DU MARIAGE
Puisqu'on ne peut s'assurer de l'attection , ni même de la justice des hommes , il tant , au milieu de ce monde vulgaire , j3arvenir à se créer un monde au gré de sa raison. Oublions, dans une douce retraite , les chimères que la foule }3oursuit ; et si les hommes s'en étonnent, que leurs murmures soient pour nous ce que le bruit lointain des flots est pour le voyageur, quand sous l'abri du toit hospitalier, il n'a plus à redouter l'orage.
C'estd'une famille que doit se composerd'abord le nouvel univers. Une femme est le meilleur ami que nous destine la natr.re ; celui-là reste , quand la fortune a dispersé tous les autres. Combien d'hommes , rappelés à l'espérance par le dévoùment d'une compagne vertueuse , ont
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tlit avec effusion: Je n'ai rien perdu, puisque ton cœur me reste î Mes i-evers me détrompent de vaines illusions ; je les bénis! ils m'ont ramené vers toi , et m'ont fait connaître tout ton amour. Mais,si nous voulons que l'héroïsme d'une femme brille de l'éclat le plus pur, supposons son époux au dernier degré du malheur; supposons-le coupable , rejeté de la société ; le repentu* n'a pu voiler ses fautes. Seule, elle ne l'accuse point, et lui prodigue des consolations. Embrassant des devoirs aussi grands que ses revers , elle va partager la captivité ou l'exil de celui qui l'a privée du bonheur: il trouve encore, sur le sein de l'innocence , un refuge où ses remords s'apaisent ; comme autrefois les proscrits trouvaient au pied des autels un asile contre la fureur des hommes. Le mariage est en général ini moyen d'ac- , croître son crédit , sa fortune , et d'assurer ses succès dans le monde : qu'il soit pour nous un moyen de vivre heureux loin du monde.
Je voudrais que , jeune encore , on eût assez de raison et d'expérience pour choisir la femme dont un jour on deviendra l'époux. Je voudrais
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qu'épris de ses qualités naissantes, désirant son bonheur, obtenant sa tendresse , on se plût à l'élever soi-même.
Son jeune caractère appelle vos premiers soins. La femme , en naissant , reçoit d'heureux dons qui souvent tempèrent nos défauts. Elle corrige notre sévérité par sa douceur, notre impétuosité par sa patience , notre orgueil par sa modestie , quelquefois par sa légèreté. Ses grâces nous éloignent de la triste pédanterie, et ses exemoles touchans nous rappellent aux vertus paisibles et douces. Il suffit, pour former le caractère d'une femme , de développer en elle les qualités qu'elle doit à la nature; et pour toujours on lui rend chères ces qualités aimables , si l'on réussit à lui faire considérer des mêmes yeux que soi les plaisirs du monde, leurs dangers et leur charme éphémère.
Cultivez la raison plus que l'esprit de votre jeune élève. Elle doit un jour, modeste, aimable et respectée , gouverner sa maison , diriger sa famille ; que les romans et la métaphysique ne rendent pas à ses yeux de tels soins importuns et
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vulgaires *. Ils ne peuvent exiger tous les instnns. Quelques heures s'écoulent dans des réunions peu nombreuses qu'animent la gaîté , l'amitié , la franchise et les j^laisirs inexplicables qui naissent du plaisir d'être ensemble. Il est aussi des amusemens frivoles que les femmes ne doivent point négliger. J'aime à les voir quelques momens occupées d'une toilette élégante et simple, essayer ce goût enchanteur qui sert à développer leurs grâces , et pour ainsi dire , à varier leur beauté. Enfin , les talens agréables multiplient pour elles les moyens d'échapper toujours à l'ennui ; mais elles sortent d'une bibliothèque avec du pédantisme sans instruction et de la coquetterie sans amabiHté. Je ne douterais point des forces de leur esprit, que je leur dirais en-
* Une question moins ridicule que ne le croirait une académie, serait celle de savoir si une femme qui fait des livres peut être une honnête femme. Je soutiendrais l'affirmative , et j'aurais un ou deux exemples à citer en faveur de mon opinion. Ce qu'on ne peut révoquer en doute, c'est que les femmes les plus faciles à séduire sont les dévotes, après les femmes philosophes.
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core: Préférez les grâces à la science; pour ceindre les lauriers, il faut quitter la couronne de roses.
