BEAUCE
Leurs tétcs semblent se confondre. — Page 74.
dans ce salon, était la clef de la voûte; une fois lombéo, tout se sépare, et ce jour-là le sommeil envahit le château beaucoup plus viio qu'à l'ordinaire, comme c'est naturel la veille d'une grande fèlc
Tout repose, excepté Clotilde, Josette, !\Iarie et Castriot, qui sont réunis dans les appartements de l'infortunée princesse de Chypre.
Clolilde voit arriver l'heure à laquelle Nephtaly doit venir avec nii effroi donl elle n'est pas maîtresse; sou cœur tremble, palpite, et elle regarde fréquemment la porte ou prèle l'oreille à de vains bruits qu'elle croit entendre et que peisonne n'entend.
— Josette, dit-elle, je veux une plus belle parure que celle quejo porle en ce moment. Ma fille, revêlez-inoi d'une tunique bleue à glands d'argent, d'un colhnrne ronge, d'une robe blanche comme la neige; retenez mes cheveux captifs sous des bandelellcs blanches, aiir i qu'elles étaient disposées le jour où je rencontrai ce pauvre
juif. Rassemblez tout ce que l'art de la toilette et mes trésors ont do plus recherché ; songez, ma fille, que je veux plaire.
— Mais, madame, il n'est pas encore temps.
— Fais ce que l'on le dit, lui répliqua Marie.
— Ma bonne nourrice, reprii Clotilde en sasseyantdevant un miroir contenu dans une bordnre en filigrane , ma bonne nourrice, allumez les bougies des quaire lorchèies, les (lambeaux , et surtout (elle lampe d'argent remplie d'huile odorante; que tout resplendisse ei que tout soit brillant.
Oh 1 Josette, dit-elle en s'adressant à la jeune Provençale , arrangez mes cheveux noirs en boucles plus arrondies; qu'elles tranchent, par leur jais, sur ralliàtre de ma peau ; qu'elles se jouent au-dessus de mes yeux. Nourrice , viens placer mes bandeleites Manches sur ma tète ; loi seule connais cette ( oilïme, fille de la Grèce-, surtout, ma more, entoure-moi d'un voile aérien. J'en avais un, ce jour-là, pour me garantir du soleil ; mais aujourd'hui je veux l'avoir pour qu'il soit foulé, je veux que tous ces charinanls i apprêts soient comme ceux d'un fesiin dont il ne doit point rester de vestiges. Joseiie, mon enfant, n'oublie pas les parfums.
Et de SCS doigts légers la princesse donne, à droite, à gauche, le dernier coup de main à l'élégant édifice de sa parure. — Castriot, dit-elle en se relournant et en lui souriant, ailumez le feu de ces trépieds d'or; que l'encens fume. Jamais les sacrifices ne se foni sans encenser le Dieu. Mes amis, leur demanda-t-clle en se levant cl en se regardant dans le fidèle miroir, suis-je belle?
11 se récrièrent unanimement, et Clolilde fit quelques pas dans sa chambre en essayant sa parure.
— Mainlenant, Josette, dil-elle, reinels tout en ordre; qu'il n'y paraisse plus, que rien n'interrompe la beauté de ce lieu. Sors, mon enfant. Adieu; viens que je t embrasse.
— Ah ! madame, vous êtes brûlante. ^
— C'est vrai. Tiens, Josette, prends celle riche ceinture, preiids aussi ce diamant, je te les donne, Josette, ajoiiia-t-elle en lui pre-
L'ISRAÉLITE
nam Va main. lAclioz que lo sonvonir que vous garderez de moi no soit poiiil muable. Pensez quelquefois à Clolilde, et... priez pour elle.
Josette se mit à pleurer et dit en sanglotant :
— Ahl madame, cst-ee que vous me renvoyez? Pourquoi donc tous ces apprêts et ces paroles dont le seul accent m'attriste''
— Ce n'est rien, ma fille, répondi! la princesse avec un sourire Idpcremeutsardonique. Ne vois-iu pas que Clotilde va périr pour renaître comtesse do Provenee.
— Ah 1 si ce n'est que cela, madame, reprit Josette en essuyant ses yeux, je n'ai qu'à me réjouir.
— Adieu donc. Josetie. Et la princesse embrassa la fille de l'intendant ; puis, saisissant une bourse pleine d'or, elle lui dit : — Prends encore ceci ; je veux que rien ne manque à ton bonheur.
Josette sortit lentement et en retournant plusieurs fois la tête pour voir Clotilde, qui s'assit sur une chaise en posant sa léte souffranic dans sa jolie main. Resiée seule, elle regarda iristemeut Casiriot cl la fidèle nourrice, et leur dit avec un accent de mélancolie :
— Mes amis, la jeune rose va s'effeuiller: car maintenant je comprends les paroles de mon bien-aimé. Vous nous élèverez un même lombean, n'est-ce pas? et toi, Casiriot, tu viendras arroser les fleurs qu'aura plantées Marie parmi le gazon ; nos cendres les animeront. Respirez-les quelquefois, l'odeur eu sera douce.
A ces paroles, Castriot jcia des regards farouches sur tout ce qui l'entourait, et Marie se mit à pleurer à chaudes larmes.
— Eh quoi ! continua la princesse, je veux faire un dernier repas et savourer la vie avec lui! .Marie, ne me refuse pas, les prières des mourants sont sacrées. Va, cours chez r)onihans, apporte de quoi composer ce festin du départ, et surtout apporle les vases les plus précieux. Je veuxc tourer ma (in de tout cetin'il y a de plus brillant.
». de phi < beau dins la na;i:re et dans le cœur de l'homme ; une jeune f*: mort doit étie vohiplueuse.
; La fidèle nourrice ne larda pas à reparaître avec ce que demandait ■ Clolilde. On plaça sur une table d'ébène et d'argent une serviette . peluchée et à frange d'or, que Clolilde parsema des fleurs du bouquet de l'Israélite.
— 11 faut tout effeuiller, tout fléirir... dit-elle.
Les plats d'or et les fruits de l'art de Taillevant brillèrent bien(6( sur la table, ainsi que les cristaux ciselés : on alluma de.s flambeaux, et Clolilde, posant alors une couronne de roses sur sa tète, s'écria :
— Castriot, n'est-ce pas toi qui dois introduire mon bien-alnié?... Pourquoi ne vient-il pas.' est-ce à moi de l'attendre?... oui, car je l'aime le plus! Nephlaly, je te souhaite!... arrive avec tous tes cnchantemenis, arrive promplement, nos heures sont comptées, la moitié du saille de mon horloge est consommée, il est minuit!.. Viens, tout est prêt, le temple, la fête, l'autel, la victime, les festons. Va, Castriot, va à sa rencontre.
L'.Mbanais pleura de rage en entendant ces mélodieux accents, le chant du cygne.
— Je voudrais être plus belle!... mais je le suis assez !... dit-elle avec un lécr'T sourire, puisqu'il m'aime!... Et elle se mit à parcourir sa chambre en admir;!nt le luxe, la propreté, la grâce de ce lieu ; puis elle s'écria encore :
— C'est trop bean pour une tombel... et elle sera comme nos amours, suave, délicieuse, brillante et funèbre!...
T'ont à coup des pas légers retentissent dans la galerie : la première, Clotilde les entend; elle court, elle vole, elle est dans les bras de 5''phtaly. Elle jette avec grâce ses bras d'ivoire autour de l'albi'.re du cou de l'i^raélite; leurs tètes semblent se confondre; ils BBrchent lentement, appuyés l'un sur Pautre, sentant battre leurs cœurs, et le juif pressa contre son sein tumultueux la gorge divine de la princesse, qui, semblable k la rosée matinale, rafraîchit son 4me.
En proie à cet accès d'amour, ils arrivent, s'asseyent sur une espèce de divan en se tenant par la main, et ils se penchent l'un sur l'antre : pas un mot, pas un cosie, mais des larmes!... Ah! des larmes hrfllanies de désirs de part et d autre, et puis de ces longs regards d'amour qui rendent ivres I...
I.e juif exhalo r;inilire, les choses les plus précieuses le parent; il n'a plus sur son sein la roue inlaniaule, mais le gland sacré de la tunique de Clolilde et l'écharpc diaprée que broda l'amoureuse jeune mie ; euliu, les boucles de ses beaux cheveux noirs ne sont plus flétries par le bonnet vcrl à cornes rouges.
Heureux de pouvoir satisfaire leurs désirs sans être avares de leur joie, ce n'est plus à la dérobée et en tremblant qu'ils se regardci:! et qu'ils se parleur, mais ils se roulent dans la volupté, ainsi qu'an priniemps de blanclics colombes voltigent de branche en branche cl savourent les plaisirs.
— Clolilde !... tu es à moi, s'écrie Nephialy, rien ne trouble nos caresses : 6 mon amour, laisse-moi me noyer dans le lait de ton sein délicieux, m'y rassassier de baisers!
— Nephialy, tout est à toi !... Et les doigts légers de la jeune vierge caressent avec une charmanle pudeur, une timide crainte, les cheveux, le cou, le sein de l'israélilc.
— Oh I que tu es belle et que tes yeux dévorants dardent de feux !... L'étoile de Vénus n'est pas plus brillante.
— Ah! mon bien-aimé, ne crains rien! dérange ma coiffure?... je ne m'en offenserai point.
Après que le respecinoux Nephialy eut adoré tous les charmes de sa belle maîtresse, il déposa sur sa bouche de rose, sur sa bouche affamée, sur cette bouche solliciteuse, un de ces baisers dont Véinis serait jalouse, et ils allèrent s'asseoir auprès de la table, et sur le même siège; car l'amoureux Israélite attira Clolilde sur ses genoux. Casiriot et Marie, semblables à des statues, ornement d'un palais, les servirent en pleurant et les admirant luur à tour.
Les deux amants mangèrent des mêmes mets, dans la même assieite, avec la même foiirclictie, liiivani dans le même hanap, à la même place, et entreinêhmt l'ainhroi. ie de leur suave repas avec l'ambroisie mille fois plus suave de leurs baisers enflammés; baisers charmants, leurs derniers pas dans celle vie de volupté Une gràcu indéliuissable, un charme inexprimable, léger comme l'air, pénétrant comme le feu, doux comme un bieufail, se répandaient sor celle scène d'amour; une espèce de nuage céleste les environnait : tout, aux yeux de ces heureux amants, se présentait comme sOrnaturel ; les moiindrcs objets avaient une aulre ligure, une autre forme ; leur bonheur se reflétait sur tout et semblait jeter des flots de lumière. On crtt dit qu'autour d'eux régnait celte auréole dont on entoure les h;ibitants des cieux quand ils descendent ici-bas.
Cette divine magie redoublait leurs jouissances, et l'aspect de la mort les rendait solennelles...
— Nephtaly, s'écria Clotilde. voici le moment d'exéculer ta promesse... vois-tu comme les heures s'écoulent?
— Ah! ma Clolilde, auras-tu le courage d'obéir!...
— Eh ! crois-tu. mon bien-aimé, que je ne t'aie pas deviné?...
— Dis-moi, chérie, qu'as-tu compris?...
— Que nous mourrons ensemble.
— Cruelle !... tu le dis en riant!...
— Nephtaly, pourquoi m'affligerais-je?...
— Tu dis vrai, Clotilde, nous sommes mille fois plus heureux; nous abandonnons une terre odieuse ; nous montons purs et sans tache vers le palais des cieux, oii déjà les anges apprêtent pour nous leurs plus divins concerts !... Dieu peut-il se couriducer de nous voir arriver un po« plus Iftt et fuyant le malheur? Nous obéissons à la voix de la nature, et, si le front céleste de l'Eternel se ride un instant, il est trop bon pour condamner deux .^mes vertueuses, coupables seulement de trop d'amour, et puis... notre bonheur aurait pu se faner ici-bas !...
— Non, Nephtaly, jamais!... répliqua Clotilde avec un charmant coup d'œil.
Ce mot fut suivi de mille baisers, et l'amoureux Israélite serra la princesse dans ses bras avec la force d'Hercule soulevant le fils dej la terre, Anlée, son rival.
— Ma maîtresse chérie, trésor d'amour, tu auras donc la force de| quitter une aussi belle vie, une vie à peine commencée 7
— Nephtaly, ne la quittes-tu pas?... et n'est-ce pas un bienfait quC
L'ISRAELITE
de ne faire qu'effleurer une coupe au fond de laquelle sont les chagrins et les niuliieurs?...
— Tu n'hésiteras pas à percer ce beau sein, ce irônc de l'amour où je viens de reposer ma Icte !...
— Non... Que pnis-je être hors de ta vue? Puis-je vivre sans toi ? Toi seul, entre les hommes, m'a souri de ce sourire que j'aime.
— Eh bien, oui, fdieccicsic, nous nous endormirons voluptnensomenl.et les mains entrelacées, dans la nuit qui n'a point d'aurore.
— Oui, Nephialy, quand tu le désireras... mais, je l'en supplie, fais-moi donc entendre encon; cette douce voix, ces doux chaiiis qui charmèrent mon âme! Kpnisons, dévorons toutes les joies, réunissons notre vie tout entière en un seul moment, et... absorbonsle ! Chante donc, achève de m'enivrerl...
Nephtaiy, saisissant son luth, que Marie lui présenta sur un signe de Clotiklc, chanta les stances suivantes :
Que la fleur des champs soit s6rli6e P.ir le no r souHle des hivers, Oii que, de sa tipe anncliée
Qiianil li's prôs cmur verts Sont orni?s de sa lèti> (<ir'santc.
Elle foit d'un iTuel irphyr
La victime odorante....
Sun sort n'est-il pas de mourir?
Qu'importe la faible diirfe l)e nos trop misérablesjours, Si du bonheur la main dorée
N'en floiirit pas le tours?
PWr le front plein de jeunesse, Pariis df'S roses du plaisir,
Ou flétris de vifillesse...
Ne faul-il pas toujours mourir?
One le voyageur accompl'sso
S« lonjîue roule en peu d'instants,
El que sa course en réuni.sse
Les nombreux aicidents ; Ou que, marchant avec prudence, De sa peine il fa-se un plesir,
Pour toute récompen.se...
Ne faut-il pas toujours mourir?
Hélas I mourons, ma douce amie I Uourons sans répandre des pleurs, K'avons-nous pas de cette vie
Senti toutes les fleurs? Lorsque, dans un charmant hocaje, Les mains n'ont plus rinn h cueillir,
Qu'il n'offre plus d'ombrage...
Alors... n'en faut-il pas sortir?
Jamais l'israéliie ne mit tant d'expression dans son clianl. Cli;tiide, le cou tendu s'abandonnait tout entière à la volupté : attendrie, elle regardait frémir les cordes du luth en pleurant.
— Voilà la vie, dit-elle en faisant résonner la conle.
Le son retentit fortement d'abord, s'amortit, parut renaître, puis s'éteignit doucement.
Celle exacte image émut jusqu'à Castriot.
— Tu pleures, s'écria Nephtaly, tu regrettes ton existence. Ah ! Clolilde. lu pourrais l'éviter ces larmes, et nous serions heureux !
— Comment, mon ami?
— Ecoute!... fuyons ! suis-moi dans l'Asie; nous irons dans le fond d'un désert...
-- Oui.
— Une simple demeure sera notre asile, elle sera belle comme loi : mes richesses suffiront à nos besoins; là, heureux, sans entrave;;, nous vivrons toute une vie de bonheur en présence de la seule nalitre; et tu seras jusqu'à ta mort comblée des plaisirs que lu ressens aujourd'hui.
— Mais, Nephtaly, mon père!,., il mourra de douleur.
— Clotilde!... s'écria le juif, lu auras des ciifanls! et tu l'en
tendras appeler : « Ma mérel... »
— Ah ! ne me regarde pas ! lu m'y ferais consentir !,..
— Viens, viens !
— Nephtaly, je vais le voidoir m lu le veux encore ! Mais, dit-elle en saisissant le luth et chantant avec la voix do la mélancolie :
Que la lleur des champs soit séchée Par le noir sonflle des hivers.
Ou que, de sa lige arrachée.
Quand les prés encor verts Sont ornés de sa tète élégante.
Elle soit d'un crue! zéphyr
La victime odor.inlc...
Son sort n'est-il pas de mourir?
— Eh bien, Clotilde, mourons!... oui, mourons! car nous avons épuisé vingt siècles d'existence... Et il regarda sa charmante maîtresse en caressant son sein d'albâtre.
Caslriol, assis sur une chaise, contemplait Clotilde et le juif avec des yeux farouches; l'idée, terrible i)our lui, de voir périr sa bienfaitrice lui fendail le cœur, et il était occupé des moyens de l'empêcher de mourir.
— Nephtaly, dit Clotilde avec une ingénuité charmante, après im moment de silence, Nephtaly, mon cœur, donne-moi beaucoup dt; baisers pour que je le les rende ?...
— Ah ! Clotilde?... reprit le juif en la comblant de ses caresses ciillanimées et en cueillant l'ambroisie de ses lèvres corallines, mon auge, il est d'autres plaisirs!... plus vifs, suprêmes, la véritable fleur de la vie; et. puisque nous devons succomber, mourir, laissemoi... ton bien-aimé, savourer ce fruit délicieux.
— J'ignore, interrompit Clotilde, ce que tu veux... je suis prête à le l'accorder puisque lu le demandes!... et, quoique je ne puis-o croire que ce que tu veux soit un mal, un je ne sais quoi me dit que j'y perdrais mon plus grand charme...
ion
— Ah! Clotilde, Clotilde, tu e.-, une habitante des cieux!... ton langage inspire la vertu ; va, relourncs-y brillante, pure, vierge, et puisses-lu savoir quel sacrifice je te fais 1. ..
— Mon ami, dit la princesse, demain j'épouse le prince Gaston.
— Eh quoi!... s'écria l'israéli'.e.
— Je le dois, Nephtaly, j'ai promis , mais écoute à ton tour, et suis les ordres de ta maîtresse. Trouve-toi dans la chapelle an matin ! Castriot l'Introduira; cache-toi contre un des piliers, et là, tu verras si je l'aime!... lorsque je tirerai mon poignard, saisis-toi du lien, et que nos derniers soupirs s'entremêlent.
— J'y serai, Clotilde... répondit le juif.
En ce moment, Caslriol. s'approchant de ce couple charmant entrelacé comme deux dauphins qui jouent, dit à Clolilde :
— 11 n'y a donc que le prince Gaston qui s'oppose à votre bonheur?...
— Oui, répondit le beau juif.
— Eh bien, vous serez heureux!... croyez-en Castriot?...
Et sans plus tarder, le féroce Albanais courut à la chambre hoppilalière du comte de Provence ; il ouvres doucement la porte, d tressaille de joie en voyant la lampe expirante ne jeler qu'une faible lueur; il s'avance à pas lents vers le lit, et, sourd à sa conscience, à tout, il déiourne la lêle, tire son sabre, et frappe à coups redi)ublés en s'écriant : « Il le faut' ... il le faut!.., » et dans sa fureur il laissa sou sabre sur le lit du prince.
Il revient précipitamment et rentre dans la chambre de Clotilde avec un visage serein.
î/ISRAt^LlTE.
— Vous serez heureux!... répéia-i-il ; ainsi vous pouvez vous séparer saus crainte, vous ue moiurcz [ws'...
— Comment cela, Castriot?... socria la jeune fille.
— Vous serez heureux!... et rien ne s'opposera plus à votre union, si le roi y consent toutefois!...
A ces inot<, un frisson glacial parcouiul tout le corps de la princesse; elle resta mueiie. pâle, immoliile, froide, eiNephtalv regarda Castriot avec un profond eionuemeni.
Séparez- vous ! reprit l'Aibanais brusquement.
— Qu'a-t-il fait?... s'écria Cloiilde revenant à elle aux baisers que Nephlaly lui prodiguait.
— Clotilde. à demain donc!... dit le juif.
Alors tous deux s'acheminent vers la galerie; mais Clotilde est toujours stupéfaite, et son sein palpitant ; elle est accompagnée de Castriot, qui les suit. La voûte de marbre retentit de leurs adieux ; et quand Nephtaly. après avoir savouré le dernier, le plus long des baisers, s'él.mça dans l'escalier, l'on entendit le léger bruii des fantômes résonner au fond de la galerie; et, de la chambre de Gaston une grande oTubre projetée par la lueur de la lampe mourante >e mouvoir d une manière indistincte.
— C'est son esprit! dit Castriot tremblant; ou bien ne serait-il pas mort?
.\ celte parole, l'idée du crime que l'Albanais avait commis se plissa d.ins le cœur de la princesse eu le glaçant : elle rentra dans sa chambre comme engourdie, et ce ne fut qu'après un long moment de silence que, regardant sa chambre vide, elle s'écria : « Il est parti?... »
— Oui, madame, dit Marie.
' — Ah! Castriot, qu'avez-vous fait?... continua Clotilde.
— Ne m'avez-vous pas dit que le prince Gaston était le seul obsta- .!o à votre bonheur.'...
— Mais on vous fera mourir, Cnsiriot !... observa la princesse.
— Oui, répuiirlit l'Albanais, mais vous serez heureuse !...
Le jour commençait à poindre dans les cieux, les lampes pâlissaient : Clotilde, accablée sous le poids des voluptés, pouvant h peine soulever ses paupières, appuya sa tète en désordre sur le sein de sa nourrice, e! un instant de sommeil vint la saisir... Castriot, respectant son repos, s'en fut veiller à sa p irte, c! s;\ nourrice contempla en pleurant ce -ommcil précurseur de réteruel soiiuneil... qui devait envahir sa ;;!lo...
Affreuse résolution suivie d'effet.
Cependant tout était en mouvement dans Casin-Grandes. Dès l'aurore une foule considérable ne cessait d'y arriver, car la nouvelle du mariage du souverain de la Provence avec l'héritière du royaume de Chypre, la célèbre Clotilde, s'était promptcmeut répandue; et de tous les cotés de la contrée l'on accourait pour être téinoin des fêtes qui devaient célébrer cette union. L'on avait annoncé que les deux souverains tiendraient coin' plénière, et que l'on recevrait tout le monde, jusqu'aux plus simples paysans. L'on doit, après cela, juger de l'empressement que l'on mellail à se rendre ;i la majestueuse demeure du roi de Chypre.
Aussi était-ce déjà un spectacle que l'aspect de la route d'Aix à Casin-Grandes! Une foule de dames phis ou moins parées, jalouses de voir cette beauté tant vantée, arrivaient sur des haqucnées, en litière ou à pied ; les chevaliers, les binms, les seigneurs et leur suite, les paysans, les curieux, tout cela formait une longue procession dont le commencement semblait être Casin-Grandes, et la fin à Aix.
On eût dit que la nature voulait favoriser cette, solennité en la protégeant par un ciel d'azur sur lequel les yeux cherchaient en vain des nuages : — Heureux augure du bonheur des époux!... se di- ! sait-on.
Mais l'activité qui régnait sur la route ne pouvait pas se comparer à celle qui se déployait dans l'intérieur du eluîteau de Casin-Grandes. .'ilaitrc Taillevant ctle grand Ilercule Bombaus, sans cosse sur leur ch;imp de bataille, ne cessant d'aller et venir, p.iraissaicnl se multiplier.
La foule, ayant déjà envahi les cours, rendait le service très-difficile : néanmoins la décoration magique du ch;iteau ne laissait rien à (iéîirer, et le génie du célèbre Taiilevaiit y brillait de tout son éclat : ce n'étaient que festons, que guirlandes de fleurs, galantes devises, heureuses allégories, feuillages, arcs de triomphe, troupes de musiciens, symphonies, tables dressées à tous venants, comme aux noces de Ganiâche , enfin une profusion de toutes les ressources de l'an ndinnire el du décorateur. Choisissez de toutes nos décorations modernes la plus belle et la plus somptueuse, et vous n'arriverez pas encore au luxe déployé par Taillevant.
Aux deux coins du portail d'entrée, deux syrènes versaient à tous les survenants, riuieilu vin d Orléans et l'autre de l'hydromel.
La première cour se distinguait par un appareil militaire qui consistait en une lirillanle cavalerie commandée par Kéfalcin ; il présidait à tout avec la précision d'un brigadier de gendarmerie, en mêlant toutefois aux formes militaires l'espèce de bonté résultant de cet heureux caractère qui devait lui ouvrir les portes du ciel.
La chapelle, ornée de ce que les pompes de la religion ont de plus brillant, était ouverte, et l'on admirait la iimltiiude des cierges, les bannières, les simples festons que l'on avait suspendus entre les vieux piliers et les armes royales des Lusiguan confondues avec les armes royales des descendants de saint Louis, qui était h tige des comtes de Provence. On entrevoyait les deux fauteuils dorés, et les coussins et le dais sous lequel les deux jeunes époux devaient s'asseoir.
Je dis on entrevoyait, car l'impitovable Castriot défendait à tout le monde d'entrer dans celle chapelle, lin eflèt, dès le matin, le juif Mephtaly s'était glissé dans la cour, l'Albanais l'avait caché dans l'enf p:i(Vmènt d'une vieille chapelle consacrée à saint Guy.
Mais rien n'était comp.irahle au spectacle que présentait la seconde
L'ISRAEI.ITE.
cour, l'afflucnce des seigneurs, des chevaliers bannerets ei des dames ne perineltani pas que tous fussent admis dans les appartements royaux; les dames d'Aix et dos environs étaient assises tout autour de celte vaste cour, et une multitude de seigneurs et les compagnons d'armes du comte de Pioveuco se tenaient au milieu, en l'ormanl des groupes divers; les uns parlaient entre eux, les autres s'adressaient aux plus jolies d'enlre les dames, et de beaux pages, de jeunes écuyers, allaient et venaient, portant et recevant des ordres.
Sur les marches du bel escalier de marbre, le grand écuycr Véryiiel et Jean Stuub commandaient la garde du prince, qui gariàissait le péristyle, l'escalier et la salle des gardes, lonjoiulemeiu avec les oflicicrs, les pages et les écuyers du comte de l'roveucc.
Le salon rouge, le cabinet du prince et sa clunibre royale étaient inondes par l'élite des amis du comte; les plus belles dames parées avec tout le luxe du temps, les plus grands seigneurs, tels que le comte de Foix, le comte Eiii,'iierry, et même le beau Dunois, parrain de Gaston II, qui, pour le moment, se trouvait à Aix, formaient mie assemblée imposante, et telle qu'il ne s'en était jamais vue de si brillante à Nicosie. Aussi les trois ministres, les seigneurs cypriotes, avaient-ils, malgré leur grand usage, la contenance d'un maire de province qui reçoit un ambassadeur et sa suite, et qui se confond en efTorls pour se mettre à la hauteur du diplomate.
Le seul Jean il se trouvait au milieu de cette pompeuse cérémonie dans son élément naturel. Ce beau vieillard à cheveux blancs, vêtu simplemetit d'une dalmatique précieuse, poriaot à son côté l'épée du premier chef des croisés, et sur sa tête la couronne de Godel'roi de Bouillon, avait une contenance majestueuse; il parlait avec bonté à chaque seigneur et l'entretenait de ses exploits, comme s'il eilt été son compagnon d'armes; il s'adressait aux dames avec cette courtoisie calme et sans empressement qui convient aux vieillards.
Cependant l'impatience régnait sur tous les visages, et une espèce de murmure résonna dans les cours et dans les appartements, lorsque le beffroi de CasinGrandes sonna dix heures du matin. Celte impatience avait un juste motif lorsqu'on apprendra que ni le chevalier noir, c'est-à-dire Gaston 11, comte de Provence, ni la belle Clolilde, n'avaient encore paru.
Le roi Jean H se lit guider par Monestan vers les comtes de Foix et Dunois, et il leur dit avec enjouement :
— Nobles chevaliers, vous semblez de concert avec le comte de Provence, et peut-être pourriez-vous nous expliquer la cause de sou retard le jour de ses noces.
— Sire, lui répliqua Dunois, nous l'avons accompagné ce matin, car il est sorti du château et nous a recommandés, si nous l'aimions, de ne point nous inquiéter de sa personne; c'est aujourd'hui qu'expire le vnt-u qui le force à ne point découvrir son visage, et je présume qu'il est allé remplir des devoirs sacrés à quelque autel du voisinage... Il nous expliqua même qu'il arriverait avec son écuyer à la chapelle de votre château lorsque la messe commencerait, et que les sons de la cloche suffiraient pour l'avertir.
Alors le monarque siffla son huissier, (|ui ne parut point; Monestan eut toutes les peines du monde à trouver le docteur tapi dans un angle de la salle des gardes, et s'étant arrangé de manière à ce qu,; personne ne le froissât et ue troublât le repos de sa petite machine.
Jean 11 ordoiuia au docteur d'aller trouver Clotilde, et de la prévenir qu'elle était attendue au salon rouge.
Clotilde venait de s'éveiller, et la fidèle nourrice, aidée par Josette, déployait aux yeux de la princesse les magnifiques présents que le sénéchal du comte de Provence avait apportés dès l'aurore.
La jeune fiancée contemplait d'un air triste et distrait les vêtements somptueux qu'un marié doime ordinairement à sa prétendue, et qui, dans le temps oii vivait Clotilde, étaient de nature à durer toute la vie. La robe de mariage, d'une élnfle précieuse, figurait sur le devant les armes des deux i ,;.mx, selon l'usage et la mode de cette époque-, le voile précieux annonçait par sa richesse une production orientale; un collier de perles, des anneaux, des pierres précieuses, coiupléiaient une parure digue d'une reine.
Clotilde se laissait babiller sans dire un seul mot, elle ne donuait aucune attention à la manière dont ses cheveux étaient disposés et dont ses vêtements s'arrangeaient sous les doigts légers de Juselle et de sa nourrice. Elle ne regardait qu'une chose, et elle la regardait avec une expression remarquable : on y lisait l'amour, les regrets et le souvenir delà volupté, qui renferiue tm sentiment tout à l,i fuis
pénible et gracieux : cette chose unique était la table du festin de la nuit et le siège occupé par Nephialy, la lyre, les débris des mets, les roses effeuillées, sa couronne de 'fleurs, et reusemble de toutes ces ruines d'amour.
A l'approche de la mort, les pensées deviennent soleimelles, et la jeune lille ue pouvait s Cmpêcher de réfléchir profondément; son âme, en proie aux souvenirs du moment enchanteur qu'elle avait passé avec Nephtaly, n'hésitait pas à consommer le sacrifice qu'elle avait prorais; mais elle se perdait dans un labyrinthe de pensées confuses qu'elle ne pouvait pas renvoyer de son cœur.
Lorsque Trousse par\int à elle, il fut étonné de la jiàlcur de la princesse, qu'il trouva assise sur le siège qu'avait occupe l'israèliie; elle tenait un poignard entre ses mains et le regardait lixenieiit : une larme roulait sur ses j^ues; Marie et Josette interdites, debout et stupéfaites, coiilemplaieiit leur maitress«! adorée dans le plus grand silence.
— C'est moi, inadam.' ! s'écria le docteur, je viens, par ordre de monseigneur, vous prier de vous rendre au salon oii vous êtes attendue; dix heures sont sounées; la chapelle est prête; monseigneur l'évêque est en habits pontificaux... Mais j'ai bien peur que la cérémonie n'ait pas lieu : votre pâleur aimonce une forte indisposition... vous pensez beaucoup trop !... Et je prévois que vous aurez besoin de mon secours, car vos nerfs...
Le docteur s'arrêta; Clotilde avait tourné la tèie vers lui, et comme elle présenta la pointe du poignard au nez du médecin, on conçoit que ce mouvement était plus que suffisant pour glacer la langue de Trousse.
— Je vous suis, nuiîtie Trousse, dit la princesse.
Le docteur, interdit, s'en alla lentement et rassembla toutes le forces de son entenden.ent pour s'expliquer à lui-mêiue l'état de I princesse ; mais, \oyant que cette méditation tendait trop forlem Ci son intelligence, il s'éci ia : — Qu'est-ce que cela me fait'.'... Et il r e. tra dans la salle des gariles.
Clotilde embrassa S!
toucha tout ce qui aval de la main les étoffes j fut regarder une deri;'; vant sur la fenêtre un i jetant un dernier cou|!
1er son cœur, elle dit sein et s'achemina ver riant la douleur profou
.irie et Josette pour la dernière fois; el' t appartenu au juif, baisa sou luth, partouru i rècieiises qui paraient sa chambre ; elle s'en ;;re fois la rocaille de la Coquette, et, trouernier bouquet, elle en orna son sein... puis, d'œil sur cet ensemble qui faisait tant palpidieii à la vie, cacha son poignard dans son le salon, en tachant de déguiser par un air Je qu'elle enfermait dans son àme.
Aussitôt qu'elle parut dans les appartements royaux, il y eut un instant de silence, et chacun contempla la beauté de cette charmante princesse. Elle f.t se mettre à côcé de son vieux père, et sourit à tous ceux qui la regardaient, avec eelte affabilité, celte grâce (lui doublaient ses charnies; néanmoins l'expression de la soulfrance triomphait sur son visi.ge, et elle fui remarquée par tout le monde.
Après s'être montrée dans tous les appartements, elle demanda à son père la permission de se rendre à son oratoire de la chapelle, pour se recueillir, ajouiant qu'au bout d'une demi-heure, et lorsque le beffroi sonnerait onze iieures, ou pouvait commencer la cérémonie; Jean II y consentit el serra la main de sa fille de maiiière à lui faire comprendre qu'il coniiiatissait à sa peine.
Clotilde, suivie de J'.irie, de Josette, de Jean Stoub et de l'évêque eu babils pontificaux, traversa la cour de Hugues au milieu de la foule qui se pressa su;' son passage; elle entra dans le temple avec Marie et l'évêque; ce dernier se rendit à son oratoire, et Casiriot conduisit Clotilde et la nourrice vers la chapelle de saint Guy, où depuis longtemps le juif attendait sa maîtresse avec une anxiété sans égale. L'Albanais conî..» la garde de la chapelle à Jean Stoub, et resta avec la nourrice conlioundes piliers de l'autel de saint Guy.
Clotilde, se précipitant dans les bras de son cher Israélite, y donna nu libre cours aux la. aies qu'elle retenait, et la voilte sacrée retentit de leurs baisers de 11. .mine, de ces derniers baisers avant-coureurs de la mort; ils se tii.ient longtemps embrassés et sans pouvoir dire uiieK'ule parole.
Le juif le premier s'écria : — Ah! Clotilde! tes larmes me disent assez iiue tu n'auras i)as la force de mourir .. Est-ce à toi, jeune et belle, de porter le j' .^ que nous impose ma naissance impure ... >!on, non, moi seul ïi is périr...
LISRARMTE.
Pour toute rcpouse, Clolildo lira de soa sein le puijjiiarJ qu'elle y avait placé et le uiûutra uu juifiilouuc.
Dos larnu's de joie s'cchappèrcnl des yeux de Neplilaly, et il cueillit UQ doux baiser que ne lui rendit pas Clotilde.
— 0 ma bieu^iùtrice ! s'écria Caslrlot en s'approcliant, que craignei-vous et pourquoi cette arme cruelle? N'ai-je pas levé tous les obstacles.' Attendez, et dans peu le bruit de la mort du conite de Proveiice va vous dégager de vos serments.
— Castriot. dit la princesse, le comte de Provence n'est pas mort, et Dunois l'a couduit ce matiu au prieuré de Sainte-Marie.
L'Albanais resta stupéfait.
L'Israélite ne cessait de contempler sa pâle mafiresse. dont les yeux se confondaient avec les siens par des regards pleins de langueur.
— Nephtaly, dit-elle, viens que je te conduise au sombre pilier où je veux que tu sois.
Elle saisit la main du beau juif et l'entraîne vers une énorme colonne qui se trouvait auprès de la sacristie : en cet endroit, les voûtes étaient obscures, les vitraux extrêmement bruns, et Nephtaly, enveloppé d'un grand manteau, pouvait s'y cacher facilement.
Ils s'acheminent lentement en se tenant par la main et s'enivrant par les derniers regards qu'iU crurent jeter d;ins celte vie... Neplii-.ily est auprès (lu pilier... Clotilde le placi; et là, rassemblant toutes les forces de leure âmes, ils se diiiuient le dernier baiser de l'aniuur : ils dévorent leurs lèvres de grenades, ils semblent s'emparer de iciir souffle, et un frisson glacial les parcourt en pe[i-.ant que c'est leur demiére caresse... Clotilde, atterrée par la volii|)ié, s'arrache des bras de son bien-aimé, elle regagne à pas lents le coussin et le fanleuil (jui lui sont destinés, mais elle retourne maintes et maintes fois la tête pour regarder l'israëlite... elle est ai;eiiouillée devant l'auiel,
Quand elle voit Nephtaly tirer son poisjnard; le fer brille elle
ferme l'œil Un bruit cruel vient frapper eoufuséinent sr)niirei!le...
fce bruit annonce une chute .. elle croit entendre uiie douce voix crier uiblemeul : — Clotilde!... Ses sens s'éinoussent.,. uu froid perçant
arrête son sang; uu nuage épaissit sa vue, le nuage flotte, hésite, se lixe bieut6l sur ses yeux mouraulii et elle tombe cvauuuic. . . .
Castriot et Marie, sans s'inquiéter du bruit qui vient de retentir dans le teniple et qui ressemblait assez au bruit d'une porte qui se ferme, s'empressent de faire revenir la princesse. Lursiiu'elle commence à respiier, onie heures retentissent; Castriot et Marie ne voient que Cloiilde; mais dans ce moment l'évêque, suivi de l'abbé Simon et de ses accolytes, s'avance à l'autel; les portes de la chapelle s'ouvrent; Jean 11, guidé par Monestan, arrive avec la foule des seigneurs; les cloches sonnneulavec force, et l'on aperçoit par les portes du temple une multitude curieuse qui suit le corlége, envahit les cours et se prosterne en attendant le chant des prêtres qui annonce le commencement de la cérémonie. Le comte de Foix fut longtemps inquiet en ne voyant pas Gaston II.
Mais enfin le comte de Provence ne tarda pas à paraître, suivi d'un seul écuyer. Il port;iit encore son armure noire, son casque noir et sa visière baissée; il prit sa place à c6té de Clotilde, qui, pûlc, stupéfaite, n'apercevant rien qu'à travers un nuage, ne regarda même pas son fiancé.
Un songe n'est pas plus fugitif et plus rapide que tous ces mouvements ne relaient pour la pauvre Clotilde : elle rêve... elle écoule le chant monotone de la liturgie sans la conipreudre; elle voit fumer l'encens sans le voir, elle entend le léger bruii do l'assemblée sans y être, et elle regarde son père avec les yeux de la stupeur ; eulin , elle rêve !...
Tous les personnages sont réunis, et chacun, les yeux fixés sur ce couple charmant, attend le moment de leur union avec une impatience bien naturelle.
Apiès un hips de temps dont la princesse n'eut aucune idée, l'évêque s'avance, prend la main glacée d(^ Clotilde, la joint à celle (lu prince... Alors la jeune fille, revenant à la vie, et tirée de son sommeil par ce muuvemcjit, dirige le poignard dans son sein. . . t
^^^ffi^<gâSs==--
i;isnAi':LiTE.
CONCLUSION
Ddnoûmciil bien inallcnJu.
A l'inslntit où Cloiilde saisil son poignard, l'écuyer du prince Gaston l'aiTcla, cl la princesse étonnée reconnut en la personne de cet écuyer le beau clievrier, le jeune Raoul.
Le comte de Provence jette précipitamment sou casque, il se tourne vers Clolildeet s'écrie :
, — Enfin, je suis aimé !...
' La jeune princesse s'évanouit à ce mol. L'organe enchanteur du prince, n'élant plus déguisé par le creux ménagé dans sa visière, résonna comme celui de Nephtaly; les boucles de ses cheveux noirs, s'échappanl de dessous son casque, vinrent effleurer le cou de la jeune fille... et quand Clotilde revint à elle, elle put admirer la noble tèie de son bien-aimé dans celle de son époux!...
— Vous fûtes bien cruel I... s'écria-t-elle après l'avoir regardé longtemps.
— C'est à vous de me punir, répondit le prince.
— Je le devrais, mais le puis-je?
La messe était finie, Clotilde mit en deux mots son père au fait de cet événement extraordinaire, qui bientôt vola de bouche en bouche.
Le bonheur de Clotilde fut trop fort pour qu'elle pilt y résister. Elle se vit obligée de rester à la chapelle, assise sur son fauteuil : alors seulement elle remarqua que le prince Gaston portait l'éiharpe brodé(î pour Nephtaly, et qu'au bout d'uue cbaine d'or qu'il avait au cou, pendait le gland qui s'était détaché de la luaique de Clotilde à la colline des Amants.
Le peuple et la foule faisaient retentir l'air d'acclamations ! Castriot, muet et immobile, contemplait en silence le visage rayonnant de sa bienfaitrice; .losetle, pressant la main de Jean Stoub, jugeait par elle-même combien sa maîtresse serait heureuse; la nourrice pleurait de joie ; Bonibans, survenant et apprenant cet événement, s'écriait : — Je l'avais bien dit!... Trousse se demandait : — Que m'en reviendra-t-il?... Et à quelques pas delà le bon roi Jean H, entouré de Dunois et de sa cour, écoutait le récit que le comte de Fois Tiisail de l'adresse que le prince Gaston avait mise pour remplir le double personnage du juif et du chevalier noir, et comment, au tournoi, ce fut Raoul de Crécy, écuyer du prince, qui remplissait le rôle diflicile du chevalier à la devise.
Il blâma beaucoup, ainsi que Dunois, la folie de Gaston, en convenant toutefois que la fragilité et les perfidies du beau sexe pouvaient lui servir d'excuse.
Bientôt la princesse fut assez bien remise, et toute la cour retourna 1 dans les appartements du roi de Chypre.
Je pense que je puis me dispenser de raconter les fêles qui remplirent cette célèbre journée : qu'il suffise de savoir que le grand Taillevaut avait dresse les tables du festin dans le parc, et que c'est à celte occasion qu'il inventa le fameux entremets des noces de Théiis et de Pelée, drame qui l'a rendu célèbre dans toute la chrétienté.
C'est pour cette fête qu'il composa son nouveau plat nommé la nuplialine.
Les grâces, la décence, les vertus et l'amour accompagnèrent Clotilde au lit nuptial ; la nuit fut le seul témoin du dernier hymen des amants, et le p;ince amoureux reposa sa tête sur un sein qui ne battait que pour lui. ^
Le lendemain l'oD abandonna Casin-Grandes, en le commettant à la
garde d'ilcrcule Bombans, de Jea» Stoub, son gendre, et de Jos-etie.
Les deux époux, le roi Jean II et loute sa cour firent leur entrée solennelle à Aix ; les rues étaient tendues de tapisseries, et tout le peuple sur pied.
Le roi de Chypre y séjourna quelque temps, et bientôt il partit de Marseille avec une escadre et des troupes destinées à reconquérir son royaume.
En quittant les bords hospitaliers de la Provence, le bon Monestan remercia l'Eternel ; Kéfalein ne dit mot, et l'évêque s'ceria : — Nous nous compléterons en roule... Ce qui signifie sans doute que l'armée ne moulait pas à trente mille honnnes.
Trousse ne voulut pas se hasarder dans cette navigation périlleuse, et il resta en Provence.
C'est ici que je dois m'arrêter.
Cependant je sens que mes lecteurs ne seraient pas satisfaits si je ne leur donnais pas des détails sur les divers personnages de cette véridique histoire.
Le docteur Trousse ne voulut point faire d'enfants pour ne pas altérer sa santé, et nous devons annoncer qu'il mourut à l'âge de cent quatre ans; sa mort fut la suite dune chute, c'est ce qui lui fit dire avec l'accent du désespoir : — Quel malheur d'être arrêté au milieu de sa carrière.
Castriot resta près de sa bienfaitrice, et le comte de Foix lui rendit le sabre qu'il avait laissé sur le lit du comte Gaston, de manière qu'il pût toujours faire à ce sabre chéri sa caresse habituelle. L'Albanais avait conçu pour Marie une haute estime, à compter du jour qu'il lui vit déchirer le Mécréant, et un beau jour il épousa la nourrice de Clotilde. — Je dirai avec plaisir que la bravoure de Castriot fut héréditaire dans sa famille, et qu'il existe à Aix un sergent de la vieille garde, nommé Castriot, qui ressemble en tout à son célèbre aïeul, et qui fait avec orgueil à son sabre la caresse que notre Castriot faisait au sien ; mais le Castriot vivant, en même temp, qu'il caresse son sabre, frise sa moustache, chose que ne faisait pas son ancêtre.
Josette laissa une nombreuse postérité, et la famille de Bombans dure encore, grâce à la circonspection qui la distingue.
Bombans vécut riche et partant honoré, car il acheta sur la fin de ses jours le marquisat de Casin-ljrandes.
C'est M. le marquis de Sloubière à qui je suis redevable des manuscrits précieux où j'ai puisé cette intéressante histoire, et la ville de Marseille le compte aujourd'hui comme un de ses meilleurs citoyens.
Il descend en ligne directe de Jean Stoub, et, pour ne pas l'oublier, il porte dans ses armes cette branche de cyprès qui distinguait les soldats du Mécréant; il possède dans son parc la colline des Amants, et il y a un bauc de pierre à la place ou son aïeule Josette agita son mouchoir.
Je me suis assis sur ce banc, et c'est de cette place que j'ai décrit le paysage que l'on a remarqué au comiuencement de cet ouvrage; j'ai vu la Coquette et la place où fut Casin-Grandes. Campos ubiTroja fuit.
