans cesse présente à ma pensée?
Clolilde ue l'enlendil pas, elle avail disparu. La jeune fille va chercher une écharpe qu'elle a brodée eu secret dans le silence des nuits; ses mains douces et polies ont erré sur la soie pour y tracer son cliifl're et celui de Nephlaly... l'amoureuse ouvrière les a eutrelicés, Bl l'amour avail dessiné tous les ornements de celle brillante ccharpe.
— Nephtaly... ce fut à la luwir de celle lampe que j'ai lisbU ce léger voile!... porte-le quelquefois!... Si nous sommes séparés, il te coulera tout!... Elle souriait en tenant l'écharpe, mais ce sourire avail quelque chose de triile : il vint errer sur sa lèvre coralliue.
■'■A.BBAW
Il ilùftiiJ le passage -vec une valeur héiciiiuc. — l'iid
semblable à un rayon de soleil en hiver, ou plutôt comme le sourire de l'indigeuce lémoin des prodigalités de la fortune. Ce sourire, dénué d'espoir, peignait bien leurs amours : plus il était empreint de regrets, plus il découvrait d'amour à Nephtaly.
— Clolilde ! s'écria le juif avec l'acceul du regrcl, comment puisje la prendre?...
Sans proférer une seule parole, la jeune fille regarda le juif d'un air qui semblait dire : — Aimes-lu?
Avez-vous éprouvé quelquefois le désir de vous jeter à l'eau, si le regard de votre maîtresse vous eût fail croire qu'elle le voulail? coniiai>.sez-vous cette frénésie qu'alliiiiie un coup d'oeil de mépris?... Aussitôt que Clolilde eut jeté son œillade... Nephtaly, saisissant sa corde, y attache une pierre et la lance sur la fenêtre de Clolilde, en la priant de l'allacher.
— (Jiie viiulez-vous faire... Nephtaly? — Périr... plutôt que d'es-
suyer un second coup d'oeil pareil à celui...
— Nephtaly, je vous commande, je vous ordonne de ne pas...
Vaines menaces, le juif cherche à franchir l'espace d'un saut... Alors Clolilde fixe la corde malgré elle, et Nephtaly traverse les airs sur <e fragile aiipiii... Clolilde a Ircnililé en altachaiil celte corde ; elle tremble eu voyant Nephtaly se hisser au moyen des nœuds; elle tremble à mesure qu'il avance, elle Irenible alors qu'il s'assied sur la croisée.
Ils sont près l'un de l'auire : elle ne tremble plus.
Une crainte vague erre dans l'esprit do Clolilde; mais son extrême innocence , sa candeur, ne lui permetlent pas d'apercevoir un danger quclcoiniue , et, lille de la nature, clles:ilue son doux ami par un sourire et un regard propres à lui faire courir le (langer qu'elle igiioro. Si elle l'eut connu, le respect de Nephtaly lui aurait appris combien elle en était aimée!...
— Doime-moi celte écharpe, que je la couvre de baisers!...
Clolilde la noua tout auliiiir de son beau juif, et elle ne put se refuser à passer légèrement ses mains dans les boucles noires des cheveux de Nephtaly : l'ivoire de sa main se mêle à ce jais ondoyant, et 1 Israélite, de niême qu'une fleur trop chargée de rosée.
se penche vers Clotilde, il est ivre. Ce léger conlacl, celle chaste cl douce caresse fui la plus grande faveur qu'il obtint! Les cheveux de la princesse tineurèrcnl aussi sa joue en y portant une délicalesso aérienne, une suavité que je ue puis rendre; il faut même l'avoir resseuiie pour en avoir l'idée... Us osent appuyer bien mollement leurs tètes charmantes lune contre l'autre !... Cet assemblement pur, aiigélique et momentané, ce toucher délicieux sous lequel leurs ànies se réunirent, leur causa quelque chose de plus tendre, de plus vif, de plus beau que ce que l'on nomme plaisir... Celle douce pression éiait pour leurs âmes ce que la suprême faveur est aux sens!... ils aiiiaieiii voulu rester loule leur vie en celle extase, embellie de toute la richesse du silenee de l'amour satisfait.
— Clolilde, tu m'as juré d'être Udele ! demanda le juif après quelques momenis. — Tiendras-lu les serments?... répondit-elle en abandonnant la clicveluie de risraéUie.
L'ISR\GLITE.
— Ilclas'... qn:\nil sera-ce! fui la seule réponse du juir A ce vœu. C.Uiiilile lui ilii :
— Noplii.ily. lu ;>- l'>u écliarpe; quille ce lieu?... — Je ur le puis.
— Tu le dois! — Cruelle, qui le pr.•s^e ' .. — Je uc s;iis. — N csui pas corneille .' — Oui. — 0"e peux-iu liéirer' — Kicu; tnaj> qui le ce lieu? — Pourquoi? — Nepliialy. je le vcu\; cela iloil le sullirc.
— Tu uie iriius Joue .'
.\ celle deui unie, elle répondit par un icganl dans lequel on lisait aulanl tuii que nou.
\ aiutnu'iii l'on chercherait ;i peindre par dis paroles le charme ccU>le que la douce hanuonie de leurs caiirs i é|iaiid.iit sur ce uionuM!t. Celle scène a que que chose de trop uulcliui^^ahle!... seulcnionl j V vois nue jiuiie lilK-. rayouuaule d i;iuoceu(e, se co;ilier dau>Ks bras d'un aniaul re-piefu u\, et j'y trouve le plus bi I ellorl, le plus beau spretaele d.' la nalurc. c:ir il les r-'ulenne tous. Dos quatre grandes sieues d ■ la vie, celle seéue u'csI-lIIc pas la plus loueh.iule. la plus reuiple de voluplés.' Chasle conuue le lis qui vient déil.ire, Clolille foà'.reavec amour sur le sein de Neplil;ily, doul 1 œil û.Tel le> formes uiàles loin un conras'.e avec hs courbes giacieu>e» et la liuosse delà jeune vici-ge; elle ue s'elTr.iye en rien de ce qu nue a-ilre, se croyanl vertueiise, appelbrail un grand <l.tnger. Il me >einble que les anges des cienx appl.iudissenl à ce tableau.
iN'e pouvant réri^ler à son' envie cuisanle, le juif se penche sur le cou d'albà;re de la princesse, et il y dépose un b.iiscrde l'eu...
Cloiilde ueui pas le temps de se courroucer, car un léger bruit vint les épouvantir... Ce briiil pari de la mer qui {(ronde sous le sillage d"un vai>>eau... Le b.| israelile rgarde. cl il aperçoit d.'S voiles blaiiebaires fendre sileucJeo-enienl la Médilerranée : ces T.>iles apparais^ent au milit u de l'obscuriié comme les o:nb:cs miagcoses d'un lève... Lue sueur froide saisil Clolilde .. elle regarde le ju:î avec siupjiir... Nepbtaly. prompt comme un éclair, s'élaiiec sur sa corde, parvient à son "roelier. la retire 11 regarde les vaisseaux, compic dix petites galères... n gagne aussitôt sa crevasse et sejeite dans les llois!
Clolilde court à son autre f'uêlre, et l'ouvre prccipitammcnl : elle voit Neplualv namr vers le pont da bateaux, et chercher à VaUciudre avaui h-s lunesles vai>seaux!... Il arrive à le^plauade comme les soldais ilii Mécréant coniemis dans le premier vaisseau descen daieul sur le bac.
.Neplialv ï.'aini' d'un di bris de chaloupe; il se place à l'entrée du pont de baleaux, et, .^fee faisant un rempart de [danches, il tài-lic de déni'il r le pont en aileiulanl l'ennemi.
Les sold.its s'avancent sur ce bac, lar:;c de quclqnes pieds; ils maiclient, trois par trois, avec oonfiaiice cl en silence. Arrivés a i'extrémiié, près d'atteindre l'esplanadî, Nepliialy se lève, Clolilde jette un cri perçant, et h- juif, à l'aide de sa inasiuc, déf;'nd le passage: les troi-- premiers brlginds f:>i)l massacrés en nu clin dœil; il fnq)pe sur les aunes et iléle.d le pa -âge avec une valeur héroiqiie.
Les soldais, étouiié.^ d/ trouver de la résislance, et ue sarhanl, ii cause de l'obscurité, si Nep laly est seul, se poussent les uns contre les autres, el tonii.eul dans la mer.
Nouvel Iloratiiis Coclès, le beau juif poursuit les brigands; en nn insiani il a uetioyé le pont cl il s'en retourne à sa place, en cssayaul dcrecli f à rompre le bac.
Mai>daiilres soldais débarquent bien vile... cl, animés par les reproches du .Mécréant, ils fondent sur le juif.
Clolilde est en délire à l'aspect de ce coiiiba", où la mort vnliigc sur la léle du bel is.raélite. La jeune fille fait releiUir l'air di^ ses cris, parcourt ses appariemcnts, arrive à son anlicliambie, iroiive Castriot et l'enlraine en criant :
— Sauvez-le! sauvcz-uoiis!...
L'Alb.inais. élomié de.-, ciis desia maîtresse, du bruit qu'il enii ud aa dehors el de l'effroi de (Clolilde, arrive à la croisée, et la j' n e fille lui uiontie du doigt ce cunibal nocliiriie. En ce moment. Ne|'lilaly, accablé sous le nombre, succombe el se défend entre les mains de trois soldats qui peuvent à peine le contenir el l'empêcher de crier!... Enguirry lui-niè.ne cl Vichel l'Ange eiifiMcenl la porte de la salle à manger,' qui résiste laihlemenl, et les coups de la pièce de bois avec laq<iflleou fnippesnr la porte relenlisseul dans le cbaleau.
A ce spectacle, l^a^trillt vil que Casin-Grandcs était perdu sans ressource; il saisil alor>la princesse presque évanouie, el il se précipita dans les apparlemenls du priuce, aliu de sauver les Lusignan s'il CD est temps enc':>re.
Il éveille le docteur Trousse, qui roule sa machine toute endormie vers l'apparteuienl du prince; Caslrint arrache Jean II au sommeil, le revi':! de sa ddnMlicpie, el, prenani le moiuiique sur ses épaules, sans plier sou-, b charge, il ress:iisit Clolilde. met son sabre eiilre ses dents et vole vers le portail, en criant, ainsi que Iroussc, à ir.i- TCrs les p.der'es. les es,c. liers, les coni-s :
— Courez a la salle à manger !... aux armes I... voilà l'ennemi !... A ce coup de toniierreet au bruil biiiriblequi se fiil entendre,
OD s'éveille en liiiiinlie : toute la maison s'ébranle, on alliinic des torches, el pendant (jiie li foule envahit les cours, le cour.igeux Castriot iravcrbc Casin-Oraiules, en portant tousses dieux, comme Euée
lorsqu'il fuyait sa pairie devenue la proie des Grecs. Trousse, prévoyant bien ipie l'AlbaiLiis lidelc allait cacher le priuce et sa fille, le suit comme un chien, espérant bien pruliter de l'asile pour sou propre eompie.
Tous les habilaiils du cliAleau voient à la salh; à manger, ils arrivent armés comme ils peuvent ; mais ce fut pour êlre témoins du triomphe du M ■eréant, (|'ii envalii-sail l'asile du roi de Chypre'.,. En vain l'on sonne le helTioi. l'u vain la senlinelle de la coin- y répondit par son cor... mil ne vient an secours de Casin-Grandes ..
A l'aspecl du Méeréanl vaiiiipienr, :'l l'a-iiecl de celle salle qui vomit des soldais fiiri n\, chacun se mil à fuir. La foule se rejette vers le portail : mais Lngnerry n'élait pas homme à m gliLier Les précaulio'is. Loi'-qne la senlinelle sonna du cor, c'élait pour signaler l'approche d un corps de brigands qui ne larda pas à s'étendre en face du eh:i:cau.
Plus d'espoir ! Les forces mécréanliqnes ont cerné tout Casin-Grandes et les soldais le parcoureni des itirches k la main; les galeries iremhleni sons leurs pas précipités et les échos npètcni leurs alfreiix cris de joie. Engiieriy place ses soldais avec un soin et une alteulion tome pariicnlieie, alin que rien ne puisse échapper.
H se dirige vers le portail, met une espèce de corps de garde sur le |>oni-levis; il range ses iroupes par pelotons, en garnit chaipic galerie, chaque apparlemenl, pose des sentinelles partout, menu; sur les tours, sur l'esplanad', dans les cours; enliii, il s'assure de toutes les issues de ce vaste chàlcan.
Il y em des résisianccs pariiculieies; l'évèque, Moneslan, Kéfalein , Vcryiicl cl réli:e du ehàiean dJf,,'udirenl la porte des appaneinenis r«yàu\, croyanl que le priuce el sa lille y élaieut encore... mais le Mocré;ml iriimipha.
Sh'ire T.iillevanl fui le c'crnier à se rendre, il fallut que Michel l'Ange vînt avec du iiioiid;' ji mr le forcer. Ce célèbre chef avait assemblé loule sa ciii>ine; ainsi ipie Biimbans, les gens de l'intendance el du fournil, el, tons armés de broches, de pelles, de piques et de ce que l'on nul trouver, gardèrent l'arsenal qui contenait les chefsd'œuvre de raillevant.
A l'aspecl de ce bataillon généreux, ré>olu de périr pour sauver les tié>ors du chef immortel de la cuisine française, Michel l'Ange se mit à rire et ofiril une hnuorahle capilulalioii en s'écrianl : — Les œuvres du génie seront respectées!... sauf ii prendre le géiiiL; lui-mcine.
On se saisit de Taillevaut el de son escadron, que l'on conduisit avec le reste des prisonniers.
Dans la cour de lingues el contre le perron, les soldats d'Engncrry formèrent nu vaste carré an milieu duquel ou entassa tous les habitants de Casin-Grandcs. l'.irmi eux on vil avec surprise l'audai ieiix Ncphlaly qui, debout, les bras croisés el ensanglantés, sa noble tôle penchée •. ur sa poiaine, élaii dans l'aiiitmle sombre de la douleur; il se trouvait entre les trois ministres et Bond)ans. La foule des piisoiiniers leur avait laissé par respect un petit espace...
Rien n'était effrayant pour ce groupe de C.isin-Grandéiens comme de voir les brigands dévaster ce beau chàïean. Chaque soldat courait sans nulle préèjoliou avec une toiche à la main, el celte multitude de lueurs volligeanles reilouhl.iit leurs terreurs, en leur faisant craindre un incendie ; ils entendaient briser les portes, crier, rire, cl cela sans pouvoir se venger !... 0 rage !
Néanmoins, au milieu de ce malheur, et tout grand qu'il était, ils éprouvaient une joie pure quand, en se regardant les uns les autres, ils ne virent ni le prince ni sa fille. Les trois ministres se flattèrcni qne le prudent Albanais les avait sauvés! . . . . Quant à l'absence de Trousse, elle ne surprit personne; on savait qu'il trouvait toujours moyen de se mettre à couvert.
Chacun gémissait en apercevant le génie de la destruction et ses ministres envahir les apparlemenls; les soldats niirenl le feu aux b li-eiics afin de découvrir toutes les issues secrèles cl les endroits où l'on aurait pu cacher les trésors!...
— Que de réparations! dit iiombans aux trois ministres. — Ils prendront nos chevaux et Vol-au-venl aussi !... répondit Kéf.ilein. — Ils profaneront les vases sacrés! s'écria Moneslan. — Ils emporieronl nos armes! repartit 1 évcque. — J'ai sauvé l'IIistoire de la cuisine Irançaise! cria Taillevanl en muulraul dans son sein les précieux manuscrits.
Chacun se plaignit en son langage : le juif seul ne disait rien ; 1 \ femme du concierge était à quatre pas de lui, et, inal^'ré la désolalion générale, elle admirait les belles formes de l'israélile et cherchait à s'approcher d.ivanlage pour lui prendre la main.
Tout à coup 1 allention fut fortement excitée par des cris violeiils qui parlaieni de la seconde cmir : ou écoute, ou cherche à dislingner les voix. — Moi je suis médecin, ne me tuez pas!... je vous guérirai !.. je meurs!... je meurs!...
Alors un groupe de soldats parut; il amenait Trousse qui se laissait traîner el Caslriol (pii, tout converl de sang, se 'lébatlail avec le tronçon de son sabre!... Ils fni-ent inirodnils d.ins le carré ; l'on garrotta Castriot, et le lidele Albanais se iraina à cùlé du beau juif.
— Est-elle sauvée? demanda Ncphlaly. — Je l'espère, répondii le
L'ISRAr.LlTE.
faroiiclie soldat. — HirMi snil Imic' >.V'cria Mn:irfl,m. — Fiitnie dcs^Unée et iiiieje suis imprudent!. . du le bran juif. I,i-vaiil ahirs ses yeux au ciel. Il si'ii.liiail appeler (lu seciurs; on v<)\ail ilaiis sa coaleluince une iiuliiiuaiinu, uu toiiibic de>espi>ir; cl ù la inaiilcre diiui il rcpardail les brigands, ou pouvait deviner qu'il espérait la veugeancfl...
A ce moment Miclitl l'Ange se pré-enla aux rogards des li:,liilants de Casin-uraudr-s en leur lançani nn soniire em| reint d'une malice infernale. Le rcllcl <le sa liuciie lui doiniail l'air d'nn diable sorianl lies enftTs!... Aus>i, à fo:\ aspcd. un nniuvcnieul dliorreur lit mouvoir lonle celte assemblée d' nialliiu enx.
— Ivli bien, prudenls niiui^lres. . it-il, je viens vous engager à d i- Iniire une anire dis le poiil di- bilcanxl... Ne vnus avai-jc pas dit que ma présence m iripierait au cliâlcan !... ne craignez, rirn ecpentlaiit, il ne vous arrivera rien aulre cliose que la mort. — La murl ! répéta Trous c...
Les prisonniers cardèrent cette dignité qui sied bien au malhcnr, ils ne répondirent rien, el le Vénitien continua sa recberrlie.
— Je ne vois pas, dil-il, la Heur de llasin-liratidcs. la bi'anté par excellence, ni le respect en personne, ressence do venu, le prince de Cbyprc. L'amoureuse Clutilde devait y être, car j'y vois son ainanli et où la chèvre est atlacliéc il l'.ini qu'elle broute. A ces paroles, I assemblée stupéfaite porte ses regards sur le juif; mais l'Italien coniinue. — Mon poison les ainait il envoyés dans le troisième liémispbêie'.'... répoiidriz-vous, vcilmuse canaille'.'...
