‹ Œuvres de jeunesse, illustrées. DessinsChapitre 79 sur 92 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Un lionimc de style cl de pen-^ée, dont le nom s'est caché sous celte coiislellation "* typographique, a écrit ce remarqu:ible paragraphe : « Les villageois n'ont pas de nerfs, comme on dil, mais ils sont impressionnables, à leur insu, et subissent sans s'en rendre compte l'action des circonstances atmosphériques et des faits extérieurs. Ideiililiés en quelque sorte avec la nature au milieu de laquelle ils vivciil, ils se pénètrent insensiblement des idées et des senlinienis qu'elle éveille cl les reproduisent dans leurs actions et sur leur physionomie, selon leur organisalion et leur caractère individuel. Moulés ainsi et façonnés de longue main sur les objets qui les entourent sans cesse, ils sont le livre le plus intéressant et le plus vrai pour quiconque se sent attiré vers celte partie de la physiologie, si peu connue cl si fé( onde, qui explique les rapports de l'être moral avec les agents extérieurs

VKMPLOYÉ.

lie lanaliire. Celui qui révélera ces myslèrcsaur.i déi'oiivcrum monde. »

Si ocllo Physiologie n'a pas décoiiverl le inniiilo, l'Ile a (locouveil celle phrase qui révèle plusieurs nijsu-res. L:i nauire. poiirr>Mn|iloyé, c'esi les bureaux. Son horizon csi de toutes paris hornée par dos carions ver.s. IVnir lui , les circonslances atmosphériques, c'est l'air des corridors; les exhalaisons masculines contenues dans des chambres sans veulilaieiirs. la sonionr des papiers et dos plumes; son terroir est un carreau ou un parquoi émaille do iLbris singuliers, humecte par l'arrosoir du garçon de bureau Son ciel est un plalund aucpiel il adresse ses bâillements, son éléineui est la poussière. Or, si l'auteur du paragraphe a raison pour les vill.igeois, sou observation tombe à plomb sur les employés idnitiliés avec la nature au milieu de laquelle ils vivent. Plusieur> nicdooins distingués redoutent l'inlliience do cette nature à la l'ois sauvage et civilisée sur l'être moral ' ontcuu dans ces affreux compartiments nommés bureau.r, où le soleil pénètre peu. oii la pensée est bornée en dos occupations semblables à celles des chevaux qui lournciii un manège. (On sait que ces chevaux bâillent horriblement et ineureut pronipieinent.)

Le philosophe peut faire observer que les portiers de Paris trouvent movcn de vivre dans dix pieds carrés, eux et leurs fonnnes, d'y faire des enfants, la cuisine cl des souliers, d'y avoir des chiens, des chats ou des perroquets, d'y pratiquer de petits jardius, et d'y recevoir mie société quelconque : Que les boutiquiers so logent égaloment dans d'affreuses soupentes, dans des entrools. dans dos ospoces de bocaux, car ce no sont pas des locaux, contre losqinjs los iiliilanihropos réclamoraient si l'on y enfermait des criminels.

Mais, si celle remarque peut expliquer pourquoi l'employé éprouve le besoin de quitter si promptemcnl son bureau, on peut faire observer qu'il n'y reste que sept heures, tandis que les portiers cl les détaillants demeurent dans ces horribles boîtes 1 Mais aussi quelle affreuse statiiisque serait celle des infirmilés morales et physiques de ces deux classes de citoyens ! Qui peut s'éloinior do linimitié des portiers tonlre les locataires et les propriéiaires'? Un porlier doit êlre esscnliellemenl révolutionnaire.

Un philosophe, un peu médecin, un peu physiologiste, un peu écrivain, im peu observateur, un peu phrénologuc et un peu philanthrope, te qui rèsumelcsmaniesde noire époque, uo saurait alors dlbconvenir qu'il y a bien quoique raison de suspecter rintelligcnce des employés. I.e mot f rfti.'ii»-c. qui peut vous avoir semble l'on dans le chapitre III, est tant soit peu mérité par les infortunés qui rcslcnt commis dans le même bureau, faisant les mêmes choses pendant un certain nombre d'aimées. Seuleincul il csi difllcile do décider si ces mammifères à plumes se crétinisentà ce métier, ou s'ils ne font pas ce niétier parce (|u'ils étaient un peu crétins de naissance. C. Q. E. A. D. Ou, poiu'imiter l'auteur du paragraphe, celui qui découvrira cette raison découvrira un monde : iliévélera les mystères de l'univers administratif.