Les antiquaires, les littérateurs et les savants savent tous ce que devint Taillevant, l'écrivain le plus distingué de la cuisine française; il fut le premier cuisinier de Charles VII, et s'il revenait de nos jours, il serait digne de faire le diner d'un ministre la veille de l'ouverture d'une session ou du vote d'une loi d'élections.
Monestan mourut d'un coup de froid qu'il gagna dans une église, et Jean II reçut le dernier soupir de ce fidèle minisire, dont le der-
I/ISRAÉl.lTE.
nier mot fut : — 0 mon Dieu ! pardoiinoz-moi et protégez les jours du roi.
Kéfalein et Vol-nu-V -.prirent ensemble dans «ne charge de cavalerie: ce fut la prtT.-'; • ^la dernière fois qu'il tomba de clicval.
Vol-au-Veni l'ut euioi nvec sou maître. Le bon connétable avait souvent manifesté ce dcsi
Uilariou déviai cardin:»' et c'est lui qui dirigea les armées du pape.
Il uioiu ut dans iiu âge avancé, au niomeul ofl il avait amené les armées du saiul-pei'e à ce nombre si souvent désiré de trente mille luiuunes. Ce succès adouiit l'ainerlume de son dernier soupir, et même en expirant il iiivoipia le secours de la milice rélexie.
Pour l'C qui est de Jean 11, du prince Gallon lU diî Clutilde, on peut consulter rbisioire, car je ue veux pas empiéter sur sou domaine.
FIN DE l'ISR.\ÉLITE
roiiSY. — HP. loonrr.
Dess. Tony Jolidnn^ji, SijjI. Bc.ij Daamîer, E. Lampsonius, clc.
UONSIEIR ACnillE UEVtRIt,
comme an afieftucuj souvenir de l'Auieur.
Si les Français ont autant de répiignaupo que les Anglais ont de propension pour les voyages , peut-être les Françiiis cl les Anglais ontils raison de pan et d'autre.
On trouve partout quel<|ue chose de meilleur que l'Angleterre, tandis qu'il est excessivement diflicile de retrouver loin de la France les charmes de la France. Les autres pays offrent d'admirables paysages, ils présentent souvent un comfort supérieur à celui de la France, qui fait les plus lents progrès en ce genre. Ils déploient quelquefois une niagnilicence, une grandeur, un luxe étourdissants ; ils ne manquent ni de grâce ni de façons nobles; mais la vie de tête, l'activité d'idées, le talent de conversation et cet atlicisnie si familiers à Paris; mais cette soudaine entente de ce qu'on pense et de ce qu'on ne dit pas, ce génie du souseniendu, la moitié rie la langue française,
I 50 P^'s — ii^P SiMa Rj[u 4 C'*, rn d'Irrcnt, t.
Onorin.i la consulesse
'^fJ^u.\ f.'Aù ï:ÉJ.j.-— —
ne se rcnconirenl nulle part.
Aussi le Français , dont la r.iilleric o^l déjà si peu comprise, se desscche-t-il bien tôt à l'étranger, comme un arbre déplanté. L'émigration est un contre-sens chez la nation française. Beaucoup de Français, de ceux dont il est ici question, avouent avoir revu les douaniers du pays naial avec plaisir, ce qui peut sembler l'hyperbole la plus osée du patriotisme.
(.'c petit préambule a pour 1 m de rappeler à ceux des Fiançais qui ont voyage le plaisir excessif qu'ils ont éprouvé quand, parfois. Ils ont retrouvé toute la patrie, une oasis dans le salon de quelque diplomate ; plaisir que comprendront difiicilement ceux qui n'ont jamais quitté l'a^phalle du boulevard des Italiens, et pour qui la ligne des (piais. rive gauche, n'est déjà pins Paris. Retrouver Paris '. savezvous ce que c'est, ô Parisiens? C'est retrouver, non pas la cuisine du Hocher de Cancalc. comme Borcl la soigne pour les gourmets qui savent l'apprécier, car elle ne se fait que rue Monlorgueil, mais un service qui la rappelle ! C'est retrouver les vins de France, qui sont n l'oiat mythologique hors de Frame, et rares comme la femme dont d sera
IIONOKINI',
question icil C'esl retroiivor non pas la plaisaniiMie à la mode, car de Paris à la froiilière elle s'évenle; mais ce milieu i«|iiriliiel. compréhensif, crilitiuc, où vivent les Fr.inçais. depuis le poëte jusqu'à l'ouvrier, depuis la duchesse jusqu'au gamiu.
En IS56, pendant le séjour de la cour de Sardaigne à Gènes, deux Parisiens, plus ou moins célèbres, purent encore se croire à Paris, en se trouvant dans un palais loué par le consul général de France, sur la eulline. dernier pli que fait l'.Apeiinin entre la porte Saint-Tlionias et cette fameuse lanterne qui. dans les krpseakes. orne toutes les vues de Gènes. Ce palais est une de ces rameuses villas où les nobles génois ont dépensé des millidiis au tcnip.- de la puissance de cette république arisioeniiique. Si la demi-nuit est belle quelque part, c'esl assurément à Gènes, quand 11 a pin comme il y pleut, à torrents, pendant toute la matinée; quand la pureté do la mer lutte avec la pureté d;i ciel; quand le silence règne sur le quai et dans les bosquets de celte villa, dans ses m.irlues à bouches béâmes d'où l'eau coule avec mystère; quand les étoiles brillent, quand les Ilots de la Méditerranée se suivent comme les aveux d'une femme à qui vous les arrachez parole à parole. Avouons-le : cet instant où l'air embaumé parfume les poumons et les rêveries, où la volupté, visible et mobile comme l'atmosphère, vous saisit sur vos fauteuils, alors qu'une cuiller à la main vous efiilez dos glaces ou des sorbets, une ville à vos pieds, de belles femmes devanl vous ; ces heures à la Doccace ne se trouvent qu'en Italie et aux bords de la .>lédiierranée. Supposez autour de la table le marquis dl Nègro, ce frère hospitalier de tous les talents qui voyageni. et le m;irquis Hamaso Parcto, deux Français déguises en Génois, im consul général entouré d'une femme belle comme une madone et de deux enfants silencieux, parce que le sommeil les a saisis, l'ambassadeur de France el sa femme, un premier secrétaire d'ambassade qui se croit éteint et malicieux, enfin deux Parisiens qui viennent prendre congé de la consniesse dans un dîner splendidc, vous aurez le tableau que présentait l:i terrasse de la villa vers la mi-mai, tableau dominé par un pcrsonnnge. par une femme célèbre sur laquelle l.'s regards se concentrent par moments, el l'héroïne de telle fètc improvisée. L'un des deux Français était le fameux paysapiste Léon de Lora, l'autre un célèbre critique. Claude Vignon. Tous <leux. ils aciompagnaient celte femme, nue des illustraiions actuelles du beau sexe, mademoiselle dcsTouchcs. connue sons le nom de Camille Maiipin d.ms le monde littéraire. Mademoiselle des Touches élail allée à Florence pour affaire. Par une de ces cbarmauies complaisances quelle prodigue, elle avait emmené Léon de Lora pour lui nionlrer l'Italie, el avait poussé jusqu à Rome pour lui montrer la campagne de liome. Venue par le Simplon, elle revenait par le chemin de la Corniche à .Marseille. Toujours à cause du paysagiste, elle s'était arrêtée à Gênes. Naturellement le consul général avait voulu faire, avant l'arrHée de la cour, les honneurs de Gênes à une personne que sa fortune, son nom et sa position recommandent ;>utaiit que son talent. Camille Maupin, qui connaissait Gênes jusque dans ses dernières chapelles, laissa son paysagiste aux soins du diplomate, à ceux des deux marquis génois, el fut avare de ses instants. Quoique l'ambassadeur fût un écrivain Ircs-distingué. la femme célèbre refusa de se prêter à ses gracieusetés, en craiguaul ce que les Anglais appellent une r.rhibition; mais elle rentra les griffes de ses refus des qu'il fui question d'une journée d'adieu à la villa du consul. I.éon de Lora dit à Camille que sa présence a la villa élail la seule manière qu'il eill de remercier l'.imbassadcur et sa femme, les deux marquis génois, le consul et la consniesse. .Mademoiselle des Touches lit alors le sacri- Oce d'une de ces journées de liberté complète qui ne se rencontrent pas toujours à Paris pour ceux sur qui le monde a les yeux.
.Maintenant, une fois la réunion expliquée, il est facile de concevoir que l'éiiquelie en avait été bannie, ainsi que beaucoup de femmes cl dc> plus élevées, curieuses de savoir si la virilité du taleni de Camille Maupin nuisait aux grâces de la jolie femme, et si, en un mot, le haut-de-tbausses dépassait la jupe. Liepuis le diner jusqu'à neuf heures, moment où la collation fut servie, si la conversation avait été rieuse et grave tour à tour, sans cesse égayée par les traits de Léon de Lora. qui passe pour l'homme le plus malicieux du Paris actuel, par un bon goût qui ne surprendra pas d'après le choix des convives, il avait été peu question de littérature: mais enfin le papilloimement de te tournoi français devait y arriver, ne fût-ce que pour effleurer ce sujet esicntiellemenl national. Mais, avant d'arriver au tournant de conversation qui fil prendre la parole au consul général, il n'est pas inutile de dire un mot sur sa famille et sur lui.
Ce diplomate, homme d'environ lrcnte-(pi;ilre ans. marié depuis six ap5. était le portrait vivant de lord Byron. La célébrité de cette physionomie dispense de peindre celle du consul. On peut cependant faire observer qu'il n'y avait aucune affectation dans son air rêveur. Lord Byron était poêle, et le diplomate éiait poétique; les femmes savent reconnaiire celle dilférence qui explique, sans les jusiilier, quelques-uns de leurs atlacbement?. Cette bcauié, mise en relief par un charmant caractère, par les habitude^ d'ime vie solitaire et travailleuse, av.iit séduil une héritière gi'iioise. Une héritière génoise ! celte expression [>ourra faire sourire à Gênes où, par suite de l'exhérédalion des fdles, une femme est rarement riche; mais Onorina Pedrotli,
l'unique enfant d'un banquier sans héritiers mfdes, est une exception. Malgré toutes les llallcriesque comporte une passion inspirée, le consul général ne parut pas vouloir se marier. Néanmoins, après deux ans d'habitation, après quel()ues démarches de l'ambassadeur peudanl les séjours de la cour à Gênes, le mariage fut conclu. Le jeune homme réiratia ses premiers refus, moins à cause de la louchante affection d'Ouorina Pedrotli qu'à cause d'un événement inconnu, d'une de ces crises de la vie intime si promptemoni ensevelies sons les courants journaliers des intérêts que, plus tard, les actions les plus naturelles semblent inexplicables. Cet cnveloppeuKMii des causes affecte aussi très-souvent les événemenis les plus sérieux de l'histoire. Telle fui du moins l'opinion de la ville de Gênes, où, pour quelques femmes, l'excessive retenue, la mélancolie du consul français ne s'expliquaient que par le mol pnssion. Remarquons en passant que les femmes ne se plaignent jamais d'êire les victimes d'une préférence, elles s'immolent très-bien à la cause commune. Onorina Pedrotli, qui peut-être aurait haï le consul si elle eûi été dédaignée absolument, n'en aimait pas moins, cl peut-être pins, suo sposo. en le sachant amoureux. Les femmes admettent la préséance dans les affaires de cœur. Tout est sauvé, dès qu'il s'agit du sexe. Un homme n'est jamais diplomate impunément : le sposo fut discret comme la tombe, el si discret que les négociants de Gênes voulurent voir quelque préniédil.uion dans l'attilude du jeune consul, à qui l'héritière eût peiil-êire échappé s'il n'eût pas joué ce rôle de Malade Imaginaire en amour. SI c'était la vérité, les femmes la (rouvèrent trop dégradante pour y croire. La fdle de Pedrotli fil de son amour une consolation, elle berça ces donleurs inconnues dans un lit de tendresses el de caresses italiennes. Jl signor Pedrotli n'eut pas d'ailleurs à se plaindre du choix auquel il était contraint par sa fille bien-aimée. Des protecteurs puissants veillaient de Paris sur la fortune du jeune diplomate. Selon la promesse de l'ambassadeur an beau-père, le consul général fui créé baron et fait conmiandeur de la Légion d'honneur. Enfin. U tignor Pedrotli fut nommé comte par le roi de Sardaigne. La dot fut d'un million. Quant à la fortune de la casa Pedrotli. évaluée à deux millions giignés dans le conmierce des blés, elle échut aux mariés six mois après leur union, car le premier el le dernier des comtes Pcdroiti mourut en janvier en 1831. Onorina Pedroiii est luie de ces belles Génoises, les plus magnifiques créatures de l'Italie, quand elles soni belles. Pour le tombeau de Julien, Michel-Ange pril ses modèles à Gênes. De là vient celle amplitude, cette curieuse disposiiion du sein dans les figures du Jour et de la Nuit, que tant de criti(pies trouvent exagérées, mais qui sont particulières aux femmes de la Ligurie. A Gênes, la beauté n'existe plus aujourd'hui que sous le mezzaro, comme à Venise elle ne se rencontre que sous les fazzioli. Ce phénomène s'observe chez toutes les nations ruinées. Le type noble ne s'y trouve plus que dans le peuple, comme, après l'incendie des villes, les médailles se cachent dans les cendres. .Mais déjà tout exception sous le rapport de la fortune, Onorina est encore une exception connue beauté palrieieime. Rappelez-vous donc la Nuit que Michel-Ange a clouée sous le Penseur, affublez-la du vêlement moderne, tordez ces beaux cheveux si longs autour de celle magnifique têle un peu brune de ton, niellez une paillette de feu dans ces yeux rêveurs, entortillez cette puissante poitrine dan^ une écharpc, voyez la longue robe blanche brodée de fleurs, supposez que la statue redressée s'est assise et s'est croisé les bras, semblables à ceux de mailcmoiselle Georges, et vous aurez sous les yeux la consulesse avec im enfant de six ans, beau comme le désir d'une mère, cl une petite fille de quatre ans sur les genoux, belle comme un type d'enfant laborieusemeni cherché par David le sculpteur pour l'ornement d'une tombe. Ce beau ménage fut l'objet de l'attention secrète de Camille. Mademoiselle des Touches trouvait au consul un air un peu trop distrait chez un homme parfaitement heureux. Quoique pendant celte journée la femme el le mari lui eussent offert le speciatle admirable du bonheur le plus entier, Camille se demandait pourquoi l'un des hommes les plus distingués qu'elle eût rencontrés, el qu'elle avait vu dans les salons à Paris, restait consul général à Gênes, quand il possédait une fortune de cent et quelques mille francs de rentes! Mais elle avait aussi recomm, par beaucoup de ces riens que les femmes ramassent avec l'intelligence du sage arabe dans Zadig, r;iffcclion la plus fidèle chez le mari. Certes, ces deux beaux êlres s'aimeraient sans mécompte jusqu'à la fin de leurs jours Camille se disait donc tour à tour : « — Qu'y a-t-il ? — Il n'y a rien ! » selon les apparences trompeuses du maintien chez le consul général qui, disons-le, possédait le calme absolu des Anglais, des sauvages, des Orientaux et des diplomates consommés.
En parlant litiéraiure, on parla de l'éternel fonds de boutique de la répul)li(iue des lettres : la faule de la femme ! El l'on se trouva bienloi en présence de deux oiunions : qui, de la femme ou de I homme, avait tort dans la faute de la femme? Les trois femmes présentes, l'ambassadrice, la consulesse et mademoiselle des Touches, ces femmes censées naturellement irréprochables, furent impitoyables pour les femmes. Les hommes essayèrent de prouver à ces trois belles fleurs du sexe qu'il pouvait rester des vertus à une fcnnne après sa faute. Combien de temps allons-nous jouer ainsi à cache-ciehe.' dit LcoD de Lora.
HONORINE
— Cara vita (ma chère vie), allez coiielicr vos enfanis, et envoyez-moi |i:ir lliiia le peiil porlereuillc noir qui esl sur mon meuble di' iSoiillc, ilii le cunsiil à sa t'ciiiinu.
La coii-.iilesse se leva sans f.iire une observation, ce nui prouve qu'elle aimait bien son mari, car elle connaissait assez de français déjà pour savoir que son mari la renvoyait.
— Jo vais vous raconter une histoiredans laquelle je joue im rôle, el après lai|uellc nous pourrons discuter, car il me parait puéril de promener le scalpel sur un mort imaginaire. Pour disséquer, prenez d'abord un cadavre.
Tout le monde se posa pour écouler avec d'autant plus de complaisance que chacini avail assez parlé, la conversation allait languir, ei ce moment est l'occasion que doivent choisir les conteurs. Voici donc ce que raconta le consul général.
— A viui;t-deux ans, une fois reçu docteur en droit, mon vieil oncle, l'abbé Loraux, alors âgé de soixante-douze ans, sentit la nécessité de me doimcr un protecteur et de me lancer dans une carrière quelconque. (À'I excellent liomme, si toutefois ce ne fut pas im saint, regardait clia(|uc nouvelle année connue un nouveau don de Dieu. Je n'ai pas besoin de vous dire combien il était fai ile au confesseur d'une altesse royale de placer un jeune liomme élevé par lui, l'unique enfant de sa sieur. Un jour donc, vers la lin de l'aimée I824, ce vénérable vieillard, depuis cinq ans curé des Ulancs-Manleanx, à Paris, monta dans la chambre que j'occupais à son presbytère, et me dit : — « Fais ta toilette, mon enfant, je vais te présenier à la personne qui le prend chez elle en qualité de secrétaire. Si je ne me trompe, cette persomie pourra me rem|)lacer dans le cas oi'i Dieu m'appellerait à lui. J'aurai dit ma messe à neuf heures, lu as trois quarts d'heure à toi, sois prêt. — .Mi ! mon oncle, dois-je donc dire adieu à cette chambre où je suis si heureux depuis quatre ans?... — Je n'ai pas de fortune à te léguer, me répondil-il. — Ne me laissezvous pas la protection de votre nom, le souvenir de vos œuvres, et...'.' — Ne parlons pas de cet héritage-là, dit-il en souriant. Tu ne connais pas encore assez le monde pour savoir qu'il acquitterait difficilement un legs de celle nature; tandis qu'en le menant ce matin chez monsieur le comte...
(Permettez-moi, dit le consul, de vous désigner mon protecteur sous son nom de baptême seulement, cl de l'appeler le comte Octave.)
— Tandis qu'en te menant chez M. le comie Octave, Je crois le donner une protection qui, si tu plais à ce vertueux homme d'Etat, comme je n'en doute pas, équivaudra certes a la fortune que je l'aurais amassée, si la ruine de mon beau-frere. et la mort de ma sœur, ne m'avaient surpris comme un coup de foudre par un jour serein. — Eies-vous le confesseur de M. le comle'.' — Et, si je l'étais, pourraisje l'y placer.' (juel esl le prêtre capable de proliler des secrets dont la connaissance lui vient au tribunal de la pénitence .' Non, tu dois cette protection à Sa Grandeur le garde des Sceaux. Mon cher .Maurice, lu seras là comme chez un père. .M. le comte le donne deux mille quatre cents francs d'appointements fixes, un logement dans son hùtel, et une indemnité de douze cents francs pour ta nourriture: il ne l'admettra pas à sa table el ne veut pas le faire servir à pan, afin de ne point te livrer à des soins subalternes. Je n'ai pas accepté l'offre qu'on m'a l'aile avant d'avoir acquis la certitude que le secrétaire du comle Octave ne sera jamais un premier doinesli(|ue. Tu seras accablé de travaux, car le comte est un grand travailleur; mais tu sortiras de chez lui capable de remplir les plus hautes places. Je n'ai pas besoin de te recommander la discrétion, la première vertu des hommes qui se deslincnl à des fonctions publiques. » Jugez (pielle fut ma curiosité ! Le comte Octave occupait alors l'une des plus hautes places de la magistrature, il possédait la confiance de madame la dan|)hiiie qui venait de le faire nommer ministre d'Etat, il menait nue existence à peu près semblable à celle du comte de Sérizy, que vous connaissez, je crois, tous; mais plus obscure, car il demeuraii an Marais, rue Payenne, et ne recevait presi|ue jamais. Sa vie privée échappait au contrôle du public par nue modestie cénobitique el par un travail continu. Laissez-moi vous peindre en [leu de mots ma situation. Après avoir trouvé dans le grave proviseur du collège Saint- Louis un tuteur à qui ilion oncle avail délégué ses pouvoirs, j'avais fini mes classes à dix-huit ans. J'étais sorti de ce collège aussi pur qu'un séminariste plein de foi sort de Sainl-Siilpice. A son lit de mort, ma mère avait obtenu de mon oncle que je ne serais pas prêtre; mais j'étais aussi pieux i|ne si j'avais du entrer dans les ordres. Au dcjucher du collège, pour employer un vieux mot très-pittoresque, l'abbé Loraux me prit dans sa cure el me fil faire mon droit. Pendant les quatre années d'études voulues pour prendre tous les grades, je travaillai beaucoup et surtout en dehors des champs arides de la jurisprudence. Sevré de littérature au collège, oii je demeurais chez le proviseur, j'avais une soil à étancher. Des que j eus lu quchpies-nns des chefs-d'œuvre modernes, les œuvres de tous les siècles précédents y passèrent. Je devins fou du théâtre, j'y allai tous les jours pendant longtemps, quoique mon oncle ne me donnât qutf'^ent francs par mois. Cette parcimonie, à laquelle sa tendresse pour les pauvres réduisait ce bon vieillard, eut pour eli'ct de contenir les appétits du
jeune liomme en de justes bornes. Au moment d'enlrer chez le comte Ociave, je n'étais pas un innocent, mais je regardais comme autant de crimes mes rares escapades. Mon oncle était si vraiment angélique, je craignais lanl de le chagriner (|ue jamais je n'avais passé de nuit dehors durant ces quatre années, lie bon homme attendait, pour se coucher, que je fusse rentré. Cette sollicitude maternelle avail plus de puissance pour me retenir que tous les sermons et les reproches dont on émaillc la vie des jeunes gens dans les familles puritaines. Etranger aux différents mondes qui composent la socié'é parisienne, je ne savais des femmes comme il faut et des bourgeoises que ce que j'en voyais en me promenanl, ou dans les loges au ihéàlre, et encore à la dislance du parterre où j'étais. Si, dans ce temps, on m'eût dit : « Vous allez voir Canalis ou Camille Maupin, » j'aurais eu des brasiers dans la tête et dans les entrailles. Les gens célèbres étaient pour moi comme des dieux qui ne parlaient pas, ne marchaient pas, ne mangeaient pas comme les autres hommes. Combien découles des Mille et une Nuits lienl-il dans une adolescence?... Combien de Lampes merveilleuses faut-il avoir maniées avant de reconnaiire (pie la vraie lampe merveilleuse esl on le hasard, ou le travail, ou le génie ,' Pour quehpies hommes, ce rêve fait par l'esprit éveillé dure peu ; le mien dure encore ! Dans ce temps je m'endormais toujours grand-duc de Toscane. — millionnaire, — aimé par une princesse, — on célèbre ! Ainsi, entrer chez le comte Ociave, avoir ceiit louis à moi par an, ce fut entrer dans la vie indépcndant(^ J'entrevis qneUpies chances de pénétrer dans la société, d'y chercher ce que mon cœur désirait le plus, une protectrice qui me lirai de la voie dangereuse où s'engagent nécessairement à Paris les jeunes gens de vingt-deux ans, qiiehpie sages et bien élevés qu'ils soient. Je commençais à me craindre moi-même. L'élude obstinée du droit des gens, dans laipielle je m'étais plongé, ne suffisait pas toujours à réprimer de cruelles fantaisies. Oui, parfois je m'abandonnais en pensée à la vie du théâtre; je croyais pouvoir être un grand acteur; je rêvais des triomphes el des amours sans fin, ignorant les déceptions cachées derrière le rideau, comme partout ailleurs, car toute scène a ses coulisses. Je suis quelquefois sorti, le cœur bouillant, emmené par le désir de faire une battue dans l'aris. de m'y attacher à une belle femme que je rencontrerais, de la suivre jusqu'à sa porte, de l'espionner, de lui écrire, de me confier à elle tout entier, el de la vaincre à force d'amour. Mon pauvre oncle, ce cœur dévoré de charité, CCI eiifanl de soixante-dix ans, intelligent comme Dieu, naif comme un homme de génie, devinait sans doute les tumultes de mon àmc, car jamais il ne faillit à me dire : « Va, Maurice, tu es un pauvre aussi ! voici vingt francs , amuse-tni , lu n'es pas prêtre! » quand il sentait la corde par laquelle il me tenait par trop tendue et près de se rompre. Si vous aviez pu voir le feu follet qui dorait alors ses yeux gris, le sourire qui dénouait ses aimables lèvres en les tirant vers les coins de sa bouche , enfin l'adorable expression de ce visage auguste dont la laideur primitive était rectifiée par un esprit apostolique, vous comprendriez le sentiment qui me faisait, pour loute réponse, embrasser le curé des Blancs-Manteaux, comme si c'eût été ma mère. — « Tu n'auras pas un maitre, me dit mon oncle en allant rue l'aycnne, lu auras un ami dans le comle Octave : mais il est défiant, ou, pour parler plus correctement, il esl prudent. L'amitié de cet homme d'Etal ne doit s'acquérir qu'avec le temps: car, malgré sa perspicacité profonde et son habitude de juger les hommes, il a élo trompé par celui à qui lu succèdes, il a failli devenir victime d'un abus de conliance. C'est l'en dire assez sur la conduite à tenir chez lui. I) En frappant à l'immense grande porte d'un liôiel aussi vaste que l'hôtel Carnavalet el sis entre cour el janlin, le coui) retentit connue dans une solitude. Pendant (pie mon oncle demandait le comle à un vieux suisse en livrée, je jetai un de ces regards qui voient tout sur la cour où les pavés disparaissaient enlre les herbes, sur les murs noirs qui oflVaient de petits j;irdins au-dessus de toutes les décorations dune cliarm.mte arehileelure, et sur des toits élevés comme ceux des Tuileries. Les b.dustres des galeries supérieures étaient rongées. Par une magnifique arcade, j'aperçus une seconde cour latérale où se trouvaient les communs dont les portes se pourrissaient. Un vieux cocher y nettoyait une vieille voiture. A l'air nonchalant de ce domestique, il était facile de présumer que les somptueuses écuries où tant de chevaux hennissaient autrefois, en logeaient tout au plus deux. La superbe façade de la cour me sembla morne , comme celle d'un hôtel appartenant à l'Etat ou à la Couronne, et abandonné à quelque service publie. Un coup de cloche retentit pendant (jne nous allions, mon oncle el moi, de la loge du suisse (il y avail encore écrit audessus de la porte : Parlez au Suisseï, vers le perron d'où sortit un valet dont la livrée ressemblait à celle des Labranche du Théâtre- Français dans le vieux répertoire. Une visite était si rare, que le domestique achevait d'endosser sa casaque, en ouvrant une porte vitrée en petits carreaux, de chaque côté de laquelle la fiimée de deux réverbères avait dessiné des étoiles sur la muraille. Un péristyle d'une magnificence digne de Versailles laissait voir un de ces escaliers comme il ne s'en construira plus en France, et qui tiennenl la place d'une maison moderne. En montant des marches en pierre, froides comme des lombes, et sur lesquelles huit personnes devaient marcher
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de front, nos pas relenlissaieut sous des voûlcs sonores. On (louvail se croire dans une cuhédralo. Les rampes aninsaicni le regard par les miracles de celle orfèvrerie de serrnrier, où se déroiilaienl les faniaisies de quelque arlisle du règne de Henri lll. Saisis par un manieau de glace qui nous loniba sur les épaules , nous iravcrsàmes des aniichambres. des salons en enfilade, parqueiés. sans lapis, meublés de ces vieilleries superbes qui . de là. reionibeul chc?. les marchands de curiosités. Enfin nous arrivâmes à un grand eabinei siiué dans un pavillon en éqnerrc dont louies les croisées doniiaieni sur nu vaste jardin. — « M. le curé des Blaiics-Manleaux et son neveu , M. de L'Uostal ! » dit le Labianche au\ soins de qui le valet de iliéàire uous avait remis à la première aniicbambre. Le comte Octave, vêtu d'un panudon à pieds et dune redingote en molleton gris , se leva d'uu immense bureau , vint à la cbeminée . et me lit signe de m'asseoir. en allant prendre les mains à mon oncle et en les lui serrant. — « Quoique je sois sur la p.iroisse de Saint-Paul . lui dit-il , il n'est pas diliicile que j'aie entendu parler du curé des Plancs-ManleauM , et je suis heureux de faire sa connaissance. — Votre Excellence est bien bonne, répondit mon oncle. Je vous amène le seul parent qui me reste. Si je crois fiire un cadeau à Votre Excellence. je pense aussi donner un second père à mon neveu. — C'est sur quoi je pourrai vous répondre , monsieur l'abbé , quand nous nous serons éprouvés l'un l'autre , votre neveu et moi . dit le comte Octave. Vous vous nomme/.' me demanda-l-il. — Maurice. — Il est docteur en droit, lit observer mon oncle. — Bien, bien, dit le comte en nie regardant de la it'ie aux pieds. — Monsieur l'abbé , j'espère que , pour votre neveu d'abord, puis pour moi, vous me ferez l'honneur de diner ici tous les lundis. Ce sera notre diner. notre soirce de famille, h Mon oncle et le comte se mirent à causer religion au point de vue politique, œuvres de charité, répression des délits, et je pus alors examiner à mon aise l'homme de qui ma destinée allait dépendre. Le comte était de movenne taille . il me fut impossible de juger de ses proportions à cause de son habillement ; mais il me parut maigre et sec. La figure était âpre et creusée. Les traits avaient de la finesse. La bouche, lin peu grande, exprimait à la fois l'ironie et la bonté. Le front, trop vaste peut-être, effrayait conune si c'eiH été celui d'un fou . d'autant plus qu'il contrastait avec le bas de la ligure , terminée brusquement par un petit menton très rapproché de la lèvre inférieure, beui yeux d'un bleu de turquoise, vifs et intelligents comme ceux du prince de Talleyrand. que j'admirai plus tard, également doués, comme ceux du prince, de la faculté de se taire au point de devenir mornes, ajoutaient à l'éirangeté de cette face , non point pâle , mais jaune. Cette coloration semblait annoncer un caractère irritable et des passions violentes. Les cheveux, argentés déjà, peignés avec soin, sillonnaient la tête par les couleurs alternées du blanc et du noir. La coquetterie de celte coiffure nuisait à la ressemblance que je trouvais au comte avec ce moine extraordinaire que Lewis a mis en scène d'après le Schedoni du Confessionnal des Pénitents noirs qui, selon moi, me parait une création supérieure à celle du Sloine. En homme qui devait se rendre de bonne heure au Palais, le comte avait déjà la barbe faite. Deux tlambeaux à quatre branches et garnis d'abat-jours, placés aux deux extrémités du bureau, et donl les bougies brillaient encore, disaient assez que le magistral se levait bien avant le jour. Ses mains , que je vis quand il prit" le cordon de la somiette pour faire venir sou valet de chambre . étaient fort belles , et blanches comme des mains de femme...
I — Eu vous racontant cette histoire, dit le consul général, qui s'iDterrouipit, je dénature la position sociale cl les litres de ce personnage, tout eu vous le nioniraiit dans une situation analogue à la sienne. Etat, dignité, luxe, fortune, train de vie, tous ces détails sont vrais ; mais je ne veux manquer ni à mon bienfaiteur ni à mes habitudes de discrétion, i
— .\u lieu de me sentir ce que j'étais, reprit le consul général après une pause, socialement parlant, un insecte devant un aigle, j'éprouvai je ne sais quel sentiment indéfinissable à l'aspect du comte, et que je puis expliquer aujourd'hui. Les artistes de génie...
I II s'inclina gracieusement devant l'ambassadeur, la femme célèbre et les deux Parisiens, i
. .. Les véritables hommes d'Etal, les poêles, un général qui a commandé des armées, enfin les personnes réellement grandes sont simples ; et leur simplicité vous nul de plain-pied avec elles. Vous qui éii-5 supérieurs par la pensée, peut-être avcz-vous remarqué, dit-il en s adressant à ses hôtes, combien le sentiment rapproche les distances morales qu'a créées la société. Si nous vous sommes inférieurs par l'esprit, nous pouvons vous égaler par le dévouement en amitié. A la température ipassez-moi ce mot] de nos cœurs, je me sentis aussi près de mon protecteur que j'étais loin de lui par le rang. Enfin l'àme a sa clairvoyance, elle pressent la douleur, le chagrin, la joie, l'animadversion, la haine chez autrui. Je reconnus vaguement les symptômes d'un mystère, eu reconnaissant chez le comte les mêmes effets de physionomie que j'avais ob>crvés chez mon oncle. L'exercice des vertus, la sérénité de la conscience, la pureté de la pensée avaient transfiguré mon oncle, qui de laid devint très-beau. J'aperçus une métamorphose inverse dans le visage du comte : au premier coup
d'oeil, je lui donnai cinquante-cinq uns; mais, après un examen attentif, je reconnus une jeunesse ensevelie sous les glaces d'un piorund chagrin, sous la laliguc des études obstinées, sous les teintes chaudes de quelque passion contrariée. A un mol de mon oncle, les yeux du comte reprirent pour un moiiieut la IVaii lioiir d'une pciveiuhe, il eut un sourire d'admiration qui nie le iiioiilia a un âge, que je crus le véritable, à quarante ans. Cesobservaliniis. je ne les lis pas alors, in;iis |diis tard, en me rappelant les < iiciiiisUuices de celle visite. Le valet de chambre entra leiiant un plateau sur le(inel était le déjeuner de son luailre. — « Je ne demande pas mou déieiiner, dit le ((unie, laissez-le cependani, et allez montrer à monsieur son appai iciiicnl. ]• Je suivis le valet de chambre, qui me conduisit à un joli Ingomenl complet, situé sous une terrasse, entre la cour d'honneur et les communs, au-dessus d une galerie par laquelle les cuisines couniumiquaient avec le grand escalier de l'hôtel, (liiand je revins an cabinel du comte, j'entendis, avant d'ouvrir la porte, mon oncle prononçaut sur moi cet arrêt : — « 11 pourrait faire une faute, car il a beaucoup de cœur, et nous sommes tous sujets à d'honorables erreurs ; mais il est sans aucun vice. — Eh bien! me dit le comte en me jetant un regard affectueux, vous plairez-vous là? dites. Il se trouve tant d'appartements dans celte caserne, que si vous n'étiez pas bien je vous caserais ailleurs. — Je n'avais qu une chambre chez mon oncle, répondis-je. — Eh bien ! vous pouvez être installé ce soir, me dit le comte, car vous avez sans doute le mobilier de tous les étudiants, un fiacre suffit à le transporter. Pour aujourd'hui, nous dînerons ensemble, tous trois, » ajouta-t-il en regardant mon oncle. Une magnifique bibliothèque aliénait au cabinet du comte, il nous y mena, me fit voir un petit réduit coquet et orné de peintures qui devait avoir jadis servi d'oratoire. — « Voici votre cellule, me dit-il, vous vous tien-drez là quand vous aurez à travailler avec moi, car vous ne ferez pas à la chaîne. » Et il me détailla le genre et la durée de mes occupations chez lui ; eu l'écoutant, je reconnus en lui un grand précepteur politique. Je luis un mois environ à me familiariser avec les êtres et les choses, à étudier les devoirs de ma nouvelle position, et à m'accoulumer aux façons du comte. Un secréiaire observe néeessairenienl l'homme qui se sert de lui. Les goûts, les passions, le caractère, les manies de cet homme deviennent l'objet d'une étude involontaire, [i'union de ces deux esprits est à la fois plus cl moins qu'un mariage. Pendant trois mois, le comte Octave et moi, nous nous espionnâmes réciproquement. J'appris avec étonnement que le comte n'avait que trente -sept ans. La paix purement extérieure de sa vie et la sagesse de sa conduite ne procédaient pas uniquement d'un sentiment profond du devoir et d'une réllexion stoïque; en pratiquant cet homme, extraordinaire pour ceux qui le connaissent bien, je sentis de vastes profondeurs sous ses travaux, sous les actes de sa politesse, sous son masque de bienveillance, sous son altitude résignée qui ressemblait tant au calme qu'on pouvait s'y tromper. De même qu'en marchant dans les forêts, certains terrains laissent deviner par le sou ipiils rendent sous les pas de grandes masses de pierre ou le vide ; de même l'égoisme en bloc caché sous les fleurs de la politesse, et les souterrains minés par le malheur sonnent creux au contact perpétuel de la vie intime. La douleur el non le découragement habitait cette àme vraiment grande. Le comte avait compris que l'action, que le fait est la loi suprême de l'homme social. Aussi marchait-il dans sa voie malgré de secrètes blessures, en regardant l'avenir d'un œil serein, comme un martyr plein de foi. Sa tristesse cachée. Panière déception dont il souffrait ne l'avaient pas amené dans les landes philosophiques de l'incrédulité ; ce courageux homme d'Etat était religieux, mais sans aucune ostentalion : il allait à la première messe qui se disait à Saint-Paul pour les artisans et pour les domestiques pieux. Aucun de ses amis, personne à la cour ne savait qu'il observât si fidèlement les pratiques de la religion. Il cultivait Dieu comme certains honnêtes gens cultivent un vice, avec un profond mystère. Aussi devais-je trouver nu jour le comte monté sur une Alpe de malheur bien plus élevée que celle où se tiennent ceux qui se croient les plus éprouvés, qui raillent les passions et les croyances d'auirui parce qu'ils ont vaincu les leurs, qui varient sur tous les tons l'ironie et le dédain. Il ne se moquait alors ni de ceux qui suivent encore l'espérance dans les marais où elle vous emmène, ni de ceux qui gravissent un pic pour s'isoler, ni de ceux qui persistent dans leur lutte en rougissant l'arène de leur sang, et la jonchant de leurs illusions ; il voyait le monde en son entier, il dominait les croyances, il écoutait les plaintes, il doutait des affections et surtout des dévouements; mais ce grand, ce sévère magistral y conqiatissait, il les admirait, non pas avec un enthousiasme passager, mais par le silence, par le recueillement, par la communion de l'âme attendrie. C'était une espèce de Manfred catholique et sans crime, portant la curiosité dans sa foi, fondant les neiges à la chaleur d'un volcan sans issue, conversanl avec inie étoile que lui seul voyait ! Je reconnus bien des obscurités dans sa vie extérieure. Il se dérobait à mes regards non pas comme le voyageur qui, suivant une route, disparaît au gré des caprices du terrain dans les fondrières et les ravins, mais en tirailleur épié qui veut se cacher et qui cherche des abris. Je ne m'expliquais pas de fréquentes absences faites au moment où il travaillait le
HONORINE
plus, et qu'il ne me déguisait point, car il me disait : — « Continuez pour moi, » eu me conliaut sa besogne. Cet homme, si proloudéineut enseveli dans les triples obligations de l'Iiounue d'Etat, du magistrat et de l'orateur, me plut par ce goûl cpii révile uue belle àme, et que les gcus délicats ont presque tous pour les fleurs. Son jardin et son cabinet étaient pleins des plantes les plus curieuses, mais qu'il achetait toujours fanées. Peut-être se complaisait-il dans cette image de sa destinée?... il était fané comme ces (leurs prés d'expirer, et dont les parfinus prestjue décomposés lui causaient d'éiranges ivresses.
I.e comte aimait son pays, il se dévouait aux inlérèts publics avec la furie d'un cœur qui veut tromper une auire passion; mais l'élude, le travail où il se plongeait ne lui suflisaient pas; il se livrait eu lui d'affreux combats dont quel(|ues éclats m'atleiguireut. Euliu, il laissait enicudrc de navrantes aspirations vers le bonheur, et me paraissait devoir être heureux encore; mais quel était l'obstacle'.' Aimaitil une femme'.' Ce fut une question que je me posai. Jugez de l'étendue des cercles de douleur que ma pensée dut interroger avant d'eu venir à uue si simple et si redoutable question! Malgré ses efforts, U10U patron ne réussissait donc pas à étouffer le jeu de son cœur. Sous sa pose austère, sous le silence du magistrat s'agitait une passion contenue avec tant de puissance, que persomie, excepté moi, son commensal, ne devina ce secret. Sa devise devait être : « Je souffre et je me lais. « Le cortège de respect et d'admiration qui le suivait, l'amitié de travailleurs intrépides conmie lui, des présidents tiranville et Sérizy n'avaient aucune prise sur le comte : ou il ne leur livrait rien, ou ils savaient tout. Impassible, la tête haute eu public, le comte ne laissait voir l'honum: (|u'en de rares instants, ([uand, seul dans son jardin, dans sou cabinet, il ne se croyait pas observé; mais alors il devenait eulani, il donnait carrière aux larmes dévorées sous sa loge, aux exaliations qui, peut-èire mal interprétées, eussent nui à sa réputation de perspicacité comme homme d'Etat. Quand toutes ces choses furent à l'élat de certitude pour moi, le comte Octave eut tous les attraits d'un problème, et obtint autant d'affection que s'il eût été mon propre père. Comprenez-vous la curiosité comprimée par le respect'.'... Quel malheur avait foudroyé ce savant voué de|iuis l'ùge de dix-huit ans, comme Piit, aux éludes que veut le pouvoir, et qui n'avait pas d'ambition ; ce juge, qui savait le droit diplomaticpu-, le droit politique, le droit civil et le droit criminel, et qui pouvait y trouver des armes contre toutes les intiuiétudes ou contre UjuIcs les erreurs; ce profond législateur, ccl écrivain sérieux, ce religieux célibataire dont la vie disait assez qu'il n'eircourait aucun reproche'.' Un criminel n'ciil i)as été puni plus sévèrement par Dieu que l'était mon patron : le chagrin avait emporté la moitié de son sommeil, il ne donnait plus que ipiaire heures! Quelle lutte existait au fond de ces heures qui passaient eu a|)parence calmes, studieuses, sans bruit ni murnmre, et pendant lesquelles je le surpris souvent la plume tombée de ses doigts, la tête appuyée sur une de ses mains, les yeux comme deux étoiles fixes et quelquefois mouillés de larmes? Commeui l'eau de celte source vive courait-elle sur une grève brillante, sans que le feu souterrain la desséchât?... Y avait-il, comme sous la mer, entre elle et le foyer du globe, un lit de granit? Enfin, le volcan éclaterait-il?... Parfois le comte me regardait avec la curiosité sagace et perspicace, quoique rapide, par laquelle un homme en examine un autre qnand il cherche un conqdice; puis il fuyait mes yeux en les voyant s'ouvrir, en quelque sorte, comme uue bouche qui veut une réponse et qui semble dire : « Parlez le premier! » Par moments, le conile Octave était d'une tristesse sauvage et bourrue. Si les écarts de cette humeur me blessaient, il savait revenir sans me demander le moindre pardon; mais ses manières devenaient alors gracieuses jusqu'à l'humilité (lu chrétien. Quand je me fus finalement altaché à cet homme iu\sli'rieu\ pour moi. si compréhensible pour le monde ;i qui le mol ori(iinnl sullit pour expfupicr toutes les énigmes du cœur, je cliangc;ii la lace de la maison. L'abandon de ses intérêts allait, chez le comie, jusqu'à la bêtise dans la conduite de ses affaires. Riche d'enviroiî cent soixante mille francs de rente, sans com|iter les émoluments de ses places, dont trois n'ét;iient pas sujettes à la loi du cumul, il dépensait soixante mille francs, sur lesquels trente au moins allaient à ses domestiques. A la fin de la première année, je renvoyai tous ces fripons, et priai Sou Excellence d'user de son crédit pour m'aider à trouver d'honnêtes gens. A la fin de la seconde année, le comte, mieux traité, mieux servi, jouissait du comfort moderne; il avait de beaux chevaux appartenant à un cocher à qui je doimais tant par mois pour chaque cheval; ses diners, les jours de réception, servis par Chevet à prix débattus, lui faisaient honneur; l'ordinaire regardait une excellente cuisinière que me procura mou oucle et que deux filles de cuisine aidaient ; la dépense, non compris les acquisitions, ne se montait plus (pi'à trente mille francs ; nous avions deux domestiques de plus, dont les soins rendirent à l'hôtel toute sa poésie, car ce vieux palais, si beau dans sa rouille, avait une majesté que l'incurie déshonorait. — « Je ne m'étonne plus, dit -il en apprenant ces résultats, des fortunes que faisaient mes gens. En sept ans. j'ai eu deux cuisiniers devenus de riches restaurateurs! —Vous avez perdu trois cent mille francs en sept ans, repris-je. Et vous, maaisirat, qui signez au Palais des réquisitoires contre le crime, vous en-
couragez le vol chez vous, h An commencement de l'année 1826, le comte avait sans doute achevé de m'ohserver, et nous étions aussi liés que peuvent l'être deux hommes quand l'un est le subordonné de l'autre. Il ne m'avait rien dit de mon avenir; mais il s'était attaché, comme un maître et connne un (lere, à m'insirnire. Il me fil souvent rassembler les matériaux de ses travaux les plus ardus, je rédigeai «pielques-uns de ses rapports, et il me les corrigeait en me montrant les didérences de ses interprétations de la loi. de ses vues et des miennes. Qu;ind enfin j'eus produit im travail qu'il pût donner comme sien, il en eut une joie qui me servit de récompense, et il s'aperçut que je la prenais ainsi. Ce petit incident si rapide produisit sur celte âme, en apparence sévère, un efl'et extraordinaire. Le comte me jugea, pour me servir de la langue judiciaire, en dernier ressort et souverainement : il me prit la tête et me baisa sur le front. — « Maurice! s'éeria-lil, vous n'êtes plus mon compagimn, je ne sais pas encore ce que vous me serez; mais, si ma vie ne change pas, peutêtre me liendrez-vous lieu de fils! » Le comte Octave m'avait présenté dans les meilleures maisons de Paris où j'allais à sa place, avec ses gens et sa voiture, dans les occasions irop fréquentes où. près de partir, il changeait d'avis et faisait venir un cabriolet de place, pour aller... où?... Là était le mystère. Par l'accueil qu'on me faisait, je devinais les sentiments du comte à mon égard et le sérieux de ses recommandations. Attentif coumie un jière, il fournissait à lous mes besoins avec d'autant plus de libéralité ((ue ma discrétion l'obligeait à toujours penser à moi. Vers la fin du mois de janvier 1827, chez madame la comtesse de Sérizy, j'éprouvai des chances si constamment mauvaises au jeu, que je perdis deux mille francs, et je ne voulus pas les prendre sur ma caisse. Le lendemain, je me disais : « Dois-je aller les demandera mon oncle ou me confier au comte? « Je pris le dernier parti. — « Hier, lui dis-je pendant qu'il déjeunait, j'ai constamment perdu au jeu, je me suis pi(iué, j'ai continué ; je dois deux mille francs. Me permettez-vous de prendre ces deux mille francs eu compte sur mes appointements de l'armée? — Non, me ditil avec un charmant sourire. Quand on joue dans le monde, il faut avoir une bourse de jeu. Prenez six mille francs, payez vos délies, nous serons de moitié à compter d'aujourd'hui, car si vous me représentez la plupart du temps, au^moins votre amour-propre n'en doit-il pas souffrir. » Je ne remerciai pas le comte. Un remerciement lui aurait paru de Irop entre nous. Cette nuance vous indique la nature de nos relations. Néanmoins nous n'avions pas encore l'un et l'autre une confiance illimitée, il ne m'ouvrait pas ces immeimes souterrains que j'avais reconnus dans sa vie secréle, et moi je ne lui disais pas : '( Qu'avez-vous? de quel mal souffrez-vous? n Que faisait-il pendant ses longues soirées? Souvent, il rentrait ou à pied ou dans un cabriolet de place, quand je revenais en voilure, moi, son secrétaire! Un homme si pieux était-il donc la proie de vices cachés avec hypocrisie? Employait-il toutes les forces de son esprit à satisfaire une jalousie plus habile que celle d'Othello? Vivait-il avec une femme indigne de lui? Un matin, en revenant de chez je ne sais quel fournisseur acquitter un mémoire, entre Saint-Paul et l'Ilôlel-de-Ville, je surpris le comte Octave en conversation si animée avec une vieille femme, qu'il ne m'aperçut pas. La physionomie de celle vieille me donna d'étranges soupçons, des soupçons d'autant plus fondés que je no voyais pas l'aire au comle l'emploi de ses économies. N'est-ce pas horrible à penser? je me faisais le censeur de mou palion. Dans ce moment, je lui savais plus de six cent mille francs à placer, et s'il les avait employés en inscriptions de rentes, sa confiance en moi était tellement entière en tout ce qui touchait ses intérêts, que je ne devais pas l'ignorer. Parfois le comte se promenait dans son jardin, le malin, eu y tournant comme im homme pour qui la promenade est l'hippogriffe que monte une mélancolie rêveuse. Il allait! allait! il se frottait les mains à s'arracher l'épiderme! Et quand je le surprenais en l'abordant au détour d'une allée, je voyais sa figure épanouie. Ses yeux, au lieu d'avoir la sécheresse d'une turquoise, prenaieut ce velouté de la pervenche qui m'avait tant frappé lors de ma première visite à cause du contraste étonnant de ces deux regards si différents: le regard de l'homme heureux, le regard de l'homme malheureux. Deux ou trois fois, eu ces moments, il m'avait saisi par le bras, il m'avait enlrainé; puis il me disait: — .( Que veuez-vous me demander? )i :iu lieu de déverser sa joie en mon cœur qui s'ouvrait à lui. Plus souvent aussi, le malheureux, surtout depuis que je pouvais le remplacer dans ses travaux et faire ses rapports, restait des heures entières à contempler les poissons rouges qui fourmillaient dans un magnifique bassin de marbre au milieu de son jardin, et autour duquel les plus belles fleurs formaient un anqiliilhcàtre. Cet homme d'Etat semblait avoir réussi à passionner le plaisir machinal d'émietler du pain à des jioissons. Voilà counueut se découvrit le drame de cette existence intérieure si profondément ravagée, si agitée, et où, dans un cercle oublié par Dante dans son Enfer, il naissait d'horribles joies.
