‹ Œuvres de Joseph DrozChapitre 13 sur 52 · DU SENTIMENT QUE LES HOMMES DOIVENT INSPIRER · texte numérisé non relu

DU SENTIMENT QUE LES HOMMES DOIVENT INSPIRER

Il n'y a point de misantrope : les hommes que ce nom désigne peuvent se diviser en plusieurs classes. Dans l'une, je vois des philosophes qui, révoltés de nos vices, choqués de nos travers, les censurent avec une brusqiie franchise. Leur courroux naît des maux dont nous semons imprudemment notre carrière; et, s'ils nous haïssaient, tenteraient-ils de nous corriger? Une autre classe est celle de ces infortunés qui n'espèrent trouver la paix que dans la solitude. Fuyant le monde, où leur cœur fut déchiré de blessures cruelles, peut-être disent -ils qu'ils vouent à tous les hommes une haine implacable; I- 7

mais leur sensibilité les dément, et Ton apaise leur douleur si l'on réclame leurs services. Enfin, il est des gens qui cherchent à se singulariser : esprits faux, moins chagrins que bizarres, plus importuns qu'observateurs , ils nous fatigueraient de leur affection pour le genre humain, s'ils ne croyaient plus piquant de dire qu'ils le haïssent.^

Qu'on s'indigne contre les préjugés, contre les travers et les vices; mais comment leurs victimes auraient-elles mérité la haine ou le mépris? L'homme est bon; tel est son premier caractère, qu'il ne peut entièrement effacer : bon, mais séduit, égaré, malheureux, il a droit au plus tendre intérêt.

Ce n'est point que j'adopte l'erreur séduisante de ceux qui supposent que l'homme apporte en naissant la bonté. Il naît sans vice et sans vertu; mais lorsqu'il arrive à la vie, la nature dispose tout autour de lui pour le rendre bon. Une mère est le premier objet qui soffre à sa vue ; les premiers mots qu'il entend expriment l'affection la plus douce; des caresses lui

SUR l'art dV.tre heurkux.

inspirent ses premiers sentimens , et ses premières occupations sont des jeux.

Trop tôt, il est vrai, des objets différens l'environnent. A mesure qu'il avance dans sa carrière , le spectacle de l'injustice le frappe , bouleverse ses idées, aigrit son caractère. C'est en vain cependant que la contagion l'atteint, c'est en vain que les passions et les préjugés le dégradent ; quelques traits de sa bonté primitive se retrouvent toujours dans son cœur.

Ces enthousiastes redoutables qui se jettent en avant des partis, qui, pour faire triompher leiu' cause, soufflent le feu des discordes civiles, et lèvent d'une main hardie le glaive de la proscription, ces fanatiques ne sont pas étrangers à tout sentiment humain. Souvent on les a vus aimer avec tendresse leur femme, leurs enfans; et dans le sein de leur famille, conserver pour ainsi dire les goûts de Tinnocence. Effroi de la société , les brigands s'honorent de quelques actes d'humanité; et les tyrans ont des jours de clémence.

Dans les grandes calamités, les sentimens na-

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turels se développent , et forment un contraste touchant avec les scènes d'horrenr dont on est environné. Lorsqu'un violent incendie parcourt une ville , il n'y a plus de distinctions , plus de divisions parmi des malheureux qu'un même effroi poursuit. Les ennemis oublient leurs haines , les riches et les pauvres confondent leurs cris ; tous s'aiment et s'entr'aident. L'infortune a brisé les barrières qui les séparaient, ils se retrouvent éa;aux et bons.

Sur le théâtre même de la guerre, où le spectacle de la destruction excite à détruire encore , l'humanité fait souvent apercevoir ses traces. Je me souviens qu'en lyQS, au siège de Mayence, les gardes avancées de l'attaque de gauche occupaient un jardin anglais , près du village de Montback. Ce jardin était bouleversé : les pas des soldats avaient changé les sentiers et les labyrinthes en larges chemins ; de chstance en distance, des batteries s'élevaient sur des tertres autour desquels croissaient encore quelcjues arbustes; les feux de nos bivouacs détruisaient la verdure des boulingrins ; et en avant, un kiosque

sur. l'aut d'être hklhkux. loi

à demi renversé servait de corps-de-garde aux Autrichiens. Les fontaines les plus voisines se trouvaient de leur coté, les forêts étaient du nôtre. Pour avoir de l'eau, les Français jetaient leurs bidons aux Autrichiens , qui allaient les remplir et les leur rejetaient. Quand la nuit approchait, nos soldats coupaient du bois pour les postes ennemis , et traînaient des fagots entre les vedettes des deux armées. Ainsi , en attendant le signal de s'entr'égorger, les gardes vivaient en paix , et faisaient des échanges semblables à ceux que font entre elles des peuplades amies. Ce spectacle me causait mie émotion profonde; et j'ai souvent eu peine à retenir mes larmes , en voyant les hommes encoi-e bons sur un sol teint de sang.

Cette bonté primitive n'est pas la seule vertu qu'on retrouve toujours dans les hommes. Formée pour être généreuse et magnanime , jamais leur âme ne perd entièrement l'élévation qu'elle a reçue de la natuie.