L'œil veri de l'halien plongeait (lan> ce groupe de prisonniers; sa revue finie, il s'érria : « Par le clicf de Dieu, les oiseaux seraient-ils envolés?... — tli bien! le prince et sa fille y sont-ils'.' lui deminda le Mécréant, qui survint — Non, dit .Michel l'Ange. Ah ç:i, gens de bien, si vous aitnez la vie, nous direz-vons si votre chef de fde est mort ainsi que sa lille'.'... — Non, répondit Trousse. — Ven\-lu te taire, lui cria l'Albanais, sinon je l'éraiigle. A l'aspect de la grimace de Casiiidl, Trousse se lut. — Mon compère, dit le Vénit'cn, i: faut encore vi iler le château avec une sernpnlrnse exactitude cl promptement Lt puis il uoiis restera un dernier UKiyen que nous viendrons employer. Mais I Italien ne pouvait arracher le Mécréant à la con- (emplalinn des ricli;ssi's qui s'amoncelaient dans les cours.
On pr.icéilait au pillage avec une affreuse activité; les richesses que lîoinlian-i avait sorties de leur caveau pour le tournoi furent apportées au milieu de la conr avec les trésors du prince, le dressoir, l.j vases ella balustrade dor.
Le juif remarqua les vases de cri^ tal encore pleins de ses fleurs ; t:iliu tout ce que contenait le chà'.eau fut entasse sans ordre, sans ulieniiim, el avec un vand .li-me qm lit dire à Donib.ms désespéré : — Encores'ilsen lenaieninu régi; ;rc exact et détaillé 1 mais voyez!... point d'inventaire .. ils en perdro:ii.
Au milieu de ce désastre, Jo-ct'.e examinait tous les soldais en cherchant à reconnaître son cher le Bai bu. Mais, dans ce tableau d horreur, parmi les llamiiics, les eiis des vaintpienrs au milieu de cette nuit de dé ,o!atioii, le plus bi/arre était de voir .Marie errer négligemment seule en liberté; elle vint s'asseoir sur les coll'res qui renfermaient six millions d'espèces et regarda ce pillage avec insouciance. Eulin celte folle, jouant avec ses cheveux épars, à peine Couverte de ses vêtcmenis en désordre, et les yeux égarés, avait l'air du géuie des ruines auquel ou donnait une fêle
Ilori'iblcs supplices. — Tu
L'ii nouveau pcrsonnago.
A l'aspect des richesses accumulées dans les cours, le Mécréant ëlait an comble de la joie : il se voyait en idée à la lêle d'une nombreuse année el entrant d.ins le royaume qu'il avait toujours dessein lie conqiiéiir'.... Patience, patieiice :.... vous n'y êtes pas eneori-, m iu.^ienr le .Mécréant: il existe un certain vieillard qui rode dans la contrée, el... Je m'ariêle (|u'allai^-je dire.'...
Certes, il f.illaii lonle l'iiabileié de .Michel l'Ange pour empêcher Eiigiierry de partir de Casia-Giaiidcs avec tons les trésors, el pour le maintenir dans le but réel de l'expédition piéseuie, qui était la prise du roi lie ihypre el de sa lille.
— Allons, mou coaipère. disait l'Italien au Mécréant, qui. du haut du periou où uous l'avons laissé, icgarduit complauamineut ses sol-
dats aj'pjrliT avec aftivi; ■ tout ce qu'ils trouvaient d li'' ■ i : ! ■ précieux : allons, mon compère, dépécbousuuus !... I.c jour va venir, el vous s.ivez que les démons n'opèrent ipic pendant l.i nnil.
— En! mon féal, répondit liiigtierry, que veuxtn dire '... regarde, veutre-mahun, je le liens quitte lic ma pari... car je nie trouve satisfait!...
— Mais lesuis-je, moi?... s'écria l'Ange avec hauteur.
— Mille p.iiinerées de diables... voudrais tu me faire la loi? répliqua Eupuerry du mê ne ton.
— Il par "la Mort que nous avons tenue ensemble sur les fonts, quand le. fer la baptisa, allons-nous nous filclier?... répondit le Vcniiieii, s'adoiicissaiii el reprenant son expression de joie liihitnelle. Si nous avons là dix millions, conlifnia-t-il, découvrons le roi de Chypn; elsa fille, il y en aura douze: abondance de b'en ne miii pas.
Sur celte sage ob ervali m ces deux grands sénéeliau\ de l'enfer montèrent par le bel escalier de inarbre; et, suivis d'une compagnie de siddats, ils se mirent ii visiter le pavi Ion de lliignes avec la plus scrnpnleu-e e\aclilnile. Le Vénilieu faisait arracher les boiseries, sonder les colonnes, les innrs et les planchers, alin de trouver les issues secrètes. En voyant que loules ses recherches étaient vaines, Michel l'Ange cessa les plaisanteries par lesquelles il animait les soldats.
Du pavillon de llugnes ils passèrent dans l'aile de Méinsine, c'està-dire dans le corps de logis qui longeait la Coquette; mais leurs perquisitions u'cnrcni point de résultat, et l'Italien jura comme iroi; païens. Enfin il entra dans une colère simple, puis dans une colère double, après s'être assuré que l'aile des Lusignan, f|ui éiait parallèle à celle de Méhisiue, et l'aile ducale, qui séparait les deux cours, ne cuuicnaieut point le prince el sa fille.
Les pauvres piioiiniers, témoins de ces recherches, concentraient leur chagrin ; mais à chaque fois qu'ils virent sortir les brigands, sans qne'le prince fut déconveri, ils firent éclater leur joie par des regards qu'ils se lancèrent miituellemenl et par des mouvements qu'ils tàeiièrent de dérober à leurs gardes f.irouches.
11 ne restait plus à visilerqne, l'aile Moutreuil, e'eslà-dire la fiçuie; elle était ainsi nommée parce (ini; ce fin le (ils de ce célcbi'o architecte qui construisit Casin-Giandcs. et qui, par un sentiment :'■■: p é:é filiale, appela ce corps de logis du nom de son père, comme [KinrPassocier à ses travaux.
Le Mécréant, Michel l'Ange et leurs satellites eurent bientôt parcouru ce bâtiment, scrute! cli:iq'ie coin, fouillé chaque mur, sondé chaque plancher; et leur fureur lut sans égale en voyant que le prince et sa lille avaient échappé à toutes leurs précautions. Les deux amis se regardèrent un moment comme pour se coosulier.
— Emportons toujours le butin! dit le prudent Engueriy, qui n ; cessait de lorgner les trésors.
— Par Saint-Marc! s'écria Pltalien, il ne sortira rien d'ici sans que nous ayons le prince, ou je mets le l'en au château.
— .M.iis si c'est impossible, mon féal .' répondit le Mécréant, qui ne partageait pas la rage el les intérêis de l'euvoyé de Venise.
— Je m'en moque!... s'écria ce dernier avec l'accent de la fureur. Eh quoi! moi Miehi-l l'Ange, au milieu d'unie carrière dans laquelle je n'ai jamais bronché, je me verrais déshonoré par une expédition qui n'aurait pas em!)arrassé le moindre clerc?... A moi l'eulerl... à moi le.i dables !... Eh bien, me suivrez-vons ! dil-il au.'c soldats étonnés de sa rage.
Ce lut ainsi qu'ils arrivèrent devant les prisonniers; alors le jour commençait à poindic dans les cieux.
— Eh bien, que prolends-tu faire? dit le mécréant à l'Italien.
— Par la qiiene du lion de Sainl-Marc, ce que je prétends!... lu vas le voir... Ori.à, gens'de bien, s'éi;ria-t-il en' s'adressanl aux prisonniers, écoiilez-nioi 1 J'y vais bon jeu. bon argent, car je me damne presque pour la très-séréiissime répul)li(|ne, et ce que je vais vous promettre est aussi certain ipie ma naissa;ice. Mes amis irès-chers, vous m'avez dit que le roi Jean 11 et sa lille n'étaient pas morts; il est donc clair que vous les avez dérobés à la juste vengeance du sénat ea les cachant .. A ce mot tons l(;s yeux se louriièreiil sur Castriot. Or, continua Michel l'Aog,', je vous Jéelare en boa français que notre b >n plaisir esl de vous f.nie appliquer à la question onlinaire et extraordinaire, jnqnà ce que l'un de von- ait avoué la reiraile du prince el de Clol.Ue... Voyez si vous voulez vous épargner les tourments.
Les Casin-Grandésiens curent le courage de répondre par un morne silence, et .Mone.lan se iiiit en prières.
— Eii bien, reprit Eiigiierry. nous allons mettre les fers au feu.
Michel l'Ange loirnait autour des prisonniers p lur choisir le premier martyr de la légende ca=iugr,ii.dé'iaque, et le ma heur voulut que B inibans solVrii à sa vue; sur nn signe du Véaitii u, un soudard saisit le pauvre intend-iut, qui s'écria : — J'avais bien dit qu'il m'aniverail malheur.
— Courage, maître Bombans ! lui cria Moneslan. — Monseigneur, j'en ai une bouiKy^tote, aussi esl-cc bien dommage que cela ue puisse pas se vendre. JoSBw se mil à pleurer.
LISRÂÉLITE.
On amena Hercule Bumbuiis devaiil Mielicl l'Aude, l^iiyueriy cl Rk'oI.
— Arracliez-liii le> ongles un à un. dil IVoidement l'ilalien ; il n'y perdra rieu. car cela repousse. La foule se serra de terreur.
— Monsieur le diable, observa Bombaus, neiincUoz-nioi di" dire lUi dernier mot à ma lillo. Sur un mouvement de tète du iriuuivirai. Ton reconduisit riulend.mt vers Josette qui sanglotait.
— Mon enfant, murmura l'avare, si je péris, souviens-toi daller à Aix chez le juif Natbauiel avec celle recounaisbance. Alors il tira de la doublure de son liaut-de-chausse un papier plié en quatre et soigneusemenl enveloppé dans un petit morceau de cuir, et il le remit à s;> fille sans que personne s'en aperçut.— Tiens, ma Josette. CJiiliiiuat-il en suivant des yeux la précieuse reconnaissance, ménage m >n bien ! ne le prodigue pas, amasse, amasse !... adieu ! Et il Icmbrab-a.
L'intendant fui ramené devant les trois couunandants, et un soldai. dont le'eu'ur était sans doute pétrifié, lui arracha tous ses ongles, Dou pas brusquement et avec une cruelle pitié, mais en variant à chaque (ois celle douloureuse exiraclion. Je dois dire que si le courageux Bombans versa des larmes, ce fui plutùt la plainte du corps accablé que celle d'une àme pusillanime.
— Courage! lui cria le prélat, vous irez au paradis. — Y aurai-je mon argent.' deiuanda Bombans. — Oui, répondit Kéfaleiu Celle idée parut jeter du baume sur les plaies du patient. — Déclare m est ton mailiv, lui dit lllalieu. — Je n'ai de maître que dans le ciel, répliqua l'intendant. — Ah! lu railles! s'écria Enguerry; qu'on lui serre les pouces!...
Alors les deux bourreaux joignirent ensemble les deux pouces de rinieudant, et, les insérant dans les nœuds d'uue grosse corde, ils en tirèrent les deux bouts de toutes leurs forces; le sang teignit la corde. et Bombans sua à grosses gouttes eu faisant des contorsions qui excitèrent le rire des brigands et de l'Innocente.
— Voilà ce que c'est que de voler le bien d'aulrui ! disait Marie ; rends-moi ma chaîne d'or, vieux cancre. Au mot de rendre, Bombans indiqua par une grimace que sa vie et ses souffrances n'étaient rien auprès de ses trésors. — Avouera>-tu ' redein.inda Michel, car si lu souffres, c'est que tu le veux bien !... — Je ne pourrai plus compter d'argent, s'écria I intendant, en voyant ses deux pouces lolaleiuent écrasés; mais à brebis tondue Dieu mesure le vent.
Sur un signe de Michel l'Ange, on serra les deux index sanglants de l'héroïque Bombans, et les soldats les réduisirent à la stricte épaisseur d'une feuille de papier.
Lorsqu'on eut ainsi pressé successivement tous les doigts du patient sans qu'il eût dit un mot, il s'écria : — Je ne pourrai plus écrire, tenir mes registres, rendre mes comptes ; adieu ma probité 1... — Scélérat I reprit EugueiTy, dis-nous où est ton prince. — Je n'en sais rien.
Sur cette réponse, le terrible Mécréant ordonna à ses soldais de faire boire le pauvre intendant. Les deux bourreaux le couchèrent par lerrc, lui mirent un entonnoir dans la bouche, et on lui passa neuf pintes d'eau sans tenir compte de ses horribles souffrances : seulement, avant de verser chaque pinte, le Mécréant demandait à Bombans par un signe s'il voulait avouer ce qu'il ne savait réellement pas, et l'intendant indiquait par un geste qu'il ne pouvait rien dire. Bieniôt la pâleur de Bombans annonça qu'il allait périr.
— Arrêtez, arrêtez, cria Michel l'Ange ! c'est uu de mes amis> faites-le souffrir, mais ne le tuez pas. — Et pourquoi? demanda le Mécréant. — Par sainl Janvier!... c'est un iuleudaut, partant il est riche, il nous payera rançon, et corbleu! il en sera quitte pour cent mille francs, puisqu'il est de mes amis.
A ces sages paroles, on releva Bombans à moitié mort et on le transporta au milieu du groupe des caplifs effrayés : là, sa première parole fut : — On a parlé de cent mille francs, je crois!... — Le prince et l'Eternel, lui dit Monestan, vous récompenseront de ce martyre. —Pourvu que ce soit en argeat comptant ! répondit Bombans.
Josette prit sur son sein la tête de son père, elle essuya la sueur de son visage, le couvrit de baisers, et déchira sa robe pour panser ses blessures. — Ma fille, dit l'avare à voix basse, rends-nmi la reconnaissance delHatbaniel!... vois-tu, il pourrait l'arriver malheur...
Le Vénitien, désespéré, cherchait quelqueauire victime plusf;iible qni pût trahir le secrel de la retraite du prince, que ces pauvres prisonuiers ignoraient tous, excepté Trousse et Casiriol. A l'aspect des reg.îrds scrutateurs que lançaient les petits yeux verls de l'Ilafien, le ir.mblanl médecin s'était caché dessous la soutane du guerroyant liilarion.
— Eh : qu'est devenu le génie de la médecine, l'illustre Trousse ? demanda Michel l'Ange ; l'a-t-on pris?...
— Certes, dit Enguerry, et ce fut au moment où il franchissait le pont-levis avec ce damné Albanais qui manqua de m'aballrc la tête pour la seconde fuis.
— Mais je ne le vois pas, répondit le Vénitien, et par la carcasse du diable, notre digne patron, je crois que c'est le seul homme qui puisse nous découvrir ce que nous cherchons, car tous ces gens-là sont assez imbéciles pour mourir sans rien dire, ils sont "frottés d'honneur!... Monestan leva les yeux au ciel.
En entemlant ces funestes paroles, le pauvre docteur
Trouvez bon, lecteurs, qua celte lacune v<ms tienne lieu de ce que rapporte l'Iiistoirc. En effet, bien que l'action de Trousse soit très-naturelle, et même périodique chez les hommes et chez les fennnes, la politesse française de nos jours veut que l'tm supprime ces menus détails, dont nos bons aicux liraient leurs plaisanteries... Quoi qu'il eu soit, l'évêque fut forcé de se reculer, le beau juif porta la main vers ses narines, autant eu fil la femme du concierge, Kéfaleiu et Monestan ; alors le tremblant docteur accroupi, el la lèlc dans ses mains, fut le point central d'un cercle de curieux.
— Ah! le voilà!... s'écria Michel l'Ange, et tous les yeux se tournèrent sur Trousse, qui répondit en balbutiant : — Moi!... non, moi !...
Alors, prévoyant le danger où se trouvaient le prince et sa lillc si le docteur avait la question à subir, Casiriol rampa du mieux i|u'il put, tout garrotté qu'il était, el, saisissant Trousse par la nuque, il essaya de l'étrangler.
— A moi ! au secours!... moi, je meurs !... Je...
Heureusement les soldats, sur un mot de Michel l'Ange qui perdait toul à la mort de Trousse, arrivèrent dégager le docteur, el l'amenèrent avec Casiriol devant Enguerry et Michel l'Auge. Alors la plus grande terreur régna parmi les malheureux captifs, car il leur élail démontré que, pomvu qu'on égratigiiàl Trousse, il trahirait le secret dont Casiriol el le docteur paraissaient êlre les seuls dépositaires. Oubliant leurs infortunes persomielles, ces sujets fidèles ne pensaient qu'au prince et à la belle Clotilde : aussi tous les yeux se portèrent sur les deux martyrs, et le silence de l'allention régna dans tout le château. En effet, les soldats avaient fini d'entasser le butin el de le charger dans des chariots tout prèls à partir.
— Par grâce, messieurs les soldats, dit Trousse à ceux qui le conduisaient, ne m'approchez pas trop de cel Albanais, car il me tuerait, et rien que l'aspect de sa figure m'agace les nerfs, et voyezvous, la pensée... — Tais-toi, lui cria Casiriol. — Du courage !.... s'écrièrent les captifs. — Ça vous est bien facile à recommander, murmura le médecin; ce ne sont pas vos nerfs qui... que... — Mon ami, interrompit Michel l'Ange, voulez-vous me din; eu ipiel endroit s'est réfugié le prince? — Moi!... — Oui, toi... — Moi, je n'eu sais lien. — Biavo !... crièrent en chœur les prisonniers; vive Trousse! .. — Oui, vive Trousse, el longtemps!... répéta le docteur avec un ton chagrin et en faisant une iriste grimace.
Les encouragements de cette foule de malheureux couvainqniieiii Michel l'Ange et le Mécréant que Trousse savait la relraiie de Jean H ; alors le Vénitien, connaissant le caractère du patient, ne douta plus du succès.
— Eh bien! Hippocrate de notre siècle, s'écria l'Italien, choisissez parmi le chevalet, l'eau, l'huile bouillante, ou le traquenard, ce qui fatiguera le moins vos nerfs.
— Moi, ré|)ondil Trousseavec effroi, je ne veux rien de loulcela ..
— Allons, mon compère, dit Enguerry. dépêchons-nous ! le soleil est levé. Le Mécréant lit signe à Nicol d'aller vite eu besogne. L'impassible lieutenant coucha donc le treniblanl docteur sur une grau le planche, et, après l'y avoir attaché, il mit entre les jambes de 'frousse d'autres planches qu'il serra par de grosses cordes, de manière à réunir les jambes ( t les i)lanches intermédiaires en un tout solide. Alors le terrible Nicol prit des morceaux de bois taillés en forme d.' coins, el, armé d'un pieu en guise de maillet, il inséra un premier coin de bois entre les jambes du docteur, sans se soucier de ses cris, qui relentirenl dans la vaste enceinte du château.
l'endant ce temps, on étendait Casiriol sur un chevalet fait à la hàie, el quatre soldats employèrent toutes leurs forces à tordre les membres du courageux Albanais. Sun visage serein montrait à Trousse l'exemple d'une résignation et d'une fidélité que celui-ci ne cherchait guère à imiter.