Le consul général fil une pause.
— Par un certain lundi, reprit-il, le hasard voulut que M. le président de Cranville et M. de Sérizy, alors vice-président du conseil d'Ktal, fussent venus tenir une séance chez le comte Octave. Ils for-
HONORINE
niaieut. à eii\ irois, iine commission do laiiuollo j'oiais le seeréiaire. Le comie m'avait dojà fait nommoi' aiiiliiour au conseil li'F.lai. Tons les éléinonis nécessaires à l'examen do la (iiio-iion poliiiiinc socièlonieni soumise à ces messieurs se iroiivaieni sm- ruiio dos longues tables de notre biWiolhèquc. MM. de lîranvillo ol do Sori/y s'en étaient remis au comte Octave pour le do|iouillonu-nl proinratoiro des documenis relatifs à leur travail. .Min d'oviior le irauspori dos pièces chez M. de Sériiv, président de la commission, il oiaii convenu qu'on se réunirait d'abord rue Pavonne. Le cabinet des Tuileries attachait une grande importance à ce' travail, qui pes:» sur moi principalement et auquel je dus, dans le cours de cette année, ma nomination de maître dos requêtes. Onoiqne les comtes de Graaville cl de Sérizy, dont les habitudes ressemblaient fort à celles de mon patron, ne dînassent jamais hors de chei eux. nous fûmes surpris discutant encore à une heure si avancée que le valet de chambre me demanda pour me dire : — i. MM. les curés de Saint-Paul et des Blancs-Manteaux sont au salon depuis doux heures. » 11 était neuf heures! — u Vous voilà, messieurs, obligés de faire un dîner de curés, dit en riant le comte Octave à ses collègues. Je ne sais pas si Granville surmontera sa répugnance pour la soutane. — C'est selon les curés. — Oh! l'un est mon oncle, et lauirc est l'abbé Gaudron, lui ropondis-je. Soyez sans crainte, l'abbé Foniaiion n'est plus vicaire à Saint Paul.... — Eh bien! dînons, répondit le président Granville. Un dévot m'effraye; mais je ne sais personne de gai comme un homme vrain)ent pieux ! » Et nous nous rcndimes au salon. Le dîner fut charmant. Les honmies réeilemenl instruits, les politiques à qui les affaires donnent et une expérience consommée et l'habiindo de la parole, sont d'adorables conteurs, quand ils savent conter. Il n'est pas de milieu pour eux, ou ils sont lourds, ou ils sont sublimes. .\ ce charmant jeu, le prince de Metiernioh est aussi fort que Charles Nodier. Taillée à facettes comme le di.imaut. la plaisanterie des hommes d'Etat est nette, étincelante et pleine de sens. Sûr de l'observation des convenances au milieu de ces trois hommes supérieurs, mon oncle permit à son esprit de se déployer, esprit délicat, d'une douceur pénétrante, el lin comme celui de ions les gens habitués à cacher leurs pensées sous la robe. Comptez aussi qu'il n'y eut rien de vulgaire ni d'oiseux dans cette causerie que je comparerais volontiers, comme effet sur l'àme, à la musique do Rossini. L'abbé Gaudron était, comme le dit M. Granville, un saint Pierre plutôt qu'un saint Paul, un paysan plein de foi, carré de base comme de hauieur. un bœuf sacerdotal dont l'ignorance, en fait de monde et de littérature, anima la conversation par des étonnements naïfs et par des interrogations imprévues. On finit par causer d'une des plaies inhérentes à l'état social et qui vient de nous occuper, de l'adultère! Mon oncle lit observer la contradiciion que les Icgi^lalcurs du Code, encore sous le coup des orages révolutionnaires, y avaient établie entre la loi civile et la loi religieuse, et d'où, selon lui, venait tout le mal. — 1 Pour l'Eglise, dit-il, l'adultère est un crime; pour vos tribunaux, ce n'est qu'un délit. L'adultère se rend en carrosse h la police correctionnelle au lieu de monter sur les bancs de la Cour d'assises. Le conseil d Etat de Napoléon, pénétré de tendresse pour la femme coupable, a été plein d'impéritie. Ne fallait-il pas accorder en ceci la loi civile et la loi religieuse, envoyer au couvent pour le reste de ses jours, comme autrefois, l'épouse coupable'.' — Au couvent! reprit M. de Sériïy, il aurait fallu d'abord créer des couvents, et, dans ce temps, ou convertissait les monastères eu casernes. Puis, y pensezvous, monsieur l'abbé.'... donner à Dieu ce dont la société ne veut pas!.... — Oh! dit le comte de Granville, vous ne connaissez |)as la France. On a dû laisser au mari le droit de se plaindre; eh bien ! il n'y a pas dix plaintes en adultère par an. — M. l'abbé prêche pour son saint, car c'est Jésus-Christ qui a créé l'adultère, reprit le comte Octave. En Orient, berceau de l'humanité, la femme ne fut qu'un plaisir, et y fut alors une chose; on ne lui demandait pas d'autres vertus que l'obéissance et la beauté. En mettant l'Ame au-dessus du corps, la famille européenne moderne, fille de Jésus, a inventé le mariage indissoluble, elle en a fait un sacrement. — .Ah ! l'Eglise en reconnaissait bien toutes les difficultés, s'écria M. de Granville. — Cette institution a produit un monde nouveau, reprit le comte en souriant; mais les mœurs de ce monde ne seront jamais celles des climats où la femme est nubile à sept ans et plus que vieille à vingt-cinq. L'Eglise catholique a oublié les nécessités d'une moitié du globr. Parlons donc uniquement de l'Europe? La femme nous csl-cUc inicrienre ou supérieure? Telle est la vraie question par rapport à nous. Si la femme nous est inférieure, en l'élevant aussi liant que l'a fait l'Eglise, il fallait de terribles punitions à l'adidtère. Aussi, jadis, a-l-on |)rocédé ainsi. Le cloître ou la mort, voilà toute l'ancienne législation. .Maisdepais, les mœurs ont modifié les lois, conmie toujours. Le trône a servi de couche à l'adultère, et les progros de ce joli crime ont marqué l'affaiblissement des dogmes de l'Eglise catholique. Aujourd'hui, là où l'Eglise ne demande plus qu'un repentir sincère à la femme en faute, la société se contente d'une flétrissure au lieu d'un supplice. La loi condamne bien encore les coupables, mais elle ne les intimide plus. Eulin. il y a deux morales : la morale du monde et la morale du Code Là où le Code est faible, je le reconnais avec notre cher abbé, le monde eiçl aodacieui et moijueur. Il est peu de juges qui ne
voudraient avoir commis le délit contre lequel ils déploient la fondre assez bonasse de leurs coii.virfc'rnnJ,*. Le monde, qui dément la loi, et dans ses fêles, et par ses usages, ol par ses plaisirs, est plus sévère que le Code et l'Eglise : lo iiunulo punit la maladresse après avoir encouragé l'hypocrisie. L'ooonoinie do la loi sur le mariage me semble à reprendre de fond en comble. Poui-clre la loi française serait-elle parfaite si elle proclamait l'cxhoroilalion dos filles. — Nous connaissons à nous trois la (inestion à fond, dit en riant le comte de Granville. Moi. j'ai imo fenmic avec laquelle je ne puis pas vivre. Sérizy a une fennne qui ne veut pas vivre avec lui. Toi, Octave, la tienne t'a quille. Nous résumons donc, à nous trois, tous les cas de conscience conjugale; aussi, composerons-nous, sans doute, la commission, si jamais on revient au divorce, ii La fourchette d'Oclave tomba sur son verre, le brisa, brisa l'assielte. Le comte, devenu pâle connue mi mon, jeta sur le président de Granville un regard foudroyant par lequel il me montrait, et que je surpris. — « Pardon, mon ami, je ne voyais pas Maurice, reprit le président do Granville. Sérizy cl moi nous avons été tes complices après l'avoir servi de témoins, je ne croyais donc pas faire une indiscrétion en présence de ces deuxvénérabies eeclésiasliques. u M. de Sérizy changea la conversation eu racontant tout ce qu'il avait fait pour plaii<> à sa femme sans y parvenir jamais. Ce vieillard conclut à l'iiniiossibiliié de réglementer les sympathies et les ;iulipalliics liiiuiaines. il soutint que la loi sociale n'était jamais plus pailaiio i\ur (piand elle se rapprochait do la loi naturelle. Or, la iiatuio no louail aucun coniple do l'alliance dos àmcs. son but élail alleinl par la propagation de l'espèce. Donc le Code actuel avait été très-sage en laissant une énorme latitude aux hasards. L'exhérodalion des filles, tant qu'il y aurait dos héritiers mâles, était une excellente modification, soit pour éviter rahàlardissement des races, .soit pour rendre les ménages plus heureux en supprimant des unions scandaleuses, en faisant rechercher uni(pieinont les qualités morales et la beauté. — « Mais, ajoula-t-il en levant la main par un gesie de dégoût, le moyen de perfectionner une législation quand un pays a la prétention de réunir sept ou huit cents législateurs!... Après tout, rcpril-il, si je suis sacrifié, j'ai un enfant qui me succédera... — En laissant de côté toute question religieuse, re|)rit mon oncle, je ferai observer à Votre Excellence que la nalurene nous doit que la vie, et que la société nous doit le bonheur. Etes-vims père? lui demanda mon oncle. — El moi, ai-je des enfanls? » dil d'une voix creuse le comte Octave dont l'accent causa de telles impressions qu'on ne parla plus ni femmes, ni mariage. (Jnand le café fut pris, les deux comtes et les deux curés s'évadèrent en voyant le pauvre Oclave tombé dans un accès de mélancolie qui ne lui permit pas de s'ajjerccvoir de ces disparitions successives. Mon protecteur était assis sur une bergère, au coin du feu, dans l'atlltude d'un hoirime anéanti. — « Vous connaissez le secret do ma vie, me dit-il en s'apercevanl que nous nous trouvions seuls. Après trois ans de mariage, un soir, en rentrant, on m'a remis une lettre par laquelle la comtesse m'annonçait sa fuite. Celle letlre ne manquait pas de noblesse, car il est dans la nature des femmes de conserver encore des vertus en commettant celle faute horrible... Aujourd'hui, ma femme est censée s'être embarquée sur un vaisseau naufragé, elle passe pour morte. Je vis seul depuis sept ans!... Assez pour ce soir, Maurice. Nous causerons de ma siluaiion quand je me serai accoutumé à l'Idée de vous en parler. Quand on souffre d'une maladie chronique, ne faut-il pas s'habituer au mieux? Souvent le mieux parait être une autre face de la maladie. »
J'allai me coucher toul troublé, car le mystère, loin de s'éclaircir, me parut de plus en plus obscur. Je pressentis un drame étrange en comprenant qu'il ne pouvait y avoir rien de vulgaire enlre une femme que le comte avait choisie et un caractère comme le sien. Enfin les événements qui avaient poussé la comtesse à quitter un homme si noble, si aimable, si parfait, si aimant, si digne d'êire aimé, devaient être au moins singuliers. La phrase de M. de Granville avait été comme une torche jetée dans les soulerrains sur lesquels je marchais depuis si longtemps ; et, quoique cette flamme les éclairât imparfaitument, mes yeux pouvaient remarrpier leur étendue. Je m'expliquai les souffrances du comte sans connaître ni leur profondeur ni leur amertume. Ce masque jaune, ces tempes desséchées, ces gigantesques éludes, ces moments de rêverie, les moindres détails de la vie (le ce célibataire marié prirent un relief lumineux pendani celle heure d'examen mental qui est comme le créimsculc du sommeil, et auquel tout homme de cœur se serait livré, comme je le fis. Oh ! coinhicn j'aimai mon pauvre patron ! il me parut sublime. Je lus un poëmo de mélancolie, j aperçus une action perpétuelle dans ce cœur taxé par moi d'inertie. Une douleur suprême n'arrive-t-ellc pas toujours à l'immobilité? Ce magistrat, qui disposait de tant de puissance, s'était-il vengé' se repaissait-il d'une longue agonie? N'est-ce pas quelque chose à Paris (pi'une colère toujours bouillante pendant dix ans? Oue faisait Octave depuis ce grand malheur, car cette séparaiioii de deux époux est le grand malheur dans notre époque où la vie intime est devenue, ce qu'elle n'était pas jadis, une question sociale? Nous passâmes ipielqucs jours en observation, caries grandes souffrances ont leur pudeur; mais enfin, un soir, le comte me dit d'une voix grave : — Restez ! Voici quel fut à peu près son récit :
HONORLNE.
H Mon père avait une pupille, riche, Ijclle et Agée de seize ans, au moment où je revins du collésie dans ce vieil liôtcl. Elevée par ma mère, Honorine s'éveillait alors à la vie. l'Ieinc de grâces et d'enfjntillagc, elle rêvait le bonlicur comme elle eût rêvé d une parure, el peut-être le bonheur était-il pour elle la parure de l'Muc ! Sa i)iélé n'allait pas sans des joies puériles, car tout, même la religion, était une poésie pour ce cœur ingénu. Elle entrevoyait son avenir comme une lëie pcrpéiuelle. Iiuiocenie et pure, aucun délire n'avait troublé son sommeil. La honte et le chagrin n'avaient jamais altéré sa joue ni mouillé ses rcg:irds. Elle ne cherchait même pas le secret de ses émotions involontaires par un beau jour de printemps. Enfin, elle se sentait faible, destinée à l'obéissance, et attendait le mariage sans le désirer. Sa rieuse imagination ignorait la corruption, peut-être nécessaire, que la littérature inocule par l.i peinture des passions; elle ne savait rien du monde, el ne connaissait aucun des dangers de la société. La chère enfant avait si peu soufTort qu'elle n'avait pas même déployé son courage. Enfin, sa c;indcnr l'eût lait marcher sans crainte au milieu des serpents, comme l'idéale ligure qu'im peintre a créée de l'innocence. Jamais front ne fut plus serein et à la fois plus riant que le sien. Jamais il n'a été iicrinis à une bouche de dépouiller de leur sens des Interrogations précises avec tant d'ignorance. Nous vivions comme deux frères. Au bout d'un an, je lui dis, dans le jardin de cet hôtel, devant le bassin aux poissons en leur jetant du pain : — « Venx-lu nous marier? Avec moi, lu feras tout ce que tu voudras, tandis qu'un autre homme te rendrait malheureuse. — Maman, dit-elle à ma mère qui vint au-devant de nous, il est convenu entre Octave et moi que nous nous m.irierons... — A dix-sept ans'/... répondit ma mère. Non, vous attendrez dix-huit mois; et si dans dixhuit mois vous vous plaisez, eh bien 1 vous êtes de naissance, de fortunes égales, vous ferez à la fois un mariage de couvenaiice et d'inclination. )) Quand j'eus vingt-six :ins. et Honorine dix-neuf, nous nous mariâmes Noire respect pour mon père et ma mère, vieillards de l'ancienne cour, nous empêcha de mettre cet hoiel à la mode, d'en changer les ameublements, et nous y restâmes, comme par le passé, en enfants. Néanmoins j'allai dans le monde, j'initiai ma femme à la vie sociale, et je regardai comme im de mes devoirs de l'instruire. J'ai reconnu plus lard que les mariages contractés dans les conditions du noire renfermaient un écueil contre lequel doivent se briser bien des affections, bien des prudences, bien des existences. Le mari devient un pédagogue, un professeur, si vous voulez ; et l'amour périt sous la férule qui, tôt ou lard, blesse; car une é|)0usc jeune el belle, sage et rieuse, n'admet pas de ^upériorités au-dessus de celles dont elle est douée par la nature. Peut-être ai-je eu des torts? peutêtre ai-je eu, dans les difficiles commencements d'un ménage, un ion niagislral? Peut-être, an contraire, ai je conmiis la faute de me lier absolument :\ celte candide nauire, cl n'ai-je pas surveillé la comtesse, chez qui la révolte me paiaissaii impossible? Hélas ! on ne sail pas encore, ni en politique, ni en ménage, si les empires et les félicités péiisscnt par irop de confiance ou par trop de sévérité. Peut-être aussi le mari n'a-t-il pas réalisé pour Honorine les rêves de la jeune fille? Sait-on, pendant les jours de bonheur, à quels préceptes on a manqué?...
( — Je ne me rappelle que les masses dans les reproches que s'adressa le comte avec la bonne foi de l'analomisic cherchant les causes d'une maladie qui échapperaient à ses confrères ; mais sa clémente indulgence me parut alors vraiment digne de celle de Jésus- Christ quand il sauva la femme adultère.)
« Dix-huit mois après la mort de mon père, qui précéda ma mère de quelques mois dans la tombe, repril-il après une pause, arriva la terrible nuit où je fus surpris par la leltie d'adieu d'Honorine. Par quelle poésie ma femme éiaii-elle séduite? Eiail-ce les sens, était-ce les inagiiétismes du malheur ou du génie, laquelle de ces forces l'avait ou surprise ou entraînée ? .le n'ai rien voulu savoir. Le coup fut si cruel que je restai comme Iiébéié pendant un mois. l'Iiis lard, la réllexiou m'a dit de rester dans mon ignorance, et les malheurs d'Honorine m'ont trop appris de ces choses. Jusqu'à présent, .Maurice, tout est bien vulgaire ; mais tout va changer par un mol : j'aime Honorine ! je n'ai pas cessé de l'adorer. Depuis le jour de l'abandon, je vis de mes so\ivenirs, je reprends un à un les plaisirs pour lesquels sans doute Honorine fut sans goùl. Oh ! dit-il en voyant de l'étonnement dans mes yeux, ne me faites pas un héros, ne me croyez pas assez sot, dirait un colonel de l'Empire, pour ne pas avoir cherché des distractions. Hélas ! mon enfant, j'étais ou tro|) jeune, ou trop amoureux : je n'ai pu trouver d'auire femme dans le monde entier. Après des luties affreuses avec moi-même, je cherchais à in'éloiirdir; j'allais, mon argent à la main, jusque sur le seuil de l'infidélité; mais là se dressait devant moi, comme une blanche siaïue, le souvenir d'Honorine. En me rappelant la délicatesse inlinic de celle peau suave à travers laquelle on voit le sang courir el les nerfs palpiicr; en revoyaul celle lêle ingénue, aussi naïve la veille de mon malheur que le jour où je lui dis : — \eux-tu nous marier? en me souvenant d'un parfum céleste comme celui de la venu; en retrouvant la lumière de ses regards, h joliesse de ses gestes, je m'enfuyais comme nu lionime qui va violer une tombe cl qui en voit sor-
tir l'àme du mon iraMsli;.^ur.e. Au Conseil, an Palais, dans mes nuits, je rêve si consianinu m d'Honorine, qu'il me faut une force d'àme excessive pour êirc à ee (pie je f;iis, à ce que je dis. Voilà le secret de mes travaux. Lh bien ! je ne me suis pas plus senti de colère contre elle que n'en a un père en voyant son enfant chéri dans le danger ou il s'est précipité par imprudence. J'ai compris que j'avais fait de ma femme une poésie dont je jouissais avec tant d'ivresse que je croyais mon ivresse partagée. Ah ! Maurice, un amour sans discernement est, chez un mari, une faute qui peut préparer tous les crimes d'une fcMimne! J'avais probablement laissé sans emploi les forces de celte eiiTant, chérie comme une enfant ; je l'ai peul-être fatiguée de mon amour avant que l'heure de l'amour eût sonné pour elle ! Trop jeune pour entrevoir le dévouement de la mère dans la constance de la femme, elle a pris celle première épreuve du mariage pour la vie elle-même, et l'cnfani mutin a maudit la vie à mon insu, n'osant se plaindre à moi, par pudeur peut-être ! Dans une situation si cruelle, elle se sera trouvée sans défense contre un homme qui l'aura violemment émue. Et moi, si sagace magisiral. dit-on, moi dont le cunir est bon, mais dont l'esprit était occupé, j'ai deviné trop lard ces lois du code féminin méconnues, je lésai lues à la clarté de l'incendie qui dévorait mon loit. J'ai fait alors de mon cœur un tribunal, en vertu de la loi ; car la loi constitue un juge dans un mari : j'ai absous ma femme cl je me suis condamné. Mais l'amour prit alors chez moi la forme de la passion, de celte passion lâche et absolue ipii saisit certains vieillards. Aujourd'hui, j'aime Honorine absente, comme on aime, à soixante ans, une femme ipi'nn veut avoir à tout prix, et je me sens la force d'un jeune homme. J'ai l'audace du vieillard et la reienue de l'adolescent. Mon ami, la société n'a que des railleries pour celte affreuse situation conjugale. Là où elle s'apitoie avec un amant, elle voit dans un mari je ne sais quelle impuissance, elle se rit de ceux qui ne savent pas conserver une femme qu'ils ont acquise sous le poêle de l'Eglise et par-devant l'écharpe du maire. Et il a fallu me taire! Sérizy est heureux. Il doit à sou indulgence le plaisir devoir sa femme, il la protège, il la défend; el, comme il l'adore, il connaît les jouissances excessives du bienfaiteur qui ne s'iuquièle de rien, pas même du ridicule, car il en baptise ses paternelles jouissauies. — « Je ne reste marié qu'à cause de ma femme I » me disait un jour Sérizy en sortant du conseil. Maismoil... moi, je n'ai rien, pas même le ridicule à affronter, moi qui ne me soutiens que par un amour sans aliment ! moi qui ne trouve pas un mol à dire à une femme du monde! moi que la proslilulion repousse! moi, fidèle par incantation ! Sans ma foi religieuse, je me serais tué. J'ai défié l'abîme du travail, je m'y suis plongé, j'en suis sorti vivant, brûlant, ardent, ayant perdu le sommeil!... »
(— Je ne puis me rappeler les paroles de cet homme si éloipient , mais à (pii la i>assion donnait une éloquence si supérieure à celle de la tribune, que, comme lui, j'avais en l'écoulant, les joues sillonnées de larmes ! Jugez de mes impressions, quand, après une pause pendant laquelle nous essuyâmes nos pleurs, il acheva son récit par celte révélation.)
i( Ceci est le drame dans mon âme. mais ce n'est pas le drame extérieur qui se joue en ce moment dans Paris ! Le drame intérieur n'intéresse personne. Je le sais, et vous le reconnaîtrez un jour, vous qui pleurez en ce moment avec moi : personne ne superpose à son cœur ni à son épiderme la douleur d'autrui. La mesure des douleurs est en nous. Vous-même, vousnc comprenez mes souffrances que par une analogie irès-vague. Pouvez-vous me voir calmant les rages les plus violeiiles du désespoir par la contemplalion d'une miuialure où mon regard retrouve et baise son front, le sourire de ses lèvres, le contour de son visage , où je respire la blancheur de sa peau , et qui me permet presipie de sentir, de manier les grappes noires de ses cheveux bouclés? M'avez-vous surpris quand je bondis d'espérance , quand je me tords sous les mille fièches du désespoir, quand je marche dans la boue de Paris pour dompter mon inq)aiieiice par la fatigue? J'ai des énervenienls comparables à ceux des gens en cousompiion, des hilarités de fou, des appréhensions d'assassin ipn rencontre un brigadier de gendarmerie. Enfin, ma vie est un continuel paroxysme de terreurs, de joies, de désespoirs, fjuani au drame, le voici : vous me croyez occupé du conseil d'Etat , de la (ihambre , du Palais, de la politique !... Eh ! mon Dieu, sept heures de la nuit suffisent à tout, tant la vie que je mène a surexcité mes facultés. Honorine esl ma grande affaire. Reconquérir ma femme, voilà ma seule élude; la surveiller dans la cage où elle est, sans qu'elle se sache en ma puissance; satisfaire à ses besoins, veiller au peu de plaisir qu'elle se permet, être sans cesse autouf d'elle, comme un sylphe, sans me laisser ni voir, ni deviner, car lout mon avenir serait perdu, voilà ma vie, ma vraie vie ! Depuis sept ans, je ne me suisjain lis couché sans être allé voir la lumière de sa veillcii-^e , ou son ombre sur les rideaux de la feuêîre. Elle a quille ma maison s:ins en vouloir emporter autre chose que sa toiletie de ce jour-l.i. L'enfant a poussé la noblesse des sentiments jusqu'à la bêtise! Aussi, dix-huit mois après sa fuite, étaitelle abandonnée par son amant qui fui éponvanié par le visage âpre et froid , sinistre et puant de la misère , le lâche ! Cet homme avait sans doute cninpié sur l'existence heureuse et dorée en Suisse el en
HONORINE
Iialie . que se donnem les giaiulcs dnmos en quilianl leurs maris, lionorine a de son olu'f soiNaiiie mille francs de rentes. Ce misérable a laissé la clière eréalnre enceinlo et sans un son ! Kn 18-20, an mois de novembre, j'ai obtenu du meilleur accoucheur de l'aris de jouer le nMe d'un pelil chirurgien de faubourg. J'ai décidé le curé du iiiiartier où se trouvait la comtesse à subvenir à ses besoins, comme s'il accomplissait une œuvre de charité. Cacher le uom de ma l'cmme, lui assurer l'incognito, lui trouver une ménagère qui me fût dévouée cl qui fût nue couûdeute intelligente, bah!... ce fut un travail digne de Figaro. Vous comprenez que, pour découvrir l'asile de ma femme, il me snflisait de vouloir. .\près trois mois de désespérance pkitùt que de désespoir, la pensée de me consacrer an bonheur d'Honorine, en prenant Oieu pour confident de mon rôle, fui nu de ces poèmes qui ne tombent qu'an civur d'un amant quand même ! Tout amour absolu veut sa pâture. U\ '. ne devais-je pas proléger celte enfanl, coupable par ma seidc imprudence, contre de nouveaux désastres'.' accomplir enfin mou r61e d'ange gardien. Après sepl mois de nourriture, le lils miiurut, heureusement pour elle et pour moi. Ma femme fut entre la vie Cl la mort pendant neuf mois, abandonnée au moment où elle avait le plus besoin du liras d'un honnne ; mais ce bias, dil-ilen Iciidaiit le sien p.r un mouvement d'une énergie angélique, fui éleudu sur sa tèle.
Honorine fut soignée comme elle l'eût été dans son hôlel. Quand, rétablie, elle demanda comment, par qui elle avail été secourue , on lui répondit : — Les sœurs de charité du quartier, — la Société de maternité, — le curé de la paroisse qui s'intéressait à elle. Cette femme, dont la fierté va jusqu'à cire un vice, a déployé dans le malheur une force de résistance que, par certaines soirées, j'appelle un eiitùtemenl de mule. Honorine a voulu gagner sa vie! ma femme travaille !... Depuis cinq ans, je la tiens, nie S:dnl-.Maur, dans un charmant pavillon où elle fabrique des fleurs et des modes. Klle croit vendre les produits de sou élégant travail à un marchand qui les lui paye assez cher pour que la journée lui vaille vingt francs, el n'a pas eu depuis six ans un seul soupçon. Elle paye toutes les choses de la vie à peu près le tiers de ce qu'elles valent, eh sorte qu'avec sis mille francs par an, elle vit comme si elle avail quinze mille francs. I.lle a le goût des fleurs, et donne cent ccus à un jardinier qui me coûte à moi douze cents francs de gages, et qui me présente des mémoires de deux mille francs tons les trois mois. J';ti promis à cet lioinuie un maiais et une maison de maraîcher conligue il la loge du toncieige de la rue Sainl-.Maur. Celle
nropriélé m'appartient sous le nom d'un commis-greffier de la Cour. Une seule indiscrétion ferait tout perdre au jardinier. Honorine a son pavillon, un jardin, une serre superbe, pour cinq cents francs de lover par au. Elle vit là. sons le nom de sa femme de charge, madame Coliaiu. cette vieille d'une discrétion à toute épreuve que j'ai Irouvée, el de ipii elle s'est fait aimer. Mais ce 7èle est, connue celui du jardinier, entretenu par la promesse d'une récompense au jour du succès. Le concierge et sa femme me coûtent horriblement cher par les mêmes raisons. Enfin, depuis irois ans, Honorine est heureuse, elle croil devoir à sou travail le luxe de ses fleurs, sa loilottc et son bien-être. Oui, oui.jc sais ce que vous voulez me dire, s'écria le comieeu voyanl une interrogation dans mes yeux et sur mes lèvres. Oh! j'ai fait une Icntative. Ma femme était précédemmenl dans le faubourg Saint-Aiiloiue. Un jour, quand je crus, sur nue parole de la Cubain, à des chauces de réconciliation, j'écrivis, par la poste, une lettre où j'essayais de fléchir ma femme , une lettre écrite . recommencée vingt fois! Je ne vous peindrai pas mes angoisses. J'allai de la rue l'ayenne à la rue de Reuilly, comme un condamné qui marche du Palais à l'IIotel-de-'Ville : mais il est en charrette el moi je marchais!... Il faisait nuit, il faisait du brouillard , j'allai au-devant de madame Cobain , qui devait venir me répéter ce qu'avait fait ma femme. Honorine, en reconnaissant mon écriture, avail jeté la lettre au feu sans la lire. — « Madame Gobain, avait-elle dit, je ne veux pas être ici demain!... » Fut-ce nn coup de poignard que cette parole pour un honnne qui trouve des joies illimitées dans la supercherie au nmyeu de laquelle il procure le plus beau velours de Lyon à douze francs l'aune, un faisan, un poisson, des fruits au dixième de leur valeur, à nue lemuie assez ignorante ponr croire payer suffisammenl, avec deux cent cinquante francs, madame Cubain, la' cuisinière d'un évêque!... Vous m'avez surpris me frotlant les mains quelquefois et en proie à une sorte de bonheur. Eh bien! je venais de faire réussir une ruse digne du théâtre. Je venais de tromper ma femme, de lui envoyer par une marchande à la toilette nu chàle des Indes proposé coinme venant d'une actrice qui l'avait à peine porté, mais dans lequel, moi, ce grave magistrat que vous savez, je m'étais couché pendant une nuit. Enfin, aujourd'hui, ma vie se résume par les deux mois avec lesquels ou peut exprimer le plus violent des supplices : j'aime et j'attends ! J'ai dans madame Gobain une fidèle espionne de ce cœur adoré. Je vais toutes les imits causer avec celle vieille, apprendre d'elle tout ce qu'Honorine a fait dans sa journée, les moindres mots qu'elle a dits, car une seule exclamation peut me livrer les secrets de cette àme qui s'esl faite sourde el muette. Honorine est pieuse ; elle suit les offices, elle prie ; mais elle n'est jamais allée à confesse et ne communie pas : elle prévoit ce qu'un prêtre lui dirait. Elle ne veut pas entendre le conseil, l'ordre de revenir à moi. Celte horreur de moi m'épouvante et me confond, car je n'ai jamais fait le moindre mal à Honorine ; j'ai toujours été bon pour elle. Admettons que j'aie eu quelques vivacités en l'instruisanl, que mon ironie d'homme ait blessé son légitime orgueil de jeune fille!... Est-ce une raison de persévérer dans une résolution que la haine la plus implacable peut seule inspirer? Honorine n'a jamais dit à madame Gobain qui elle est; elle garde un silence absolu sur son mariage; en sorte (jue cette brave et digne femme ne peut pas dire un mot eu ma faveur, car elle est la seule dans la maison qui ail mon secret. Les autres ne savent rien ; ils sont sous la terreur que cause le nom du préfet de police et dans la vénération du pouvoir d'un ministre. Il m'est donc impossible de pénétrer dans ce cœur : la citadelle est à moi, mais je n'y puis entrer. Je n'ai pasun seul moyen d'action. Une violence me perdraità jamais ! Comment combattre des raisons qu'on ignore '/ Ecrire une lettre, la faire copier par un écrivain public et la mettre sous les yeux d'Honorine .' j'y ai pensé. Mais n'est-ce pas risquer un troisième déménagement? Le dernier me coûte cent cinquante mille francs. Celle acquisitiou fut d'abord faite sous le nom du secrétaire que vous avez remplacé.
(I Le malheureux, qui ne savait pas combien mon sommeil est léger, a été surpris par moi, ouvrant avec une fausse clef la caisse où j'avais mis la contre-lettre; j'ai toussé, l'effroi l'a saisi; le lendemain, je l'ai forcé de vendre la maison à mon prête-nom actuel, et je l'ai mis à la porte. Ah ! si je ne sentais pas en moi toutes les facultés nobles de l'homme satisfaites, heureuses, épanouies; si les éléments de mon rôle n'appartenaient pas à la paternité divine, si je ne jouissais pas par tous les pores, il se rencontre des moments où je croirais à quelque moiiomanie. Par certaines nuits, j'entends les grelots de la folie, j'ai |ieur de ces transitions violentes d'une faible espérance, qui parfois brille et s'élance, à un désespoir complet qui tombe aussi bas que les honmies peuvent tomber. J'ai médité sérieusement, il y a quelques jours, le déuoûmcnl atroce de Lovelace avec Clarisse, en me disant : Si Honorine avail un eid'anl de moi, ne faudrait-il pas qu'elle revint dans la maison conjugale? Enfin, j'ai tellement foi d.ius un heureux avenir, qu'il y a ilix mois, j'ai acquis et payé l'un des plus beaux hôtels du faubourg Sainl-IIonoré. Si je reconquiers Honorine, je ne veux pas qu'elle revoie cet hôtel, ni la chambre d'où elle s'est enfuie, -le veux mettre mon idole dans un nouveau temple où elle puisse croire à une vie entièrement nouvelle. Oa travaille à faire de cet hôtel une merveille de goût et d élégapce.
HONORINE
On m'a parlé d'un poète qui, devenu presque fou d';wnowr pour une cani^iirice, avait, au début de sa passion, aclicié le plus Ijrau lit de l'aris, sans savoir le résultat que l'actrice réservait à sa pa.-siou. Eli bien! il y a le plus froid des magistrats, un honiuie qui passe pour le plus grave conseiller de la couronne, à qui cette anecdote a remue toutes les fibres du cœur. L'orateur de la Chambre comprend ce poêle (|ui repaissait son idéal d'une po'<sibilité matérielle. Trois jours avant l'arrivée de Marie-Louise, Napoléon s'est roulé dans son lit de nl)l('^ à CDinpiégne... Toutes les passions gigantesques ont la même alhiii'. J'aMiie en poète et en empereur!... »
lui eniendaiit ces dernières paroles, je crus à la réalisation des craintes du comte Octave; il s'était levé, marchait, gesticulait, mais il s'arrêta comme épouvanté de la violence de ses paroles. — .le suis bien ridicule, reprit-il après une forte pause, en venant quêter un regard de com|)assion. — Non, monsieur, vous êtes bien niallieureux...
— « Oh uni ! dit-il en reprenant le cours de celte confidence , plus que vous ne le pense/. '.
Far la violence de mes paroles, vous pouvez et vous devez croire à la passion physique la plus inten>e, puisque depuis neuf ans elle annule toutes mes facultés ; mais ce n'est rien en comparaison de l'adoration que m'inspirent l'àmc, l'esprit, les manières, le Cû'ur, tout ce qui dans la femme n'est pas la femme ; entiu ces ravissantes divinités du cortège de l'amour avec lesquelles on passe sa vie, et qui sont la poésie journalière d'un plaisir fugitif. Je vois, par un phénomène rétrospectif, ces grâces de cci'ur et d'esprit d'Honorine auxquelles je faisais peu d'attention au jour de mon bonheur, comme tous les gens heureux ! J'ai, de jour en jour, reconnu l'étendue de ma perte en reconnaissant les qualités divines dont était doué cet enfant capricieux et mutin, devenu si fort et si fier sous la main pesante de la misère, ïous les coups du plus lâche abandon. El cette lltMir céleste se dessèche solitaire et cachée?
-Mi ! la loi dont nous parlions, reprit-il avec une amère ironie, la loi, c'est un piquet de gendarmes , c'est ma femme saisie et amenée de force ici!
N'est-ce pas conquérir un cadavre' La religion n'a pas prise sur elle,
elle en veut la poésie, elle prie sans écouter les connnaiidements de l'Eglise. Moi, j'ai tout épuisé comme clémence, comme bonté, comme amour... Je suis à bout. Il n'existe plus qu'un moyen de triomphe : la ruse et la patience avec lesquelles les oiseleurs finissent par saisir les oiseaux les plus déliants, les plus agiles, les plus fantasques et les plus rares. Aussi, Maurice, quand l'indiscrétion bien excusable de M. de Granville vous a révélé le secret de ma vie, ai-je fini par voir dans cet incident un de ces commandements du sort, un de ces arrêts qu'écoutent cl que mendient les joueurs au milieu de leurs parties les plus acharnées... Avcz-vous pour moi assez d'affection pour m'être romanesquemenl dévoué?... »
— Je vous vois venir, monsieur le comte, rèpondis-je en iiiterrompaul, je devine vos intentions. Votre premier secrétaire a voulu crocheter votre caisse, je connais le cœur du second, il pourrait aimer voue femme. Et pouvez-vousle vouer au malheur en l'envoyant
Elle me donna bientôt le ilroit de venir dans le charmant atelier... — pacb 11.
au feu ! '\lotire sa main dans un brasier sans se brûler, est-ce posisible .' — • Vous êtes un enfant, reprit le comte, je vous enverrai ganté ! t^e n'est pas mon secrétaire ([ui viendra se loger rue Saint- Maur, dans la petite maison de maraîcher que j'ai rendue libre, ce sera mon petit cousin, le baron de l'ilostal, maitre des requêtes. .. Après un moment donné à la surprise, j'entendis un coup de cloche, et une voilure roula jus(|u'au perron. Bientôt le valet de chambre annonça madame de Courteville et sa tille. Le comte Octave avait une très-nombreuse parenté dans sa ligne maternelle. Madame de Courteville, sa cousine, était veuve d'un juge au tribunal de la Seine, qui l'avait laissée avec une fille et sans aucune espèce de fortune, (.lue pouvait être une fenune de vingt-neuf ans auprès d'une jeune fille de vingt ans, aussi belle (pie l'imagination pourrait le souhaiter pour une mailrosse idé.ile? — liarou, maitre des requêtes, référendaire au sceau en attendant mieux, et ce vieil hôtel pour dot, aurez-vous
assez de raisons pour ne pas aimer la comtesse? me dit-il à l'oreille en me prenant la main et me présentant à madame de Courteville et à sa fille. Je fus ébloui , non par tant d'avantages (pie je n'aurais pas osé rêver, mais par Amélie de Courteville dont toutes les beautés étaient mises en relief par une de ces savantes toilettes que les mères fonl faire à leurs filles quand il s'agit de les marier. Ne parlons pas de moi, dit le consul en faisant une pause.
— Vingt jours après, reprit-il, j'allai demeurer dans la maison du maraîcher, qu'on avait nettoyée, arrangée et meublée avec celte célérité ([ui s'explique par trois mots : Taris! l'ouvrier français! l'argent I J'étais aussi amoureux que le comte pouvait le désirer pour sa sécurité. La prudence d'un jeune homme de vingtcinq ans suflirail - elle aux ruses que j'entreprenais et où il s'agissait du bonheur d'un ami? Pour résoudre cette question, je vous avoue que je comptai beaucoup sur mon oncle, car je fus autorisé par le comte à le mettre dans la confidence au cas oii je jugerais son intervention nécessaire.
Je pris un jardinier, je me fis fleuriste jusqu'à la manie, je m'occupai furieusement, en homme que rien ne pouvait distraire, de défoncer le marais et d'en approprier le terrain à la culture des fleurs. De même (pie les maiiia([ucs de Hollande ou d'Angleterre, je me donnai pour monolloriste. Je cultivai spécialement des dahlias en en réunissant toutes les variétés. Vous (Jevinez que ma ligne de conduite, même dans ses plus légères déviations, était tracée par le comte dont toutes les forces intellectuelles furent alors attentives aux moindres événements de la tragi-comédie qui devait se jouer rue Saint-Maur. Aussitôt la comtesse couchée, presque tous les soirs, entre onze heures et minuit. Octave, madame Gobain et moi, nous tenions conseil. J'entendis la vieille rendant compte à Octave des moindres mouvements de sa femme pendant la journée; il s'informait de tout, des repas, des occupations, de l'attitude, du menu du lendemain, des fleurs (pi'elle se proposait d'imiter. Je compris ce qu'est un amour au déses|>oir, quand il se compose du triple amour qui procède de la têle, du cœur et des sens. Octave ne vivait que pendant celte heure. Pen-
iO
HONORINE
dam deux mois c]iio durèronl les travaux, je no jelai pas les >eiix sur lo pavillon où dcmeiiraii ma voisine. Je n'avais pas demandé seulemeul si j'avais une voisine, quoique le jiirdin de la eonUesse et le nnm fusseni séparés par un palis, le long dnnnel elle avait l':iit pl;ini(-r des cyprès déjà hauts de quatre pieds. Un beau niniin, madame Gobain annonça comme un grand malheur ;\ sa maîtresse l'intention manifestée par un original devenu son voisin, de faire bâtir, à la lin de l'année, un mur entre les deux jardins. Je ne vous parle pas de la curiosité qui me dévorait. Voir la comtesse!... ce désir faisait pâlir mon amour naissant pour .\mélie de (^ourteville. Mou projet de bilir un mur ét:iit une aflreuse mcnare. Plus d'air pour llouoriue. don! le jardin devenait une espèce d'allée serrée entre ma iniirailleel son pavillon, (le pavillon, une ancienne maison de plaisir, ressemhlait à un eJiàieau de cartes, il n'avait pas plus de trente pieds de profondeur sur une longueur d'environ cent pieds. La fa(;ade, peinte à rallomande. figurait un treillaije de fleurs jusqu'au premier étape, et présentait un charmant spiciiiini de ce stvie l'ompadoiir si bien nommé rororo. On arrivait par une longue avenue do tilleuls. Le jardin du pavillon et le marais liguraient une liachc dont le main ho était représente par cette avenue" Mon mur allait rogner les trois quarts de la hache. La comtesse eu fut désolée, et dit au milieu de sou desespoir : — Ma |>auvro (lObain, quel homme csl-ce que ce lleurisie.' — Ma foi, dit-elle, je ne Mis pas s'il est possible de l'apprivoiser, il parait avoir le> l'enmies eu horreur ("est le neveu (l'un curé de Paris. Je n'ai vu l'onde qu'une seule fois, un beau vieillard de soixante-quinze ans, bien laid, mais bien aimable. Il se peut bien ipie ce curé mainiienne. comme on le prétend dans le quartier, son neveu dans la passion des tleurs, pour qu'il n'arrive pas pis... — Vais quoi'.' — Eh bien! notre voisin est un hurluberlu... fit la Gobain en nioutrant sa tète.
