‹ Œuvres de Joseph DrozChapitre 10 sur 52 · CHAPITRE YIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIl

DE LAISVNCE.

De prétendus sages, au ton sentencieux, nous annoncent que la vertu doit être l'unique objet de nos désirs , qu'affermi par elle on supporte sans peine les privations et la misère. Inutiles moralistes! croirai-je à des principes que l'expérience dément tous les jours ;^*

Il agit avec sagesse celui qui , sans ambition , examine quelle fortune lui serait nécessaire pour jouir de l'aisance, et cherche à l'acquérir. Mais quand il la possède, s'il veut l'accroître, s'il fait

* La vertu est le seul bien, le vice est le seul mal , disent les Stoïciens. Ce principe est f;iux : je m'en r.ipporte a (ont honnête honune qui s'est cassé la jambe, ou qui voit souffrir la faim à ses enfans.

So ESSAI

un pas au-delà du terme qu'il a fixé le jour ou , plus raisonnable, il ne voulait qu'être heureux, sacrifiant le bonheur, il l'échange contre un moyen incertain d'acheter des plaisirs-

Ainsi , Taisance est inutile à la plupart de ceux qui l'ont reçue ; victimes de la folie commune , ils perdent à s'enrichir le temps qu'ils devraient employer à jouir. Partout on voit des spéculateurs hab'des, rarement trouve-t-on des hommes qui sachent user en épicuriens d'une fortune médiocre ; ce n'est pas l'art d'acquérir, c'est l'art de dépenser qu'il faudrait nous apprendre.

Notre but dans la vie doit être le bonheur. Idée trop simple, qu'on dédaigne ou qu'on oublie ! A voir tant de gens s'agiter, on croirait que l'homme fut placé sur la terre, non pour être heureux, mais pour devenir opulent.

Eh! pourquoi tant de soucis et de peines? Ce personnage, dit-on avec emphase, a cinq cent mille livres de rentes! Dans sa position rare, brillante, enviée, s'il ne végète pas sous le poids de l'ennui, je le tiens pour un homme d'un mérite étonnant.

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t )n peut diviser les riclies eu deux classes. Les uns veillent à l'administration de leurs biens, les autres ne songent qu'à dissiper leurs revenus.

Pourrais-je détailleries soins elles ennuisqu'entraîne l'administration d'une grande fortune? On cesse de discuter avec ses fermiers, pour réprimander des ouvriers , que l'on quitte pour disserter avec des procureurs. Jamais un ami du plaisir n'accepterait une fortune immense, à charge de l'administrer lui-même. Viens, honnête agent, fais mes affaires et les tiennes; je ne saurais trop acheter le repos et l'indépendance. Qu'on m'enlève une partie de mes richesses, et que je puisse disposer en paix des débris que m'auront laissés les fléaux du ciel et les soins de mon intendant !

Assurément, un homme qui se voue à des travaux lucratifs n'est pas accablé d'ennuis perpétuels. Ce banquier respire, lorsqu'il a pâli sur ses livres de compte; le succès d'une opération l'enchante, et lui fait oublier ses alarmes, ses fatigues et son esclavage. Mais celui qui veut saisir dans la vie le plus d'instans heureux qu'il est possible , et qui voit combien cet homme laisse

échapper de plaisirs, refuserait sa fortune au prix dont il la paie.

D'autres riches , ai-jedit, ne songent qu'à dépenser. C'est bien pis encore : le travail laisse aux premiers quelques intervalles , l'oisiveté n'en laisse point à ceux-ci.

Quelques-uns sont victimes d'une éducation ridicule. Autrefois, surtout, on voyait des hommes qui, fatigués d'amusemens frivoles, et sans ressource en eux-mêmes , tombaient dans cette situation désolante où l'on ne sait pas même désirer. Dès leur enfance, on avait prévenu leurs moindres souhaits : parens faibies, instituteurs dociles , valets avides, c'était à qui s'empresserait de blaser leur goût, et de les hébèter de plaisirs.

