DES PLAISIRS DU COEUR
Le Créateur déploie clans ses dons une magnificence qui doit toucher notre âme. Quelle variété dans les sentimens affectueux dont l'homme est appelé à goûter les délices ! Sans sortir du cercle de la famille, je vois s'offrir la piété filiale , l'amitié , l'amour et la tendresse paternelle. Ces divers sentimens peuvent exister à-lafois dans nos coeurs ; loin de se nuire , chacun d'eux semble donner une vie nouvelle à tous les autres! Ah ! sans doute , le besoin de tant d'affections et d'appuis atteste notre faiblesse et notre dépendance. Mais je conçois à peine le bonheur qu'un être moins imparfait trouverait en luimême ; et je bénis ma faiblesse , puisqu'elle est
la source d'affections si tendres et de plaisirs si purs.
Gardons-nousde confondre la sensibilité qu'exigent les plaisirs du cœur, avec celle qui produit les caractères passionnés : elles diffèrent autant que la chaleur de la vie et l'ardeur de la fièvre. L'oisiveté , les objets propi-es à frapper fortement l'imagination , les maximes qui corrompent l'esprit, développent une sensibilité vague et brûlante , qui conduit quelquefois au crime, et toujours au malheur. 11 en est une autre , que la raison approuve, que la vertu conserve; on lui doit ces émotions pures qui donnent sur la teire un sentiment confus des voluptés du ciel.
Quelques hommes cependant la redoutent , et, supposant qu'elle multiplierait leurs peines, s'étudient à l'étouffer dans leur âme. On les présenterait facilement sous un aspect odieux; jugeons-les sans partialité.
Le célèbre Hume , dont je pourrais citer plusieurs traits honorables , disait à quelqu'un qui lui confiait des chagrins secrets: Vous avez une ennemie qui vous empêchera d'être heureux ;
siiK l'art d'Être heurkox. lOy
c'est votre àme sensible. EL (|Uoi ! lui répondit-on avec une sorte d'effroi, n avez-vous pas de sensibilité? — Non. — Vous ne souffrez pas, quand vous voyez souffrir? — Non. INÏa raison seule me dit qu'il est bien d'apaiser la douleur.*
En écoutant les réponses de Hume , on est frappé d'abord par cette idée que la plupart de ceux qui voudront adopter ses principes , ne s'arrêteront pas au même point que leur modèle. Us tomberont dans la classe des êtres abrutis qui voient toutes les calamités d'un œil sec , pourvu qu'elles ne retranchent rien de leurs jouissances.
Je suppose qu'ils suivent mieux les leçons du
* Si nous étions plus familiarisés avec les diverses systèmes de philosophie , nous trouverions moins étranges ces paroles. Elles sont conformes aux principes des Stoïciens. Juste Lipse qui, dans un siècle moderne, a reproduit leur doctrine , veut qu'on secoure les malheureux sans s'attendrir : « C'est la preuve, dit-il, qu'on a de mauvais yeux, « que de loucher en l'egardaiit ceux qui louchent ; c'est de '< même la marque d'un esprit faible , que de s'affliger à l'as- « pect de ceux qui s'affligent. De la Constance , livre i"^.
philosophe anglais , et que sans émotion , sans trouble, ils offrent à ceux qui souffrent une main secourable. C'est assez peut-être aux yeux de la raison ; mais Tinstinct social repoussera toujours une morale austère qui dénature le cœur humain, et le prive, pour ainsi dire, de ses faiblesses. IN ous ne voulons pas même qu'un homme oppose trop de courage à ses propres malheurs; et les larmes qu'il verse, en éprouvant une perte cruelle, sont une garantie qu'il nous donne de la part qu'il prendrait à nos peines.
De deiix conditions qu'un vil proverl>e exige pour être heureux , l'une est d'avoir un mauvais cœur. L'adage de Tégoïsme est vrai sous ce rapport , qu'étouffer Sii sensibilité est un moyen d'éviter des souffrances. Cyniques philosophes , s'il ne s'agit que d'échapper à la douleur, mourir est un moyen plus sûr encore.
Le secret d'être heureux n'est pas celui d'éviter tous les maux, car il faudrait alors ne rien aimer. S'il est un sort digne d'envie , c'est celui du mortel sensible et bon qui voit son ouvrage dans la félicité de tous ceux qui l'entourent.