Les fous tranquilles sont les seuls hon)mcs de qui les femmes ne conçoiveul aucune méfiance en fait de sentiment. Vous allez voir par la suite combien le coiuie avait vu juste en me choisissant ce rôle. — « Mais qu'a-t-il.' demanda la comtesse. — Il a trop étudié, répondit la Gobain. il est devenu sauvage. Enfin, il a des raisons pour ne plus ainior les femmes... là, puisque vous voulez savoir tout co qui se dit. — Eh bien! reprit Honorine, les fous m'effrayent moinj qiio les gens sages, je lui parlerai, moi ! dis-lui que je le prie de veuir. Si je ne réussis pas, je verrai le curé. » Le lendemain de celle conversalion, en me promenant dans mes allées tracées, j'entrevis au premier otage du pavillon les rideaux d'ime fenêtre écartés el la figure d'une fenune posée en curieuse. La Gobain m'aborda. Je regardai brusipiement le pavillon cl fis un goslo brutal, comme si je disais : — Eli ! je me moque bien do votre maîtresse! — « Madame, dit la Gobain, qui revint rendre compte de son ambassade, le fou m'a prié de le laisser tranquille, en prétendant que charbonnier était maitre chez soi, surtout quand il était sans foniMic. — 11 a deux fois raison, répondit la comtesse. — llui, mais il a lini par me répondre : « J'irai ! » (piaiid je lui ai ré|iondu qu'il ferait lo malheur d'une personne qui vivait dans la retraite, et qui puisait de L'randes distractions dans la cultinc des Heurs. » Le lendemain, je sus par un signe de lu Gobain qu'on attendait ma visite. Après le déjeuner de la comtesse, au moment où elle se promenait devant son pavilloD, je brisai le palis et je vins à elle. J'étais mis en campagnard : vieux pantalon à pied en molleton gris, gros sabots, vieille veste de chasse, casquette en tête, méchant foulard au cou, les mains salies de terre, et un plantoir à la main. — <' .Madame, c'est le monsieur qui est votre voisin : » cria la Gobain. La comtesse ne s'était pas effrayée. J'aperçus enlin cette femme que sa conduite et les confidences du comte avaient rendue si curieuse à observer. Nous étions dans les premiers jours du mois de mai. L'air pur, le temps bleu, la verdeur des premières feuilles, la senteur du printemps laisaient un cadre à celte création de la douleur. En voyant Uouoriue, je conçus la passion d'Octave el la vérité de cette expression : une fleur céleste! Sa blancheur me frappa tout d'abord par son blanc particulier, car il y a aulaiil de blancs que de roiigos cl de bleus différents. En regardant la comtesse, l'œil servait à toucher colle peau suave où le sang cornait en filets bleuâtres A la moindre éoiotiou, ce sang se répandait sous le tissu comme uuo vapeur en nappes rosées, (juand nous nous roncoulràines, les rayons du soleil en passant à travers le feuillage grêle des acacias environnaient Honorine de ce nimbe jaune et fluide que llaphaél elTilien, seuls parmi tous los peiulre», ont su poindre autour do la Vierge. Dos yeux bruns exprimaient à la fois la loudrosse et la gaieté, leur éclat se reflétait jus4|uc sur le visage, a travers de longs cils abaissés. Par le mouvement de ses paupières soyeuses, Honorine vous jetait un charme, tant il y avait de sentimeut. de majesté, de terreur, de mépris dans sa manière de relever ou d'abaisser ce voile de l'àme. Enliu. elle pouvait vous glacer, ou vous animer par un regard. Ses cheveux cendrés, rallachéi négligemment sur sa tète, lui dessinaient un front de poêle, large, puissant, rêveur La bouche éuil entièrement voluplueuse. Entin, privilège rare en France, mais commun en Italie, toutes les lignes, les tontours de celle tête avaient un caractère de noblesse qui devait arrêter les outrages du temps. (Juoique svelle, Honorine n'était pas maigre, el ses forme» nte scuiblereut être de celles qui ré-
veillent encore l'amour quand il se croit épuisé. Elle méritait bien l'épillioie do migiioniio. car ollo appartonail à ce genre de pctilos fcmnios souples (|ui se laissent prendre, flatter, quitter el reprendre comme des chattes. Ses netils pieds que j'entendis sur le sable y faisaient un bruit léger qui leur éiail propre et qui s'harmoniait au bruissement de la robe; il eu résultait une musiijue féminine qui se gravait dans le cœur cl devait se distinguer entre la démarche de mille femmes. Son port rappelait tous ses quartiers de noblesse avec tant de (lerté. que dans les rues les prolétaires les plus audacieux devaient so raii;.;or pour elle. Gaie, tendre, fière et imposante, on ne la coniprennil pas auirement que douée de ces qualités qui semblent s'exclure, et qui la laissaient néanmoins enfant. Mais l'enfaiit pouvait devenir forte comme l'ange; el. comme l'ange, une fois blessée dans sa naiiire. elle devait être implacable. La froideur sur ce visage élail sans doute la mort pour cou\ à qui ses yeux avaient souri, pour qui SCS It'vros s'otaiiiil (Ioikmk'os. pour coiix dont l'àme avait accueilli la mélodie do coltovoiv ipii iloiiiiail à la pamlo la poésie du chant par dos accenluatioiis iiailiculioios. l'ii soiilaiil le parfum de violellc qu'ollo oxlialail. je compris coinninil lo soiivonir do cotte femme avait cloué lo oonue au seuil do la doliaiii bo, ol lomme ou ne pouvait jamais oublier celle qui vraimcul élail uuo llour pour le louolier, une flcnr pour le regard, une fleur pour l'odur il, une fleur céleslc pour l'àme... Honorine inspirait le dovmioinoiii, un dévouement chevaleresque et sans récompense. On se disait on la voyant : Pensez, je devinerai; parlez, j'obéirai. Si ma vie, perdue dans un supplice, peni vous procurer nu jour de bonheur, prenez ma vie : je sourirai comme les mariyrs sur leurs biloliors, car j'ap|iortorai celte journée à Dieu comme iiii gage an(|ucl obéit nu pore en rcconnaissanl nue fêle donnée à son enfant. » Bien des femmes se composent une physionomie et arriveui à produire des effets semblables à ceux qui vous eussent saisi à l'aspect de la comtesse; mais chez elle tout procédait d'un délicieux naturel, et ce naturel inimitable allait droit au cœur. Si je vous on parle ainsi, c'est qu'il s'agit uniquement de son àmc, de ses pensées, des délicatesses de son cœur, el que vous m'eussiez reproché do 110 pas vous l'avoir crayonnée, .le faillis oublier mon rôle d'boinmo quasi fou, brutal el peu chevaleresque. — « On m'a dit, madauio, qiio vous aimiez les fleurs. — Je suis ouvrière fleuriste, nioii^ieiir, lopiiiidit-ollc. Après avoir cultivé los fleurs, je les (opie, cunimc une mère qui serait assez artiste pour se donner le plaisir de poindre ses enl'anls... IS'esl-co pas assez vous dire que je suis pauvre et hors délai de payer la concession que je veux obtenir de vous. — El comnionl, repris-je avec la gravité d'un magistrat, une personne qui semble aussi distinguée (pie vous cxerce-l-elle un pareil étal.' .Avez-vous donc comme moi des raisons pour occuper vos doigts afin de ne pas laisser travailler voiro lêle'/ — Restons sur le mur mitoyen, répoujii-elle en souriant. — Mais nous sommes aux fondations, disje. No faut-il pas (|ue je sache, do nos doux douleurs, on, si vous voulez, de nos doux manies, laquelle doit céder le pas à l'autre '/... Ah! le joli bouquet de narcisses! elles sont aussi fraîches que cette matinée ! » Je vous déclare qu'elle s'était créé comme un musée de fleurs et d'arbustes, où le soleil seul pénétrait, dont l'arrangement était dicté par un génie artiste et que le plus insensible des propriétaires aurait respecté. Les masses de fleurs, éiagées avec une science de fleuriste ou disposées en bouquets, produisaient des effets doux à l'àme. Ce jardin recueilli, solitaire, exhalait des baumes consolateurs el n'inspirait que de douces pensées, des images gracieuses, voluptueuses même. On y reconnaissait celte inotTavable signature que notre vrai caraciore imprime en toutes clinsos (piand rien ne nous contraint d'obéir aux diverses hypocrisies, d'ailleurs nécessaires, qu'exige la société. Je regardais aUernativeiiieiil lo monceau de narcisses et la comtesse, en paraissant plus amoiiroiix des fleurs que d'elle, pour jouer mon rôle. — « Vous aimez doue bien les fleurs'.' me dit-elle. — C'est, lui dis-je, les seuls êtres qui ne ironi|ioiii pas nos soins et notre tendresse, g Je lis une tirade si violente eu établissant un parallèle eiilre la botanique et le monde, que nous nous trouvâmes à mille lieues du mur mitoyen, ol que la comtosso dut me prendre pour un être souffrant, blessé, digne de pitié. Noauinoins, après une demiheure, ma voisine me ramena naiuriMlement à la question; car les femmes, (pi.md elles n'aiment pas, ont toutes le sang-froid d'un vieil avoué. — « Si vous voulez laisser subsister le palis, lui dis-je, vous apprendrez tous les secrets de culture que je veux cacher, car je clierche le dahlia bleu, la rose bleue, je suis fou des fleurs bleues. Le bleu n'est-il pas la couleur favorite des belles âmes .' Nous ne sommes ni l'un ni l'autre chez nous : autant vaudrait y mettre une petite porte à claire-voie qui réunirait nos jardins... Vous aimez les tleurs, vous verrez les miennes, je verrai les vôtres. Si vous ne recevez personne, je ne suis visité que par mon onde, le curé des Blancs-Manteaux. — Non, dit-elle, je ne veux donner à personne le droit d'entrer dans mon jardin, chez moi, à tonte heure. Venoz-y, vous serez toujours reçu comme un voisin avec qui je veux vivre en bonnes relations; mais j aime trop ma solitude pour la grever d'une dépendance quelconque.— Domine vous voudrez!» disje. El je sautai d'un bond pardessus le palis. — « A (|uoi sert une porte'? n m'écriai-je ipiand je fus sur mou terrain en revenaui à la comtesse el la narguant par un
HONORINE
geste, |>ai' une grininec de fou. Je restai quinze jours sans paraître penser à ma voisine. Vers la fin du mois de mai, par une l)elle soirée, il se trouva (pie nous étions cliacnn d'un côté du palis, nous promenant à pas lents. Arrivés au bout, il rallnl bien éilianger (pielqucs paroles de politesse : clic me trouva si prulundénicnt accablé, plongé dans une rêverie si douloureuse, (pi'ilie me parla d'espérance en me jutant des plir.ises qui ressemblaient à ces chants par lesquels les nourrices endorineul les enfants. Kiilin je franchis la haie, et me trouvai pour la seconde fois prés d'elle. La comtesse me lit entrer chez elle en voulant apprivoiser ma douleur. Je pénétrai donc cnliii dans ce sanctuaire où tout était en harmonie aveu la femme que j'ai lâché de vous dépeindre. Il y régnait une exquise simplicité. A l'inlérieur, ce pavillon était bien la bonbonnière inventée par l'arl du dix-huitième siècle pour les jolies débauches d'un prand seigneur.
La salle à manger, sise au rez-de-chaussée, était couverte de pointures à fresque représentant des treillages de fleurs d'une admirable et merveilleuse exécution. La cage de l'escalier olVrait de charmantes décorations en camaïeu. Le petit salon, qui faisait face i la salle à manger, était prodigieusement dégradé ; mais la comtesse y avait tendu des tapisseries pleines de fantaisies et provonanl d'anciens paravents. Une sallede bain y attcnait. An-ilcssns, il n'y avaii (prime cliuinbre avec son cabinet de toilelte et une bihliolhiMpie inélanioiphosée en atelier. La cuisine élail cachée dans les caves sni Icscpirllis le pavillon s'élevait, car il lallait y monter par un perron i\r ipicl(|ui's iii;uches. Les balustres de la galerie et scsguirl.indesde lleiirs ponqiadonr dégnisaientia toiture, dontonne voyaitqnc les bouquets de plmidi (hi se trouv.iit dans ce séjour à cent lieues de Paris. Sans le sourire amer qui se jouait parfois sur les belles lèvres rouges de cette feuiine pale, on aurait pu croire an bonheur de cette violette ensevelie dans sa foret de fleurs. Nous arrivâmes en quelques jours à une confiance engendrée par le voisinage et par la certitude où fut la comtesse de ma complète indifférence pour les fenmies. Un regard aurait tout compromis, et jamais je n'eus une pensée pour elle dans les yeux ! Ilouorine voulut voir en moi comme un vieil ami. Ses manières avec moi procédèrent d'une sorte de compassion. Ses regards, sa voix, ses discours, tout disait qu'elle était à mille lieues des coqueiteries que la femme la plus sévère se fût peut-être permise en pareil cas. Elle me doinia bientôt le droit de venir dans le charmant atelier où elle faisait SCS fleurs. Une retraite pleine de livres et de curiosités, parée comme un boudoir, et où la richesse relevait la vulgarilé des instruments du nu'tier. La comlesse avait, à la longue, poétisé, pour ainsi dire, ce qui est l'antipode de la poésie, une fabrique. Peut-èlre. de tous les ouvrages que puissent faire les fennnes, les tleui s arlilicielles soiitelles celui dont les détails leur perinelleiil de dé|il()ur le plus do grâces. Pour colorier, une femme doit rester iieiicliée sur une table et s'adonner, avec une certaine attention, à cette demi-peinlure. La tapisserie, faite comme doit la faire uneouvrière qui veut gagner sa vie, est une cause de pulmonie ou de déviation de l'épine dorsale. La gravure des planches de musique est un des travaux les plus lyranniqnes par sa minutie, par le soin, parla compréhension qu'il exige. La couture, la broderie ne donnent pas trente sous par jour. Jlais la fabrication des fleurset celle des modes nécessitent une mullimde de mouvements, de gestes, des idées même qui laissent une jolie femme dans sa sphère : elle est encore elle-même, elle peut causer, rire, chanter ou penser. Certes, il y avait un sentiment de l'art dans la manière dont la comtesse disposait sur une longue table de sapin jaune les myriades de pétales colorées qin servaient à composer les fleurs qu'elle avait décidées. Les godets à couleur étaient en porcelaine blanche et toujours propres, rangés de favon à permettre à l'œil de trouver aussitôt la niianee voulue dans la gamme des tons. La noble artiste économisait ain-i son lenqis. Un joli meuble d'ébène, incrusté d'ivoire, aux cent liroir^veiiiiieiis, conlenait les malrices d'acier avec lesqucllcselle frappait ses feuilles on certains pétales. Un magnifique bol japonais contenait la colle qu'elle ne laissait jamais aigrir, et auquel elle avait fait adapter un couvercle à charnière, si léger, si mobile qu'elle le soulevait du bout du doigi. Le fil d'archal, le laiton se cachait dans un petit tiroir de sa table de travail, devant elle. Sous ses yeux s'élevait, dans un verre de Venise, épanoui comme un calice sur sa tige, le modèle vivant de la fleur avec laquelle elle essayait de lutter. Elle se passionnait pour les chefs-d'œuvre, elle abordait les ouvrageslesplus difficiles, les grappes, les corolles les plus menues, les brnvères, les nectaires aux nuances les plus capricieuses. Ses mains, aussi agiles (jne sa pensée, allaient de sa table à sa fleur, comme celles d'un artiste sur les louches d'un piano. Ses doigts semblaient être fées, pour se servir d'une expression de Perrault, tant ils cachaient, sous la grâce du geste, les différentes forces de torsion, d'application, de pcsanleur nécessaire à cette œuvre, en mesurant avec la lucidité de l'instinct chaque mouvement au résultat. Je ne me lassais pas de l'admirer montant une fleur dès que les éléments s'en trouvaient rassemblés devant elle, et cotonnant, perfectionnant une lige, y allachant les feuilles. Elle déployait le génie des peintres dans ses audacieuses entreprises, elle copiait des feuilles flétries, des feuilles jaunes; elle luttait avec les fleurs des champs, de toutes les plus naïves, les plus < ompliquées dans leur simplicité. — u Cet art, me disait-elle, est dans
l'enfance. Si les Parisiennes avaient un peu du génie que l'esclavage du harem exige chez les femmes de l'Orient, elles donneraient tout un langage aux fleurs posées sur leur têle. J'ai fait, pour ma satisfaction d'artiste, des Heurs fanées avec les feuilles couleur bronze florentin, comme il s'en trouve après ou avant l'hiver... Oetio couronne, sur une tête de jeune femme dont la vie est mampiée, ou qu'un chagrin secret dévore, man(|nerait-elledepoésie?Coiiihieu de choses une femme ne pourrait-elle pas dire avec sa coillure? N'y a-t-il pas des (leurs pour les bacchantes ivres, des fleurs pour les soriibres et rigides dévotes, des flems soucieuses (lour les fennnes enimyées V La botanique exprime, je crois, toutes les sensations et les pensées de l'ànie, même les plus délicates '! » Elle m'employait à frapper ses feuilles, à des découp.iges, à des préparations de fil de fer pour les tiges. Mon prétendu désir de distraction me rendit prompteinent habile. Nous causions tout en travaillanl. Quand je n'avais rien à faire, je lui lisais les nouveaulcs, car je ne devais pas perdre de vue mon rôle, et je Jouais l'homme fatigué de la vie, épuisé de diagiiiis. morose, sceptique, âpre, .Mon personnage me valait d'adorable- plaisaiilcries sur la ressemblance purement physique, moins le pied bol, (|ui se trouvait entre lord Byron et moi. Il passait pour conslant ipie ses malheurs à elle, sur Icsipiels elle voulait garder le plus profond silenci, cU'açaient les miens, quoique déjà les causes de ma misaulhropii: ciismui pu satisfaire Voinig et Job. Je ne vous parlerai pas des seiuimenls de houle qui me torluraient en me mettant au cœur, comme les pauvres de la rue, de fanssesplaies pour exciter la pitié de celte adorable femme. Je compris bientôt l'étendue de mou devoiieiiient en comprenat toute la bassesse des espions. Les tr'inoignages de sympalhie que je recueillis alors eussent consolé les plus grandes infortunes. Celle charmante ci'éalure, sevrée du monde, seule depuis tant d'années, ayant en dehors de l'amour des trésors d'affection à dépenser, elle nie les offrit avec d'enf.mtincs effusions, avec une pitié qui certes eût rcnqdi d'amertume le roué qui l'aurait aimée; car. hélas! elle était tout charité, tout compalissance. Son renoncement à l'amour, son effroi de ce ([u'on appelle le bonheur pour la femme, éclataient avec autant de force que de naïveté. Ces heureuses journées me prouvèrent que l'amitié des fennnes est de beaucoup supérieure à leur amour. Je m'étais fait arracher les coiilideiii es lie nies ( hagiiiis avec aillant de simagrées que
s'en permetleiil les je s persiiniies av.-iiil de s'asseoir au piano, tant
elles ont la coiisciem c de reniiui qui .,eiisiiii. Comme vous le devinez, la nécessité de vaincre ma lépugnancc à parler avait force la comtesse à serrer les liens de notre intimité ; mais elle retrouvait si bien en moi sa propre antipathie contre l'amour, qu'elle me parut heureuse du hasard qui lui avait envoyé dans son ile déserte une espèce de Vendredi. Peut-èlre la solitude commençait-elle à lui peser. Néanmoins, elle était sans la moindre coquetterie, elle n'avait plus rien de la femme, elle ne se sentait un cœur, me disait-elle, que dans le monde idéal où elle se réfugiait. Involontairement je comparais entre elles ces deux existences, celle du coinie, tout action, tout agitation, tout émotion; celle de la comtesse, tout passivitii, tout inactivité, tout immobilité. La femme et l'homme obéissaient admirablement à leur nature. Ma misanthropie autorisait contre les hommes et contre les femmes de cyniques sorties que je me permettais en espérant amener Honorine sur le terrain des aveux ; mais elle ne se laissait prendre à aucun piège, et je commençais à comprendre rct entêtement de mule, plus commun qu'on ne le pense chez les femmes.— « Les Orientaux ont raison, lui dis-je un soir, de vous renfermer en ne vous considérant que comme les instruments de leiu's plaisirs. L'Europe est bien punie de vous avoir admise à faire partie du monde, et de vous y accepter sur un pied d'égalité. Selon moi, la femme est l'être le plus iniprobc et le plus lâche qui puisse se rencontrer. Et c'est là, d'ailleurs, d'où lui viennent ses charmes : le beau plaisir de chasser un animal domestique ! (Juand une femme a Inspiré une passion à un homme, elle lui est toujours sacrée, elle est, à ses yeux, revêtue d'un privilège imprescriptible. Chez l'homme, la reconnaissance pour les plaisirs passés est éternelle. S'il retrouve sa maîtresse ou vieille ou indigne de lui, celle femme a toujours des droits sur son cœur ; mais, pour vous autres, un homme que vous avez aimé n'est plus rien ; bien plus, il a un tort iiniiardonnabic, celui de vivre !.. Vous n'osez pas l'avouer ; mais vous ,^vez toutes au cœur la pensée que les calomnies populaires appelées tradition prêtent à la dame de la tour de Nesles ; Quel donnnagc qu'on ne puisse se nourrir d'amour comme on se nourrit de fruits! ei que. d'un repas fait, il ne |)uisse pas ne vous rester que le sentiment du plaisir!... — Hieu, dit-elle, a sans doute réservé ce bonheur parfait pour le paradis. .Mais, reprit-elle, si voire argumentation vous semble très-spirituelle, elle a pour moi le malheur d'être fausse. Qu'est-ce que c'est que des femmes qui s'adonnent à plusieurs amours? me demanda-t-elle en me regardant comme la Vieige d'Ingres regarde Louis XIII lui offrant son royaume. — Vous êtes une coméilicnne de bonne foi, lui répondis-je, car vous venez de mo jeter de ces regards qui feraient la gloire (d'une actrice, .'(lais, belle comme vous êtes, vous avez aimé; donc vous oubliez. — Moi, répondit-elle en éludant ma question, je ne suis pas une femme, je suis une religieuse arrivée à soixarite-douze ans. — Comment alors pouvez-vous affirmer avec autant d'autorité que vous sentez plus vi-
HONORINE
veinenl que moi? Lo iiiallieiir pour les l'einines ii';i qu'une forme; elles ne conqueni pour des inforiinies qne les décepiions de cœnr. »
Elle me reg;irdu d'un air doux, el lit connue louies les femmes qui. pressées enlre les deux porles d'un dileinnio, ou saisies par les griffes de la vérilé, n'en persisient pas moins d.uis leur vouloir, elle me dil : Je suis religieuse, et vous me p;irlcz d'un inonde où je ne puis plus meure les pieds. — Pas menu- |i:m- la pensée ? lui di^-jo. — Le monde esl-il si digne d'envie ' répoiulil-t'lle. Uli ' iin.nul ma peuM'e s'égare, elle va plus liaul... L'ange de la perfetiion, le luau (ialnicl, clianle souvent dans mon cœur, lit elle, ,1e serais riche, je n'en travaillerais pas moins pour ne pas monter trop souvent sur les ailes diaprées de l'ange et aller d.ms le royaume de la fantaisie. Il y a des contemplations qui nous perdent, nous autres femmes! .le dois à mes fleurs beaucoup de (ranquillilé, quoiqu'elles ne réussissent pas toujours à m'occuper. En de certains jours j'ai l'àmc cnvaliie par une alienie sans ol>jei, je ne puis bainiir une pensée qui s'empare de moi, qui semble alourdir mes doigts. Je crois qu'il se prépare un grand événement, qne ma vie va changer ; j'écoute dans le vague, je regarde aux ténèbres, je suis sans goilt pour mes travaux, et je re- Irouve. après mille fatigues, la vie... la vie ordinaire. Est-ce un pressentiment du ciel, voilà ce que je me deinaudc!... » Après trois mois de lutte entre deux diplomates cachés sous la peau d'une mélancolie juvénile, et une femme (pie le dégoill rendait invincible, je dis au comte qu'il paraissait impossible de faire sortir cette tortue de dessous sa carapace, il fallait casser l'écaillé. La veille, dans une dernière discussion tout amicale, la comtesse s'était écriée : — « Lucrèce a écrit avec son poignard et son sang le premier mot de la charte des femmes : liberté! «Le comte me donna dcs-lors carte blanche. — n J'ai vendu cent francs les Heurs el les bonnets que j'ai faits celte semaine! " nie dit joyeusement Honorine un samedi soir où je vins la trouver dans ce petit salon du rez-de-chaussée dont les dorures avaient été remises à neuf par le faux propriétaire. Il était dix heures. Un crépuscule de juillet ot une lune magnilique apportaient leurs Duageu»cs clartés. Des boullées de paifiims mélangés caressaient l'àmc. la comtesse faisait lintinuller dans sa main les cimi pièces d'or d'un faux commissionnaire en modes, autre compère d'Octave, qu'un juge, .M. Popinot, lui avait trouvé.
— « Gagner sa vie en s'anuijant. dit-elle, cire libre, quand les hommes, armés de leurs lois, ont voulu nous faire esclaves! Oh! chaque samedi j'ai des accès d'orgueil. Enlin, j'aime les pièces d'or de .M. Gaudissart autant que lord liyron, votre sosie, aimait celles de Jlurray. — Ceci n'est guère le rôle d'une femme, repris-je. — liali! suis-je une femme'? Je suis un gardon doué d'une ànie tendre, \oilà tout; uu garçon qu'aucune femme lie peut tourmenter... — Votre vie est une negaiion de tout votre être, répondis-je. Coninient, vous pour qui Dieu dépensa ses plus curieux trésors d'amour et de beau le, ne désirez-vous pas parfois... — (liioi? dit-elle, assez inquiète d'une phrase qui, pour la première fois, démentait mon rôle. — Un joli enfant à cheveux bouclés, allaut. venant parmi ces fleurs, comme une fleur de vie et d'amour, vous criant : « Maman!... n J'attendis une réponse. Un silence un peu trop prolongé me lit apercevoir le terrible effet de mes paroles que l'obscurité m'avait caché. Inclinée sur sou divan, la comlcsse était non pas évanouie, mais froidie par une attaque nerveuse ilonl le premier frémissement, doux comme tout ce qui émanait d'elle, avait ressemblé, dit-elle plus tard, à l'envahissement du plus subtil des poisons. J'appelai luadauie Gobaiii, qui vint el emporta sa maîtresse, la mit sur son lit, la délaça, la désliahilla. la rendit non pas à la vie, mais au scnliment d'une horrible douleur. Je me promenais en pleuranl dans l'allée qui longeail le pavillon, eu doutant du succès. Je voulais résigner ce rôle d'oiseleur, si imprudemment accepté. Madame Gobain, qui descendit el me trouva le visage baigué de larmes, reniunta promptement pour dire à la comtesse : — « Madame, que s'est-il donc passé? M. .Maurice pleure à chaudes l.irmes el coinine un enfant '. » Stimulée par la dangereuse interprétation que pouvait recevoir noire niuluelle altitude, clic trouva des forces surhumaines, prit un peignoir, redescendit et vint à moi. — a Vous n'êtes pas la cause de cette crise, nie dit-elle; je suis sujette à des spasmes, des espèces de crampes au cœur!... — Et vous voulez me taire vos chagrins?... lui dis-je en essuyant mes larmes et avec cetle voix qui ne se feint pas. Ne venez-vous pas de m'apprendre que vous avez été mère et que vous avez eu la douleur de perdre votre enfant? — .Marie! cria-t-elle brusipiemeiii en souuani. La Gobain se présenta. De la lumière el le thé, » lui ditelle avec le sang-froid d'une lady harnachée d'orgueil par cette atroce éducation britannique que vous savez. (Juaiid la Gobain eut allumé les bougies cl fermé les persienncs, la comtesse m'offrit un visage niiiel; déjà. ^011 indomptable lierté, sa gravité de sauvage, avaient repris leur empire; elle me dil : — n Savez-vous pouKiuoi j'aime Uinl lord Hyron?... 11 a souffert comme souffrent les animaux. A (pioi bon la plaiiile quand elle n'est pas une élégie comme celle de Maiifred, une moquerie aiiiere comme celle de don Juan, une rêverie comme celle de l>hild-ll.irold? On ne saura rieu de moi!... .Mon cœur est un poème que j'apporte à Iticii ! — Si je voulais... dis-je. — Si? répéla-t-elle. — Je oe w'iuiéiesse à rieu, répondis-je; je ne puis
pas être curieux; mais, si je le voulais, je saurais demain tous vos secrets. — Je vous en délie ! me dit-elle avec une anxiété mal déguisée. — Est-ce sérieux? — Certes, me dit-elle en hochant la tête, je dois savoir si ce crime est possible. — D'abord, madame, répondis-je en lui montrant ses mains, ces jolis doigts, qui disent assez (pie vous n'êtes pas une jeune (ille, étaient-ils faits pour le travail? Puis, vous noinmez-vous madame Gobain? vous qui, devant moi, l'autre jour, avez, on recevant une lettre, dit à Marie : « Tiens, c'est pour toi. I) Marie est la vraie luadamc Gobain. Donc, vous cachez voire nom sous celui de votre intendante. Oh ! madame, de moi, ne craignez rien. Vous avez en moi l'ami le plus dévoué ipie vous aurez jamais... Ami, entendez-vous bien? Je donne à ce mot sa sainte et louchaiile acception, si profanée en France où nous en baptisons nos ciineinis. Cet ami, ipii vous défendrait contre tout, vous veut aussi lioiireiisc que doil l'être une femme comme vous. (Jui sait si la douleur (|iie je vous ai causée involonlairemcnt n'est pas une action voloniaire? — Oui, reprit-elle avec une audace menaçante, je le veux, devenez curieux, et dites-moi tout ce que vous pourrez apprendre sur moi; mais... fit-elle en levant le doigt, vous me direz aussi par quels moyens vous aurez eu ces renseignements. La conservation du faible bonheur dont je jouis ici dépend de vos démarches. — Cela veut dire que vous vous enfuirez... — A tire d'ailes! s'écria-t-elle, el dans le nouveau monde... — Où vous serez, rcprisje en l'interrompant, à la merci de la brutalité des liassions que vous inspirerez. N'est-il pas de l'essence du génie et de la beauté de briller, d'attirer les regards, d'exciter les convoitises cl les méchancetés? Paris est le désert sans les liédouins, Paris est le seul lieu du monde où l'on puisse cacher sa vie quand on doit vivre de son travail. De quoi vous plaignez-vous? Que suisje? un domestique de plus, je suis mousieur Gobain, voilà tout. Si vous avez quel(|uc duel à soutenir, uu témoin peut vous être nécessaire. — N'importe, sachez qui je suis. J'ai déjà dit : Je veux! maintenant, je vous en prie, reprit-elle avec une grâce (ipie vous ;ivez à commandemeiit, fit le consul en regardant les femmes). — Eh bien ! demain, à pareille heure, je vous dirai ce (pie j'aurai découvert, lui répondis-je. Mais n'allez pas me prendre en haine? Agiriez-vous comme les autres femmes? — Que fout les autres femmes?... — Elles nous ordonnent d'immenses sacrifices, et quand ils sont accomplis, elles nous les reprochent, quelque temps après, comme une injure. — Elles ont raison, si ce qu'elles ont demandé vous a paru des sacrifices.... reprit-elle avec malice. — Remplacez le mot sacrifices par le mot efforts, cl... — Ce sera, fit-elle, une impertinence. — Pardonnez-moi, lui dis-je, j'oubliais que la femme et le pape sont infaillibles. — Mon Dieu ! dit-elle après une longue pause, deux mois seulement pcnveiii troubler cette paix si chèrement ai lieléc et dont je jouis comme d'une fraude... » Elle se leva, ne fit plus attention à moi. — « Où aller? dit-elle. Que devenir?... Faudra-t-il ipiitter celte douce retraite, arrangée avec tant de soin pour y finir mes jours? — Y finir vos jours? lui dis-je avec un effroi visible. N'avezvous donc jamais pensé qu'il viendrait un moment où vous ne pourriez plus travailler, où le prix des llonrs et des modes baissera par la concurrence?... — J'ai déjà mille écus d'économies, dit-elle. — Mon Dieu ! combien de privations cetle somme ne représenle-telle pas!... m'écriai-je. — A demain, me dit-elle, laissez-moi. Ce soir, je ne suis plus moi-même, je veux être seule. Ne dois-je pas recueillir mes forces, en cas de malheur ; car, si vous saviez quelque chose, d'autres que vous seraient instruits, et alors... adieu, dit-elle d'un ton bref et avec uu geste impératif. — .\ demain le combat, » répondis-je en souriant, afin de ne pas perdre le caractère d'insouciance que je donnais à celle scène. iMais en sortant par la longue avenue, je répétai : A (lemaiii le combat! Elle comte, que j'allai, comme tous les soirs, trouver sur le boulevard, s'écria de même : A demain le combat!
L'anxiélé d'Octave égalait celle d'Honorine. Nous resiàmes, le comte et moi, jusqu'à deux heures du matin à nous promener le long des fossés de la Bastille, comme deux généraux qui, la veille d'une bataille, évaluent toutes les chances, examinent le terrain, et reconnaissent qu au milieu de la lutte la vicloiru dépend d'un hasard à saisir. Ces deux êtres séparés violemment allaiciil veiller tous deux, l'un dans l'espérance, l'aulre dans l'angoisse d'une réunion. Les drames de la vie ne sont pas dans les circonstances, ils sont dans les senliiiicnts, ils se jouent dans le cœur, ou, si vous voulez, dans ce monde immense, que nous devons nommer le monde spirituel. Octave et Honorine agissaient, vivaient uniquement dans ce monde des grands esprits. Je fus exact. A dix heures du soir, pour la première fuis, on m'admit dans une cbarmaiite chambre, blanche et bleue, dans le nid de cette colombe blessée. La comtesse me regarda, voulut nie parler el fut atterrée |)ar mon air respectueux.—» Madame la comtesse...)) lui dis-je en souriant avec gravité. La pauvre femme, qui s'était levée, retomba sur son fauteuil et y resta plongée dans une altitude de douleur que j'aurais voulu voir saisie par un grand peintre. — « \ ous êtes, dis-je en continuant, la f'emine du plus noble et du plus considéré des hoimiies, d'un homme qu'on trouve grand, mais qui l'est bien |)lus envers vous qu'il ne l'est aux yeux de tous. Vous et lui. vous êtes deux grands caractères. Où croyez-vous être ici ? lui de-
HONORINE
iiiuiidni-jc. — Cliez moi, iiipondil-elle on ouvi'iiiil des yeux qiio l'cloiincniniil rend lixcs. — Chez le conile Oclavi;! ré|ioiidi.s-je. Nous soinmcs joués. M. Lcuormaud. le grelder de la Cour, n'est pas le vrai piijpiiéiaire, mais le prète-nouj de voire mari. L'admirable irancpiiliiié (loiii vous jouissez est l'ouvrage du comte, l'argent que vous pafîiiez vient du comte, doiil I.i pioiciliuii descend aux plus menus détails de voire existence. \()Ue nimi vou-, a viuvée aux ycu>, du monde, il a donné des nicilils pl:iii--ilili's ;i vulre absence, il espère ostensiblement ne pas vous avoir perdue dans le naufrage de la Ccrilr. vaisseau sur lequel vous vous êtes end)arquée pour aller à la Havane, pour une succession à recueillir d'une vieille parente qui aurait pu vous oublier; vous y êtes allée en conqiagnie de deux femmes de sa famille et d'un vieil inlend;int! Le comte dit avoir envoyé des agents sur les lieux et avoir rci.ii des letlrcs qui lui donnenl beaucoup d'espoir... Il prend pour vous cacher a l(ins les regards aulant de précautions que vous en prenez vou^-niènie... Kiilin, il vous obéit...
— Assez, répondit-elle. Je ne veux plus savoir qu'une seule chose. De qui tenez-vous ces détails? — Kb! mon Dieu ! madame, mon oncle a placé chez le commissaire de police de ce ipiartier un jeune homme sans fortune en qualité de secrétaire. Ci' jeune homme m'a tout dit. Si vous (initiiez ce pavillon ce soir, furiivement, votre mari saurait où vous iriez, et sa protection vous suivrait parlout. Comment une femme d'esprit a-t-ellc pu croire que des marchands pouvaient acheter des (leurs et des bonnets aussi cher qu'ils les vendent'.' Hemandcz mille éciis d'im bou(|ucl, vous les aurez ! Jamais tendresse de mère ne fut plus ingénieuse que celle de votre mari. J'ai su par le concierge de voire maison (pie le comte vient souvent, derrière la haie, quand tout repose, voir la lumière de votre lampe de nuit ! Votre grand chàle de cachemire vaut six mille francs... \olre marchande à la toilelle vous vend du vieux qui vient des meilleures fithriques... Kniin. vous réalisez ici Vénus dans les filets de Vulcajji; mais vous êtes emprisonnée seule, et par les inventions d'une générosité sublime, sublime depuis sept ans et à toute heure. » La comtesse tremblait comme tremble une hirondelle prise, cl qui, dans la main où elle est. tend le cou, regarde aulonr d'elle d'mi oil fauve. Elle était agitée par une convulsion nerveuse et m'examinait par un regard déliant. Ses yeux secs jetaient une lueur pres(pie chaude ; mais elle était femme!... Il y eut un moment où les larmes se firent jour, et elle pleura, non pas qu'elle fût touchée, elle pleura de son impuissance, elle plcm-a de désespoir. Elle se croyait indépendante et libre, le mariage pesait sur elle connue la prison sur le capiif — ' .l'irai, disait elle à travers ses larmes, il m'y force, j'irai là où, I irles. personne ne me suivrai — Ah! dis-je, vous voulez vous iiier... Tenez, madame, vous devez avoir des raisons bien puissantes pool' ne pas vouloir revenir chez le comte Octave. — Oh! certes!
— Eh bien ! dites-les-moi, dites-les à mon oncle ; vous aurez en nous deux conseillers dévoués. Si mou oncle est prêtre dans un confessionnal, il ne l'est jamais dans un salon. Nous vous écouterons, nous essayerons de trouver une solution aux problèmes que vous poserez; et, si vous êtes la dupe ou la victime de quchpie malentendu, peut-être pourrons-nous le faire cesser. Votre àme me semble pure; mais, si vous avez commis une faute, elle est bien expiée... Enfin, songez que vous avez en moi l'ami le plus sincère. Si vous voulez vous soiisiraire à la tyrannie du comte, je vous en donnerai les moyens, il ne vous trouvera jamais. — Oh ! il y a le couvent, dit-elle. — Oui, mais le comte, devenu ministre d'Etat, vous ferait refuser par tous les couvents du monde. Quoiqu'il soit bien puissant, je vous sauverai de lui... mais... quand vous m'aurez démontré que vous ne pouvez pas, que vous ne devez pas revenir à lui. Oh I ne croyez pas que vous fuiriez sa puissance pour tomber sous la mienne, re"pris-je en recevant d'elle un regard horrible de déliance et plein de noblesse exagérée. Vous aurez la paix, la solitude cl l'indépendance; enlin, vous serez aussi libre et aussi respectée que si vous étiez une vieille fille laide et méchante. Je ne pourrai pas. moi-même, vous voir sans votre consentement.—Et comment.' par quels moyens'.'— I^eci, madame, est mon secret. Je ne vous trompe point, soyez en certaine. Ueinonlrez-moi que celte vie est la seule que vous puissiez mener, qu'elle est i)référahle à celle de la comtesse Octave, riche, honorée, dans un des plus beaux hôtels de Paris, chérie de son mari, mère heureuse.... et je vous donne gain de cause...— 5Iais, dit-elle, est-ce jamais un homme qui me comprendra?...
— >'()n, répondis-je. Aussi al-je appelé la religion pour nous juger. Le cure des Dlancs-Manteaux est un saint de soixante quinze ans. Mon oncle n'est pas le grand inquisiteur, il est saint Jean ; mais il se fera Fénelon pour vous, le Fénelon qui disait an duc de Bourgogne : (( Mangez un veau le vendredi; mais soyez chrétien, monseigneur! "
— Allez, monsieur, le couvent est ma dernière ressource, et mon seul asile. Il n'y a que liieii pour me comprendre. Aucun homme, fût-il saint Augustin, le plus tendre des pères de l'Eglise, ne pourrait entrer dans les scrupules de ma conscience, qui pour moi sont les cercles infranchissables de l'enfer de Dante. Un autre que mon mari, un autre, qnclqu'indigne qu'il fût de cette olTrande, a eu tont mon amour! Il ne l'a pas eu, car il ne l'a pas pris; je le lui ai donné comme une mère donne à son enfant un jouet merveilleux «pic ren-
iant brise. Il n'y avait pas deux amours pour moi. L'amour pour certaines âmes ne s'essaye pas ; ou il est, on il n'est pas. Quand il se montre, quand il se levé, il est tout entier l';b bien ! cette vie de dixhuit mois a été pour moi une vie de div-lmit ans, j'y ai mis toutes les facultés de mon être, elles ne se sont pa-, appauvries par leur effusion, elles se sont é|iuisées dans cette intimité lionipeusc où moi seule étais franche. l,a coupe du bonheur n'est pas vide, monsieur, elle est vidée!... rien ne peut plus la remplir, car elle est brisée. Je suis hors de combat, je n'ai plus d'armes .. Apres m'êlre ainsi livrée tont entière, que suis-je? le rebut d'une fête. On ne m'a donné qu'im nom, Honorine, comme je n'avais qu'un cœur. .Mon mari a eu la jeune fille, un indigne amant a eu la femme, il n'y a plus rien ! .Me laisser aimer?... voih'i le gr:md mot que vous allez me dire. Oh! je suis encore quelque chose, et je me révolte à l'idée d'être une prostituée ! Oui, j'ai vu clair à la lueur de rineendie; et, tenez... je concevrais de céder à l'amour d'un autre; mais à Octave... oh! jamais.
— Oh! vous l'aimez, lui dis-je. — Je l'eslimc, je le respecte, je le vénère, il ne m'a pas fait le moindre mal; il est bon, il est tendre; mais je ne puis plus aimer... D'ailleurs, dit-elle, ne parlons plus de ceci. La discussion amoindrit tout. Je vous exprimerai par écrit mes idées à ce sujet; car, en ce moment, elles in'étonffent, j'ai la lièvre, je suis les pieds dans les cendres de mou l'araclet. Tout ce que je vois, CCS choses (pie je croyais conquises par mon travail, me rappellent maintenant tout ce (pie je voulais ()id)licr. Ah! c'est à fuir d'ici, comme je me suis en ailée de ma maison. — l'our aller où? dis-je. Une femme peut-elle exister sans protecteur? Est-ce à trente ans, dans toute la gloire de la beauté, riche de forces (jne vous ne soupçonnez pas, pleine de tendresses à donner, que vous irez vivre au désert où je puis vous cacher?... Soyez en paix. Le comte, qui, en cinq ans, ne s'est pas fait apercevoir ici, n'y pénétrera jamais que de votre consentement. Vous avez sa sublime vie pendant neuf ans pour garantie de votre tranquillité. Vous pouvez donc délibérer en toute sécurité, sur votre avenir, avec mon oncle et moi. Mon oncle est aussi puissant qu'un ministre d'Etat. Calmez-vous doue, ne grossissez pas votre malheur. Un prêtre, dont la tête a blanchi dans l'exercice du sacerdoce, n'est pas un enfant, vous serez comprise par celui à qui toutes les passions se sont confiées depuis cinquante ans bientôt, et qui pèse dans ses mains le cœur si pesant des rois et des princes. S'il est sévère sons l'étole, mon oncle sera devant vos fleurs aussi doux qu'elles, et indulgent comme son divin maître. » Je quittai la comtesse ;i minuit, et la laissai calme en apparence, mais sombre, et dans des dispositions secrètes qu'aucune perspicacité ne pouvait deviner. Je trouvai le comte à quelques pas, d:iiis la rue Saint- Maur, car il avait quitté l'endroit convenu sur le boulevard, attiré vers moi par mie force invincible. — (( Quelle nuit la pauvre enfant va passer ! s'écria-t-il quand j'eus fini de lui raconter la scène qui venait d'avoir lieu. Si j'y allais, dit-il, si tout à coup elle me vovait!
