‹ Œuvres de Joseph DrozChapitre 17 sur 52 · DES E A, F A ?> S · texte numérisé non relu

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Un des beaux jours, et peut-être le plus beau de la vie, est celui où la naissance d'un enfant ouvre notre âme à des émotions qu'elle ignorait encore. Cependant, que de tourmens vont suivre cette époque! Pourrais-je peindre l'attention inquiète qu'on porte sur ses enfans, les angoisses qu'excitent leurs souffrances, l'anéantissement où l'on est plongé quand on craint pour leurs jours?Les alarmes ne finissent pas avec leur premier âge; il en est pour tous les instans de leur vie, et c'est jusqu'au dernier soupir qu'on veille d'inquiétude, occupé de leur sort.

La satisfaction qu'ils procurent est bien vive, puisqu'elle surpasse tant de peines ! Nous n'avons pas besoin, pour les aimer, de songer qu'ils ré-

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{Dondront à nos soins, qu'ils nous les rendront un jour; s'il est dans le cœur de l'homme un sentiment désintéressé, c'est l'amour paternel. Notre tendresse pour nos enfans est indépendante de la réflexion ; nous les aimons, parce qu'ils sont nos enfans : leur existence fait partie de la nôtre, ou c'est plus que la notre. Le bonheur qu'on leur doit résulte de tout ce qui leur est utile, de tout ce qui les intéresse; il naît de leur santé, de leur gaîté, de leurs amusemens; on leur sait gré de leurs plaisirs.

Le but qu'il faut se proposer, en les élevant, est de les disposer à jouir sagement des jours qui leur seront accordés. Montaigne le piemier a vanté, parmi nous, l'influence de la douceur sur les mœurs et sur l'esprit de la jeunesse. Il empruntait au bon Plutarque une partie de ses idées qui , reproduites éloquemment par Jean- Jacques, ont enfin opéré dans l'éducation une révolution heureuse. Que j'aime à trouver ainsi les mêmes idées énoncées, répétées, dans différens siècles, par des hommes pleins delumières! C'est surtout une si noble persévérance qui doit

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rendre probable quelque amélioration dans les destinées humaines.

Mais à peine un changement est-il obtenu, que des esprits superficiels ou chagrins voient seulement les inconvéniens qui l'accompagnent, et voudraient , au lieu de les corriger , retourner au point d'où l'on est parti. Quelques personnes regrettent la sévérité de l'ancienne éducation , et s'imaginent qu'il est sage de faire éprouver aux enfans des contrariétés, des ennuis, afin, disent-elles, de les accoutumer aux peines de la vie. Trouveraient-elles utile de se donner des contusions, pour se préparer à souffrir celles qu'on recevra par maladresse? Il est avantageux, dit-on , de placer l'apprentissage des douleurs à l'époque où les chagrins sont légers. Cette phrase, ainsi que beaucoup d'autres, offre un mélange de vérité et d'erreur. Les peines de l'enfance nous semblent faciles à supporter; elles sont loin de nous, et nous n'avons plus à les craindre : mais l'enfant qui passe une année sous la férule d'un maître sévère, est aussi malheureux qu'un homme privé pendant un an de sa liberté; en-

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corece dernier est-il moins à plaindre, puisqu'il doit trouver des forces dans sa raison et dans son caractère. Imprudens 1 vous voulez que des êtres , dont le sort est dans vos mains, sacrifient le présent à l'incertain avenir! Dépendra-t-il de vous de leur rendre ce que vous leur ôtez? L'instant où vous les éloignez du bonheur est peutêtre le seul où ils devaient en jouir. Ah ! dans le malheur affreux d'être privé de ses enfans, s'il est une consolation , c'est de pouvoir se dire: Du moins, j'ai su les rendre heureux, pendant le peu de jours qu'ils m'ont été confiés 1

11 n'appartient qu'à la nature de leur envover des peines, notre tâche est de leur apprendre à les adoucir. Je vois avec intérêt un enfant regretter le jouet qu'il a brisé , ou pleurer l'oiseau qu'il élevait : la nature lui fait essaver ainsi la douleur, et le prépare à supporter un jour des pertes plus amères. Sachons la seconder avec prudence. Pour consoler cet enfant , ne nous empressons pas de changer le cours de ses idées fugitives , et d'effacer un chagrin par un plaisir. Il faut que son courage , que sa jeune

