‹ Œuvres de Joseph DrozChapitre 22 sur 52 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

DES PLAISIRS DE L IMAGIIVAT10J>f.

Si les mots plaisir imaginaire signifient un plaisir qui n'a rien de réel , gardons-nous de les employer jamais. Le pauvre qui tous les jours, pendant douze heures , dormait et se croyait revêtu de l'autorité royale, avait un sort exactement semblable à celui du roi qui, rêvant pendant le même nombre d'heures , croyait souffrir le froid, la faim, et solliciter dans les rues la pitié des passans.

Tous nos plaisirs sont fugitifs, et tous sont réels. Faculté merveilleuse , l'imagination réveille les plaisirs passés, charme l'instant qui s'écoule, et voile l'avenir ou l'embellit d'espérances.

Bannissons ce préjugé vulgaire qui nous représente la raison et l'imagination comme deux ennemies , dont l'une doit étouffer l'autre. La raison

iSa ESSAI

ne dédaigne aucun plaisir facile et pur. L'erreur même d'ini songe peut avoir du prix à ses yeux; et quels avantages les rêves de rimaginationu'oDtils pas sur ceux du sommeil? Ma volonté fait naître les premiers : je les prolonge, je les dissipe et les renouvelle à mon gré. Tous les hommes qui s'étudienta multiplier les in stan s heureux, savent jouir d'aimables chimères; et peignent avec enchantement , les heures d'ivresse qu'ils doivent à l'effervescence d'une imagination riante.

11 est des circonstances où la raison n'a de consfil a nous donner que celui de nous livrer aux illusions, qui peuvent mêler encore quelques plaisirs à nos douleurs. Un homme de mérite qui. dans nos temps orageux, a passé vingt mois en prison, nie disait qu'une nuit il rêva que sa femme et ses enfans lui apportaient la liberté. Ce rè%e lui laissait un souvenir si profond, une émotion si douce. qu"il forma le projet de le renouveler chaque jour. Tous les soirs , excitant son imagination . il cherchait à se persuader qu'il était au moment de la réunion désirée; il se représentait les transports de sa temme.

SUR l'art d'fTRK HEUREUX- [83

les caresses de ses enfans ; et ne laissait que des chimères occuper son esprit, jusqu'à l'instant où le sommeil lui faisait tout oublier. L'habitude , me disait-il, avait rendu mes illusions plus vives qu'on ne pourrait le croire : j'attendais la nuit avec impatience; et la certitude que le jour finirait par quelques instans heureux , me faisait • constamment éprouver je ne sais quelle émotion qui m'étourdissait sur mes peines.

Dans l'infortune, les douces illusions ressemblent à ces feux brillans et colorés qui , durant les tristes hivers du pôle, présentent au milieu des nuits l'image de l'aurore. Une faculté mobile et vive , qui trompe le malheur, doit embellir le bonheur même. Aux avantages qu'on possède , elle unit ceux qu'on désire. Par sa magie, nous renouvelons les heures dont le souvenir nous est cher , nous goûtons les plaisirs que promet un avenir lointain , et nous voyons du moins l'ombre légère de ceux qui nous fuiront.

Les illusions, a dit un sombre philosophe, sont l'effet d'une démence passagère. Ah ! les idées folles sont celles d'où naissent les ennuis ,

l84 ESSAI

et les idées raisonnables sont celles qui charment la vie. Si vous rejetez ces principes, n'adoptez pas du moins une fausse et lugubre sagesse ; croyez plutôt que tout est folie sur la terre. Mais alors , je distingue des folies tristes , des folies gaies , des folies effrayantes , des folies aimables; et je veux choisir celles dont les prestiges sont rians et les erreurs consolantes.

Comment cet être morose , qui n'aperçoit sur la terre que des médians, et dans l'avenir que des malheurs, accuse-t-il de se laisser tromper par l'imagination celui qui se berce d'espérances flatteuses et toujours renaissantes? Tous deux s'abusent ; mais l'un souffre de ses erreurs, l'autre vit de ses illusions.

Ils ont des idées étranges, ces prétendus sages qui voient, dans les secours de l'imagination, la ressource des âmes faibles! L'inquiétude, la tristesse, l'ennui, voilà les véritables signes de faiblesse. Il reçut une âme élevée celui qui , poursuivi par l'injustice, sourit encore à des illusions, et, n'apercevant que des misères dans le monde réel , l'abandonne et fuit vers im monde idéal.

SUR LART d'i^ITRE HEUREUX. l85

La sagesse ne dédaigne point une faculté brillante; et pour goûter tous les plaisirs de l'imagi^ nation, il importe que la raison soit exercée. L'imagination ressemble tantôt à ces magiciennes qui transportaient sur des bords enchantés le héros, objet de leur amour , tantôt à leurs ennemies qui multipliaient autour de lui les périls. Livrée à ses caprices , peut-être nous ferait-elle redouter mille maux chimériques, aussi féconde pour enfanter des tourmens , qu'elle est ingénieuse à créer des plaisirs. La raison, qui ne peut la suivre toujours, doit lui montrer quels sentiers le bonheur l'invite à parcourir.

La raison est nécessaire encore à l'instant où les chimères disparaissent. Cet instant nous afflige; mais je serais dans la situation dont un rêve enchanteur me faisait concevoir les délices , que je pourrais encore et désirer et m'attrister. Tout homme, dont l'esprit est élevé, le cœur bon , s'est plu à supposer que , loin des sots , à. l'abri des méchans , seul avec quelques amis , il vivait dans une contrée riante , séparée du reste du monde. Que ce rêve se réalise, demain l'asile

r.ssAi

paisible, ignoré, nous verra donner des regrets aux lieux que nous aurons quittés, et former des désirs pour échapper aux ennuis de la nouvelle patrie. Puisque notre sort changerait vainement, étudions l'art d'en adoucir les peines, apprenons à jouir de tous ses avantages, et qu'ils soient embellis par les heureux prestiges d'une imagination féconde.

Nos regrets naîtraient-ils de la rapidité avec laquelle les illusions disparaissent? Eh quoi! j'ai vu des riches et des grands dépouillés en un instant de leur fortune, de leur pouvoir; et je m'affligerais lorsqu'un songe s'évanouit pour moi! Mais encore, ces infortunés ont perdu pour jamais les biens qui leur étaient si chers; et moi, je renouvelle à mon gré mes illusions et mes plaisirs.

Loin de sacrifier aucune de nos facultés , exerçons-les toutes ; et qu'elles se prêtent mutuellement des secours. Il faut , lorsqu'on avance dans la vie , que la raison acquière le calme de l'âge mûr; mais que le cœur et l'imagination conservent encore des étincelles du feu de la jeunesse.

SUR l'art d'êtrk heureux. 187

Page 1