— En ce moment, elle est femme à se jeter par la fenêtre, lui répondis-je. La comtesse est de ces Lucreccs qui ne survivent pas à un viol, même quand il vient d'un homme à qui elles se donneraient. — Vous êtes jeune, me répondit-il. Vous ne savez pas que la volonté, dans une ;nne agitée par de si cruelles délibérations, est comme le flot d'un lac où se passe une tempête, le vent change à toute minute, et le courant est tantôt à une rive, tantôt à une autre. Pendant celte nuit, il y a tout autant de chances pour qu'à ma vue Honorine se jette dans mes bras, (juc pour la voir sauter par la fenêtre.— Et vous accepteriez cette alternative? lui dis-je. — Allons, me répondit-il, j'ai chez moi, pour pouvoir attendre jusqu'à demain soir, une dose d'opium que Desplein m'a préparée afin de me faire dormir sans danger! » Le lendemain, à midi, la Gobain m'apporta une lettre, en me (lisant que la comtesse, épuisée de fatigue, s'était couchée a six heures, et que, grâce à un amande préparé par le pharmacien, elle donnait.
— \oici cette lettre, j'en ai gardé une copie, car, mademoiselle, dit le consul en s'adressant à Camille Maupiii, vous connaissez les ressources de l'art, les ruses du style et les elTorts de beaucoup d'écrivains qui ne manquent pas d'habileté dans leurs compositions; mais vous reconnaîtrez que la littérature ne saurait trouver de tels écrits dans ses entrailles postiches ! Il n'y a rien de terrible comme le vrai. \oilà ce qu'écrivit celte femme, ou plutôt cette douleur :
« iHonsieur Maurice,
(I Je sais tout ce que votre oncle pourrait me dire, il n'est pas plus instruit que ma conscience. La conscience est chez l'homme le truchement de Dieu, Je sais que si je ne me réconcilie pas avec Octave je serai damnée : tel est l'arrêt de la loi religieuse. La loi civile m'ordonne l'obéissance ipiand même. Si mon mari ne me repousse pas, tout est dit, le monde me tient pour pure, pour vertueuse, quoi que j'aie fait. Oui, le mariage a cela de sublime que la société ratifie le pardon du mari; mais elle a oublié qu'il faut que le pardon soit accepté. Légalement, religieusement, mondainenient, je dois revenir à Octave. A ne nous en tenir qu'à la question humaine, n'y a-t-il pas quelque chose de cruel à lui refuser le bonheur, à le priver d'enfants, à effacer sa famille du livre d'or de la pairie? Mes douleurs, mes ré-
IIUNOIUNE.
piigiiaucc». mes spiiiinieiiis, loul mou cgoisiiie (car je me sais égoislc) duil être iiunuilé à la lamillc. Je serai mèro, les earesscs de mes ciifauls essiiieroiu bien des pleui's! Je serai bien heureuse, je serai eci- Uiiueiueui honorée, je passerai Gère, opulente, dans un lirillaui éçiiiipage! J'aurai des geus, un liôiel, une ninisun, je serai la relue d'aulanl de fêles qu'il y a de semaines dans l'année. Le monde m'ai cueillera bien. Enfui je ne remonterai iws dans le eiel du palrieial, je n'en serai pas même deseendue. .Ainsi Pieu, la loi. la soeiéié, tout est d'accord. Contre ipioi vous mutinez-vcuis? me dit-on du liaul du ciel, de la chaire, du tribunal et du troue dont l'auguste iulervention serait au besoin invoquée par le comte. Votre oncle me parlera même, au besoin, d'une certaine grâce céleste qui m'inoiulera le canir alors que j'éprouverai le plaisir d'avoir fait mon devoir. Dieu, la loi, le inonde, Octave, veulent que je vive, n'est-ce pas.' Eli bien! s'il n'y a pas d'au- Ire difficulté, ma rcponse Irandie tout : Je ne vivrai pas! Jo redeviendrai bien blanche, bien innocente, car je serai dans mou liiKciil, parée de la pâleur irréprochable de la mort. Il uy a pas là le moiiulre (ii<r'(cni( n( de mutf. Cet eulètemenl de nmie doiil vous m'avez arcu-ée en riant est, chez la femme, l'effet (rime ceviilude, une vision de l'avenir. Si mon mari, par amour, a la sublime générosité de tout oublier, je n'oublierai point, moil L'oubli dépend-il de nous? (Juaud une veuve se marie, l'amour en fait une jeune tille, elle épouse un homme aimé; mais je ne puis pas aimer le comte. Tout est là, voyezvous? Chaque fois que mes yeux renconireront les siens, j'y verrai toujours ma faute, même quand les yeux de mon mari seront pleins d'amour. Ui grandeur de sa générosité m'attestera la grandeur de mou crime. Mes regards, toujours inquiets, liront toujours une sentence invisible. J aurai dans le cœur des souvenirs confus qui se combattront. Jamais le mariage n'éveillera dans mou être les cruelles délices, le délire mortel de la passion, je tuerai mon mari par ma froideur, par des comparaisons qui se devineront, quoique cachées au fond de ma conscience. Oh ! le jour où, dans une ride du front, dans un regard attristé, dans un geste imperceptible, je saisirai quelque reproche involontaire, réprimé même, rien ne me retiendra : je giserai la lêie fracassée sur un pavé que je trouverai plus clément que mon m.iri. .Va susceptibilité fera peut-être les frais de cette horrible et douce mort. Je mourrai peut-être victime d'une impatience causée a Octave par une aflàire, ou trompée par un injuste boupçon. Hélas! peut-être prendrai-je une preuve d'amour pour une preuve de mépris! Quel double supplice! Octave doutera toujours de moi, je douterai toujours de lui. Je lui opposerai, bien involontairement, un rival iiidigue de lui, un homme que je méprise, mais (pii m'a fait connaître des\oluptés gravées en traits de feu, dont j'ai houle et dont je me souviens irrésistiblement. Est-ce assez vous ouvrir mon cœur? Personne, monsieur, ne peut me prouver que l'amour se recouimence, car je ne puis et ne veux accepter l'amour de personne. Une jeune fille est comme une fleur qu on a cueillie; mais la femme coupable est une fleur sur lai|uclle ou ;i marché. Vous êtes fleuriste, vous devez savoir s'il est possilile de redresser cette tige, de raviver ces couleurs flétries, de ramener la sève dans ces tubes si délicats et dont toute la puissance végétative vient de leur parfaite rectitude... Si (pielque botaniste se livrait à cette opération, cet homme de génie effaceraitil les plis de la tunique froissée.' il referait une Heur, il serait Dieu! Dieu seul |)eut me refaire! Je bois la coupe araère des expiations; mais en la buvant j'ai terriblement épclé celte sentence : u Expier n'est pas effacer, n Dans mon pavillon, seule, je mange un pain trempé de mes pleurs; mais personne ne me voit le mangeant, ne me voit pleurant. Rentrer chez Octave, c'est renoncer aux larmes, mes larmes l'offenseraient. Oh ! nmnsicur, combien de vertus f;iut-il loiiier aux pieds pour, non pas se donner, mais se rendre à un mari qu'on :i trompé? (pii peut les compter? Dieu seul, car lui seul est le confident et le promoteur de ces horribles délicatesses qui doivent faire pâlir ses anges. Tenez, j'irai plus loin. Une femme a du courage devant un mari qui ne sait rien ; elle déploie alors dans ses hypocrisies une force sauvage, elle trompe pour donner un double bonheur. Mais nue mutuelle certitude n'est-elle pas avilissante? Moi. j'échangerais des humiliations contre des extases? Octave ne finirait-il point par trouver de la dépravation dans mes consentements? Le mariage est fondé sur l'estime, sur des sacrifices faits de part et d'autre; mais ni Oclave ni moi nous ne pouvons nous estimer le lendemain de notre réunion : il m'aura déslionnrée par quchpie amour de vieillard pour une courtisane; et moi, j aurai la honte perpétuelle d'être une chose an lieu d'être une dame. Je ne serai pas la vertu, je serai le plaisir dans sa niaison. Voilà les fruits amers d'une faute. Je me suis fait un lit conjug;d où je ne puis que me retourner sur des charbons, un lit sans sommeil. Ici. j'ai de» heures de tranquillité, des heures pendant lesquelles j'oublie: mais dans mon hùtcl, tout me rappellera la tache qui déshonore ma robe d'épousée. Quand je souffre ici, je bénis mes souffrances, je dis à Dieu : Merci ! Mais chez lui, je serai pleine d'effroi, goùt.iiit des joies qui ne me seront pas dues. Tout ceci, monsieur, n'est pas du raisonnement, c'est le senliment d'une àine bien vaste, car elle est creusée depuis sept ans par la douleur. Enlin, doisje vous faire cet épouvantable aveu? Ji- me sens toujours le sein mordu p.T uu enfant conçu dans l'ivresse et la joie, dans la croy;incc
au bonheur, p.ir ini eiif.int ([uc j'ai nourri pendant sept mois, de qui je serai grosse toute ma vie. Si de nouveaux enfants puisent en moi leur nourriture, ils boiront des larmes qui, mêlées à mou bit, le feront aigrir. J'ai l'jpparence de la li'gèreté, je vous semble enfant... Oh! oui, j'ai la memnirc de l'cid'ant, cette nK'inoire qui se retrouve aux abords de la tombe. Ainsi, vous le voyez, il n'est pas une situation dans cette belle vie, où le monde et l'amour d'un mari veulent me ramener, qui ne soit fausse, qui ne me cache des pièges, qui ne m'ouvre des précipices où je roule déchirée par des arêtes impitoyable.-.. Voici cil»! ans que je voyage dans les landes de mon avenir, sans y trouver une place commode à mon repentir, parce que mon Ame est envahie par nu vrai repentir. A tout ceci, la religion a ses réponses, et je les sais par cœur. Ces souffrances, ces difficultés, sont ma punition, dil-elle, et Dieu me donnera la force de les supporter. Ceci, monsieur, est une raison pour certaines àmcs pieuses, douces d'une énergie qui me mampie. Entre l'enfer où Dieu ue m'empêchera pas de le bénir, et l'enfer qui m'attend chez le comte Octave, mon choix est fait.
« Uu dernier mot. Mon mari serait encore cluiisi par moi, si j'étais jeune fille, et que j'eusse mon expérience actuelle; mais là précisément est hi raison de mon refus : je ne veux pas rougir devant cet homme. Comment, je serai toujours à genoux, il sera toujours debout! Et, si nous changeons de posture, je le trouve méprisable. Je ne veux pas être mieux traitée jtar lui à cause de ma faute. L'auge qui oserait avoir certaines brutalités qu'on se permet de part et d'autre quand on est mutncllcmeut irréprocli:d)lc, cet ange n'est pas sur la terre, il est au ciel! Octave est plein de délicatesse, je le sais, mais il n'y a pas dans celle àme (ipiclque grande ([u'on la fasse, c'est une âme d'hommel de garanties pour la nouvelle existence (|ue je mènerais chez lui. Venez donc me dire où je puis trouver cette solitude, cette paix, ce silence amis des malheurs irréparables et que vous m'avez promis. »
Apres avoir pris de cette lettre la copie que voici pour garder ce mouunient en entier, j'allai rue l'aïenuc. L'inquiétude avait vaincu l'opium. Octave se promenait comme un fou dans son jardin. — « Uépondez à cela, lui dis-jc en lui donnant la lettre de sa femme. Tâchez de rassurer la pudeur instruite. C'est un peu plus difficile que de surprendre la pudeur (pii s'ignore et que la curiosilé vous livre. — i:ile est à moi!... » s'écria le comte, dont la figure exprimait le bonheur à mesure qu'il avançait dans sa lecture. U me lit signe de la main de le laisser seul, en se sentant observé dans sa joie. Je compris que l'excessive félicité comme l'excessive douleur obéissent aux mêmes lois: j'allai recevoir madame de Courteville et Amélie, qui dinaienl chez le comle ce jour-là. Quelque belle que fût mademoiselle de Courteville, je sentis, en la revoyant, que l'amour a trois faces, et que les femmes qui nous inspirent un amour complet sont bien rares. En comparant involonlairement Amélie à Honorine, je trouvais plus de charme à la femme en faute qu'à la jeune lille pure. Pour Honorine, la fidélité n'était pas un devoir, mais la falalité du cœur; tandis qu'Amélie allait prononcer d'un air serein des promesses solennelles, sans en connailrc la portée ni les obligations. La femme éjiuisée, quasi morte, la pécheresse à relever, me semblait sublime; elle irritait les générosités naturelles à l'homme, elle demandait au cœur tous ses trésors, à la puissance toutes ses ressources; elle emplissait la vie, elle y mettait une lutte dans le bonheur; tandis qu'Amélie, chaste et coiifi;inte, allait s'enfermer dans la sphère d'une maternité paisible, où le terrc-à-terre devait être la poésie, où mon esprit ne devait trouver ni combat, ni victoire. Entre les plaines de la Champagne et les Alpes neigeuses, orageuses, mais sublimes, quel est le jeune homme «jui peut choisir la crayeuse et paisible étendue? Non, de telles comparaisons sont fatales et mauvaises sur le seuil de la mairie. Hélas! il finit avoir expérimenté la vie pour savoir que le m:iriage exclut la passion, que la famille ne saurait avoir les orages de l'amour pour base. Après avoir rêvé l'amour impossible avec ses innombrables fantaisies, après avoir savouré les cruelles délices de l'idéal, j'avais sons les yeux une modeste réalité. Que voulez-vous'? plaignez-moi! A vingt-cinq ans, je doutai de moi ; mais je pris une résolution virile. J'allai retrouver le comte sous prétexte de l'avertir de l'arrivée de ses cousines, et je le vis rcdi'veuu jciiiie au reflet de ses espérances. — « Qu'avez-vous, Maurice? me dilil, frappé de l'altération de mes traits. — Monsieur le comte... — Vous ne m'appelez plus Octave I vous à qui je devrai la vie, le bonheur. — Mon cher Octave, si vous réussissez à ramener la comtesse à ses devoirs, je l'ai bien étudiée... (Il me regarda comme Othello dut regarder Vago quand Vago réussit à faire entrer nu premier soupçon dans la tête du Maure.) Elle ne doit jamais me revoir, elle doit ignorer que vous avez eu .M:iurice pour secrétaire, ne prononcez jamaismon nom. que personne ne le lui rappelle, autrement tout serait perdu... Vous m'avez fait nommer inaitre des requêtes, eh bien ! obtenez-moi quehpie poste diplomatique à l'étranger, nu consulat, et ne pensez plus à me marier avec .\mélie... Oh ! soyez sans iii(|uii-tuile. repris-je en lui voyant faire un liaut-lecorps, j'irai jui-(|irau bimt de mon rôle... — Pauvre enfant!... me dit-il en me prenant la main, me la serrant et rc'primani des larmes qui lui mouillèrent les yeux. --
IlONOHINE.
Vous m'aviez doniid des gants, repris-je ea riaiil, je ne les ai pas mis, voilà loul. » Nous convînmes alors de ce mie je devais faire le soir au pavillon, où je retournai dans la soirée. Nous étions eu aotii, la journée avait été chaude, orageuse, mais l'orage restait dans l'air, II' ciel ressemblait à du cuivre, les parfntus des fleurs arrivaient lourds, je me trouvais comme dans une éluve, et me surpris à souli:iiler que la comtesse A)! partie pour les ludcs; mais elle était eu rrdiiigole de mousseline blanche attachée avec des nauuls de rubatis lil.iis. coiffée en cheveux, ses boucles crêpées le long de ses joues, assise sur un banc de bois construit eu forme de cau.ipé, sous une espèce de bocage, ses pieds sur nu petit tabouret de bois, et dépassant do (inelipics lignes sa robe. Klle ne se leva point, elle me montra de la main une place auprès d'elle en me disant : — « N'est-ce pas (jne 1,1 vie est sans issue pour moi? — La vie que vous vous êtes laite, lui dis-je, mais non pas celle que je veux vous faire; car, si vous le voulez, vous pouvez être bien heureuse... — Et comment? (lit-elle. Toute sa personne interrogeait. — Votre lettre est dans les mains du comte, u Honorine se dressa comme une biche surprise, bondit à six pas, marcha, tourna dans le jardin, resta debout pendant quelques moments, et finit par aller s'asseoir seule dans sou saliiu, où je la retrouvai i|uand je lut eus laissé le temps de s'accoutumer à la douleur de ce coup de poignard. — « Vous! un ami ! dites nu traître, nu espion de mon mari, peut-être 1 » L'instinct, chez les femmes, équivaut à la perspicacité des grands homiucs. — « Il fallait luic réponse à votre lettre, n'est-ce pas? et il n'y avait quiiu seul lionnne an monde qui put l'écrire... Vous lirez doue la réponse, chère comtesse, et, si vous ne trouvez pas d'issue à la vie après celle Iccline, lespiou vous prouvera qu'il est un ami, car je vous mettrai dans un couvent d'où le pouvoir du comte ne vous arrachera pas; mais, avant d'y aller, écoutons la partie adverse. Il est une loi divine et humaine à laquelle la haine elle-même l'oint d'obéir, et qui ordonne do ue pas condaïuner sans enteudre la défense. Vous avez juscpià prcsiMit condamné, connue les enfants, en vous bouchant les oreilles. lu dévouement de sept années a ses droits. Vous lirez donc la réponse que fera votre mari, .le lui ai transmis par mou oncle la copie de votre lettre, et mon oncle lui a demandé quelle sérail sa réponse si sa femme lui écrivait une lettre conçue en ces termes. Ainsi vous n'éles point compromise. Le bonhomme ap|.ortera lui-même la lettre du (imite. Devant ce saint homme et devant moi, par dignité pour vous-même, vous devez lire, ou vous ne seriez qu'un enfant mutin et colère. Vous ferez ce sacrilicc au monde, à la loi, à Dieu. « Comme elle ne voyait eu cette condescendance aucune atteinte à sa volonté de femme, elle y conscnlii. Tout ce travail de quatre à cinq mois avait été bàii pour cette miiuite. Mais les pyramides ne se terminentelles pas par une pointe sur laquelle se pose un oiseau?... Le comte plaçait toutes ses espérances dans cette heure siqirême, et il y était arrivé. Je ue sais rien, dans les souvenirs de toute ma vie, de plus formidable que l'entrée de mon oncle dans ce salon Poinpadour à dix heures du soir. Celle tête dont la chevelure d'argent était mise en relief par un vêtcmcut cniièrcmenl noir, et celte ligure d'un calme divin produisirent un cflel magique sur la comtesse Honorine; elle éprouva la fraîcheur des baumes sur ses blessures, elle fut éclairée par un reflet de celle venu, brillante sans le savoir. — « M. le curé des blancs-.Mauieanx! dit la Gobain. — Venez-vous, mon cher oncle, avec un message de paix et de bonheur? lui dis-je. - On trouve toujours le bonheur et la paix en observant les conunaudcments de l'Eglise, )i répondit mon oncle en présentant à la comtesse la lettre sui\antc :
1 .Va chère Honorine, Il Si vous m'aviez fait la grâce de ne pas douter de moi, si vous aviez lu la lettre que je vous écrivais il y a cinq ans. vous vous seriez épargné ciu(| années de travail inutile cl de privations qui m'ont désolé. Je vous y proposais un pacte dont les stipulations détruisent toutes vos craintes et rendent possible notre vie intérieure. Jai de grands reproches à me faire et j'ai deviné toutes mes fautes en sept années de chagrin. J'ai mal compris le mariage. Je n'ai pas su deviner le danger quand il vous menaçait. Un ange était dans ma maison, le Seigncin- m'avait dit : « Garde-le bien ! » Le Seigneur a puni la témérité de ma couliance. Vous ne pouvez vous donner un seul coup sans frapper sur moi. Grâce pour moi! ma chère Honorine. J'avais si bien compris vos susceptibilités, que je ne voulais pas vous ramener dans le vieil botel de la rue Païenne où je puis demeurer sans vous, mais que je ne saurais revoir avec vous. J'orne avec plaisir une autre maison au f.mbourg Sainl-Honoré dans laquelle je mène en espérance, non pas une feimue due à l'ignorance de la vie, acquise par la loi, mais une sœur qui me permettra de déposer sur son front le baiser (pi'uu père donne à une fille bénie tous les jours. Me desiituerez-vous du droit que j'ai su conquérir sur votre désespoir, celui de veiller de plus près à vos besoins, à vos plaisirs, à votre vie même? Les femmes ont un cœur à elles, toujours plein d'excuses, celui de leur mère ; vous n'avez pas coium d'autre mère que la niieuue, qui vous aurait ramenée .i moi ; mais conmieul n'avez-vous pas deviné que j'avais pour vous et le cu-ur de ma mère et celui de la votre? Uni,
chère, mon affection n'est ui petite ni chicanière, elle est de celles qui ne laissent pas à la contrai iété le temps de plisser le visage d'un enfant adoré. Pour qui prenez-vous le compagnon de votre enfance, Honorine, en le croyant capable d'accepter des baisers iremblanls, de se partager entre la joie et l'inquiétude? Ne craignez pas d'avoir à subir les laïuentalions d'une passion mendiante, je n'ai voulu de vous qu'après m'êlre assuré de pouvoir vous laisser dans toute voire liberté.
« Votre fierté solitaire s'est exagéré les difficultés; vous pourrez assister à la vie d'un frère ou d'un père sans souffrance et sans joie si vous le voulez; mais vous ue trouverez autour de vous ni raillerie ni indifférence, ni doute sur les intentions, la chaleur de raiinosphere où vous vivrez sera toujours égale et douce, sans leiupéies, sans un grain possible. Si, plus tard, après avoir ac(|uis la certitude d'éirc chez vous comme vous êtes dans votre pavillon, vous voulez y iiiiroduire d'autres éléments de boidieur, des plaisirs, des distraciions, vous en élargirez le cercle à votre gré. La tendresse d'une mère n'a ni dédain, ni pitié; qu'est-elle? l'amour sans le désir; eh bien' i liez moi, l'adiniratiou cachera tous les seuliinenls où voih voudriez voir des offenses. Nous pouvons ainsi nous trouver nobles ions diiix à coté l'un de l'autre. Chez vous, la bienveillance d'une smur, l'esprit caressant d'une amie, peuvent satisfaire l'ambition de celui qui vent êlre voire compagnon, et vous pourrez mesurer sa tendresse aux ell'orts qu'il fera pour vous la cacher. Nous n'aurons ni l'un ui l'antre la jalousie de notre passé, car nous pouvons nous reconnaître à l'un cl à l'autre assez d'esprit pour ue voir qu'eu avant de nous. Donc, vous voilà chez vous, dans votre hôtel, tout ce ipic vous êtes rue Saiiii- Maur ; inviolable, solitaire, occupée à votre gré. vous condnisaul par vos propres lois; mais vous avez en plus une protection légitime que vous obligez en ce moment aux travaux de l'amour le pins chevaleresque, et la considération qui donne lant de luslrc aux femmes, et la fortune qui vous permet d'accomplir tant de bonnes a:iivrcs. Ilonorine, quand vous voudrez une absolution inutile, vous la viendrez demander; elle ue vous sera imposée ni par l'Eglise ni par le Code; elle dépendra de votre (ierté, de votre propre mouvement. Ma femme pouvait avoir à redouter loul ce qui vous effraye ; mais non l'amie cl la sœur envers qui je suis tenu de déployer les façons et les recherches de la politesse. Vous voir heureuse suffit à mon bonheur, je l'ai prouvé pendant ces sept années. Ah! les garanties de ma parole, Honorine, sont dans toutes les fleurs que vous avez faites, précieusement g.nidées, arrosées de mes larmes, et qui sont, comme les (piipos des Péruviens, une histoire de nos douleurs. Si ce pacte secret ue vous convenait pas, mon enfant, j'ai prié le saint homme qui se charge de celte lettre de ne pas dire un mot en ma faveur. Je ne veux devoir votre retour ui aux terreurs que vous iuiprimerail l'Eglise, ni aux ordres de la loi. Je ue veux recevoir que de vons-inème le simple ('t modeste bonheur que je demande. Si vous persistez à m'imposer la vie sombre et délaissée de tout sourire fraternel que je mène depuis neuf ans, si vous restez dans voire désert, seule et immobile, ma volonté fléchira devant la vôtre. Sachez-le bien: vous ue serez pas plus troublée que vous ne l'avez été jusqu'aujourd'hui. Je ferai donner congé à ce fou qui s'csl mêlé de vos affaires, cl qui peul-êire vous a chagrinée... »
— « Monsieur, dit Honorine en quittant sa lettre, qu'elle mit dans sou corsage, et regardant mon oncle, je vous remercie, je profilerai de la permission que me donne M. le comie de rester ici... — Ah! « m'écriai-je. Celte exclamation me valut de mon oncle un regard inquiet, et de la comtesse une œillade malicieuse qui m'éclaira sur ses motifs. Honorine avait voulu savoir si j'élais un comédien, un oiseleur, el j'eus la triste satisfaction de l'abuser par mon exclamaliou, qui fut un de ces cris du cœur auxquelles Ici femmes se connaissent si bien. — « Ah ! Maurice, me dit-elle, vous savez aimer, vous ! » L'éclair qui brilla dans mes yeux était une autre réponse qui eût dissipé l'inquiétude de la comtesse si elle en avait conservé. Ainsi le comte se servait de moi jus(|u'au dernier moment. Honorine reprit alors la lettre du comte pour la finir. Mon oncle me lit un signe, je me levai. — « Laissons madame, me dit-il. — Vous parlez déjà, Maurice? me dilellc sans me regarder. Elle se leva, nous suivit en lisant toujours, el, Kir le seuil du pavillon, elle me prit la main, me la serra très-affectueusement et medii : — Nous nous reverrons... — Non, lépondisje en lui serrant la main à la faire crier. Vous aimez voire mari! Uemaiii je pars. » Et je m'en allai précipilamment, laissant mon oncle à (pii elle dit : — « (Ju'a-l-il donc, votre neveu? » Le pauvre abbé compléta mon ouvrage eu faisant le geste de montrer sa lêie et son cœur comme pour dire : « Il est fou, excusez-le, madame! » avec d'autant plus de vérité qu'il le pensaii. Six jours après, je partis avec ma nomination de vice-consul en Espagne, dans une grande ville commerçante où je pouvais en peu de temps me mettre en ('tal de parcourir la carrière consulaire, à laquelle je bornai mon ambition. Apres mou iustallaiioii, je reçus cette lettre du comte.
« Mon cher Maurice, si j'étais heureux, je ne vous écrirais point; mais j'ai recommencé une aulre vie de douleur: je suis redevenu jeune par le désir, avec toutes les impatiences d'un homme qui passe qu.irante ans, avec la sagesse du diplomate qui sait modérer sa passion. Quand vous êtes parti, je n'étais pas encore admis dans le pa-
HUNOIUNF.
Villon de la rue Saim-M:iur; mais une loilre m'avait promis la permission d'v venir, la lellre iloiuc el inolancolique d'inu' femme (jui redontail les émolion» d'une enlrevue. Après avoir allemlii plus d'un mois, je hasardai de me présenler, en faisant deniaiulor par la (Jobain si je pouvais être reçu. Je m'assis sur mie ciiai>e. ilaii> l'avemic. auprès de la loçe. la tète dans les mains, el je re>tai là pies d'iuio heure. — « Madame a voulu s'habiller. » nie dit la Gobain aliu do ( acher sous une coquetterie honorable pour moi les irrésolutions d'ilomirine. Pendant un gros quarl d'heure, nous avons été l'ini el l'auiie affectés d'un tremblement nerveiiv involontaire, aussi fort (pie eiUii nui saisit les orateurs à la tribune et nous nous aiiressàmes disiihr.ises effarées comme celles de ?ens surpris (lui simulent une convers;itioH. — « Tenez. Honorine, lui dis-je les yeux plouis de larmes, la place est rompue, et je suis si tremblant de bonheur, (pie vous devez me pardonner l'iiicolicroiice de mon langage. Ce sera peiulam loni;temps ainsi. — Il n'y a pas de crime à être amoureux de sa femme, me rèpoiulii-elle en souriant (forcement. — Accordez-moi la grâce de ne plus travailler comme vous l'avez fait. Je sais par madame Gobain que vous vivez depuis vingt jours de vos économies, vous avez soixante mille francs de rentes à vous, et, si vous ne me rendez pas votre cœur, au moins ne me laissez pas votre fortune ! — Il y a longtemps, me dit-elle, que je connais votre boulé... — S'il vous plaisait de rester ici. lui répondis-jc, el de garder votre intlépendance ; si le plus ardent amour ne trouve pas grâce à vos yeux, ne travaillez plus...» Je lui tendis trois inscriptions de chacune douze mille francs de rentes; elle les prit, les ouvril avec indiiïéreDce , et après les avoir lues, Maurice , elle ne me jeta qu'un regard pour toute réponse. Ahl elle avait bien compris que ce n'était pas de l'argent que je lui donnais, mais la liberté. — > Je suis vaincue , me ditelle en nie tendant la main que je baisai, venez me voir autant que vous voudrez. )> Ainsi, elle ne m'avait reçu que par violence sur ellemême. Le lendemain je l'ai trouvée armée d'une gaieté fausse , et il a fallu deux mois d'accoutumance avant de lui voir son vrai caractère. .Mais ce fut alors comme un
mai délicieux, un printemps d'amour qui me donna d(,'s joies ineffables: elle n'avait plus de craintes, elle m'éiudiait. Hélas! (piaiid je lui pro|>osai de passer en Angleterre afin de se réunir ostensiblement avec moi. dans sa maison, de reprendre son rang, d'habiter son nouvel hôtel, elle fut saisie d'effroi. — « Pourquoi ne pas toujours vivre ainsi? » dit-elle. Je me résignai, sans répondre un 'mot. Esl-cc une expérience.' me dcmandui-je en la quittant. En venant de chez moi, roe Saiot-Maur, je m'animais, les pensées d'amour me gondaienl le cflpur. et je me disais comme les jeunes gens : Elle cédera ce soir... Toute celte force factice ou réelle se dissipait à un sourire, à un comniandement de ses yeux fiers et calmes que la passion n'altérait poinl. Ce terrible mot répété par vous : « Lucrèce a écrit avec son sang et son poignard le premier mol de la charte des femmes : liberté! u me revenait, me gla(;ait. Je sentais impérieusiinent combien le conseiilement d'Ilouorine était uçceâsaire, et combien il était impossible de
■ -C» 'fiy?i
Non, i'('|joii<lis-je en lui scrr.int la main — page 15.
le lui arracher. Devinait-ello ces orage> qui m'agitaient aussi bien au retour que poudaul I aller .' Je lui peignis onliii ma silualioii dans une Icllie. eu renoii(.aiil à lui eu pailec. Ilouoriiic ne me répondit pas, elle rosia >i irisk', (pie je lis eoiiinie si je n'avais pas écrit. Je resseiuis iiiie pciiio vidliMilc (l'aNoir pu l'aflligcr, elle lut dans mon cœur et me pardonna. Vous allez ^avoir roniinenl. Il y a trois jours elle me recul, pour la première fois, dans sa chambre bleue et blanche. La ( liambre élail pleine de fleurs, parée, illuminée, Honorine avait fait une toilette (pii la rendait ravissante. Ses cheveux encadraient de leurs rouleaux légers cette ligure que vous connaissez; des bruyères (lu Cap oriiaicut sa lèle; elle avait une robe de mousseline blanche, une ceinture blanche à longs bouts flottants. Vous savez ce qu'elle est dans cette simplicité; mais ce jour-l.i, ce fut une mariée, ce fut l'Honorine de» premiers jours. .Ma joie fut glacée aussitôt, car la physionomie avait un caractère de gravité terrible; il y avait du feu sous
celle glace. — « Octave, MIC dit-elle, quand vous le voudrez, je serai votre femme ; mais , sachez-le bien, cette soumission a ses dangers, je puis me résigner...
(Je (is un geste.) — Oui, dit-elle, je vous comprends , la résignation vous oflense , et vous voulez ce ipie je ne puis donner : l'amour! La religion, la pitié, m'ont l'ail renoncer à mon vœu de solitude, vous êtes ici!
Klle fit une pause. D'abord, reprit- elle, vous n'avez pas demandé plus: maintenant vous voulez votre femme. Eh bien! je vous rends Honorine telle qu'elle est, el sans vous abuser sur ce qu'elle sera. Que deviendral-je? mère! je le souhaite. Oh ! croyezle, je le souhaite vivement. Essayez de me transformer, j'y consens; mais, si je meurs, mon ami, ne maudissez pas ma mémoire, et n'accusez pas d'cntéleinent ce que je nommerais le culte de l'idéal, s'il n'était pas plus naturel de nommer le sentiment indéfinissable qui me tuera le culte du divin ! L'avenir ne me regardera plus, vous en serez chargé , consultezvous... « Elle s'est alors assise, dans celle pose sereine que vous avez su admirer, et m'a regardé pâlissant sous la douleur qu'elle m'avait causée; j'avaisfroid dans mon sang. En voyant l'elTet de ses paroles, elle m'a pris les mains, les a mises dans les siennes, et m'a dit : « Or lave, je t'aime, mais :iulrement que lu veux être aimé : j'aime ton :'iiiic .. Mais, sache-le, je t'aime assez pour mourir à ton service, comme une esclave d'Orient, et sans regret. Ce sera mon expiation. » Elle a l'ail plus, elle s'est mise à genoux sur un coussin, devant moi, el, dans un accès de charité sublime, m'a dit : — « Après tout, peut-être ne niourrai-je pas .'...Il
i( Voici deux mois que je combats, (tue l'aire'.'... j'ai le cœur trop plein, j'ai cherché celui d'un ami pour y jeter ce cri : — Que faire? » .Je ne répondis rien. Deux mois après les journaux annoiieèrenl l'arrivée, par un paquebot anglais, de la comtesse Octave, rendue à sa famille après (les événenieiiis (le voyage assez naturellement inventés pour (pie persomie ne les contestât. A mon arrivée à Gênes, je reçus une leitre de faire part de l'heureux accouclicmenl de la comtesse qui donnait un fils à son mari. Je lins la lettre dmis mes mains pcu(Jant deux heures, sur cette terrasse, assis sur ce banc. Deux
HONORINE
mois après, lourmenlé par Oelave, pnr SLM. de Granville el de ScriEy, mes proleclciirs, accablé par la perle que je (is de mou oncle, je conseiilis à me marier.
Six mois après la Bévolulioii de juillet, je reçus la letire que voici et qui finit l'Iiisloire de ce ménage :
(( Monsieur Maurice, je meurs, quoique mère, et peut-êlre parce que je suis mère. J'ai bien joué mon rôle de femme : j'ai trompé mon mari, j'ai eu des joies aussi vraies que les larmes répandues au théâtre par les actrices. Je meurs pour la société, pour la famille, pour le mariage, comme les premiers clirélieus mouraient pour Dieu. Je ne sais pas de quoi je meurs, je le cherche avec bonne foi, car je ne suis pas enlctée ; mais je tiens à vous expliquer mon mal, à vous qui avez amené le chirnrfiien céleste, voire oncle, à la parole de qui je me suis rendue ; il a élé mon confesseur, je l'ai gardé dans sa der nièrc maladie, et il m'a montré le ciel en m'ordonuanl de continuer à faire mon devoir, lit j'ai fait mon devoir. Je ne blâme pas celles qui oublient, je les admire comme des natures fortes, nécessaires ; mais j'ai l'inlirmité du souvenir!... Cet amour de cœur qui nous identifie à l'homme aimé, je n'ai pu le ressentir deux fois.
Jusqu'au dernier moment, vous le savez, j'ai crié dans votre cœur, au confessionnal, à mon mari : « Ayez pitié de moi!...» Tout fut sans pitié. Eh bien ! je meurs. Je meurs eu déployant un couraijo inouï. Jamais courtisane ne fut plus gaie que moi.
Mon pauvre Octave est heureux , je laisse son amour se repailre des mirages de mon cœur.
A ce jeu terrible, je prodigue mes forces, la comédienne est applaudie, fêtée, accablée de fleurs ; mais le rival invisible vient chercher tous les jours sa proie, un lambeau de ma vie.
Déchirée, je souris! Je souris à deux enfants, mais l'ainé, le mort, triomphe! Je vous l'ai déjà dit : l'enfant mort m'appellera, et je vais à lui. L'inlimilé sans l'amour est une situation où mon àme se déshonore à toute heure. Je ne puis pleurer ni m'abandonner à mes rêveries que seule. Les exigences du monde, celles de ma maison, le soin de mon enfant, celui du bonheur d'Octave, ne me laissent pas un instant pour me retremper, pour puiser de la force comme j'en trouvais dans ma solitude. Le qui-vivc perpétuel surprend toujours mon cœur en sursaut, je n'ai point su fixer dans mou àme cette vigilance à l'oreille agile, à la parole mensongère, à l'œil de lynx. Ce n'est pas une bouche aimée qui boit mes larmes et qui bénit mes paupières, c'est un moiichoir qui les élanche; c'est l'eau qui rafraîchit mes yeux enflammés et non des lèvres aimées. Je suis comédienne avec mon àme, el voilà peut- être pourquoi je meurs! J'enferme le chagrin avec tant de soiu qu'il n'en parait rien au dehors, il faut bien qu'il ronge quelque chose, il s'atiaque à ma vie. J'ai dit aux médecins ([ui ont découvert mon secret : — Faites-moi mourir d'une maladie plausible, autrement j'entraînerais mon mari. Il est donc convenu entre MM. Desplein, Bianchon et moi, que je meurs d'un ramollissement de je ne sais quel 03 que la science a parfaitement décrit. Octave se croit adoré!... Me comprenez vous bien'? Aussi ai-je peur qu'il ne me suive. Je vous écris pour vous prier d'èlre, dans ce cas,
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Elle a fait plus, elle s'est mise à gc-noux sur un coussin, devant mei. — rtcE 16
le tulcur du jeune comte. Vous trouverez ci-joint un codicille oi'i j'exprime ce vœu : vous n'en ferez usage qu'au moment oij ce serait nécessaire, car peut-êlre ai-je de la fatuité. Mon dévouement caché laisserapeut-êtreOctave inconsolable, mais vivant! Pauvre Oelave! je lui souhaite une femme meilleure que moi. car il mérite bien d'être aimé. Puisque mon spirituel espion s'est marié, qu'il se rappelle ce que la fleuriste de la rue Saint-Maur lui lègue ici comme enseignement : (.lue votre feiume soit prompiemeni mère! Jetez-la dans les matérialités les plus vulgaires du ménage; empêchez. la de culliver dans son cœur la mystérieuse fleur de l'idéal, celte perfection céleste à laquelle j'ai cru, celte fleur enchantée aux couleurs ardentes, et dont les parfums inspirent le dégoût des réalités. Je suis une sainte Thérèse qui n'a pu se nourrir d'extase au fond d'un couvent avec le divin Jésus, avec un ange irréprochable, ailé, pour venir el pour s'enfuir à propos. Vous m'avez vue heureuse au milieu de mes fleurs bien-
aimées. Je ne vous ai pas tout dit : je voyais l'amour fleurissant sous votre fausse folie, je vous ai caché mes pensées, mes poésies, je ne vous ai pas fait entrer dans mon beau royaume. Enfin, vous aimerez mon cufanl pour l'amour de moi, s'il se trouvait un jour sans son pauvre père. Gardez mes secrets comme la tombe me gardera. Ne me pleurez pas : il y a longtemps que je suis morte, si saint Bernard a eu raison de dire (pi'il n'y a plus dévie là où il n'y a plus d'amour. »
— Et, dit le consul en serrant les lettres et en refermant à clef le portefeuille, la comtesse est morte.
— Le comte vit-il encore? demanda l'ambassadeur, car depuis la Bévolution de juillet il a disparu de la scène politique.
— Vous souvenezvous, monsieur de Lara, dit le consul général, de m'avoir vu reconduisant au bateau à vapeur.
— Un homme en cheveux blancs, un vieillard'.' dit le peintre.
— Un vieillard do quarante -cin(| ans, allant demander la sauté, des distractions, à l'Italie méridionale. Ce vieillard, c'était mon pauvre ami , mon protecteur, qui passait par Gênes pour me dire adieu, pour me confier son testament... Il me nomme tuteur de son fils. Je n'ai pas eu besoin de lui dire le vœu d'Honorine
— Connaissait-il sa position d'assassin .' dit mademoiselle des Touches au baron de l'IIoslal.
— Il soupçonne la vérité, répondit le consul, et c'est là ce qui le lue. Je suis resté sur le bateau à vapeur qui l'emmenait à Naples, jusqu'au delà de la rade, une barque devait me ramener. Nous restâmes pendant quelque temps à nous l'aire des adieux qui, je le crains, sont éternels. Dieu sait combien l'on aime le confident de notre amour, quand celle qui l'inspirait n'est plus! — « Cet homme possède, me disait Octave, un charme, il est revêtu d'une auréole, » Arrivé à la proue, le comte regarda la Méditerranée; il faisait beau par aventure, et, sans doute, ému par ce spectacle, il me légua ces dernières paroles : — « Dans l'intérêt de la nature humaine, ne faudrait-il pas rechercher quelle est celte irrésistible puissance qui nous fait sacrifier au plus fugitif de tous les plaisirs, et malgré noire raison, une divine créature'.'... J'ai, dans ma conscience, entendu des cris, llonor.ne n'a
HONORINE
pas crié seule. El j'ai voulu !... Je suis dévoré de renioids ! Je mourais, rue Payeuue. des plaisirs mie je u'avais pas : je inoiirrai eu Italie des plaisir» que j'ai goûiës !... IVuii vieiil le désaccoid enire doux uaiures égaUuwiii uubles, j'ose le dire? »
lu prufuud silence régna sur la terrasse pcndanl quelques iustauls.
— Elait-clle vertueuse '.' demauda le consul aux deux femmes. Mademoiselle des Touelios se leva, prit le consul par le brns, fil
quelques pas pour s'éloigner, el lui dit : — Les hommes ne sont-ils pas coupables aussi de venir à nous, de faire d'une jeune fille leur femme, en gardant au fond de leurs cœurs d'angéliques images, eu Dous comparant à des rivales inconnues, à des porleclions souvent prises à plus d'un souvenir, et nous trouvant toujours iiilViioures .'
— .Mademoiselle, vous auriez raison si le mari.igo ciaii Ibiulésurla passion, et telle a été l'erreur de deux êtres qui bienlùt ne seront plus. Le mariage, avec un amour de ea'ur chez les deux époux, ce serait le paradis.
Uadcnioisellcdes Touches quitta le consul et fut rejointe p.ir Claude Vigoon qui lui dit à l'oreille : — Il est un peu fat, M. de l'Ilostal.
— Non, répondit-elle en glissimt à l'oreille de Claude celte parole, il n'a pas encore deviné qu'Honorine l'aurait aimé. Oh 1 (itelie en voyant venir la consulesse, sa femme l'a écoulé, le malheureux !...
Ouïe heures sonnèrent aux horloges, tous les convives s'en reiournèreut it pied le long de la mer.
— Tout ceci n'est pas la vie, dil mademoiselle des Touches. Cette femme esl une des plus rares exceptions el pcul-èlre la plus monstrueuse de riutcllii;cu<'c, luic perle ! La vie se compose d'accidents variés, de douleurs el «U; plaisirs alternés. Le paradis de Dante, celte sublime expression de l'idéal, ce bleu constant ne se trouve que dans l'àme, el le demander aux choses de la vie est une volupté contre laquelle proleste à loule heure la nature. A de telles àiues, les six pieds d'une cellule et un prio-Dien sulliseut.
— Vous avez raison, dit Lcoii de Lora. Mais, quelque vaurien que je sois, je ne puis lu'empêehcr d'admirer une femme capable, comme était celle-là, de vivre à côlé d'iui atelier, sous le toil d'un peintre, sans jamais ou descendre, ni voir le monde, ni se croiler dans la rue.
— Ça s'est vu pcndanl quelques mois, dil Claude Vignon avec une profonde ironie.
— La comtesse Honorine n'est pas la seule de son espèce, répondit ranibassadoiir à mademoiselle des Touches. Un homme, voire n)ème un lioniMie politique, un acerbe écrivain fut l'objet d'uu amour de ce genre, et le coup de pistolet qui l'a tué n'a pas atteint que lui : celle qu'il aimait s'est comme tloilrée.
— Il se trouve donc encore de grandes âmes dans ce siècle! dit Camille Manpin qui demeura pensive, appuyée au quai, pendant quelques inslanis.
Piin;., jii
PIN D HONORIME .
LES MARAM
A MAn.\Mi; 1,.\ COMTi:.^,SE MKRLl.N.