— Je meurs!... je suis mort!... s'écria-t-il quand on enfonça le second morceau de bois. En effet, les deux os de ses jambes craquèrent, et ce bruit lit trembler le beau juif el les trois ministres pour le sort du prince et de sa fille.
— Comment, répondit Michel l'Ange avec un sourire amer, ne pouvez-vous pas vous guérir.'... je vous donne une belle occasion pour prouver votre système I... employez-moi toute l'énergie de votre imagination pour reporter votre pensée sur d'autres objets et figurez-vous que vous ne souffrez pas... Puis, se rclouriiant V( rs
L'ISRAÉLITE
Niciil, il ajouta : « Le docteur ne ressent rien, nu'iir/. eiicdrc un
Luill /... D
— Grand Dieu, l'on m'assassine!... moi... Trousse!... au secours!... Monsieur le chevalier noir, accourez, n'importe par où, cela m'est égal !...
— SoulTre et tais-loi! dit Castriot; tes cris ne diminuent pas ta douleur.
— Par ma vie, cela vous est facile à dire, vous qui en endurez bien moins que moi.
— En effet, reprit l'Albanais avec un sourire, je prouve votre système et suis tout à fait à rai>e. Trousse se lut en voyant l'horrible lorlure de Castriot dont les membres se disloquaient.
— Avouez où est le prince, et votre torture cessera, dit Nicol ;\u docteur.
Celle consolante idée fil tourner à Trousse sa tète endolorie vers Michel l'Anse, et il sembla consentir à ce qu'on lui demandait. Alors I Italien ordonna d'arrêter la question. L'évêque voyant cela s'écria, jjour encourager le docteur :
— Courage !... je vous absous de vos péchés!... — Dieu vous ineliia au nombre de ses saints!... ajouta Monesian. — .l'aime mieux lire eu vie que dans une niche de plâtre et au calendrii r, répondit II' docteur. — Vous serez cité comme le modèle des sujeii dévoués, (lit Kéfalein. — Tout cela ne me servira de rien quand je serai mon. — C'est vrai !... dit Michel l'Ange avec un ton de conviction. — Les Lusignan vous élèveront une statue, cria l'intendant, et j'en surveillerai l'exécution. — Je parlerai de vous dans l'histoire de la cuisine française, observa Taillevant; et le premier ragoût que j'invenle, je lui donne votre nom. — J'aimerais mieux le manger, répondit le patient. — Va la gloire ! dit le beau juif. — La gloire d'un mort ne vaut pas l'iiiramie d'un vivant! ri'pliqua .Michel l'Ange avec un malin sourire; l'une est nue ombre, l'autre est un corps. — C'est vrai, dit le docteur, la vie est tout. — Je te tuerai si nous survivons à ton apostasie ! cria l'.Albanais avec des yeux élincelanls, malgré ses soufl'rances. — Je vivrai toujours quelques moments de plus!...
Kn cet instant on inséra un troisième coin, et Nicol frappa à coups redoubles pour décider le patient. Alors le docteur lit signe qu'il allait révi'ler l'endroit où élail le prince.
— Encore cuiq minutes, dit le beau juif, et lu meurs sans trahir ton roi !...
— Mourir! répéta Trousse; beau juif, vous êtes jeune et vous ne savez encore pas tout ce qu'on perd ; on ne connaît la vie qu'à Vuscr... Me ferez-vous mourir si je ue dis rien? deinanda-l-il aux bourreaux avec ingénuité.
— Certes! répondit Euguerry d'un ton farouche. Le docteur resta dans une cruelle incertitude.
— Uélas! s'écria Michel l'Ange avec des yeux pétillants, quel dommage que personne ne soit revenu nous dire si l'on ne vit pas quand l'u est mort... Eh! que ne perd-on pas à mourir'.'... tout ce qu'il y a lie réel et de solide s'évanouit comme un songe!... les yeux ne voient |.iiis, on ne peut plus savourer la douceur d'im repas, sali'-faire sa soif, marcher, sentir, entendre; enfin l'on devient cadavre, pâture (les vers et l'horreiu' de la nature ; vide soi-même on augmente la masse du vide, ou enire dans le néant, et l'on ne se souvient même pas de nous !... Au lieu qu'un vivant... tel infâme et mallieiireux qu'il soii, mange, boit, marche et assiste au gnnid spectacle du monde; il en est un des leviers, il contribue à l'elfet du tableau, il jouit de tout, il roule dans la vie avec bonheur, enfin, il existe... Il faut dire adieu à tout cela... Allons, mon ami Trousse, faites votre paquet et ij'iittez la vie, cela ne sera rien, il suffit d'un instant.
En disant cela, Michel l'Ange lira son épée el la dirigea lentement vers le cœur du médecin.
— Un instant... un instant!... déliez-moi I... je vais vous conduire à l'endroit où est le prince!
Alors Nicol débarrassa Trousse du douloureux traquenard, et un cri d'horreur et d'indignation partit du groupe des captifs.
— Malheureux, s'écria le juif au dél^espoi^,que ne puis-je le donner ma vie'?... Eh! songe donc que si tu meurs tu vivras encore!... les tendresse transformeront en une substance quelconque qui vivra; lu deviendras plante, oiseau : tu auras des sensations autres que les tiennes el plus agréables peut-être!...
— Peut-être, répéta Trousse, peut-être!... el il se dirigea vers l'autre cour accompagné par Michel l'Ange triomphant, et par le Mécréant el Nicol qui le soutenaient. Les Cabin-Grandésiens restèrent immobiles de terreur et Caslriot poussa un effroyable gémissement. Un des soldats, s'apercevant qu'il était près d'expirer, fut ému de son tourage et détacha l'Albanais, qui pleura de rage en songeant que sa bienfaitrice et son prince allaient être découverts.
En effet, le lâche docteur, toujours effrayé par la pointe scintillante des épéesque l'adroit Vénitien avait soin de lui présenter sans cesse, conduisit le joyeux tiinmvirai vers le pont-levis. L;i, il dit d'une voix altérée : — Levez-le! Et Nicol ayant exécuté ce fatal mouvement, on aperçut le vénérable Jean 11 et la belle Clotilde, assis dans .lu renfoncement dn fossé et protèges par des pierres et des fascines qui formaient une espèce de niche.
— Que la carcasse du diable me serve de voiture, s'écria En guerry, si je les aurais jamais cherchés là!...
Michel l'Ange sautait de joie et frappait dans ses mains, en criant : — Victoire!... victoire... Et l'on lira le monarque et sa fille de leur retraite.
A ce moment Trousse, ayant horreur de sa trahison el ne pouvant soutenir le douloureux regard de Clotilde, s'écria ; — Je voudrais mourir!...
— Qu'à cela ne tienne! lui dit Euguerry. el il leva sou épée.
— Grâce!... grâce!... répliqua ledocleur, je ne pensais pasà ce que je disais!
Quand le prince et sa fille parurent dans les cours, suivis de Trousse- Judas et de la foule des brigands, un murmure d'indignation s'éleva parmi les Casin-Grandé-iens. Eu arrivant près d'eux, les yeux de l'amonrense Clotilde cherehèrenl le bel Israélite, el lorsqu'elle l'aperçut, un rayon de joie brilla au travers de ses larmes; une rongeur charmante nuança son pâle visage el son regard sembla diie à Nephialy : Nous mourrons ensemble!... Jean II, conservant au milieu de cette infortune et de cette bizarre assemblée sa noble et majestueuse attitude, ressemblait à Régulus arrivant à Carihage.
Aussitôt, les soldats (irent monter tous les prisonniers dans des chariots. L'on mit Jean II, sa fille, les trois ministres, le juif, Bombans et Trousse dans la même voitiire, el Michel l'Ange eut soin que Clotilde et Nephialy fussent à côté l'un de l'autre.
— Il faut bien, dit-il, que les deux amants se fassent leurs adieux ils n'ont pas longtemps à vivre!... — Que n'ai-je mon sabre pour punir ce calomniateur ! s'écria Castriot.
Les trois ministres regardèrent avec étonnement la princesse et Nephtaly, qui baissèrent leurs yeux où tout leur amoui' pouvait se lire; puis, sur l'ordre du Mécréant, on abandonna le château. Les pauvres habitants lui dirent adieu de l'oeil et du geste; bientôt ils perdirent de vue ses masses romantiques, el néanmoins ils regardèrent toujours en silence et dans l'espace la direction de ce bel édifice
Le silence de la destruction envahit Casin-Grandes!... Bientôt BaonI le chevrier arrive tout haletant... il entre sans obstacle dans les cours, il regarde avei', surprise le désolant spectacle de cette destruction récente, qui n'a rien que de navrant : les ruines consacrées par le temps ont quelqiii\ chose de poétique, elles jettent dans l'ànie un sentiment de mélancolie; tandis que les ruines encore empreintes de carnage et pour ainsi dire palpitantes n'ont rien de gracieux et font horreur!... Raoul erre partout et n'en peut croire ses yeux : ce château, naguère si plein, si vivant, est morne; rien ne l'anime; il est comme un squelette. I.i' chevrier entend un léger bruit qui retentit dans les cours... il apiiroche, et ce qu'il voit semble compléter le tableau. C'était le vieu\ cheval de Bomhans qui broutait une mousse.
Après avoir examiné ce spectacle, le jeune et beau paire enfourche le cheval quadragénaire, le force sur ses vieux ans à galoper; et Baoïd se dirige vers Aix, en accordant un soupir et une larme à la ruine de ce beau chàliau el à celle de la race des rois de Jérusalem... A une lieue d'AiN, le chevrier rencontra un vieillard monté sur un cheval fringant, et i\ la manière dont il le gouvernait et dont il portait ses armes, il était facile de reconnaître un guerrier blanchi sous le casque.
— C'est vous! s'écria le vieillard.
— Uélas! .. répliqua Raoul, Casin-Grandes est pris!...
— Ciel! l'imprudent!... quelle folie!... continua le vieillard. Courons, volons!...
Tous deux s'élancent vers la capitale de la Provence, et ils disparurent cachés par le i:;i:ige de poussière qui s'éleva sous les pas de leurs clievaux
Fin contre fin. — Double c il.islro|jlie.
Pendant que Raoul pressait les flancs cliques du cheval de l'intendant, afin de pouvoir suivre le vieillard, le roi Jean 11 et sa farouche escorte s'avançaient eu grande hâte vers la forteresse d'Enguerry.
Lorsque le cortège parvint à l'endroit de la colline des Amants où le juif rencontra Clunlde, la princesse et Nephtaly se le montrèrent
L'ISR^VELITE.
en même temps par un ro^arj ompreiiil de loiilei les suavités de 1 » inélaiicolk'. Ce cuup d'œil, pleiu d une certaine grùco fuiiciairc, semblaii couïeuir loiiie l'lii>iuirc de leurs annnirs eiicliauieresscs. Cloliklo >°appii\u bien légeninenl sur l'épauli^ île su» bieu-aiiné ; les bi'udes de leurs ilieveux se niélérenl; ei p.iniii les eapiils, eux seuls, au nitiyeu de ce lacile lang ;;edes âmes, cueillirenl une fleur au milieu de ee vaste eh .mp il iufoilnue. El ii'olaiem-ils pas réunis?... (Ju'inipiirie t]ue co lût pur le malheur!... ils se voyaient!. .. cl se voir est luut eu ;ii)ionr!...
Kl ce momeui, Tiousse-,IuihH. borrililemenl (;iiigué par les caliols de Li vuiiuie qui renouvel.iieni les douleurs de ses juuibcs meurtries, r 'iiipii le sileuce eu s'éeriani : — .le soulïre!
— ïu u'as que ce que lu uiéiiles, vil aposlat, Irailre'... répliqua l'cvéque; luis d'ivi! vas au buui du cliariul. u'appruebc pas de ceuii. que tu as livn^... La pré.-euce d'uu Judas est un supplice !...
— Ne l'iujurii'Z pas, iulerronipil Jeaa 11 d'uu lun caliue, il a suivi le penchaiil de la ualure eu se conservant à nos dépens. Faut-il le blâmer d'avoir été buimue avant d'être sujet... nous u'avous pas tous la fui-ce d'être des liérus... peut-être nous auraii-uu luujuurs décuuvcrls.' Maiire Trousse, nous vous parduuuous.'
— Moi, uMiuseigneur!... et Trousse, confus, se réfugia à l'extrémiié du cbariol.
— Messieurs, dit le monarque à voix basse, nous nous trouvons dans des eircouslauces graves!...
— Tièvgraves, rêpt.ta nouehalammenl Kélldcin , qui conservait l'iusouci née d • :on earaclére au milieu de ces événements.
— Voilà ce que c esi que de n'avoir pas suivi mes conseils, s'écria l'tivêque, uu plulùt >i lions avons trente mille hommes...
— Cuuliuns-uous à la l'roviJeiice, inlerriinqiit .Muueslau en levant les yeux au eiel, la résignation est la première venu du sage!...
(Jiie peut être deveau le chevalier noir? murmura le prince, et romii:eui se fait-il qu'il ait pu nous ab^'.iulouuer?... Allons, sounielluu>-i.ous à la main qui nous frappe!... Dieu le veut !...
— Dieu a di>ue voulu que l'on pillai tous nos irésors? s'écria Bombau^; et ou les a lellemeul di.^per^é;!, qu'il est impos&ible que le coiuple s'y reirouve jamais!...
— (Ju'iiuporle ! lépoudil le mnuarqiie.
Celle p.irole soulagea Guaibaus, qui pensa que ce pillage serait une cjHtnge pour laver se» comptes de tout reproche.
— IN auront bri>é la chaise de Mélusincl continua le prince.
— lit brille la tapisserie, ouvr.igede la sainte Vierge! observa Moneslun : celait la plus ]irécicuse reliipie de la ehrélii nié.
— Et iU ont einporlé loul> s nos armes ! ajouta ll.laiion.
— (lue d.î malheurs!... s'é^'ria Kélaiein envoyant Michel l'Ange I.iiie car.i<o!er \ ol-.iu-venl autour du ebariol.
— lies malheurs, dit le beau jnif à l'oreille de Cl.itilde, sont mou ouvrage, jeu suis le seul coupable!... mais peut-être pouirai-je les lép.in r...
— El comnient, Ncphialy?...
— Hélas !... tenez... voici mon seul espoir... et il moiilra à Clolililn un anneau d'argent ires-gro-sier qu'il porlail û son iu ev gauche; jo jure, reprii-il, que si je puis échapper à ce i.ouve.i» nialheur je no m'i-Nposerai plus à de pareils daiiyer^!... .Ah ! ma Clotilde, qu ai-ie fait?...
— y ni parle en ce moment à notre (ille? demauda le priuce avec eurioiié.
— C'e>l le jnif Nephlaly, répondit Bnmbans.
— Ciel!... s'écria Jean II, û comble de misère, un juif à nos cù.és!... et il parle à nuire Glle...
— Et ils >'aiiiienl, yjoula .Michel l'Ange, qui passait.
A ce mut, le vieux monaïqiie se tiiiniia vers l'endriiit où il suppofait Cliililde, et il dil avcc l'accent de la plus profonde douleur : — Serait-il vrai, ma lille? ..
La jeune vieige ne répondit rien, et Jean II consterné b.iissa la lêlesur sa poiinue; mais Caslriol cria sur-le-chanq) an Vénitien :
— Infâme et vil calunuiialenr, mm content de la vie de nos rois, I réieiids-tu pouvoir noircir leur >uhlime carac;ere et la pureté de ma liienlaiirieequeje sui" eu tous lieux?... Ah! si j'avais mon sabre!... Meurs, ('a:iriul, tu vois tes rois insultés et lu ne peux les veuger, lueurs!...
A ces paroles, le prince parut se réveiller comme d'un songe, et la f .ibie rouïi ur de s.i (igiirc annonça rpi'il saisissait avec joie l'espéniiccqiie lui donnait I idée du li ieïe Albanais.
Les ir.iis ministres attiibuerenl le vif incarnat qui envahissait le charmant visige de Clotilde à la honte ipp' lui causait une tell:; accusaiii.n : la jeune lille se sépara insensiblement dn bel israélile qr.i éuil eu proie à des torrents de volupté en inlerprélant le sile. ce ilc sa bieu-aimée co unie uu nouvel aveu de son amour. Us se jetèrent cilfîitre qnelqnes fnrtits regards ph ius d'un feu céleste. I'cj.i In prliirps<c voyait cette iiilortnne cumnie la source de son bonheur : — Pauvre, orpheliae, je pourrai l'épouser! se disait-elle; et elle regaid.til .Ni'plilalr avec un doux sourire.
— Taiilfpic n us 'cnins ru route, observa llilariun, nous avons CLcore 1 LS^^oir d'é;rc déliwé- 1.11 le clicvaiier noir.
Michel l'Ange, qui entendit ces paroles, en sentit toute la force; il ordonna d'aller encore plus vile, cl bientôt l'on aperçut le l'aîle des murailles de la forteresse d'Enguerry. Josette fut la seule en qui ceiie vue n'excita pas le di'sespoir, car celle lille de l.i Provence avait l'àine tout oecni ée des plaisirs qu'elle pourrait gnûier avec son cher le Barhn ! (Ju'il f.nii d'éiicigle pour diinipler la nature !...
Enlin I escorte IVanchit le falal porche sur lequel il semblait qu'on eili écrit, cornue sur celui de l'enier : Entrex- et /«/.««• l'espe'rnnce!... Tous les cœurs se sérièrent lorsqu'on entenilit n lever leponl-levis et que les t'ésors, le prince cl sa lille furent dans la cour de la forteresse du Mécréant; chacun se regarda iristemeul sans proférer une parole.
— De quoi le prince pourra-t-il vivre? dit Taillevant, quel ragoût faire dans de petiles cni-ines comme celles la?... Tout sera mauvais!... et il s'appuya sur Frilair, qui imita le désespoir de sou illustre chef.
Tous les prisonniers vulgaires furent entassés dans des caves, et l'on amena dans la salle basse du Mécréant le prince, sa fille, les trois ininisires, le beau juif, Bonibans, Trousse, Josette, Taillevant, Caslriol, Marie et le reste de la cour. Le terrible Euguerry ne tarda pas à reparaître après avoir serré sa part du butin il quitté son armure pour reprendre la dalinaiiqne, orneinent des seigneurs de ce temps.
