CHAPITRE PREMIEft
lléfmilioii.
Qu'esl-cc qu'un employé? A (|iiel rang ( omnience ou linii l'employé '!
S'il fallait adopter les idées polili(iues de IS'U), la classe des employés romprendiait le coucierge d'un minisièrc et ne s'arrêterait pas au ministre. M. de (,'ormenin semble arfirmer que le roi des Français était un employé à douze millions d'appointements, desiituable à coups de pavés dans la rue par le peuple et ù coups de vole par la Clianibie.
Toute la macliine politique se trouverait ainsi comprise entre les trois cents francs de traitement des cantonniers ou des gardes champêtres et les douze cents francs du juge de paix ; entre les douze cents francs du concierge et les douze millions de la liste civile.
Sur cette échelle de chiffres seraient groupés les pouvoirs et les devoirs, les mauvais et les bons traitements, enfin toutes les considérations.
Voilà le beau idé;il d'une société qui ne croit plus qu'à l'argent et qui n'existe que par des lois tiscales et pénales.
Mais la haute moralité des principes politiques de cette Physiologie ne permet" pas d'admettre une pareille doctrine. M. de Cornienin est un homme de
cffiir et d'esprit, mais un trèsinanvais politique, et celte Physiologie ne lui (lardonne ses pamphlets qu'à cause du bien immense qu'ils ont tait ; n'ont-ils pas prouvé que rien n'est plus incivil qu'une liste civile?
La meilleure définition de l'employé serait donc celle-ci :
Un homme qui pour vivre a besoin de son traitement et qui n'est pas libre de quitter sa place, ne sachant faire autre chose que paperasser !
La question n'est-elle pas soudainement illuminée? Cette définition explique les plus douteuses combinaisons de l'honnne et d'ime place.
b'après cette glose, un employé doit être un homme qui écrit, assis dans un bureau. Le bureau est la coque de l'employé. Pas d'cm-
io2 »'«riJ. -Imp. Simon ll.^oii.lC', rue dEcfurth, I.
Le surnuméraire, l'employé bel Lommc, la liommc de
ployé sans bureau, pas de bureau sans employé.
Ainsi le douanier est, dans la m;iiière bureaucratique, un être neutre. Il est à moitié soldat, à moitié cmplové ; il est sur les confins des bureaux et des armes, comme sur les frontières : ni tout à fait soldat ni tout à fait employé.
Où cesse l'employé?
Question grave !
Un préfet est -il un employé ? cette Physiologie ne le pense pas.
1'" AxiiijiE. — Où finit l'employé , commence riionnno d'Iùat.
Cependant il y a peu d hommes d'Etat pairni les préfets. Concluons (le ces subtiles distinctions que le préfet est un neutre de l'ordre supérieur. Il est entre l'homme d'L'tat et l'employé, comme le douanier se trouve entre le civil et le militaire.
(^ontiiuions à débrouiller ces hautes questions.
Ceci ne peut-il pas se formuler par un axiome?
2'' AXIOME. — Au-dessus de vingt mille fr.nics d'appointements, il n'y a plus d'employés.
1"'' COROLIAIBE. —
L'homme d'Etat se déclare dans la sphère des traitements supérieurs.
2'' conoLLAinE. — Les directeurs généraux peuvent être des hommes d'Et:it.
Peut-être est-ce dans ce sens que plus d'un député se dit : — C'est un bel état que d'être directeur général !
Quaire directeurs généraux font la monnaie d'un ministie. .\insi l'employé finit inclusivement au chef de division. Voici donc la question bien posée, il n'existe plus aucune incertitude : l'employé, qui pouvait paraître indéfinissable, est défini.
Etre employé, c'est servir le gouvernement. Or, tous ceux qui se servent du gouvernement l'emploient au lieu d'être ses employés. Ces habiles mécaniciens sont des hommes d'Etat.
Dans l'intérêt de la langue française et de l'Académie, nous ferons
observer que, si le chef de bureau est eue ire un employé, le chef de
division doit être un bureaucrate. Les bureaux apprécieront cette
imauce pleine de délicai(^sse.
Un juge, étant inamovible et n'ayant pas un ir:iiic"icnt en harmo-
g.iiiache, le colleclionneur et l'employé lettres.
1; KMl'LOYK.
nie :ivcc son oiiviajo, \ie sauraii cire conipris dans la classe îles cmplovc's.
(ifssons lie (iciinir ! Tdur paioJici' le fanicu\ mol de Louis XVill, posons col a\iome.
ô' AxiojiK. — A côlé du besoin do dolinir se irouve le danger do sVinbi'oniller.