Malgré la discipline que le maréchal Suchet avait inlrodnile dans son corps d'année, il ne put empêcher un premier moment de trouble et de désordre h la prise de Tarragone. Selon quelques militaires de bonne foi, cette ivresse de la victoire ressembla siugulicremenl à on pillage, que le maréchal sut d'ailleurs promptement réprimer. L'ordre rétabli, chaque régiment parijué dans son quartier, le cninniandant de place nommé, vinrent les adminisiraleurs militaires. La Tille prit alors une physionomie métisse. Si l'on y organisa tout h la française, on laissa Ic's Espagnols libres de persister, in petto, dans lenrs goûlà natiou.iux. Ce premier moment de pillage qui dura pendant une période de temps assez difficile à déterminer eut, comme tons les événements sublunaires, une cause facile à révéler. Il se trou- Tait à l'armée du maréchal un régiment presque entièrement com-
posé d'ii.dicns, et commandé par un certain colonel Eugène, homme d'une bravoure extraordinaire, im second Mural, qui, pour s'être mis trop tard en guerre, n'eut ni grand-duché de Berg, ni royatmic de Naples, ni balle à Pizzo. S il n'obiint pas de couronnes, il fut très-bien placé pour obtenir des halles, et il ne serait pas éloimant qu'il en eftt rencontré quclques-imes. Ce régiment avait eu pour cléments les débris (le la légion italienne. Celle légion était pour l'Italie ce que sont pour la France les bataillons coloniaux. Son dépftl, établi à l'Ile d'Elbe, avait servi à déporter honorablement et les fils de famille qui donnaient des craintes pour leur avenir, cl ces grands hommes manques, (pie la société marque d'avance au fer chaud, en les appelant des mauvais sujets. Tous gens incompris pour la pliq)arl. dont l'existence peut devenir, ou belle au gré d'un sourire de femme qui les relève
LES NfARANA.
rie leur brillnnte orniiTC. oti opoiivnnlable à l:i fin d'une orgie, sons riiillncnri' de qiiclcuic nidclmiiie rcllcxioii ccliappée à leurs compagnons d'ivresse. N^ipnléon avait donc incorporé ces lioiiimes d'énergie dans le C de ligne, en espérant les méiamorplioscr presque tous en générant, saut les déchets occasionnés par le boulet; mais les calculs de l'empereur ne furent nai failemcnl justes que relativement niix ravages de la mort. Ce regimeni, souvent décimé, toujours le même, acquit une grande réputation de valeur sur la scène militaire, et la plus détestable de tontes dans la vie privée, .^u siège de Tarragone, les Italiens perdirent leur célèbre capitaine Bianclii, le nicnic qui, pendant la cmipagne, avait parié manger le creur d'une sentinelle espagnole, et te mangea. Ce divertissement de bivac est raconté ailleurs (Si i;>f.< db i.\ Vie rAmsiEwr), et il s'y trouve sur le 6" de ligne cert;iins détails qui conlirmont tout ce qu'on en dit ici. Quoique liiauelii lût le prince des démons iiicarisés auxquels ce régiment devait sa double répuiatioii, il avait cependant cetie espèce d'honneur clievaleresque qui, à l'armée, fait excuser les plus grands excès. Pour tout dire en un mot, il eût été, dans l'aLiiio siècle, un admirable llibuslier. Quelques jours auparavant, il s était distingué par une action d'éclat que le mniédial avait voulu reconnaître. lîiauclii, refusa grade, pension, déciiiation nouvelle, et réclama pour toute récompense la faveur do monter le premier à l'assaut de l'arragone. Le maréchal accorda la requête et oublia sa promesse; mais Biancbi le fit souvenir de Biauchi. L'enragé capitaine plaiit,% le premier, le drapeau français sur la muraille, et y fut tué par un moine.
Celte digression lii>tori(|ue était nécessaire pour expliquer comment le 6° de ligne entra le premier dans Tarragone. et pourquoi le desordre, assez naturel dans une ville emportée de vive force, dégénéra si promptement eu un léger pillage.
Ce régiment comptait deux ofliciers peu remarquables parmi ces hommes de fer, mais qui joueront uéatnnuius dans cette histoire, par ;M.T<a-position, un rôle assez important.
Le premier, capitaine d'habillement, officier moitié militaire, moitié civil, passait, en style soldatesque, pour faire ses affaires. Il se prétendait brave, se vantait, dans le monde, d'appartenir au (>" de ligue, savait relever sa moustache en homme prêt à tout briser, mais ses camarades ne l'estimaient point. Sa forlnue le renJait prudent. Aussi l'avait-on, pour deux misons, snrnomuié le capitaine des corbeaux. Ii'abord, il sentait la poudre d'une lieue, et fuyait les coups de fusil à tire-d aile; puis ce sobriquet renferin: it encore un innocent calembour militaire, que du reste il méritait, et dont un autre se serait fait gloire. Le capitaine Monlefiore, de 1 illustre famille de Montcliore de Milan, mais à qui les lois du royaume d'Italie iulerdisaiciit de porter sou litre, était un des jilus jolis garçons de l'armée. Cette beauté pouvait être une des causes occultes de sa prudence aux jours de bataille. Une blessure qui lui eût déformé le nez, coupé le front, on couturé les joues, aurait détruit l'une des plus belles ligures italiennes de laquelle jamais femme ait rêveusement dessiné les proportions délicates Son visage, assez semblable au type qui a fourni le jeune Turc mourant à Girodel dans son tableau de la Révolte du Caire, était uu de ces visages mélancoliques dont les femmes sont presque toujours les dupes. Le marquis de Montefiore possédait des biens substitués, il avait engagé tons les revenus pour un certain nombre d'années, afin de payer des escapades ilaliennes qui ne se concevraient point à Paris. Il s'était ruiné à soutenir uu théâtre de Milan, pour imposer au public une mauvaise cantatrice qui, disait-il, l'aimait à la folie. Le capitaine Monlefiore avait donc un trcs-bel avenir, et ne se souciait pas de le jouer contre un méchant morceau de ruban ronge. Si ce n'était pas un brave, c'était au moins un philosophe, et il avait des précédents, s'il est permis de parler ici notre langage parlementaire. Philippe II ne jura-l-il pas, à la b;itaille de Saint-Quentin, de ne plus se retrouver au feu, excepté celui des bilclicrs de l'incpiisition'.' et le duc d'.^lbe ne l'appionva-t-il pas de penser que le plus mauvais commerce du monde était le troc involontaire d une couronne contre une balle de plomb? Ilonc, Monlefiore était philippisle eu sa ([ualiié de marquis; philippiste eu sa qualité de joli garçon; et, au demeurant, aussi profond politique que pouvait l'être Phiippe 11. Il se consolait de son surnom et de la mésestime du régiincnt en pensant que ses camarades étaient des chenapans, dont l'opinion pourrait bien un jour ne pas obtenir grande créance, si par hasard ils survivaient à cette guerre d'extermination. Puis, sa figure était un brevet de valeur; il se voyait forcément nommé colonel, soit par quelque phénomène de faveur féminine, soit par une b:ibile méiamorpliose du capitaine d'habillement eu ol'licier d'ordonnance, ei de l'officier d'ordimnance en aide de camp de quelque complaisant maréchal. Pour lui, la gloire était une simple question d'habillement. Alors, un jour, je ne sais quel journal dirait en parlant de lui, le brave colonel Montefiore, etc. Alors il aurait cent mille scudi de rente, épouserait une lille de haut lieu, et pcrsoime n'oserait ni contester sa bravoure ni vérifier ses blessures. Enfin, le capitaine Montefiore avait uu ami dans la peisonne du quartier-maitre. Provençal né aux environs de Mce, et nommé Diard.
Cu ami, soit au bagne, soit dans une mansarde d'artiste, console
de bien des malheurs. Or, Montefiore et Diard étaient deux philosophes qui se consolaient de la vie par rentente dn vice, comme deux artistes endorment les douleurs de leur vie par les espérances de la gloire. Tous deux voyaient la guerre dans ses résultats, non dans son action, et ils donnaieni tout simplement aux morts le nom de niais. Le hasard en avait fait des solduts, tandis qu'ils auraient M se trouver assis autour des tapis verts d'un congrès. La nature avait jeté Monlefiore dans le moule des Rizzio, et Diard dans le creuset des diplomates. Tous deux étaient doués de celte organisation fébrile, mobile, à demi féminine, également forte pour le bien et pour le mal; mais dont il peut éinimcr, suivant le caprice de ces singuliers lempéraïuenls, un crime aussi bien qu'une aelion généreuse, un acte de grandeur d'àmc ou une lâcheté. Leur sort dépend à tout moment de la pression plus on moins vive produite sur leur appareil nerveux par des passions violentes et fugitives. Diard était un assez bon comptable, mais aucun soldat ne lui aurait confié ni sa bourse ni son testament, peut-ôtre par suite de l'antiiiathie qu'ont les militaires contre les bureaucrates. Le (piariier-maître ne manquait ni de bravoure ni d'une sorte de générosité juvénile, sentiments dont se dépouillent certains hommes eu vieillissant, en raisonnant ou en calculant. Journalier comme peut l'être la beauté d'une femme blonde, Diard était du reste vantard, grand parleur, et parlait de tout. Il se disait artiste, et ramassait, à l'imitation de deux célèbres généraux, les ouvrages d'art, uniquement, assurait-il, afin de n'eu pas priver la postérité. Ses camarades eussent été fort embarrassés d'asseoir un jugement vrai sur lui. Beaucoup d'entre eux, habitués à recourir à sa bourse, suivant l'occurrence, le croyaient riche; mais il était joueur, et les joueurs n'ont rien en propre. Il était joueur autant que Montefiore, et tous les officiers jouaient avec eux : parce que, à la honte des hommes, il n'est pas rare de voir autour d'un tapis vert des gens qui, la partie finie, ne se saluent pas cl ne s'estiment point. Monlefiore avait été l'adversaire de Bianchi dans le pari du cœur espagnol.
Monlefiore et Diard se trouvèrent aux derniers rangs lors de l'assanl, mais les plus avancés au cœur de la ville, dès qu'elle fut prise. Il arrive de ces hasards dans les mêlées. Seulement, les deux amis étaient coulnmiers du fait. Se soutenant l'un l'autre, ils s'engagèrent bravement à travers un labyrinthe de petites rues étroites et sombres, allant tous deux à leurs affaires, l'un cherchant des madones peintes, l'autre des madones vivantes. En je ne sais (|uel endroit de Tarragone, Diard reconnut à l'archilecturc du porche un couvent dont la porte était enfoncée, et sauta dans le cloître pour y arrêter la fureur des soldats. Il y arriva fort à propos, car il empêcha deux Parisiens de fusiller une Vierge de l'Albane qu'il leur acheta, malgré les moustaches dont l'avaient décorée les deux voltigeurs par fanatisme militaire. Montefiore, resté seul, aperçut eu face du couvent la maisou d'un marchand de draperies d'où partit un coup de feu tiré sur lui, an moment où, la regardant de haut en bas, il y fut arrêté par une foudroyanie œillade qu'il échangea viveineni avec une jeune fille curieuse, dont la tête s'était glissée dans le coin d'une jalousie. Tarragone prise d'assaut, Tarragone en colère, faisant feu par touies les croisées; Tarragone violée, les cheveux épars, à demi nue, ses rues namboyantes. inondées de soldats français tués ou tuant, valait bien un regard, le regard d'une Espagnole intrépide. N'était-ce pas le combat de taureaux agrandi'.' Monlefiore oublia le pillage, et n'euteiidii plus, pendant un moment, ni les cris, ni la mousquetade, ni les grondements de l'artillerie. Le profil de cette Espagnole était «e qu'il avait vu de plus divinement délicieux, lui, libertin d'Italie, lui, lassé d'Italiennes, lassé des femmes, et rêvant une femme impossible, parce qu'il était las des femmes. Il put encore tressaillir, lui. le débauché, qui avait gaspillé sa fortune pour réaliser les mille folies, les mille passions d'un honinie jeune, blasé; le plus abominable monstre que puisse engendrer iiolre société. Il lui passa par la tête une boune idée que lui inspira sans doute le coup de fusil du boutiquier patriote ; ce fut de mettre le feu à la maison. Mais il se trouvait seul, sans moyens d'action; le centre de la bataille était sur la giaude place, où quelques entêtés se défendaient encore. D'ailleurs, il lui survint une meilleure idée. Diard sortit du couvent, Montefiore ne lui dit rien de sadécouvcrie, et alla faire plusieurs courses avec lui dans la ville. .Mais, le lendemain, le capitaine italien fut militairement logé chez le marchand de draperies. !N'était-ce pas la demeure naturelle d'un capitaine d habillement '
La maison de ce bon Espagnol était composée au rez-de-chaussée d'une vasie boutique sombre, extérieurement armée de gros barreaux en fer comme le sont à Paris hs vieux magasins de la rue des Lombards. Celte boutique comiuuiiicpiait avec un parloir éclairé par une cour intérieure, grande chambre où respirait tout l'esprit du moyen âge : vieux tableaux enfumés, vieilles tapisseries, antique brazero, le chapeau à plumes suspendu à un clou, le fusil des guerrillas et le manteau de Barlholo. La cuisine aliénait à ce lieu de réunion, à cette pièce unique, où l'on inaiigeait, où l'on se réchauffait à la sourde lueur du brasier, eu fumant des cigares, en discourant (lour animer les cœurs ù la haine contre les Français. Des brocs d'argent, la vaisselle précieuse, ornaient une crédence, à la mode
LES MARANA
aiiricune. Mais le jour, parcinioiiieuscnieiu distribue, ne laissait briller q»e failiieiiieiii les objets éclatants; et, comme ilans nn tableau de l'ccolc hollandaise, là tout devenait brun, nu^mc les figures. Entre la boutique et ce salon, si be;\u de couleur et do vie patriarcale, se trouvait un escalier assez obscur qui conduisait à un magasin où des jours, li.ibilenieni pratiqués, permettaient d'examiner les étoffes. Puis, au-dessus, était rappartenienl du marchand et de sa fcnnne. Enfin, le logement de l'api""»'"'' i'' ''""»*■ *t"'>«'"'*' avait été ménagé dans une inansarde établie sous un toit en saillie sur la rue, et snutenue par des arcs-boutants qui prêtaient à ce logis une physionomie bizarre ; mais leurs chambres furent prises par le marchand et par sa femme, qui abandonnèrent à l'officier leur propre appartement, sans doute afin d'éviter toule querelle.
Montcliore se donna pour un ancien sujet de l'Espagne, persécuté par Napoléon, et qui le servait contre son gré : ces dcmi-inensonges curent le micccs qu'il en attendait. H fut invité à partager le repas de la famille, comme le voulaient son nom. sa naissance et son titre. Montcliore avait ses raisons en cherchant à capter la hienvedlance du marchand; il sentait sa madone comme l'ogre sentait la chair fraiche du petit Poucet et de ses frères. Malgré la confiance qu'il sut ÏDspirer au drapier, celui-ci garda le plus profond secret sur cette madone ; et non-seulement le capitaine n'aperçut aucune trace de jeune fdle durant la première journée qu'il passa sous le toit de l'honuètc Espagnol, mais encore il ne put entendre aucun bruit ni saisir aucun indice qui lui en révélât la présence dans cet aniitpie logis. Cependant tout résonnait si bien entre les planchers de cette construction, presque enticremenl bâtie en bois, que. pendant le silence des premières heures de la nuit, .Montefiore espéra deviner en (picl lieu se trouvait cachée la jeune inconnue. Imaginant qu'elle était la fille unique de ces vieilles gens, il la crut consignée par eux dans les mansardes, où ils avaient établi leur domicile pour tout le temps de l'occupation. Mais aucune révélation ne trahit la cachette de ce précieux trésor. L'officier resta bien le visage collé aux petits carreaux en losange, et retenus par des branches de plomb, qui donnaient sur la cour intérieure, noire enceinte de murailles; mais il n'y aperçut aucune lueur, si ce n'est celle que projetaient les fenêtres de la chambre où étaient les deux vieux époux, toussant, allant, venant, parlant. De la jeune fille, pas même l'ombre. Montefiore était trop (in pour risquer l'avenir de sa passion en se hasardant à sonder nuitamment la maison, ou h frapper doucement aux portes. Découvert par ce chaud patriote, soupçonneux comme doit l'être un Espagnol père et marchand de draperies, c'eût été se perdre infaiHihlemcnl. Le capitaine résolut donc d'attendre avec patience, espérant tout du temps et de l'imperfection des hommes, qui finissent toujours, même les scélérats, à plus forte raison les honnêtes gens, par oublier quelque précaution. Le lendemain, il découvrit où concliail la servante, en voyant une espèce de hamac dans la cuisine. (JiiaiU ;'i l'apprenti, il dormait sur les comptoirs de la boutique. Pendant cette seconde journée, au souper, Montcliore, en maudissant Napoléon, réussit à dérider le front soucieux do son liiile, Esp:igiiol grave, noir visage, semblable à ceux que l'on sculptait jadis sur le manche des rebecs ; et sa femme retrouva un sourire gai de haine dans les plis de sa vieille figure. La lampe et les reflets du hrazcrn éclairaieiil fmtastiquement cette noble salle. L'hôtesse venait d'ofirir un rigarettn a leur demi-compatriote. En ce moment, .Montefiore entendit le frôlement d'une robe et la chute d'une chaise, derrière une tapisserie.
— Allons, dit la femme en p;'ilissant, que tous les saints nous assislent : et qu il ne soit pas arrive de malheur 1 — Vous avez donc là quelqu'un .'dit l'Italien sans donner signe d'émotion.
Le drapier laissa échapper un mol d'injure contre les filles, .\larmée, sa femme ouvrit une porte secrète, et amena demi-morte la madone de l'Italien, à laquelle cet amoureux ravi ne parut faire aucune attention. Seulement, pour éviter toute affectation, il regarda la jeune fille, se retourna vers l'hôte, cl lui dit dans sa langue maternelle : — Est-ce là votre fille, seigneur? Perez de Lagounia, tel était le nom du marchand, avait eu de grandes relations commerciales à (jèiies, à Florence, à Livournc; il savait l'italien et répondit dans la même langue : — Non. Si c'eût été ma fille, j'eusse pris moins de précautions. Cette enfant nous est confiée, et j'aimerais mieux périr que de lui voir arriver le moindre malheur. Mais donnez donc de la raison à une fille de dix-huit ans !
— Elle est bien belle, dil froidement Montefiore, qui ne regarda plus la jeune lille. — La beauté do la mère est assez célèbre, répondit le marchand.
Et ils continuèrent à fumer en s'observanl l'un l'aulrc. Quoique Montefiore se fût imposé la dure loi de ne pas jeter le moindre regard qui pût compromettre son apparente froideur, cependant au moment où Perez tourna la tête pour cracher, il se permit de lancer un coup d'oeil à la dérobée sur cette fille, et il en rencontra les yeux pétillants. Mais alors, avec celte science de vision qui donne à un débauché, aussi bien qu'à un sculpteur, le fatal pouvoir de déshaliiller pourainsi dire une femme, d'en deviner les formes par des inductions, et ra-
pides et sagaces, il vit un de ces chefs-d'œuvre dont la création exige tous les boidieurs de l'amour. C'était une figure blanche où le ciel de l'Espagne avait jeté quelques légers ions de bistre qui .ajoutaient à l'expression d'un calme sérapliique, une ardente fierté, lueur infusée sous ce teint diaphane, peul-êlrc due à un sang mauresque qui le vivifiait et le colorait. Relevés sur le sommet de la tôle, ses cheveux retombaient cl entouraient de leurs reflets noirs de fraîches oreilles transparentes, en dessinant les contours d'un cou faiblement azuré. Ces boucles luxuriantes mettaient en relief des yeux brûlants, et les lèvres rouges d'une bouche bien arquée. La basquine du p.iys faisait bien v.aloir la cambrure d'une taille facile à ployer comme un rameau de saule. C'était, non pas la Vierge de l'Italie, mais la Vierge de l'Espagne, celle du Murillo, le seul artiste assez osé pour l'avoir peinte enivrée de bonheur par la conception du Christ, imagination délirante du plus hardi, du plus chaud des peintres, lise trouvait en cette fille trois choses réunies, dont une seule suffit à diviniser une femme : la pureté de la perle gisant au fond des mers, la sublime exaltation de la sainte Thérèse espagnole, et la volupté qui s'ignore. Sa présence eut toute la vertu d'un talisman. Montcliore ne vit plus rien de vieux autour de lui : la jeune fille avail tout r.ijeuni. Si l'apparition fut délicieuse, elle dura peu. L'inconnue l'ut reconduite dans la chambre mystérieuse, où la servante lui porta dès lors ostensiblement et de la lumière et son repas.
— Vous faites bien de la cacher, dil Montefiore en italien. Je vous garderai le secret. Diantre! nous avons des généraux capables de vous l'enlever mililairemeiil.
L'enivrement de Montefiore alla jusqu'à lui suggérer l'idée d'épouser l'inconnue. Alors il demanda quelques renseignements à son hôte, Perez lui raconta volontiers l'avenlure à laquelle il devait sa pupille, et le prudenl Espagnol fut engagé à faire celte confidence autant par l'illusiratioii des Monlefiorc, dont il avail entendu parler en Itiilie. que pour montrer combien étaient fortes les barrières qui séparaient la jeune fille d'une séduction. Quoique le bonhomme eût une certaine éloquence de patriarche, en harmonie avec ses mœurs simples et conformes au coup d'cscopcUe tiré sur Montefiore, ses discours gagneront à être résumés.
Au moment où la Hévolution française changea les mœurs des pays (pii servirent de théâtre à ses guerres, vint à Tarragone une fille de joie, chassée de Venise par la chute de Venise. La vie de celle créature éiait un tissu d'aventures romanesques cl de vicissitudes étranges. .V elle, plus souvent qu'à toute autre femme de cette classe en dehors du monde, il arrivait, grâce au caprice d'un seigneur frappé de sa beauté extraordinaire, de se trouver pendant un certain temps gorgée d'or, de bijoux, entourée des milles délices de la richesse. C'était les fleurs, les carrosses, les pages, les caniérisles, les palais, les tableaux, l'insolence, les voyages comme les faisaient Catherine II; enfin la vie d'une reine absolue dans ses caprices et obéie souvent par delà ses fantaisies. Puis, sans que jamais ni elle, ni personne, nul savant, physicien, chimiste ou autre, ail pu découvrir par quel procédé s'év.aporail son or, elle retombait sur le pavé, pauvre, dénuée de tout, ne conservant que sa toute-puissante beauté, vivant d'ailleurs sans aucun souci du passé, du présent ni de l'avenir. Jetée, maintenue en sa misère par quelque pauvre officier joueur de qui elle adorait la moustache, elle s'attachait à lui comme un chien à son maitre, partageant avec lui seulement les maux de cette vie militaire qu'elle consolait; du reste, faite à tout, dormant aussi gaie sous le toit d'un grenier que sous la soie des plus opulentes courtines. Italienne, Espagnole, tout ensemble, elle observait très-exactement les pratiques religieuses, et plus d'une fois elle avait dit à l'amour : — Tu reviendras demain, aujourd'hui je suis à Dieu. Mais cette fange pétrie d'or et de parfums, cette insouciance de tout, ces passions furieuses, cette religieuse croyance jetée à ce cœur comme un diamant dans la boue, cette vie commencée et finie à l'hôpital, ces chances du joueur transportées à l'àme, à l'existence entière; enfin cette haute alchimie où le vice attisait le feu du creuset dans lequel se fondaient les plus belles fortunes, se fluidifiaient et disp;iraissaient les éciis des aïeux et riionncur des grands noms; tout cela pr(u:éilait d'un génie particulier, fidèlement transmis de niere en fille depuis le moyen âge. Cette femme avail nom t.\ Mahana. Dans sa famille, purement féminine, et depuis le treizième siècle, l'idée, la personne, le nom, le pouvoir d'un père, avaient été complètement inconnu:,. Le mot de Marana était, pour elle, ce que la dignité de Stuarl fut pour la célèbre race royale écossaise, un nom d'honneur substitué au nom patronymique par l'hérédité constante de la même charge inféodée à la famille.
Jadis en France, en Espagne et en Italie, quand ces trois pays eurent, du quatorzième au quinzième siècle, des intérêts communs qui les unirent ou les désunirent par une guerre continuelle, le mot de Marana servit à exprimer, dans sa plus large acception, une fille de joie. A cette époque, ces sortes de femmes avaient dans le monde un certain rang duquel rien aujourd'hui ne peut donner l'idée. Mnon de Lcnclos et Marion Delormc ont seules, en France, joué le rôle des Impéria. des Catalina et des Marana, qui, dans les siècles précédents, réunissaient chez elles la soutane, la robe et l'épée. Une Impcria bàlit
LES MARANA
à Rome je ne sais quelle église, dans uu accès de rcpcnlir, comme liliudope eonslruibit jadis une pyniniide eu Egypte. Ce nom, iniligc d'abord comme une (léiiissurc à la lamille bizarre dont il esi ici (|ueslion, avait fini par devenir le sien et ennoblir le vice en elle par l'incontestable anliquilé du vice. Or, uujour, la Marana du dix-neuvième siècle, un jour d'opulence ou de misère, on ne sait, ce problème fut un se( ICI entre elle et Dieu, mais certes, ce fut dans une heure de religion et de mélancolie, (-cite femme se trouva les pieds dans un bourbier et la tète dans les cieux. tlle maudit alors le sang de ses veines, elle se maudit elle-même, elle trembla d'avoir une fille, et jura, comme jurent ces sortes de femmes, avec la probité, avec la volonté du bague, la plus forte volonlé, la plus exacte probité qu'il y ait sous le ciel ; elle jura donc devant un autel, en croyant à l'autel, de faire de sa fille une créature vcrlueusf, mie sainte, alin de donnera celte longue suite de crimes amoureux et de femmes perdues un ange, pour elles toutes, dans le ciel. Le vœu fait, le sang de Marana parla, la courtisane se rejeta dans sa vie aventureuse, une pensée de plus au cœur. Enfin, elle vint à aimer du violent amour des prostituées, comme Henriette Wilson aima lord Ponsomby, comme mademoiselle Dupuis aima Bolingbroke, connue la marquise de Pescaire aima son mari ; mais non, elle n'aima p.is, elle adora l'un de ces hommes à blonds cheveux, uu homme à moitié femme, à (|ui elle prêta les vertus qu'elle n'avait pas, voulant garder pour elle tout ce qui était vice. Puis, de cet homme faible, de ce mariage insensé, de ce mariage qui n'est jamais béni par Dieu ni par les hommes, que le bonheur devrait justifier, mais qui n'est jamais absous par le bonheur et duquel rougissent un jour les gens sans front, elle eut une fille, une fille à sauver, une fille pour laquelle elle désira une belle vie, et surtout les pudeurs (lui lui manquaient. .Mors, qu'elle vécût heureuse ou misérable, opulente ou pauvre, elle eut au coatir un sentiment pur, le plus beau de tous les sentiments humains, parce qu'il est le plus désintéressé. L'amour a encore son égoisnie à lui, l'amour maternel n'en a pins. La Marana fut mère comme aucune mère n'était mère ; car, daufson naufrage éternel, lamaterniiéiwnvaiiètre une planche de salut. Accomplir saintement une pnrtie de sa tâche terrestre en envoyant un ange de plus dans le paradis, n'était-ce pas mieux qu'un tardif repentir.' n'était-ce pas la seule prière pure qu'il lui fut permis d'élever jusqu'à Dieu? Aussi, quand cette fille, quand sa Maria-Juana-Pepita (elle aurait voulu lui donner pour patronnes toutes les saintes de la Légende); donc, lorsque celte petite créature lui fut accordée, elle eut une si haute idée de la majesté d'une mère, qu'elle supplia le vice de lui octroyer une trêve. Elle se fit vertueuse et vécut solitaire. Plus de fêtes, plus de nuits, plus d'amours. Toutes ses fortunes, toutes ses joies étaient dans le frêle berceau de sa fille. Les accents de cette voix enfauiine lui bâtissaient une oasis dans les sables ardents de sa vie. Ce sentiment n'eut rien qui pût se mesurer à aucun autre. Ne comprenait-il pas tous les sentiments humains et toutes les espérances célestes? La Marana ne voulut entacher sa fille d'aucune souillure autre que celle du péché originel de sa naissance, qu'elle essaya de baptiser dans toutes les vertus sociales ; aussi réclama-t-elle du jeune père une fortune paternelle et le nom paternel. Celte fille ne fut donc plus une Juana Marana, mais Juana de Mancini. Puis, quand après sept années de joie et de baisers, d'ivresse et de bonheur, il fallut que la pauvre Marana se privât de cette idole, alin de ne pas lui courber le front sous la honte héréditaire, cette mère eut le courage de renoncer à son enfant pour son enfant, et lui chercha, non sans d'horribles douleurs, une autre mère, une famille, des mceurs à prendre, de saiuts exemples à imiter. L'abdication d'une mère est un acte épouvantable on sublime; ici, n'était-il pas sublime?
Donc, à Tarragone, un hasard heureux lui lit rencontrer les Lagounia dans une circonstance où elle put apprécier la probité de l'Espagnol et la haute vertu de sa femme. Elle arriva pour eux comme un ange libérateur. La fortune et l'honneur du marchand, momentanément compromis, nécessitaient un secours et prompt et secret, la Marana lui remit la somme dont se composait la dot de Juana, ne lui en demandant ni reconnaissance ni intérêt. Dans sa jurisprudence, à elle, un contrat était une chose de cœur, un stylet la justice du faible, et Dieu le tribunal suprême. Après avoir avoué les malheurs de sa situation à doua Lagouiiia, elle confia fille et fortune au vieil honneur espagnol qui respirait pur et sans tache dans celte antique maison. Dona Lagounian'avaiipoinld'enfanl, elle se trouva très-heureuse d'avoir une fille adoplive à élever. La courtisane se sépara de sa chère Juana, certaine d'en avoir assure l'avenir et de lui avoir trouvé une mère, une mère qui ferait d'elle une Mancini, et non une Marana. Eu quittant la simple et modeste maison du marchand où vivaient les venus bourgeoises de la famille, où la religion, où la sainteté des seniiments et l'honneur étaient dans l'air, la pauvre fille de joie, mère déshéritée de son enfant, put supporter ses douleurs en voyant Juana, vierge, épouse et mère, mère heureuse pendant toute une longue vie. La courtisane laissa sur le seuil de cette maison une de ces larmes que recueillent les anges. Depuis ce jour de deuil et d'espérance, la Marana, ramenée par d'invincibles pressenliments, était revenue à trois reprises pour revoir sa fille. La première fois, Juana se trouvait en proie à une maladie dangereuse. — « Je le savais, »
dit elle à Perez en arrivant chez lui. Dans son sommeil et de loin, elle avait aperçu Juana mourante. Elle la servit, la veilla ; puis, un matin, pendant que sa lille en convalescence dormait, elle la baisa au Iront, et partit sans s'être trahie. La mère chassait la courtisane. Une seconde fuis, la Marana vint dans Péglise où conununiait Juana de M.incini. Vêtue simplement, obscure, cachée dans le coin d'un pilier, la mère proscrite se reconnut dans sa fille telle qu'elle avait été uujour, céleste figure d'ange, pure comme l'est la neige tombée le m.nin même sur une Alpe. (-'ourtis;inc dans sa maternité même, la Marana sentit au fond de son âme une jalousie plus forte que ne relaient tous ses amours ensemble, et sortit de l'église, incapable de résister plus longtemps au désir de tuer dona Lagouuia, en la voyant là, le visage rayonnant, être trop bien la mère. Enfin, une dernière rencontre eut lieu entre la niére et la fille, à Milan, où le marchand et sa femme étaient allés. La Mar.uia passait au Corso dans tout l'appareil d'une souveraine, elle apparut à sa lille, rapide conmie un éclair, et n'en fut pas reconnue. Eflroyable angoisse! A cette .Marana chargée de baisers, il en manquait un, un seul, pour lequel elle aurait vendu tous les autres, le baiser frais et joyeux donné par une fille à sa mère, à sa mère honorée, à sa mère en qui resplendissent toutes les vertus domestiques. Juana vivante était morte pour elle! Une pensée ranima celle courtisane, à laquelle le duc de Llna disait alors : — « Qu'avezvous, mon amour? » Pensée délicieuse! Juana était désormais sauvée. Elle serait la plus humble des femmes peut-être, mais non pas une infâme courtisane à qui tous les hommes pouvaient dire : Qu'avez-vous, mon amour! Enfin, le marchand et sa femme avaient accompli leurs devoirs avec une rigoureuse intégrité. La fortune de Juana, devenue la leur, serait décuplée. Perez de Lagounia, le plus riche négociant de la province, portait à la jeune fille un seuliineut à demi superstitieux. Après avoir préservésa vieille maison d'une ruine déshonorante, la présence de cette céleste créature n'y avait-elle pas amené des prospérités inouïes? Sa femme, ;'iine d'or et pleine de délicatesse, en avait fait une enfant religieuse, pure autant que belle. Juana pouvait être aus^i bien l'épouse d'un seigneur que d'un riche commerçant, elle ne faillirait à aucune des vertus nécessaires eu ses brillantes destinées ; sans les événements, Perez, qui avait rêvé d'aller à Madrid, l'eût mariée à quelque grand d'Espagne. — Je ne sais où est aujourd'hui la Marana, dit Perez en terinin;mt; mais, en quelque lieu du monde qu'elle puisse être, si elle apprend et l'occupation de notre province par vos armées, et le siège de Tarragone, elle doit cire en roule pour y venir, afin de veiller sur sa fille.
Ce récit changea les déterminations du capitaine italien; il ne voulut plus faire de Juana de Mancini la marquise de Montefiore. Il reconnut le sang des Marana dans l'œillade que la jeuiu' lille avait échangée avec lui à travers la jalousie, dans la ruse qu'elle venait d'employer pour servir sa curiosité, dans le dernier regard qu'elle lui avait jeté. Ce libertin voulait pour épouse une femme vertueuse. Cette aventure était pleine de périls, mais de ces périls dont ne s'épouvante jamais l'homme le moins courageux, car ils avivent l'amour et ses plaisirs. L'apprenti couché sur les comptoirs, la servante au bivac dans la cuisine, Perez et sa femme ne dormant sans doute que du sommeil des vieillards, la sonorité de la maison, une surveillance de dragon pendant le jour, tout était obstacle, tout faisait de cet amour un amour inq)0ssible. Mais Montefiore avait pour lui, contre tant d'impossibilités, le sang des Marana qui pétillait au cœur do cette curieuse italienne. Espagnole par les mœurs, vierge de fait, impatiente d'aimer. La passion, la fille et Montefiore pouvaient tous trois défier l'univers entier.
Montefiore, poussé autant par l'instinct des hommes à bonnes fortunes que par ces espérances vagues que l'on ne s'explique point et auxquelles nous donnons le nom de pressentiment, mot d'une étonnante vérité, Montefiore passa les premières heures de celte nuit à sa croisée, occupé à regarder au-dessous de lui, dans la situation présumée de la cachette où les deux époux avaient logé l'amour el la joie de leur vieillesse. Le magasin de l'entresol, pour me servir d'une expression française qui fera mieux comprendre les localités, séparait les deux jeunes gens. Le capitaine ne pouvait donc pas i ecourir aux bruits signilicativement faits d'un plancher à l'autre, langage tout arficiel que les amants savent créer en semblable occasion. Mais le hasard vint à son secours, ou la jeune fille peut-être! Au moment où il se mit à sa croisée, il vit, sur la noire muraille de la cour, une zone de lumière au centre de laquelle se dessinait la silhouette de Juana: Icb mouvements répétés du bras, l'attitude, tout faisait deviner qu'elle se coiffait de nuit. — Est-elle seule? se demanda Montefiore. Puis-je mettre sans danger au bout d'un fil une lettre chargée de quelques pièces de monnaie et en frapper la viire ronde de l'œil-de-bœuf par lequel sa cellule est sans doute éclairée?
Aussitôt il écrivit uu billet, le vrai billet de l'officier, du soldat déporté par sa famille à l'ile d'Elbe, le billet du marquis déchu, jadis musqué, maintenant capitaine d'habillement. Puis il fit une corde avec tout ce qui fut ingrédient de cordage, y attacha le billet chargé de quelques écus, et le descendit dans le plus profond silence jusqu'au milieu de celte lueur sphérique. — Les ombres, en se projetant, me
LES MARANA
*'iront si sa mère on s;i servame sont avec elle, el. si Hic n'est pas seule, pensa MonielÎDrc, je renionter;ii vivement ma ooitic.
Maisqnand, après n)illc peines (iicilos à eomprondre. l'argcnl frappa la viire, nne seule ligure, le svelie hnsie de Juana. s'agita snr la muraille. La jeune tille ouvrit le earrrau bien ilducomcut, vit le billot, le prit et resta debout en le lis;int. Monloliorc s'était uomnic, demandait un rendez-vous; il offrait, ru si\le de vieux roman, son cœur el sa main à Jiiana de .Mancini. Ruse "infâme et vulgaire, mais dont le succès sera toujours certain! A l'âge de Juaua. la noblesse de l'ànio n'augmente t-elle pas les dangers île l'âge? Un poêle de ce temps a dii gracieusement : La femme ne suecouibo que dans sa force. L'amaut feint de douter de l'amour qu'il inspire au moment où il est le plus aimé: confiante et fière, une jeune fille voudrait inventer des sacriOces à faire, et ne connaît ni le monde ni les hommes assez pour rester calme au sein de ses passions soulevées, cl accabler de son mépris riiommc qui peut accepter une vie offerie en expiation d'un reproche fallacieux. Depuis la sublime consiiiuliou des soeiéiés, la jeuue fille se trouve entre les horribles déchirements que lui causent Cl les calculs d'une vertu prudente et les malheurs d'une faute. Elle perd souvent un amour, le plus délicieux en apparence, le premier, si elle résiste; elle perd un mariage si elle est imprudente. En jetant un coup d'œil sur les vicissitudes de la vie sociale à Paris, il esl impossible de douter de la nécessité d'une rcliginn, en sachant que tons les soirs il n'y a pas trop de jeunes Glles séduites. Mais Paris est situé dans le quarânte-huiliéme degré de latitude, et Tarragone sous le quaranie et unième. Li vieille question des climats est encore utile aux narrateurs pour justifier et les dénoilmcius brusques el les imprudences ou les résistances de l'amour.
Montefiore avait les yeux attachés sur l'élégant profil noir dessiuti au milieu de la lueur. Ni lui ni Juana ne poiivaieni se voir, une malr heureuse frise, bien fàclieuseiiicnl placée, leur ùtail les bénéfices dé la correspondance mnelte qui peut s'établir entre deux amoureux quand ils se penchent en dehors de leurs fenêtres. iVussi l'âme el l'atl lenlion du capitaine ëlaieut-elles concentrées sur le cercle lumincun OÙ, peut-être à son insu, la jeune fille allait innocemment laisser inJ lerpréter ses pensées par les gestes qui lui échapperaient. Mais non. Les étranges mouvemeuts de Juana ne |iermcttaient pas à Montefiore de concevoir la moindre espérance. Jnana s'amusait à découper le billet. La vertu, la morale, imitent souvent, dans leurs défiances, les prévisions inspirées par la jalousie aux Bartliolo de la comédie. Jnana, sans encre, sans plumes el sans papier, répondait à coups de ciseaux. Bientôt elle rattacha le billet, l'officier le remonta, l'ouvrit, le mil à la lumière de sa lampe et lut, en lettres à jour : Venez! — Venir! se dit-il. Et le poison, rcscopetle, la dague de Percz ! Et l'apprenti à peine endormi sur le comptoir! Et la servante dans son hamac! El cette maison aussi sonore que l'est une basse d'opéra, cl où j'entends d'ici le ronflement du vieux Perez. V^enir! Elle n'a donc plus rien à perdre.'
Réflexion poignante! Les débauchés seuls savent être si logiques, et peuvent punir une femme de son dévouement. L homme a inventé Satan et Lovclace; mais la vierge esl nn ange auquel il ne sait rien prêter que ses vices; elle est si grande, si belle, qu'il ne peut ni la grandir, ni l'embellir : il ne lui a été donné que le fatal pouvoir de la flétrir en l'attirant dans sa vie fangeuse, ftlontefiore attendit l'heure la plus somnifère de la nuit; puis, malgré ses réflexions, il descendit sans chaussure, muni de ses pistolets, alla pas à pas, s'arrêta pour écouler le silence, avança les mains, sonda les marches, vit presque dans l'obscurité, toujours prêt à rentrer chez lui s'il survenait le plus léger incident. L'Italien avait revêtu son plus bel uniforme, il avait parfumé sa noire chevelure, et s'était donné l'éclat particulier que la toilette et les soins prêtent aux beautés naturelles; en semblable occurrence, la plupart des hommes sont aussi femmes qu'une femme. Montefiore put arriver sans encombre à la porie secrète du cabinei où la jeune fille avait été logée, cachette pratiquée dans un coin de h maison, élargie en cet endroit par un de ces rentrants capricieux açsez fréquents là où les hommes sont obligés, par la chiTié du terrain, de serrer leurs maisons les unes contre les autres. Cette cellule appartenait exclusivement à Juana, qui s'y tenait pend^mi le jour, loin de tous les regards. Jusqu'alors, elle avait couché près de sa mère adoptive : mais l'exiguiié des mansardes où s'étaient réfugiés les deux époux ne leur avait pas permis de prendre avec eux leur
Îtupille. Dons Lagounia avait donc laissé la jeuue fille sous la garde el a clef de la porte secrète, sous la protection des idées religieuses les plus efficaces, car elles étaient devenues des superstitions, et sous la défense d'une fierté naturelle, d'une pudeur de sensitive, qui faisaient de la jeune .Mancini une exception dans son sexe : elle en avait également les venus les plus touchantes et les inspirations les plus passionnées; aussi avait-il fallu la modestie, la sainteté de cette vie monotone pour calmer et rafrakhir ce sang brûlé des Marana qui pétillait dans son c<rur. et que sa mère adopiive appelait des tentations du démon. Un li-gcr sillon de lumière, trace sui' le plancher p;ir la fente de la porte, permit à .Montefiore d'eu voir la place : il y gratta doucement, Juana ouvrit. Montefiore entra tout palpitant, el reconiuit
en la recluse une expression de naive curiosité, l'Ignorance la plus complote de son péril et une sorte d'adiniraiion candide. 11 resta pendant mi moment frappé par la sainteté dn tableau qui s'offrait à ses regards.
Sur les murs, une tapisserie à fond gris parsemée de fleurs violettes ; un pelit bahut d'éhène, un antique miroir, un immense et vieux fauleuil'égaloiuenl eu ebene et couvert en tapisserie; puis une lable à pieds coulourncs; sur le pliinclier un joli lapis; auprès de la table une chaise : voilà lonl. Mais sur la table, des fleurs el un ouvrage de broderie; mais au fond, un lit étroit el mince sur lequel Juana rêvait; an-dcssus du lii, trois tableaux; au chevet, un crucifix à bénitier, une prière écrite en lettres d'or et encadrée. Les fleurs exhalaient de faibles parfums, les bougies ropiMul.iieni une douce lumière; tout était calme, pur cl sacré. Les idées rêveuses de Juana, mais Juaua surtout, av;denl communique leur charme aux choses, el son àine semblait y rayonner : c'était la perle dans sa nacre. Juana, vêluo de blanc, belle de sa seule bc:mlé, hiissanl son rosaire pour appeler l'amour, aurait inspiré du respect à Montefiore lui-même, si le silence, si la nuit, si Jnana n'avaient pas été si amoureux, si le petit lit blanc n'avait pas laissé voir les draps entr'ouvcrts el l'oreiller confident de mille confus désirs. Montefiore demeura longtemps debout, ivre d'un bonheur inconnu, peulêlre celui de Satan apercevant le ciel par une échappée des nuages qui en forment l'enceinte. — Aussitôt que je vous ai vue, dit-il en pur toscan et d'une voix ilalicnuemeni mélodieuse, je vous ai aimée. Eu vous ont été mon âme cl ma vie, eu vous elles seront pour toujours, si vous voulez.
Juana écoutait en aspirant dans l'air le son de ces paroles que la langue de l'amour rendait magnifiques. — Pauvre petite, comment avez-vous pu respirer si longtemps dans celle noire maison sans y périr'.' Vous, faite pour régner dans le monde, pour habiter le palais d'un prince, vivre de fêle en fêle, ressentir les joies que vous faites naître, voir tout à vos pieds, cfiacer les plus belles richesses par celles de votre beauté, qui ne rencontrera pas de rivales, vous avez vécu là, solitaire, avec tes deux marchands 1
Question intéressée. Il voulait savoir si Juana n'avail point eu d'amant. — Oui, répimdit-elle. Mais qui donc vous a dit mes pensées les pins secrètes? Depuis quelques mois je suis triste à mourir. Oui, j'aimerais mieux être morte que de rester plus longtemps dans celle maison. Voyez cette broderie, il n'y a pas un point qui n'y ail élé fait sans mille pensées aflrenses. Que de fois j'ai voulu m'évader pour aller me jeter à la mer! Pourquoi? je ne le sais déjà plus... De petits chagrins d'enl'ani. mais bien vifs, malgré leur niaiserie... Souvent j'ai embrassé ma mère le soir, comme on embrasse sa mère pour la dernière fois, en me disant intérieurement : — Demain je me tuerai. Puis je ne mourais pas. Les suicidés vont en enfer, el j'avais si grand' peur de l'enfer, que je me résignais à vivre, à toujours me lever, me coucher, travailler aux mêmes heures et faire les mêmes choses. Je ne m'ennuyais pas, mais je souffrais... Et cependant mon père et raa mère m'adorent. Ah ! je suis mauvaise, je le dis bien à mon confesseur. — Vous êtes donc toujours restée ici sans divertissements, sans plaisirs? — Oh ! je n'ai pas toujours été ainsi. Jusqu'à l'âge de quinze ans, les chants, la musique, les fêles de l'Eglise, m'ont fait plaisir à voir. J'étais heureuse de me sentir comme les anges, sans péché, de pouvoir communier tous les huil jours, enfin j'aimais Dieu. Mais, depuis trois ans, de jour en jour, inul a changé en moi. D'abord j'ai voulu des fleurs ici, j'en ai eu de bien belles; puis j'ai voulu... Mais je ne veux plus rien, ajouta-t-ellc après une pause en souriant à Moniefiore. Ne m'avez-vous pas écril tout à l'heure que vous m'aimeriez toujours? — Oui, ma Juana, s'écria doucement Montefiore en prenant celte adorable fille par la taille et la serrant avec force contre son cœur, oui. Mais laisse-moi te parler comme tu parles à Dieu. N'es-tu pas plus belle que la Marie des cieux ? Ecoute. Je te jure, reprit-il en la baisant dans ses cheveux, je jure, en prenant ton front comme le plus beau des autels, de faire de toi mon idole, de te prodiguer toutes les fortunes du monde. A loi mes carrosses, à toi mon palais de Milan, à toi tous les bijoux, les diamants de mon anti(|ue famille; à loi, chaque jour, de nouvelles parures; à loi les mille jouissances, tontes les joies du monde. — Oui, dit-elle, j'aime bien tout cela; mais je sens dans mon àme que ce que j'aimerai le plus au monde, ce sera nmn cher époux. Mio caro sposo! dilelle; car il est impossible d'attacher aux deux mois français l'admTable tendresse, l'amoureuse élégance de sons dont la hnigue el la proimnciation italiennes revêtent ces trois mots délicieux. Or, l'ilalieii était la langue malernelle de Juana. — Je relrouverai, reprit-elle en lançant à .Montefiore nu regard où brillait la pureté des chérubins, je retrouverai ma chère religion en (ut. Lui et Dieu, Dieu et lui. Ce sera donc vous? dit-elle. Et certes, ce sera vous, s'écria-t-clle après une pause. Tenez, venez voir le lableau ijuc mon père m'a rapporté d Italie.