SUR i/art d't^tui. heureux. j6f)
cherche à t'ciivironncr d'êtres heureux. Que h» bonheur de ta famille soit sans cesse l'objet de tes pensées; préviens les désirs de tes amis, et devine leurs peines. Inspire la fidélité à tes domestiques, en leur assurant une douce vieillesse. Conserve les mêmes ouvriers , et donne-leur au besoin tes secours et tes conseils. Enfin , dans la maison du père de famille, que tous les êtres ressentent le bonheur: oui, tous; et les animaux même, soignés avec vigilance, traités avec douceur, doivent y recevoir le prix de leurs services.*
* Je n'aime point ces charlatans de sensibilité qui vouent aux animaux leur tendresse ; on ne vante de prétendus devoirs que pour se singulariser, et rarement on se les impose sans négliger les devoirs véritables. Mais, ne confondons point l'humanité avec une sensibilité factice. Cruel enveis les animaux , on peut le devenir envers les hommes. Souvent des amis de la morale publique ont demandé qu'on défendît ces jeux barbares, encore usités dans quelques villages, où les paysans prennent pour but un pauvre animal qui souffre , pendant plusieurs heures, avant que d'expirer , meurtri , mutilé par les bâtons et par les pieries qu'on lui lance. J'ai peine a concevoir que dans les villes on pernietle
l'JO KSSiVl
Mon dessein n'est poiiit de peindre les plaisirs de la bienfaisance. Lecteur, de tels sujets vous sont familiers sans doute; et j'offrirai, presque sans suite, des réflexions rapides.
Pour conserver purs ces ]ilaisirs , évitons que l'orgueil les altère. La bienfaisance ressemble à l'amour; pour enivrer l'âme de ses faveurs les plus douces, elle a besoin, comme lui , de l'ombre et du mystère.
de donner en spectacle des combats d'animaux : c'est laisser ouvrir de véritables écoles de férocité. Je crois que je préférerais encore ces combats auxquels les Espagnols se portent avec tant de fureur. Là , des hommes hasardent leur vie , on voit du moins des exemples de courage ; mais dans un cirque où des dogues qu'on excite , déchirent , mettent en pièces un malheureux taureau épuisé par la faim , on n'a devant les yeux qu'un exemple de la plus lâche barbarie. Sans se repaître de pareils spectacles, c'est bien assez d'être si souvent témoin de l'inhumanité avec laquelle on traite les animaux, de voir frapper sans relâche de misérables chevaux , qui succombent sous les fardeaux dont on les a chargés , ou de voir conduire à la boucherie ,à grands coups de bâton, ces troupeaux autour desquels courent en iibovant des chiens aussi féroces que leur maîtres.
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Clierclier quel est l'emploi le plus utile à faire de ses dons, cest multiplier ses richesses. Mais gardons-iious d'imiter ces hommes qui craignent toujours qu'on ne les tromiîe en sollicitant leur pitié: dans l'incertitude qu'un secours soit mérité, donnez-le; c'est vous exposer à l'erieur la moins sujette au repentir.
Ot'fiez d'utiles conseils et d'indulgentes consolations. Sauvez du découragement l'infortuné qui gémit sous le poids d'une première faute. Renouez les liens que son imprudence a brisés, réveillez pour lui l'amour de ses proches, en leur disant: On ne recouvre pas l'innocence ; mais le repentir peut rendre la vertu.
Si l'on a quelque accès près des grands , on doit remplir une tâche honorable , mais difficile. Pour solliciter fréquemment , sans perdre la considération nécessaire au succès , il faut du discernement, de l'esprit et de la dignité. Surtout il faut du zèle. En voulant obliger du fond de son cabinet , on voit bientôt disparaître son faible crédit : les lettres de recommandation ressemblent aux assignats, qui valent de l'argent quand ils
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sont peu nombreux , mais qui ne sont que du papier quand on les multiplie.
Tel est l'attrait de la bienfaisance que, si nous refusons de la pratiquer, nous aimons encore ce qui peut en retracer l'image. Un roman nous émeut , des scènes pathétiques nous attendrissent; mais , laissant alors la réalité pour l'apparence, nous n'embrassons que l'ombre du plaisir.
La bienfaisance a des charmes si doux qu'il suffit, pour être ému, de songer à ceux qui l'exercent. Les cœurs les plus froids paient un tribut de vénération à ces femmes qui , se consacrant au service des pauvres et des malades , supportent les fatigues , les dégoûts et même les injures, pour épargner une souffrance à celui qui va mourir. Elles savent employer la patience pour guérir les maladies du corps, et l'espérance pour adoucir celles de l'âme. Etres faibles,qui pratiquez des vertus si touchantes, vous avez raison d'espérer les récompenses du ciel; elles seules sont dignes de vos âmes pures : vous ne semblez descendus un instant sur la terre que pour y remplir une mission céleste, et retourner ensuite dans votre patrie.
SUR 1,'a.rt d'Être heureux. 1^3