CIIAPlTm-: 11.
riiiili- ilos Kmployé,- ilriiioiitive.
La maiiore ainsi vannée, éplnchée. divisée, il se présenle une autre qucslion. non moins poliliqne : .\ quoi sorvcnl les employés?
Car, si remployé ne saii faire anire chose que paperasscr. il ne doit pas valoir grandVliose comme lioinme. Or. on ne lire rien de rien. 0 ennemis de la bureaucratie ! jnsipicsà quand dircz-voiis cesphiases aussi vides de sens que penvcu! l'cire les cnqiloyés cux-niênies? Quand vous ramassez une vis. un éerou, un clou, une lige de fer, une rondelle, un brin d'aeier, vous n'y voyez aucune valeur; mais le mécanicien se dit: —Sans ces brimborions, la machine n'irait pas Celte parabole tirée de l'indusirie. pour plaire à noire époque, explique Tulililé générale de l'employé.
(luoiquc la siaiisliquc soii renlaniillagc des hommes d'Klal moder nos. qui croient que les cbifires sont le calcul, on doit se servir de chilTres pour calculer. Calculons! Le chiffre est d':iillcurs la raison probante des sociétés basées sur l'inlérèl personnel cl sur l'argent, où tout est si mobile, que les administrations s'appellent V mars, 29 octobre, 13 avril, etc. Puis rien ne convaincra plus les masses intfUigentes qu'un peu de chiffres. Tout, disent nos hommes d'Etat, on délhiilivc, se résout par des chiffres. Chiffrons. On compte environ quarante mille employés en France, déduction faite des salariés : un cantonnier, un balayeur des. rues, une rouleuse de cigares ne sont [ws des employés. La moyenne des iraiioments est de quinze cents francs. Multipliez quaraiiie mille par quinze cents, vous obtenez soixante millions.
Or, faisons observer à l'Europe, à la Chine, à la Russie, où tous les employés volent , :'i l'Autriche , aux républiques américaines, au monde, que, pour ce prix, la France oblienl la plus fureteuse, la plus méticuleuse , la plus écrivassière, paperassière, inventoriére, conliôleuse. vérifiante, soigneuse, enfin la plus fennne de ménage lies administralioas passées, présenics et futures. Il ne se dépense pas, il ne s'encaisse pas un ccniime en France, qui ne soit ordonné par une lettre, demandé par une lettre, prouvé par une pièce, produit cl reproduit sur des élats de situation, payé sur quitiauce; puis la demande et la quittance sont enregistrées,' contrôlées, vérifiées, par dos gens à lunettes. Au moindre défaut de forme, l'employé s'effaronche. Les employés, qui vivent de ces scrupules administratifs, les cnlrciieonent et les cboieni; :iu bcsoio, ils les font naitre cl soiii heureux de les constater, pour constater leur propre milité.
l'iion de ceci n'a paru sulfisiint à la nation la plus spirituelle de la terre. On abàli, sur le quai d'Orsay, dans Paris, une grande cage à pouleis, vaste comme le Coliséc de Rome, pour y loger les magistrats suprêmes d'une cour unique dans le inonde. Ces magistrats passent leurs jours à vérifier tous les bons, p:iperasses, rôles, contrôles, acquits ù camion, payemenis. contributions reçues, contributions dépensées, c;c., que les employés oui écrits. Ces juges sévères poussent le talent du scrupule, le génie de la recherche, la vue des lynx, la perspicacité des comptes, jusqu'à refaire toutes les addiiions pour chercher dos sonstraciions. Ces sublimes victimes des chiffres renvoient, deux ans après, à un inlcodant militaire, un étal quelconque où il y a une erreur de deux centimes.
0 France, pays le plus spirituel du monde, on pourra te conquérir, mais te tromper.'... Ah ! ouin ! jamais. Tu es bien du genre féminin.
Ainsi, l'administration française, la plus pure de toutes celles qui paperasscnt sur le globe, a rendu le vol impossible. En France, la concussion est une chimère.
0 forluué contribuable ! dors en paix.
Ici, celle Physiologie s'adresse à lous les industriels, commerçants, débitants, accap.ircurs. cultivateurs, entrepreneurs de la belle France, ei même a ceux des autres pays du globe; car ce livre veut se donner nu but d'ulililé scientifique', cl mettre un grain de plomb dans ses dentelles. Qac\ esi le négociant habile qui ne jetterait pas joyeusement dans le gouffre d'une .'i^surance quelconque cinq pour ceiil de toiilo sa production , du capital qui sort ou rcuirc , pour ne pas avoir de
coulaiir? Tous les industriels dos deux mondes sonseriraicnl avec joie a im pareil aeeord avec ce génie du mal appelé le roulaçic. Eh bien '. la France a un revenu de douze cents millions, cl le dépense : il entre douze cents millions dans ses caisses, et douze eenls millions on sortent. Elle manio donc deux milliards quatre cents millions, ( t ne paye que soixante millions, deux et demi pour cent, pour avoir la certitude qu'il n'existe pas de roulnqc.
