‹ Œuvres de Joseph DrozChapitre 14 sur 52 · DE QUELQUES VERTUS · texte numérisé non relu

DE QUELQUES VERTUS

Au milieu des hommes, la vertu la plus utile est l'indulgence. Devenir sévère, c'est oublier de combien de qualités on est dépourvu , et de quelles fautes on ne fut préservé que par le hasard ; c'est oublier la faiblesse des hommes , et l'empire qu'exercent sur eux les objets dont ils sont entourés. Pour rendre à nos semblables une exacte justice, il faudrait apprécier tous les secours, tous les obstacles qu'ils ont trouvés dans leur carrière : en jugeant ainsi , que d'actions célèbres deviendraient moins étonnantes , et que de fautes paraîtraient excusables!

C'est de l'indulgence qu'on apprend l'heureux secret d'être bien avec soi-même, et bien avec

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les iiomiiies. Quelques-uns portent dans le monde une austère franchise : on les redoute , et les contrariétés qu'ils éprouvent accroissent chaque jour leur brusquerie fatigante et leur rudesse importune. Beaucoup d'autres, ne rougissant d'aucune complaisance , souples et faux , sourient à ce qui leur déplaît, louent ce qu'ils trouvent ridicule, applaudissent ce qu'ils savent être vil. Soyez indul2;ent, vous ne sacrifierez point l'estime de vous-même; et, loin de vous nuire, la franchise rendra votre affabilité plus aimable.

Moins on s'occupe des vices et des travers des hommes, plus l'existence est douce; et l'indulgence porte avec elle sa récompense, en nous faisant voir nos semblables tels à peu prés qu'ils devraient être.

Que notre indulgence courageuse s'étende même sur les infortunés qui sont victimes de leurs longues erreurs. Assez d'autres se chargeront du soin de les accuser, prenons pour nous celui de leur tendre une main secourable. Mais, s'écrient de sombres moralistes, ces faciles prin-

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cipes encouragent les vices, flattent les passions, excusent leurs désordres. Ah ! pour ramener sans peine les esprits égarés , croyons au repentir, et portons l'espérance dans le cœur du coupable !

Nés au milieu des discordes civiles, loin de suivre ces principes, trop souvent nous ne savons pas même tolérer de simples opinions. Eh î considérons la faiblesse, l'inanité de nos jugemens. Je dis : Cet homme pense bien. Qu'on traduise ces mots, ils signifient : Cet homme pense comme moi.

Observons quel hasard peut nous avoir donné les opinions qui nous sont chères. Cet ardent défenseur de tel parti, s'il fût né dans la maison la plus voisine de la sienne, aurait des préjugés tout différens de ceux qu'il révère ; peut-être serait-il mort dans les rangs opposés à ceux où brille son courage.

Telle idée qui nous paraissait juste , nous semble aujourd'hui fausse ; et peut-être reviendrons - nous à notre premier jugement. Accordons à nos antagonistes le droit de se tromper, dont nous usons fréquemment pour

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iious-inèiiies. Durant les discordes publiques, souvent deux adversaires changent presqu au même instant de principes, en sorte que chacun d'eux remplace l'autre dans le parti qu'il a d'abord détesté. Cela m'étonne peu ; mais ce qui me paraît étrange , c'est de voir ces deux hommes s'abhorrer plus que jamais. Il est impossible de les réconcilier, depuis que chacun d'eux a fait les sacrifices que l'autre demandait.

Une vérilé essentielle à répandre, c'est que les opinions politiques et religieuses peuvent être sans influence sur les qualités du cœur. Aucune vérité ne m'est plus complètement démontrée. J'ai vu tous les partis; dans tous j'ai rencontré des hommes pleins de désintéressement et de loyauté. Pour les estimer, je n'avais pas même besoin de songer au noble courage avec lequel ils hasardaient leur vie pour la cause qui leur paraissait juste.

Je pourrais offrir sur l'indrdgence , des réflexions plus nombreuses ; mais je dois parcourir divers sujets. Il est une qualité qui nous

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touche vivement lorsque nous la trouvons dans nos semblables , parce qu'elle est aussi rare que ses effets sont utiles; et je m'étonne que nous n'ayons pas un mot pour la nommer *. Parcourez tous les plaisirs, le plus doux est celui d'obliger : souvent il ne reste rien des services qu'on a reçus ; il reste toujours quelque chose de ceux qu'on a lendus.

Mais, les ingrats? On nous annonce qu'ils peuplent la terre , on nous effraie de leur nombre et de leur audace. Les hommes ont imaginé de bizarres principes! Ils permettent (pj'on exige la reconnaissance, et veulent qu'on oublie ses bienfaits. Ma manière de voir est absolument différente : je pense qu'on a tort d'espérer la reconnaissance , puisqu'on sera presque toujoiu\s trompé; et j'approuverais, au contraire, celui qui tiendrait ime note exacte «le ses bonnes actions. En la lisant, il i]^oùterait

* Le mol obligeance , qu'on enlend prononcer quelquefois dans la société, n'est pas encore adopté. Ce mot est expressif et nécessaire.