Quand deux époux, unis par la tendresse, ont un bon cœur et des goûts simples, tout leur présage un riant avenir. Qu'ils vivent loin du monde, qu'ils existent pour eux, qu'ils cachent leur bonheur ; et leur vie sera le plus heureux des songes.
C'est peut-être de votre mariage que vous parlez , m'a-t-on dit; mais vous ne peignez point le mariage. Tandis que vous placez le bonheur dans la maison, les peines au dehors, que de gens trouvent chez eux des ennuis sans lin , et ne saisissent des plaisirs qu'en fuyant leur demeure ! Il y a peu de femmes si parfaites ^ dit La Bruyère, quelles empêchent un mari de se repentir , du moins une fois le jom\ d'avoir une femme , ou de trouver heureux celui qui n'en a point.
Cette phrase ne renferme pas ime observation , c'est ime épigramme. Les' bojis ménages sont moins rares qu'on ne se l'imagine, en considérant un cercle d'individus, lidicuiement ap-
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iM'Ic \v moiuU'. l'Jisuitc, il serait injuste de comptei' j)arnH les unions malheureuses, toutes celles qui ne sont pas exemptes d'orages passagers. Non-seulement la félicité parfaite est chimérique, mais on rencontre des gens qui s'ennuiraient d'un calme absolu, et qui pensent qu'un peu de contrariété met de la variété dans la vie. Je ne me soucierais nullement de leur existence ; mais il est des manières d'être singulières qui, sans donner le bonheur, procurent des plaisirs. Enfin , le nombre des mariages malheureux serait immense , que poin-rait-on en conclure ? Les hommes étant guidés par des principes différens des miens, il serait étrange qu'ils rencontrassent des résultats tout semblables à ceux que je désire.
L'intérêt décide la plupart des parens ; et, ce qui doit révolter davaniage encore, des jeunes gens savent aussi calculer. Quand iuî homme se marie par spéculation , s'il voit sa fo! lune s'accroître ou son rang s'élever, quelque désordre qui naisse dans sa maison, il est plus heureux encore cju'it ne le méritait. Nos mariages d'in-
clination garantissent aussi peu le bonheur que nos mariages d'intérêt. Je suis d'avis de n'épouser une femme qu'après avoir obtenu sa tendresse ; car il serait douteux que l'amour lui fut inspiré par son mari , et il est hors de doute qu'un sentiment si naturel ne resterait pas toujours étranger à son cœur. Mais l'amour, tel qu'il passe des romans dans les mœurs du jeune âge , est une fièvre funeste. Des enfans ne se croient amoureux que lorsqu'ils sont en délire, ils s'imaginent que la vie doit être une extase perpétuelle , et les songes des amans gâtent la réalité pour les époux. J'ai supposé l'homme plus âgé que la femme à laquelle il veut unir sa destinée, je l'ai supposé formant le caractère de sa jeune compagne, et pour ainsi dire, l'élevant lui-même; alors un mélange de raison et d'amour • leur assure, autant qu'il est possible, un heureux avenir.
L'infidélité des hommes est une cause fréquente de la désunion des époux. En voyant combien peu de maris sont fidèles , on est tenté de croire que le seul parti qu'il y ai'.raità prendre
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serait de prémunir les femmes contre la jalousie, et de leur persuader que nos plaisirs n'excellent jamais nos droits ; mais je laisse à penser quelle morale leur donneraient de pareilles leçons. On a très bien prouvé que leur fidélité est plus importante que la nôtre : je ne répéterai point les vérités dites éloquemment à ce sujet ; je ferai plutôt observer qu'on n'a pas assez montré le danger de l'infidélité des hommes. C'est celle qui reste le moins ignorée. En général, un bandeau couvre les yeux des maris trompés ; ils vivent en repos, protégés par leur vanité ou par leur bonhomie. Les femmes, au contraire, sont ingénieuses à se tourmenter; elles saisissent des détails qui semblent fugitifs; et si l'on ajoute que nous mettons moins d'intérêt , ou moins d'adresse à cacher nos actions , on jugera que notre conduite est facilement dévoilée. Ne nous abusons pas sur l'influence de nos torts. Les femmes s'obstinent à croire notre infidélité aussi coupable que la leur. Elles jugent avec leur cœur plus qu'avec leur raison; et, comme il est un point où les délits se confondent et n'admettent pas
de degrés entre eux , elles croient la violation de notre engagement équivalente à celle dont les suites sont cependant plus graves. Toutes n'emploient pas une vengeance aisée : elles se vengent, au moins, par leurs reproches, leurs plaintes , leur tristesse ; et le bonheur s'enfuit.