Le prince et Clotilde éiaient seuls assis, et chacun se tenait respectueiiseineni deboui. I.e Mécréant fui frappé de ce spectacle, cl ?oii orgueil eu fut agréablement chalnnillé : il s'alla mettre dans son fauteuil ronge, dessous son dais de bois, et il regarda ses prisonniers. Leurs dillercnies attitudes, la beauté touchante de Clotilde et du juif, la majesté du prince, les poses de ses ministres, le jour soii.bre qui passait à peine par les vitraux de couleur, et la simpliriié du lieu, rendaient cetie scène digne du pinceau d'un peintre: et le Mécréant, Jlicliel l'Ange, Nicol et la folle compo-aient nu groupe remarquable par les expressions de ces quatre physionomies diversement sauvages.
— !\lon compère, dit l'Iialen à Euguerry, je crois qu il serait assez urgent lie nous défaire sui-Ie-cliainp du prince et de sa lille.
— El |ioiirqiioi.'... répondit vivement Euguerry.
— Coi bleu ! parce qn il n'y a ijuc les morts (|ui ne reviennent pas, el l'on s'est toujours bien iiouvé de cet axiome politique.
— Oui!... répondit Engucriy avec nu sourire saidoniqnc, inaisje m'en trouverais fort mal... et je veux conservir la vie à mes prisoniiiirs; si Venise les veut, qu'i^lle me les paye! Où est votre or?... lir.iyez vous, mou bel ami, que j'irai me meure à voire discréiion eu les i.ii-ant péiir? Ave/.-vous affaire à nu jeune éiourueau politique? Grâce à Je.in--aiis-l'eur, mon mai';re. jeu sais long! ..
— Ainsi, dil Michel l'Ange stupéfait sans le faire paraître, je n'aurais, à votre coaipte, irav. illé que pour vous?...
— Eh! c'est viai, mon féal'...
— Ah ! mon coiiipeie !... mon ami !...
— 'l'on ami!... raye cela de les papiers! il n'y a d'antre lien entre lions que riiilérêl, et ce lieu cstioni|m pour leipiait dlieiire. Le Vénilieii. scinblahle à un renard pris an piège, el houleux de s'êlrc lai.sé jouer et de. n'avoir pas pris t;)ules ses préian.i las. sentit la firee de la po iiion d'liii;;inrry : il rei-ta, sans mot dire, les yeux fixés sur la table, et rélléchil à la manière djul il sortirait de cet état eritiipic.
— J'eniends bien, continua le M^'créant, qu'une fois le priuce et sa fille morts m aurais pris le large ! Mais à d'autres!... et si tu fais mine de vouloir me jouer, je saurai le meltre à l'oinbre
Anèciant alors uu léger sourire qui semhlaii couvrir de sombres desseins, ainsi que de» Heurs cachent uu précipice, le cauteleux Italien s'écria :
— Allons, mou compère, nous sommes d'égale force. Je ne le croyais pas.
— Tu conviens donc de ta félonie?
— (jiiediable voulez-vous? c était tout naturel. A ma place vous en auriez peut-être fait autaiil. Eh bien, maintenant nous jouerons à jeu découvert; et si |)our le mnment vous avez les as, c'est à moi à les meltre de mon côié. ou plu;6l, ajoutât il eu \oyaul les regards du .Mécréaut, je vais m'exécuter et léll'cbir pour vous compter ces deux millions Par siiiit M.irc et Diavolo, vous êtes grand politique, Car vous avez vaincu .Michel l'Ange.
— Double coquin, tes louanges ne m'empccbeioiit pas de prendre mes sûretés, et, comme deux valent mieux qu'une, je eiiinmcnce par disposer de mes prisuiiuicrs de manière à les soustraire à tes ruses vl à les pidsuus.
Alors Euguerry, jelaiii un regard sur les captifs, s'écria : — Nicol, que l'on avertisse le Barbu (Jo.-.ctle tressailliii de venir chercher co juif qui a l'audace d'ère mon rival. On lui donnera la question d > l'huile bouillaiilc, el s'il n'avoue pas où sont ses trésors, qu'on lu melle à la barigoule.
Chitildc serra la main de Nepbtaly, et, après lui avoir lance u:>dernier regard, elle s'évauouit el s'appuya sur Caslriol eu muriuuraul : — Adieu I
Il existait uiiu rivalité entre Nicol et le Barbu. Ce dernier, par d. i raisons que l'un ne tardera pasà cuuuaitrc, se teuait àrécarldej'Uii
L'ISILy-LlTE.
que les habilniUs deCasin-Grandesdtaienl enlrcs. Chargé de tout le poids de la colcic du iMccréaut, i|ui h; soupçouuail d"avoir <!(■ l'hur>iaiiilé, de le Iraliir cl d'eiilrelcuir des liaisons avec lu cluVcaii du roi de Chypre; car Michel l'Ange n'avait pas manqué de dire au Mé- Ci'éanl ce doul il avait été léiuoiii, le barhu, prrsaenlant l'avenir et alliré par nue luule de seutinteiils vers Casiu-Crandes, llollail dans fies reNo'ulioiis.
Quant à Nicol, il aspirait à être premier lieutenant, et parlant il ne manquait jamais de nuire à l'époux de l'amoureuse Josette.
Euguerry aimait assez ces rivalités, et il avait soin de les culrelenir, parée qu'elles tournaient à son avantage, en ce que ses soldats clicrchaieut à se surpasser les uns les autres, soil en courage, soit en fidélité, et qu'en les occupant entre eux il obviait aux aiieulals dout il auiait pu être l'objet, si parmi eux il se trouvait uu hunnne culreurenaut.
Aussi Mcol, en revenant, dit au Mécréant, avec un air de myslère, que le llarbu paraissait avoir de la répugnance à se rendre à ses ordres : eu elïel, le premier lieutenant maieliait à pas lents. Alors Eugueny donna l'oidri' à deux de ses siddais de se saisir du juif. Ce driuier,' avaut de ipiiiter Cloiilde, lui déroba un baiser et lui dit à voix basse : — Lspere! Et Enguerry l'entrauia.
Marie, comme mue par uu iusliucl iudéiinissable, dit au juif, quand il passa près d'elle :
— Mon ami, que tu es jeune et beau. Je suis laide et sans utilité pour le monde; lu vas soulfrir beaucoup, je suis insensible au bien connue au mal ; qui empêche donc que l'on ue iiie preiiuc à ta place ?
Le juif sourit à Marie et lui dit ce seul mut :
— L'intérêt.
La folle continua en pleurant : — On arrache uu jeune chêne et ou laisse végéter uu vieil orme. Où est riulérèt?
Le Mécréant sortit avec Nephlaly.
Alors Clotilde, se réveillant comme d'un songe, demanda au fidèle Albanais : — Il m'a parlé'' qu"a-t-il dit? Le son de sa voii a retenti dans mon ;iine ; iiii sa bouche s'esl-elle posée?
Casiriot lui Cellement étonné de ce langage, qu'il ne répondit riin;
et la jeune iille, en voyant sortir l'Israélite, relomlia dans une sombre
léthargie. Ses yeux, après avoir erré, se fixèrent sur la ptirtc par la-
' quelle Ne|)hlaly avait disparu ; elle pâlit couinic la neige des Alpes et
resta iunuobile, froide, et semblable à la statue d un lonibe^iu.
Eu ce moment on eniendil le Méciéanl se meilre en fureur el léprimander le liai bu, puis il rentra avec Kicol en répétanl : — Et s'il ii'avoue rien, qu'il meure !
— Castriot. je succombe. El Clotilde tomba dans les bras tout disloqués de l'Albanais, qui, surmoutaut ses douleurs, la retint et chercha à la ranimer.
Marie, à l'aspect de la chute de sa (ille de l.iil, se mil à pleurer en disanl : — Les deux êlres que j'ai nourris auront une lin malheureuse ; mon lait esl mortel. Ll elle se frap|)a le sein et la poilrine.
— Qu a donc ma fille ? demanda le prince avec une inquiétude extrême.
— C'est le froid de cette salle qui l'aura saisie, répondit l'Albanais.
— Grand Dieu ! nous avez-vous abandonnés ? s'écria Moneitan, qui s'agenouilla el se mil en prières.
L'évêque regardait les armures dans la salle, il les convoitait de l'œil et cberchait les moyens de s'en emparer pour mourir les aimes ù la main. Quant à Kélali in, il contemplait son prince avec doidiur, sans pouvoir assembler d'autre idée ; Trousse était accroupi dans un coin et Josette pensait à le Barbu.
Eu ce moment le Mécréant, s'apercevanl que Michel l'Ange s'approchait insensiblement de l'endroit où se tenaient le priuce et sa tille, s'écria :
— Nicol, mon ami. conduirez le roi Jean II et la belle Clotilde dans li^ caehiJt dont voici la clef, et ayez soin de nie la rappoiier.
II échappa un mouvement de dépit à l'Iialien, taudis qu'un autre mouvement causé par la douleur agita le groupe des caplifs. Enguerry, se tournant vers.lean II, .ijoula avec un sourire ironique :
— Ce n'est pas par cruauté, monseigneur, nous connaissons les égards que l'on doit aux rois : ce que j'en fais, c'est pour votre silreté peisoiiiiillc, car voici, dit-il eu montrant Michel l'Ange, un diable envoyé par l'enfer ou Venise, c'est tout un, qui serait capable de vous dépêcher pour l'autre monde avant que l'on eût regardé par ( ù et commenl. D'aillc nrs, vous réfléchirez plus à l'aise avec vo;ie (ilie s'il ne serait pas très-couvenable de me prendre pour gendre ; si cel i était, morbleu ! vous seriez maître de la Chypre avaut uu mois.
Aces derniers mots, l'évêque tressaillit
Jean II, sans rien répoudre, embrassa ses trois ministres, serra la main du fidèle Castriol. dit adieu à ses sujets, pleurant de rage, et quand cefutà Bumbaus, il ajouta : — Je vous donne ce queveusavcz pris.
Trousse s'écria : — Et moi?
Celte scène louchante ne fut pas de longue durée, car Nicul attendait; le prince recommanda à ses ministres de récompenser ses ser-
viteurs fidèles s'ils rentraient jamais en Chypre; puis, versant une larme et leur disant adieu pour la dernière fuis, il s'appuya sur le bras de Clotilde; et le père et la fide, se soutenant l'un 1 autre, suivirenl eu silence le farouche Nicol.
— D'honut'ur, bonhomme, vous êtes palhétique, dit le Véuilien h Jean II; je n'avais qu'une larme à répandic el la voici dans mou œil.
Le nioiiar [ue disparut et la salle sembla vide.
Le lieuU'iianl les conduisit à un horrible cachot '-itiié sous les fossés de la forteresse; le jour n'y pénétrait pas, l'air eu ét;iit fétide. NiWil fit gronder les serrures rouillées el referma la porte par-dessus Jean II et Chililde.
Le vieillanl, se dépouillant aussitôt de sa dalmalique, voulut en envelopper sa fille chérie qu'il entendait soupirer.
— Mon pèie, je vous remercie.
— Cloliide, je rurdnnne.
— Mou père, je suis jeune et puis supporter le froid mieux que vous.
— Ma fille, ma carrière est finie, je puis mourir ; mais vous, vous devez vous coaserver.
— 0 mou père aimé! je serais au milieu des recherches du luxe et de la grandeur, que rien ne m'empêcherait de mourir. Aion arrêt est porté, je sens mon àme se glacer.
— Que voulez-vous dire.'
— Ce n'est pas mon secret, je n'en puis disposer. Et elle ajouta bien bas : — II meurt en ce moment, et sa pen-ée dernière ni'envirouiie. Ah! Ni phtnly! je reçois ton àme si elle vieul errer à mes côtés. Elle se mil à pleurer.
Le vieillaid s'appuya contre les murs humides de sa prison, il attira Cloliide sur sou sein, et, l'enveloppant de sa dalmatiiiuc, il se mit à lélléeliir prof.)n(léjnenl sur lesélianges paroles qui étaient échappées à sa Iille il sur hs larmes (piil lui entendait répandre.
l'endanl ce temps, le Barbu avait conduit le bel Israélite vers l'endroit où se faisaient les exéeuiiniis du Méi réaut, c'est-à-dire en face de la poterne, le seul endroit faible de la forteresse.
1 à, Ions les instriiieeiits des divers supplices se trouvaient toujours disposés, el l'on n'eut qu'à allumer du l'eu sous une vaste cuve rem» plie d'iinile.
Le Bai bu et l"wraélite étaient à côté l'un de l'autre et assez éloignée du groupe (\ci sold.ils rpii s'appicielierent pour eoutemiilei- cet horrible spectacle. Quand llinile eoiiinieiiea à b inillDinicr, le juif, faisant un signe au lieutenant, lui dit a voix bas c : — Est-ce que Jean Stoiib serait assez lai lie pour tuer son bienlaileur?
Eu s'eiitendanl appi 1er par son nom, Jea'i Stoub eut uu léger frisson el parcourut le juif d'un air investigateur : — D où me connaistu et (pi'as-iii (.lit pour moi.'
Alors Nephtaly présenta à Jean Stoub l'anneau d'argent qu'il avait à la main en lui (lisant : — Begarde.
— I.raml D;eu ' s écria Jran Stoub, que vais-je devenir? que faire?
— 11 f.int me sauver; cela seul peut t obtenir ta grâce auprès du roi de l!liypre.
— Ah ! répliqua le lieutenant, je vous jure qnece fut la misère qui me coiidiil il à ce repaire: j'ignorai longtcmiis que le prinee était à Casiu-Grandes, et quand je l'appris, la houle m'a emiièelié dy aller; elle éiait bien f irie, puisque je n'ai pas été emb.a-scr ma p;iuvre mère qui me croit mort et que je viens de voir eiiircr. Aussi, (piand rambassade arriva ces jours passés, j'eus de cruels remords, et ce lut moi qui donnai avis des desseius du Véuilien. 11 parait que le paire a réussi à sauver le priuce et sa UUe.
— Oui. dit Nephlaly.
L'huile jetait de gros bouillons, et les soldats criaient à le Barbu de ue pas retarder leurs plaisirs. Alors le lieutenaul s'écria : — - Dussé-je périr, il ne sera pas dit que j'aurai arraché la vie à celui qui me l'a sauvée !
— Allons, vous autres ! ajoula-t-il tout haut en s'adressant aux spectateurs, retourucz à vos postes; qui vous a duuué 1 ordre de les quitter .'
Les soldats se retirèrent en murmurant.
— Vous en irez-voiis? répéta le lieutenant.
Quand ils furent à leur poste, Jean Stoub, ouvrant i>iécip:taniment la poteri;e et abaissant le petit pout-levis qui s'y trouvait, poussa le juif en dehors eu lui disant : — Rompez les chaînes el sauvezuous!...
En un instant, Nophtaly fut à cent pas de la forteresse; les sentinelles souiièreui le cor d'alaiine, el le Barbu, songeant aux suites de cette affaire, se disposait à suivie le bel Israélite, quand Nicol. qui dansée monieul venait d incarcérer le monarque et paraissait dans les cours, s'élança comme un aigle sur sou rival. Jean Sioub, malgré les coups de clef dont Nicol l'assaillait, triomphait déjà de son emieini, lorsque les soldats attirés par la dispute arrivèreut, et Ton s'empara de l'infortuné Jean Stoub 1... Mais le juif était bois de danger et s'eufuyait à travers la campagne comme une gazelle poursuivie.
L'ISRAËLITE
— Tr:ii;;;>' s"écr"n Nicol. lu mourra. !...
— Au moins j'aurai payé ma deilo, dit Stoub, oi un piMi plus tôt ou un peu plus tard, il faut toujours mourirl...
— Raisonne, ton affaire est claire, et nie voilà pour >ilr priMuicr lieutenant.
L'on s'avança vers la salle d'Enguerry
Le Mécréant surveillait tous les mouvements de Michel l'Ange comme un général examine ceux de ses ennemis, et il agitait déjà en lui-même la question de savoir s'il ne serait pas prudent d'enfermer le Véuilien, et si, en le traiiaui comme ennemi, il ne s'était pas tout moyen de correspondre avec le sénat, etc.. lorsque le bruit des pas de tous ses soldais et leurs murmures retentirent dans la salle.
Cionné de ce lumnlle, Kngueri y se lève et il voit paraître à la porte de la chambre son premier lieutenant contenu par deux soldats et traiué par le triomphant Nicol. qui s'écrie : — Monseigneur, faites justice d'un traître!...
— Et quel est son crime?...
— Il vient d'ouvrir la
fioterne et de rendre la ibericaujuif!... répondit Nicol.
— Kst-ce vrai ? demanda le Mécréant au coupable.
Jean .Sioub so tut.
— Qu'on le plonce à la |ilace du juif ààxis l'huile bouillante!...
A ces motî^ Josette tombe évanouie, et les trois ministres, Casiriot et tous les Cypriotes s'écrieut :
— C'est lui!...
Marie Sionb se retourne. Plus prompte que l'éclair, elle saule au cou de le Barbu el fait retentir la voûte de ces cris :
— .Mon fils!... mon filsl... tu m'es rendu 1...
Est-ce vrai?... mon (ils Jean!...
Elle le couvre de baisers, elle le caresse, el Jean Sloub rend à sa mère tous ses embrassements en pleurant de joie.
— J'ai sauvé mon bienfaiteur et revu ma mère ! Que puis-je désirer.'... s'écria-1-il. Ma mère ! adieu, ma bonne mère '
.Marie ne se lassait pas de répéter :
— Mon fils!... mon fils!...
C'était le seul mot qu'elle pût proférer, la seule idée qu'elle eût. et cette idée comprenait toutes celles qu'enfante la raison humaine, car son feu céleste reparaissait déjà sur le visage de l'Innocente. — Délivrez-moi de ces cris, dit le f tronche Mécréant, et (|uou,remmène!...
Alors Marie, sans prononcer une parole, et plus r.ipide qu'une flèche, s'élance sur Enguerry, lui enfonce ses ongles croclius diiis la gorge, ouvre une artère et la déchire... Le sang coule à gros bouillons, et le Mécréant tombe en portant la main sur son épée... il expire. La folle, semblable au vautour qui s'acharne sur Prom^lliée, continue à se baigner dans le sang de sa victime : elle jette mi coup •l'œil égaré sur l'assemblée épouvantéi-, et, plongeant ses mains roupies dans le flanc du brigand, elle l'écorchc, le creuse, brise les chairs et en relire son coMir encore tout palpitant. Elle le montre avec une juie pleine d'ingénuité, et le remue par un geste qui peignait le délire de la vengeance et de l'amour maternel; elle saute et jette de petits cris inarticulés... Sa chevelure éparse. ses yeux hagards, ses convulsions, le sang qui souille sec vjioments en désor-
Marie Stoul
(Ire, lui donnaient l'air d'une fmie ponrsiiivant Oreste!... Une certaine horreur se répandit dans toute l'assemblée, profondément émue.