Sous l'oppression , dans l'avilissement , les hommes conservent encore quelques traits de

leur dignité première. Les outrages qui les humilient sont une des causes les plus fréquentes des grandes révolutions; et peut - être les tyrans courent -ils moins de dangers en répandant le sang des citoyens , qu'en leur faisant une insulte. Un attentat contre une femme fut le signal de la liberté de Rome. Un crime semblable entraîna la chute des successeurs de Pisistrate , qui n'avait point trouvé d'obstacle quand il renversa les lois de sa patrie. Les Suisses, les Danois supportaient en silence les rigueurs d'un joug tyrannique : ils se soulèvent le joui- où leurs oppresseurs exigent d'eux un acte avilissant. Dans Gènes conquise * , un officier autrichien frappe un homme du peuple; les Génois s'indignent, courent aux armes , et chassent leurs vainqueurs.

Sous le plus violent despotisme, on voit quelquefois un sujet conserver des sentimens magnanimes; et, ne pouvant leur donner une direction plus utile , déployer pour servir son

* En 17A6.

SUR LART DETRE HEUREUX. lOJ

maître, un courage égal à celui dont les. citoyens s'honorent en servant leu|; patrie. Parmi les laits que je pourrais citer, il en est un qui m'a vivement frappé.

I.e roi deSiam envoyait à la cour de Portugal, une ambassade composée de plusieurs mandarins et d'une suite nombreuse. Us firent naufrage sui- les côtes d'Afrique. Abandonnés pai- les Européens qui leur servaient de guides, manquant de vivres et d'eau, voyant chaque jour périr à leurs côtés quelques-uns de leurs compagnons , ne sachant si les sentiers dans lesquels ils se traînaient ne les conduiraient pas entre les mains des Cafres qui les auraient massacrés, ils souffrirent, pendant trente et un jours, tout ce que la fatigue, la faim et les anxiétés peuvent avoir de plus horrible. C'est dans cette situation que leur chef les réunit, et leur parla en ces mots : a 11 est une chose que nous devons préce férer à tout le reste; et je ne sentirais plus « mon malheur , si mon esprit était tranquille sur « ce qui la concerne. Vous êtes tous témoins du « profond respect que j'ai toujours eu pour la

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« lettre du grand roi dont nous sonnnes les suce jets *. Mon premier ^in, dans notre naufrage, « fut de la sauver; je ne puis même attribuer ma « conservation qu'à la bonne fortune qui accom- « pagne toujours ce qui appartient à notre maî- « tre. Vous avez vu avec quelle circonspection « je l'ai portée. Quand nous avons passé la nuit « sur des montagnes, je l'ai toujours placée au « sommet , ou du moins au-dessus de norte « troupe. Quand nous nous sommes arrêtés dans K les plaines, je l'ai toujours attachée à la cime « de quelque arbre. Pendant le chemin, je l'ai « portée sur mes épaules, aussi long-temps que « je l'ai pu; et je ne l'ai confiée à d'autres qu'a- « près l'épuisement de mes forces. Dans le doute « où je suis si je pourrai vous suivre long-temps, « j'ordonne , de la part du grand roi notre « maître, au troisième ambassadeur, qui en « usera de même à l'égard du premier manda- « rin, s'il meurt avant lui, de prendre après ma <c mort les mêmes soins de cette au£;uste lettre .

* C'était In lettre qu'il devait présenter au roi de Portuga I .

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«Si, par [v dernier des mallieiirs , aucun de w nous ne pouvait arriver au Cap de Bonne- « Espérance, celui qui en sera chargé le dernier « ne manquera point de l'enterrer sur une « montagne, ou dans le lieu le plus élevé qu'il « pourra trouvei', afin qu'ayant mis ce précieux « dépôt à couvert de toute insulte, il meure « prosterné dans le même lieu , avec autant de « respect en mourant que nous en devons au « roi pendant notre vie. Voilà ce que j'avais à « vous recommander. Après cette explication , « reprenons courage; ne nous séparons jamais, « allons à petites journées; la fortune du grand « roi notre maître nous protégera toujours. * » Quelle élévation clans ce discours ! Quelle confiance et quel dévoùment 1 Un motif plus noble sans doute animait Léonidas et ses compagnons ; mais , mourant pour leur patrie , mourant en un instant , et vengeant leur mort dans le sang ennemi, eurent-ils besoin d'autant de courage

* Voyage cl' Occuni Chaituiain, mandarin s iainoi';. ^ oyet \ Histoire générale des f orages.

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que ces Indiens périssant lentement pour leur maître, dans les sables ignorés de l'Afrique?

Une preuve frappante qu'un principe d'élévation existe dans nos âmes, est celle qui résulte de l'universalité des idées religieuses. En vain l'homme est averti de sa faiblesse par ses infirmités, par ses erreurs et par ses fautes, une voix intérieure lui parle de ses hautes destinées. Chétive créature, il appelle des dieux à sanctifier son union , il les fait présider à la naissance de ses enfans, il les invoque sur les tombeaux de ses pères. Quand la contemplation des oeuvres de l'Eternel a porté d'humbles sentimens dans son âme , il se juge encore supérieur à tous les êtres qui l'environnent ; il n'occupe qu'un point sur le globe , et sa pensée inquiète embrasse l'univers ; il voit le temps dévorer les objets de ses affections, briser ses monumens, bouleverser les ouvrages de la nature ; et du milieu des ruines , il aspire à l'immortalité !

Ces sentimens élevés et bons, germes précieux, que ne produiraient-ils pas s'ils étaient

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développés par des circonstances heureuses? Ils existent , c'est assez pour qu'on doive un tendre intérêt à l'être qui les possède : aimons nos semblables, et cultivons les vertus qui rendent digne de leur affection.

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