‹ Œuvres de Joseph DrozChapitre 12 sur 52 · DE L OPINION ET DE L AFFECTION DES HOMMES · texte numérisé non relu

DE L OPINION ET DE L AFFECTION DES HOMMES

En suivant la route où se presse et s'agite la foule , on s'éloigne du bonheur , puisque la plupart des hommes se plaignent de leur sort. Si l'on choisit un sentier différent , on ne peut se dérober aux traits de la censure, puisque la multitude suppose qu'on s'égare. C'est donc une insigne folie que d'espérer à-la-fois le bonheur et l'approbation des hommes.

Parmi les obstacles qui s'opposent à notre repos, le plus grand est un fatal besoin d'occuper les autres de nous. Enfans inquiets, toujours séduits par l'apparence, c'est peu que d'exister dans une situation heureuse , nous voulons qu'elle excite l'envie ; le bonheur ignoré semble n'être plus le bonheur.

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Il y a les victimes et les dupes de ropinion. Ceux que dévore la fièvre de l'intrigue , ceux qui pour briller dissipent leur fortune, sont de misérables victimes. Les dupes sont ces gens qui s'ennuient par air les trois quarts de leur vie, qui vous disent : Ces visites , ces cérémonies , ces veilles sont fatigantes ; mais il faut voir la bonne compagnie. Eh! messieurs, que ne voyezvous la meilleure ?

Une vérité qu'il faudrait présenter sous mille formes à la jeunesse , c'est que le bonheur exige du courage. Tel homme a des qualités estimables, une famille intéressante, des amis éprouvés , une fortune égale à ses besoins ; son sort vous paraît doux : que le public en juge différemment * ! Cet homme, dit le public, a de l'intelligence; pourquoi n'a-t-il pas augmenté sa fortune? Il pouvait se distinguer, pourquoi n'a-t-il pas sollicité tel emploi ? Il se pique d'une originalité ridicule, ou plutôt nous le jugions

* Le public! disait Champfovî , le piihlir ! combien faut-il /le sots pour faire un public ?

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trop favoraJjlemcMit; et puisqu'il est sans ciédit, c'est qu'il ne peut en obtenir. Si cet homme n'a pas de courage, plaignez-le; ils finiront par le rendre honteux de son bonheur.

Entendre déraisonner la multitude n'est point ce qui m'étonne. Que des sots, remplis d'estime pour eux-mêmes, tiennent de sots discours avec emphase, rien de plus naturel; mais que leurs maximes dirigent des gens d'esprit , c'estlà ce que j'admire.

Bizarres contradictions ! On juge ses idées avec complaisance, on prononce sur celles des autres avec sévérité; et cependant, chaque jour on sacrifie des principes qu'on estime , à la peur d'être blâmé par des gens qu'on méprise.

A l'instant où j'échappe au joug de l'opinion , quel horizon vaste et serein se développe à mes yeux ! Les plaisirs de la vanité s'enfuient , j'acquiers ceux du repos et de l'indépendance. De combien d'heures je vois s'accroître mes journées ! Je n'en sacrifierai plus au désir inquiet de conserver un protecteur, d'éclipser tles rivaux ; je n'en donnerai plus à la triste étiquette ;

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cest pour moi désormais que je prolongerai d'agréables veilles. Les caprices des hommes ont perdu sur moi leur empire. Pauvre , j'ignorerai les douleurs qu'excitent la raillerie déchirante et l'accablant mépris; riche, d'oisifs importuns n'ordonneront point mes dépenses , et l'heureux choix de mes plaisirs multipliera mes richesses.

Les hommes se présentent au sage sous deux rapports opposés. Réclament-ils un service? le plus tendre intérêt l'émeut. Veulent-ils le diriger? un profond dédain est le sentmient qu'il éprouve.

Celui dont la raison est exercée, dont l'âme est courageuse , ne marche point sur la foi d'un guide incertain et faible, qui lui-même aurait besoin d'être conduit. L'opinion! docile à ses lois bizarres , esclave de ses impérieux caprices , approuvez-la toujours, et vous serez enfin condamné par elle.