Le gaspillage ne peut plus èlre que mor.al ei législatif. Les Chambres en ^<lnl alors complices : le gaspillage devient légal. Le coulage consiste ;> faire faire des travaux qui ne sont pas urgents ou nécessaires, à bàiir des monuments au lieu de faire des chemins de fer, à dégaloimer et rogalonner les troupes, à commander des vaisseaux sans s'inquiéter s'il y a du bois, et de payer alors le bois trop cher ; à se préparer à la guerre sans la faire, ;'i payer les délies d'un Etat sans lui en demander le remboursement ou des garanties, etc., etc. Mais ce haut coulage ne regarde pas l'employé. Celle niaiiv:iise gestion des affaires du pays concerne l'homme d'Etat. L'enq)loyé ne fait pas plus ces fautes que le hanneton ne professe l'histoire iialurellc; mais il les constate.
Celte page profondément gouvernementale est inspirée par les misères de l'employé, si crnellement menacé par la presse, attaqué par la Chambre, et sur (pii londjent iueess;unmeni ces mois : la cenlr;\lisalioii! la bureaueralie! Certes, la bnreaucralie a des loris : elle est lente et insolente; clic enserre un peu trop l'aeiiou ministérielle; elle élouffo bien des projets; elle arréie le progrès; mais l'administration française est adinirablemcnl mile, elle soulieiit la papeterie'. Si, comme les excellentes ménagères, elle est un peu taquine, elle peut à toute heure rendre compte de sa dépense.
Notre livre de cuisine politique coûte soixante millions, mais la gendarmerie coûte davantage, et iic nous eni]iêclic pas d'être volés. Les tribiuiaux, les bagnes cl la police, coûtent antaut cl ne nous font rien rendre. Donc, vivent les bureaux et leurs augustes rapports!
CIIAPITISF, 111.
Ilisloiro pliilosniiliiiiue cl liMMSton I inle ilcs Kmployc
Des que vous voyez sous les rideaux verts d'une baroclouncite le fruit mâle de vos amours auttirisés par le Code civil et bénis par le curé, pères cl mères qui sontlain pensez à son avenir... si vous ne pouvez pas lui laisser des rentes; —si vous ne lui laissez pas des terres alïermées, une boutique achalandée, un office, une industrie, un brevet d'invention, une p;Uc de lîcgnault ([uelconque, un journal; — si vous ne lui transmeilcz pas, à défaut de biens meubles et immeubles, nu nom, l'une des plus grandes valeurs sociales, ou, si vous ne lui avez pas, par hasard, donné du génie, qui les remplace toutes, ne dites jamais celle sauvage, celte fatale, celte cruelle parole : — Il sera employé !
Oui, je le sais, mi temps fut où rien n'était plus séduisant que la carrière adminislralivc. Les familles dont les enlanls grouillaient dans les lycées se laissaient fasciner par la brill;uUc existence d'un jeune homme on lunettes, velu d'un habit bleu , dont la bouionnière était allumée par un ruban rouge, et qui louchait un millier de francs par mois, à la charge d'aller quehpics heures dans un ministère quelconque, y surveiller quelque chose, y arrivant tard et parlant tôt, ayant, comme lord Byron, des heures de loisir et faisant des romances, se promenant aux Tuileries, doué d'un peiit air rogne, se faisant voir partout, au speciaelc, au bal, admis dans les meilleures sociétés, dépensant ses appoiulenieuts, rendant ainsi a la France tout ce que la France lui donnait, rendant nièuie des services. En effet, les employés étaient alors cajolés par de jolies femmes; ils paraissaient avoir de l'esprit, ils ne se lassaient point trop dans les bureaux. Les impératrices, les reines, les princesses, les maréchales de celte heureuse époque avaient des caprices, ces belles dames avaient la passion de? belles ;uncs : elles aimaient à proléger. Car la [iroiection... Ah ! diantre, ceci n'est pas du texte ordmairc.
A' AXIOME. — La proiection est la preuve de la puissance.
