DES PLAISIRS DE L ESPRIT
Dans l'homme sauvage, les facultés intellectuelles dorment. Dès que ses appétits sont satisfaits , il n'aperçoit ni plaisir qu'il puisse désirer, ni peine qu'il doive craindre; il se couche et sommeille. Ce bonheur négatif désolerait l'homme civilisé. Toutes ses facultés ont pris l'essor; il éprouve un besoin nouveau, que des occupations graves ou futiles, mais promptement renaissantes , peuvent seules apaiser. S'il est entre elles des intervalles qui ne soient remplis ni par un repos nécessaire , ni par les souvenirs , l'ennui vient, et fait tristement mesurer la longueur de ces lacunes de la vie.
Après le vice , ce qu'il faut éviter avec le plus
de soin, c'est l'ennui. Quelques hommes l'éloignent sans beaucoup de calculs. Mon voisin lit chaque matin vingt gazetiers qui se sont copiés. Prolono^eant à plaisir sa lecture , prenant gravement du repos, il communique tantôt avec finesse, tantôt avec emphase ,ses réflexions à ceux qui l'entourent; et sort enfin du café, avec autant d'importance que s'il venait de payer sa dette à la société.
Aux théâtres du boulevard , ce n'est pas la scène qu'il faut regarder, c'est le parterre. Quels transports, quand un coup de poignard, précédé d'une pompeuse maxime, renverse le tyran! et, dans tout le cours de la pièce, quelles anxiétés! quelles larmes sincères ! Se défend- on d'envier le sort de cet honnête bourgeois que ni l'invraisemblance des situations, ni l'absurdité du dialogue ne sauraient distraire du plaisir qu'il prend à pleurer sur les dangers de l'innocence?
On pourrait écrire des observations nombreuses sur les plaisirs des sots. N'a pas qui veut ces plaisirs: examinons des moyens moins simples, mais plus sûrs d'échapper à l'ennui.
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Dès qifiiii homme se plaît à cultiver sou esprit, il ne craint plus le poids du temps; ses plaisirs sont à ses ordres, et ceux dont il jouit an sein de la retraite sont, en quelque sorte, magiques. Il vit dans le siècle qu'il préfère; il franchit la distance qui le sépare des lieux qu'il veut connaître ; il interroge les grands hommes de tous les â^es, de toutes les contrées; et ses entretiens avec eux cessent ou changent d'objet aussitôt qu'il le veut. Combien il doit rendre grâce à la nature d'imprimer au génie tant d'impulsions différentes ! Avec Platon , il est parmi les sages de la Grèce , il entend leurs leçons , il s'associe à leurs vœux pour le bonheur des hommes. Desiret-il du repos ? les poètes s'empressent de le distraire, Horace l'environne d'épicuriens aimables; et, partageant leurs douces rêveries, il applaudit aux chantres de l'insouciance et du plaisir.
C'est grande pitié qu'un homme, parce qu'il a des connaissances , fati2:ue les autres de son amour-propre ! Si l'on pouvait compter tout ce qu'ignore le plus savant, on verrait qu entre un ignorant et lui la différence est de bien peu de
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chose. Mais faut - il s'étonner si les amis des muses fuient les petits débats , les tristes fêtes * et les ennuyeuses cérémonies de nos sociétés bruyantes ? Celle qui les attend a des charmes si doux !
Parvenir à la vérité est le but de l'étude. Dans une telle recherche tout enflamme, tout enchante l'esprit. La volonté d'y réussir suffit pour qu'on éprouve cette noble émotion que donnent un zèle ardent et des intentions pures. Le succès , alors même qu'on ne songerait point aux résultats qu'il peut avoir, inspirerait une sorte de volupté , parce que hi vérité convient à notre esprit , comme une couleur brillante et douce convient à notre vue , comme un son flatteur convient à notre oreille. Mais ce plaisir est accompagné d'un autre plus vif: la vérité doit produire des effets salutaires ; et chaque fois que notre faible intelligence en découvre quelques étincelles , notre âme s'élève , pénétrée de hautes espérances.