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une récompense légitime sans doute ; et quelle lecture lui serait plus utile? se souvenir qu'on a toujours été bon, c'est s'engager à l'être encore.

On se plaît à répéter qu'il faut un sublime effort pour obliger ses ennemis : quel effort est donc nécessaire pour goûter un plaisir très vif, et, en général, très difficile à se procurer? Des hommes, plus zélés qu'éclairés, ont prétendu que la morale évangélique est la seule qui prescrive de rendre le bien pour le mal. Ils ont commis deux fautes : l'une, c'est d'énoncer une erreur ; l'autre , c'est d'éloigner de la vertu qu'ils prêchaient, en faisant supposer qu'elle exige des forces plus qu'humaines. Je présume qu'on ne lira pas sans intérêt le morceau suivant. *

« La vérité de notre divine leligion est assez « fortement établie pour n'avoir pas besoin de

* Il est extrait d'un discours de feu William Jones, président de la société de Calcufti). Voyez les Recherches asiatiques , tome IV.

« l'appui que veulent lui prêter certaines perte sonnes, en affirmant que les plus sages et les « plus éclairés des hommes, antérieurement au « christianisme, avaient ignoré ces deux maximes « fondamentales : Fais aux autres ce que tu vou- « drais qui te Jût fait à toi-même^ et rends le « bien pour le mal.

« La première de ces maximes est implicite- « ment dans un discours de Lysias ; elle est « énoncée d'une manière expresse dans Thaïes c( et Pittacus, et je l'ai trouvée mot à mot dans « l'original de Confucius. S'il arrivait que des « missionnaires entreprissent dans l'Indostan « la conversion des Pandits et des Maulavis, il « faudrait que ces missionnaires se gardassent « d'avancer des assertions dont les Pandits et les « Maulavis pourraient démontrer la fausseté. « Les premiers leur citeraient ce beau passage « de r^'r>72, écrit plus de 3oo ans avant notre « ère, et dont le sens est que le devoir d'un « homme bon , même à l'instant de sa mort , « consiste non-seulement à pardonner à celui « qui lui ôte la vie, mais encore à lui souhaiter

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M du \nen : Seinhlahlc. à Varbie de Scindai qui, « dans le moment où il est abattu^ couvre de V parfums la hache qui le ftappe. Les Maulavis « triompheraient des missioiiiiaires, en leur ré- « citant les vers tie Sâdi où l'action de rendre « le bien poin- le bien est qualifiée de retour « facile et peu méritoire; et où il est dit que « l'homme vertueux fait du bien à celui qui l'a « offensé. Ces vers ne sont que la répétition « d'une maxime des Arabes ; et selon toute ap- « parence , des anciens Arabes. Les musulmans « ne manquei-aient pas de citer les quatre dis- V. tiques de Hafiz , où la même maxime se trouve « développée sous des images bizarres, mais in- « génieuses : Apprends de la coquille des mers « de V Orient à aimer (on ennemi^ et à remplir « de perles la main tendue pour te nuire. Ne sois « pas moins généreux que le dur rocher; fais i( resplendir de pierres précieuses le bras qui dé- « chire tes flancs. Vois-tu cet arbre asscdlli d'un « nuage de cailloux ? Il ne laisse tomber sur (c ceux qui les lancent que des fruits délicieux « ou des fleurs parfumées. La voix de la nature

« entière nous crie : L'homme sera-t-il le seul à « refuser de guérir la main qui s' est blessée en le « frappant^ de bénir celui qui t outrage? * »

Si telles sont nos obligations, quels devoirs n'avons-noiis pas à remplir envers les hommes qui s'empressèrent de nous être utiles, de prévenir nos dangers ou de réparer nos malheurs? Cherchons sans cesse à nous acquitter, et ne croyons jamais avoir atteint le but de nos

* Ce mot bér}ir est susceptible de recevoir deux sens. Il doit s\.gn\i\ev Jaire plus que pardonner, appeler sur ses ennemis les lumières et la faveur du ciel; s'il signifiait s humilier , rendre grâce , il renfermerait un précepte absurde et funeste à la société. En disant à l'homme de rendre le bien pour le mal , on lui inspire l'élévation d'âme , source de toutes les vertus; en lui prêchant l'abnégation de soi-même, on produit l'effet opposé. Trop souvent les moralistes ont dépassé le but qu'ils voulaient atteindre ; mais les maximes qu'ils ont débitées alors , ne peuvent être sérieusement répétées que par quelques moines mendians, hébétés au profit de leur ordre. Socrate pardonne à ses accusateurs , et Jésus prie pour ses bourreaux ; ils ne s'humilient pas devant eux , ils ne les bénissent pas , dans le sens abject qu'on peut donner à ce mot.