Aussi pouvait-on avoir vingt-cinq ans et une place élevée, être auditeur au conseil d'Etal ou mailre des rcipièics, et faire des r.ipporls à l'empereur en s'anmsant avec son auguste famille. On s'amusait et l'on travaillait lout ensemble, lout se faisait vile. 11 y avait tant d'hou)mes aux armées, qu'il en manquait pour l'administration. Les gens édentés, blessés à la main, au pied, de santé mauvaise, ayaul la vue oblique, obtenaient un rapide avancement.
L'EMPLOYÉ
Quand vint la pai>;, le nombre des préiendants se doubla : les ramilles nnbli's et n.invrcs (|ui refusaient de servir l'enipereiir vonlureni servir les lioiirbons Une année de cousins, de neveux, (rarriere-yerinaiiis, de parents à la mode de Bretagne déhouclia (le province ;iu faubourg Saint-Germain et tripla la niasse des solliciteurs. Ce fut alors que la manie des places commença, tout le monde en fut alleinl. Vn in;;(;nicnx auteur publia VArt de soUiritir, en même temps que l'.lrt de payer ses dettes. Du créa d'abord des places pour satisfaire quelques ambitions lé|;ilini(;s. Puis, pour trouver de la place, on lit la guerre aux sinécures. 11 fut alors défendu d'avoir plusieurs places, litre employé ^cnd)lail être le svnonvme de : toucber des émoluments et ne rien faire ou faire peu de cliose. La Cbambre se déclara l'ennemie des faveurs. On iuvenia la spécialité pour les dépenses, et les chapitres intitulés personnel dans les bLidgcis furent alors épluchés. On chipota les allocations. Les n)inislres, obligés de trouver de l'argent pour des dépenses secrètes, tondirent sur leur personnel. Le temps heureux, l'àgc d'or napoléonien, devint un rêve. L'on ne travailla pas davantage, mais les places furent cruellement disputées; elles furent la monnaie Invisible avec laquelle on paya certains services parlementaires. On créa sur l'avanceineiit dans les bureaux des lois qui n'obligent (pic les employés. Aujourd'hui les moindres places sont soumises à mille chances : il- y a sept cent cinquante souverains.
5" AXIOME. — Dans un pays oii il y a tant de pouvoirs, il y a mille à parier conirc nn (pi'un employé qui n'est protégé que par Uii-nicine n'aura point d'avancement.
Tn un mot, Odry vous dirait que la seule place libre est la place de la Concorde.
Familles honnêtes et ticres, consultez les bureaucrates les plus expérimentés, ils vous diront que, de nièiiie qu'il existe nue moyenne de iraiienuMil, il y a la moycmie de l'avancemenl. Cette fatale moyenne résulte des tables de la loi et des tables de mortalité combinées. Or, vous pouvez regarder comme certain qu'en entrant dans quelque administration ([ue ce soit, à l'âge de dix-huit ans, on n'obtient dix-huit cents francs d'appointements qu'à trente ans, et que, pour en obtenir six mille à cinquante ans, il faut être un génie adminislr^itif, le Chateaubriand des rapports, le Musset des circulaires, le Lamartine des mémoires, l'enfaiu sublime de la dépêche. Pense/., familles honnêtes et lieres, qu'il n'est pas de carrière libre et iudépendanlc dans hiquclle, en douze années, un jeune lionime — ayant fait ses humanités, — vacciné, — libéré du service niiliiaire, ^ jouissant de ses facultés, — sans avoir mie intelligence transcendante, — n'ait amassé un capital de quarante-cinq milli; francs et des centimes, représentant la rente perpétuelle de ce même traitement es.-cntielleiiicnt transiioirc, qui n'est pas même viager.
Dans cette période, un épicier doit avoir gagné I0,00l> livres de rente, avoir déposé son bilan, tenté une révolution, ou présidé le tribunal du commerce; — nn peintre avoir badigeonné un kilomètre de murailles à Vcr.-ailles, être décoré de la Légion d'honneur, ou se poser en grand homme méconnu ; — un homme de lettres e^t professeur de quelque chose, ou journaliste à cent écus pour mille lignes, il écrit des Physiologies, ou se trouve à Sainte-Pélagie après un pamphlet lumineux sur le désordre des choses qui mécontente l'ordre de choses, ce qui constitue une valeur énorme et en fait nn homme politique; — un publicisic a pris pour dix mille francs de passe-ports et observé les pays étrangers pour le conii)te de la France; — nn oisif qui n'a rien fait, car il y a des oisifs (|ni font quebpie chose, a fait des dettes et une veuve qui les lui paye; — un prêtre a eu le temps de devenir évêque iii partihus; — nn vaudevilliste est devenu propriétaire, quand il n'aurait jamais fait de vaudevilles entiers; — un gar(;on intelligent et sobre, qui .inrait commencé l'escompte avec nn très-petit capital, comme (Jeux mille francs, achète alors un quart de charge d'agent de change; e.ifni nn petit clerc est notaire, un chiffonnier a mille écus de rente, les plus malheureux ouvriers ont pu devenir fabricants; tandis que seul dans le mouvement rotatoire de celte civilisation i\ui prend la division inlinic pour le progrès, votre lils a vécu ;i vingtdeux sous par tête, se débat avec son tailleur et son bottier, n'est rien, a des dettes, et s'est crétinisé. Le malheureux s'écrie alors, au sein de sa famille désolée, que, pour avancer, il faut l'appui de plusieurs députés influents, de trois ministres et de deux journaux : nn journal- ministériel et un journal d'opposition! Ce que ce malheureux dit, vous le trouvez stéréotypé ici, familles honnêtes et fières! (Ju'on se le dise, qu'on se le repète !