Un des principaux avantages de l'étude est d'affranchir l'esprit des préjugés qui troublent
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la vie. Que de tourmens ont causés ceux qui se mêlent aux idées religieuses ! Après ces grandes calamités qui firent perdre la trace des sciences et des arts, les hommes poursuivis par la terreur, croyaient voir des génies malfaisans voler sur les nuages, d'autres errer dans la profondeur des bois. Le bruit des vents et du tonnerre leur paraissait être la voix des divinités infernales ; et prosternés avec effroi, ils cherchaient, par de sanglans sacrifices, à satisfaire leurs dieux courroucés. Un petit nombre d'hommes éclairés par l'observation , dissipèrent enfin l'épouvante , en révélant quelques-unes des lois les plus simples de la physique : les fantômes s'évanouirent , un Dieu juste régna sur la nature consolée. On croit qu'un intervalle immense nous sépare de ces temps de désastres et d'alarmes. Combien d'êtres malheureux par leur faiblesse, supposent encore un Dieu jaloux, implacable, qui commande la haine, et punit des fautes légères par d'horribles supplices? L'homme exempt de préjugés est le seul qui se prosterne avec amour; et dont la prière, soumise et confiante, s'adresse
aux nobles attributs du pouvoir, la justice et la clémence.
Il est d'autres erreurs que dissipe l'étude. L'homme épris du commerce des muses , ne consume point ses belles années dans de tristes intrigues, on ne le rencontre pas sur les routes que l'ambition à tracées. Aussi les Grecs, féconds en ingénieuses allégories , faisaient-ils présider la même divinité aux sciences et à la sagesse.
L'habitude de vivre au milieu des chefs-d'œuvre produit l'élévation d'âme, et celui dont l'âme est élevée est heureux et bon. Exempt de vaines faiblesses, libre de turbulentes passions, il cultive les vertus nobles et généreuses , pour le plaisir de les pratiquer. Dédaignant une foule d'objets qui troublent le vulgaire , il offre peu de prise au malheur; et si cependant l'adversité le frappe, il a contre elle des ressources d'autant plus sûres qu'il les trouve en lui-même.
Toutefois on ne s'enivre du charme heureux des lettres et des arts qu'au sein de la retraite. Si c'est pour occuper la renommée qu'on lit et
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qu'on médite, les amusemens se changent en travaux. Si l'on veut parcourir une Hcg^, devancer des émules, diriger un parti, on est bientôt agité de petites passions, de grandes inquiétudes. Le Ciel , voulant qu'aucun bien ne fût parfait sur la terre, près de l'amour de l'étude plaça la soif de la célébrité.
Mais la noble ambition d'être utile, l'ardeur de rendre d'immortels services, faut-il donc l'étouffer? n'est-elle plus la source de plaisirs aussi purs qu'enivrans?... Je vois une république immense, indestructible, composée de tous les hommes qui se dévouent au bonheur de l'humanité. Occupés sans relâche de continuer l'ouvrage que leurs prédécesseurs ont commencé, ils légueront à leurs successeurs le soin de poursuivre et d'achever leurs travaux. Les hommes de génie sont les chefs de cette république. Comme ils ont des talens qui les séparent du reste des humains , ils ont aussi des peines et des plaisirs réservés pour eux seuls. O Newton ! quel sentiment sublime s'éleva dans votre âme, alors que vous découvrîtes une partie des mys-
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térieuses lois de l'univers? Fénelon ! quel sentiment plj4S doux encore vous animait, lorsque vous méditiez les plus belles leçons que la sagesse ait fait entendre aux rois ? C'est à ces êtres privilégiés qu'il appartient d'imprimer une grande impulsion aux esprits, et de tracer une route nouvelle aux générations qu'ils étonnent. Pour nous , hommes vulgaires , bornons-nous à la suivre. Ce n'est point par d'ambitieux écrits, c'est par de modestes vertus que nous pouvons nous associer aux travaux du génie. Si dociles à la voix des sages, nous mettons leurs leçons en pratique , nous ne vivrons pas inutiles ; nous aurons aussi , malgré notre faiblesse , contribué à dissiper la nuit des préjugés et des vices.
SUR l'art d'^tri: heureux. i8i