D'après ceci, vous comprendrez la haute nécessité d'une description exacte des casernes à crétins invenlées par l'administration française A Paris, presque tous les bureaux se ressemblent, a dit un auteur peu connu. En quelque miuislorc que vous erriez pour solliciter le moindre redrc-semeut de torts ou l;i |iln> légère faveur, vous trouverez des corridors obscurs, des dégage imiiis pou éclairés, des por tes percées, comme les loges au théâtre, d'inio vitre ovale qui ressemble à un œil, et par laquelle on voit des l'anUiibies diL-ne^ (l'IIoflniann, et sur lesquelles le solliciieur lii des indicaliims intclllqln,■ll(■n^ibles. Quand vous avez trouvé l'objet de vos désirs, voun oIos dans nue pièce où se lient le garçon de bureau ; il en est une seconde où sont les emplovés inférieur»; le cabinet du sons-chef vient à droite ou à gauclie ; cnlin. plus loin ou plus haut, celui du chef de bureau.

Quant au personnage éininenl appelé chef de division sous Napoléun, parfois directeur sous la Reslauralion, redevenu quasi directeur et quasi chef de division, ni l'un ni l'aulro, souvent l'un et l'autre aujourd'hui ; cet êlre supérieur loge au-dessus ou andessons de ses deux ou trois bureaux, quelquefois au boni d'une galerie.

L'appartement d'un directeur, d'un clnf do division (aujourd'hui l'homme d'Etat en herbe s'appelle un lniniiiio poliiiqne, ei le directeur est toujours un homme politique) se distingue toujours par une certaine ampleur, avantage bien prisé dans ces singulières alvéoles de la ruche appelée un ministère. Maintenant, il y a très-peu de directions générales séparées. Aujourd'hui, tous les ministères ont cenlrajisé la centralisation, cl se sont assimilé toutes leurs directions générales. Par cette fatale réunion, les directeurs généraux onl perdu leur lustre, en perdant leurs bolels, leurs gens, leurs salons, leurs réceptions, leurs soirées, leur petite cour. Qui reconnaîtrait aujourd'hui, dans l'horame arrivant à pied au Trésor, y montant .i un deuxième étage, ce directeur général des forêts ou des contribniionN, jadis logé dans un magnifique hôtel, nie Sainic-Avoie ou rue Saint- Angn-lin, souvent ininiitre d'Elal et pair de France? MM. Pascpiior. >Iolé. etc., se sont contentes de directions générales après avoir été ministres. Si, en perdant son luxe, le directeur général avait gagné eu étendue admiiii>trati%e, le mal ne serait pas énorme: mais aujourd'hui col ancien pcisuuuagc se trouve à grand' peine toiiseiller d'Kl.it avec (picliiuc

dix malhoureux mille francs. Comme symbole de son ancienne puissanoo. on lui tolère un huissier en culotte, en bas de soie et en babil à la l'raïK.aise; si toutefois l'huissier n'a pas été réformé. Si /es roiji .«'(•Il tant, ils OUI OMiraiiié bien des majestés avec les leurs.

En ïivlo adminisiratil, nu bureau se compose d'un garçon, de plusieurs surmiméraiio, d'expéditionnaires, de commis rédacteurs, de commis d'ordre ou commis principaux, d'un sous-ohof et d'un chef. La division comprend nu, deux ou trois bureaux, quelquefois davantage. Les tilres varient selon les administrations : il peut y avoir un vérificaieur au lieu d'un commis d'ordre, un teneur de livres, etc.