Le seul Michel l'Ange, arrêtant le bras de l'Innocente, prit la cœur du Mécréant avec la pointe de son épée. et dit avec un sourire sardonique : — Je vous prends à témoin qu'il avait un cœur... c'est à noter... Du reste, je ne croyais pas que Capeluche dût moMrir horizontalement...
— Il est pourtant mort!... s'écria Trousse, qui ne pouvait jamais se faire à l'idée de la destruction.
— Que Dieu aie pitié de lui! dit Monestan, il n'a pas seulement eu le temps de dire un seul Ave... et de se repentir.
Marie alla se réfugier dans un coin de la salle et s'y accroupit : elle se mit à essuyer toutes les taches qui souillaient sa robe et à rétablir le désordre qui régnait dans ses vêtements, ce dont elle
commençait à s'apercevoir... Mais, jetant un regard à son fils, elle lui fit signe de Tenir à - — --^,^ ses côtés... Ce signe a-
\ vait quelque chose de
gracieux, de délirant et de raisonnable : il peignait très-bien ce premier moment qui se trouve entre le bon sens qui revient et la folie qui expire.
Au double sourire de sa mère , Jean Stoub proGta du premier moment de la stupéfaction, et, se dégageant des mains de son rival ébahi, il rejoignit sa pauvre mère et Josette.
LesCasin-Grandésiens commencèrent à espérer, et l'évêque détacha tout doucement les armures suspendues , pendant que Trousse déliait Castriot. En un instant Réfalein s'arma, ainsi que l'intendant et tous les seigneurs cypriotes.
L'habile Vénitien vit en un clin d'œil l'avantage qui résultait pour lui de la mortd'Enguerly, l'I il résolut d'eu recueillir tous les fruits; il convoitait déjà les clefs que Nicol av; ' la main, afin d'aller surle-cliamp faire périr les victimes désignées par le sénat de Venise.
Cependant, au bruit de cette aventure, les soldats accoururent, les sentinelles quittèrent leurs postes, et tout afflua dans le vestibule et la salle. Les plus avancés contemplaient avec une muette stupeur la mare de sang dans laquelle nageait le cadavre de leur chef. Celle mullilude de télés tendues et aiienlives jointes à celles de nos héros formaient un coup d œil pittoresque et original.
Aiors on peut dire que tous les inlérêls étaient en présence, el Michel l'Ange, sachant combien est forte la première impression, se liàta de prendre la parole et il s'écria :
— Amis! croyez-vous que le diable doive perdre quelque chose à
la mort d'un de ses plus dignes suppôts? Eh! parla queue du
lion de saint Marc ! tachons qu'il ne s'en aperçoive pas, il nou:i retirerait sa protection. Le Mécréant est mort! Eîi! mes amis, ne vous en étonnez pas ; il ne faut ni le plaindre ni le pleurer; il est admis au foyer des enfers, et il y est à jamais. Notre tâche, c'est de l'imiter (idelemcnt et de faire son oraison funèbre par nos actions. Napostasions pas!... Ventre-maliom ! s'il vous faut un chef, je vous en senirai ! je vous promets que la gaieté, la gaspille et les affaires
L'ISRARLITE.
iront toujours ensemble et n'en iront p;is pis!... Nous allons célébrer par un ample fc?lin Iheiireusc rccriu' (|iii' vient de Hiirc Lucifer, et auparavant ji^ vais expédier le.s alïaires d'iiri,'eutc... Oonnc-nioi les clefs, nidii cher Nieol. Je ne veux pas faire languir C(î généi<~n\ roi de (iliypre; va, Nicul, In sais comme je l"ai toujours distingué : aussi tu seras mon premier lieutenant et niènic un peu le capitaine... donne Dt Michel l'Ange lendit sa main.
— Donner les clefs! s'écria le lieutenant avec un air recliigné;
je ne dois les remettre qu'au comte Engucrry; il est mort, (lue l'on montre son héritier ou son successeur, je m'en dessaisirai; mais, (j;iant à vous, monsieur l'ambassadeur, vous n'avez pas encore la branche de cyprès an casque, et vous voulez nous commander?...
La foule entière murmura en tant de sens divers, qu'il était à cioire qu'il se formait dans sti:i iiin un parti nicollien et un parti vénitien. — Allons, nu»;! :mii Ninol, reprit l'Italien avec bonhomie et le ion de l'amitié, tu sais bien qu'EnçîtieriyTiafait cette expédition que pour la sérénissime république, et si lu veux consiimnicr ce petit service pour elle, je me charge d'obtenir que l'on reporte sur toi les récompenses promises au .Mécréant : lu seras général au service de la sérénissime république vénitienne, noble, séualeur, et peut-être par la suite deviendras-ln doge!...
A cette brillanle perspective, préseistée par l'aiiroit Vénilien (pii s'était appuyé sur l'épaule de Nieol, ce dernier parut prêt à donner les fatales clefs. Alors Mouestan, en grand ministre et en sujet fidèle, s'écria •
— Et moi, brave lieutenant, je vous donnerai le titre de généralissime des troupes du roi de Chypre, si vous voulez le sauver!...
A ces mots, Nieol se tourna du côté de Monestan.
— Eh! mon ami, dit Midiel l'Ange en l'anètanl , le royaume est conquis, cl leurs troupes sont imaginaires !...
Aiin-sNicol revint contre rilalicn.
— .le vous donnerai un million sur les trésors (in roi de Chypre, reprit .Moneslan. A cette exclanialion, le lieutenant regarda de nouveau le ministre, qui ajouta pour le décider : Et songez <|ne vous obtiendrez 'mi votre pardon ; que, rentrant dans le. sentier de
la viriiu, vous serez tranquille, et que le eiel applanilira à votre conversion.
— Amen, dit l'Italien; voici, par ma foi, un bel oremusl Eh! mou compère! moi, je t'abandonnerai ma pari dans les deux millions que le sénat a promis à ceux qui livreraient le roi de Chypre.
Nieol resta indécis.
— Nous vous payerons trois millions! crièrent ensemble .Moneslan, l'évêque et Kéfalein.
Cette fois, le lieutenant (it un geste décisif en faveur des Cypriotes.
— Et par la vierge de Loretle, dit Michel l'Ange à voix basse, n'avons-nous pas leurs trésors et ceux d'Enguerry? je le les laisser;ii nre.idre, et de plus, les deux millions du sénat : tu vas devenir iiiaiu-e du comte d'Enguerry, et tu commanderas tous tes cainarad s... A celle dernière idée, Nico! ne balança plus, et il répondit au Vénil'en :
— Par la mort ! exécutez vos promesses el je sue prêt à vous servir...
Puis, se lournant vers la foule étonnée, il ordonna à tous les soulars de se mettre sous les arnus Michel l'Ange triomphant s'approcha doucement de Nieol, et lui tendit la main pour prendre ses clefs; mais le prudent lieutenant les serra dans scju seiu.
Alors les Casin-Crandésiens, ayant perdu loui espoir, se regardèrent d'un air irisle comme pour se dire : — Que va-t-il arriver?... Maison ce moment il se passait dans la cour une aulre scène, dont l'issue eut une grande inllnence sur les événements qui vont suivre. En effet, le Barbu, s'étant glissé à ir.avers ses compagnons, avait rassemblé autour de lui tous ceux en qui il avait remarqué quelque reste d'hoiniètclé et d'humanité, el, montant sur une borne qui se ironvail contre le portail, il leur dit avec celle éloquence naivc de ^;esle et de parole ipie doinie la vertu : —Mes amis, nous voici libres,
puisque notre chef est mon ; selon les idées les plus naturelles, je devrais vous commander, mais je ne veux user de ce droit que pour vous éclairer. Èh ! mes amis, quel métier avons-nous fait jusqu'ici? Sonmiesnous des soldats? des hommes qui défendent leur prince ou leur pays? Y a t-il des brigands plus délionlés que nous?... Eh bien, voici le moyen de réparer en un moment toutes nos faines ; le roi de Chypre, sa lille el sa cour sont prisonniers... délivronsles !... ils nous récompenseront, ils nous prendroiil à leur service, et, rentrant dans la bonne voie, nous y trouverons tout autant de profil; nulle impiiétude, joie, plaisir sans regret, nous nous marierons, et je puis vous assurer à chacun de l'argent et des grades.
Les plus vives acclamaiions accueillirent l'orateur, cl lorsque Nieol el le Vénilien sortirent de la salle suivis de leurs partisans sous les armes , ils virent Phonnële Jean Stoub, à la léte d'une faible partie des forces mccréanliques, qui s'apprèlailà une vigoureuse résistance en exhortant ses adhérents.
A l'aspect de son adversaire échappé à la mort qu'il lui destinait, et devenu redoutable par son cortège, Nieol ib. se mil en fureur et ha-
rangua ses partisans , pour les engager à s'emparer de Jean Stoub. Le Vénitien se contenla de surveiller Nieol, qu'il suivait dans tous ses mouvemenls, afin de pouvoir s'emparer des clefs qu'il ne cessait de convoiter.
Les deux troupes s'excitèrent par des questions et des injures ; la discorde, qui revenait d'un chapitre de bernardins, leur souffla sa rage et ses poisons, et ils ne tardèrent pas à en venir aux mains. Le vufé .Jean Stoub, ne perdant pas la tète, courut ouvrir la prison des liiliiiiuiis de Casin-Crandes, et ils ne furent pas lents à s'armer et à soutenir leur libérateur. Alors le démon de la guerre déploya toute sa furie, et fit retentir toutes ses trompettes dans les cœurs des brigands; la cour offrait l'original du beau tableau de la révolte du Caire : ce n'étaient que cris, coups, sang, blessures, tapage, et par moments un effroyable silence interrompu par le bruit des armes plus horrible encore.
On seul qu'à ce tuinnile Kéfalein, Castriol, l'évêque et tous noi
L'ISILVÉLITE.
héros ëiaienl accourus ; ei que leui-s exploits se re^»eHlireHl, el de i'e-.poir qu'ils couçureni et de la uécessité. Trousse, roeardanl la bataille par les croisées de la salle, se mil à encourager les assaillauts par ses cris et ses éloges. Josette et Marie, appuyées luue sur l'autre, tremblaient de peur en voyaut le danger que courait leur bienaimé ; elles craignaient de le perdre une seconde fois ; né.uimuius, une sorte d'orgueil vint s'emparer de leurs àiues à l'aspect de ses efforts et de sou courage.
Malgré le renfort qne Jean" Slonb s'était procuré en armant les prisonniers, il se trouvait encore le plus faible : euiouré de I intrépide Kéfalein, de lévéque, de t^astriot el des plus braves des habitants de Casin-Grandes, tous s>s efforts tendaient à faire périr Mcol son advers;ïire. Ce dernier el .Michel r.\nge encourageaient leurs soldats en promettant des récompeu-es ; Michel r.\n4;e surtout redoublait de valeur, de ïéle el de gaieté, car il sentait que ce combat d'un insiaui devait ou le faire réussir dans ses desseins ou les ruiner; et comme les CasinGraudésicns y voyaient aussi leur perte ou leur salut, on peut juger de l'acharnement avec lequel on combatlail.
Jean Sioub avait choisi une position qui auguieutait encore le désespoir de sa troupe, car il était adossé contre un mur, el les gens de Mcol l'eutourani de toutes pans, on ne pouvait se reculer pour reprendre haleiue; il fallait triompher ou se ré>igner à périr. Jean Sioub, vaillamment secondé d'IliUirion cl de ("a>lrioi, formait, avec lelile de uo> héros, un groupe qui, partout où il se portail, faisait pencher la balance eu laveur des Cypiioles. Enfin, comprenant de quelle importance il était de se saisirde .Nicol, puisque lui seul avait les clefs de la prison du priuce, et que >i l'on pouvait s'en emparer ou ft-raii sauver Jean 11 pendant le combat, quitte à périr, le Barbu, Casiriut et lévéque entourèrent le liLUienani et s'acharnèrent sur lui. Michel r.\ngc ne chercha poinl à le défendre, car il se déliait de Nicol ; il teignit d'attaquer Boinbans el ne cessa cependant d'avoir l'œil sur le beulenant.
Castriot se désespérait, parce que son Aimeux sabre était cassé, et qu'il ne maniait pas aussi bien l'épée ; mais, saisissant le moment où Nicol se défendait contre l'évêque cl Jeau Stoub, il le tourna, el sans s'inquiéter des coups qu'il recevait de ceux qui protégeaient leur chef, il lui plongea son épéc dans sou gorgeriu ; Micol tomba eu prononçant un effroyable juron.
La vue de la mort du Ueutenanl, loin de calmer le combat, alluma une rage nouvelle dans le cœur de ses amis, et l'on défendit sou corps comme celui de Patrocle dans l'Iliade ; mais il arriva un malheur plus grand que celui de l'Iliade.
En effet, aussiiôt que .Michel l'Ange vil tomber Nicol, il se précipita sur lui avec la célérité de l'aigle qui fond sur sa proie et s'empara des clefs avant Castriot, dont les membres disloqués ne permirent pas qu'il gagnât l'Itahen de vitesse : avant que l'.Mbauais élit retire sonépée, le Vénitien avait pris les clef~, et les soldats s'étaient saisis dn corps de Nicol, sur lequel on s'acharna comme des corbcans dévorant un cadavre.
A peine Michel l'Ange eut-il les clefs, que, semblable k un loup chargé d'un agneau, il traversa tous les combattants, eu baissant la tète et ne s'anétant pas pour venger les coups qu'il reçut: il se dirigea vers les cachots avec une ténacité et une ardeur qui firent frémir les Casia-Grandésicns.
Aussi, en voyant la manœuvre de l'Italien, l'héroïque Boinbans et Castriot l'intrépide rassemblèrent leurs forces et coururent après Michel l'Ange avec toute la rapidité que leurs blessures leur permirent.
Mais le Vénitien avait sur eux une assez grande avance; et, se voyant poursuivi, il s'élança vers la porle princii)ale des prisons avec une leUe vélocité, que, quand l'Albanais el l'intendant y arrivèrent, ce fut pour sentir le vent de la porte que le rusé Michel l'Ange ferma avec force et pour entendre le bruit des verrous.
Les deux serviteurs du roi de Chypre poussèrent ensemble un grand gémissement ef un cri de désespoir que le lumulle des armes empêcha d'entendre; les combaitanls mêmes ne virent pas cet épisode. Bombaus et Castriot se regardèrent avec une profonde tristesse, et ce regard équivalait à ^o^ai^ou funèbre de Jean H et de CloUlde; mais, la rage s'emparaut de leurs cœurs, Castriot saisit un moiceau de bois el se mil à ébranler la porte et la voûte; Bombans se désespérait de ne pouvoir aider l'Albanais, puisque ses mains souffrant*» ne le Ini permettaient pas; il laissa Castriot faire à lui tout seul le siépe de la porte, et il se replia sur le gros de l'armée pour chercher du secours.
Mais, helas! le parti de Jean Stoub, malgré tout le courage des Cypriotes, venait de succomber sous l'élan que la mort de Nicol avait imprimé aux brigands.
Le Barbu, cerné par le parti nicolien et tout vaincu qu'il était, barai^juait se; compnjnon; vainqu' urs pour les engager à se ranger du
côté du roi de Chypre. Hélas ! ces âmes sans vergogne, n'écoulant rien, et alléchées par le pillage des trésors du Mécréant, désarmaient impitoyablement les Casin-Grandésiens qui se voyaient dans les fers et près de la mort pour la seconde fois. La lueur d'espoir qui venait de briller, le moment de liberté qu'ils eurent, ne servirent qu'à leur rendre ce dernier pas dans le malheur plus cruel encore. L'évêque ei Kéfalein seuls se défendaient avec une rare inlrepidilé et un sombre courage qui disait assez qu'ils avaient juré de mourir les armes à la main, pour ne pas survivre au roi Jeau II et à Clolilde. ,
Au milieu de ce désordre, Josette et Marie faisaient leur partie en se signalant par des cris qui retentissaient dans toute la forteresse ; elles couraient dans la cour en sanglotant et s'arrachant les cheveux. Quant au docteur, il aperçut la poterne ouverte, et il s'y dirigea aCii de sauver sa petite machine rondelette de ce nouvel esclavage.
Tout à coup l'on entend le bruit sourd des pas précipités d'une nombreuse cavalerie; elle arrive silencieusenuMil; mais, alors que les biigands, ainsi que leurs captifs, prêtent l'oreille avec attention, un effroyable cri de : « Monljoie Saint-Dom!... • retentit à la poterne. « France! France!... Monljoie Saint- Denis!... • Trousse, effrayé, se recula et se blottit dans une chaudière vide en se hasardant à lever la tête quand l'escadron fut passé.
Rapides comme les éclairs d'un orage et furieux comme le vont qui pou^-sc les tempêtes, les chevaliers eniienl dans la cour au grand galop, et chargent les brigands avec une impétuosité qui ne leur laisse pas le temps de se reconnaiire; le parti cypriote reprend courage, crie : — Vive le chevalier noir ! Et, sur les ordres de l'évêque et de Kéfalein, il décrit une courbe savante qui cerne le parti nicollien. Se saisir des brigands, les mettre hors d'état de faire la moindre résistance, s'emparer de tous les postes de la forteresse, fut l'affaire de moins de temps que je n'en mets à le dire. Pendant ce temps, deux mille hommes de truupes investissaient le château, s'élançaient dans les fossés et enfonçaient le pout-levis, qu'on se hàla d'aller baisser.
Alors un cri de — Victoire! victoire! s'éleva subitement, et retentit dans les airs : il pénétra jusque dans les souterrains du château. Le religieux Monestan s'agenouilla dans un coin, tendit ses mains au ciel, et y éleva ses humbles prières, sans faste, sans intérêt; aussi son vertueux eucens monta vers le trône céleste et fut agréable à l'Eternel.
On précipita les brigands dans le souterrain où naguère ils avaient confine les Casin-Grandésiens, et la cour n'offrit plus que le spectacle de la joie et de gens qui embrassaient leurs libérateurs; Josette el Marie sautaient au cou de Jean Stoub, et ce dernier mettait en ordre de bataille les brigands fidèles à la vertu et les Casin-Grandésieus.
L'évêque et Kéfalein, ainsi que les plus marquants de la petite cour du roi de Chypre, eniouraiejil le chevalier noir. 11 était entre le vieux guerrier que Raoul reucoutra naguère et entre le comte de Foix.
Aussitôt que Monestan eut terminé ses actions de grâce et prié Dieu d'excuser ceux qui oubliaient de le faire, sa seconde pensée fut pour sou prince ; il le chercha des yeux et ne le vit point.
— Où est le roi?... où est la princesse?... s'écria le vieillard.
Ces mots et l'inquiétude peinte sur le visage du premier ministre arrêtèrent l'essor de la joie, chacun se regarda et scruta tous les coins de la cour.