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efforts; la reconnaissance prolonge le plaisir que le bienfait a causé.

L'indulgence et le désir d'obliger , voilà les deux premiers moyens de nous concilier l'affection de nos semblables. Une vertu qui commande au moins leur estime , c'est la loyauté. Non-seulement un homme loyal est fidèle à ses engagemens , et nulle promesse n'est légère pour lui ; mais la droiture se fait sentir dans toutes ses actions , la franchise dans tous ses discours. S'il commet des fautes , prompt à les reconnaître, il les avoue sans faste, et ne songe pas plus à les exagérer qu'à les affaiblir. Dans les intérêts qui lui sont communs avec d'autres personnes, il décide pour la justice, et ne croit jamais se imire en prononçant ainsi ; le premier des biens étant à ses yeux l'estime de soi-même. Sans me rendre de service positif, il m'oblige; il me procure un des plaisirs les plus vifs que je puisse goûter, celui de contempler un noble caractère.

Parmi les vertus qui doivent attirer la bienveillance, donnons à la modestie un rang émi-

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lient. L'homme simple et modeste vit ignoré, jusqu'au moment où des circonstances, qu'il ne prévoyait pas, révèlent ses qualités estimables, ses actions généreuses : je le compare à ces fleurs qui, naissant sur d'humbles tiges, échappent à la vue, et que leur parfum seul fait découvrir. L'orgueil attire promptement les regards; mais qui fait toujours son éloge , dispense de le louer jamais. Un jour l'homme modeste, sortant de sou obscurité passagère, obtiendra ces douces louanges que le cœur prodigue sans effort. Sa supériorité, loin d'être importune, paraîtra séduisante : la modestie donne aux talens, aux vertus, un charme pareil à celui que la pudeur ajoute à la beauté.

Ne portons dans le monde ni curiosité, ni indiscrétion. La curiosité est le défaut d'un petit esprit qui, ne sachant pas s'occuper, a besoin de s'amuser des occupations des autres. Relative à des objets minutieux, elle est ridicule; dans les affaires importantes , elle devient odieuse. Ne cherchons à connaître que les débats et les chagrins qu il est en notre pouvoir d'apaiser.

SUR LAKT OETRF HEUREUX. Iiq

Une qualité si précieuse qu'à mes yeux elle devient une vertu, c'est la douce et constante égalité d'humeur. Elle exige non-seulement une âme pure, mais encore une force d'esprit qui résiste aux contrariétés légères qu'excite chaque jour une multitude d'objets. Quel attrait elle donne à la société de l'homme qui la possède ! Comment ne pas chérir celui qu'on est certain de trouver toujours avec la sérénité sur le front, et le sourire sur les lèvres.

Mais, si je m'abusais, si je traçais ime vaine théorie? Qu'un de nos brillans observateurs parcoure ce chapitre, il me dira : Vous ressemblez à ces philosophes qui créent des plans de république, sans considérer les passions des hommes , ni l'état de la société ; mille fois plus déraisonnables que les romanciers qui , du moins, ne donnent leurs rêves que pour des rêves. Quelle pitié vos maximes sur l'indulgence exciteraient dans le monde! Soyons habiles à saisir les défauts , à juger les faiblesses des hommes; afin de subjuguer ceux qui peuvent nous servir, et de livrer au ridicule ceux qui

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ne peuvent que nous amuser. Exprimez le désir d'obliger , prononcez avec grâce des phrases sentimentales, faites des dupes; et gardez-vous de le devenir en pratiquant vos maximes : le crédit n'est pas un revenu, c'est une somme qui s'épuise à mesure qu'on la dépense. Pourrais-je être modeste, lorsque tant d'exemples me prouvent que les talens sont peu de chose , si l'on n'y joint l'heureux talent de les faire valoir? L'homme qui parle de lui-même avec modestie est cru sur sa parole ; et , quand je cherche les causes de l'admiration qu'obtiennent certains personnages , je ne puis en trouver d'autres que la longue obstination et l'intrépidité qu'ils ont mises à se louer eux-mêmes. Il en est des éloges qu'on se donne ainsi que des calomnies qu'on essuie , quelques traces en restent toujours. Enfin , l'opinion seule rend nos qualités estimables ; et celui qui , pour réussir, s'obstinerait à cultiver les fades vertus que vous célébrez , serait aussi ridicule que s'il paraissait dans le monde avec le costume qu'on portait au siècle de Henri. Peut-être de tels principes conduisent-ils au but

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vers lequel se dirigent la plupart des hommes : que m'importe? ils éloignent du mien. Si l'intérêt que nos semblables nous inspirent , si quelques vertus ne peuvent garantir de l'injustice , dédaignons l'opinion ; et , laissant le vulgaire , ne lui permettons pas de troubler notre bonheur. Parmi les biens essentiels à la félicité,j'ai compté l'attachement de quelques personnes , mais non l'affection des hommes.

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