Une autre cause de désunion naît de l'humeur altière de quelques femmes : il en est de trop persuadées que la fidélité renferme tous leurs devoirs. Plus d'un homme tourmenté chaque jour par un être impérieux et bizarre, se sent près quelquefois d'envier le sort du mari bénin qu'endorment doucement de trompeuses caresses.De même qu'il ne suffit point pour être un honnête homme , d'éviter les délits , on devrait réserver le nom d'honnêtes femmes à celles qui, non-seulement sont chastes , mais qui savent encore , par des soins empressés , veiller au bonheur de leur famille.
J'ai pensé, d'abord, que l'humeur des femmes acariâtres était produite par la contrainte que nos lois sur la fidélité leur imposent. Je me trompais , plusieurs sont à-la-fois acariâtres et
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coquettes. Je n'imagine pas d'êtres plus odieux. Si l'on doit mépriser l'homme qui maussade ou brusque chez lui , devient charmant dans la société , quel sentiment mérite une femme qui fatigue un mari de son arrogance , et près des étrangers, affecte la sensibilité , en se parant de grâces séduisantes?
Je puis affirmer que des hommes , très sensés sur tout autre sujet , sont convaincus que les Orientaux ont établi dans leurs maisons la seule police raisonnable. J'ai douté long-temps qu'une pareille idée fut sérieuse. Quand l'esclavage existe dans la famille , il existe aussi dans l'Etat. Le despote qui fait trembler ses femmes, ne prendra oas d'autres habitudes avec des êtres moins dignes de l'intéresser. Les chaînes s'étendent de proche en proche, et le despotisme public est une conséquence inévitable du despotisme domestique. Mais l'opinion s'égare dans les temps de galanterie etde mollesse, où etle nous prescrit l'obéissance envers les femmes. J'ignore si cette vérité peut leur déplaire; mon estime pour elles me garantit de les flatter jamais.
L'homme doit exercer l'autorité, et la femme doit obtenir sur lui de l'influence. Eclaircissons ces idées qui peuvent paraître contradictoires ou , du moins , obscures. La force de l'homme, son aptitude à la contention d'esprit , indiquent assez que la nature lui destine l'autorité. Pour l'en déposséder, il faudrait que l'être faible apprît à vaincre les fatigues , à se livrer aux méditations politiques, à manier des armes dans les périls , et condamnât l'être fort aux soins paisibles du ménage. Il faudrait , en un mot , que la femme devînt homme ; ce qui suffit pour démontrer à quel sexe appartient le pouvoir.
Mais je vois les défauts de l'homme naître, en général , de l'abus de la force ; et près de lui , je vois sa compagne douée de qualités qui peuvent tempérer ces défauts. Je désire qu'elle les adoucisse; et les moyens qu'elle a reçus pour y parvenir, annoncent que telle est réellement sa destination. Pour nous captiver, la femme a ses charmes , son caractère , mélange heureux de sensibilité , de courage et de légèreté , enhn , son adresse qu'elle doit à la nature même j
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et qu'excite la réserve constante que l'éducation lui impose. Ainsi , les imperfections et les qualités des deux sexes concourent à les rapprocher; ainsi , pour leur bonheur mutuel , l'homme doit avoir l'autorité, et la femme doit exercer sur lui de l'influence.
Quand la femme ordonne , je cesse d'apercevoir deux époux; je vois un esclave ridicule et un tyran plus ridicule encore. Vainement supposerait-on ses ordres conformes à la sagesse , à la justice; ils sont absurdes , par cela même qu'ils sont des ordres. Les vertus que l'homme peut devoir à sa compagne ont du rapport avec l'amour, qui veut être inspiré et qui fuit la contrainte. Dans une seule circonstance , la femme s'honore en prenant l'autorité. C'est celle où des revers désolent , accablent son époux. Il n'est plus son appui , elle devient le sien ; mais , soit qu'elle réveille en lui l'espérance , soit qu'elle le fasse rougir de recevoir l'exemple du courage , elle ne doit aspirer qu'à lui rendre le rang d'où le malheur l'a fait descendre.
Une vérité peu contestable, c'est que souvent