Le silence de la stupeur régna parmi cette assemblée, un secret pressenliment eira dans les âmes des Cypriotes, et alors on entendit Bonibaii> qui ne cessait de crier au secours; l'on vit Castriot, dont la force ne pouvait ébranler la fatale porte.
On se souvint de .Michel l'Ange et l'on trembla. Jean Stoub, accompagné de deux soldats, courut avec des haches d'armes pour aider l'Albanais, qui rugissait de rage. Pendant ce temps, Kéfalein mettait le chevalier noir au fait des événements qui venaient de se passer, et rirn n'égala la douleur el le désespoir de l'amoureux chevalier quind il apprit le danger dans lequel se trouvait la princesse Clolilde, sa chère fiancée. Ses yeux se fixèrent sur la porle, comme tous ceux des speetaieurs, el l'on attendit avec anxiété le résultat des efforts du fidèle Albanais...
L'ISRAÉLITE
Il devait lu» peiiJu. — Retour d'un captif.
Aussitôt que Michel l'Ange eut barricadé la porte piincipale des prisons, il lui, comme on dnit le penser, au comble de la joie en songeant que rien ne l'einpècbait plus d'accomplir sa mission et qu'il n'était point obligé du partager avec un complice le prix du sang qu'il brûlait de répandre. En entendant les coups réitérés ((ue Castriot donnait à la porte, il jugea qu'il n'y avait pas un instant à perdre.
Il se mit donc à parcourir les sonibres profondeurs des souterrains, en cherchant le cachot où se trouvait le jjrince et sa fille. 11 renma le trousseau de clefs, et s'assura que les divirses cellules de pi<ire avaient chacnne la leur; alors il se rapprocha de la porte principale pour examiner les clefs à la faveur du faible jour qui se glissait par les fentes, et bientôt il s'aperçut qu'elles étaient soigueuscmeut im> mérolées; ce dont il rendit grâce au diable!...
Il revLit dans le corridor humide en écoutant à la porte de chaque caveau, se doutant bien que le prime et sa fille trahiraient leur présence par quelques paroles ou quelques soupirs, et il marcha légcnment en comptant les cachots et en maudissant le bruit épouvantable que faisait Castriot, qui tâchait toujours d'enfoncer l'entrée de la cave.
Jean II et Clotilde, assis sur un banc de pierre glacé, le seul siège qui fût dans leur horrible demeure, prêtaient une oreille attentive au bruit des armes qui retentissaient sourdement dans la noire enceinte de cette tombe anticipée, et sur ce bruit léger le prince concevait un reste d'espoir, auquel sa tendre lille était bien indifférente : l'image du bel Israélite mourant dans les tourments l'occupait tout entière, et sa pose était celle de la stupeur.
Au cri de « Montjoie Saint-Denis ! » qui parvint à l'oreille exercée du prince, il s'écria :
— Ma fille!... nous sommes sauvés!... nous entendons les cris de guerre ou plutôt les cris de triomphe du chevalier noir.
Clotilde soupira et répondit avec un accent de dépit : — Nous lui devrons donc trois fois la vie!...
— Ecoutons, ma bien-aimée ! l'on brise les portes de ce souterrain!...
Entendant ces mots, Michel l'Ange s'écria :
— Ah! ils sont ici!... Victoire! victoire! ils se sont trahis euxmêmes !... Grand merci, Lucifer...
— L'on nous cherche, continua le prince, qui distinguait le bruit des pas légers de l'Italien ; et il s'empre>sa de frapper sur la porte en criant de toutes ses forces : C'est ici, Castriot, Castriot!...
— Oui. oui, Castriot!... attends-le!... répéta ironiquement l'Italien en introduisant diverses clefs dans la serrure. Par Saint- .Marc! je n'en trouverai pas la clef! 0 Notre-Dame-de-l.oreite ! je vous promets un ex-voto d'argent si je rencontre cette maudite clef! Que le tonnerre m'écrase!... Aide-moi doue, Satan, car je fais le mal!... ô mille diables !...
— Ma fille 1... dit tout bas le monarque surpris de ces paroles, quels sont les accents que nous entendons?
— Mon père, est-ce que j'entends quelque chose?... répondit-elle naïvement.
— Pour le coup ! je tiens les deux millions de la sérénissime république. Sainte Vierge, vous aurez un ex-voto d'argent !... s'écria le Vénitien au comble de la joie. Et il Gt gronder la serrure rouillée du cachot,
A ces paroles, le monarque reconnut Michel l'Ange, et d un seul jet de pensée il devina le sort qui l'attendait. Aussitôt le vieillard, saisissant Clotilde, la coucha par terre entre le banc de pierre et la muraille, en lui recommandant le plus profond sileuce; et le généreux prince s'en remit, pour lui-même, à la Providence qu'il Livoqua.
Soudain la porte s'ouvre, et Michel l'Ange, tenant d'une main son épéc et de l'.iulre prenant sou poignard, oarra le passage par soi) corps en s'écriant :
—A mort, les amis! dites toutefois votre Confileor, car je neveux pas avoir à me reprocher la damnation de vos âmes ! j'ai l'absolu lio.i du reste. Allons, dépêchons!...
Le rusé Vénitien comptait que le monarque et sa fille, entend a;;: ouvrir la porte, se seraient précipités sur son épée: mais les dèi: : prisonniers ^'ardèrent le pli»s grand silence. Si le moindre jour ci'i: pénétié (l:ii]5 le cadiot, Jean II et sa fille auraient déjà subi leur sori; et ce fut l'horreur même de cette prison qui les servit; car l'Italien, n'y voyant pas, craignit, s'il abandonnait son poste, de laisser enfuir ses victimes, et il se contenta de sonder le cachot en avançant son épée de tous côtés pour chercher dans quel endroit était le prince.
Cette investigation dura quelques minutes, et le suppôt du diable, entendant les violents coups de hache qui faisaient voler la porte eu éclats, ferma celle du cachot ; et , réfléchissant que ses victimes étaient sans armes, il s'élança dans l'intérieur en présentant son épée. Jean 11, habitué par sa cécité à juger de l'approche dos corps, soit par l'air qu'ils chassent, soit par le plus ou moins de bruit, avait Favantage dans cette luite; et telle impétuosité, telle lenteur que l'adroit Italien njit à cette poursuite, le prince, soit hasard, soit adresse, se trouvait toujours éloigné de la pointe (atale. Ouanl à la belle Clotilde, protégée par le banc de pierre que Michel l'Ange prenait pour le mur, elle ne courait aucun danger.
Lassé de cette lutte et impatienté, le Vénitien furieux s'écria :
— Ah çà ! me prenez-vous pour un cheval de manège?... Ayez de la complaisance, mon prince!... Ne voyez-vous pas que ;ôt ou Uu'd vous devez succomber.'... Prêtezvous-y de bonne grâce, je vous égorgerai le plus doucement, le plus honorablement qu'il me sera possible!... El quanta la princesse... qu'elle se rassure, je lui rèseiTC une jolie mort... ce sera un trépas de sybarite; une fois en ma vie, je veux être galant, et elle ne s'apercevra pas de la mort, car elle s'évanouira de plaisir 1...
En achevant ces paroles. l'Italien, furieux de cette résistance inattendue, leva son épée et frappa de tous côtés avec tant de précipitation, que le prince, fatigué d'une si longue lutte, résolut de la terminer. Jean II s'élança sur son perfide ass.is>in, et, rassemblant tout ce que l'âge lui laissait de forces, il saisit Michel l'Ange, et le serrant contre la muraille, il s'écria : — Clotilde, ma fille ! sauvez-vous, vous en avez le temps !
La jeune fille rampa de son mieux, ouvrit la porte, et se jeta éaua le souterraiu'en appelant au secours de toutes les forces de sa douce voix, qu'elle tachait en vain de rendre éclatante... car les faibles sons se perdireut sous les voûtes de pierre qui retentissaient à peine.
Le prince, ne pouvant pas soutenir longtemps l'énergie que lui avaient inspirée le danger de sa fille chérie et le désir de la sauver, fut bientôt terrassé par .Michel l'Ange, et ce dernier, levant son épée, l'enfonça dans le corpsdu prince abattu, eu s'écriant : — Ltd'un !...
11 courut le poignard levé sur Clotilde, qui, semblable à un mouton parcourant labaltoir, errait toute échevelée dans le souterrain.
Ace moment, la porte fut brisée, et Jean Stoub, Castriot, Bombans et le chevalier noir se précipitèrent avec des flambeaux qui jetèrent une clarté soudaine dans ces horribles lieux. L'on aperçut la jeune fille prêle à être atteinte du poignard de .Michel l'Ange au désespoir. Mais, dans le lointain caverneux de ce souterrain coloré duue lueur rougeàtre, l'on entrevit indistinctement nue graiule ombre se mouvoir et courir sur l'Italien avec la rapidité d'un spectre vengeur... C était Jean II, qui, muni de l'épée du Vénitien, volait au secours de sa fille. L'arme avait glissé sur un bouton de sa dalraalique.
Aussitôt, en un clin d'oeil, Jean Stoub et Bombans s'emparèrent de Michel l'Ange; et, plus rapide qu'eux, Castriot, saisissant sa bienfaitrice dans ses bras disloqués, l'avait transportée à l'entrée du souterrain.
— Sauvez mon père!... mon père!... s'écria-t-elle. Et cependan ses regards iufiuiels cherchaient, parmi la foule répandue dans la cour, son cher INepbtaly; un torrent de pleurs s'échappa de ses beaux yeux, quand, après .ivoir parcouru la multitude, elle ne le vit pas, car le coup d'oeil d'une amante est rapidement scrutateur.
Bientôt Jean II ne tarda pas à paraître, suivi du chevalier noir, de Bombans et de Jean Stoub, «[ui contenaient l'Italien perfide. Le monarque se trouva dans les brasde sa fille chérie, qui lembrassaavec transport en Liissant tomber une larme brûlante sur la joue du monarque,' Les ministres, le vieillard étranger, le coraie de Foix et les prmcipaux seigneur» attendris vinreut se joindre à ce groupe.
Je voudrais pouvoir dépeindre le cri de joie qui s'éleva dans ce moment; tous les soldats, les chevaliers, les brigands convertis et les
L'ISRAÉLITE
Cusiii-Gnindésiens formèieul aiiluiir de la imrle des prisons un deiiiicercle curieux ei iinmubile. Moneslan ei lasiriot ne se lassaient pas de voir leurs maiires chéris qu'ils crurent à jamais perdus.
Après ce premier moment de joie, le clievalier noir prit la n)aiu de sa Ojncée. le comie de Fois préia le secours de son bras au monariiue. et l'on s'achemina vers la salle basse du Mccréaui, que deux soldats netloyéreut à la hâte. Ce fut devant cette assemblée imposante que l'oit amena Michell'Auge. Il fui coudaïuué tout d'une voix à être peudu.
— Repentez-vous au moins . lui dit Monestan.
— J"ai l'absolution, répondit-il eu souriant; je savais bien, coulinua-t-il, que je ûuirais eu l'air, mais je ne croyais pas que cela vint sitôt:.. Au reste, bonsoir la compagnie!... à demain!... nous nous reveirous!...
On le conduisit à la potence, où il monta gaiement, et lorsque son cou fut inséré dans la dernière cravate qu'il devait porter, il rassembla ses forces pour sourire encore aux assistants, et il s'écria :
— L'on m'avait bien prédit que je Unirais par devenir évêque.
— Que veus-tu dire? reprit JeanSioub.
— Eh bieu. ue voyez-vous pas que je donne la bénédiction avec mes pieds?
Eu disant cela, Slichel l'Ange agita sa jambe droite en faisant le mouvement d'un piètre qui bénit nue assemblée, et ce geste ironique fut son dernier. Toutefois i! répéta faiblement encore : — J'ai l'absolution!... Et il expira en riant.
Telle fut la Gn d'un hounne à qui la nature prodigua les qualités les plus brillantes, et qui se serait distingué s'il ne les avait pas tournées vers le mal.
Revenons à la salle basse du Mécréant. Je vais tâcher de raconter le plus succinctement possible tous les événements qui se passèrent alors.
Clotilde. toujours triste et les yeux pleins de larmes, n'apercevait point les caresses respectueuses et la contenance suppliante du chevalier noir, qui, gardant entre ses mains tremblantes la main do Clotilde, s'étouuait de ce que la priucesse pensive ue la lui eût pas retirée.
Cependant il lui était impo>sible de ne pas lire sur le visage de la jeune fille que ses attentions dédaignées indiquaient qu'elle était en proie à un sentiment profond; et, du reste, avait-il pu oublier son rival du tournoi?
Se tournant alors vers le roi de Chypre, il dit :
— .Monseigneur, je me reproche bien vivement le retard quej'ai mis à venir as.-.iéger celte forteresse; ce dilai causa votre inforiinie et le pill.igo de vos liénors; mais j'espère que nous allons les retrouver. Cependant j'ose à peine réclamer votre promesse.
— Mou (ils, répondit le monaniuc en plaçant la inain du chevalier noir sur sou cœur, je ne l'ai point oubliée, et demain la chapelle de Casiu-Graudes entendra vos serments.
Clotilde tressaillit, et plusieurs larmes roulèrent, malgré elle, sur ses joues pâlies. Le chevalier noir lui saisit la main et lui dit à voix basse : — Je fais donc votre malheur? Et pour toute réponse la jeune viei^e n'en pleura que davantage.
Jean H fut le seul qui ne put voir cette scène muette, qui surprit tous les spectateurs.
Au milieu de cette assemblée, le vieillard inconnu jouissait d'un indicible plaiîir; il regardail les murs du château, les parois de la salle, les meubles, le plancher, avec l'air d'un banni qui, rentrant 'lans sa patrie après de longues années, examine le moindre hameau et rc.-pire l'air des routes avec une jouissance dont on n'a pas d'idée.
Le chevalier noir, ue >a(.liaiii quelle conten.iiiee tenir et plein de tristesse, s'avança vers ce vieillard, sur lequel raltculion >e fixa, et, lui prenant la main avec une visible émotion, il lui dit d'une voix altérée :
— Comte Enguerry, il n'est pas en mou pouvoir de vous rendre vos domaines florissants. Voire perfide lieutenant les a ravagés; mais vous y ferez bientôt refieuiir le bonheur et l'abondance, et, comme I eiat dans lequel vous les trouv.-z ue vous permettra pas d'en percevoir les revenus de quelque temps, je=pere que vous vous souviendrez que vous avez des amis.
— Eh quoi! prince...
— Chut! -écria vivement le chevalier noir en posant uudoiatsur &a visiere a l'endroil de la bon.he.
— Eh quoi! chevalier, reprit habilement le véritable comte Enguerry, faut-il que je vous doive la liberté, ma rançon, mes biens, et que je me revoie dans le château de mes pères sans pouvoir m"acqiiilter? Et quand je le voudrais, le puis-je jamais? Clievulier, îijoulat-il d'un air pénétré, je suis votre féal, oserais-je dire votre ami?
Le chevalier noir lui ouvrit ses bras, elle vieux Enguerry s'y précipita.
— Allez, je suis payé, dit le chevalier noir, car rien ne vaut i: ami véritable. El il regarda Clotilde.
Le pins grand élonuement régna dans l'assemblée, et chacun s'empressa de téliciter le comte Enguerry d'èire revenu de sa captivité, et il n'y eut pas un chevalier qui ne lui offrît sa bourse et son amitié.
-— Sire, dit le comte Enguerry en s'avançaut vers le roi de Chypre, la journée est assez avancée, et j'espère que vous mo ferez Ihonneiir de rester au moins jusqu'à ce soir dans mon château; votre présence, celle de votre lilh' et de ces nobles seigneurs le purifieront et rendra mon installation plus mémorable.
Jean 11 était beaucoup trop fatigué pour refuser, et le comte Enguerry fut au comble de la joie.
Le comte sortit, et maiire Taillevant, saisissant l'occasion de faire briller son art, mit son escadron culinaire en bataille ; il offrit nu comte son digne élève, Frilair, comme capable de remplir la place de cuisinier en chef; Frilair fut promu sur-le-champ.
Aidé de Bombans, de Jean Stoub et de Taillevant, le comte Enguerry choisit, parmi les brigands convertis, les Casin-Grandésiens et les paysans, des gens qui devinrent des serviteurs fidèles.
Aussitôt Bombans tout le premier se mit à la tête de l'organisation du château, et imprima son infatigable activité à toute celte troupe dévouée.
Le chevalier noir, Jean Stoub, le comte Enguerry, le comte de Foix, l'évéque etCaslriot, parvinrent à découvrir l'endroit où le faux Enguerry cachait ses trésors; ceux du roi de Chypre furent restitués, et Bombans, sur le coinmaiidemenl de Moneslan. les chargea sur les mêmes chariots qui les avaient apportés, et s'en retourna, suivi des Casin-Grandésiens et de tous les Cypriotes, travailler à la restauration de Casin-Grandes pour que le roi ilean H le retrouvât dans sou priniilif éclat.
Le chevalier noir autorisa Hercule Bombans à emmener quelquesuns de ses soldats pour que cette opération fût faite avec la promptitude d'une féerie; puis il chargea sou écuyer, jeune homme losie, irillanl, beau, bien fait, d'aller veiller et présider à tout.
.\u milieu de ce mouvement, Clolilde, toujours triste et navrée, ne iCssait de penser à ton bien-aimé, et elle regardait l'endroit où il s'était placé dans cette salle avant d'aller an supplice. Josette se tenait à côté de sa maîtresse, i!l Marie, revenue à la raison, après avoir impatienté son fils en le suivant partout comme son ombre, s'élait, sur sa prière, résignée à rejoindre Clolilde, dont elle ne concevait point la douleur.
Ca^triot, gravement affligé de l'état de sa bienfaitrice, teiia t le tronçon de son sabie et marchait en long et en large deva;Ula pùn- •cesse, comme un soldat en faction.
Jean 11 s'entretenait avec le comte de Foix, le connétable et les principaux seigneurs.
Cependant le château reprit un air de grandeur et de décence par les soins et les efforts d'une troupe de valets que Jean Sloub, Taillevant et Frilair faisaient mouvoir et dirigeaient avec une habileté sans pareille.
Bientôt une table fut dressée dans la cour, et un repas, tout aussi si)leudide (jue le permettaient les circon»lauccs, fut servi au roi de Chypre, à sa cour et aux chevaliers.
L'on distribua aux soldats et à la foule les provisions accumulées par le Mécréant, et la pelon.-e qui se trouvait devant le château fut aniiuée par le gai spectacle de celte mullitnde, riant, buvant et se livrant à 1) joie la plus démonstrative en l'hiuineiir du mariage du chevalier noir, de la délivrance du roi Jean II cl du retour du comte Enguerry.