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raison s'exercent. Partageons d'abord ses regrets, faisons-lui sentir ensuite l'inutilité des larmes; accoutumons-le à ne point lutter quand les efforts seraient vains; et formons-le à porter, sans murmure, le joug de la nécessité.*

* Notre éducation, toute dirigée vers rarabition, produit un effet contraire. Un cliangement dans ses principes supposant un changement général dans nos idées, on ne doit de long-temps espérer que la raison dépassera les bornes de quelques éducations particulières; encore est-il bien peu d'hommes qui réfléchissent mûrement sur ce sujet, le plus important de tous. J'entends citer l'Emile comme un livre éloquent. C'est un admirable traité d'éducation. Demandera-t-on s'il faut en adopter tous les principes? Question niaise ; je ne connais aucun ouvrage dont tous les principes doivent être suivis. Certes , celui dont je parle renferme de nombreuses erreurs , il faut de l'expérience et de la sagacité pour l'étudier avec fruit ; mais c'est un traité où l'on peut recueillir abondamment des idées utiles dans la pratique de l'éducation. Sur cent personnes qui d'un ton tranchant décident le contraire, quatre-vingt-dix-neuf n'ont pas lu l'Emile.

Pour qu'un auteur voie ses idées se propager rapidement , il faut qu'un parti se charge de les défendre; et tous les

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Loin de confondre la faiblesse avec la douceur, j'improuvc toutes les familiarités nuisibles à la subordination. Le tutoiement , que la mode a fait généralement adopter, introduit entre les pères et les enfans une égalité ridicule. Te vois avec douleur les progrès d'un luxe dangereux. Les cadeaux , les parures qui eussent fait autrefois le bonheur de dix enfans , suffisent à peine pour contenter les fantaisies d'un seul ; et les

partis sont d'accord pour altérer , pour étouffer les idées de Jean- Jacques. L'intolérance ne parle de lui qu'avec horreur, et l'Incrédulité le juge avec dédain. Il est à remarquer que son nom fut prononcé trois fois aux écoles normales , et que trois fois ce fut pour l'injurier. Dévoué à la vérité qui se déroba souvent à ses poursuites , mais qu'il chercha toujours de bonne foi , indépendant et seul contre tous , il combattit, avec la même inflexibilité, de prétendus dévots et de prétendus philosophes. Vous qui , dans la noble simplicité de votre âme , croyez encore que les mots vérité et vertu ont un sens, restez libres, fiancs, désintéi-essés , professez pour tous les partis un mépris égal ; et vouez une éternelle vénération à l'homme qui fut assez courageux pour dire : Osez confesser Dieu chez les philosophes , osez prêcher l'hutnanité aux intolérans?

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folles complaisances des pères préparent aux maris une tâche difficile à remplir. Ne désapprenons point aux enfans à trouver eux-mêmes des plaisirs : leur âge les fait naître ; et pour qu'ils les saisissent, c'est assez que nous brisions leurs chaînes.

Il est pour eux deux sources de tourmens: l'une est la politesse. Nous voulons qu'ils soient de petits personnages , nous les astreignons à recevoir d'ennuyeux complimens , à répéter d'insignifiantes formules; ainsi la politesse, destinée à rendre la vie plus douce , commence par la tourmenter. Il semble que faire la révérence soit un art tellement difficile, qu'on l'ignorerait toujours, en ne l'étudiant pas dès l'enfance. Mais, ensuite , se flatte-t-on d'apprendre aux enfans à parler avec politesse , sans leur enseigner à mentir? On traite alors le mensonge de bagatelle: eh bien ! si l'on voulait préparer ses élèves à devenir flatteurs et fourbes, je demande quelle méthode on emploierait.

Le travail est l'autre source de peines. L'extrême i:uriosité des enfans annonce leur désir de s'in-

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struire; mais, au lieu d'en profiter, on l'étouffé. On rend l'étude ennuyeuse , et l'on dit : l'étude ennuie la jeunesse.