Elle prit une bougie, fil un signe à Montefiore, el lui montra au pied du lit im saint .Michel terrassant le déniou. — Regardez, n'a-t-il pas vos yeux? Aussi, quand je vous ai vu d:ins la rui', celle reiicoatrc m'a-lelle semblé nu avertissement du ciel, l'endant mes rêveries du maliu, avant d'être appelée par ma mère pour la prière, j'avais
LES MARANÂ.
tant de fois coiilcmplé relie peinture, cet ange, qne j'avais fini par eu faire mon époux. Mon Dieu! je vous parle comme je me parle à moimême. Je dois vous paraître bien folle; mais, si vous saviez comme une iiauvrc recluse a besoin de dire les pensées qui l'éiouffcnl ! Seule, je parlais à ces fleurs, à ces bouriueis de tapisserie : il» niu comprenaient mieux, je crois, que mon père et ma mère, toujours si gr^ives.
— Juana, reprit Monicllure, en lui prenant les maini et les baisant avec une passion qui éclatait dans ses yeux, dans ses gestes et dans le son de sa voix, parle-moi comme à ton époux, comme à loi même. J'ai souffert luui co (pie tu as souffert. Entre nous il doit suffire de peu de paroles pour que nous comprenions noire passé : mais il n'y eu aura jamais assez pour exprimer nos félicités à venir. Mets la main sur mon cœur. Sens-lu connne il bal? Promellous-nous devant Dieu, qui nous voit et nous entend, d'être l'un à l'auire fidèles pendant tonte notre vie. Tiens, prends cet anneau... Donne-moi le tien.
— Donner mon anneau I s'ecria-lelle avec effroi. — tt pourquoi non? demanda Monleliorc inquiet de tant de naïveté. — Mais il me vient de notre saint-père le p^ipc; il m'a été mis au doigt dans mon enfance par une belle dame qui m'a nourrie, (pii m'a mise dans cette maison, et m'a dit de le garder toujours. — Juana, lu ne m'aimeras donc pas? — Ah! dit-elle, le voici. Vous, n'est-ce donc pas mieux que moi ?
Rile tenait l'anneau en iremblant, et le serrait en regardant Monlefiore avec une lucidité quotioniiciise ci perçante. Cet anneau, c'était toul elle-même; elle le lui donna. — Uli ! ma Juana, dit Montefiore en la serrant dans ses bras, il faudrait êire un monstre pour le tromper... Je l'aimerai toujours...
Juana élail devenue rêveuse. Montefiore. pensant en lui-même qne, dans celle première entrevue, il ne fallait rien risquer (|ui pût cffaroncher une jeune fille si pure, imprudente par vertu plus que par désir, s'en remit sur l'avenir, sur sa beauté, dont il connaissaii le pouvoir, cl sur l'innocent mariage de l'anneau, la plus maynirKpie îles unions, la plus légère et la plus forte de toutes les cérémonies, l'Iiymen du cour, l'endant le nsle de la nuit et pendant la journée du lendemain, l'imasiiialion de Jii;iik\ ilov;iil être une complice de sa passion. Dune il s'ifror(,a d'êire au^>i respectueux qne lendre. Dans celle lRii>ée, aidé par sa passion cl plus encore par les désirs que lui inspir;iii Juana, il fut caressant et onctueux dans ses paroles. Il cmbar(|ua l'innocenlc fille dans tous les projels d'une vie nouvelle, lui peignit le monde sous les couleurs les plus brillâmes, l'entreliul de ces détails de ménage qui plaisent lanl aux jeunes filles, lit avec elle de ces conventions disputées qui donnent des droits et de la réalité à l'amour, l'uis, après avoir décidé l'heure accoutumée de leurs rendez-vous nocturnes, il laissa Juana heureuse, mais changée; la Juana pure et sainte n'existait plus: dans le dernier regard qu'elle lui lança, dans le joli mouvemenl qu'elle fil pour apporter son front aux lèvres de son amant, il y avait déjà i)liis de passion qu'il n'est permis i^ une fille d'en montrer. La solilnae, l'ennni, des travaux en opposition avec la nature de celle fille avaient fait tout cela; pour la rendre sage el vertueuse, il aurait fallu peut-être l'habiiucr peu a peu au monde, ou le lui cacher ù jamais. — La journée, demain, me paraîtra bien longue, dit-elle en recevant sur le front un baiser chaste encore. !\Iais restez dans la salle, el parlez un pm liaui, pour que je puisse entendre votre voix, elle me remplit le cœur.
Montefiore, devinant toute la vie de Juana, n'en fut que plus satisfait d'avoir su contenir ses désirs pour en mieux assurer le contentement. Il remonta chez lui sans accident. Dix jours se passèrent sans qu'aucun événement troublai la paix et la solitude de cette maison. Monleliorc avait déployé louies ses càlineries iialicnnes pour le vieux Ferez, pour dona Lagounia, pour l'apprenti, même pour la servante, et tous laimaient; mais, malgré la confiance qu'il sut leur inspirer, jamais il ne voulut en profiler pour demander à voir Juana, pour faire ouvrir la porte de la délicieuse cellule. La jeune Italienne, affamée de voir son amant, l'en avait bien souvent prié; mais il s'y était toujours refusé par prudence. D'ailleurs, il avait usé tout son crédit et lonle sa science pour endormir les soupçons des deux vieux époux, il les avait acconimnés ;'i le voir, loi militaire, ne plus se lever qu'à midi. Le capitaine s'élail dit malade. Les diiix ain:inls ne vivaient donc plus que la nuit, an nmment où tout dormait dans la maison. Si Jlontefiore n'avait pas été un de ces libertins auxquels l'habiinde du pl:iisir permet de conserver leur sang-froid en toute occasion, ils eussent été dix fois perdus pendant ces dix jours. Un jeune amant, dans la candeur du premier amour, se serait laisi^é aller à de ravissantes imprudences auxquelles il est si difficile de résister. Mais l'Italien résistait même à Juana boudeuse, à Juana folio, à Juana faisant de ses longs choveux une chaîne qu'elle lui passait autour du cou pour le retenir. Cependant l'homme le plus perspicace eili été fort embarrassé de deviner les secrets de letus rendez-vous nocturnes. Il est ;i croire que, sûr du succès. l'Ilalicn se donna les plaisirs inelfiibles d'niie se- (ludion allant ;i petits pas, d'un incendie qui gagne graduellement et finit par loiil embra>er. Le onzième jour, en dînant, il jugea nécessaire de confier, sous le sceau du secret, au vieux Ferez, que la cause de sa di^gràce dans sa famille était un mariage disproportionné. Cette
fausse confidence était quelque chose d'horrible au milieu du drame noclnrne (pii se jouait dans celle m;iis(Jii. Montefiore, en joueur expérimenté, se préparait im dénoûinent dont il jouissait d'avance en artiste (|ui aime son art. Il compiait bicnlôt (luillcr sans regret la maison et son amour. Or, quand Juana, risquant sa vie peutêlre dans une question. den)anderaii à Ferez où était son lit'iU'. après l'avoir longtemps attendu. Ferez lui dirait sans connaître l'importance de sa réponse : — Le marcpiis de Moniefiore s'est réconcilié avec sa famille, qui consent à recevoir sa femme, et il est allé la présenter.
Alors Juana!... L'Italien ne s'était jamais demandé ce (pie deviendrait Juana; mais il en avait étudié la noblesse, la candeur, toutes les vertus, et il était sûr du silence de Juana. Il obtint une mission de je ne sais quel général. Trois jours après, pendant la nuit, la imit qui précédait son départ, Moniefiore, voulant sans doute, comme un ligrc, ne rien laisser de sa proie, au lieu de remonter chez lui, entra dès l'après-dîncr chez Juana pour se l'aire une plus longue nnii d'adieux. Juana, véritable lîsjjagnole, véritable Italienne, ayant double passion, fut bien heureuse de cette hardiesse, elle accusait tant d'ardeur! Trouver dans l'amour pur du mariage les cruelles félicités d'un engament illicite, cacher son époux dans les rideaux de son lit; tromper à demi son père et sa mère adoptive, et pouvoir leur dire, en cas de surprise : — Je suis la marquise de Montefiore! Pour une jeune fille romanesque, et qui, depuis trois ans, ne rêvait pas l'amour sans en rêver tous les dangers, n'était-ce pas une fêle? La porte en tapisserie retomba sur eux, sur leurs folies, sur leur bonheur, comme un voile qu'il est inutile de soulever. Il était alors environ neuf heures, le marchand et sa femme lisaient leurs prières du soir; tout à coup le bruit d'une voilure attelée de plusieurs chevaux résonna dans la petite rue; des coups frappés en hàie retentirent dans la boutique, la servante courut ouvrir la porte. Aussitôt, en deux bonds, entra dans la salle antique une fennne magnifiipicment velue, quoiqu'elle sortit d'une berline de voyage horriblement crottée par la boue de mille chemins. Sa voilure avait traversé l'Iialie, la France et l'Espagne. C'était la Marana! la Marana qui, malgré ses trente-six ans, malgré ses joies, élail dans tout l'éclat d'une belta folgorante, afin de ne pas perdre le superbe mot créé pour elle à Milan par ses passionnés adorateurs; la Marana qui, maîtresse avouée d'un roi, avait quitté Naples, les fêles de Naples, le ciel de Naples. l'apogée de sa vie d'or el de madrigaux, do parfums et de soie, en apprenant par son royal amant les événements d'Espagne cl le siège de Tarragone. — A Tarragone, ;ivanl la prise de Tarragone! s'élait-elle écriée. Je veux être dans dix jours à Tarragone...
Et, sans se soucier d'une cour, ni d'une couronne, elle était arrivée à Tarragone. munie d'un firman ipiasi impérial, munie d'or qui lui permit de traverser l'empire franr;ai5 avec la vélocité d'une fusée et dans tout l'éclat d'une l'usée. Pour les mères il n'y a pas d'espace, une vraie mère pressent tout et voit son enfant d'un pôle à l'antre. — Ma fille! nn fille ! cria la Marana.
A celle voix, ii cette brusque invasion, à l'aspect de cette reine au pclil pied, le livre de prières tomba des mains de Ferez et de sa femme; celle voix relenlissait comme la foudre, et les yeux de la Marana en lançaient les éclairs. — Elle est là, répondit le marchand d'un ton calme, après une pause pendant laquelle il se remit de l'énioiion que lui avaient causée celte brusque arrivée, le regard et la voix de la Marana. ~ Elle est là, répéla-t-il en monirant la petite cellule. — Oui, mais elle n'a pas été malade? elle est toujours... — Parfaitement bien, dit dona Lagounia. — Mon Dieu ! jclle-moi maintenant dans l'enfer pour l'éternité, si cela te plaît, s'écria la Marana en se laissant aller tout épuisée, à demi inurle, dans un fauteuil.
La fausse coloration due à ses anxiétés tomba soudain, elle pàlii. Elle avait eu de la force pour supporter les souffrances, elle n'en avait plus pour sa joie. La joie était plus violenic qne sa douleur, car elle contenait les échos de la douleur et les angoisses de la joie. — Cependant, dit-elle, comnient avez-vous fait? Tarragone a été prise d'assaut. — Oui, reprit Ferez. Mais en me voyant vivant, comment m'avez-vous fait une (|uestion? ISe fallait-il pas me tuer pour arriver à Juana?
A celte réponse, la courtisane saisit la main calleuse de Ferez, et la bai>a en y jetant des larmes qui lui vinrent aux yeux. Celait toul ce qu'elle avail de plus précieux sous le ciel, elle qui ne pleurait jamais. — Bon Ferez, dit-elle enlin. Mais vous devez avoir eu des militaires à loger? — Un seul, répondit rE>pagnol. Far boidienr, nous avons le plus loyal des hommes, un homme jadis Espagnol, un liai en qui hait lionaparle. un lionnnc marié, un hiimmc froid... Il se lève lard et se couche de bonne heure. 11 est même malade en ce moment. — Un Italien! Quel est son nom? — Le capitaine Moniefiore... — Alors co ne peut pas être le marquis de Montefime?... — Si, sénora, liiiincmc. — Al-il vu Juana? — Non, dit dona Laijoiinia. — Vous vous trompez, ma femme, reprit Ferez. Le marquis a dû voir Juana pendant un bien court instant, il est vrai; mais je pense qu'il l'aura regardée le jour où elle esi entrée ici pendant le souper.
— Ah I je veux voir raa fille ! — Rien de plus facile, dit Ferez. Elle
LES MAR\NA
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iloii. Si elle a laissé la clef dans la serrure, il faudra copciidanl la réveiller.
Eu se levaiii pour prendre la double clef de la porie, les yenx dn marchand louibéreni par hasard sur la haute croisée. .Mors, dans le cercle de lumière projelé sur la noire muraille de la conr inicnein-e, p;ir la grande vilre ovale de la cellule, il aperçut la sillioucllo d"iin ijroupe que. jusqu'au gracieux Canova, uul autre sculpteur n'aurait su deviner. L'Espagnol se reionrua.
— Je ne sais pas, dit-il à la Maraua. où nous avoiis mis celte clef.
— Vous êtes bien pâle, lui dit-elle.
— Je vais vous dire pouri|uoi, répondit-il en sautant sur son poigu;\rd. qu'il saisit, et dont il Irappa violemment la porte de Juana en criant: — Juana, ouvrez 1 ouvre?.!
Son accent exprini.iit un épouvantable désespoir, qui glaça les deux fennnes.
El Juana n'ouvrit pas.
parce qu'il lui fallut quelque temps pour cacher Montefioro. Elle ne savait rien de ce qui se passait dans la salle. Les doubles portières de tapisserie éiouffaieui les paroles.
— .Madame , je vous mens en disant que je ne sais pas où est la clef.
L;\ voici, reprit-il en la tirant du buffet. Mais elle est inutile. Celle de Juana est dans la serrure, et sa porte est barricadée. Nous sommes trompés, ma femme! dit-il en se tournant vers elle. Il y a un homme chez Juâna.
— Par mon salut éternel, la chose est impossible! lui dit sa femme.
— Ne jurez pas, dona Lagounia. Notre honneur est mort, et cette femme... il montra la Marana qui s'était levée et re^lait immobile, foudroyée par ces paroles; cette femme a le droit de nous mépriser. Elle nous a sauvé vie, fortune, honneur, et nous n'avons su que lui garder ses écus.
— Juana , ouvrez !
cria-t-il, ou je brise votre porte.
Et sa voix, croissant en violence, alla retentir jusque dans les greniers de la maison. Mais il était froid et calme.
Il tenait en ses mains la vie de Monlcfiore , et allait laver ses remords avec tout le sang de l'Ilalien,
— Sortez , sortez ,
sortez, sortez tous! cria la Marana en sautant avec l'agilité d'une ligresse sur le poignard qu'elle arracha des mains de Ferez étonné.
— Sortez, Ferez, reprit-elle avec tranquillité, sortez, vous, votre femme, votre servante et votre apprenti. Il va y avoir un meurtre ici. Vous pourriez être fusillés tous par les Français. N'y soyez pour rien, cela me regarde seule. Entre ma fdlc et moi, il ne doit y avoir que Dieu. (Juant à l'homme, il m'appurtient. La terre entière ne r;irracberait pas de mes m.iins. ,\llez, allez donc, je vous pardonne. Je le vois, celte fdle est une Marana. Vous, votre religion, votre honneur, éliez trop faibles pour lutter contre mon sang.
- Elle poussa un soupir affreux cl leur montra des yeux secs. Elle avait tout perdu et savait souffrir, elle était courtisane. La porte s'ouvrit. La Marana oublia tout, et Ferez, faisant signe à sa femme, put rester à son poste.
La courtisane s'ivança dans la chambre, — p»ge 24
En vieil Espagnol intraitable sur l'honneur, il voulait aider h la vengeance de la more iraliio. ,Uiana, doucement édaiiée, blanchemeot velue, se montra calme au niilieu de sa chambre.
— Que me vonlcz-vuus.' dit-elle,
La Marana ne put réprimer un léger frisson.
— Ferez, demanda-t-elle, ce cabinet a-t-il une autre issue? Ferez fil nu geste négatif; et, confiante en ce geste, la courtisane
s'avanva dans la chambre.
— Juana, je suis voire mère, votre juge, et vous vous êtes mise dans la seule siiuaiion où je [lUsse me découvrir à vous. Vous clés venue à moi, vous que je voulais au ciel. Ah! vous êtes tombée bien bas. Il y a chez vous un amant.
— Madame, il ne doit ei ne peut s'y trouver que mon époux, ré-
pondit-elle. Je suis la marquise de Monlcfiore.
— Il y en a donc deux? dit le vieux Ferez de sa voix grave. Il m'a dit êire marié.
— Monlcfiore , mon amour ! cria la jeune fille eu déchirant les rideaux et montrant l'officier, viens, ces gens te calomnient.
L'Italien se montra pâle et blême, il voyait un poignard dans la main de la Marana, et connaissait la Marana.
Aussi, d'un bond, s'élança-l-il hors de la chambre, en criant d'une voix tonnante : — Au secours! au secours I l'on assassine un Français. Soldats du 6° de ligne, courez chercher le capitaine Diard! Au secours!
, Ferez avait étreinl le marquis, et allait de sa large main lui faire ud bâillon naturel, lorsque la courtisane, l'arrêtant, lui dit : — Tenez -le bien , mais laissez - le crier. Ouvrez les portes, laissez-les ouvertes, et sortez tous, je vous le répète. — Quant à toi, reprit-elle en s'adressant à Monlcfiore, crie, appelle au secours.
Quand les pas de tes soldats se feront entendre, tu auras cette lame dans le cœur. — Es-tu marié? Réponds.
Monlcfiore, tombé sur le seuil de la porte, à deux pas de Juana, n'entendait plus, ne voyait plus rien, si ce n'est la lame du poignard, dont les rayons luisants l'aveuglaient.
— Il m'aurait donc trompée? dit lentement Juana. Il s'est dit libre.
— Il m'a dil être marié, reprit Ferez de sa voix grave.
— Sainte Vierge! s'écria dona Lagounia.
— Répondras-lu donc, âme de boue? dit la Marana à voix basse en se penchant à l'oreille du marquis.
— Votre fille, dit Montefiore.
— La fille que j'avais est morte on va mourir, répliqua la Marana. Je n'ai plus de (ille. Ne prononce plus ce mol. Réponds, es-tu marié?
— Non, madame, dit enfin Montefiore, voulant gagner du temps. Je veux épouser voire fille.
— Mon noble Montefiore ! dil Juana respirant.
— Alors pourquoi fuir et appeler au secours? demanda l'Espagnol. Terrible lueur !
LES MARANA
Juiina ne dit rien, mais elle se tordit les mains et alla s'asseoir d;uis sou lanleuil. Ku cet iiislaiil, il se (it au dehors nu Itiuuille assez facile à distinguer par le profond silente qui régnait au parloir. Uo soldat du 6° de ligne, passant pur hasard dans la rue au nu>ment où Monteliore criait an secours, était allé prévenir Diard. Le quartier-maître, (pii heureusement rentrait chez lui, vint, accou)pagué de queUiues amis.
— Pounpioi fuir? reprit Moutefiorc eu enieudant la voix de son ami, parce que je vous disais vrai. Diard! Itiard! cria-l-il d'une voi.i perçante.
Mais, sur un mot de son maître, qui voulait que tout chez lui fût du meurtre, l'appreuii ferma la porte, et les soldats furent obligés de l'enfoncer. Avant qu'ils n'entrassent, la Marana put doue donner au coupable un coup de poignard; mais sa colère concentrée l'euipécha de bien ajuster, et lu lame glissa sur l'épaujette de Monteliore.
Néanmoins, elle y mit tant de forte, que l'Italien alla tomber aux pieds de Juana, qui ne s'en apervut pas. La Marana sauta sur lui ; puis, cette fois, pour ne pas le manquer, elle le prit à la gorge, le maintint avec UD bras de fer, et le visa au cœur.
— Je suis libre et j'épouse I je le jure par Dieu, par ma mère, par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde; je suis garçon, j'épouse, ma parole d'honneur !
Et il mordait le bras de la courtisane.
— Allez ! ma mère, dit Juana, tuez-le. Il est trop lâche, je n'en veux pas pour époux, fût-il dix fois plus beau.
— Ah ! je retrouve ma fille, cria la mère.
— Que se passe- t-il donc ici? demanda le quartier-maitre survenant.
— Il y a, s'écria Montefiore, que l'on m'assassine au nom de cette fille, qui prétend que je suis son amant, qui m'a entraîné d;ms un piège, et qu« l'on veut me forcer d'épouser contre mon gré...
— Tu n'en veux pas!
s'écria Diard, frappé de la beauté sublime que l'indignation, le mépris et la haine prêtaient à Juana, déjà si belle ; tu es bien difticile ! s'il lui faut un mari, me voi- y là. Rengainez vos poignards.
La Marana prit l'Italien, le releva, l'attira près du lit de sa fille, et lui dit à l'oreille : — Si je t'épargne, rends-en grâce à ton dernier mot. Mais, souviens-l'en ! Si ta langue flétrit jamais ma fille, nous uous reverrons. — De quoi peut se composer la dot? demauda-t-elle à Ferez.
— Elle a deux cent mille piastres fortes...
— Ce ne sera pas tout, monsieur, dit la courtisane à Diard. Qui êtes-vous? — Vous pouvez sortir, reprit-elle en se tournant vers Montefiore.
fin entendant parler de deux cent raille piastres fortes, le marquis s'avança disant : — Je suis bien réellement libre...
Un regard de Juana lui ôta la parole. — Vous êtes bien réellement libre de sortir, lui dit-elle.
£t l'Italien sortit.
— Hélas ! monsieur, reprit la jeune fille en s'adressaut à Diard, je vous remercie avec admiraiiou.Mou époux est au ciel, ce sera Jésus- Christ. Demain, j'entrerai au couvent de...
— Juana, ma Juana, tais-toi! cria la mère en la serrant dans ses bras. Puis elle lui dit à l'oreille : — Il te faut un autre époux.
Juana pâlit.
— Qui êtes-vous, monsieur? répéta-t-elle en regardant le Provençal.
— Je ne suis encore, dit -il, que le quartier-maitre du 6' de ligne. .Mais, pour une telle femme, on se seul le cœur de devenir maréchal de France. Je me uoumie Pierre-François Diard. Mon père élail prévôt des marchands; je ne suis doue pas un...
— Et vous êtes honnête houiine, n'est-ce pas? s'écria la Marana. Si vous plaisez à la signora Juana de Mancini. vous pouvez être
heureux l'un et l'autre.
— Juana, reprit-elle d'un ton grave, en devenant la femme d'un brave et digne homme, songe que lu seras mère. J'ai juré que tu pourrais embrasser au Iront tes enfants sans rougir... ( là, sa voix s'altéra légèrement). J'ai juré que tu serais une femme vertueuse. Attends-toi donc , dans cette vie, à bien des peines; mais, quoi qu'il arrive, reste pure, et sois en tout fidèle à ton mari ; sacrifie-lui tout, il sera le père de tes enfants... Un père à tes enfants!... Va! entre un amant et toi , tu rencontreras toujours ta mère ; je la serai dans les dangers seulement...
Vois-tu le poignard de Ferez... Il est dans ta dot, dit-elle en prenant l'arme et la jetant sur le lit de Juana, je l'y laisse comme une garantie de ton honneur, tant que j'aurai les yeux ouverts et les bras libres. Adieu, dit-elle en retenant ses pleurs, fasse le ciel que nous ne nous revoyions jamais.
A cette idée, ses larmes coulèrent en abondance.
— Pauvre enfant ! tu as été bien heureuse dans cette cellule, plus que tu ne le crois ! — Faites qu'elle ne la regrette jamais , dit-elle en regardant son futur gendre.
Ce récit, purement introductif, n'est point le sujet principal de cette Etude, pour l'intelligence de laquelle il était nécessaire d'expliquer, avant toutes choses, comment il se fit que le capitaine Diard épousa Juana de Mancini. comment Montefiore et Diard se connurent, et de faire comprendre quel cœur, quel sang, quelles passions animaient madame Diard.
Lorsque le quartier-maître eut rempli les longues et lentes formalités sans lesquelles il n'est pas permis à un militaire français de se marier, il était devenu passionnément amoureux de Juana de Mancini. Juana de Mancini avait eu le temps de réfléchir à sa destinée. Destinée affreuse! Juana, qui n'avait pour Diard ni estime, ni amour, se trouvait néanmoins liée à lui par une parole, imprudente sans doute, mais nécessaire. Le Provençal n'était ni beau, ni bien fait. Ses manières, dépourvues de distinction, se ressentaient également du mauvais ton de l'armée, des mœurs de sa province et d'une incomplète éducation. Pouvait-elle donc aimer Diard. cette jeune fille toute
LES MARVNA.
gràc« ei toute tlégance. nme par un invinriblo iiisiinci de luxe oi ilo bon poûi. et que sa nature entraini\il d'iiillours vers la splicre il.'S hautes classes sociales? (^Uiaul à l'esliiiie. elle refusail même ce senti- Uieui à Diard, proeisémenl parce que Diard l'épousait. Cotte léimlsion éiaii toute uaturellc. La feminc est uuu sainte et belle ciiiaiurc, mais presque toujours incomprise, et presque toujours mal jugée, parce qu'elle est incomprise. Si Jnaua eiU aimé Diard. elle l'cili eslimé. L'amour crée dans la femme une feuime nouvelle ; celle de lu veille n'esisle plus le lendemain. Eu rovclanl la rube nuptiale d'une passion où il y va de toute la vie. nne femme la reviH pure et blani-lie. Ren.iissaiit veriuensc et pudique, il n'y a plus de passé pour elle; elle est tout avenir et doit tout oublier, pour tout réappreiulrc. Kn ce sens, le vers as>ez célèbre qu'un poêle mndcruc a mis aux lèvres de M.iriou Delormc était trempé dans le vrai, vers tout cornélien d'ailleurs.
Kl riiiioui ma rcf.ul une viiginlli''
Ce vers ue sembl.iit-il pas une réminiscence de i[uclque tragédie de Corneille, tant y revivait la f.iclure substaiilivcuuMil énergique du père de notre théâtre .' Et cependant le pdeie a éié forcé d'en faire le sacrifice an génie esscuiicUemenl vaudevilliste du parterre.
Donc Juana, sans amour, restait la Juaua trompée, bnuiilicc, désradée. Juaua ne pouvait pas honorer l'homme qui l'acceptait ainsi. Elle sentait, dans toute la cnustieucieuse pureté du jeune âge, celle distioctiou, suUtde en apparence, mais il'uiie vérité sacrée, légale selon le cœur, et que les fe^lnlc^ nppliqucjii instinctivement dans tons leurs seniimenis. même les plus irrélléchis. Jiiana devint profondément triste en découvrant l'étendue de la vie. Elle tourna souvent ses yeui pleins de larmes, lierenient réprimées, et sur Perez et sur dona Lagouuia, qui, tous deux, couiprciiaient les amères pensées conteimes dans ces larmes; mais ils se i.iisaieni. k (pioi hou les reproches? Pourquoi des consolations? !'lu5 vives elles sont, plus elles élargissent le malheur.
l'n si'ir, Juana. siupide de douleur, entendit, à travers la portière de sa cellule, que les deux époux croyaient fermée, une plainte échappée à sa mère adoptive.
— La pauvre enfant nionrra de chagrin.
— Uni, répliqua Ferez d'une voi\ émue. Mais que pouvons-nous? Irai-jc maintenant vanter la chaste beauté de ma pupille au coiulc d'Arcos, à qui j'espérais l.i marier?
— Une faute n'est pas le vice, dit la vieille femme, iiidulgonle autant que pouvait l'èirc un ange.
— Sa mère l'a donnée, repiit Perez.
— Eu un moment, et sans la consulter ! s'écria dona Lagoimia.
— Elle a bien su ce qu'elle faisait.
— Eu quelles mains ira notre perle;
— N'ajuuic pas un mot, ou je cherche querelle à ce... Diard. Et, ce serait un autre malheur.
En entendant ces terribles paroles, Juana comprit alors le bonheur dont le cours avait été troub'.é par sa faute. Les heures pures et candides de sa douce retraite auraieni donc été récompensées par celle éclaiante et spleiidide existence doni elle avait si souvent rêvé les délices, rêves qui avaient causé sa ruine. Tomber du haut de la grandfsse à monsieur Uiard! Juana pleura, Juana devint presque l'ollc. Elle flotta pendant quelques instants enire le vice et la religion. Le vice était un pronq)t dénoûmcnt; la religion, une vie cniiere de souffrances. La médiiaiion fut orageuse et solennelle. Le lendemain était lin jour fatal, celui du mariage. Juana pouvait encore rester Juaua. Libre, elle savait ju'^qn'où irait son n.-albeur; mariée, elle Ignorait jusqu'où il devait aller. La religion triompha. Dona Lagonnia vint près de sa fille prier et veiller aussi pieusement qu'elle eût prié, veillé près d'une mourante.
— Dieu le veut, dit-elle à Juana.
La nature domie alternalivcnienl à la femme une force particulière qui l'aide à souffrir, et une faiblesse ipii lui conseille la résignation. Juana se résigna sans arriere-pcnséc. Elle voulut obéir au mku de sa mère et traverser le dé^crt de la vie pour arriver au ciel, tout eu sachant qu'elle ue trouverait point de neur.^dans son |iéniblc voyage. Elle épuusa Diard. (Juant au quartier-maiire, s'il ue irouvait pas grâce devant Juana, qui ne l'aurait absous? il aimait avec ivresse. La Marana, si naturellement habile à pressentir l'amour, avait reconnu eu lui l'accent de la passion, et d' vinc le caraclèru brusipie, les luouvemenis généreux, particuliers aux méridionaux. Dans le paroxysme de sa grande colrrc, clic n'avait aperçu que les belles ipialités cle Diard, et crut en voir assez pour que le bonheur de sa fille fût à jamai-, assuré.
Les premiers jours de ce mariage furent heureux en apparence; ou, pour exprimer l'un de ces faits latents dui>t toutes les misères tout
ensevelies par les feunucs au tond de leur àme, Juana ne voulut point déirôncr la joie de son mari. Double rôle, épouvantable à jouer, et que jouent, tôt ou tard, la plupart des femmes mal mariées. De cette vie, mi homme n'eu peut raconter que les faits, les cœurs féminins seuls en devineront les sentiments. N'est-ce pas une histoire impossible à rciracerdaus loule sa vérilé? Juana, lullaiil à toute heure coulre sa nalme à la roi> espagnole et ilalienne, ayant tari la source de ses larmes à pleurer en secrel, éiail une de ces créations typiques destinées à re|u'éscuter le malheur féminin dans sa plus vaste expression: douleur iiicessanuneul active, et dont la peiulnre exigerait des observations si miiuiiieuses, que, pour les gens avides d'émotions dramatiques, elle deviendrai! insipide. Cette analyse, où chaque épouse devrait retrouver quelques-unes de ses propres souffrances, pour les comprendre. toutes, ne serait-elle pas un livre entier? Livre ingrat de sa nature, et dont le mérite consisterait en teintes fines, en nuances délicates, ipie les critiques trouveraient nmlles et diffuses. D'ailleurs, qui pourrait aborder, sans porter un autre cœur en son cœ.ur, ces touchantes et profondes élégies que certaines femmes emporlent dans la tombe : mélancolies incomprises, même de ci'ux qui les excitent; soupirs iucxaucés, dévouemeuls sans récompenses, terrestres du moins: maguiliques silences méconnus; vengeances dédaignées; générosités perpétuelles et perdues ; plaisirs souhaités et trahis; charités d'augo accouqilies mysléricusemeut : enfin toutes ses religions et sou iuexiinguible amour? Juana coiuuit celle vie, et lo sort ne lui fil grâce de lieu. Elle fut toute la feimue, mais la femme malheurensn et souffrante, la femme sans cesse ofl'ensée et pardonnani toujours, la femme pure comme un diamant sans tache ; elle qui, de ce diamant, avait la beauté, l'éclai. et, dans celle beauié. dans cet éclat, »nc veiigeauic loule prêle. Elle n'était cerles pas lille à redouter le poignard ajouté à sa dut.
Cependant, animé par un amour viai, par une do ces passions qui changent momenianémeut les plus déteslablos caractères et mettent on lumière lont ce qu'il y a dt; beau dans une àme, Diard sut d'abord se comporter en homme d'honneur. l\ força Moniefioro à ipiitler le régimoul, et même le corps d'armée, afin que sa femme ne le renconiràl point pendant le peu de temps qu'il comptait rester en Espagne. Puis, le quartier-maîire demanda son cliangomenl, el réussit à passer dans la garde impériale. 11 voulait à loui prix acquérir un litre, des honneurs et une considération en rapport avec sa grandu fortune. Dans celle pensée, il se montra courageux àriiii de nos plus sauglanls combats eu Allemagne; mais il y fut trop dangereusement blessé pour rester au service. Menacé de perdre nue jambe, il eut sa retraite, sans le r.'re de baron, sans les récomiieuscs qu'il avaii désiré gagner, et qu'il aurait |)eul-ôlre oblenues s'il n'eût pas été Uiard. Cet événement, sa blessure, ses espérances irahies. coulribnèrcnl à changer sou caractère. Sou énergie provençale, exallée peiKlani un moiuoui, tomba soudain. Néanuioiiis, il fui d'abord soulcnu par sa femme, à laipielle ces efforls, ce courage, celle amliition, donnèrent quelque croyance en son mari, cl qui. plus que loule au ire, devait se montrer ce que sont lesfemmes, consolantes et tendres dans les peines de la vie. Animé par quelques paroles de Juaua, Ic^ chef de bataillon eu retraite vinl .1 Paris, el ré-olut de conquérir, dans la carrière administrative, une haule position qui commandât le respecl, fil oublier le qu.irlicrniailre du 6« de ligue, et dotal un jour madame Diard de quelque beau liire. Sa passion pour cette séduisante créature l'aidait à en deviner les vœux secrets. Juana se taisait, mais il la comprenait; il n'en élait pas aimé comme nu amant rêve de l'être; il le savait, el vonlaii se faire estimer, aimer, chérir. Il pressenlait le bonheur, ce malheureux homme, en trouvant en loule occasion sa femme et douce et patiente; mais celle douceur, celle patience, trahissaient la résignation à laquelle il devait Juana. La résignation, la religion, élail- CC l'amour? Souvent Diard eût souhaité des refus là où il rencontrail une chasie obéissance; souvent il aurait donné sa vie éternelle pour que Juana daignât pleurer sur son sein el ne déguisât pas ses pensées sous une riante ligure qui menlait noblement. Beaucoup d'hommes jeunes, car. à un certain âge, nous ne luttons plus, veulent triompher d'une destinée mauvaise dont les nuages grondent, de temps A autre, à l'horiziui de leur vie ; el, au moment où ils roulent dans les abhiies du malheur, il faut leur savoir gré de ces combats ignorés.
i.oniiiie beaucoup de gens, Diard essaya de tout, et tout lui fut hostile. Sa fortune lui permit d'entourer sa femme des jouissances du luxe parisien : elle eut un grand hftlel, de grands salons, el tint une de ces grandes maisons on abondent et les artisies, peu jugeurs de leur nature, et queUpies iiilriganls qui foui nombre, el les giuis disposés à s'amuser piirlout, el certains hommes à la mode, tous amoureux de Juana. Ceux qui se niellent en évidence à Paris doivent on dompter Parisou subir Paris. Diard n'avait p.is un caractère assez fort, assez compacte, assez persistant, poiircoiiimaiider au monde de cette époque, parce que, à celte époque, cli.icun voulait s'élever. Les classificalionssocialcs toutes faites sont peul-êire un grand bien, même pour le peuple. Napoléon nous a confié les peines qu'il se dnima pour iinpuser le respect à sa cour, où la plupart de ses su els avaient été ses égaux. Mais Napoléon était (^orse el Diard Provençal. A génie égal, un insulaire sera toujours plus complet que ne l'est l'homme de la terre
LES MARANA
ferme, et, sous la même Iniitude, le bras de mer qui sépare la Corse de la Provenro est, en dépit de la scicuce liuniaine, un océan tout entier qui en fiil deux patries.
De -a pd'-ilum fausse, qu'il faussa encore, dérivèreut pour Dinrd de grands uialliours. Pcul-èlre y a-t-il dos enscipuemeuls miles dans la filiation imperceptible des laits qui cn^eudrerenl le déuoùnieiit de cetio histoire. D'abord, les railleurs de Paris ne voyaient pas, sans un malin sourire, les tableaux avec lesipiels l'ancien quariler-uiaiiiu décora son liùlel. Les cliefs-d'œuvre aelietés la veille furent enveloppés dans le reprociie muet que chacun adicssail à ceux qui avaient été pris CD Espatîuc. et ce repi oehe était la vengeance des amours-propres que la fortune de Diard offensait. Juana comprit quelipies-uns de CCS mots à double sens auxquels le Français excelle. Alors, par son conseil, son mari renvoya les tableaux à Tarragouc. Mais le public, décidé a mal prendre les choses, dit : — Ce Diard est fn), il a vendu ses tableaux. De bonnes gens couiinuèrent à croire que les toiles qui re.vtcrent dans ses salons n'élaieul pas loyalement acquises. Quelques femmes j:<lnuscs demandaient comment un Diard avait pu épouser une jeune fille et si riche et si belle. De là, des commentaires, des railleries sans hu, comme on sait les faire à Paris. Cependant Juana rencoulrait partout un respect commandé par sa vie pure et religieuse, qui triomphait de tout, même des calomnies parisiennes; mais ce respect s'arrêtait à elle et manquait à son mari. Sa peispicacilé féminine et son regard brillant, en planant dans ses salons, ne lui apportaient que des douleurs.
Cette mésestime était encore une chose toute naturelle. Les militaires, malgré les vertus que l'iniaginatiou leur accorde, ne pardonucreiit pas à l'ancien quartier-maitrc du G° de ligue, précisément parce qu'il était riche et voulait faire figure à Paris. Or, à Paris, de la dernière maison du faubourg Saiut-Geruiain au dernier hôicl de la rue Saint-La/are, entre la bulle du Luxembourg et celle de Montmartre, tout ce qui s'habille et babille, s'habille pour sortir et sort pour babiller, tout ce monde de petits et de grands airs, ce monde vêtu d impertinence et doublé d'humbles désirs, d'envie et de court!sanerie, tout ce qui est doré et dédoré, jeune et vieux, noble d'hier ou noble du quatrième siècle, tout ce qui se moque d'un parveuu, tout ce qui a peur de se compromettre, tout ce qui veut démolir uii pouvoir, sauf à l'adorer s'il résiste; touies ces oreilles entendent, toules ces langues disent et toutes ces iulelligences savent, en une seule soirée, où est né, où a grandi, ce qu'a fait ou n'a pas fait le nouveau venu qui prétend à des honneurs dans ce monde. S'il n'existe pas de Cour d'assises pour la liante société, elle reneoiitie le plus cruel de tons les procureurs généraux, un êlre moral, insaisissable, à la fois juge cl bourreau : il accuse et il marque. IS'espércz lui rien cacher, dites-lui tout vous-même, il veut tout savoir cl sait tout. .\e demandez pas où est le télégraphe inconnu qui lui transmet, à la même heure, en un clin d'uMl, en tous lieux, une histoire, un scandale, une nouvelle ; ne demandez pas qui le remue. Ce télégraphe est un mystère social, un observateur ne peut qu'en constater les effets. Il y en a d'incroyables exemples, un seul siii'lit. L'assassinat du duc de Berry, frappé à l'Opéra, fut conté dans la dixième minute qui suivit le crime, au fond de l'ile Saint-Louis. L'opinion émanée du 6' de ligne sur Diard filtra dans le monde le soir môme où il donna son premier bal.
Dl.ird ne pouvait donc plus rien sur le monde. Dès lors, sa femme seule avait la puissance de faire quelque chose de lui. Miracle de cette singulière civilisation'. A Paris, si un homme ne sait rien être par luimême, sa femme, lorsqu'elle est jeune et spiriiuelle, lui offre encore des chances pour son élévaiion. Parmi les femmes, il s'en est rencoiilré de malades, de faibles en apparence, qui, sans se lever de leur divan, sans sortir de leur chambre, ont dominé la société, remué mille ressorts, et placé leurs maris là où elles voulaient êlre vaniteusement placées. Mais Juana, dont l'enfance s'était naïvement écoulée dans sa cellule de Tarragone, ne connaissait aucun des vices, aucune des lâchetés ni aucune des ressources du monde parisien; elle le regardait eu jeune (ille curieuse, elle n'en apprenait que ce que sa douleur et sa lierlé blessée lui en révélaieiil. D'ailleurs, Juana avait le tact d'un cœur vierge qui recevait l. s impressions par avance, à la manière des sensitives. La jeune solitaire, devenue si prompiemeut femme, comprit que si elle essayait de contraindre le inonde à honorer son mari, ce serait mendier à l'espagnole, une escopeile en main. Puis, la fréquence et la mulliplicilc des précaiilions qu'elle devait prendre n'eu accuseraient-elles pas toute la nécessiié ? Entre ne pas se faire respecter et se faire trop respeeler, il y avait pour Diard lont un abdiie. Soudain elle devina le monde comme naguère elle avait deviné la vie. et elle n'apercevait parlout pour elle que l'immense étendue d'une inrorlune irréparable. Puis, elle eut encore le chagrin de reconnaître tardivement l'incapacité parlieulière de son mari , rhoinme le moins propre à ce qui dem.indailde l.i suite dans les idées. Il ne comprenait rien au rôle qu'il devait jouer dans le monde, H n'en saisissait ni l'ensemble, ni les nuances, et les nuances y éiaieut tout. Ne se trouvail-il pas dans une de ces silualious où la finesse peut aisément remplacer la force? .Mais la finesse qui réus^it toujours est peut-être la plus grande de toutes les forces.
Or, loin d'éiancher la tache d'huile faite par ses antécédents, Diard se donna mille [leiiies pour l'éleiidie. Ainsi, ne sacbaiil pas bien éludier la phase de lEinpirc au milieu de laquelle il arrivait, il voulut, quoiqu'il ne fût que chef d'escadron, être nommé préfet. .Mors presque lout le monde croyait an génie de Napoléon, sa laveur avait tout agrandi. Les préfectures, ces empires au petii pied, ne pouvaient plus être chaussées que par des grands noms, par des cli.iinbellans de S. M. l'empereur et roi. Déjà les préfets étaient devenus des vizirs. Donc, les faiseurs du grand homme se moquèrent de l'ambition avouée par le chef d'escadron, et Diard se mit à sollieiler nnesous-ptérecturc. Il y eut un désaccord ridicule entre la modestie de ses préieuiions et la grandeur de sa fortune. Ouvrir des salons royaux, alflcher nu luxe insolent, puis quitter la vie millionnaire pour "aller à Issoudiiii ou à Savenay, n'clait-ce pas se mettre au-dessous de sa position .' Juana, trop tard instruite de nos lois, de nos mœurs, de nos coutumes adininislralives, éclaira donc trop tard son mari Diard, désespéré, sollicita successivement auprès de tous les pouvoirs ministériels ; Diard, repousse partout, ne put rien èlrc, et alors le monde le jugea comme il était jugé par le gouvernement et comme il se jugeait lui-même. Di.ird avait été grièvement blessé sur un ( lianip de bataille, et Diard n'était pas décoré. Le (pi.irlierinailre, riche, mais sans cousidéralion, ne trouva point de place dans lElat ; la société lui refusa logiquement celle à laquelle il prétendait dans la sotiélé. Eiiliii, chez lui, ce malheureux éprouvait en toute occasion la supériorité de sa femme. (Juoiqu'elle usât d'un lad il faudrait dire veloiilé. si l'épithète n'était trop hardie, pour déguisera son mari celte suprématie qui l'élonnait elle-même, et dont elle était humiliée, Diard tliiil par en être affecté. Nécessairement, à ce jeu, les hommes s'abatlent, se grandissent ou deviennent mauvais. Le courage ou la passion de cet liounne devaient donc s'amoindrir sons les coups réitérés que ses fautes poriaienl à son amour-|iropre. et il faisait faute sur faute. D'abord il avait lout à combattre, même ses habitudes et son caractère. Passionné Provençal, franc dans ses vices autant que dans ses vertus, cet homme, dont les libres ressemblaient à des cordes de harpe, fut loin cœur pour ses anciens amis. Il secourut les gens crottés aussi bien que les nécessiteux do haut rang; bref, ilavoua tout le monde, et donna, dans son salon doré, la main à de pauvres diables. Voyant cola, le général du l'iinqiire, variation de l'espèce humaine dont bientôt ;iucùn tvpe n'exisiera plus, n'oUrit pas son accolade à Diard, et lui dit insoliiament : — Mon cher! en l'abordant. Là où les généraux déguisèrent leur inscilence sous leur bonhomie soldatesque, le peu de gens de bonne compagnie que voyait Diard lui léiuoignèrent ce mépris élégant, verni, contre lequel un homme nouveau est presque toujours sans armes. Enfin le maintien, la gesiiculatioii italienne à demi, le parler de Diard, la manière dont il s'habillait, tout en lui repoussait le respect que l'observation exacte des choses voulues par le bon ton fait acquérir aux gens vulgaires, et dont le joug ne peut être secoué que par les grands pouvoirs. Ainsi va le monde.