6' AXI0.ME. — Aujourd'hui, le plus ranuvais état, c'est I'Etat!
Pourquoi? dircz-vous. Eh bien! parce que servir l'Etat, ce n'est plus servir le prince qui savait punir et récompenser. Aujourd'hui l'Etat, c'est tout le monde, et tout le monde ne s'inciuièle de personne. Servir tout le inonde, c'est ne servir personne. Personne ne s'intéresse à personne : un employé vit entre deux négations! Le monde n'a pas de pitié, n'a pas d'égard, n'a ni cœur, ni ami; tout le monde
est égoïste, oublie demain les services d'hier. Tout le monde est aveugle : il donne quatre mille francs de rente à l'homme (pii taraude la terre, et n'olfre pas deux liards an savant qui invciiie la tarière !
ClIAPlilU-; IV.
Sous le rapport des misères et de l'originalité, il y a employés et cnipldvés, ( omnie il y a fagots cl fagols. Nous distinguons l'employé de Paris do l'employé de province. Celle Physiologie nie coinplélemont l'employé de province. L'employé de province est heureux ; il est bien logé, il a un jardin, il est géuéralenient à l'aise dans son bureau. Il boit de l'eau pure, il ne mange pas de filet de cheval, trouve des fruits et des légumes ;'i bon marché. Au lieu de f;nrc des dettes, il fait des économies. Sans savoir précisément ce qu'il mangetout le monde vous dira qu'il ne mange pas ses appointements! Il est heureux, il est considéré, tout le monde le salue (piand il passe. 11 est marié, dès lors il est invité, recherché, sa femme et lui; tous deux vont au bal chez le receveur général, chez le préfet, le sous-préfet, l'inlendanl. On s'occupe de son caractère, il a des bonnes fortunes, il se feit une renommée d'esprit, il a des chances pour être regretté, toute une ville le connait, s'intéresse à sa femme, à ses enfants. Il donne des soirées, cl, s'il a des moyens, ini beau-père dans l'aisance, il peut devenir député. Sa femme est bien gardée, elle est surveillée dans sa conduite par l'espionnage des petites villes ; et, s'il est malheureux dans son intérieur, il le sait : tandis qu'à Paris un employé peut n'en lien savoir.
11 nous est impossible de ne pas constater que l'employé change tellement selon les milieux où il s'implante, qu'à ces caractères nous ne reconnaissons plus l'employé : la province le dénature entièrement. Nous ne saurions voir dans cet êlre joulHu, calembonrdier, rieur, payant des contributions, donnant des repas, festoyé, descendant le fleuve de la vie sans peine, notre employé forcé de faire à Paris ses sauis de tremplin pour échapper à ses créanciers, forcé de jouer les scènes modernes de .M. Dimanche pour faire ses cm])runls, cet inlrépiile naufragé qui no se soutient au-dessus de l'eau que par une coupe liardie et par des points d'aiguille audacieux, (pii nage avec une agilité de poisson, souvent entre deux eaux, déployant autant de vice que de vertu, et traversant enfin un vaste désert d'hommes sans chaïneau pour se consoler.
L'employé de ccite Physiologie est donc exclusivement l'employé de Paris. Ce livre ne comprend que cette classe de plumigères. la seule ou puissent s'observer les manies, les mœurs, les instincts qui font de ce mammifère à plumes nn être curieux et capable de donner lieu à une physiologie, expression qui veut dire : discours sur la nature de quelque chose. Or, 7° axiome.— L'employcde province alquelqu'un, tancjis que l'employé do Paris est quelque chose. Oui, ipichpie chose de merveilleux, de commun et de rare, de singulier et d'ordinaire, qui tient de la plante et de l'animal, du mollusque et do l'abeille.