Ce dernier observa, pendant le repas, que Bombans et ses gens ne -seraient pas arrivés assez tôt pour préparer les appartements de Ca- ! iii-Grandcs, et il ohlinl (pie le roi de(;iiypre, sa cour, les chevaliers cl les troupes resteraient jusqu'au lendemain soir.
Je passe sous silence le détail inutile de cette journée, pendant la- <]iicllc 'Molilde fut toujours muette, pensive, iriate, uu milieu des léino.°g!ia,';cs de joie que chacun donnait.
L'ISliAËLlTE.
et)
Le chevalier noir éprouva même plusieurs fois la brusquerie de sa fiaaeéc : la douceur iiialiérable de l'heureux caraclere de (lloiildc s'allalblissail, sou charmaut visage prenait une l'uiiesle expression, et son père ne fui pas le dernier à remarquer le changement de ses manières, de sa voix et de ses paroles. Lorsque Josette lui présenta sou époux, sou cher le Darhu, elle lui dit, avee l'accent le plus louchant : — Vous êtes heureuse, tloseltel...
Enfin le soir du départ arriva ; le comte Enguerry, jaloux d'assister à l'union du chevalier noir, son libératei:r, confia le soin de son château à sou écuyer, el l'on se mit en loiite pour Casin-Grandes, sur l'avis que le hel ccuyer du chevalier noir vint donner que ce cliàleau était préparc poiir recevoir Jean 11.
Ce départ eut quelque chose d'imposant et de triomphal : la route, garnie dans toute sa longueur d'uue haie de paysans accourus au bruit de ces événements, avait l'air d'une prairie émaillée où l'on aurait frayé un sentier. Ce spectacle était trop rare pour que les habitants ne vinssent pas en jouir, et remercier le chevalier noir d'avoir délivré la contrée de son cruel fléau. Ces bons Provençaux, ces fidèles sujets, tenaient tous des torches, ce qui répandit une lueur insolite qui rendait le chemin comme enflammé.
S'avançant au milieu de ce torrent de lumière, les deux mille soldats précédaient la cour du roi de Chypre, à la tète de laquelle le bon connétable, entouré de ses trente chevaux, se faisait remarquer par les caracoles que son cher Vol-au-Vent décrivait avec une rare aisance.
Au milieu du groupe des seigneurs, on admirait la pâle figure de ClotiUle montée sur un cheval superbe et fier de la porter; le chevalier noir en tenait les renés avec une atleiiiion amoureuse. Laissant négligemment flotter les guides de son coursier, qui bondissait sous lui, il semblait l'abandonner pour veiller au fougueux aiiiisial qui portail la princesse. Ces soins empreints d'amour, ses yeux brillants à travers sa visière serrée, son casque, ses belles plumes noires penchées, l'air de majesté qui régnait dans son ensemble, cette abnégation et cette manière tendre de courber avec dignité tous ses sentiments devant le sceptre de la beauté, enlin la lumière inusiiée que faisaient resplendir ses armes bronzées, lui attiraient tous les regards, et la vue se reposait agréablement sur ce spectacle qui renfermait toutes les harmonies, toutes les joies el les espérances de la vie : deux amants que l'on allait unir.
Clulildc levait de temps en temps ses beaux yeux vers le ciel, elle les laissait tomber rarement sur le pauvre chevalier, et à chafjuc instant elle regardait avec inquiétude, avec efiroi même, le concours du peuple qui afiluait, el ses yeux perçants y cherchaient un être qui ne se présenta point. A la colline des Amants, ClotiUle dévora les larmes qui vinrent inonder ses yeux, cl contemplant la place où elle rencontra le beau juif, sa tristesse en redoubla. Le monarque suivait sa fille; le comie de Foix, Monesian et les principaux seigneurs l'enlouraienl. La foule, après avoir vu Clotilde el le chevalier luiir, contemplait encore avec plaisir le prince el son ministre, dont la bienfaisance était connue.
(Juant à l'évèque, il courait de rang en rang, et jouissait du spectacle, admirable pour lui, de deux à trois mille hommes en ordre de bataille.
— Quand en vcrrai-je trente mille?... disait-il à Kéfalein, qui hochait la tète et plissait ses deux lèvres en manière d'approbation.
Les cent cinquante chevaliers commandés par le comte Enguerry fermaient le cortège, que suivait une foule immense, aux acclamations de laquelle l'on entra dans Casin-Grandes illuminé.
Le chevalier noir aida Clotilde à descendre de cheval, et toute la cour se reiulit au salon rouge qui, .à quelque chose près, élait tout aussi brillant qu'auparavant. En traversant Casin-Graudes, chacun fui surpris de le retrouver absolument semblable, tout y avait repris sa place comme s'il n'y avait jamais eu de pillage.
L'on doit se figurer la joie du bon prince en rentrant dans son palais ; il n'avail désormais plus rien à craindre de personne, et tout à espérer de la force et du pouvoir que paraissait avoir l'inconnu qui se présentait pour épouser Clotilde.
Quoique la nuit fût fort avancée, le roi Jean II, en entrant dans le salon, fut s'asseoir sur son Irùne; les ministres l'entourèrent, el lo vaste salon, niagnifiqui'uicnt éclairé, put à peine suffire à contenir les chevaliers et les principaux seigneurs.
Castriol et Jean Sloub, à la lêlé de cent cinquante hommes qui, par l'enrôlemeni des brigands convertis, composaient la garde du prince, remplissaient la salle d'arjnes et les escaliers, et jamais le château n'avait eu autant de grandeur et n'avait donné l'idée do la [luissance royale comme en cet instant.
Lo chevalier noir, assis à côte du trône, regardait tristement Clotilde; le priifoiid chagrin empreint sur la figure de la jeune lille el la (lonleur que trahissait son maintien blessaient r;mie généreuse du chevalier : ])renanl une résolution pleine de grandeur, il se leva, s'avança vers l'assemblée, fil signe de la main, et, se retournanl vers Jean II, il lui dit : — Prince, voici le moment d'accomi)lir votre promesse; mais je ne vous en somme pas encore, et j'attendrai les réponses de madame !
Regardant alors la princesse, le chevalier s'écria d'une voix retentissante : — Clotilde, je vous rends à vous-même, vous êtes libre, parfaitement libre, je ne veux être votre époux que pour faire votre bonheur. Consultez donc votre àme, et voyez si vous m'apportez en dat, non pas un empiie, mais un cœur dont Ions les sentiments soient pour moi!... M'aimez-vous?
A ces mots, qui surprirent l'-assemblée, tous les yeux se tournèrent sur Clotilde, on la vil successivement pâlir el rougir; enfin elle se leva, fit quelques pas, resta immobile, sans rien dire, mais prête à parler, et un singulier silence régna pendant quelque icmps.
Alors la chouette cria d'une manière si lamentable, que chacun en fut frappé et tressaillit involontairement; ce chant funèbre et comme solennel semblait être la réponse de la jeune fille.
Pour elle, en entendant celte musique augurale, un froid glacial pénétra tout son corps, elle regarda le chevalier noir et répondit d une voix tremblante el faible : — La reconnaissance, sire chevalier... — La reconnaissance seule, madame!... interrompit celui-ci d'un ton pénétré.
Clotilde, rougissant, et sentant combien son espérance était vaine, songeant que rien n'empêcherait le chevalier d'être son époux, reprit en ces termes ; mais ses paroles, déniîées comme ses yeux de cette chaleur que donne l'amour, tombèrent une à une :
— Je consens à vous donner ma main... sire chevalier, vous ne me devez qu';i ma propre volonté, et vous m'avez conquise par vos marques d amour et par vos services; mais souffrez que je réclame un jour de solilude... après quoi, sire chevalier, vous pourrez me conduire à l'autel, cl }t: jure qu'alors vous aurez uiie épouse fidèle qui ne vous donnera jamais de chagrin.
Aussitôt le chevalier, saisissant la main de la princesse qu'il serra avec toute la force du dépit, lui dit .à r(jreille : — Perfide I... ô mille lois perfide! d'où vient donc votre pâleur.'...
Clotilde, dégageant sa main avec un air de dédain, se recula de trois pas et, reg»»"'»nl le chevalier avec colère, s'écria : — Je suis
I/lSRAr.rjTE.
libre encoro, sire clievalier, et ce n'est que dans trois jours que vous aurei le droit de ni'iuterrop;er... — C'est vrai, madame, répliqua i'éiraiiïjor : il paraît que nous avons tous deux dos secrels, car ce n'est que dans trois jours que les sermeuis qui me font rester caclié doivent expiivr; u)ais du moins, coutiuua-l-il entlamnié de colère, je puis vous nommer voire époux.
Alors le chevalier, se tournant du c6té du roi Jean II, du comte de Foix et du comte Enguerry, leva sa visière et s'écria d'une voix sonore :
— ie suis Gaston U, comW de Provence!
Le monarque tressaillit de joie, ainsi que ses ministres. Les pins vives acclamations accueillirent ces paroles, mais elles furent un coup de foudre pnnr Cloiilde; elle tomba évanouie dans les bras de Kéfaleiii, de Moiii^lan et de l'évèiine. — Uainenez-inoi dans la grotte du Géant I... s'écria-t-cllc en délire lorsqu'elle revint à elle, que je le revoie... Non, non, transportez-moi dans mon appariemont.
La plus vive inquiétude régna dans l'assemblée, le comte de Foix entraîna dehors le prince Gaston en lui parlant avec vivacité, comme pour le calmer. Jean 11 seul était impassible sur son trône ; malgré son amour pour sa fille, le visage du monarque indiquait la sévérité. La nuit étant très-avancée, chacun se sépara en s'cntreienant du singulier évanouissement de la princesse, les uns le prenant pour une preuve d'amour, les autres punr une marque d'aversion. La vérité est que Clotilde, en entendant le nom du prince, vit toutes ses cspér.Mices se renverser: l'impossibilité d'échapper à cette union, commandée par la politique et la reconnaissance, devint palpable. Ju<que-là, Clotilde avait conservé l'espoir du contraire; elle s'était flattée que l'incoguilo du chevalier noir couvrait un homme plein de quiiliiés brillantes, mais de basse naissance, et que cette circonstance sultirait pour la sauver.
Les nobles hôtes du roi de Chypre se retirèrent dans leurs apparteineuts, et le plus profond silence, le silence de la nuit, envaiiii le château...
Casirioi et Jean Sioub veillent dans la galerie, et leurs pas seuls roteulissenl sous les voû!es... je me trompe, on entendait encore le muruiiire dé plusieurs voix confuses qui résonnaient dans le cabinet du prince.
En effet, Jean II, en rentrant dans ses appartements, fit appeler ses ministres, et, au milieu de la nuit, il se tint un conseil tellement secret, que, rien n'en ayant jamais transpiré, je me vois, comme historien, dans le plus grand embarras ; je ne sais ni ce qu'il y fut agité, ni les discours, ni les opinions des trois ministres; tout" ce que je puis dire, c'est que Trousse. Josette, Bombans, furent successivement éveillés et introduits dans le sein du conseil par les soins du premier ministre. Nais, Caslriot ayant menacé de couper la tête à ces trois personnages s'ils ouvraient la bouche pour parler de Nephlaly, il est à croire que, si ce fut sur Clotilde que roulait le conseil, le roi et les ijiiiiislres ne purent pas tirer grande lumière des révélations de ces trois serviteurs.
llevenons à la princesse. Appuyée sur les bras de la fidèle Josette cl de Marie, elle avait regagné lentement son appariement. Airivée à l'entrée, l'on ne put ouvrir, la clef manquait : partout on la cherche, niais vainement, elle ne se trouvait point. Clotilde, sncconibant à sa f;iiigue morale et physique, se reposa quelques instants, pendant que l'on seuquérait de cette clef par tout le ehàleau. Tout à coup la
fuinccsse, en arrêtant ses yeux sur les dalles de marbre de la gaerie, aperçut la clef, adroitement placée dans le léger espace qu'il y avait entre le bas de la porte et les dalles. Elle la montra à Marie, qui se baissa, le prit et ouvrit l'entrée des appartements, t^loiilde s'y précipite et court à sa chambre. 0 surprise!...
Les étoffes précieuses qtti garnissaient la grotte du juif, transportées dans la chambre de Clotilde, en tapissaient les murs; elles étaient disposées avec un goût admirable, et se rattachaient par intervalles a dea boutons d'or qui brillaient sur cette tenture rouge, en pru'luisant à l'œil un effet enchanteur qui plaisait par une certaine grâce indéfinissable. La priuces>e foulait aux pieds le lapis de Perse du juif; elle aperçut sur un magiii(li|uc prie-Dieu son Evangile do vélin dans lequel les fleurs qu'elle y mit jadis ét;iient conservées, et Is livre ouvert à cet endroit. Sur un autre meuble favori, elle vit ses vases de cristal garnis de fleurs qui répandaient une odeur suave; les trépieds d'or du juif, placés aux quatre coins sur les mêmes colonnes de la grotte du Géant, exhalaient un reste de fumée odorante; du milieu du plafond pendait la lampe remplie d'huile parfumée, et au centre s'élevait une riche table d'ivoire et d'or, sur laquelle le ma-
fuiûque luth de Ncphialy remplaçait celui de la princesse qui fut rite lors du pilbge.
Les vases rourrbins, l'or, les pierreries, enfin tontes les richesses du juif, eiiibellissaieiit la demeure de ClutiJde ; des rideaux d'une étoffe inconnue, légère comme le veot, douce comme la suie, bianclic
comme le lait, et disposés admirablement, jetaient un éclat charmant; le lit était une féerie, l'amcmhlement un enchantement, et le tout brillant comme l'éeaille de nacre d'une perle orientale où se jouent les plus belles couleurs.
Apres avoir admiré ce gracieux ensemble avec avidité, la princesse aperçut sur une chaise un sabre turc de Damas dont la poignée était enrichie de pierreries; elle s'approche et lit dessus : « Nephlaly à CdUriot. I
Elle prend le sabre, sa maîn blanche et débile le tire hors du fourreau. Il semblait voir Vénus, au milieu de son boudoir, jouant avec les armes de Mars. Clotilde s'écria dans un tendre ravissement : — Il n'oublie rien...
Celte parole fut de l'hébreu pour la pauvre Marie, qui regardait sa maîtresse avec élcmnement.
Clotilde, tombant sur nue chaise, mit sa jolie tête dans ses mains, et dit avec l'accent d'une profonde douleur : — Il m'a légué ses richesses, il est mort!... cela seul devrait me l'indiquer! Et des torrents de pleurs inondèrent les joncs de la jeune fille; sa fidèle nourrice l'imita. — Mon enfant, rassurez-vous! disait Marie, si tu veux qu'il vive, il vivra!... il existe. — Il existe'.'... répéta Clotilde, il existe.'... et d'où le savez-vous, ma bonne Marie? Ah! parlez, parlez... (|ue vous êtes coupable de me laisser ignorer!... vous le savez... et vous ne calmez pas ma douleur!... parlerez-voua, cruelle?... où lavezvous vu? d'où le connaissez-vous?... parlerez-vous?.., — Mais qui?... demanda Marie. — Vous l'ignorez donc?... repartit Clotilde, cl c'est pour me consoler que vous me disiez qu'il existait... Ah ! nourrice, de pareilles consolations sont plus funestes que la vérité!... dites-la-moi si vous la savez !... dites I...
Après ces pandes prononcées avec une extrême volubilité, la princesse, en délire, parcourut sa chambre en baisant le luth, les fli'urs, le sabre, la pourpre, tout en disant : — C'est lui, il a touché cela!... son charme y réside!... 0 Nephlaly! ces ornements sont presque toi!... — Nephtalyl... s'écria Marie épouvantée.
La princesse, envoyant son fatal secret découvert, devint sinpide, elle resta comme si la lêle de Méduse l'ertt péiriliée; et, les yeux égarés, s'avançant lentement, elle dit ces paroles avec des inflexions de voix différentes : — Nourrice, tu m'aimes... n'est-ce pas?
Marie s'empressa de répondre par un signe de tête. — Eh bien!... ma bonne Marie, ensevelis ce nom chéri dans ton cœur comme dans une tombe; garde-moi le secret... ou sinon, je mourrais de douleur, vois-tu...
A ces mots, Josette entra et fut frappée d'élonnement à l'aspect de l'éclat et de la beauté de ces lieux, et elle s'écria innocemment : — Ah ! madame, il faut avouer que le priiice a des recherches bien délicates!... c'est un temple. — Sans divinité!... ajouta la princesse d'un ton plaintif, et elle s'assit à côté des fleurs qui garnissaient les vases de cristal.
Josette, heureuse de posséder son cher Jean Stoub, fit avec une merveilleuse promptitude son service accoutumé auprès de la princesse, sans trop prendre garde à la profonde mélancolie empreinte sur son visage, mélancolie voisine de l'aliénation. Quand on songera que pour Josette cette nuit déjà avancée était en quelque sorte la première nuit des noces, on excusera, j'espère, la pauvre petite gourmande provençale, et le dépit qu'elle manifesta en entendant sonner minuit lorsqu'elle sortit de chez la princesse.
Quant à la mauvaise humeur qu'elle témoigna lorsque le comte de Moncstau la vint arracher des bras de son époux, pour l'entraîner au Conseil, je pense que tous ceux que l'on réveille au milieu de leur sommeil ne sont pas très-contents, et si l'on savait dans quel moment liloneslan vint interrompre la jolie Provençale, toutes les femmes se récrieraient sur l'inconvenance de Moiiestan, et peut-être sur celle que je commets en dévoilant de pareils forfaits, qui pourraient servir de vengeance à des maris malévoles.
Aussitôt ([ue la princesse fut seule, elle s'achemina vers l'entrée tic ses apparlenicnts, où Castriot était couché sur le seuil de marbre. Au liruit soyeux des vêlements de la jeune fille, l'Albanais se levé eu mettant la main sur ses armes; Clotilde, regardant le soldat fidèle, lui fit signe de la suivre par un doux mouvement de son index, qu'elle replia gracieusement vers son cnarmant visage.
0 ma maîtresse adorée, tâchez d'imiter la finesse et l'enchantement de ce signe magique, et rien ne vous résistera !...
L'Albanais suivit la princesse, et Clotilde, refermant la porte de sa chambre, lui dit d'une voix émue en lui piéseniant le sabre turc damasquiné en or : — Tenez, Caslriot, voici ce que Nephtaly vous lègU'... — Lè',;ne, madame? Nephtaly n'est pas mort! et c'est Je, m Sfoub qui le sauva au péril de sa vie!... — Castriot!... et Cloiilde s'assit sur un fauteuil. Le faible tissu de sa peau ne suffisait p:i^ à
i^'ISRAÉLITE.
contenir les torrents de bonheur qui faisaient mouvoir son sein et tout sou sang. Castriol!... reprit-ellc d'une voix (loucenient entrecoupée, vous choisiriz dansée iiuej'ai de plus riciie et de pins précieux ce qu'il y a de plus brillant, et je vous le donne pour vous et Jean Sloub; et, pour que vous vous souveniez à jamais de ce moment de ma vie, tiens, îidèle Albanais... et elle embrassa les joues noirâtres de Casiriot, qui resta immobile de plaisir, comme saint Jean dans Patlimos en voyant les cieux se dérouler. — 0 ma bienfaitrice!... et Castriot, se prosieriiant, frappe le lapis de son front, vous files un auge!... vous pardonnerez à voire serviteur!... Tel grossier que je sois, je crois avoir deviné que Nepliialy vous est cber!...