Ces détails pcigni'nt faiblement les mille supplices auxquels Juana fut eu proie, ils vinrent un à un ; chaque naiiire sociale lui apporta sou coup d'épingle ; et, pour une àine qui préfère les coups de poignard, n'y avait-il pas d'atroces souffrances dans cette lutte où Diard recevait des affronts sans les sentir, et où Juana les sentait sans les recevoir? Puis un moment arriva, moment épouvantable, où elle eut du monde une perception lucide, et ressentit à la fois loiiles les douleurs ipii s'y étaient d'avance amassées pour elle. Elle jugea son mari tout à fiit incapable de monter les hauls échelons de l'ordre soci.d, et devina jusqu'où il devait en descendre le jour où le cœur lui faudrait. Là, Juana prit lliard en pitié. L'avenir était bien sombre [lour cette jeune femme. Elle vivait toujours dans l'appréhension d'un malheur, sans savoir d'où pourrait venir ce malheur. Ce pressentiment élait dans son àme comme nue contagion est dans l'air; miiselle savait trouver la force de déguiser ses angoisses sous des sourires. Elle en était venue à ne plus penser à elle. Juana se servit de sou influence pour faire abdiquer à Diard toutes ses iirélentions. et lui montrer, comme un asilo, la vie douce et bienfaisante du foyer domestique. Les maux venaient du monde, ne fallait-il pas bannir le monde? Chez lui, Diard tiouverait la paix, le respect; il y régnerait. Elle se semait assez forte pour accepter la rude lâche de le rendre heureux, lui, niécoiitent de lui-même. Son énergie s'accrut avec les difficultés de la vie, clic eut lout l'héroïsme secret iiéiessaire à sa siliialion, et fut inspirée par ces religieux d.sirs qui soiilioiinent l'ange chargé de [roiégerune àme chrétienne : superstitieuse poésie, images allégoriipies de nos deux natures.
Diard abandonna ses projets, ferma sa maison et vécut dans son intérieur, s'il est permis d'employer une expression si familière. Mais là fut recueil. Le pauvre miliiaire avait une de ces âmes tout excentriques auxquelles il fmt un mouvement perpétuel. Diard élait un de ces hommes instinctivement forcés à repartir aussitôt ipi'ils sont arrivés, et dont le but vilal seiulile êlre d'aller et de venir sans cesse, comme les roues diuil p.ulc l'Eciiture sainte. D'ailleurs, peut-être, cherchait-il à se fuir liii-iiième. Sans se lasser de Juana, sans pouvoir accuser Juana, sa passion pour elle, devenue plus calme par la possession, le rendit à son caractère. Dès lors, ses moments d'abatte-
LES MARANÂ.
ment furent plus fréivienis, ei il se livra souvoiil à ses vivacités méridionales. Plus une Iciunie est vertueuse et plus elle est irréproiliable. plus lui liumuie aime à la trouver eu faute, quand ce ne serait que pour faire acte de sa supériorité légale; mais, si par hasard elle lui est compléicnienl imposante, il éprouve le besoin de lui forger des torts. .Mors, entre époux, les riens grossissent et deviennent des Alpes. .Mais Juaua, patiente sans orgueil, douce sans cette amcriuine que les femmes savent jeter dans leur soumission, ue laissait aucune prise à la méchanceté calculée, la iilus âpre de toutes les méchancetés. Puis, elle était une de ces nobles créatures auxquelles il est impossible de manquer; sou regard, dans lequel sa vie éclatait, sainte et pure, sou regard de martyre avait la pesanteur d'une fascination. Ûiard, gêné d"abord, puis froissé, finit par voir un joug pour lui dans cette haute vertu. La sagesse de sa femme ne lui donnait point d'émotions violentes, et il souhaitait des émotions. Il se trouve des milliers de scènes jouées au fond des âmes sous ces froides déductions d'une exi>tence en apparence simple et vulgaire. Entre tous ces petits drames, qui durent si peu, m.iis qui entrent si avant dans la vie, et sont presque toujours les présages de la grande infortune écrite dans la plupart des mariages, il est dillicile de choisir un exemple. Cependaut il est une scène qui servit plus particulièrement à marquer le moment oii, dans cette vie à deux, la mésinielligeiKx i ommcuva. Peut-être servira-t-ellc à expliquer le dénoûmcnt de cette histoire.
Juana avait deux enfants, deux gar(.ons, heureusement pour elle. Le premier était venu sept mois après son mariage. 11 se nommait Juan, et ressemblait à sa mère. Elle avait eu le second deux ans après son arrivée à Paris. Celui-là ressemblait également à Diard et à Juana, mais beaucoup plus à Diard; il en portait les noms. Depuis cinq ans, Francisque était pour Juana l'objet des soins les plus tendres. Constamment la mère s'occupait de cet enfant : à lui les caresses mignonnes, à lui les joujoux ; mais à lui surtout les regards pénétrants de la mère; Juana l'avait épié dès le berceau; elle eu avait étudié les cris, les mouvements, elle voulait en deviner le caractère pour en diriger l'éducation. 11 semblait que Juana n'eût que cet enfant. Le Provençal, voyant Juan presque dédaigné, le prit sous sa protection; et, sans s'expliquer si ce petit était l'enfaut de l'amour éphémère auquel il devait Juana, ce mari, par une espèce de flatterie admirable, en fit son Benjamin. De tous les sentiments dûs au sang de ses aïeules, et qui la dévoraient, madame Diard n'accepta que l'amour maternel. l\lais elle aimait ses enfants, et avec la violence sublime dont l'exemple a été donné par la .Marana qui agit dans le préambule de cette histoire, et avec la gracieuse pudeur, avec l'entente délicate des vertus sociales dont la pratique était la gloire de sa vie et sa récompense intime. La pensée secrète, la consciencieuse maternité, qui avaient imprimé à la vie de la Marana un cachet de poésie rude, étaient pour Juana une vie avouée, une consolation de toutes les heures. Sa mère avait été vertueuse comme les autres femmes sont criminelles, à la dérobée; elle avait volé son bonheur tacite; elle n'en avait pas joui. Mais Juana, malheureuse par la vertu, comme sa mère était malheureuse par le vice, trouvait à toute heure les ineffables délices que sa mère avait tant enviées, et desquelles elle av;iit été privée. Pour elle comme pour la Marana, la maternité comprit donc tous les sentiments terrestres. L'une et l'autre, par des causes contraires, n'eurent pas d'autre consolation dans leur misère. Juaua aima peut-être davantage, parce que, sevrée d'amour, elle résolut toutes les jouissances qui lui manquaient par celles de ses enfants, et qu'il en est des passions nobles comme des vices : plus elles se satisfont, plus elles s'accroissent. La mère et le joueur sont insatiables. (Juand Juana vit le pardon généreux imposé chaque jour sur la tête de Juan par l'affection paternelle de Diard, elle fut attendrie; et. du jour où les deux époux changèrent de rôle, l'Espagnole prit à Diard cet intérêt profond et vrai dont elle lui av;iii donné tant de preuves par devoir seulement. Si cet homme eût été plus conséquent dans sa vie, s'il n'eût pas détruit, par le décousu, par l'inconstance et la mobilité de son caractère, les éclairs d'une sensibilité vraie, quoique nerveuse, Juana l'aurait sans doute aimé. .Malheureusement, il était le type de ces méridionaux, spiriiiiels, mais sans suite dans leurs aperçus; capables de grandes choses la veille, et nuls le lendemain ; souvent victimes de leurs vertus, et souvent heureux par leurs passions mauvaises : hommes admirables d'ailleurs quand leurs bonnes qualités ont une constante énergie pour lien commun. Depuis deux ans, Diard était donc captivé au logis par la plus douce des chaînes. 11 vivait, presque malgré lui, sous l'influence d'une femme qui se faisait gaie, amusante pour lui; qui usait les ressources du génie féminin pour le séduire au nom de la vertu, mais dont l'adresse n'allait pas jusqu'à lui simuler de l'amour.
En ce moment tout Paris s'occupait de l'affaire d'un capitaine de l'ancienne armée qui, dans un paroxysme de libertinage, avait assassiné une femme. Diard, en rentrant chez lui pour dîner, apprit à Juana la mort de cet officier. Il s'était tué pour éviter le déshonneur de son procès et la mort ignoble de l'échafaud. Juana ne comprit pas tout d'abord la logique de celte conduite, et son mari fut obligé de lui expliquer la belle jurisprudence des lois françaises, qui ne permet pas de poursuivre les morts.
— Mais, papa, ne nous as-tu pas dit, l'antre jour, que le roi faisait grâce? demanda l'rancisque.
— Le roi ue peut donner que la vie, lui répondit Juan à demi courroucé.
Diard et Juana, spectateurs de cette scène, en furent bien diversement affectés. Le regard humide de joie que sa femme jeta sur l'anié révéla fatalement au mari les secrets de ce cœur impénétrable jus- (]u'alors. L'ainé, c'était tout Juana ; l'aîné, Juana le connaissait ; elle était sûre de son canir, de son avenir; elle l'adorait, et son ardent amour pour lui restait un secret pour elle, pour sou enfant et Dieu. Juan jouissait instinctivement des brusqueries de sa mère, qui le serrait à l'élouHer quand ils étaient seuls, et qui paraissait le bouder eu prcsciuc lie son IVère et de sou père. Francisi|ue était Diard, et les soins (le JiKina trahissaient le désir de combattre chez cet enfant les vices du père et d'en encourager les bonnes qiiatités. Juaua, ne sachant pas que son regard avait trop parlé, prit Francisque sur elle et lui fit, d'une voix douce, mais émue encore par le plaisir qu'elle ressentait de la réponse de Juan, une leçon appropriée :'i son intelligence.
— Son caractère exige de grands soins, dit le père à Juana.
— Oui, répondit-elle simplement.
— Mais Juan !
Madame Diard, effrayée de l'accent avec lequel ces deux mots furent prononcés, regarda son mari.
— Juan est né parlait, .njonta-i-il. Ayant dit, il s'assit d'un air sombre; et. voyant sa femme silencieuse, il reprit : — Il y a un de vos enfants que vous aimez mieux que l'aulre,
— Vous le savez bien, dit-elle.
— Non, répliqua Diard; j'ai jusqu'à présent ignoré celui que vous préfériez.
— Mais ils ne m'ont encore donné de chagrin ni l'un ni l'autre, répondit-elle vivement.
— Oui, mais qui vous a donné le plus de joies .' demanda-t-il plus vivement encore.
— Je ne les ai pas comptées.
— Les femmes sont bien fausses! s'écria Diard. Osez dire que Juan n'est pas l'enfant de votre coeur.
— Si cela est, reprit-elle avec noblesse, voulez-vous que ce soit un malheur?
— Vous ne m'avez jamais aime. Si vous l'eussiez voulu, pour vous j'aurais pu conquérir des royaumes. Vous savez tout ce que j'ai tenté, n'étant soutenu que par le désir de vous plaire. Ah ! si vous m'eussiez aimé...
— Une femme qui aime, dit Juana, vit dans la solitude et loin du monde. N'est-ce pas ce que nous faisons?
— Je sais, Juana, que vous n'avez jamais tort.
Ce mot fut empreint d'une amertume profonde, et jeta du froid entre eux pour tout le reste de leur vie.
Le lendemain de ce jour fatal, Diard alla chez un de ses anciens camarades, et y retrouva les distractions du jeu. Par malheur, il y gagna beaucoup d'argent, et il se remit à jouer. Puis, entraîné par une pente insensible, il retomba dans la vie dissipée qu'il avait menée jadis. Bientôt il ne dina plus chez lui. (Juelques mois séiaiit passés à jouir des premiers bonheurs de l'indépendance, il voulut conserver sa liberté, et se sépara de sa femme; il lui abandonna les grands appartements, et se logea dans un entresol. Au bout d'un an, Diaid et Juana ne se voyaient plus que le matin, à l'heure du déjeuner. Enfin, comme tous les joueurs, il eut des alteriiaiives de perte et de gain. Or, ne voulant pas entamer le capital de sa fortune, il désira soustraire au contrôle de sa femme la disposition des revenus; un jour donc, il lui retira la part qu'elle avait dans le gouvernement de la maison. A une confiance illimitée succédèrent les iirécautions de la défiance. Puis, relativement aux finances, jadis communes entre eux, il adopta, pour les besoins de sa femme, la méthode d'une pension mensuelle, ils en fixèrent ensemble le chiffre; la causerie qu'ils eurent à ce sujet fut la dernière de ces conversations intimes, un des charmes les plus attrayants du mariage. Le silence entre deux coeurs est un vrai divorce accompli, le jour où le ?ioi(s ne se dit plus. Juana comprit que de ce jour elle n'était plus que mère, et elle en fut heureuse, sans recherclicr la cause de ce malheur. Ce fut un grand tort. Les enfants rendent les époux solidaires de leur vie, et la vie secrète de son mari ne devait pas être seulement un texte de mélancolies et d'angoisses pour Juana. Diard, émancipé, s'habitua promptement à perdre ou à gagner des sommes immenses. Beau joueur et grand joueur, il devint célèbre par sa manière de jouer. La considération qu'il n'avait pas pu s'attirer sous l'Empire, lui fut acquise, sous la Restauration, par sa fortune capitalisée qui roulait sur les tapis, et par son talent à tous les jeux, qui devint célèbre. Les ambassadeurs, les plus gros banquiers, les gens à grandes fortunes, et tous les hom-
LES MARANA
mes qui, pour avoir irop pressé la vie, en viennent à dcniaïuier au jeu bcs exorbiiaiiies jouissances, admirent Diard dans leurs cluhs, rarement clicz eux, nuiis ils jouèrent tous avee lui. Diard devint à la mode, l'ar orgueil, une fois ou deux pendant l'Iiiver, il donnait une fêle pour rendre les politesses qu'il avait rerues. Alors Juaua revoyait le monde p;ir ces écliappées de festins, de bals, de luxe, de lumières; mais c'était pour elle une sorte d'impôt mis sur le bonheur de sa solitude. Elle apparaissait, elle, la reine de ces soleiuiités. comme une créature tombée là. d un monde inconnu. Sa naïveté, que rien n'avait corrompue; sa belle virjiiniiè d'àme, que les inœurs nouvelles de sa nouvelle vie lui rcstiiuaioni, sa beauté, sa modestie vraie, lui acquéraient de sincères hommages. Mais, apercevant peu de femmes dans SCS salons, elle comprenait (|ue si son mari suivait, sans le lui communiquer, un nouveau plan de conduite, il n'avait encore rieu gagné en estime dans le monde.
Diard ne fut pas toujours heureux; en trois ans, il dissipa les trois quarts de sa fortune; mais sa passion lui donna l'énergie nécessaire pour la satisfaire. 11 s'était lié avec beaucoup de monde, et surtout avee la plupart de ces roués de la Bourse, avec ces hommes qui, depuis la Révolution, ont érigé en principe (pi'nn vol, fait en grand, n'est plus qu'une tiotrenjr, transportant ainsi dans les colïres-forts les maximes effrontées adoptées en amour par le dix-huitième siècle. Diard devint homme d'aiïaires, et s'engagea dans ces affaires nommées véreuses en argot de palais. Il sut acheter à de pauvres diables, qui ne connaissaient pas les bureaux, des liquidations éternelles qu'il terminait en une soirée, en en partageant les gains avec les liquidateurs. Puis, quand les dettes liquides lui manquèrent, il en chercha de flottantes, et déterra, dans les Etats européens, barbaresqnes ou américains, des réclamations en déchéance qu'il faisait revivre. Lorsque la Restauration eut éteint les dettes des princes, de la République et de l'Empire, il se (it allouer des commissions sur des emprunts, sur des canaux, sur toute espèce d'entreprises. Enfin, il pratiqua le vol décent auquel se sont adonnés tant d'hommes habilement masqués, ou cachés dans les coulisses du théâtre politique; vol qui, fait dans la rue, à la lueur d'un réverbère, enverrait au bagne un malheureux, mais que sanctionne l'or des moulures et des candélabres. Diard accaparait et revendait les sucres, il vendait des places, il eut la gloire d'inventer Vhomme de paille pour les emplois lucratifs qu'il était nécessaire de garder pendant un certain temps avant d'en avoir d'autres. Puis il méditait les primes, il étudiait le défaut des lois, il faisait ime contrebande légale. Pour peindre d'un seul mot ce haut négoce, il demanda tant pour cent sur l'achat des quinze voix législatives qui, dans l'espace d'une nuit, passèrent des bancs de la gauche aux bancs de la droite. Ces actions ne sont plus ni des crimes ni des vols, c'est faire du gouvernement, commanditer lindustrie, cire une tète financière. Diard fut assis par l'opinion publique sur le banc d'infamie, où siégeait déjà plus d'im homme habile. Là, se trouve l'aristocralie du maL C'est la chambre haute des scélérats de bon ton. Diard ne fut donc pas un joueur vulgaire que le drame représente ignoble cl finissant par mendier. Ce joueur n'existe plus dans le monde à une certaine hauteur topographique. Aujourd'hui, ces hardis coquins meurent brillamment attelés au vice et sous le harnais de la foriuue. Ils vont se brûler la cervelle en carrosse et emportent tout ce dont on leur a fait crédit. Du moins, Diard eut le talent de ne pas acheter ses remords au rabais, et se fil un de ces hommes privilégiés. Ayant appris tous les ressorts du gouvernement, tous les secrets et les passions des gens en place, il sut se maintenir à son rang dans la fournaise ardente où il s'était jeté. Madame Diard ignorait la vie infernale que menait son mari. Satisfaite de l'abandon dans lequel il la laissait, elle ne s'en étonna pas d'abord, parce que toutes ses heures furent bien remplies. Elle avait consacré son argent à l'éducation de ses enfants, à payer un très-habile précepteur et tous les maîtres nécessaires pour un enseignement complet; elle voulait faire d'eux des hommes, leur donner une raison droite, sans déflorer leur imaginalion; n'ayant plus de sensations que par eux, elle ne souffrait donc plus de sa vie décolorée, ils étaient, pour elle, ce que sont les enfants, pendant longtemps, pour beaucoup de mères, une sorte de prolongement de leur existence. Diard n'était plus qu'un accident; et. depuis que Diard avait cessé d'être le père, le chef de la famille, Jnana ne tenait plus à lui que par les liens de parade socialement imposés aux époux. Néanmoins, elle élevait ses enfants dans le plus haut respect du pouvoir paternel, quelque imaginaire qu'il était peureux; mais elle fut très-iienreusement secondée parla continuelle absence de son mari. S'il était resté au logis, Diard aurait détruit les efforts de Juana. Ses enfants avaient déjà trop de tact et de finesse pour ne pas juger leur père. Juger son père, est nu parricide moral. Cependant, à la longue, l'indifférence de Juana pour son mari s'effaea. Ce sentiment primitif se changea même en terreur. Elle comprit un jour que la conduite d'un père peut peser longtemps sur l'avenir de ses enfants, et sa tendresse maternelle lui donna parfois des révélations incomplètes de la vérité. De jour en jour, l'appréhension de ce malheur inconnu, mais inévitable, dans laquelle elle avait constamment vécu, devenait et plus vive et plus ardente. Aussi, pendant les rares instants durant lesquels Juana voyait Diard, jetait-elle sur sa face creusée,
blême de nuits passées, ridée par les émotions, un regard perçant dont la clarté faisait presque tressaillir Diard. Alors la gaieté de commande affichée par son mari l'effrayait encore plus que les sombres expressions de son inquiétude quand, par hasard, il oubliait son rôle de joie. Il craignait sa femme comme te criminel craint le bourreau. Juana voyait en lui la honte de ses enfants; et Diard redoutait en elle la vengeance calme, une sorte de justice au front serein, le bras toujours levé, toujours armé.
Après quinze ans de mariage, Diard se trouva ini ioiu' sans ressources. Il devait cent mille écus et possédait à peine cent mille francs. Son hôtel, son seul bien visible, était grevé d'une souune d'hypothèques qui en dépassait la valeur. Encore quelques joiu's, et le prestige dont l'avait revêtu l'opulence allait s'évanouir. Après ces jours de grâce, pas une main ne lui serait tendue, pas ime bourse ne lui serait ouverte. Puis, à moins de quelque événement favorable, il irait tomber dans le bourbier du mépris, plus bas peut-être qu'il ne devait y être, précisément parce qu'il s'en était tenu à une hantcnr indue. Il apprit heureusement que, durant la saison des eaux, il se trouverait à celles des Pyrénées plusieurs étrangers de distinction, des diplomates, tous jouant un jeu d'enfer, et sans doute munis de grosses sommes. Il résolut aussitôt de partir poftr les Pyrénées. Mais il ne voulut pas laisser à Paris sa femme, à laquelle quelques créanciers pourraient révéler l'affreux mystère de sa situation, et il l'emmena avec ses deux enfants, en leur refusant même le précepteur. Il ne prit avec lui qu'tni valet, et permit à peine à Juana de garder une femme de chambre. Son ton était deveim bref, impérieux, il semblait avoir retrouvé de l'énergie. Ce voyage soudain, dont la cause échappait à sa pénéiraiion, glaça Juana d'un secret effroi. Son mari Ut gaiement la route; et, forcément réunis dans leur berline, le père se Tuontra chaque jour plus attciuif pour les enfants et plus aimable pour la mère. JNéanmoins, chaque jour apportait à Juana de sinistres pressentiments, les pressentiments des mères, qui tremblent sans raison apparente, mais qui se trompent rarement quand elles tremblent ainsi. Pour elles, le voile de l'avenir semble être plus léger.
A Bordeaux, Diard loua, dans une rue tranquille, une petite maison tranquille, très-proprement meublée, et y logea sa femme. Celte maison étailsituée par hasard à un des coins de la rue, et avait nu grand jardin. Ne tenant donc que par un de ses flancs à la maison voisine, elle se trouvait en vue et accessible de trois côtés, Diard en pava le loyer, et ne laissa à Juana que l'argent strictement nécessaire "pour sa dépense pendant trois mois; à peine lui donna-t-il cinquanfe louis. Madame Diard ne se permit aucune observation sur celte lésinerie inaccoutumée. Quand son mari lui dit qu'il allait aux eaux cl qu'elle devait rester à Bordeaux, Juana forma le plan d'apprendre plus complètement à ses enfants l'espagnol, l'italien, et de leur faire lire les principaux chefs-d'œuvre de ces deux langues. Elle allait donc mener une vie retirée, simple et naturellement économique. Pour s'épargner les ennuis de la vie matérielle, elle s'arrangea, le lendemain du départ de Diard, avec un traiteur pour sa nourriture. Sa femme de chambre suffit à son service, et elle se trouva sans argent, mais potnvuc de tout jusqu'au retour de son mari. Ses plaisirs devaient consister à faire quelques promenades avec ses cul:>nls. Elle avail alors trente-trois ans. Sa beauté, largement développée, éclatait dans tout son lustre. Aussi, quand elle se montra, ne fut -il question dans Bordeaux que de la belle Espagnole. A la première lettre d'amour qu'elle reçut, Juana ne se promena plus que dans son jardin. Diard fit d'abord foriuue aux eaux; il gagna trois cent mille francs en deux mois, et ne songea point à envoyer de l'argent à sa femme, il voidait en garder beaucoup pour jouer encore plus gros jeu. A la lin du dernier mois, vint aux eaux le marcpiis de Montefiore, déjà iiréccdé par la célébrité de sa forlune, de sa belle figure, de son hcineux mariage avec une illustre Anglaise, et plus encore par son goût pour le jeu. Diard, son ancien compagnon, voulut l'y attendre, dans l'intention d'eu joindre les dépouilles à celles de tous les autres. Un joueur armé de quatre cent mille francs environ est toujours dans une position d'où il domine la vie, et Diard, confiant en sa veine, renoua connaissance avec Montefiore; celui-ci le reçut froidement, mais ils jouèrent, et Diard perdit tout ce qu'il possédait.
— Mon cher .Montefiore, dit l'ancien qnarticr-maître après avoir fait le tour du salon, quand il eut achevé de se ruiner, je vous dois cent mille francs ; mais mon argent est à Bordeaux, où j'ai laissé ma femme.
Diard avait bien les cent billets de banque dans sa poche ; mais avee l'aplomb et le coup d'oeil rapide d'un homme accoutumé à faire ressource de tout, il espérait encore dans les indéfinissables caprice» du jeu. .Montefiore avait manifesté l'intention de voir Bordeaux. En s'acquittant, Diard n'avait plus d'argent, et ne pouvait plus prendre sa revanche. Une revanche contbie quelquefois toutes les pertes précédentes. Néaimioins, ces brûlantes espérances dépendaient de la réponse du manpiis.
— Attends, mon cher, dit Montefiore, nous irons ensemble à Bordeaux. En conscience, je suis assez riche aujourd'hui pour ne pas vouloir prendre l'argent d'un ancien camarade.
LES MARiVNÂ.
Trois jours après, Diard el rilalieii claiom à lîordoaux. L'un ofl'ril retanclie à raiiiie. Or. pemlant mic soirée, où Diard coniinciiça par payer ses conl niillo francs, il eu perdit doii\ coiil mille aiilrcs sur sa parole. Le i'rovenval élail gai comme un lionnne li:il>iluu à preinire des bains d'or. Onze heures venaient de sonner, le ciel était siiperhc, Uonieliore devait éprouver autant que Diard le besoin de re>piicr sous le ciel et de faire une promenade pour se remeiire de leurs émotions, celui-ci lui proposa donc de venir prcmire sou argent el une tasse de ibé chez lui.
— .Mais madame Diard ? dit Jloniefiore.
— lîah ! fit le IVovenral,
lis descendirent: mais, avant de prendre sou chapcnti, Diard entra dans la salle à manger de la in.iison on il était, Cl demanda un verre d'eau ; pendant qu'on le lui ai>prèlait il se promena de long en large, et put, sans être aperçu, saisir un de ces couteaux d'acier ires-pclils, pointus et à manche de nacre, qui servent à couper les fruits au dessert, et qui n'avaient pas encore été rangés,
— Où demeures-tu? lui demanda .Moniefiore dans la cour. Il faut que j'envoie ma voiture à la porte.
Diard indiqua parfaileilfent bien sa maison.
— Tu comprends, lui dit Moulefiorc à voix basse en lui prenant le bras que tant que je serai avec loi je n'atn'ai rien à craindre, mais si je revenais seul, ci qu'un vaurien me suivit, je serais très-bon à tuer.
— Qu'as tu donc sur loi?
— Oh! presque rien, répondit le défiant Italien. Je n'ai que mes gains. Cependant ils feraient encore une jolie fortune à un gueux, qui, certes, aurait un bon brevet d'hounéic homme pour le reste du ses jours.
Diard conduisit l'Italien par une rue déserte où il avait remarqué une maison dont la porte se trouvait au bout d'uue espèce d'avemic garnie d'arbres, el bordée de hautes nuirailles très-sombres. En arrivant .à cet endroit, il eut l'audace de prier militairement Moutefiore d'aller eu avant. .Montefiore comprit Diard et voulut lui leuir compagnie. Alors, aussitôt qu'ils cureiii tous deux mis le pied dans cette avenue, Diard, avec une agilité de tigre, renversa le marquis par un rroc-en-jambe donné à l'articulation intérieure des genoux, lui mil liardimcut le pied sur la gorge, el lui enfonça le couteau à plusieurs reprises dans le cœur, où la lame se cassa, l'uis il fouilla .Moutefiore, lui prit portefeuille, argent, tout.
Quoique Diard y allât avec une rage lucide, avec une prestesse de Clou ; quoiqu'il eût très-habilement surpris l'Italien, Moniefiore avait eu le temps de crier : — A l'assassin ! à l'assassin ! d'une voix claire et perçante qui dut remuer les entrailles des gens endormis. Ses derniers soupirs furent des cris horribles; Diard ne savait pas que, au moment où ils entrèrent dans l'avenue, un flot de gens sortis des théâtres où le spectacle était fini se trouvèrent en haut de ta rue. el euiendireul le raie du mourant, quoique le Provençal tàehàidétoufl'er la voix en appuxantpluàforiementle piedsur la gorge de Mouieliore, et en fil graduellement cesser les cris. Ces gens se mirent donc à courir en se dirigeant vers l'avenue, dont les hautes murailles, répercutint les cris, leur indiquèrent l'endroit précis où se commettait le crime. Leurs pas retentirent dans la cervelle de Diard. Mais, ne perdant pas encore la tète, l'assassin quitta l'avenue el sortit dans la rue, en marchant irès-doucement, comme un curieux qui aura t reconnu l'inutilité des secours. II se relourua même pour bien juger de la distance qui pouvait le séparer des survenants, il les vit se précipitant dans l'allée, à l'excepiion de l'un d'eux, qui, par une précaution toute naturelle, se mil à observer Diard.
— C'est lui! c'est lui! crièrent les gens entrés dans l'allée, lorsipi'ils aperçurent Moniefiore étendu, la porte de l'hôtel fermée, et qu'ils eurent tout fouillé sans rencontrer l'assassin.
.Aussitôt que cette clameur cul retenti, Diard, se sentant de l'avance, trouva l'énergie du lion et les bouds du cerf : il se mit à courir ou mieux à voler. A l'autre bout de I.i rue, il vil ou crut voir une masse de monde, el alors il se jeta dans ime rue transversale. Mais déjà toutes les croisées s'ouvraient, et à chacpie croisée surgissaient des figures; à chaque porte partaient et des cris el des lueurs. Et Diard de se sauver, allant devant lui, courant au milieu des lumières el du tumulte; mais ses jambes étaient si aclivemciit agiles, qu'il devançait le tumulte, sans néanmoins pouvoir se soustraire aux yeux, c|ui embrassaient encore plus rapidement l'étendue qu'il ne l'euvahisïait par sa course. Uabilanls, soldats, gendarmes, tout dans le quartier fut sur pied en un clin d'oeil. Des officieux éveillèrent les commiss:iircs, d'auires gardèrent le corps. La rumeur allait eu s'eiivolaut et vers lefugiiif, qui l'entraHiait avec lui comme une fiamine d'incendie, el Te^^ le centre de la ville, où étaient les magistrats. Diard avait toutes les sensations d'un rêve à entendre ainsi une ville entière hurlant, courant, fri'-ïonnant. Cependant il conservait encore ses idées et sa présence d'espril, il s'essuyait les mains le long des murs. EuGn, il attcigoil le mur du jardin de sa inaison. Croyanl avoir dépiste les poursuites, il se trouvait dans un endroit parlaitemeut silen-
cieux, où néanmoins parvenait encore le lointain murmure de la ville, semblable au nmgissement de la mer. Il puisa de l'eau dans un ruisseau et la but. Voyant un las de pavés de rebut, il y cai-lia son trésor, en obéissant à une de ces vagues pensées qui arrivent aux criminels au moment où, n'ayant plus la l'aeullé déjuger de reusemblc de leurs actions, ils sont pressés d'établir leur innocence sur quelque m.iuque de preuves. Cela fait , il lâcha de prendre une contenance placide, essaya de soutire, et frappa doucement à la porte de sa maison, en espérant n'avoir été vu de personne. II leva les yeux, et aperçut, à travers les persiennes, la lumière des bougies qui éclairaient la chambre de sa femme. Alors, au milieu de sou trouble, les images de la douce vie de Juana, assise entre ses fils, vinrent lui heurter le cràiic comme s'il y eût reçu un coup de marteau. La femme de chambre ouvrit la porte, que Diard referma vivement d'un coup de pied. Eu ce moment, il respira; m.iis alors, il s'aperçut qu'il était en sueur, il resta dans l'ombre el renvoya la servante près de Juana. II s'essuya le visage avec son mouchoir, mit ses vêlements en ordre comme un fat qui déplisse son habit avant d'entrer chez une jolie femme ; puis il vint à la lueur de la lune pour examiner ses mains el se le tàtcr visage; il eut un mouvement de joie en voyant qu'il n'avait aucune tache de sang, l'épanchcmeul s'était sans doute fait dans le corps même de la victime. Mais celte toilcite de criminel prit du temps. Il monta chez Juana, dans un maintien calme, posé, comme peut l'être celui d'un homme qui revieul se coucher après êlre allé au spectacle. En gravissant les marches de l'escalier, il put réfléchir à sa position, el la résuma en deux mois : sortir et gagner le port. Ces idées, il no les pensa pas, il les trouvait écrites en lettres de feu dans l'ombre. Une fuis au port, se cacher pendant le jour, revenir chercher le trésor à la nuit ; pnis se mellre, comme un rat, à fond de cale d'un bàliinenl, et partir sans que personne ne se doutai qu'il fùldaiis ce vaisseau. Pour tout cela, de l'or avant toute chose , El il n'avait rien. La femme de chambre vint l'éclairer.
— Félicie, lui dit-il, n'entendez-vons pas du bruit dans la rue, des cris? allez en savoir la cause, vous me la direz...
Vêtue de ses blancs ajnsicincnts de nuit, sa femme était assise à une table, et faisait lire Francisque el Juan dans un Cervantes espagnol, où tous deux suivaient le texte pendant qu'elle le leur prononçait à haute voix. Ils s'arrêtèrent tous trois el regardèrent Diard, qui restait debout, les mains dans ses poches, éloimé peut-être de se trouver dans le calme de cette scène, si doace de lueur, embellie par les figures de celte femme et de ces deux enfants. C'était un tableau vivant de la Vierge entre son fils el saint Jean.
— Juana, j'ai quelque chose à le dire.
— Qu'y a t-il ? dcinanda-t-elle en devinant sous la pàlenr jaune de son mari le malheur qu'elle avait attendu chaque jour.
— Ce n'est rien, mais je voudiais le parler... à toi... seule. Et il regarda fixement ses deux fils.
— Mes cliers petits, allez dans votre chambre et couchez-vous, dit Juana. Dites vos prières sans moi.
Les deux fils soriireul en silence el avec l'incurieuse obéissance des enfants bien élevés.
— Ma chère Juana, reprit Diard d'une voix caressante, je t'ai laissé bien peu d'argent, et j'en suis désolé maiuleuanl. Ecoule, depuis que je l'ai ôlé les soucis de ta maison en te donnani une pension, n'aurais-lu pas fait, comme toutes les femmes, quelques petites économies?
— Non, répondit Juana, je n'ai rien. Vous n'aviez pas compté les frais de l'éducation de vos enfants. Je ne vous le reproche point, mon ami, et ne vous rappelle cette omission que pour vous ciplitpier nmn manque d'argent. Tout celui que vous m'avez donné m'a servi pour payer les maîtres, et,,,
— Assez! s'écria Diard brusquemeul. Sacré tonnerre! le tcnip'est précieux. N'avcz-vous pas des bijoux?
— Vous savez bien que je n'en ai janiais porté,
— Il n'y a donc pas un sou ici ! cria Diard avec frénésie,
— Pourquoi criez-vous? dit-elle.
— Juana, reprit-il, je viens de tuer un homme.
Juana sauta vers la chambre de ses enfants, el en revint après avoir fermé tontes les portes.
— Que vos fils n'entendent rien, dit elle. Mais avec qui donc avezvous pu vous battre?
— Avec Moniefiore, répondil-il.
— Ah ! dit-elle, eu laissant échapper un soupir, c'est le seul homme (lue vous eussiez le droit de tuer...
— Beaucoup de raisons voulaieiil qu'il mourill de ma main. Mais ne perdons pas de temps. De l'argent, de l'argent, de l'argent, au nom de Dieu ! Je puis êlre poursuivi. Nous ne nous sommes pas battus, je l'ai... tué.
— Tué! s'écria-t-clle. El comment?...
LES MARÂNA.
—Mais, ronime on tue ; il m'avait volé tonte ma fortune ou jeu, moi, je In lui ;n re|irise. Vous devriez, Ju:ui;i, iicndaul (jne lonl est tranquille, puisque nous n'avons pas d'argent, aller cliorclicr le mien ;<nus ce tas de pierre que vous savez, ce tas qui est au bout de la rue.
— Allons, dit .luana, vous l'avez volé.
— {Ju'est-ee que cela vous fait? Ne faut-il pas que je m'en aille? Avez-vous de l'argent .' Ils sont sur mes traces !
— Qui?
— Les juges !
Juana sortit et revint brus(picnienl.
— Tenez, dit-elle, en lui tendant à distance un bijou, voilà la croix de doua Lagounia. Il y a quaire rubis de grande valeur, m'a-toii dit. Allez, partez, partez... partez donc !
— Félioic ne revient point, dit-il avec stupeur. Serail-cllc donc arrèiée?
Juana laissa la croix au bord de la table, et s'élança vers les fenêtres qui donnaient sur la rue. Là. elle vit. à la lueur de la lune, des soldats qui se plaçaient, dans le i)lus grand silence, le long des murs. Elle revint en affectant d'être calme, et dit à son mari : — Vous n'avez pas une minute à perdre, il faut fuir par le jardin. Voici la clef de la petite porte.
Par un reste de prudence, elle alla cependant jeter un coup d'œil sur le jardin. Dans l'ombre, sous les arbres, elle aperçut alors quel-|j ques lueurs produites par le bord argenté des chapeaux de gendar- ' mes. Elle entendit même la rumeur vague de la foule, attirée par la curiosité, mais qu'une sentinelle contenait aux différents bouts des rues par lesquelles elle afOuait. En effet Diard avait été vu par les gens qui s'étaient mis à leurs fenêtres. Hieniftt, sur leurs Indications, sur celles de sa servante que l'on avait effrayée, puis arrêtée, les troupes et le peuple avaient barré les deux mes, à l'angle desquelles était située la maison. Une douzaine de gendarmes, revenus du théâtre, l'ayant cernée, d'autres grimpaient par-dessus les murs du jardin et le fouillaient, autorisés par la flagrance du crime.
— Mon>icur. dit .luana, vous ne pouvez plus sortir. Toute la ville est là.
Diard courut aux fenêtres avec la folle activité d'iui oiseau enfermé qui se heurte à toutes les clartés. 11 alla et vint à chaque issue. Juana resta debout, pensive.
— Où puis-je me cacher .' dit-il.
Il regardait la cluminée. et Juana contemplait les deux chaises vides. Depuis un moment, pour elle, ses enfants étaient là. En cet instant, la porte de la rue s'ouvrit, et un bruit de pas nombreux retentit dans la cour.
— Juana, ma chère Juana. donnez-moi donc, par grâce, un bon conseil.
— Je vais vous en donner un, dit-elle, et vous sauver.
— Ah ! tn seras mon bon ange.
Juana revint, tendit à Diard un de ses pistolets, et détourna la tète. Diard ne prit pas le pistolet. Juana entendit le bruit de la cour, où l'on déposait le corps du marquis pour le confionicr avec l'assassin; elle se retourna, vit Diard pâle et blême. Cet homme se sentait défaillir et voulait s'asseoir.
— Vos enfants vous en supplient, lui dit-elle, en lui mettant l'arme sur les mains.
— Mais, ma bonne Juana, ma petite Juana. tu crois donc que... Juana, cela est-il bien pressé?... Je voudrais l'embrasser.
Les gendarmes montaient les marches de l'escalier. Juana reprit alors le pistolet, .ajusta Diard, le maintint, malgré ses cris, en le saisissant à la gorge, lui fit sauter la cervelle, et jeta l'amie par terre.
En ce moment, la porte s'ouvrit brusquement. Le procureur du roi, suivi d'un juge, d'un médecin, d'un grellier, les gendarmes, enfin (diiie la justice humaine apparut.
— (Jue voulez-vous? dit-elle.
— Est-ce là M. Di;ird? répondit le procureur du roi en montrant le corps courbé en deux.
— Oui, monsictir.
— Votre robe est pleine de sang, madame.
— Ne comprenez-vous pas pourquoi? dit Juana.
Elle alla s'asseoir à la petite table, où elle prit le volume de Cervaiiles. et resta pâle, dans une agitation nerveuse tout iulérieurc qu'elle lâcha de contenir.
— Sortez, dit le magistrat aux gendarmes.
Puis il fit un signe au juge d'instruriion et au médecin. q{ii demeurèrent.
— Madame, en cette occasion, nous n'avons t\u'ii vous féliciter de la mort de votre mari. Du moins, s'il a été ('■j.jaré pir la passion, il sera mort en militaire, et rend inutile ra( lion de la justice. .Mais, quel que soit notre désir de ne pas vous troubler en un semlilahle moment, la loi nous oblige de constater toute mort violente. IVrmetieznous de faire notre devoir.
— Puis-je aller changer de robe? demanda-t-elle en posant le volume.
— Oui. madame ; mais vous la rapporterez ici. Le do( leur en aura s;ins doule besoin...
— Il serait trop pénible à madame de me voir et de m'entendrc opérer, dit le médecin, qui comprit les soupçons du magistrat. Messieurs, peru)ettez-lui de demeurer dans la ch.nnbre voisine.
Les magistrats approuvèrent le charitable médecin, et alors Félicie alla servir sa maîtresse. Le juge et le procureur du roi se mirent à causer à voix basse. Les magistrats sont bien malheureux d'être obligés de tout soupçonner, de tout concevoir. A force de supposer des intentions mauvaises et de les (■ouq)reudrc toutes pour arriver à des vérités cachées sous les actions les plus contradictoires, il est impossible que l'exercice de leur épouvantable sacerdoce ne dessèche pas à la longue la source des émotions généreuses qu'ils sont contraints de mettre en doute.
Si les sens du chirurgien qui va fouillant les mystères du corps finissent par se blaser, que devient la conscience du juge obligé de fouiller incessamment les replis de l'âme? Premiers martyrs de leur mission, les magistrats marchent toujours en deuil de leurs illusions perdues, et le crime ne pèse pas moins sur eux que sur les criminels. Un vieillard assis sur un tribunal est sublime, mais un juge jeune ne fait-il pas frémir ? Or, ce juge d'instruction était jeune, et il fut obligé de dire au procureur du roi : — Croyez vous que la femme soit complice du mari? Faut-il instruire contre elle? Etes-vous d'avis de l'interroger ?
Le procureur du roi répondit en faisant un geste d'épaules fort ininsouciant.
— M-ontefiore et Diard, ajonla-t-il, étaient deux mauvais sujets connus. La femme de chambre ne savait rien du crime. Restonsen là.
Le médecin opérait, visitait Diard, et dictait son procè.s-verbal au greffier. Tout à coup il s'élança dans la chambre de Juana.
— Madame...
Juana, avant déjà quitté sa robe ensanglaïuée, vint au-devant du docteur.
— C'est vouï, lui dit-il en se penchant à l'oreille de l'Espagnole, qui avez tué voire mari.
— Oui, monsieur.
... Et, de cet rnsmiblr de faits, continua le médecin en ditlant, «{ résulte pour nous que \r nommé Diard s'rxi x-olontairemenl et luimême donné la mort.
■— Avez-vous (ini?demanda-t-il au gri'ffier après ime pause.
— Oui, dit le scribe.
Le médecin signa. Juana lui jeta un regard, en réprimant a\ ce peine des larmes qui lui humectèrent passagèrement les yeux.
— Messieurs, dit-elle au procureur du roi, je suis étrangère, E^^pagnole. J'ignore les lois, je ne connais personne à Dordeaux, je réelanie devons un bon office. Faites-moi donner un passe-port pour I Espagne. .
— Un instant! s'écria le juge d'instruction. Madame, qu'i'st devenue la somme volée au marcpiis de Moutcfiorc ?
— .M. Diard, répondit-elle, m'a parlé vaguement d'un la^depierre.i sous lequel il l'aurait cachée.
— Où?
— Dans la rue.
Les deux magistrats se regardèrent. Juana laissa éeliap|ier im geste sublime et appela le médecin.
— Monsieur, lui dit-elle à l'oreille, serais-jc doue ?ou|içoniiée de quelipie infamie? moi! Le tas de pierre doit être .m bout de mon jardin. Allez-y vous-même, je vous en prie. \'oycz, visitez, trouvez cet argent.
Le médecin sorlit en emmenant le juge d'instruclion, et ils retrouvèrent le portefeuille de Montefiorc.
Le surlendemain, Juana vendit sa croix d'or poursubveuir aux frais de son voyage. En se rendant avec ses deux enfants à la diligence
LES MARANÂ.
qui allait la conduire aux frontières de l'Espagne, elle s'oiueiidit appeler dans la rno, sa mère mourante était (Oiulnile à I'li6pilal ; el, par la fento dos rideaux du brancard sur leciiiel on la portait, elle avait aperçu sa lille. .Inaiia fil entrer le brancard sons une porte codière. La, eut lieu la dernière eutrevue entre la mère cl la lille. Quoique
tontes deux s'enlrelinssenl à voix basse, Juan entendit ces mois d'adieu :
— Mourez en paix, ma mère, j'ai soufl'erl pour vous toutes!
Paris, iiovomlire 1852.
FIN r>ES MARAN.V.
El. le saisissaiil à la gorge, lui fil sauter la cervelle. — page 31.
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L'EMPLOYÉ