J'entends des hypocrites m'accuser ; j'entends des hommes faibles demander s'il n'est point dangereux de prêcher ainsi le mépris de l'opi-

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11 ion. En ne suivant qu'une partie des idées que j'énonce , on pourra s'égarer; mais aura-t-on adopté mes principes ? Un médecin avait choisi plusieurs plantes , dont il voulait tirer un breuvage salutaire ; le malade exprima le suc d'une seule, le prit et fut empoisonné.

Bannissons la timidité qui conduit au mensonge ; et pour servir la morale , soyons fidèles à la vérité. Le méchant et le sage brisent tous deux le joug de l'opinion ; l'un pour faire plus mal , l'autre pour faire mieux que le commun des hommes.

Qu'nn être dépravé commette moins de fautes en cédant aux caprices de l'opinion, que s'il s'abandonnait à ses propres erreurs , je le conçois. Il est des passions cruelles et des vices honteux qu'elle réprouve, au milieu même de ses égaremens; mais elle donne à la fausseté le nom de politesse, à la lâcheté, le titre de prudence. Craignez le ridicule est sa maxime favorite; et, pour former des hommes, il faudrait que jusqu'au fond des cœurs on imprimât cette autre maxime : Ne crains que les remords !

Non , tu n'auras point à rougu- de mes leçons, toi qu'une âme simple et généreuse rend digne du bonheur ; mais suis , avec courage , la route que je trace. En brisant les chaînes de l'opinion, fuis le joug plus honteux qu'imposent les passions. En méprisant la multitude, redoute ces funestes instituteurs qui traitent la morale de fable populaire, et piétendent à l'honneur de dissiper nos préjugés. Les erreurs de l'opinion prouvent seidement que les plus hardis, non les plus vertueux , s'empressent d'énoncer leurs principes. Elles ne peuvent anéantir cette opinion secrète, universelle, cette voix de la conscience , sans laquelle le globe n'eût bientôt offert qu'un chaos , où la race humaine eût péri.

Consulte les hommes instruits par les leçons des sages et de l'expérience ; consulte ceux auxquels tu voudrais ressembler: ils t'apprendront surtout à descendre en toi même. Interrogée de bonne foi , la conscience nous éclaire. Dans le tumulte de nos vices, malgré nous elle se fait entendre; et si nos passions l'altèrent,

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après l'orage elle fait reparaître encore la vérité: ainsi le fleuve que trouble la tempête, aussitôt qu'il se calme, réfléchit de nouveau l'azur du ciel et la verdure de ses rives.

Oh! chez un peuple formé par de sages lois, où la droiture régnerait dans les actions , et la franchise dans les discours, il faudrait écouter la voix de l'opinion dans un religieux silence , et suivre ses arrêts comme ceux de la Divinité même. Phocion demandait quelle sottise il avait dite , quand les Athéniens l'applaudissaient : heureux le pays où cette question serait une plaisanterie criminelle, où les pages de ce chapitre devraient être déchirées !

J'ignore si je ne serai point accusé de contradiction. A peine je conçois qu'en cherchant le bonheur , on soit approuvé par la multitude, j'ai dit quel dédain doit inspirer l'opinion ; et je sens , cependant, qu'il serait doux d'être aimé des hommes. On reçoit leurs services , on leur doit de connaître le plaisir d'obliger; on partage souvent les faiblesses qu'on leur reproche. Des rapports multipliés avec eux

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font souhaiter leur affection; elle n'est pas nécessaire pour être heureux, mais elle donnerait au bonheur un charme plus vif.

Puissions-nous, en suivant la route qu'indique la sagesse , obtenir l'estime , et goûter même les délices d'un sentiment plus doux, plus précieux encore! L'amitié est à l'estime ce qu'une fleur est à la tige qui la soutient.

Mais je ne penserai jamais qu'on doive s'asservir aux caprices de l'opinion. Il faut d abord être content de soi ; et, s'il se peut, contenter les autres ensuite. Pour mériter l'affection , je n'aperçois que deux moyens : aimer les hommes, et cultiver les vertus qui répandent des charmes sur leur vie.

SI R l'art d'j'tre iikureux.

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