— Castriot!... je l'aime, je l'aime, mon ami... répondit elle comme égarée. — Comment! ce juif.'... — Castriot, vous m'aflligez!... — Tuez-niui donc, madame!... et l'Albanais présenta son sabre et sa téle.
— Songez, Castriot, que je ne puis vivre sans lui, que la nature nous destina l'un à l'autre!... 11 est si beau!... son âme est si pure!... nos cœurs s'entendent!.,. Ah ! j'en mourrai de douleur!...
— Vous mourrez?... s'écria l'Albanais en se relevant cl reculant de trois pas, vous mourrez?... — Oui, Castriot, puisque l'on veut que j'épouse le prince Gaston. — Vous mourrez?... répéta l'Albanais. — Oui, reprit la princesse.
Castriot, plongé dans une réflexion profonde, se relira à pas lents en caressant la poignée de son nouveau sabre. Les présents donnés délicatement font sur notre âme un singulier effet : Castr'"^ "Acusa tout le reste de la nuit au beau juif.
Lorsque l'Albanais eut quitté la chambre de Clotilde, elle courut, poussée par l'amour, à la fenêtre qui donnait sur la CoquettC; pour revojr la rocaille chérie. Elle lire la mousseline, ouvre la croisée, et aperçoit Nephialy couché sur un manteau de pourpre : sa belle tête penchée, et dornnuit du doux sommeil de l'innocence, était dans une pose si gracieuse, qu'on l'aurait pris pour le bel Ëndymion contemplé par la Lune amoureuse.
Au faible bruit de la croisée, il s'éveille, tressaille et pâlit de joie en reconnaissant sa bien-aimée. Quant à la princesse, muelle, interdite, joyeuse, elle était là comme si elle n'y était pas, oublieuse du temps, des circonstances, de la nuit, de la fatigue, de tout; elle ne voit, ne sent qu'une seule chose, son cher Plephtaly, Nephialy qu'elle croyait à jamais perdu, Nephialy dont les yeux cloquenis et pleins de llanimcs la dévoraient, Nephialy qui portait lidèleinent sur son sein le gland d'argent, talisman d'un amour immortel; enfin elle ressemblait à l'âme d'un juste qui, s'éveillant d'un long sommeil de mort, aperçoit l'Eterni.'l.
Il faut avoir aimé pour se faire une idée de ce moment plein d'un charme indicible. Ils furent longtemps sans pouvoir parler, et comme cherchant à s'identifier avec le bonheur. Le danger inmiinent qui menaçait leurs amours coniribuail siugnlicrement à remplir cet instant fugitif d'une mélancolie qui n'était pas sans charme.
Enfin Nephtaly s'écria le premier d'une voix doucement accusatrice : — Clotilde! le chevalier noir a traversé la contrée en vous montrant à tous les yeux comme sa conquête, cl vous abandonnerez sans doute le pauvre Nephtaly!... Aussi, avant que de mourir, je vous ai légué tout ce qui m'appartint ; allez, ingrate, soyez heureuse!... voilà le seul vœu que forme Nephialy mourant : et ClO'
tilde! sera le dernier mot qu'il prononcera... Pensez à lui, il
mourra content.
— Nephtaly, je vous aime !... s'écria la jeune fille d'on ton de reproche, même plus que je ne le dois! et, me souvenant de mes
serments et de ta promesse, je viens d'obtenir un" jour de répit. Tu m'as dit naguère qu'au dernier moment, la veille d'être l'épouse d'un autre, tu saurais nous unir!... accomplis ta promesse !...
— 0 maître«e chérie! ô vierge adorée! reprit Nephtaly,
il est donc vrai que lu m'aimes ! que lu m'aimes d'un véii table amour !...
— Tu me fais injure ! en peux-tu douter quand mille fois je
l'ai laissé voir? mille fois mes yeux l'ont dit, mille fois ma bouche l'a prononcé. — Eh bien, Clotilde, nous serons unis!... Mais permetiras-tu point à ton fidèle amant de prendre un faible gage de ta tendresse?
Aussitôt il jette la corde; l'anmnreuse Clotilde, entraînée par sa passion, l'attache, et le juif se trouve en un clin d'œil dans la chambre de la princesse.
— 0 mon épouse!... ma fiancée chérie, jurons devant le Dieu de tous les hommes, qui nous écoute, jurons d'être l'un à l'autre et de ne jamais nous séparer. — Je le jure !... dit Clotilde avec une charmante naïveté et en regardant Nephtaly d'un air indéfinissable, tant Il renfermait d'idées. — 0 mon amour! le ciel a reçu nos serments, nous avons la nuit pour témoin... et son (lambeau est noire torclie d'hyménée; entends-'.u les anges applaudir, par leurs concerts divins, au bonheur d'un ange qu'ils envoyèrent ici-bas.' 0 amour!..
Le juif, enivré, déposa lentement sur les lèvres de son amante enflannnée le premier baiser des amours, ce baiser plein de charme, ce baisi r iiliiN iliiux que ceux des colombes, ce preiiner chaînon de la
( ïhaine : lureuse, suave, enivrante, (jui \\v notre premier âge.
■» Ce chaste baiser, que disje chaste?... Nephialy brûlait, comme • Hercule couvert de la robe de Nessus, du feu qu'allume tout ce que l ;ious pouvons ressentir de désirs. Mais Clotilde !... Ah ! Clotilde, suc- * combaut sous le poids de celte volupté inconnue, ivre, bouillante, écheveléc, car sa tête penchée sur le cou d'ivoire de l'Israélite laissait aller ses noirs cheveux qui se mêlaient à ceux de son amant; Cloiilde, renversée par le bonheur, comme saint Paul par le rayon de la gloire de Dieu, ressemblait à une Pythie mourante sous les efforts d'Apollon ; puis, revenant à elle, elle noya ses regards languissants dans ceux du fougueux Nephialy ; et, tout en jetant les cris inarticulés que lance le plaisir, elle laissa tomber cette phrase, céleste pour un amant : — Ah ! que je suis heureuse!... Tous deux brûlaient d'amour, et leur sang, enrichi d'une chaleur pénétrante, aiflua dans leurs veines trop étroites !...
— Nephtaly, va-t'en!... ta présence me fait trop de mal!... El, tout en prenant ses cheveux, elle ne put se déiendre du plaisir de caresser légèrement, oh! bien légèrement! la chevelure noire du bel Israélite.
— Adieu donc, Clotilde! à demain soir!... oui, mon amour, je m'introduirai dans le château, je viendrai dans ton appartement, et, c'est en pré^ence de Casiriot et de ta fidèle nourrice que je veux cousunier avec loi le charme de nos dernières amours...
Et le juif ayant encore cueilli un doux baiser, plus lent que le premier, plus ressenti, plus savoureux, s'élança sur sa corde et rejoignit sa rocaille. Vainement Clotilde se coucha, vainement elle voulut sacrifier au sommeil, son âme avait trop bien reçu l'empreinte brûlante de la volupté; le mouvement était donné, elle ne pensait qu'au beau juif, le désirait, l'appelait mcine!... et, dans l'ignorance des délirants plaisirs de l'amour, son imagination, mobile et vag.ibonde, s'élançait dans le champ de l'idéal, s'y égarait; tantôt, feignanl de dormir- coinnie pour se tromper elle-même, elle restait immobile sur sa couche virginale; puis elle la l'alignait vainement sans trouver le repos; cnlin, poussée par la curiosité, l'amour, le désir, elle courait en fanatique regarder par la croisée le beau juif, qui ne dormait pas plus qu'elle.
— Il est là!... se disait-elle, il pense à moi!. . et la fureur se glis. sait dans sou âme en songeant qu'ils étaient plongés dans un abime.
L'aurore la trouva dans cet état, elle entr'ouvrit la croisée, et le parfum des fis-urs nouvelles, cueillies par Nephtaly, embaumait les airs : le juif Ini adressa une prière matinale comme à une divinité.
— Nephtaly, dit-elle, nous n'avons plus que ce jour, demain il faut que je marche à l'autel.
— Clotiïde, répondit l'israélile, regarde !... regarde bien le soleil se lever, et vois comme il s'élance dans les cieux, admire le firmament azuré, le parc, la verdure, les bois, enfin toute la nature!... nous ne la verrons plus longtemps!... notre dernier soleil se lève, et toi, ma bien-aimée, mon épouse fidèle, à chaque heure du jour, mets la main sur ton tendre eœnr, et dis en le sentant battre : Le sien est là... autant en ferai-je de mon côlé !...
A ces mots le juif saisit sa corde et regagna la crevasse en envoyant à Clotilde des baisers qu'elle lui rendit sur les ailes des fidèles zéphyrs de l'aube matinale. Quand il eui disparu, elle écouta le bruit léser de ses pas sur le sable, et, n'entendant et ne voyant plus rien, elle 'resta dans la même altitude, sentant le divin parfum des Heurs et pensant aux paroles funèbres de sou bien-aimé...
Josette la trouva dans cette altitude
Délire. — On mcnrtr..
La joie des amours brille sur le visage de la fille des Lusignan; elle chante, marche, sourit avec l'ju- de la déesse de Paphos î Jo->
L'ISRAfiLITE.
selle ue coihoiI pas ce cliaiiçcuicnt, mais la iioiiirice aperçoit d'un eoiip d'œil d'où vienl le coloris nouveau qui s'esi infusé dans le lendre imaruat des joues de Cloiilde.
Avouou>-le ! lous les seulimeuts extrêmes sont plus ou moins des folios, et surloui l'amour; aussi la princesse avaii-elle lous les diagnostics do la folie, ce guide aveugle des aveugles amours.
Au milieu do ce délire, Trousse arrive dans les apparicmenis do CIdtilde. ei. d'un air sinistre el composé, vient cliorolior la jonno fille do la part du roi son père.
Ce message inusité fiapp.i de terreur Cloiildo. qui snivii en siloneo les pas du doeienr.
Elle traversa la galerie, la salle dos gardos, le salon où déjà le chevalier noir, les miuisires , les soigneurs, forinaiout une foule empres.-oe. A sou approche, le murmure des conversations cesse ; un murmure flatteur s'élève, on se range, el Clolildo marche au milieu d'une haie respeclueuse en roeneillant les hommages do chacun : quand elle arriva près du chevalier noir, elle lui tendit gracieusemeut la main eu souriani : el cet aniaut, an couihle de la joie, y déposa un haistr de l'eu.
Ku euiranl dans le cabinet du roi, Cloiilde entendit le murmure d'étonnement se prolo;iger comme lu bruissement des values après un orage.
Trous'iC la conduisit gr.ivomont jusqu'à la chambre du prince ; el, eulr'ouvranl la porle. il s'écria de sa voix clairette :
— Madame la princesse de Chypre .
Clolilde trouva son père assis sur la chaise ai Mélusine; son visage avaii une expression de sévérité qui ne disparut poiut quand clic entra; il uela pria point de s'asseoir, comme il le f.ii>ail ordinairement; et Clolilde resta debout dans une attitude respectueuse : le vieillard laissa s'écouler un instant de siloucc, que sa Jillo n'osa poiul iulcrrompre ; p'iib Jean 11, se loiirnant MTs l'endroit où il euitBdail le sein de Clolilde inurumrer doucement, dit d'un ton lent el grave:
— Mademoiselle, ne croyez pas que voire conduite nous ail échappé ; elle a douué lieu à bien des conjectures ; el, soit comme père, soit comme monarque, soit comme descendant des Lusiguau, nous devons Icxaminer. Soyez bien convaincue, ma fille, de notre lendrese pour vous, et répondez franchonn^nt à votre vieux père. (Juelle fut votre intention en retardant la célébration de votre hymen avec le prince Caslon?...
— D'y rcOéchir, monseignear.
— Clolilde, si vous l'aimiez, vous n'auriez pas cherche à réfléchir... N'usez point de détours... ce n'est pas là voire motif.
Clolilde rougit et garda le silence ; elle aurait voulu se trouver à cent pieds sous terre ; alors la vie lui parut d'un poids insupportable : regardant les cheveux blancs du priucc, elle restait dans une lixilé
Mon père! s'écria la jeune fille.
d'inceriiludo vraiment poignante, et sa conscience lui faisait d(5
cruels roproolios.
— M'avez-vous compris .'... répéta le monarque.
— Oui, monseigneur ; mais, quel que soit ce motif, ne voussullit-il pas que demain j'épouse le comte de Provence'.'
— Non, mademoiselle, si l'honneur des Lusignan est compromis par voire conduite ou l'état de votre cœur, cela ne suffit pas!... Ah ! Clolilde ! reprit le monarque avec un accent de bonlé, comment se fait-il que vous redoutiez votre père, que vous ne l'ayez pas rendu voire eoulidenl?... Craignez-vous ma sévérité.' Ne vois pas lemonar- (|ue, vois un père indulgent, ma lille I parle, cl, si des peines afiligonl voire jeune cœur, je lâcherai de les calmer ; la vieillesse a de l'oxpérionce !...
— Ecoulez, mon père, l'honneur est cher et passe av.int tout;
n'est-ce pas voire maxime favorite'.'
— Oui, ma fille.
— Eh bien, mon père, s'esl-il dans notre illustre famille trouvé des traîtres?
— Jamais, répondit le monarque avec orgueil.
., ^ Ne tachons donc pas cette candeur héréditaire. Si je parlais, mon père, je trahirais un malheureux, un malheureux qui compte sur ma parole, qui s'y repose comme sur un autel de bronze.
— Clolilde , le sein d'un père, soinblable à celui delà Divinité, doit connaître les moindres pensées el les moindres actions de ses enfants.
— Monseigneur, c'est vrai; mais si dans votre jeune âge vous aviez promis le secret à un ami malheureux, el (|iie mon a'ieul vous eût sommé de le révéler, l'anriez-vons fait?
Le monarque garda le silence; mais, irrité et rendu plus curieux par la résisiaucc de Clolilde, il s'écria :
— Allez , mademoiselle, vous n'aimez jias votre père, et vous devriez avoir honte de prononcer co nom.
— Voilà ce qu'eût dit mou aionl, répliqua la jeime lillo on riant, pour donner le change ; cl elle embrassa le front du vieillard.
Mais celui-ci, la repoussant, lui dit :
— Indigne fille, je sais ce qui a perverti votre cœur. C'est un autre amour. Et qui ne le devinerait pas? Depuis quinze jours, n'ai-je pas enloudn cent ballades d'amour? ne merap|irl(>-jo pas le froid a<' cuoil que vous files au comte de Provence? li's ovi'nomonls du lournoi, le chevalier inconnu, el surtout vos (laroh's (Miinvoiipéos vi soupirs, votre agitation, votre inquiétude, et ce que vous disiez, il y a trois jours dans ce cachot où nous avons manqué périr? Vous bénissiez la mort.
— Mou père, de grâce, cessez vos remarques ; craignez de les continuer.
— Eh quoi! ma fille, je crois rcmotlro entre les bras d'un époux une vierge de cœur, el je me trompais. Dite>-moi sur-le-champ le nom de celui qui surprit votre amour; je le veux, je l'ordonne.
— Mon père, s'écria la jeune fille en inondant de larmes la r.iain
L'ISHAËUTF.
de son père-, oui, je vous le dirai, mais demain; n'exigez rien de plus ; n'est-ce pas assez que votre fille soit malheureuse? Ayez un peu (le pilié pour elle, ô mon pcro !
Le vieillard, séduit par les larmes de sa fdlc, réllécliit un iiiM.iiii et lui dit: — Eli bien, soit, j'y consens, ma (ille; relevcz-voiis, mais gravez dans votre âme que demalu je veux que la chapelle du château reçoive vos serments, tout l'exige avant votre père.
— Mais ne l'ai-je pas promis?
— Eh bien! quel espoir nourrissez-vous donc? Si cela doit ôlre, soyez plus affable avec votre; époux et ne donnez pas lieu .à des remarques qui nuisent à votre caractère.
Clulilde soupira, et le monarque ému prit la main de sa fille et lui dit d'un ton de père : — Tu es donc inalheuieuse? La jeune fille, posant sa lêle contre celle de son père, versa un torrent de larmes.
— OU! oui, beaucoup, mon père.
— Mais, ma fille, il faut rompre celte union.
— Jamais , répliqua Clotilde; hélas! j'aime sans espoir, et... je me résigne.
— Pauvre enfant, sèche les larmes, le temps guérira la blessure; laisse-moi croire que le prince Gaston te rendra ueureusc.
Alors le monarque, prenant le bras de sa tille, parut au salon, où chacun s'empressa de lui faire sa cour. Clotilde s'appuya sur le bras du chevalier noir et lui dit quelques paroles douces , mais qui ressemblaient à ces potions calmantes que les médecins donnent aux mourants pour adoucir leur agonie.
La journée se passa sans autre événement; le chevalier noir fut d'un tel empressement auprès de sa fiancée et marqua tant d'amour par ses soins, que, si les yeux de la princesse n'eussent pas été aveuglés, elle l'eût tiouvé tout aussi séduisant que Nephtaly , tout aussi beau, tout aussi digne d'élre aimé.
Mais le bandeau de l'amour est si épais, si redoublé sur nos yeux...
La' princesse, ioul en répondant aux intentions amoureuses du prince, ne cessait de caresser de l'œil et de jouer avec le bouquet de
fleurs qu'elle avait sur son sein, cl elle pensait à la fêle brillante que Nephtaly donnerait à son cœur lorsque la nuit serait venue.
Il est impossible de rendre le tableau mouvant qu'offrait le château de Casin-Grandes. Taillevant. Bonibans et les olficiers ne savaient où donner de la tète pour la céromonie du lendemain, et tout respirait le mouvement et la joie Les nobles hôtes du roi de Chypre eux-raônies s'apprêtaieut pour briller et se surpasser à celte éclaïaïue solennité, et, jaloux de prouver à leur souverain leur empressement, ils allaient et venaient sur la route, cherchant, apportant leurs richesses et leurs habits les plus pompeux.
Enfin celte nuit tant désirée par Clotilde arriva : elle s'échappa du salon comme furlivement, et l'on u'osa pas la retenir; car de tous temps on a respecté les volontés des jeunes filles la veille de leurs noces; aussitôt qu'elle eut disparu, chacun l'imita. Eu effet, Clotilde,