Carrelée comme le corridor, cl tendue d'un papier mesquin, la pièce oii se lient lo garçon de bureau est meublée d'un poêle, d'une gr.indo lalilo niiiic, plumes, encrier, quelquefois une fontaine: enfin ïiiio baiiipioilo sans natte pour les pieds de grue du public. Le garçon de bureau, assis dans un bon fauteuil, repose les siens sur un paillasson. Le bureau des employés est une grande pièce plus ou moins claire, rarement parquetée. Le parqiiel et la cheminée sont spécialement affectés aux chefs de bureau, de division, ainsi que les armoires, les bureaux et les tables d'acajou, les fauteuils de maroquin rouge ou vert, les glaces, les rideaux de soie, et autres objcis de luxe adminisiratif. Le bureau des employés a un poêle dont le tuyau donne dans une cheminée bouchée, s'il y a une cbeminéc. Le papier de tenture est uni, vert ou brun. Les tables sont en bois noir. L'iiN dustric des employés se manifeste dans leur manière de se caser. Le frileux a sous les pieds une espèce de pupitre en bois; l'homme à tempérament sanguin-bilieux n'a qu'une spartcrie. Le lymphatique, qui redoute les vents coulis, l'ouverture des portes ei autres causes du changement de température, se failun petit paravent avec des cartons.

Il existe dans tous les bureaux des armoires et des endroits obscurs où chacun met l'habit de travail, les manches en toile, les garde-vue, casquetlcs. calottes grecques ei autres ustensiles de métier; où se déposent les socques, les doubles souliers, les parapluies. Presque toujours la cheminée est garnie de carafes pleines d'eau, de verres et de débris de déjeuners. ""Dans les locaux trop sombres, il y a des lampes. La porte du cabinet où se tient le sous-cbef est ouverte, eji sorte qu'il peut surveiller ses employés, les empêcher de trop causer, ou venir causer avec eux dans les grandes circonslances.

Un seul bureau dans Paris fail exception .à ces lois sur la localité. Le bureau des passe-ports est la plus curieuse monslruosilé du genre. Il occupe une galerie. Vingt employés sont rangés derrière une seule lable ; el en regard, sur un triple rang de banquettes, siègent les voyageurs vulg;nres. En attendant que, selon le mot de rEcrilure, Us soient comme des roues, ils sont bien en repos devant les vingt pluniigères. Le régiment qui instrumente et le régiment instrumenté sont séparés par un chemin qui mène de la porle d'enlrce à une arcade, au bout de la galerie, où setienllechef qui, de sa table, domine cette assemblée d'ailminislrés cl de commis administranl. Derrière lui sont quelques employés. 'Vous verrez bien des bureaux à passe-ports, dans beaucoup de pays, mais vous ne trouverez rien qui puisse lutter avec le colossal bureau du quai des Orfèvres. En tout temps, même en hiver, il y a des ventilateurs. Cette fabrique est ornée de gendarmes cl de myriades de cartons verts I un milliard de souches à passe-ports! On pont savoir si, comme on le dit, Napoléon a pris un passe-port en 1788 pour aller aux Indes, et s'il avait alors des signes particuliers !

Le mobilier des bureaux indiquerait au besoin à l'observateur sollicilani ou au solliciteur observé la qualité d(! ceux qui les habilcnt : les rideaux soni blancs ou en étoffes de couleur, en colon ou en soie; les chaises sont on merisier ou en acajou, garnies de paille, de maroquin on d'étoflès; les papiers sont plus ou moins frais. Mais, à quelque iidministration que toules ces choses publiques apparliennenl, dès qu'elles sortent des bureaux, rien n'est plus étrange que ce monde de meubles qui a vu tant de maîtres el tant de régimes, qui a subi tant de désastres. Aussi de tous les déménagements, les plus grotesques de Paris sont-ils ceux des administrations. Jamais le génie d'Hoffmann, ce chantre de l'impossible, n'a rien inventé de plus fantastique. On ne se rend pas compte de ce qui passe dans les cbarrelles. Les carions bâillent en laissant une traînée de poussière ilans les rues; les tables les quatre fers en l'air, les fauteuils rongés, les incroyables ustensiles avec lesquels on administre la France, onl des tournures effrayantes : c'est à la fois quelque chose qui tient aux affaires de théàlre el aux machines des saltimbanques. Il y a, comme sur les obélisques, des traces d'intelligence el des ombres d'écriture qui troublent l'imagination, comme tout ce qu'on voit sans comprendre la lin! Enfin tout cela est si vieux, si ércinlé, si fané, que la batterie de cuisine la plus sale esl infiniment plus agréable à voir que les ustensiles de la cuisine administrative.

L'EMPLOYÉ

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