‹ Œuvres de Joseph DrozChapitre 19 sur 52 · DES PLAISIRS DES SENS · texte numérisé non relu

DES PLAISIRS DES SENS

La nature a voulu que chacun de nos sens fut une source de plaisirs ; mais , si nous ne cherchons que des sensations physiques , nous épuiserons les jouissances vulgaires, nous mourrons sans avoir connu la volupté.

Moins les plaisirs s'adressent directement à l'âme , moins ils ont de puissance pour nous intéresser ; plus au contraire ils réveillent d'idées , plus ils sont vifs et durables ; ils deviennent célestes quand ils inspirent de vagues et douces rêveries. Observons quelques plaisirs des sens ; toujours nous verrons leur charme s'accroître , à mesure que , s'épurant et perdant pour ainsi dire ce qu'ils ont de physique, ils se trans formeront en jouissances morales.

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Je regarde un tableau : il représente un vieillard , iiri enfant, une femme qui fait l'aumône, un soldat dont l'attitude exprime l'étonnement. J'admire la pureté du dessin, la vérité du coloris, ma vue est flattée; cependant j'oublierai bientôt cet ouvrage , si j'ignore quel en est le sujet. Toutà-coup une inscription me frappe : Date oboLwn Belisario. Je m'attendris alors , les idées se pressent en foule dans mon esprit , et j'entends les hautes leçons que l'artiste me donne. Je veux souvent revoir ce tableau, contempler Bélisaire, et l'enfant qui le guide tendant un casque pour recevoir l'aumône.

Les points de vue qui , dans la campagne , arrêtent long-temps nos regards, sont ceux qui réveillent des idées d'innocence et de paix dont le cœur est ému , ou des idées de puissance et d'immensité qui remuent l'âme et l'élèvent. Les tableaux de la nature sont , aussi bien que ceux des hommes, susceptibles d'être embellis par des idées morales. J'aperçois , en vojageant, une île riante, environnée d'un lac paisible. Tandis que je me plais à la considérer, j'apprends

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que c'est Tile de Saint-Pierre , qui fut habitée par Jean-Jacques. Combien alors l'intérêt que j'éprouvais s'accroît ! C'est là que l'instituteur d'Emile et le peintre de Julie desirait d'achever sa carrière , c'est là qu'il fut heureux ! Je cherche à retrouver ses traces dans ces lieux qu'il aimait: je crois le voir, sans soin , sans regret , à l'abri des regards importuns , contempler en rêvant la nature , et s'élever à son divin auteui'.

Les sites qui par eux-mêmes n'ont aucun charme , deviennent les plus beaux , dès qu'ils réveillent de touchans souvenirs. Supposez-vous jeté chez l'étranger par le malheur; on essaie de dissiper vos peines , on vous dit : « Ces contrées sont hospitalières ; et la nature y déploie ses richesses; venez en jouir avec nous; une patrie agitée et des frères ingrats , valent-ils un asile heureux et des amis fidèles ? » Les campagnes riantes qui s'offrent à vos regards ont peu d'attrait pour vous ; mais , tandis que vous les parcourez avec indifférence , vous entre^ oyez dans le lointain des collines grisâtres que personne ne vous fait remarquer. Elles ressemblent à des

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monts agrestes de votre pays ; aussitôt vous avez peine à caclier votre émotion , et vos yeux se remplissent de larmes. Ils quittent à regret ces collines ; au milieu d'un riche paysage , elles seules vous intéressent: chaque jour vous irez les revoir, leur demander des souvenirs et des illusions , seuls plaisirs qu'on goûte dans l'exil.

Tous les sens peuvent offrir des exemples à l'appui de la théorie que j'expose. Le toucher veille à notre conservation , et donne moins de sensations agréables que d'utiles secours. C'est dans l'union des sexes qu'il fait éprouver ses plaisirs les plus vifs. Lorsqu'un homme célèbre a dit que l'amour physique est le seul qui mérite d'exciter le désir, loin de répandre son étrange système , il n'a prouvé que la sécheresse de son âme. Dépouiller les plaisirs de l'amour des idées qui flattent notre cœur, c'est leur enleverce qu'ils ont de plus séduisant. Si ce principe est faux, pourquoi la pudeur, l'innocence et les grâces naïves sont-elles enchanteresses? Cette vérité , qu'il existe im attrait plus puissant que l'attrait physique, n'est pas même ignorée des femmes

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perdues de mœurs ; et les plus dangereuses sont celles qui , ne comptant pas uniquement sur leurs charmes , feignent d'avoir encore ou de regretter les yertus qu'elles ont dédaignées.