Lorsqu'un père est assez éclairé pour élever lui-même ses enfans , la plus sage méthode qu'il puisse employer est d'éloigner d'eux les rudimens , les dictionnaires, la contrainte ; et de leur donner la première instruction en conversant avec eux. Alors , les idées que l'instituteur présente sont à la portée de son élève ; il l'exerce à observer, et l'accoutume à réfléchir ; il offre les sciences sous des rapports intéressans , il inspire l'ardeur de s'instruire; et, de tous les résultats que l'enseignement peut avoir, c'est là le plus utile. A quinze ans , un jeune homme élevé d'après cette méthode , connaîtrait plus de vérités, aurait moins d'erreurs que la plupart des jeunes gens de son âge; on le distinguerait à sa raison exercée, à son désir de cultiver des sciences qui, loin d'avoir jamais fait naître sa tristesse, auraient éveillé pour lui chaque jour de nouvelles idées et de nouveaux plaisirs. Je serais peu surpris toutefois d'entendre les graves admirateurs

de la routine affirmer qu'une telle méthode ne formerait que des hommes superficiels. Doctes panégyristes de nos écoles , cette méthode était celle des Grecs. Puisqu'ils ignoraient l'art de rendre l'étude ennuyeuse , afin de répandre ensuite les bienfaits de la contrainte, sans doute leurs philosophes n'étaient que des raisonneurs vulgaires, sans doute leurs poètes et leurs artistes n'ont produit que d'informes essais?*

Au surplus , cette partie de l'éducation est d'une légère importance près des deux autres , qui doivent donner à l'élève une santé robuste ,

* Si l'on demande à quelle époque je placerais l'étude du latin, à l'époque, répondrai-je, où l'élève peut en apprécier l'utilité; et l'on éviterait ainsi des inconvéniens assez graves. i^CeJuide perdre beaucoup de temps pour apprendre une langue qu'il faut étudier de nouveau , après en avoir été fatigué pendant plusieurs années dans son enfance. 2° Celui de s'occuper très jeune d'un genre de travail tellement aride , quand on n'en voit pas les avantages, qu'il étouffe le désir de s'instruire. "i^ Celui de commencer par une étude qui , ne mettant que des mots dans la tète d'un enfant , est la moins propre à développer son intelligence.

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une âme forte. Honteux et tyrannique empire de l'opinion! elle a plus de puissance que l'amour paternel. Au lieu d'enseigner gravement à son fils les futiles moyens de briller dans le monde, qu'un père ose lui dire : Echappe à la folie commune et sois heureux! Oblige ceux de tes semblables dont tu pourras adoucir les peines , offre à tous l'exemple des bonnes mœurs, et ne t'impose aucun autre devoir. Libre de soins intéressés et de soucis ambitieux , ne forme chaque soir que les projets nécessaires pour jouir encore d'un heureux lendemain. Vois s'écouler ainsi tes paisibles journées , arrive doucenoent à leur terme, et qu'au dernier moment, tu puisses dire : Je n'ai connu que les douleurs dont il était impossible à la sagesse de repousser l'atteinte. O pouvoir des préjugés! pour donner de tels conseils à son fils, il faudrait , dans notre siècle, un courage héroïque.

Mais l'ingratitude si générale, dont se plaignent les pères, n'est-elle point le fruit amer de leurs propres leçons? Vos fils vous abandonnent, ils livrent à des mains mercenaires votre impor-

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tune caducité: dans leur jeunesse, vous avez ri de leur insouciance pour la fortune , et vous vantiez alors l'ambition qui les emporte aujourd'hui loin de vous. Puisque l'objet de tous vos soins fut de leur enseigner à briller, n'attendez de leur vanité que de pompeuses funérailles.

J'admire la sagesse infinie, en voyant l'amour paternel plus inquiet et plus tendre que l'amour filial ; l'intensité des affections devait se proportionner aux besoins des êtres qui les excitent. Mais l'ingratitude n'est point dans la nature, et d'autres institutions produiraient d'autres moeurs. En élevant avec soin nos enfans , en leur inspirant la modération des désirs, la crainte de l'éclat et du bruit, nous les rendrons heureux; et peutêtre viendront-ils adoucir nos derniers instans , comme nous aurons embelli leurs premiers jours.

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