Je suppose le fils du riche élevé avec autant de soin que s'il n'eût pas fallu lui plaire. Le sort le place dans une étrange alternative. S'il résiste à ses désirs, que tout excite et favorise, quelles luttes pénibles! et, s'il leur cède, quel ressort conservera son âme? Il ne résistera point : tant d'amis le lui conseillent î La cause du présent contre l'avenir trouve en nous un si puis-

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saut défenseur ! Enfin , les plaisirs des sens ont ce dangereux avantage ijue, sans les avoir goûtés, on sait qu'on leur devra des émotions vives ; au lieu qu'on n'est certain que les plaisirs d'un ordre plus élevé ont un charme enivrant, qu'après en avoir fait l'heureuse expérience. Ainsi tout prépare aux hommes opulens la triste satiété ; dégoût moral , ennui sans fin , seule souffrance de la vie que n'adoucisse pas l'espérance.

Vous voyez quelquefois au théâtre des hommes qui, dans le fond de leurs loges, sommeillent, et ne donnent signe d'existence que par de longs bâillemens : ce sont"^des riches. Cherchez des yeux les spectateurs qu'agite le plus vif enthousiasme , vos regards s'arrêteront sur quelques jeunes gens studieux qui , pendant huit jours , économisent pour aller un soir au parterre.

C'est dans un petit ménage, bien dirigé, que tous les plaisirs sont vifs , parce qu'on ne les obtient qu'avec de l'ordre et des soins. On projette une fête, on veut réunir ses amis, on veut passer toute une journée à la campagne avec eux.

De légères économies sont nécessaires pour subvenir aux modiques frais de la réunion ; on calcule à quelle époque elle peut avoir lieu , et l'on fait les invitations d'avance. Quand l'intervalle qui nous sépare du plaisir n'est pas trop long, cet intervalle même a des charmes.

Quels délicieux soupers Jean-Jacques faisait avec Condillac. Tous deux étaient pauvres , ils ne dépensaient que quinze sous par tète; mais la conversation prolongeait le frugal repas, et des heures enchanteresses s'écoulaient avec rapidité. Le génie , les vastes connaissances ne sont pas nécessaires pour jouir de soirées aussi douces ; l'amitié et l'amour des lettres suffisent.

Dans un ménage où l'aisance est modeste , ceux qui le x:omposent se quittent j^arement ; c'est pour eux que semblent créés tous les plaisirs qu'on trouve au sein d'une famille aimée. Donnez-leur des richesses ; sans qu elles changent leurs cœurs , ils goûteront moins ces plaisirs. Des devoirs et des amusemens nouveaux enlèveront une partie du temps qu'ils leur consacraient. Plus répandus dans la société , ils se-

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ront moins ensemble; recevant plus de monde, ils verront moins leurs amis. Transportés dans une sphère nouvelle, où mille objets de comparaison excitent les désirs, peut-être connaîtront-ils pour la première fois les privations et les regrets.

En général, les femmes, les jeunes gens ne peuvent goûter les avantages que leur offre une situation douce, mais peu brillante, qu'en évitant de comparer leur sort avec celui des personnes que la fortune favorise. 11 faut porter dans le monde une haute philosophie, ou ne quitter jamais sa retraite. Celui-là même dont la raison exercée , le noble caractère, assurent l'indépendance, peut être un moment étourdi par l'éclat et je ne sais quel bruit dont l'opulence est accompagnée. Mais remontant aux causes d'un trouble dont il rougit, bientôt il le dissipe; bientôt il accroît le sentiment de son bonheur, en portant autour de lui ses regards. Il éprouve un légitime orgueil en se disant, au milieu d'une foule brillante: Que de soucis, de regrets je me suis épargnés ! Que de futilités dont je n'ai pas besoin !

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