Il est des détails difficiles à présenter dans notre langue: à mesure que les mœurs d'un peuple se corrompent , ses paroles deviennent chastes; c'est un dernier et stérile hommage qu'il rend à la pudeur. Je dirai cependant que, si l'on veut concevoir l'idée la plus voluptueuse des plaisirs de l'amour, il ne faut point égarer sa vue sur les cyniques tableaux que présentent ces lieux où le libertinage est un art ; qu'il faut supposer deux époux qui , dans l'âge de l'innocence , ardemment épris et confondant leurs âmes , goûtent pour la première fois une ivresse dont leurs jeux et leurs vagues désirs ne leur avaient offert qu'une image confuse.

Les hommes qui ne cherchent dans les plaisirs du goût que des sensations physiques , dégradent leur âme , et finissent leur inutile

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existence dans les infirmités et l'abrutissement. Il faut que les plaisirs du goût servent à rendre plus vifs d'autres plaisirs. Des amis qu'un souper délicat non somptueux réunit, jouissent mieux du plaisir d'être ensemble; ils le prolongent, et les momens qui s'écoulent voient croître l'abandon. Nous n'avons pas de mot pour désigner cet état éloigné de l'ivresse , où cependant on éprouve une effervescence légère , qui rend la gaité plus vive, l'imagination plus brillante, la philosophie plus douce et phis facile. Tous les objets se présentent sous un aspect riant ; un voile heureux s'étend sur les peines qu'on a souffertes, sur celles qui s'approchent: le vin, plus puissant que les eaux du Léthé, ne fait pas seulement oublier le passé, il embellit favenir. Mais sans doute Horace , Anacréon , Chaulieu goûtaient avec modération des plaisirs que l'habitude eût affaiblis , et que l'excès eût rendus dangereux.

Les plaisirs de l'odorat ne sont vifs que lorsqu'ils donnent à l'esprit une exaltation légère et vague. Si les Orientaux aiment avec passion à

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respirer des parfums , ce n'est pas seulement pour éprouver des sensations physiques : une atmosphère embaumée enivre leurs sens, dispose leur esprit aux douces rêveries , et nourrit de chimères leur imagination paresseuse.

Si j'écrivais un traité sur le sujet qui nous occupe , le sens de l'ouïe m'offrirait une foule d'exemples. Le rossignol aux accens variés et brillans nous ravit ; mais quelle différence de l'entendre lorsqu'il est emprisonné dans une cage , ou de l'écouter la nuit sous des bosquets , tandis qu'un air frais et pur délasse de la chaleur du jour, et que la faible lumière , répandue sur tous les objets, dispose à la mélancolie qu'exprime le chant de l'oiseau solitaire !

Une symphonie dont les sons ne flattent que l'oreille , paraît bientôt fastidieuse à la plupart de ceux qui l'écoutent. Quand la musique n'a point d'expression déterminée, il faut du moins qu'elle inspire la rêverie , et produise sur nous un effet semblable à celui des parfums sur les Orientaux.

On déploie dans un opéra tout le luxe des

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arts; il étonne, il séduit; les émotions se succèdent avec rapidité, et nous croyons ne pouvoir en éprouver de nouvelles. Peut-être , en sortant du théâtre, recevrons -nous des émotions plus vives , si le hasard nous fait entendre un air que chantait, dans notre enfance, une voix qui nous est chère. Si Ton fut élevé dans les montagnes de l'Auvergne ou de la Savoie , une chanson rustique fait oublier le spectacle pompeux qu'on vient d'admirer ; les merveilles dont on était ravi s'effacent de la mémoire , et l'on s'abandonne avec attendrissement aux doux souvenirs de l'enfance et de la patrie.

Il serait facile de multiplier ces observations; mais peut-être suffisent -elles pour jeter du jour sur la théorie que j'esquisse. Si vous desirez des plaisirs féconds en heureux souvenirs, si vous voulez conserver de l'élévation à votre âme, de la fraîcheur à votre imagination, choisissez parmi les plaisirs des sens, ceux qui s'allient à des idées morales. Faibles , quand ils sont privés du secours de ces idées, ils deviennent funestes,quand

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